‹ Les Bourla-Papey et la Révolution vaudoiseChapitre 13 sur 15 · RÉ RE RE · texte numérisé non relu

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ma femme et la force aussi. Le cocher voulut, pour m'en aviser à Aubonne, sauter par la fenêtre du premier étage. La cuisinière le retint en lui assurant qu'il se tuerait ou se casserait les jambes ; elle l’engagea à descendre au rez-de-chaussée pour en sortir par la fenêtre du côté des jardins, toutes les avenues, portes extérieures et intérieures étant garnies de sentinelles. »

Le citoyen Crinsoz, enfin prévenu, arriva bientôt à Trévelin avec le sous-préfet. Comte se modéra un peu tout en continuant cependant à exiger les titres. « Mon cocher, à son retour, ne put plus se modérer, dit Crinsoz, et le chargea d'insultes, qui étaient autant de vérités. Pour éviter un malheur, j'enfermai mon domestique sous clé. » Le propriétaire finit par remettre les titres qu’il avait à Trévelin, mais Comte laccusa de ne pas avoir tout donné, le menaça de brûler sa maison et ne se retira avec sa troupe qu’à deux heures du matin.

Rolle.

Dans le district de Rolle, l'agitation eut pour centre le village de Perroy, où existaient plusieurs propriétaires de titres féodaux : les citoyennes May et de Chandieu et le citoyen Demartines-Couvreu, agent national. Les hommes qui contribuèrent le plus à préparer l'incendie des archives furent les frères Bron, de Bougy; l’un, François, membre de

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la Municipalité, et Henri, le plus actif des deux. Dès le commencement des troubles, ce dernier s'était rendu au camp de Louis Reymond ; il en était revenu le 7 ou le 8 au matin pour chercher à donner une nouvelle impulsion au soulèvement. Les deux frères descendirent à Perroy et eurent une entrevue avec la Municipalité, au cabaret tenu par le Savoisien Jacob Blanchard.

Par ordre de l’autorité locale, les hommes portant les armes furent convoqués pour le 8, à neuf heures du soir, sur le chemin d’Etraz, où ils devaient rencontrer le contingent de Bougy.

Une avant-garde descendit au pas de charge, suivie bientôt du gros de la troupe. Le « château » May fut entouré et les titres qu’il renfermait livrés aux campagnards.

Ces derniers allèrent aussitôt se ranger en bataille devant la maison du citoyen Demartines qui donna à Bron quatre grands coffres renfermant les titres de Pailly, Essertines, Mont et St-Georges. Les insurgés réquisitionnèrent un grand tombereau, le chargèrent des titres et partirent.

La troupe se rendit alors chez « la citoyenne de Chandieu », personne nonagénaire qui vivait entourée d'employés et domestiques formant une famille, dont le chef était lui-même très âgé. Les titres se trouvant à Lausanne, Blanchard et Bron furent très irrités. « Ils se firent ouvrir l’armoire où avaient été les papiers précédemment, dit Mrne de Chandieu. Ils ne virent que de vieux par-

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chemins du temps des papes; ils parcoururent toutes les armoires de la maison ; ils ne trouvèrent rien, non plus qu’au premier. Pendant ces altercations, d’autres se firent ouvrir la cave par le maréchal du lieu. Is sortirent tous ivres avec des imprécations. Ces scènes durèrent de neuf heures et demie à minuit. »

Après avoir donné à Mme de Chandieu un délai de vingt-quatre heures pour livrer ses titres, les insurgés se rendirent à Rolle, afin d'y demander ceux du baron, le citoyen Kirchberger.

Le sous-préfet, Preud’homme, et la Municipalité s'étaient assemblés et siégeaient en permanence pendant que quatre citoyens sûrs faisaient le guet. La colonne entra à Rolle à deux heures du matin et rencontra bientôt le sous-préfet qui chercha inutilement à lui faire abandonner son projet. Le citoyen Humbert, homme d’affaires du baron de Rolle, dut par conséquent ouvrir la chambre des archives, lesquelles furent enlevées aussitôt et détruites l'instant d’après.

Une colonne s’en alla ensuite auprès du citoyen de Watteville, à Malessert. « La troupe avait une cinquantaine d'hommes presque tous ivres-morts, dit ce dernier. Deux chefs (les frères Bron) entrèrent, prirent les titres et s’en allérent. Ils revinrent après et me dirent : « Notre troupe se recommande pour un coup à boire ; ils me firent observer que je perdais très peu de chose et ne pouvais refuser. » Sachant déjà ce qui venait de se passer à Perroy,

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de Watteville descendit à la cave et donna une « seille » pleine de vin. « Ils burent à ma santé, crièrent qu'il vive ! et s’en allèrent tambour battant à Perroy, où ils brûülèrent mes titres. »

Les insurgés n'oublièrent pas, le 9 mai, le rendez-vous qu’ils avaient donné à Mme de Chandieu. Une soixantaine d’entre eux se rendirent au Prieuré, suivis d’une foule de gens armés d’échalas. «a Me de Chandieu ayant encore ses titres à Lausanne chez M. de Grancy, raconte l’agent Demartines, ils se livrèrent à tous les excès, cassèrent toutes les fenêtres qui donnaient sur la cour, mirent en joue Me de Chandieu. Ils maltraitèrent cruellement le valet, parcoururent les appartements, fracturèrent un buffet, volèrent des chandelles, forcèrent la cave où Louis Martin leur distribua, de concert avec Jacob Blanchard, plus de cent pots de vin, pillèrent des fromages... Cette nuit fut affreuse…

« Jugez de mon anxiété, raconte l’agent national, lorsque, un moment après avoir entendu commander : En avant ! À bas les tyrans ! J’entendis des voix étouffées crier : En aide ! à réitérées fois ; mes cheveux s’en hérissaient sur ma tête. »

Mrwe de Chandieu resta, dit-elle, « froidement inflexible. Un des chefs menaça de brûler ma maison.

— « Vous le pouvez, dis-je, vous verrez ce qui vous arrivera.

« Dans ce moment, je vis les jeunes filles pleurer et crier :

— « On assassine mon père |

« Je voulus aller à lui, sa femme n'étant point à la maison, l'ayant fait absenter sur l'avis d’un complot. Je ne pus jamais parvenir jusqu’à lui, ce vieux domestique étant couché par terre, tenu par dix hommes, dont un pesait sur sa gorge jusqu’à l’étouffer. Il fut délivré. Je revins donc à ma place, où je fus persécutée de nouveau par un de ces scélérats qui me coucha en joue. Je me jetai de côté pour l’éviter.… Pendant ce temps, une partie de ces infâmes occupèrent la galerie, tirant des coups de fusils et cassant des vitres, cherchant à voler.

Le lendemain, les titres furent transportés de Lausanne à Perroy, où une vingtaine d'hommes vinrent d’Allaman pour les prendre.

Pendant que, dans la nuit du 8 ou 9 mai, les archives de Perroy et de Rolle étaient détruites, une autre troupe alla demander, au Rosay, celles du citoyen Rolaz. Ce dernier arriva à sa porte au moment où elle était déjà assiégée par un grand nombre d'hommes. Il refusa ses titres, disant que leur sort serait décidé par le gouvernement.

« En conséquence, dit-il, une partie de la troupe se débanda ,; une autre s’amusa à tirer contre les tours et les toits aussi longtemps qu'ils eurent des cartouches ; sept ou huit entrèrent dans ma chambre et persévérèrent pendant longtemps à vouloir que je leur donnasse quelque chose à brûler. » Tous s’en allèrent enfin ; le citoyen Rolaz garda ses titres.

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Pendant la même nuit, une troupe, aux ordres de Jean-François Bourguignon, de Gilly, s’empara des archives du citoyen Jean-Isaac Thélusson, à Dullit.

Le citoyen Vasserot, seigneur de Vincy, reçut, pendant la nuit suivante, la visite d’une colonne commandée par Baptiste Caillat, de Tartegnins. N’obtenant pas de titres, elle dut se contenter d’un acte de renonciation.

Le 10 mai, à sept heures, deux hommes apportèrent encore au citoyen Vasserot la sommation suivante, qui est trop originale pour ne pas être placée sous les yeux du lecteur.

« Du 9 mai 1802.

« Citoyen Vasserot, je viens vous inviter à me donner les deux livres de plans que vous avez encore chez vous et que nous ne pouvons nous en passer, et que d’ailleurs c’est une chose précieuse pour la commune, et que par ainsi je vous prie de me les envoyer par la commission que je vous envoie, sans quoi je suis obligé de monter avec ma colonne qui ne montera qu’à double pas.

Signé : Je suis le Chephe de Colone. »

Vasserot envoya les livres demandés.

Ce dernier raconte, au sujet de ces événements, un incident qui montre que la vie des seigneurs fut quelquefois menacée en dehors des heures où leur maison était envahie. Il se promenait à onze heures, avec sa femme, le 10 mai, sur la terrasse

de sa maison, lorsqu'une balle siffla à ses oreilles. Il recommandait à sa compagne de rentrer lorsqu'un second coup de fusil se fit entendre. « La balle, après avoir passé à peu près à une toise de nous, alla frapper contre un arbre voisin. »

« Ma femme, enfin rentrée, on me fit observer un homme à trente pas de nous sur le sentier de vignes tendant de Gilly à Vincy. J’eus le temps encore de voir l’homme faire un mouvement avec son fusil. » Vasserot observa cet individu pendant un instant et rentra chez lui. » Le lendemain, ajoute-t-il, ma femme me dit qu'après les deux coups de fusil, la domestique avait entendu, de sa fenêtre, une voix qui disait : Est-il bas ? »

Nyon.

