EXPLICATION DE LA SOCIÉTÉ MÉTÉOROLOGIQUE
L'avoué se promenait alors sur les remparts, suivant son habitude, après déjeuner, loin de se douter de ce qui se passait dans sa maison. Il était sorti à midi précis, pour aller voir les travaux.
C'est une mission que se donnent les bourgeois de Mo-
linchart qui ont du temps à dépenser : fait-on sauter une roche à cinq heures du matin, ils y sont avant les ouvriers; ils veulent savoir la quantité de poudre qu'on introduit dans la mine, ils comptent à leur montre les secondes qui s'écoulent entre le feu et la détonation; ils pèsent pour ainsi dire le bruit de l'explosion, et reviennent, en disant dans la ville , d'un air grave : « Le rocher de l'année passée a pété au moins une fois plus fort que celui de ce matin. » 8'agit-il de terrassements, le bourgeois ne se fatigue pas de rester une journée en contemplation devant l'ouvrier qui se sert du râteau. II s'inquiète du prix de la corvée; il fatigue le terrassier de questions, et meuble son cerveau de motifs de conversation sans tin. Quand, à l'automne, on ébranche les arbres , le bourgeois suit le haut échafaudage qui porte à son sommet le jardinier, et il compte combien les pauvres de la ville ont pu emporter de petites faguettes dans leurs tabliers.
Tel était M. Greton (du Coche) , dont le véritable nom eût dû s'écrire entre deux parenthèses , car il provenait d'une appellation familière qui avait servi à distinguer son père, M. Creton, entrepreneur du service du coche, de M. Creton-Tatosse, le marchand de draperies. Quoique la famille des Creton fût à peu près éteinte dans Molinchart à la mort du marchand de draps, l'habitude, l'usage firent ([ue l'avoué conserva son surnom de du Coche. Seulement l'avoué fut pris d'une faiblesse nobiliaire qui l'amena à signer sans parenthèses ses actes : Creton du Coche , et le surnom qui témoignait de l'origine industrielle de son père devint dès lors un titre de noblesse.
En faisant graver sur ses cartes de visite son nom de Creton du Coche , l'avoué renonça dès lors à la direction de son étude, qu'il confia aux soins de Faglain, son maître clerc. Faglain n'était pas plus maître clerc que son patron n'était noble, car s'il avait à gourmander un second clerc.
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uu saute-ruisseau, c'était à lui que s'adressaient les réprimandes ; seul clerc de l'étude, il trouvait le moyen de s'y ennuyer les deux tiers de la journée. L'étude de M. Creton du. Coche ne fut jamais une étude sérieuse; un client passait pour une merveille, et quand Faglain allait au tribunal civil, c'était sous prétexte de s'instruire. Aussi le voyait-on généralement plus friand de la justice de paix et de la police correctionnelle, où il trouvait à exercer son hilarité.
M. Creton du Coche ne garda son étude que pour porter le titre de maître qui est attaché à cette profession ministérielle. Il avait recueilli de son père une fortune indépendante, gagnée dans le service du coche; mais il tenait à diverses prérogatives, telles que celles de la noblesse, de la maîtrise, de porter un portefeuille sous le bras et de dire : « Je reviens dn palais , » avec une telle accentuation, qu'on eût pu croire qu'il avait été embrassé par le pape. C'est ce qui expliquera peut-être combien sont recherchées les moindres charges de la magistrature, dont les fonctions sont si peu payées en France. La cravate blanche, la robe, la sévérité apparente du caractère, l'appareil de la justice, font qu'un jeune substitut, riche de quinze cents francs de traitement, croit faire une médiocre affaire en épousant quinze mille livres de rente.
En revenant par les remparts, M. Creton aperçut un étranger qui semblait fort occupe avec une longue- vue à considérer les points les plus éloignés du paysage. Un étranger est toujours un événement dans une petite ville; d'ailleurs celui-ci était d'une allure assez parisienne pour se faire regarder. Il y avait dans ses grosses moustaches, dans son pantalon noir à larges plis, quelques symptômes militaires, mais le restant de sa physionomie, certaines manières dégagées, souples et sans façon, faisaient pencher l'esprit vers le côté civil. L'étranger salua l'avoué, qui se sentit flatté de cette avance.
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— Monsieur étudie les beautés du paysage? dit M. Creton.
— Pardonnez, monsieur, je m'occupe d'observations météorologiques , répondit l'étranger.
L'avoué pinça les lèvres et secoua la tête sans dire un mot, en homme qui feint de comprendre la portée de cette science.
