‹ Les bourgeois de MolinehartChapitre 3 sur 14 · UNE JEUNE FEMME EN PROVINCE · texte numérisé non relu

UNE JEUNE FEMME EN PROVINCE

Vers quarante ans, l'avoué s'était senti porté vers les ordres du mariage, et il épousa mademoiselle Louise Tilly, jeune fille dont la beauté faisait grand bruit dans le monde

de Molinchart, mais qui n'avait pour don que sa beauté. Cette jeune femme, dévorée bientôt par les ennuis du mariage, allait aux soirées de la sous-préfecture, aux grands bals par souscription de la mairie, et recevait une fois par semaine les amis de son mari ; mais elle se trouvait isolée depuis la mort de son père. Quand venaient les longues soirées d'hiver, M. Creton du Coche, les pieds sur les chenetSj racontait les nombreux travaux qu'il avait surveillés.

Depuis dix ans il ne varia jamais son thème de conversation.

La femme de l'avoué, pendant ces dix ans, se condamna à un dévouement absolu; elle écoutait ou feignait d'écouter son mari; elle s'était même habituée à lui donner des répliques sans l'entendre. De quart d'heure en quart d'heure, elle plaçait un ah! un vraiment! un est-ce possible! qui faisaient croire à l'heureux avoué que sa femme s'intéressait extraordinairement à son récit. Quelquefois, cependant, les réponses ne correspondaient pas tout à fait aux demandes. Ainsi M. Creton du Coche disait à sa femme : « Veux-tu venir demain matin voir arpenter au bas de la montagne ? » et Louise répondait : — « Vraiment! » sans que l'avoué s'en inquiétât. Il n'avait jamais surpris de traces de mauvaise humeur dans les réponses de sa femme, et il se contentait d'être écouté.

La société de M. Creton du Coche n'offrait rien de satisfaisant à la jeune femme : elle se composait, entre autres curiosités, d'un avocat plaisant, âgé de cinquante ans, qui ne pouvait résister à la manie de faire un calembour. On l'avait entendu plaider pour un assassin qui pouvait être condamné à mort, et terminer sa plaidoirie par un jeu de mots adressé au jury, qu'il suppliait de se montrer juri-dique.

Depuis vingt ans il se servait des mêmes calembours, et il ne les trouvait point ébréchés. Deux fois la semaine

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Louise allait passer la soirée avec son mari chez sa sœur, mademoiselle Creton, vieille fille défiante et hargneuse comme toutes les personnes dont on attend la succession. Ursule Creton, âgée de cinquante- cinq ans, porteuse de bannière à la confrérie de la Vierge, ne put pardonner à son frère d'avoir épousé une jeune fille douce et belle, qu'elle appelait une étrangère. Le célibat, soit qu'il provienne de la volonté de l'individu, soit qu'il ait été conservé par force majeure, amène souvent ses servants à regarder le mariage comme une immoralité. La vieille fille employa mille moyens perfides pour empêcher l'avoué de se marier ; elle demeurait avec son frère avant les noces, mais elle quitta la maison brusquement quand M. Creton du Coche lui eut annoncé que le contrat était signé.

Telles étaient les seules relations de famille que Louise eût dans la ville; peut-être eût-elle rompu ouvertement avec la vieille fille si l'avoué ne l'eût priée de la ménager, mettant sur le compte de l'âge les aigres paroles dont sa sœur ne manquait jamais de régaler l'arrivée des deux époux. Mademoiselle Ursule avait un merveilleux flair pour deviner le plus petit ruban neuf que portait Louise; c'étaient alors des récriminations sans fin sur les toilettes d'à présent mises en regard des toilettes d'autrefois.

La coquetterie moderne, à l'entendre, dévorait des fortunes; les hommes étaient des niais de ne pas mettre ordre à de pareilles profusions. Dieu sait où l'amour de la toilette entraînait les femmes. Tout en faisant des généralités, la vieille fille parlait de telle sorte que la femme de l'avoué en prit une bonne part. Ce moyen de conversation épuisé, la vieille fille ne parlait que de prêtres et d'affaires de sacristie. Se croyant une mémoire prodigieuse pour retenir les sermons, elle mêlait dans sa tête cinq ou six phrases nageant dans une mauvaise sauce latine, et les débitait au coin de son feu, un poing sur la hanche, assise dans

son fauteuil, qu'elle prenait|réellement pour une chaire.