A Nyon, le sous-préfet Nicole profita du rassemblement considérable causé par la foire du 6 mai, pour engager les agents nationaux des différents villages à montrer toute la fermeté possible. Il dut se convaincre, du reste, qu’il ne devait compter que sur un bien petit nombre de personnes. Deux propriétaires de fiefs, Arpeau et Desvignes, lui assurèrent que « nul de la campagne n'obéirait pour marcher d’après ses ordres —, que les plus obéissants seraient calmes spectateurs. »

La journée du 7 mai fut encore fort tranquille en apparence. Pendant la nuit du 7 au 8, le

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citoyen Nicole fut averti que, « dans la campagne du côté de Genève, on entendait la caisse et, peu d’instants après, qu’une armée considérable marchait sur Nyon. Il se rendit avec le président de la Municipalité au-devant de cette colonne qui, après un instant d'arrêt, se remit en route, tambour battant, entra à Nyon et se rangea en bataille devant la maison du citoyen Bonnard, Receveur national. Le sous-préfet, voulant encore s’interposer, fut écarté avec violence et tous les papiers furent enlevés, de même que ceux des particuliers qui en possédaient aussi.

À quatre heures du matin, cette troupe se présenta au château de Coppet. Les papiers de famille furent respectés et les autres brûlés sur la place d'armes. Dans son rapport, le citoyen Necker, ancien ministre des finances de Louis XVI, avoue avec une pointe de malice que « la scène s’est passée avec convenance, le genre une fois admis. »

C'est pendant la nuit suivante, celle du 8 au 9, que le plus grand nombre des propriétaires reçurent la visite des Bourla-Papey.

Dès les quatre heures après midi, une troupe, conduite par le citoyen Saugy, de Founex, et Deblue, du même village, se rendit chez le citoyen Saladin, à Crans, où tout fut indistinctement enlevé.

Vers le soir, les archives du citoyen de Saint- Georges furent brûlées devant chez lui, au chäteau de Duillier. A sept heures, la même opération

eut lieu au château de Prangins, propriété du citoyen Guiguer.

Le citoyen Gottraux, meunier à Promenthoux, s’en alla pendant la nuit, avec une petite troupe, brûler les titres de Coinsins, sans commettre de violences inutiles. Il se joignit ensuite à la colonne, beaucoup plus nombreuse, des gens de Begnins, conduits par le président de la Municipalité, le citoyen Morsier, et Charles Francfort. Ils s’en allè- rent tous demander, à Begnins, les archives de la seigneurie de Cottens, appartenant à la citoyenne veuve Garcin, née Stürler. Le plus fougueux de la troupe fut le nommé Moïse Bugnion qui, au moment où les titres étaient déjà devant la maison, rentra encore une fois seul, le sabre au clair, pour prendre les plans territoriaux.

« Ils sont enfin partis, dit Mne Garcin, emmenant avec eux, à bras, un petit char chargé de plus de vieux papiers que de titres, car leur inexpérience s’est montrée égale à leur brigandage. Au bout d’une heure et demie, quatre d’entre eux sont revenus et parmi eux ce même Bugnion qui, outre beaucoup de mauvais propos tenus, a dit devant quelqu'un de la maison digne de foi, que ce n'était pas la dernière fois qu’ils comptent faire visite et qu'il espère bien avoir sa part du partage du domaine. » |

Avant de se rendre chez la citoyenne Garcin, la troupe de Nicolas Francfort et Samuel Morsier avait été demander les titres de Ami Rigot dans le

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même village. Laissons celui-ci raconter l’événement.

« Le neuf mai, à deux heures et demie du matin, on a eu infiniment de peine à me réveiller. J'étais harassé par une veille consécutive de plusieurs jours. Quelques coups de fusil se font entendre autour de ma demeure. La caisse annonce aussi la cohorte des pillards qui se rend premièrement à la Municipalité, et chez moi, seulement vers les trois heures du matin. J'entends rudement frapper à ma porte. Je m’y rends avec mon frère, qui crie :

— Qui est là ?

— Ouvre, amis, répond-on.

« Ayant ouvert, un homme, le sabre à la main, se présente suivi d’une troupe armée.

— Que voulez-vous ? lui dis-je.

— Les titres féodaux de Begnins.

— De quel droit et par quel ordre ?

— De la part du peuple.

— Qui est le chef, ici ?

— C'est moi, me dit le même homme.

« Je lui déclarai que je ne résisterais pas à une force armée; que je donnerais les clés; maïs que je n’entendais pas que personne d'autre que lui et ceux qu’il nommerait pénétrât dans ma maison, à la sûreté de laquelle il pourvoirait.

« Il donna, en effet, des ordres en conséquence à deux factionnaires qu’il plaça en dedans, et, avec quatre hommes, il se porta aux archives. — L'un d'eux faisait le commissaire, demandait les cottets,

les quernets, les grosses. Je les lui montrai dans une cachette et il se saisit de tout, et même de mes autres livres qui étaient sur des layettes. Il m'emportait même le Traité d'agriculture de labbé Rozier, Bayle, Moreri et d’autres gros dictionnaires, divers papiers étrangers aux droits féodaux. Je l’obligeai à les remettre. — Je lui ouvris le bureau des parchemins où étaient les titres originaux des dixmes et plusieurs autres que mon frère m'avait enjoint de livrer par prudence. Une caisse renfermait une foule de titres inutiles ici, concernant Trélex, Nyon, Prangins, etc. J'avais une copie vidimée pour les dixmes. Tout cela fut pris et enlevé avec une multitude d’abergements, de chartes de fondation et autres titres authentiques, scellés et non scellés.

« Tout cela avec nos grosses forma bientôt un gros tas dans la cour du château de Martheray, près de la porte de la maison. Après cela, le président municipal, Samuel Morsier pénétra à son tour dans les archives avec la force armée, en disant que la Municipalité devait y être aussi. Ha exigé les plans du domaine, que j'ai refusés. Il a insisté auprès du commandant qui ne l’a pas appuyé comme il le croyait.

« Le tas de titres et de parchemins ayant été fait, une foule égarée qui paraissait haletante de soif et de pillage s’est portée autour, d’un air mécontent et menaçant. J’en ai reconnu quinze de Begnins armés et trois non armés...

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« Le chef, que l’on appelait commandant, était Goton, de Benex. Il y en avait aussi de Gland, de Vich, de Duillier, et un jeune orphelin de Genollier, nommé des Vignes, enfin mon bovéron, Jean Grobet, de Gland, qui me servait depuis cinq semaines, et auquel j'avais avancé deux écus pour acheter un quarteron de chenevis que sa pauvre mère voulait semer, disait-il. Il avait employé cet argent à acheter de la poudre à tirer pour venir contre ses maîtres.

« Je lui avais confié pour cette nuit la garde des écuries, le bouvier-chef étant auprès de moi. Mais il les avait ouvertes et était allé joindre la bande

des brigands.

« Ïl y avait en tout cinquante à cinquante-cinq hommes armés, mais je n'ai pu tous les reconnaître. Ils criaient (ceux de Begnins particulièrement) :

— Tout n'y est pas, qu'on fouille la maison !

Après plusieurs récidives de propos pareils, ils ont fait mine de me saisir. On a crié au tambour de battre un rouffle pour faire avancer l’arrière-garde.

« Cela a été exécuté et j'ai vu en effet briller dans l'obscurité quelques bayonnettes qui s’avançaient. Le tumulte devenait de plus en plus sérieux. Les cris de : À bas le tyran ! s’en mêlaient. Je me contentai de répondre avec fermeté :

« Vous êtes les plus forts et vous pouvez me massacrer, saCCager ma maison, mais non me faire livrer d’autres titres que ceux-là.

« Je répétai cela lorsque le commandant, faisant avec d’autres, mine de me saisir et de pénétrer chez moi me dit: — Croyez-moi, exécutez-vous et évitez des malheurs. — Enfin, après mille injures, menaces et vociférations, les brigands me sommèrent de livrer du pain, du vin, la clef des caves, les titres des eaux pour lesquels j'avais été en procès avec la commune. Je refusai toujours nettement, et nos gens de Begnins criaient de plus belle que dans un quart d'heure ils les trouveraient bien.

« Le commandant me somma une dernière fois de produire le reste. Quatre baïonnettes, dirigées sur ma poitrine, me firent reculer contre le mur de la terrasse qui est dans ma cour. Le commandant me donna deux heures de réflexion, au bout desquelles il ne répondait plus de rien. Il plaça deux factionnaires en dehors de la porte de la maison, pour la garde des titres, je suppose, et il emmena sa troupe.

« Ces deux heures ont été bien longues et bien angoissantes. En attendant l'issue, les bandits arrivaient les uns après les autres, fouillaient le monceau de titres, lisaient, commentaient et m’insultaient. Les factionnaires dormaient, (car ils avaient déjà été à Changin, Duillier, Prangins, etc.). J.-J. Francfort a beaucoup fouillé partout. Les titres pouvaient ainsi être saisis, ce qui aurait fourni un nouveau prétexte contre nous. Il était environ cinq heures et demie lorsque la bande reparut. Le tumulte recommence, on me somme

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de nouveau de produire ce qui manque. Même réponse. Les injures, la cruelle et basse ironie se donnent carrière. À bas le tyran ! À Vincy ! à Vincy! Ah! Monsieur de Begnins, nos vos baïllions on be mai de may, disaient surtout les gens de Begnins. Le commandant m’avertissait de nouveau de prendre garde à moi s’il manquait des titres. Mais, au plus fort du vacarme, il ordonne qu’on emmène le char qui porte nos dépouilles. Le char se meut et après lui cette tourbe impatiente de voir l’incendie des titres représentant près de 80 000 livres, sans compter ceux de Serraux et de Cottens ‘. »

Faits épars.