-— Monsieur est un savant, à ce que je vois? g — Je fais des recherches pour la société météorologique, en attendant qu'elle ait nommé dans la ville un membre correspondant.
— Vous ne trouverez pas ça dans la ville, dit l'avoué.
— Cependant j'ai déjà parcouru une partie de la France, et j'ai pu former quelques élèves qui sont maintenant de précieux sujets pour l'avenir. Rien n'est plus attachant que cette science; sans doute il faut de l'intelligence; vous, monsieur, que je n'ai pas le plaisir de connaître, vous seriez un excellent météorologue; vous paraissez observateur...
— Oh ! oh ! dit l'avoué avec un petit rire de satisfaction.
— Vous êtes observateur, ces qualités -là sont peintes sur votre physionomie.
— Il est vrai , dit l'avoué, qu'on me le dit souvent; je regarde, j'aime à m'instruire; mais quelles qualités faut-il pour devenir météorologue ?
— Avez-vous quelques minutes à me donner, monsieur ?
— Avec plaisir, monsieur.
— Vous n'êtes pas sans avoir remarqué souvent, monsieur , combien l'état du ciel est variable; il est couvert à un moment, tantôt beau, ensuite voilé; les nuages sont épars, il y a des balayures , les nuages se rassemblent en troupeaux; puis vous voyez des pommelures, des vapeurs, enfm.des cumulus. Ici, sur le plateau de votre montagne, vous avez des trésors d'observation : le vent change, les nuages courent et varient de forme à l'infini.
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— Je crois bien, monsieur, dit l'avoué.
^— Ces perpétuelles variations sont la mort de la France. L'avoué regarda son interlocuteur et se posa devant lui.
— Vous allez me comprendre, monsieur. Il y a par toute la France des bois, des marais, des rivières, et cœtera. L'homme a bouleversé la nature, qui n'en avait pas besoin; tous les jours vous verrez arracher un bois et le changer en prairie, planter un bois là où il n'y en avait pas, creuser un canal dans un endroit sec et dessécher des marais.
— C'est vrai, dit l'avoué.
— Eh bien, monsieur, c'est là que je vous attends. L'homme contrarie la nature; il va contre sa sagesse; que sait-il s'il ne fait pas un bouleversement blâmable ? Qui lui a donné le droit de déboiser une montagne? L'intérêt, n'est-ce pas? Un conseil municipal a-t-il assez de science pour savoir si les émanations d'un canal ne sont pas dangereuses, et si l'humidité d'un marais qu'on dessèche n'avait pas été calculée par la Providence?
— Je n'avais jamais pensé à cela, dit l'avoué : vous me surprenez.
— Ne voit-on pas avec une secrète tristesse tomber un arbre sous la cognée du bûcheron ?
— Oui, dit M. Greton, ça m'a toujours produit quelque effet.
— Si vous étiez un de ces hommes épais de petite ville, je ne vous eusse pas parlé de la sorte, monsieur, mais j'ai tout de suite vu à qui j'avais affaire, et je me suis permis de vous saluer.
— Comment, monsieur, trop llatté, en vérité; c'est un plaisir pour moi que de m'instruire a\;ec un homme qui cause aussi bien...
— Ce n'est pas notre état de parler, monsieur; j'ai une mission plus élevée que je remercie tous les jours la so-
ciété météorologique de m'avoir confiée; nous voulons, à l'aide de quelques personnes distinguées, augmenter la vie d'un tiers.
— Vraiment! dit l'avoué; c'est beau, c'est fort beaul
— Quel est l'âge moyen de la mortalité sur votre montagne?
— Nous avons, dit M. Creton, beaucoup de vieillards de quatre-vingt-dix ans qui se portent très-bien.
— Eh bien ! monsieur, avant cinq ans, si je trouve dans la ville un homme observateur et dévoué à l'humanité, les personnes d'ici dans la force de l'âge, telles que vous, par exemple, pourront aller aisément de cent dix à cent quinze ans.
— Ce n'est pas possible.
— Attendez, monsieur, je ne suis pas un charlatan qui donne des brevets de longue vie; certainement, je ne guéris pas les malades, je ne change rien à la constitution des personnes faibles, mais j'arrive presque toujours à leur faire cadeau d'une dizaine d'années de plus.
— Mais le moyen ! le moyen ! s'écria M. Creton enthousiasmé.
— Je le crierais en pleine place publique que je ne craindrais pas qu'on me le volât. Il y a tant d'égoïstes dans les sociétés modernes, qu'il a fallu le concours de savants, de bienfaiteurs du genre humain, pour s'associer, mettre à la disposition de la société des sommes considérables pour arriver où elle en est. La société météorologique, monsieur, est présidée par le célèbre M. de Rouillât, que vous connaissez de réputation.