Louise baissait la tête devant ces plaidoyers, et son caractère finit par s'assoupir en entendant soit son mari, soit sa sœur. Vive et spirituelle dans sa jeunesse, elle devint mélancolique à l'excès et courba la tête sous le joug de la vie bourgeoise.

Pendant dix ans le mari n'eut pas l'idée des ennuis secrets de sa femme; il se croyait le modèle des maris, car toute la ville le félicitait de son heureux ménage. Peut-être Louise se fût- elle jetée dans la religion, si l'exemple de la vieille fille ne lui eût montré le ridicule qu'amènent les pratiques religieuses mal comprises. Mademoiselle Ursule Creton aurait en effet chassé les fidèles du temple plutôt que d'y amener des prosélytes. La première fois que Louise l'entendit, la vieille fille s'était levée de son fauteuil et s'appuyait sur un écran vert qui servait à la protéger contre le grand feu de la cheminée. « Chers frères et chères sœurs, s'écriait Ursule Creton en s'adressant à l'avoué et à sa femme, nous avons tous de grands devoirs à remplir, comme le dit l'apôtre saint Paul , sandus Paulus ; observons-nous donc, afin que l'âme, du jour où elle s'échappera de notre vulgaire enveloppe, l'âme puisse s'envoler dans les régions célestes... » Ah! comme M. de la Simonne a bien dit cela ! Nous n'avons jamais eu de prédicateur pareil à Molinchart. Dimanche dernier il a parlé de l'enfer à faire frissonner : « L'enfer, mes frères et sœurs, est un lieu de flammes ardentes, une fournaise, un brasier incandescent où brûleront perpétuellement les pécheurs endurcis. » Et il est bien fait, M. de la Simonne, il a une voix douce et terrible par intervalles; c'est un jeune homme, les cheveux frisés... et honnête! Il m'a demandé si la bannière ne me fatiguait pas... Me fatiguer, moi, de porter cet emblème de la pureté ! ... Je ferais plutôt trois fois le toiû' de la montagne.

Si Louise, la première fois, comprima un sourire, quand

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elle entendit sans cesse les mêmes motifs de conversation et qu'elle sentit entrer dans son cœur les griffes de la vieille fille, elle trouva ces visites si pénibles qu'elle ne se présentait plus chez mademoiselle Ursule Creton qu'en tremblant. Elle fut nommée dame de charité; mais elle retrouva dans ces associations de bienfaisance mille jalousies de femmes, mille commérages qui faisaient que les secours n'allaient pas toujours aux plus pauvres ou aux plus honnêtes. Elle résolut alors de chercher elle-même ses pauvres, et de ne plus recevoir sa direction des bureaux de bienfaisance, où les meilleures intentions sont trop souvent paralysées.

Une des pointes de la montagne de Molinchart, celle qui regarde Paris, et dont l'horizon bleu est borné à dix lieues par les plaines du Soissonnais, est habitée par de pauvres gens qui demeurent dans ce qu'on appelle des creuttes, mot évidemment corrompu de grottes. Ce sont des rochers creux qui ont tormé naturellement des abris pour protéger contre la pluie et le vent. Il y a des creuttes riches et des creuttes pauvres; les unes ont été maçonnées avec soin, de façon à former une chambre carrée. Une cheminée y a été établie; l'humidité en a été chassée petit à petit. Vn jardinet est au-devant de la creutte; des fleurs communes égayent l'entrée; quelquefois un petit pêcher se trouve exposé au grand vent de la montagne. Les creuttes valent aujourd'hui cent cinquante à deux cents francs; mais l'ancienne creutte, la véritable, ne se reconnaît que par un lilet de fumée qui sort tout à coup de la crevasse d'un rocher. On s'étonne d'où vient cette fumée, et en cherchant, on aperçoit, à travers des broussailles épaisses, une ouverture basse et étroite par laquelle on ne peut entrer qu'en rampant. Quelquefois il en sort un marmot, curieux comme un lézard, qui passe sa tête par l'ouverture pour se chaufter au soleil, et qui rentre aussitôt qu'il aperçoit un étranger.