On a pu voir dans les pages précédentes les principaux événements qui se passèrent du 4 au 12 mai dans les divers districts où l’insurrection se répandit. Avant de montrer quelle fut la conduite postérieure des paysans et des autorités légales de l’époque, il ne sera pas inutile d'indiquer les quelques faits épars qui se passèrent dans d’autres parties du Canton où le mouvement fut beaucoup moins général.

Dans la vallée de la Broie, les populations restèrent en général tranquilles. Les gens de Marnand, cependant, sans vouloir détrüire les archives du citoyen Thormann, propriétaire du château, cher-

* Les Bourla-Papey. Gazette de Lausanne 1857.

chèrent toutefois à s’en assurer la possession. Pendant la nuit du 10 au 11 mai, une troupe d’une cinquantaine d'hommes ayant au milieu d’eux la Municipalité de Marnand, alla surprendre le seigneur dans son lit; ils enlevèrent ses titres et les emportèrent. À la fin du mois de juin, ils envoyèrent auprès du citoyen Thormann un délégué pour lui exprimer leur repentir et lui rendre ses archives.

Le 12 mai, à deux heures et demie du matin, le Receveur de Lucens fut réveillé par huit hommes qui demandèrent ses titres. N'ayant rien obtenu, ils revinrent l'instant d’après avec beaucoup d’autres personnes et pénétrèrent jusqu’à la porte du bureau. Le citoyen Briod avait eu le temps de se barricader et les assaillants, malgré beaucoup de coups de crosse et de baïonnettes, ne parvinrent pas à rejoindre ce fonctionnaire. Un membre de la Municipalité arriva au bout de cinq minutes. « Ils partirent sur le champ, dit le Receveur, et allèrent former un groupe à cinquante pas de la maison, puis se retirèrent tout à fait en marquant leur colère. »

Les habitants du village de Chavannes sur Moudon devaient quelques droits seigneuriaux au curé du village voisin, Morlens, au Canton de Fribourg. Ils se rendirent auprès de lui pendant la nuit, sous la direction de Pierre-Daniel Veyre, de Jean Dutoit et de Samuel Crausaz. A l’aube, la cure de Morlens fut entourée. « On donnait des bourrades à la

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porte comme des coups de tonnerre », raconte le prêtre de l’endroit, le citoyen Gremaud. Il sortit pour protéger ses gens : « Voilà six baïonnettes à mon estomach. » Il donna ses titres, mais les assaillants l’accusèrent de ne pas avoir tout donné et le menacèrent. « La colère me prit, dit-il, et je leur ai dit qu'ils étaient de la canaiïlle d’exiger de moi ce que je n’avais pas ». Ils se calmèrent et s’en allèrent « laissant le curé tout malade ». « Je me croyais près de ma fin », écrivait quelques jours plus tard ce brave ecclésiastique.

Le district d'Oron, dans lequel il y eut quelques agitateurs; qui envoya un contingent à l’armée de Reymond et en plaça un autre en observation sur la route du Jorat, ne brûla cependant pas les archives du bailliage pendant l'insurrection. Les documents se trouvaient dans le grenier du chàiteau, « la Grenatterie »; ils furent remis plus tard aux communes intéressées et brûlés solennellement en 1803, après mûre délibération, au lieu dit « Le Bosson de la Croix », près d’Oron-la-ville !.

À Aüïgle, quelques personnes auraient désiré participer à l'insurrection et détruire les titres du baïlliage. Elles en furent empêchées par le souspréfet de Loës qui se servit pour cela des troupes françaises cantonnées dans son district. Comme à Oron, cependant, on brûla en 1803, sur les Glariers, et après délibération, une grande charrette de livres et de papiers seigneuriaux. « Un jeune gar-

1 Pasche. La contrée d'Oron, 579.

çon qui cherchait à retirer un parchemin pour en faire une couverture de livre, fut reçu par un coup de crosse et se garda bien de renouveler sa tentative !.»

La tradition veut que les Bourla-Papey aient détruit en partie les archives de Bex, et M. Cherix, ancien Syndic, en avait entendu parler par un des assistants. Quoique cette localité fût alors très agitée par plusieurs personnes et surtout par le voisinage du général Turreau, il est probable que l'incendie des titres eut lieu comme à Aigle, en

Eugène Rambert raconte dans sa notice sur Montreux, qu'aux Planches, les Bourla-Papey «a chauffèrent deux fois le four communal et peu s’en fallut que dans leur ardeur ils n’incendiassent le village ». *

Lutry eut un fervent admirateur des Bourla- Papey dans la personne du capitaine Müller. Pendant la nuit du 8 mai, le tambour Besançon battit la caisse par son ordre. Le lendemain, il se rendit au camp et revint ensuite à Cully où il engagea beaucoup de personnes à partir. Il y battit aussi la caisse, mais sans beaucoup de succès. Lorsque Müller eut envoyé ses grenadiers rejoindre Reymond, il fut mis aux arrêts. Il recouvra du reste bientôt sa liberté en promettant au sous-préfet, le citoyen Gay, de rester tranquille.

# Suppl. au Dict. hist. du Canton de Vaud par M. Favey, Aigle. 3 Montreux, p. 113.

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192 La révolution vaudoise

Si l'insurrection se répandit si peu dans la vallée de la Broie et dans les régions de Lavaux, Vevey et Aigle, il faut en voir la cause dans les efforts que firent les Bourla-Papey pour obtenir l'appui de la France et même la réunion à ce pays. Tous les Vaudois voulaient la fin du régime féodal, mais les régions seules qui se soulevèrent envisageaient sans crainte l’union avec la grande république voisine. Si les chefs du mouvement n'avaient pas regardé du côté de la frontière de l’ouest, ils auraient été suivis ou soutenus par une masse beaucoup plus considérable de citoyens. Le succès relatif des intrigues de Turreau et des autres agents français fit dévier l'agitation politique de son principe et jeta la défiance dans une partie du pays.

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Le Canton de Vaud.

Vainqueurs ou vaincus ?

Les pages qui précèdent auront fait comprendre pourquoi le citoyen Kuhn ne crut pas pouvoir, le 11 mai, se servir uniquement de la force pour arrêter le développement de l'insurrection. Il avait pu s’apercevoir bien vite, en effet, que le mouvement, loin d’être accidentel, tenait à des causes lointaines et générales, que les populations vaudoises, au sortir d’une très longue période de nullité politique et d'’infériorité sociale, étaient, en immense majorité, résolues d’arriver par tous les moyens à un régime plus égalitaire. Il s'agissait d’une crise politique et surtout économique qu'il fallait absolument résoudre au plus tôt,et non d’une insurrection partielle comme on en avait vu plusieurs déjà et qu’on pouvait réprimer avec le secours de quelques troupes.

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Au milieu de circonstances semblables, environné de personnes qui étaient ou paralysées par la peur ou animées des plus vifs ressentiments, n'ayant pour le seconder que des troupes helvétiques qui n’inspiraient aucune crainte et aucun respect, et des contingents francais dont les chefs « étaient tenus à de grands ménagements », le citoyen Kuhn fut dans la délicate obligation de désobéir aux ordres de son gouvernement et de prendre sur lui une détermination de nature à mécontenter beaucoup de personnes et à faire planer un doute dans l'esprit de la population.

Lorsque, le 11 mai au soir, les représentants des Bourla-Papey eurent avec le général Amey et le Commissaire Kuhn une entrevue à la suite de laquelle ils licencièrent leurs contingents, il ne fut malheureusement pas conclu de traité formel et écrit, et il y eut toujours un peu d'incertitude, même dans l'esprit du Petit Conseil, sur les décisions qui avaient été prises. La version des paysans ne fut pas, en effet, exactement la même que celle qui eut cours dans les sphères gouvernementales.

Que dirent les Bourla-Papey ? Quelques indications intéressantes peuvent être fournies à ce sujet.

« Le mercredi 12, de bon matin, raconte J.-J. Cart’, j'entends des détentes de boëtes, des cris de joie, je vois des insurgés. — Qu'est-ce donc ? — La Paix! la Paix! — A quelle condition? — Pardon réciproque, les censes et les dîmes abolies

1 J.-J. Cart : De la Suisse avant la Révol. et pendant la Révol.

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sans indemnités. — Je m'enquiers plus particulièrement; c’est une amnistie; les droits féodaux doivent être remis aux autorités cantonales et celles-ci feront droit aux réclamants ».

« Le 12, revenant du camp, ils dirent que les droits féodaux étaient abolis, dit-on dans un rapport relatif au village d’Echandens. On se réunit et, après quelques verres, les exaltés se levèrent, insultèrent l’agent (national), lui donnèrent des coups de poing ».

Ces lignes nous montrent quel respect avaient les campagnards pour les représentants du gouvernement. Ce sentiment se retrouvait du reste partout dans les régions insurgées. Les gens de Penthaz prétendaient « qu’il n’y avait plus de magistrats » et lorsque l’agent national de la localité eut affiché la lettre du Ministre Verninac au Petit Conseil, « ils conclurent que c'était un écrit fabriqué » et ils l’arrachèrent. « Le jour où le camp a été levé, — raconte cet agent, le citoyen Descombes, — ils sont rentrés en triomphe et ont rapporté qu'ils avaient eu une victoire complète, que tout leur avait été accordé, que les communes, par députations, iraient à Lausanne pour retirer dans les archives nationales les droits qui les concernaient. Ils revinrent tout couverts de verdure en place de laurier. Le soir, ils s’assemblèrent à la maison de commune, avertis par le son de la cloche, pour faire une orgie de boisson et ils tirèrent de petites pièces pour boire des santés. »

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Deux jours plus tard, le citoyen Grivel, souspréfet d’Aubonne, écrivait de son côté à Polier les lignes suivantes qui résument très bien la situation à ce moment-là : « Le peuple est rentré dans ses foyers avec la persuasion que dans peu de jours l’abolition des droits féodaux sera décrétée ; il est dans cette attente. Si le gouvernement fait droit à ce vœu, je crois que la tranquillité publique est assurée ».