L'avoué, après avoir entendu ce nom, fit le salut d'un homme poli qui veut avoir l'air de connaître les célébrités, et qui n'a jamais entendu leur nom.
— Oui, M. de Rouillât, oui, oui...
— M. de Rouillât, le plus célèbre météorologiste gène-
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vois, qui .1 passé sa vie dans les veilles et les observatoires, h rassembler autour de lui les spécialités les plus distinguées de l'Europe. Il y a eu unanimité sur son rapport, et l'Europe savante attend avec anxiété les fruits de son génie. A la suite des séances de l'Athénée, qui ont ému tous les corps savants, un programme a été adopté, que vous me permettrez de vous faire accepter.
L'avoué prit le programme.
— Paris n'est rien, comparé à la France ; c'est la province qui a été désignée pour former la base des observalions. Il n'y a pas à Paris assez de météorologues pour s'installer dans chaque province, chaque département, chaque chef-lieu, chaque sous -préfecture; d'ailleurs, ces observations d'un an et plus tiendraient les savants parisiens hors de leur sphère et coûteraient trop d'argent.
— Beaucoup d'argent, dit l'avoué.
— Le comité a donc résolu de nommer, dans chaque ville, un membre correspondant qui étudie sur les lieux les variations de l'atmosphère; permettez-moi de vous offrir encore ce tableau divisé par colonnes, qu'il suffît de remplir les jours où Ton remarque quelques signes extraordinaires dans les nuages ; ici est la colonne d'observations, où le véritable savant intelligent consigne des faits particuliers. Tous les mois ce bulletin doit être renvoyé à Paris, au siège de la société, rue de la Huchette, par le membre correspondant. C'est alors que les membres du comité se rassemblent, dépouillent la correspondance, comparent la situation des départements entre eux, s'adjoignent les géologues les plus remarquables de l'Institut.
— Quel travail, monsieur! s'écria M. Creton enthousiasmé.
— Au bout d'un an, quand chaque localité a été étudiée avec soin, une commission, nommée par le comité, à laquelle on adjoint le membre correspondant, parcourt toute
la France, et, pour rétablir l'équilibre dans les variations de l'atmosphère, rend aux terrains, aux bois, aux marais , la forme primitive que la nature leur avait donnée; alors l'état sanitaire reprend les proportions qu'il avait dans la plus haute antiquité, aux époques où les hommes ne s'étaient pas avisés de rien changer à la main de Dieu.
Ainsi parla Larochelle, qui n'était autre qu'un commis voyageur en baromètres, thermomètres, hygromètres, et ^ qui joignait à son commerce l'invention de la société météorologique, dont le brevet se payait cinq cents francs. Larochelle fut un des types les plus adroits de la race des voyageurs de commerce : ayant fait longtemps la place de Paris pour une fabrique d'objets de géographie, la rage le porta vers l'astronomie, la géologie, dont il brouilla de telle sorte les éléments, qu'il en arriva à croire sérieusement à son système. Quoique rusé, Larochelle était de bonne foi, mais il avait l'esprit mis à l'envers par un vieil excentrique qui, tous les ans, se proposait de ruiner les calculs de l'Observatoire. Le commis voyageur demanda avec audace des fonds pour une société qui ne se composait en réalité que de lui et de l'astronome halluciné.
Si Larochelle était curieux à entendre développer ses doctrines, il devenait un homme de génie pour changer les cinq cents francs d'un provincial contre le fameux diplôme de membre de l'Institut météorologique. Rarement on l'avait vu manquer son coup. Les bourgeois ont toujours aimé à devenir savants sans grande fatigue, et à s'occuper des intérêts de la société, soit moraux, soit matériels, soit hygiéniques. Tous ceux qui, dix ans plus tard, devinrent fouriéristes et firent des rentes en faveur d'un phalanstère qui ne devait jamais exister, étaient, dans le principe, membres de l'Institut météorologique !
L'illustre Larochelle gardait toujours, comme dernier ressort, un moyen qui fit plus pour la société météorologi-
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gique que de beaux plaidoyers : il avait trouvé, à force de génie, une sorte de signe particulier, voyant, qu'il offrait sérieusement aux bourgeois comme une décoration dont le ministère n'avait pas à s'inquiéter, et qui flattait singulièrement les manies de grandeur des provinciaux ; mais l'avoué n'avait pas besoin d'être enflammé par la décoration, la parole de Larochelle en fit immédiatement un des adeptes les plus zélés.