Des pauvres habitent ces creuttes. Quelques bottes de

paille forment le lit de toute la famille; des haillons de tontes couleurs, l'habillement des enfants; des morceaux de pain dur, la nourriture de ces pauvres. De grands chardons, symbole de la misère et de la paresse, se dressent devant l'entrée de ces creuttes, où l'on retrouve à deux pas d'une petite ville non pas riche, mais où l'existence est facile et médiocre, ces familles de bohémiens qui ont été jetés là on ne sait quand, qui viennent on ne sait d'où.

En se promenant dans ce bel endroit, peu fréquenté, mais qui offrirait aux enthousiastes de grands paysages un des plus beaux motifs de la France, Louise oubliait qu'elle était prisonnière dans la petite ville de Molinchart. De ce côté de la montagne il arrive des bourrasques sauvages qui donnent au pays de secrètes harmonies avec le grand spectacle de la mer. Au pied de la montagne à droite, on aperçoit une grande étendue de terrain sauvage et désolé, sur lequel quelques plants de pomme de terre essayent de percer la terre qui forme la base du terrain. C'est le mont Blanc, appelé par inversion Blamont dans le pays. Quelquefois un cadavre de cheval se dessine sur le sable du mont Blanc, car on conduit là les vieux chevaux pour les abattre.

Sur la partie la plus élevée du Blamont se dresse un moulin à vent désolé, qui a les ailes cassées et dont le vent enlève tous les jours une côte. Cet endroit infertile sert de contraste aux riches pâturages, aux grands prés verts qui s'étalent en carrés longs, encadrés d'une bordure de peupliers élancés. De jolis villages, jetés à droite, à gauche, au milieu, montrent la richesse du pays. Louise suivait souvent des yeux la lourde diligence descendant bruyamment la montagne de Molinchart, qui aussitôt enlève le gros sabot de fer enrayant les roues de devant, et s'élance joyeusement dans la vallée qui mène à Paris. Une chaumière, un bouquet d'arbres masquent tout à coup la diligence, mais elle reparaît, laissant derrière elle un panache de pous-

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sière. La femme de l'avoué suivait cette diligence, qui va tous les jours à Paris.

Ce n'était pas le vulgaire désir du provincial qui conduis sait son esprit sur la route de Paris ; mais, du haut de la montagne, sa vue s'élançait au delà des horizons lointains, et, perdue dans des rêveries aussi vagues que la forme des nuages, la jeune femme oubliait momentanément sa vie rapetissée, et elle s'en revenait le plus lentement possible vers la ville, en jetant un regard en arrière sur ses beaux rêves qu'emportait le vent.

Quand Louise allait en soirée, elle répondait généralement par un sourire complaisant qui prenait de la mélancolie de ce qu'il n'était pas sincère. Aux bals, elle n'eût jamais dansé, si M. Creton du Coche ne lui eût amené des messieurs qui trouvaient , disait-il , grand plaisir à « faire un tour de valse avec madame. » L'avoué , délivré de sa femme, se hasardait à parier à l'écarté, et n'allait jamais au delà d'une perte de dix francs.

Au bout de huit ans de mariage, Louise renonça à ce monde; elle déclara formellement à son mari qu'elle avait horreur des danses, des toilettes, des propos de petite ville, et qu'elle n'accepterait plus aucune invitation. L'avoué, qui jusqu'alors n'avait pas entendu sa femme manifester si énergiquement sa volonté, essaya de la dissuader de ses idées de solitude, mais il accepta la retraite de sa femme sans déranger rien à sa vie. Deux fois par semaine il allait à des soirées de célibataires, et Thiver il ne manquait pas un bal ni une soirée particulière. L'absence de sa femme lui fournissait d'ailleurs des conversations toutes faites.

C'était : — On ne voit plus madame Creton. — Est-elle souffrante ? — Le bal la fatigue peut-être, elle a l'air si délicat. — Quel dommage que vous n'ayez pas amené avec vous madame Creton du Coche ! — Vous témoignerez beaucoup nos regrets de n'avoir pas à notre soirée la belle ma-

dame Cretoii, — L'année prochaine j'irai prendre de force madame Creton. — Ah ! monsieur Creton, vous faites le garçon, pendant que madame est à la maison.

Il serait facile de remplir dix pages de ces formules de politesse avec lesquelles une maîtresse de maison accueillait l'avoué, qui partait en disant à sa femme : « Je m'en vais donner un coup d'œil, et je reviens. » Le coup d'oeil de M. Creton du Coche durait la moitié de la nuit, et quand il rentrait, sa femme était depuis longtemps endormie.