Les Bourla-Papey et leurs amis croyaient donc être arrivés au résultat qu'ils avaient tant désiré. Quelques jours encore et on leur confirmerait l'exécution des promesses faites par le citoyen Kuhn.

Celui-ci était-il entièrement d’accord avec cette manière de voir ? Il ne le semble pas, d’après ses rapports au gouvernement, dans lesquels il n’est pas du tout question de l’abolition immédiate des droits féodaux. Et, du reste, aurait-il voulu admettre cette revendication populaire, qu’il n’aurait pas eu les pouvoirs nécessaires pour le faire. Cette question relevait de la législation centrale et l’Assemblée des Notables était précisément occupée à la discuter à ce moment-là en préparant une nouvelle constitution pour la République helvétique. « Îl n’a pas été question de proclamer une amnistie générale, écrivait d'autre part le citoyen Kuhn au Petit Conseil’, mais je vous demande de me laisser Reymond et Marcel et de ne pas vous

1 Lettre du 13 mai.

Le Canton de Vaud 197

inquiéter des bruits de capitulation. Il n'en a élé conclu aucune, ni oralement ni par écrit.»

Kubhn avait tout fait pour obtenir le licenciement des paysans. Il avait pris sur lui de pardonner à Reymond et Marcel, mais il espérait, en revanche, que les vrais auteurs du mouvement seraient atteints : « Je suis entrain, disait-il, de recueillir, avec l’aide du Préfet, les charges (indices) nécescessaires contre ces hommes qui ont conduit le peuple d’un crime à l’autre. J’espère qu'ils n’échapperont pas à une punition méritée. Ils doivent être arrêtés dès que les circonstances le permettront. »

L’amnistie accordée par le Commissaire du gouvernement était-elle du moins complète pour ceux qui avaient été entraînés dans le mouvement ? pour les populatious qui avaient écouté les conseils des agitateurs politiques ? Non, car il préparait les moyens de maintenir la tranquillité par la force. « Les troupes qui vont arriver, dit-il dans sa lettre du 12 mai au Petit Conseil, ne viendront pas à Lausanne, mais seront dispersées dans le canton de manière à dominer le pays. Aussitôt que cela sera fait, on devra ordonner le désarmement et l’exécuter immédiatement. »

Un peuple que l’on désarme et que l’on fait surveiller par une force armée étrangère n’est pas un peuple auquel on pardonne sa conduite antérieure. |

Quelque profitable qu’ait pu être la conduite du

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citoyen Kuhn pour la tranquillité du pays, elle n'était donc pas de nature à mettre fin au conflit. Le peuple crut avoir tout obtenu. En réalité, comme on vient de le voir, sa victoire n'était pas si complète et bientôt, des deux côtés, on allait ressentir les conséquences fâcheuses de cette équivoque. |

L'amnistie et la Suisse.

I] faut dire maintenant quelques mots d’une autre cause importante de la conduite du Commissaire.

On a vu que les « patriotes » du Pays de Vaud avaient eu, dans le courant de l'hiver, des entrevues avec des amis politiques d’autres cantons. Ils s'étaient rencontrés, paraît-il, à Payerne, dans une conférence secrète, et ils avaient pris des mesures communes pour qu’une insurrection éclatât au printemps dans toutes les contrées où il existait encore des redevances féodales. Les circonstances avaient sans doute changé dès lors par suite de la chute du gouvernement d’Aloïs Reding et, dans plusieurs cantons, on avait renoncé plus ou moins complètement au projet formé à Payerne. Il n’en subsistait pas moins une disposition soit à soutenir l’insurrection du Léman, soit à l’imiter, et lorsque celle-ci eut remporté quelques succès par lincendie d'un grand nombre d'archives, on put voir le mouvement, localisé d’abord dans quelques

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Le Canton de Vaud 199

districts, se répandre de proche en proche avec une grande rapidité.

Kuhn fut à même de connaître cela et il n’est pas étonnant qu’il ait cherché, par des moyens qui ne rentraient pas dans le cadre de ses instructions, à arrêter le développement de l’incendie qui menaçait de tout envahir. « Je puis vous assurer, écrivait-il au Petit Conseil, qu’on vient de renverser un plan combiné ne visant à rien moins qu’à mettre en rébellion tous les cantons qui paient encore des droits féodaux. »

Kuhn était donc persuadé qu'il avait obtenu un grand succès en traitant avec les insurgés. « Je vous prie de retenir votre sentiment d'honneur, disait-il à son gouvernement, et de vous abstenir de toute appréciation jusqu’à ce que je vous aie fait connaître l'affaire sous son vrai jour. J’ai le sentiment d’avoir rendu à ma patrie un grand service, ce qui me permet de ne pas craindre pour le moment l’impression que pourraient produire des jugements erronés; dans ce moment de tels jugements ne troublent nullement ma conscience, et j'espère, malgré l’impression fâcheuse qu’auraient pu provoquer des appréciations inexactes, me tenir bientôt aussi assuré vis-à-vis de vous. »

Quant au général Amey, qui avait contribué pour une grande part à provoquer un compromis, il s’aperçut bientôt, sans doute, de l’équivoque qui en résultait et, se retranchant derrière le Commissaire du gouvernement pour tout ce qui tenait au

200 La révolution vaudoise côté politique de la question, il fit publier la note suivante :

« Le général Amey a sommé les chefs des communes à la tête des rassemblements armés, campés au-dessus du pont de la Venoge, près Morges, à se dissoudre, et dans le cas contraire qu’il employerait la force armée pour y parvenir, tel que le lui ordonne le général Montrichard; les chefs ont promis de s’y conformer et, ce matin, (12 mai) de très bonne heure, tout le monde s’est retiré paisiblement dans sa commune ».

Le général Montrichard suivit l'exemple de son subordonné et, le 13 mai, fit publier à son tour une note très nette :

« Je n’entreprendrai pas de réfuter les absurdités que les ennemis de toute espèce d'ordre débitent à cette occasion, disait-il ; ils savent bien que le gouvernement helvétique n’écoute pas des propositions extravagantes et qu’un général français ne capitule pas avec des rebelles ».

Comme on le voit, il y avait loin des appréciations de Kuhn et des généraux français à celles des campagnards. Le Petit Conseil, de son côté, fut loin d’être rassuré sur l'issue définitive de cette affaire et il craignit que la mansuétude de son Commissaire ne provoquât précisément cette insurrection générale que l’on avait voulu conjurer. Divers incidents vinrent d’ailleurs légitimer ces craintes pendant quelques jours.

« Par une fatalité que nous ne pouvons nous

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Le Canton de Vaud 201

expliquer, écrivait le Petit Conseil au citoyen Kuhn!, le bruit d’une amnistie générale promise par vous aux insurgés s’est répandu comme l'éclair dans le canton de Fribourg, dans celui de Berne et sans doute aussi dans tous les autres cantons de la République. Dans divers lieu du canton de Berne, nous apprenons qu’il s’est tenu hier des conférences et qu’il y a eu des rassemblements ensuite de cette même nouvelle. Le Préfet de Zurich nous écrit qu’il n’y a qu’un exemple de sévérité donné dans le Pays de Vaud qui puisse éviter à son canton les mêmes scènes. En un mot nous avons devant les yeux la perspective presque certaine d’un embrasement général si des mesures sévères à l’égard des chefs de l'insurrection dans le Canton de Vaud ne viennent pas faire voir à ceux qui seraient tentés de suivre leur exemple, que la punition est inévitable».

Les faits semblèrent vouloir un instant donner raison, dans le canton de Fribourg, aux craintes du Petit Conseil. Les populations du Vully possédaiïent au milieu d’elles des agitateurs nombreux en relations avec ceux du Léman et suivaient les événements avec attention. Le district de la Gruyère apprit dès le 14 mai que les insurgés vaudois venaient d'imposer leurs conditions au représentant du gouvernement et cette nouvelle ne tarda pas à échauffer les esprits. A Estavayer, le sous-

1 Lettre du 15 mai qui arriva à Lausanne après le départ du Commissaire.

préfet, le citoyen Endrion, fut averti le même jour au matin que les habitants du bailliage de Vuissens, armés de fusils, de hallebardes et de bâtons se présentaient à l’entrée de la ville. Son intervention resta inutile. « Etant obligé de céder à la force, dit-il, je les ai invités à m'envoyer des députés avec lesquels j'ai eu des pourparlers, maïs la troupe a désavoué ce que les commis avaient arrangé avec moi. Je me suis transporté chez le receveur qui a remis les titres du ci-devant bailliage de Vuissens et Cheyres. Les communes insurgées ont promis de ne point brûler les titres! .»

Quant au Préfet national, le citoyen d’Eglise, il ne cacha pas ses craintes pour la tranquillité de son canton. Sa situation était du reste rendue très pénible par le fait que la clef de la ville de Fribourg se trouvait entre les mains du commandant français de la place qui s’en servait selon son bon plaisir. « Le représentant du pouvoir exécutif sous la responsabilité duquel est mise la tranquillité de tout le canton, disait-il, ne peut pas disposer de l'entrée ou de la sortie de la ville dans laquelle il réside, mais il faut qu’il s'adresse à un étranger qui ne dépend pas de lui. Cet étranger peut lui en refuser l'entrée, ce qui m'est arrivé personnellement”.»