— Si vous en aviez le temps, monsieur Creton, lui dit Larochelle, nous pourrions passer ensemble à l'hôtel, je vous montrerais les difl'érents statuts de notre société.
— Certainement, dit l'avoué.
— Il vous faut votre diplôme.
— Oh 1 je tiens au diplôme, dit M. Creton, car je crains l'envie... Je suis certain que cette nomination fera des envieux; mais j'aurai ma conscience... Vous savez, monsieur Larochelle, si je vous ai sollicité pour faire partie de votre société savante...
— Ne craignez rien, dit le commis voyageur. Il sera fait expressément mention sur le brevet que vous avez été choisi par moi-même.
L'avoué ne se sentait pas de joie. Il ne marchait plus, il volait, malgré la pesanteur de son ventre.
— Je pensais bien, dit-il, que j'étais un peu inoccupé, et qu'il me fallait appliquer à des travaux sérieux mon esprit exact.
— Dites votre haute intelligence, reprit Larochelle; vous avez mieux que l'esprit exact.
— Vous allez trop loin, monsieur Larochelle.
— Non, dit celui-ci, je me connais en hommes; vous serez un des plus précieux membres correspondants de la société météorologique.
— Vous me confondez, vraiment...
— Vous êtes jeune encore^ monsieur Creton, vous avez
de l'activité, votre esprit travaille, votre œil est vif...
— J'ai toujours eu une bonne vue, dit l'avoué, et cette qualité doit être importante pour les observations.
— Si vous n'aviez qu'une bonne vue ! répondit Larochelle ; mais on sent que votre regard va pénétrant au delà des choses connues... C'est votre regard qui m'a fait vous accoster. Je me suis dit : Voilà un homme qui serait d'un prix inestimable pour la société météorologique ; il faut se l'attacher par des sacrifices d'argent même, s'il en est besoin.
— Je ne tiens pas à être payé; l'honneur d'appartenir à la société météorologique me suffit.
— Vous comprenez, monsieur Creton, que, dans certains pays, je me trouve en face de deux personnes capables de remplir la mission dont je les charge. Dernièrement, en Touraine, il y avait un arpenteur assez pauvre qui me paraissait offrir plus de capacité qu'un personnage riche de la même ville; je n'ai pas hésité : j'ai donné immédiatement la préférence à l'arpenteur, et la société lui fait un traitement annuel. Rien ne nous coûte.
En descendant un sentier qui conduit des promenades au faubourg où logeait Larochelle, M. Creton saluait tous ceux qu'il rencontrait et les interpellait de façon à se faire remarquer, car il se sentait glorieux d'être en société de Larochelle, et il pensait qu'on ne manquerait pas de lui demander plus tard : — Avec qui donc vous promeniez-vous l'autre jour? — Avec un homme très-savant, répondrait naturellement l'avoué. — Ah! dirait-on. — Oui, il m'a fait l'honneur de me choisir pour représenter sa société dans le pays. — Et M. Creton pouvait ainsi annoncer naturellement sa nomination.
Près de la porte de la ville étaient assis sur un banc des vieillards qui se réchauffaient au soleil.
— Voil;i pourtant des hommes, monsieur J^arochelle; qui
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VOUS devront une existence de quelques années de plus.
— L'honneur en reviendra à vous seul... C'est de la justesse et de la conscience de vos observations que dépend le sort de ces vieillards.
— Mais c'est une mission fort délicate, dit l'avoué, je comprends maintenant que vous ne vous adressiez pas au premier venu.
— Nous sommes arrivés, dit le commis voyageur, qui introduisit M. Cretondu Coche dans la chambre garnie qu'il occupait à l'hôtel.
— Recevez cette décoration, lui dit-il en lui mettant en main une petite boîte verte qui brûlait les mains de l'avoué.
— Une décoration? s'écria M. Creton.
— Oui, mon cher monsieur, et permettez que je vous donne l'accolade de la confraternité scientifique.
— Vraiment, c'est trop, dit l'avoué qui crut qu'il allait s'évanouir.
Abreuvé de compliments, nageant dans une mer de joies, l'orgueil lui montant à la tête, M. Creton du Coche signa, sans vouloir le lire, un brevet, fait en double sur papier timbré, par lequel il était nommé membre correspondant de la société météorologique; en même temps il se reconnaissait redevable d'une rente de cinq cents francs, payable par trimestre, pour fournir aux frais de bureaux de ladite société; mais l'avoué était trop ravi pour entendre parler d'affaires d'argent, et, le cœur plein d'émotions nouvelles, il quitta Larochelle, qui partait le soir même.