Celui qui aurait étudié l'avoué pendant la soirée se serait dit avec raison : « Voilà un gros homme gêné dans ses hahits noirs, dans sa cravate blanche, dans ses gants paille, qui n'a rien à faire ici. Il a l'air de regarder la foule et il ne voit rien, son œil ne cherche pas à surprendre le serrement de main d'un jeune homme et d'une jeune fille qui dansent ensemble; sa grande oreille rouge et massive n'entend pas ces jolis mots mystérieux qui se chantent en reconduisant la danseuse à sa place. Il n'a pas les violentes passions qui secouent le joueur, qui font que le sang afflue au cœur, qui amènent d'invisibles gouttelettes de sueur sur les pores de son front. La musique de la valse ne lui révèle pas ses secrètes langueurs. Comment comprendrait-il ces avertissements, ces conseils harmonieux qui font que la danseuse se laisse entraîner sur la poitrine du jeune homme? »

Cependant M. Creton du Coche aimait le bal; mais il l'aimait à la façon des gens de son espèce, que l'ensemble occupe plus que les détails, que le mouvement général intéresse, qui s'inquiètent de l'éclairage, qui vont de temps en temps au buffet, qui se demandent combien la soirée a pu coûter.

Sorti de ce système d'observations, l'avoué était bouche aux drames, aux comédies, aux coquets proverbes qui se jouent le plus souvent entre deux personnages, avec un éventail pour décor. Louise s'intéressa^ la première année

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à suivre ces petites scènes; elle avait l'esprit fin, observateur, peut-être un peu trop réfléchi. D'un coup d'oeil, si elle l'avait voulu, elle eût fait jouer ces comédies à son profit; mais elle n'avait pas trouvé cette âme sœur, qui , suivant Lavater, existe quelque part et finit toujours par se rapprocher. Étudier les vices de chacun était trop facile dans une petite ville où chacun laisse lire dans ses actions et ses pensées. A ce jeu de critique maligne, Louise sentait qu'il était facile de devenir méchant, et, pour se garer de ce défaut éminemment provincial, la femme de l'avoué se condamna à une retraite absolue.

L'événement du chevreuil vint changer quelque chose à son programme. Quand il eut chassé la bande qui s'était introduite dans la maison de l'avoué, le comte de Vorges, voyant Louise toute tremblante, lui offrit sou bras (elle en avait grand besoin, car en entrant dans le salon elle se laissa tomber sur un fauteuil, de telle sorte que le comte crut à un évanouissement). La femme de chambre suivait.

— Des sels, dit le comte, vite, votre maîtresse se trouve mal. Et il lui prit les mains, qu'elle avait d'une merveilleuse finesse.

Madame Greton du Coche, que ses amis appelaient plus généralement Louise, pour lui épargner l'humiliation du nom bourgeois de son mari, était d'une beauté remarquable.

Petite, les membres fins, la démarche souple, avec son teint d'orange et de grands yeux noirs couronnés par d'épais sourcils noirs, on aurait pu la croire d'origine espagnole.

Quoique le comte fût du meilleur monde, il ne se rappelait pas avoir jamais touché de mains si douces, si souples et montrant un peu leurs veines; car malgré que la peau en fût un peu brunie, comme la figure et tout le corps, mille petites veines bleues s'y jouaient et s'y entremêlaient capricieusement. Les grands yeux noirs de Louise formaient la partie la plus appelante de sa figure; cependant.

étant fermés, ils offraient le charme particulier d'un or plus bruni qui colorait les paupières. La bouche entr'ouverte montrait un évanouissement sans douleur, et laissait passer un souffle aussi pur qu'un petit vent qui aurait traversé un rosier. Tout en désirant entendre de nouveau la douce et mélancolique voix de Louise, le comte était heureux de rester encore quelques instants auprès de la jeune femme évanouie, et il eut un moment de dépit en voyant reparaître sa femme de chambre tenant un flacon de sels. Avant qu'on en eût fait usage, la poitrine de Louise, qui se soulevait doucement, sa bouche qui s'ouvrit un peu, annoncèrent qu'elle revenait à elle.

— Comment vous trouvez-vous, madame?

— Mieux, monsieur, je vous remercie.