* Lettre du 14 mai au Préfet national de Fribourg. Les insurgés se repentirent un peu plus tard et le 30 mai, vinrent « honteux de leur conduite rapporter les titres intacts ». Journal helvétique du Lettre du Préfet d'Eglise au Petit Conseil, 12 mai.

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Le citoyen d’Eglise fut encore plus mécontent lorsque quelques troupes françaises furent envoyées dans le canton et placées dans différentes localités sans qu’on l’ait averti ou consulté. C’est ainsi que deux compagnies se rendirent à Gruyères qui était fort tranquille tandis qu’il ne pouvait disposer d’un contingent semblable pour occuper le district d'Estavayer.

Une proclamation annonça enfin aux populations que les nouvelles répandues au milieu d’elles | au sujet de l’issue de l'insurrection des Bourla- Papey étaient complétement fausses. L'effet en fut aussi heureux que rapide et le citoyen d’Eglise put bientôt espérer que la tranquillité publique ne serait pas troublée davantage dans son canton.

En face des dangers que couraïit la paix intérieure, le Petit Conseil ne pouvait donc que demander la sévérité la plus grande. Le 15 mai, il ordonnait encore au citoyen Kuhn d'arrêter sans retard Reymond, Marcel et les autres chefs de bandes, de faire désarmer les insurgés et de mettre les frais d'entretien des troupes à la charge des districts qui avaient participé au mouvement. « Qui pourrait croire à la justice du gouvernement à l'égard des chefs cachés, écrivait-il au Commissaire, si on le voit, dans un canton où tout a été dans le désordre, laisser aller les chefs de 5000 hommes armés et dire qu’il faut rechercher d’autres coupables? Une telle conduite exciterait la risée générale. »

204 La révolution vaudoise

C'était là certainement une manière de voir bien naturelle, maïs quand la lettre du Petit Conseil arriva à Lausanne, le citoyen Kuhn ne s’y trouvait déjà plus et elle resta par conséquent sans effet.

De Kuhn à Lanther.

Kuhn quitta Lausanne le 13 mai, laissant le pays dans un malaise politique et social des plus graves. Le Préfet national confirma en effet le même jour à son gouvernement que les campagnards continuaient à croire que leurs chefs avaient fait la loi aux généraux et possédaient l’amnistie complète avec l'abolition des dimes et des censes. Il était en conséquence aisé de prévoir que s'ils n’entraient pas bientôt en possession de ces deux avantages, des désordres se produiraient certainement de nouveau. D'autre part, avant de rentrer à Berne, le citoyen Kuhn avait placé « les propriétés nationales ou publiques, celles des fonctionnaires publics restés fidèles à leur devoir, celles de tous les citoyens paisibles... sous la responsabilité des communes dans lesquelles ils demeuraient. » S'il se commettait des désordres dans une localité, celle-ci serait aussitôt mise en état de siège et les meneurs seraient arrêtés et conduits à Lausanne pour y être emprisonnés. Cette décision du Commissaire provoqua sans doute quelque crainte dans le pays, d’autant plus que ce dernier

Le Canton de Vaud 205

se voyait occupé par de nouvelles troupes françaises, mais elle augmenta encore le mécontentement et le mépris des campagnards pour le gouvernement et ses représentants.

Ces derniers, aussi bien que les citoyens paisibles, n’eurent bientôt d'autre souci que celui de se faire oublier autant que possible, de vivre à l’écart, de ne se mêler en rien des affaires publiques. Des hommes qui avaient, au premier moment, montré le plus de bonne volonté pour le maintien de l’ordre, refusaient maintenant leurs services; d’autres, qui étaient restés tranquilles spectateurs des événements, en étaient réduits à se cacher ou à quitter provisoirement leur domicile pendant que les Bourla-Papey célébraient leur victoire. À Lausanne, le citoyen Chastellain, que Polier voulait placer à la tête de la garde bourgeoise, déclarait à ce magistrat qu'il pouvait consentir à être un simple soldat, mais non un chef. Dans les communes de la région occidentale du Canton, les autorités locales donnaient une rétribution à ceux qui avaient marché; ailleurs, on infligeait des amendes aux citoyens qui n'avaient pas voulu partir. « Dans le district de Cossonay, nombre de citoyens, particulièrement des Municipaux... ont été obligés de fuir leurs villages ou de se cacher, écrivait Polier. Dans quelques communes, on a sonné l’appel des citoyens pour voter la réunion à la France.»

# Polier au Petit Conseil, 15 mai.

206 La révolution vaudoise

Le général Séras, commandant français de la place de Genève, avait enfin obtenu de son supérieur, le général Molitor, l’ordre d’entrer dans le Pays de Vaud avec des forces nombreuses. Mille cinq cents hommes vinrent l’occuper à partir du 14 mai et leur chef envoya des détachements importants dans les districts et les principales localités ayant participé à l’insurrection. Le général Séras lui-même vint habiter Lausanne. Homme énergique et ferme, plus disposé que son collègue Amey à employer la force pour maintenir l’ordre public, il vécut en bons termes avec les représentants du gouvernement helvétique, réprouva la conduite de son collègue Turreau et prit une part essentielle à la pacification du pays. Ses troupes étant sur pied de guerre, les populations devaient leur fournir un supplément de solde de deux sous par homme et les officiers devaient être nourris. Cette charge financière nouvelle, venant s'ajouter à beaucoup d’autres, donna lieu à bien des difficultés et des froissements, et il fallut tout le tact et toute la patience du général Séras pour que l’on pût éviter des conflits locaux d’une certaine gravité.

Pour comble de malheur, le canton du Léman, déjà si éprouvé par les événements et la détresse financière, fut atteint par un nouveau fléau. La période des « saints de glace » fut tout particulièrement critique en 1802. Dès le 14 mai, la température baissa avec une rapidité inquiétante. La neige

Le Canton de Vaud 207

apparut jusque près des rivages du Léman et le gel détruisit dès le 15 une grande partie des espérances des cultivateurs. Ce qui échappa au mal à ce moment fut pour la plus grande partie anéanti quelques jours plus tard.

La Chambre administrative se vit dans l’obligation d'exposer sa détresse financière au gouvernement qui faisait appel à sa bonne volonté. « Nous ne pouvons pas même obtenir la rentrée du solde de la contribution du deux pour mille ordonnée par l'arrêté du 6 janvier, disait-elle. .La meilleure partie du canton vient d’être abymée par une gelée qui réduit une foule de familles à la mendicité. Le canton se trouve dans la plus triste position si on n’allège pas ses charges. Nous sommes surpris et profondément affligés que les généraux français exigent dans un pays allié une haute paye que nous ne pouvons considérer que comme une Contribution militaire. »

Les troupes ne demandaient cependant que ce qu'elles estimaient devoir leur revenir et 1l fallut bien que la Chambre administrative, malgré sa détresse, s’exécutât dans la mesure du possible. Les frais de l'occupation militaire devaient, du reste, être supportés entièrement par les districts insurgés.

Tous ces faits n'étaient pas de nature à mettre fin à l'agitation qui continuait à régner dans le pays et l'exécution des promesses vraies ou supposées qui avaient été faites pouvait seule rame-

208 La révolution vaudoise

ner le calme. « Tous les amis du gouvernement, de la paix intérieure et du bon ordre désirent avec ardeur qu’il soit pris les mesures les plus promptes pour effectuer la liquidation des droits féodaux de manière à écarter à jamais cette pomme de discorde :. »

Deux jours après avoir adressé au Petit Conseil les lignes qui précèdent, Polier lui mandait que les chefs de l'insurrection, à Morges et ailleurs, étaient grandement agités et qu'une nouvelle insurrection était à craindre si on ne satisfaisait pas aux exigences de la population. Le général Séras, de son côté, exprimait les mêmes idées, attendu que les campagnards commençaient à croire qu'on les avait trompés. Il demandait que le gouvernement publiât une proclamation capable de ramener le calme, mais ce dernier préféra attendre le moment où il pourrait adopter « le langage de la clémence », malgré les rapports précis de ceux qui avaient la responsabilité du maintien de l’ordre.

« Le peuple, ballotté entre les déclarations de ses chefs sur son prétendu triomphe et celles du Ministre plénipotentiaire, du général Montrichard et de l'arrêté du citoyen Kuhn du 15 courant, travaillé d’ailleurs par les meneurs secrets qui courent les communes. paraît prêt à se porter aux extrémités plus violentes que les dernières et il n’y a pas de temps à perdre pour l’éclairer, d’au-

1 Préfet Polier au Petit Conseil, 15 mai.

tant plus que la retraite d’une grande partie des troupes françaises et celle des troupes helvétiques accrédite l'opinion répandue que le peuple n’a rien de sérieux à craindre de la part des Français ! ».

Le 20 mai, jour de foire à Cossonay, l’animation fut très grande dans cette localité ; le sous-prétet d’Orbe signala à la même époque des conciliabules qui avaient lieu entre Claude Mandrot, Dautun, Duchat, etc.

La présence de Louis Reymond et de son adjudant Marcel dans le Canton était un nouveau motif de crainte à cause de l'influence que le premier exerçait sur les populations. Vêtu de son uniforme d’officier de recrutement, il continuait à aller de lieu en lieu et à encourager les Bourla- Papey, au grand scandale des représentants du gouvernement et des généraux français. L'ordre d’arrestation lancé contre lui le 15 mai par le Petit Conseil lui était cependant connu et le général Séras lui conseillait de se rendre à Genève, mais il trouvait encore le moyen de rester et de se montrer sur différents points du pays et même à Lausanne. Le 20 mai, Polier écrivit encore à son sujet les lignes suivantes : « Le général Séras le croyait depuis deux jours de l’autre côté du lac où il lui avait dit qu’il se rendait. Sur quoi il est de mon devoir d'exposer au Petit Conseil que cet homme est aussi dangereux de l’autre côté du lac que de celui-ci, puisqu'il peut le passer dans deux

1 Préfet Polier au Petit Conseil, 19 mai.

210 La révolntion vaudoise

heures pour se mettre à la tête d’une insurrection. »

Les représentants du gouvernement ne pouvaient donc que demander l'arrestation du capitaine recruteur. Le Petit Conseil maïintenait que cela n'était plus possible.

« Vous savez ce qui s’est passé, disait-il au Préfet, entre le Commissaire, le général Amey et les nommés Reymond et Marcel. La promesse donnée à ces deux individus qu’on solliciterait en leur faveur la clémence du gouvernement les engagea à licencier leur bande. Le Petit Conseil attache un trop grand prix à tout ce qui peut tenir au respect de la foi publique ; il a trop de motifs de croire à la sagesse du citoyen Kubhn pour ne pas désirer que ces individus, par un prompt éloignement du territoire de la République, aient évité au gouvernement la nécessité de sévir contre eux. Cependant, il le ferait s’ils continuaient à insulter le gouvernement en paraissant encore dans le chef-lieu ou dans d’autres communes du Canton. S'ils sont encore au pays, vous leur ferez savoir sous main qu'ils aient à disparaître sur le champ et, à défaut de quoi vous devrez vous saisir de leurs personnes * ».

Par une contradiction que l’on retrouve dans un grand nombre d'actes de cette époque-là, le même Petit Conseil déclarait ne se faire aucun scrupule d’ordonner l'arrestation des chefs des autres troupes

1 Petit Conseil à Polier, lettre du 20 mai.

Le Canton de Vaud 211

«et en particulier de celles d’Yverdon. — Ce sont des brigands », disait-il.

Au milieu des dangers du moment et de l’excitation qui ne faisait qu'’augmenter dans les campagnes, il était nécessaire qu’il y eût un Commissaire dans le Canton. Le général Séras, qui devait se concerter avec ce fonctionnaire pour toutes les mesures à prendre, était étonné de n’en avoir aucune nouvelle. Le citoyen Kuhn, qui connaissait bien les circonstances du canton, avait d’autre part des raisons sérieuses de ne pas vouloir retourner dans le Pays de Vaud. Le Petit Conseil se décida enfin, sur les instances de Polier et du général Séras, à lui donner un successeur dans la personne du citoyen Lanther, de Fribourg, ancien ministre de la guerre, en lui adjoignant comme secrétaire Frédéric May, qui remplissait déjà ces fonctions depuis quelques jours.

Anarchie.

Un des premiers actes du nouveau Commissaire du gouvernement fut l'interdiction de « tous les tirages, exercices militaires et port d’armes » sous peine de 490 francs d'amende ; les districts de l’est étaient seuls exceptés. Il publia aussi une proclamation destinée, si possible, à ramener les citoyens à des dispositions plus pacifiques et à leur recommander la Constitution que l’Assemblée des Nota-

212 La revolution vaudoise

bles venait de terminer et de publier. Ce nouvel acte constitutionnel renfermait, sur la question des dîmes et censes, deux principes qui excitaient la défiance des campagnards. Le premier proclamait ces redevances rachetables et le second prévoyait que le mode de rachat serait déterminé avant le mois de janvier 1803. La liquidation de cette question capitale pour la tranquillité publique était laissée aux autorités que chaque canton allait se donner librement.

Ces décisions laissèrent quelque doute dans l'esprit d’un très grand nombre de citoyens et les explications données par les trois députés vaudois à l’Assemblée des Notables, Auguste Pidou, Dan..- Alex. Chavannes et Henri Carrard, ne parvinrent pas à le dissiper entièrement. « La certitude que les autorités cantonales s’occuperont du rachat ne tranquillise pas le peuple exaspéré, écrivait Polier. Les démagogues lui disent que ces autorités seront composées de seigneurs qui fixeront un taux exorbitant. J’ai cru avoir persuadé quelques-uns, mais d’autres ont des vues cachées. Je me suis vu forcé de m'’ériger pour ainsi dire en professeur. Mes disciples sont souvent nombreux, leurs objections embarrassantes et mes peines infinies... »

Le citoyen Kuhn et plus encore le Petit Conseil avaient demandé que le désarmement des districts insurgés fût. effectué aussitôt que possible. Cette opération ne pouvait avoir lieu qu'avec le secours

1 Polier au Petit Conseil, 2 juin.

Le Canton de Vaud 213

des troupes françaises et le général Montrichard la déconseilla bientôt. Il estimait que les insurgés n'ayant pas été invités à mettre bas les armes avant la dissolution de la troupe de Louis Reymond, il était trop tard maintenant pour les leur demander militairement. » Cette mesure exaspère les esprits, disait-il*, réveille les passions et les haïnes et fait remporter un avantage à un parti sur un autre, et, dans ce moment, le gouvernement helvétique veut les réunir tous ». Le Petit Conseil dut en conséquence ordonner à son Commissaire d'abandonner toute disposition à ce sujet.

Les perturbateurs surent profiter admirablement de ces hésitations dans lesquelles ils voyaient avec plaisir la main de la France, pour tenir sur le quivive le gouvernement et ses agents et les amener à exécuter au plus tôt les promesses faites dans la nuit du 11 au 12 mai par Amey et Kubhn. Ils auraient même sans doute passé à l’exécution de leurs menaces s'ils n'avaient pas connu la ferme intention du général Séras de réprimer avec rigueur toute nouvelle tentative de soulèvement. La hardiesse de leurs projets augmentait tous les jours, et si quelques détachements de troupes d'occupation étaient rappelés ailleurs, on apprenait aussitôt que les paysans étaient prêts à prendre les armes. Les districts de Morges, d’Aubonne, de Cossonay, d'Orbe et d'Yverdon, la région de La Sarraz, surtout, étaient en perpétuelle agitation.

* Montrichard au Petit Conseil 3 prafrial au 10 (23 mai).

214 La révolution vaudoise

Le 28 mai, on signalait des gens armés en divers lieux et on envoyait un nouveau détachement de troupes françaises à Orny. Le dimanche 30 mai, on avait entendu à Rances « les propos les plus atroces ». « Leur but est Lausanne, écrivait Thomasset d’Orbe, mais ils se proposent d’égorger avant que d’y arriver ». « Pendant tout le jour les cabarets étaient pleins de monde, annonçait Lanther, et l’on voyait souvent passer des courriers à cheval qui allaient d’une commune à l’autre. On entend les injures les plus grossières et les calomnies les plus infâmes contre le gouvernement et tous les fonctionnaires. On menace de reprendre les armes, de piller et de brûler toutes les maisons des seigneurs et des partisans du gouvernement dès que les troupes françaises seront parties. Par contre, les officiers et les soldats français sont traités avec tous les égards possibles, on loue leur nation et leur gouvernement et l’on parle ouvertement de se réunir à la France. »

Le sous-préfet de Cossonay annonçait le 6 juin, jour de la Pentecôte, que des rassemblements avaient lieu dans diverses localités. « On fait force emplettes de poudre et de plomb et on sait que tous les montagnards et surtout du côté de Vallorbes se préparent à descendre... » « On doit forcer tout ce qui peut marcher à partir, mandait le souspréfet de Morges, et un individu a dit il y a cinq ou six jours : Tuons, pillons, massacrons et n’épargnons personne, vaincre ou mourir! » Il annonçait

Le Canton de Vaud 215

aussi qu’une grande assemblée devait avoir lieu à Montricher et que Reymond s’y rendrait probablement pour maintenir le zèle des campagnards.

« Il circule des munitions et des armes, écrivait Thomasset d’Orbe, le 12 juin. Des individus influents se rencontrent aux foires et aux marchés d’Yverdon ; d’autres du côté de Lausanne. » Le 6 juin, une grande assemblée de députés des communes eut lieu à Grancy.

« Tous les rapports de hier et d’aujourd'hui, écrivait Lanther le lendemain, annoncent pour ces jours prochains une nouvelle prise d’armes dans le district de Cossonay. » D’autres disaient que l’Assemblée de Grancy avait décidé l’envoi d’une députation à Berne. Le huit juin, enfin, le Commissaire demandait au Petit Conseil l’établissement d’un petit état de siège dans les districts insurgés. « L’audace du peuple n’a plus de bornes, dit Séras, toutes les autorités et le gouvernement même sont villipendés. » Le petit Conseil donna dès le lendemain l’autorisation nécessaire.

* Les agitateurs, craignant le ressentiment du Commissaire et du Petit Conseil, cherchaient de plus en plus à se mettre sous la protection de la France en faisant signer des adresses pour la réunion du canton à ce pays. Henri Monod, qui habitait alors à Paris, mettait sans doute ses concitoyens en garde contre les dangers de cette décision, mais il le faisait avec des réticences qui étaient seules retenues par beaucoup. « Dites bien

216 La révolution vaudoise

à ceux... qui voudraient se réunir qu'ils ne connaissent guère ce grand théâtre, écrivait-il le 29 mai, à son ami Jaïn à Morges. Veulent-ils pour la plus petite misère être obligés de courir ici, y languir plusieurs mois, y dépenser un argent effroyable, et s’ils n’en ont pas à donner pour obtenir ce qu'ils désirent, s’en retourner comme ils sont venus? Prêchez donc à chacun patience et espérance. Mais enfin si après avoir épuisé cette provision de patience et d'espérance, nous n'obtenons pas la liberté après laquelle nous courons et qui mérite bien quelques années de sacrifices, le pis aller sera d’en venir à cette réunion... »

Chez les campagnards, la patience était à bout et l'espérance avait peu à peu disparu. Dès le premier juin, le général Séras annonçait qu’une députation de cinq personnes allait partir pour Paris avec des adresses de réunion et que plusieurs de ces députés étaient de Morges. Les colporteurs de ces adresses parcouraïent le pays, convoquaient les citoyens dans les cabarets qui, ces jours-là, ne « désemplissaient pas ». Le Commissaire reçut l’ordre de chercher à connaître les députés qui allaient se rendre à Paris et de mettre la main sur eux. Si cela était impossible, il devait demander au Ministre suisse en France, Stapfer, de les faire arrêter dans ce pays.