— J'ai été un moment inquiet.

Louise sourit.

— Quelle faiblesse! dit-elle; mais tous ces gens m'avaient épouvantée avec leurs tabliers sanglants; j'ai cru qu'ils entreraient de force dans la cave... Ce pauvre chevreuil ! Ah! monsieur, qu'il est cruel de tuer ces animaux; on dirait qu'ils pleurent.

— Je ne saurais vous dire, madame, combien je dois de reconnaissance à ce chevreuil : sans lui je n'aurais pas eu le plaisir de vous revoir... Si je vous disais, madame, que j'ai été heureux de votre évanouissement !

Louise sourit d'abord et rougit ensuite considérablement.

Déjà elle avait rencontré le comte de Vorges dans une soirée, un an auparavant; elle avait valsé avec lui, et aux sensations particulières qui la troublèrent, elle se promit de ne plus danser avec le comte; mais elle ne put l'empôcher de venir s'asseoir auprès d'elle, et elle se serait crue de mauvaise grâce de ne pas écouter un jeune homme spirituel, aimable et d'excellentes manières. Certaines femmes

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ont le courage de fuir le danger aussitôt qu'elles le soupçonnent, de même que les soldats qui arrachent la mèche enflammée d'un obus avant qu'il éclate. Louise jugea la conversation du comte trop attrayante : il y avait dans l'accent de sa voix, dans ses moindres paroles, des petites fleurs de galanterie cachées comme la violette, mais qui se trahissaient par leur parfum. Louise eut peur, car elle venait de rencontrer un homme dans Molinchart : les autres danseurs n'étaient pas des hommes pour elle, c'étaient des clercs d'avoués, des professeurs, des employés du gouvernement, des avocats, des habits noirs et des cravates blanches, des gens en favoris ou en moustaches, des têtes chauves, enfin des personnages de province qui marchaient, dansaient et se promenaient grotesquement; mais dans la marche du comte, dans ses moindres gestes, dans son regard, le charme était attaché, et la femme de l'avoué, pour cacher cette impression, prit un masque et essaya de paralyser ses sensations sous une parole moqueuse.

Un an s'était passé depuis que Louise avait valsé et causé avec le comte de Vorges ; mais à plusieurs occasions, occupée à broder à sa fenêtre du premier étage, donnant sur la rue, elle fut étonnée de tressaillir sans motif, et un moment après de voir arriver à cheval le jeune homme, qui ne manquait pas d'envoyer un regard dans sa direction. Aussi rougit-elle d'être restée pendant quelque temps sans connaissance, seule avec le comte; et son trouble fut extrême quand il reprit la conversation du bal telle qu'il avait été obligé de l'abandonner un an auparavant.

— Mais le chevreuil! s'écria Louise, qui jugea à propos de rompre ce tour de conversation.

— Madame, dit la femme de chambre, qui rentra, il est toujours dans la cave.

— - Il est vrai, dit la femm? de Tavoiié, j'ai la clef dans ma poche. Monsieur le comte, me prometlez-vous la grâce

du chevreuil? Je veux, dit-elle d'un ton charmant, qu'il

soit reconduit près d'un hois, et que là on le lâche.

— Madame, nos domestiques veilleront maintenant à protéger la fuite du chevreuil autant qu'ils ont contribué à sa poursuite.

— Monsieur le comte, je vous remercie.

— A mon tour, madame, j'ai une faveur à solliciter, une très-grande faveur.

— Monsieur, le sauveur du chevreuil peut demander beaucoup.

— Madame, me permettrez -vous, quand je passerai à Molinchart, de venir savoir de vos nouvelles ?

— Monsieur le comte, je ne reçois pas, je vois seulement quelques amis de mon mari; il paraîtrait surprenant, dans une petite ville où tout est remarqué, que mon salon, vous voyez quel salon, monsieur ! fût ouvert à des personnes d'une condition tout à fait au-dessus de la nôtre.

— Du moins aurai-je l'honneur, madame, de vous rencontrer cet hiver dans le monde ?