Le gouvernement insistait pour que ses agents montrassent la plus grande fermeté. « Le moment des ménagements est passé, écrivait-il le 8 juin à

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Lanther. Les palliatifs sont sans vertu. » Cet ordre du Petit Conseil était sans doute excellent si l’on admettait son point de vue politique, mais les moyens étaient-ils suffisants dans le Pays de Vaud pour l’appliquer ? Dans l’état d’anarchie où se trouvaient les esprits et avec le malentendu qui grandissait toujours entre le peuple et ses représentants légaux, il-fallait ou un pardon général, avec le rachat, ou une répression systématique avec le jugement des coupables par le moyen d’un tribunal spécial. Le Petit Conseil ne sut adopter complètement aucune de ces deux politiques et fut acculé en Conséquence à une situation de plus en plus inextricable.

Dès la fin de mâi, le Préfet national et le Commissaire demandèrent un tribunal dont les membres devraient être choisis hors du canton du. Léman, puisque personne dans ce dernier ne voulait en faire partie ou même accepter un emploi quelconque sous la direction du gouvernement helvétique. Le Petit Conseil hésita pendant plusieurs semaines et laissa ainsi le temps aux citoyens de se persuader toujours davantage qu'ils pouvaient compter sur l’impunité.

La force armée qui se trouvait dans le canton avait encore quelque importance sans doute, quoique se composant seulement de 1000 à 1500 hommes de troupes françaises, mais ces dernières y resteraient-elles encore longtemps, et si elles devaient partir, que deviendrait l’ordre public ?

218 La révolution vaudoise

Dès le 6 juin, le général Séras fut, en effet, rappelé à Genève avec ses troupes par le général Molitor, et il fallut l'intervention du Ministre de France, Verninac, pour obtenir qu’il pât rester plus longtemps dans le canton. « Le général Séras n’a pas 1200 combattants, écrivait Polier le 6 juin, et quoi qu’il soit rempli de bonne volonté, et de courage..., je ne puis cacher au Petit Conseil qu’il est navré et très mécontent qu’on (le gouvernement) lui ait refusé les cinquante hussards qu’il a demandés avec tant d’insistance (pour le service des courriers) ; aussi il ne faut pas moins que mes vives sollicitations et l'intérêt qu’il prend à ce malheureux canton pour suspendre l'exécution de l’ordre qu’il vient de recevoir du général Molitor :. »

Si le commandant français des troupes d’occupation était si peu soutenu, la situation du Commissaire et des fonctionnaires publics était encore plus précaire. « Quelle que soit la bonne volonté d’un sous préfet d'agir avec vigueur au moyen de la troupe dont il dispose aujourd'hui, il n'ose s’y | livrer, écrivait Polier, dans la crainte de se trouver isolé dans quelques jours et exposé à la vengeance | des anarchistes ?. »

Quant au citoyen Lanther, il fut complètement découragé lorsque, au commencement de juin, le Conseil Exécutif blâma sa patience. Il exposa sa triste situation et la nullité de ses moyens réels :

1 Lettre du 6 juin.

? Polier au gouvernement ; lettre du 4 juin.

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Le Canton de Vaud 219

« Ses renseignements sont toujours vagues et ils ne sont connus qu'après qu'ils sont consommés. La troupe n’est pas assez nombreuse pour occuper toutes les communes en insurrection ; les communications entre elles sont si bien prises qu’il est impossible de les arrêter, et les rapports sur les événements, lents, indirects, presque toujours tardifs et insuffisants, parce que sans argent la police secrète ne peut se faire. » Lanther était au milieu d’un brasier « entouré d'hommes passionnés qui l’attisent et n'ayant d'appui que dans une force étrangère qui a de grands ménagements à garder. » Le Conseil exécutif demandait l’arrestation des meneurs, colporteurs d'adresses, etc. « Mais qui jugera ces délits? demandait le citoyen Lanther. » Il ne cessait de demander un tribunal et il ne pouvait l’obtenir.

Laissé ainsi sans pouvoir réel, sans force, sans appui, le Commissaire en était réduit à demander sa démission. On ne voulut pas la lui accorder.

Nouvelle insurrection à Yverdon.

Les événements qui se passèrent à Yverdon les 12 et 13 juin montrèrent que le Préfet national et le Commissaire avaient raison de faire part de leurs craintes au Conseil Exécutif.

Le district d’Yverdon avait été un des derniers à prendre part à l’insurrection. Les esprits semblè-

220 La révolution vaudoise

rent y être plus tard d’autant plus excités, et le sous-préfet demanda avec instance à ses supérieurs de bien vouloir au plus tôt mettre fin à une situation aussi décourageante par une prompte solution de la question des dîimes. « Hâtons-nous de nous ôter le poignard que nous avons dans le cœur, pour parvenir enfin à un état stable, écrivait-il le cinq juin. De tous côtés l’on voit naïître la défiance; les passions haïineuses ont succédé au sourire; le gouvernement du prince le plus barbare vaut mieux que l’anarchie où nous sommes. »

Le 7 juin, Séras demandait du renfort au général Montrichard et, le lendemain, le capitaine Ferrier, commandant de place à Yverdon, annonçait qu’il fallait « s’attendre à une prise d’armes et aux malheurs qui en seraient la suite. » Il demandait un renfort, « n'ayant que 65 hommes, et le départ. de 350 hommes de la 45ne demi-brigade ayant persuadé aux paysans qu’il n’y aurait plus de Français dans quelques jours. » Les craintes étaient, du reste, générales; le 10, le bruit ayant couru, dans le district de Cossonay, d’une prise d'armes imminente, quelques propriétaires se hâtèrent « de quitter leur domicile en emportant leurs effets les plus précieux !. »

Le 9 juin, le citoyen Lanther, obéissant aux ordres de son gouvernement, invita le sous-préfet Doxat, à Yverdon, à faire arrêter les citoyens Jean- François Rebaud, de Rovray, Favre et Correvon,

* Henri Polier au Conseil Exécutif, lettre du 11 juin.

Le Canton de Vaud 221

de Cuarny, qui étaient signalés comme perturbateurs influents. Ces trois hommes furent saisis le 12 au matin et emprisonnés au château d’Yverdon.

Cette nouvelle se répandit avec la plus grande rapidité dans la contrée et y causa une colère et une consternation d'autant plus vives que ces trois hommes allaient, disait-on, être fusillés ou transportés à Lausanne.

Les citoyens furent convoqués dans chaque village; les cloches sonnèrent à Yvonand, à Chavannes, à Chêne et Pâquier, à Rovray, à la Mauguettaz, etc. Il fut décidé que l’on se rendrait aussi nombreux que possible au chef-lieu pour remettre les prisonniers en liberté. Chaque maison fournirait un homme au moins et l’on se réunirait pendant la nuit sur la grande route, à une petite distance d’Yverdon. Des signaux furent préparés pendant qu’au chef-lieu le commandant de place envoyait une patrouille en reconnaissance dans la campagne. Ces quelques hommes se virent entourés par des campagnards armés et eurent beaucoup de peine à rentrer le soir à Yverdon, ayant dû se cacher et faire de grands détours dans les forêts.

À Cuarny, les citoyennes Favre et Correvon, suivies de la population, s’en allèrent auprès du gouverneur du village qui conseilla de se rendre nombreux à Yverdon, afin de répondre des détenus et les faire remettre en liberté. Elles s’adressèrent aussi au citoyen Emmanuel Besson, agent

222 La révolution vaudoise

national. Celui-ci se rendit aussitôt auprès du sous-préfet. Ce fonctionnaire vit arriver un peu plus tard un certain nombre d’autres citoyens du même village. Il leur répondit avec fermeté, tout en les rassurant au sujet du sort des prisonniers et en les exhortant au calme et à la paix. L’insistance des « réclamants » devint bientôt si grande que le citoyen Doxat avertit le commandant de place ; celui-ci prit aussitôt des mesures de prudence.

Le sous-préfet venait à peine de s'endormir qu'on vint le réveiller et lui apprendre que les paysans armés se montraient aux environs.

Les campagnardsde la région d’Yvonand s'étaient groupés en deux troupes. La première, formée surtout des gens de la Mauguettaz et forte seulement d’une douzaine d'hommes, arriva en vue d’Yverdon à onze heures du soir. La seconde, composée d'environ deux cents citoyens, se trouva réunie à Clindy (faubourg d’Yverdon) à deux heures du matin.

Peu après dix heures du soir, le commandant de place, Ferrier, envoya une forte patrouille sur la route d’Yvonand, sous la direction du capitaine Linaz. Ce dernier rencontra au-dessus de Clindy, à la lisière de la forêt qui y existait alors, une douzaine de paysans qui avaient leurs armes à feu, sur lesquelles ils se couchèrent pendant que d’autres se retiraient quelques pas plus loin.

— Que faites-vous là? demanda le capitaine Linaz.

Le Canton de Vaud 223

— Nous prenons le frais, lui fut-il répondu.

Linaz leur fit observer que l’on ne « prend pas le frais avec ses armes » et à plusieurs kilomètres de son village. Ils annoncèrent alors leur intention réelle. Ils furent désarmés ; un seul protesta en donnant un coup de poing dans la figure du soldat français qui lui enlevait son fusil.