— Guère plus, monsieur, je ne sors pas, je vis à l'écart. Le comte alors plaida longuement sa cause; il s'étonnait

que la seule femme du département se condamnât à la réclusion; d'ailleurs, rien ne l'empêcherait désormais de voir la femme de l'avoué : il viendrait à Molinchart deux fois la semaine; il chercherait à la voir à la fenêtre; il ferait mille démarches pour la rencontrer. Enfin il termina son discours de la sorte :

— Madame, c'est en chassant à une lieue d'ici, que nous avons fait arriver par hasard le chevreuil dans la ville, il est entré par hasard dans voîre maison, je vous ai rencontrée par hasard, ou plutôt la Providence l'a voulu; mais si vous ne voulez plus que je vous voie, je me rends maître du hasard, je chasserai un loup et je m'arrange de telle sorte qnp le loup entre dans votre maison, qu'il mange votn*

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bonne, votre mari même, peu m'importe, mais j'arriverai à temps pour tuer le loup et avoir le plaisir de vous voir. Cette façon de parler, moitié galante, moitié railleuse, embarrassait Louise, qui évitait les réponses en rougissant, lorsqu'un incident vint à propos changer les termes de la conversation. On entendit un certain bruit qui venait de la cour et qui provenait de la porte de la cave refermée avec violence.

— Madame, s'écria la femme de chambre, qui entra à ce moment, le chevreuil va casser la porte.

Mais en même temps, une voix d'homme qui criait : Ouvrez-moi ! ouvrez-moi ! rappela à la femme de l'avoué qu'un des poursuivants de l'animal était entré dans la cave avant qu'elle eût le temps de s'y opposer.

— Allez donc voir, Marie, dit-elle, ce qui se passe. Mon Dieu, monsieur, je frémis maintenant; la pauvre bête doit avoir été tuée par ce boucher.

— Je prie le ciel que vous vous trompiez, madame, dit le comte; car je n'aurais plus rien à vous demander.

— Il est mort, madame, s'écria la femme de chambre, il est mort; voilà qu'on l'emporte.

— Oh ! je ne veux pas le voir, s'écria la femme de l'avoué en se cachant la tête dans les mains.

En ce moment rentrait M. Creton du Coche, qui ouvrit la porte du salon et qui montra une figure toute bouleversée.

— Que se passe-t-il donc ici ? demanda-t-il. La ville est en révolution, il y a deux mille personnes sur la place; tout le monde inspecte ma maison; chacun me regarde avec curiosité. L'épicier Jajeot me dit, les larmes aux yeux : « Ah! si vous saviez! » Je croyais que le feu était dans la maison. Je rentre par le corridor, un homme tout sanglant, qui porte un cadavre sur les épaules, manque de me renverser, et vous, Louise, vous semblez consternée.

— Pardon monsieur du Coche, dit le comte, qui eut

l'adresse de supprimer le mot roturier de Creton, si je suis la cause innocente de ce trouble.

En reconnaissant M. de Vorges, l'avoué fit un profond salut, flatté de l'honneur que lui faisait le comte en lui rendant visite; puis il écouta avec un grand ébahissement les nombreuses aventures du chevreuil et la perturbation qu'il avait apportée en ville.

— C'est le cuisinier de la Tête noire, dit M. Creton, qui est le vainqueur; je l'ai reconnu.

— Alors, monsieur, dit le comte, vous me permettrez bien de vous envoyer un quartier de chevreuil pour vous faire oublier les tracas que j'ai apportés, sans le vouloir, dans votre maison.

En apprenant l'évanouissement de sa femme, le complot qui avait été fait de rendre le chevreuil à la liberté, l'avoué plaisanta Louise.

i:- — Elle est trop sensible, monsieur le comte, un rien l'affecte. Pourquoi ne tuerait-on pas un chevreuil comme on tue un mouton, un bœuf?

— Bien certainement, dit Louise, je ne mangerai pas de ce chevreuil.

— Voilà bien les imaginations de femme, dit l'avoué.

— Je l'ai vu pleurer, monsieur.

— Mais tu ne le connaissais pas, ma femme, ce chevreuil; tu ne l'avais pas fréquenté assez longtemps, il ne t'était pas attaché. Si tu me disais : J'ai une poule favorite que j'ai élevée avec peine, à qui tu aurais donné tous les matins de la mie de pain, je comprends ça; c'est ta poule,

elle ne t'aime pas, mais tu l'aimes Monsieur le comte,

j'accepte avec plaisir votre quartier de chevreuil, nous l'arroserons d'un petit vin de mes vignes; et si vous voulez me faire cet honneur et rendre le chevreuil hors de prix, c'est do vouloir bien accepter demain d'en venir manger un morceau sans façon.

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— Ce serait avec le plus grand plaisir, monsieur du Coche, dit le comte; mais je repars demain matin.

— Oh! dit l'avoué, vous retarderez bien d'un jour.

— Et je ne voudrais pas contrarier madame, dit le comte, en la voyant subir l'aspect de ce chevreuil.

— Vous nous restez, monsieur le comte! dit l'avoué.

— Ma mère sera bien inquiète.

— Monsieur, dit Louise à son mari, vous ne faites pas attention que vous gênez M. le comte.

Le jeune homme lança un regard à la femme qui voulait l'empêcher d'accepter l'invitation.

— Après tout, dit-il, je peux envoyer aujourd'hui mon domestique prévenir ma mère que je ne la verrai qu'aprèsdemain.

— Ah! s'écria l'avoué en prenant la main du comte, voilà une bonne idée...

Quand le comte fut sorti, Louise dit à son mari :

— Je ne vous comprends pas, monsieur : pourquoi insistez-vous à garder à dîner M. de Yorges ? Vous avez dû cependant remarquer que cela me déplaisait.

— Alors madame, dit M. Creton, notre maison va donc être convertie en prison? Ayez la complaisance de me dire en quoi vous gêne cette invitation.

— Monsieur, vous êtes avoué; M. de Vorges est d'une grande noblesse et d'une grande fortune; vous ne pouvez l'égaler en rien : malgré votre bonne volonté, vous lui offrirez un repas misérable, nous n'avons pas un train de maison convenable.

— Vraiment, madame, on dirait que nous attendons le roi; vous avez vu combien les manières du comte sont simples et sans affectation; ce jeune homme me plaît beaucoup,

— Cependant, monsieur, vous m'aviez permis de me laisser vivre à ma guise. Si je reçois le samedi vos amis, c'est pour vous faire plaisir, c'est parce qu'ils sont vos égaux.

— Eh bien ! madame, M. le comte descend à la Tête noire; il y mange d'ordinaire : j'aurai soin de faire venir le repas de la Tête noire.

— Ce n'est pas tant le repas, dit Louise, que...

— Quoi! quel mystère encore? Je vous le répète, je connais M. le comte'; dernièrement, j'étais près de la porte de la ville, faisant le calcul combien les âniers amènent de cruches d'eau par jour du bas de la montagne. M. le comte de Vorges s'en retournait en voiture ; il m'a salué le premier. Je soutiendrai partout que c'est un homme bien élevé.

— Et parce qu'il vous a salué, vous prétendez le connaître ?

— Vous le voyez bien, madame, il me rend visite, il daigne m'offrir un quartier de chevreuil; il faut pourtant savoir vivre dans le monde.

— Quel homme singulier vous êtes! vous voilà hors de vous parce qu'un comte a daigné vous saluer... Il poursuit un chevreuil, entre dans votre maison par escalade, et vous dites qu'il vous rend visite; il vous offre un quartier de chevreuil par la plus simple politesse, car il a mis la maison à l'envers, et vous voilà aussi fier que si vous aviez été décoré! Avez-vous bien pensé, monsieur, que demain vos amis viennent dîner, suivant leur habitude, ici ?

— Tu as raison! s'écrie l'avoué, ils ne comprendraient pas M. de Vorges; je m'en vais les faire prévenir de ne venir que dimanche.

■— Toute la ville va savoir que vous traitez M. de Vorges; vos amis en seront instruits les premiers; ils diront que vous rougissez d'eux. Vos mamies de grandeur courront la ville, et chacun plaisantera sur vous.

— Madame, dit l'avoué, je suis au-dessus des cancans de Molinchart : que les malins de café disent ce qu'ils voudront, ce n'est pas dans ces endroits-là que je vais consulter le Jugement public. Ma position dans le barreau m'élève à une

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hauteur qui empêche les brocards de m'atteindre J'ai

invité à dîner M. le comte de Vorges, et plus j'y réfléchis, plus je me trouve avoir raison. Je pense que vous voudrez bien faire une toilette en rapport avec la condition de la personne que nous recevrons.

— Une toilette ! dit Louise en souriant. Quant à ceci, monsieur, vous permettrez que je m'en rapporte à mon goût.

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