En ramenant à Yverdon les paysans qui venaient d'être pris, Linaz rencontra à l’endroit dit « les quatre marronniers », un groupe d’une dizaine de paysans qui cherchèrent à s'opposer à son passage, tout en demandant à la troupe de relâcher leurs amis. Un coup de feu fut tiré à ce momentlà sur les Français; il ne fit de mal à peronne, mais le capitaine Linaz, voyant que ses prisonniers étaient sur le point de lui échapper, tira un coup de fusil sur l’un d’entre eux qui fuyait déjà. Ce citoyen, Abram-Louis Marrel, de la Mauguettaz, eut la cuisse fracassée. Cela fit une grande impression sur tout le monde et une quinzaine d'hommes furent emprisonnés au château quelques instants plus tard.

Les citoyens que le capitaine Linaz venait de rencontrer étaient descendus de Cuarny à la rencontre des députés qui étaient venus auprès du sous-préfet. Ces derniers rentrèrent bientôt chez eux où ils racontèrent le sort de leurs combourgeois et les dispositions militaires du commandant de place. Les gens de Cuarny jugèrent alors inutile de se joindre à la troupe principale des

224 | La révolution vaudoise

campagnards de la région d’Yvonand. Quant au citoyen blessé, il fut transporté à Yverdon pour y être soigné.

A deux heures de matin, le bruit du tambour se fit entendre du côté de Clendy où les contingents des paysans se groupaient.

Le commandant Ferrier envoya dans cette direction une forte patrouille sous la direction du capitaine Bulisson, avec l’ordre de désarmer tous les paysans qu'elle rencontrerait. Elle aperçut la troupe des campagnards au bas de la forêt de Clindy.

— Qui vive ! cria-t-on,

— Nous sommes des amis, fut-il répondu.

— Que votre chef s’avance.

— Nous n'avons pas de chefs.

David Rebaud et Jean-Pierre Michoud s’avancent au-devant du capitaine français et annoncent leurs intentions.

Voyant qu'il avait trop peu de monde, le capitaine Bulisson se retire et les paysans s'engagent à ne pas dépasser Clindy.

Le commandant Ferrier fait battre la générale en ville à trois reprises, mais c’est à peine si vint-cinq personnes se présentent. Un courrier est expédié en hâte au général Séras, à Lausanne; la Municipalité se rassemble pour prendre quelques mesures de précaution et le capitaine Bulisson, à la tête d’une seconde patrouille plus forte que la première, se met de nouveau en marche.

Pendant ce temps, les campagnards avaient occupé Clindy, mais quand ils entendirent battre la générale en ville, ils se retirèrent prudemment dans leur première position où la patrouille française les trouva rangés en bataille pour s’opposer à son passage.

Rebaud et Michoud s’avancent de nouveau.

— Que voulez-vous? leur demande-t-on.

— La paix ! nous ne voulons point faire de mal ; nous voulons aller délivrer les prisonniers.

Le capitaine Bulisson somme les campagnards de déposer leurs armes, sinon il ordonnera de faire feu. Les paysans du premier rang déposent aussitôt leurs fusils ; les autres prennent la fuite. L'un d’entre eux fait feu, mais sans succès.

La patrouille rentra dans la ville avec vingt-neuf prisonniers.

Au matin du 13 mai, le sous-préfet Doxat fit publier une proclamation qui décida un certain nombre de citoyens à prendre les armes. A ce moment-là, les rassemblements de campagnards ne faisaient qu'augmenter autour de la ville et l’on affirmait que s’ils pouvaient y pénétrer, ils avaient l'intention de mettre à mort « une douzaine de personnes et de brûler leurs maisons ‘ ».

La situation restait donc inquiétante et les « amis de l’ordre » ne furent rassurés qu’à l’approche du général et de nombreuses troupes. « Dès son arrivée, il se mit en marche pour aller attaquer les

1 Séras à Lanther ; lettre du 24 prairial (13 juin).

rebelles qui étaient postés sur les hauteurs aux environs de la ville ‘. Ce mouvement fit dissoudre cette horde de brigands qui ne put être atteinte. Le général a cependant suivi les traces des fugitifs ; tous les villages qu’il a parcourus étaient dans un état de stupeur qui représentait la tranquillité. Enfin il est entré à Yverdon où plusieurs députés vinrent l’implorer en abjurant leurs erreurs, offrirent inutilement de répondre des prisonniers si on voulait bien les remettre en liberté ou, à défaut, ne pas les conduire à Lausanne. »

Cette marche militaire et la fermeté que le général Séras avait désiré quelques jours auparavant avoir une occasion de déployer, fit une impression très grande sur les populations et leur montra enfin de quelle manière serait accueillie toute nouvelle tentative de soulèvement. Cette impression fut sans doute encore augmentée lorsque l’on sut que, le 14 juin au matin, les cinquante-sept prisonniers détenus au château d’Yverdon avaient eu les mains liées derrière le dos pour être conduits à Lausanne sous l’escorte des soldats français.

En envoyant, le 15 juin, au Petit Conseil, son rapport sur les événements, le citoyen Lanther annonça que les communes devaient être désarmées ce même jour et qu’il était vraiment embarrassant de posséder un si grand nombre de prisonniers sans un tribunal pour les juger et même un fonctionnaire pour les interroger et remettre en

Lettre de Lanther au Petit Conseil, 14 juin.

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Le Canton de Vaud 227

liberté ceux qui n'étaient pas responsables. « Tous les citoyens de ce canton, excepté le Préfet national, quelques sous-préfets et quelques autres citoyens, refusent une fonction quelconque, disaitil. » La Chambre administrative elle-même montrait, suivant lui, « une mauvaise volonté caractérisée ». « Ne soyez pas surpris d'apprendre dans quelques jours que les districts insurgés se sont levés en masse pour délivrer les prisonniers et que, par le retard des secours promis, ils sont arrivés à exécuter leur projet ; dans ce cas, je vous prie de me lever d'avance de toute responsabilité ? ». |

Agitation.

Le soulèvement qui venait d’être réprimé décida le Petit Conseil et son Commissaire à user enfin d’une sévérité plus grande à l'égard des agitateurs, à organiser un tribunal et à faire prélever dans les districts insurgés une contribution extraordinaire pour subvenir aux frais de l’occupation militaire.

Dès le 2 juin, le Petit Conseil enleva à Louis

Reymond sa charge de capitaine dans la deuxième demi-brigade auxiliaire. Le 14 du même mois, le Commissaire ordonna le désarmement de toutes les communes qui avaient participé à la dernière

# Lanther au Petit Conseil, 14 juin.

228 La révolution vaudoise

insurrection. Celle d’Y verdon fut comprise dans le nombre afin de punir ses citoyens de n’avoir pas répondu à l’appel qui leur avait été adressé dans la nuit du 12 au 13. Des détachements de troupes devaient faire subir la même peine aux habitants des localités dans lesquelles il éclaterait des événements semblables. Trois jours plus tard une contribution de guerre de 36 000 francs environ fut imposée aux communes qui avaient pris part à l'insurrection du mois de mai. Si elles n'avaient pas livré la somme qu’elles devaient, au bout d’un nombre déterminé de jours, elles devraient être occupées aussitôt par des troupes nourries, rétribuées et logées par les particuliers les plus coupables. Peu après, une contribution supplémentaire d'environ 25 000 francs fut encore imposée à un certain nombre de communes des mêmes districts insurgés. Le 8 juin, enfin, le Petit Conseil décréta la formation d’un tribunal spécial chargé de juger les meneurs politiques et les chefs des Bourla- Papey.

Ces mesures, jointes à la conduite du général Séras à Yverdon, commencèrent enfin à ouvrir les yeux de beaucoup de personnes et de communes qui avaient cru être à l'abri de toute recherche judiciaire et de toute peine quelconque. La levée de la contribution de guerre fut surtout sensible pour les campagnards, déjà pressurés de toutes manières depuis quelque temps et dont les récoltes étaient détruites ou compromises par le gel et la

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Le Canton de Vaud 229

grêle. Cette dernière venait en effet de ravager quelques-unes des meiïlleures régions du canton. Le 8 juin, entre deux et trois heures du matin — ce qui était tout à fait exceptionnel — une forte colonne de grêle s'était abattue dans la contrée s'étendant d’Aubonne par Morges, Cossonay et Echallens, jusqu’à Payerne, détruisant presque tout ce que le gel avait pu laisser subsister quelques jours auparavant.

Beaucoup de citoyens qui avaient suivi avec plaisir les bandes armées au commencement du mois de mai, virent alors la situation sous des couleurs plus sombres et, bientôt, la désunion se montra un peu dans les rangs des Bourla-Papey. Tandis que les uns continuaient à parcourir le pays et à exciter les passions politiques, d’autres, de plus en plus nombreux, crurent devoir montrer une déférence subite pour le gouvernement et manifestèrent leur repentir dans l'espérance de voir diminuer les charges qui pesaient sur eux.

Louis Reymond et le général Turreau étaient encore les deux personnes qui donnaient le plus de craintes au gouvernement et à son Commissaire.

Le premier avait sans doute, au commencement de juin, déconseillé à ses amis de prendre les armes, mais on savait d'autre part qu'il dirigeait toujours lagitation politique dans le pays et que les campagnards écoutaient ses avis avec beaucoup d’empressement. Il avait passé le lac Léman

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230 La revolution vaudoise

et s'était fixé à Thonon, où ses amis venaient le voir et où, sous les yeux des autorités françaises, avaient lieu de nombreux conciliabules. Il logeait chez son conseiller, le Dr Devaud, à l'entrée de la ville. C’est là que le juge Rouge de Lausanne et quelques personnes connues, de Morges et d’Aubonne, allaient le voir, rapportant ensuite sur terre vaudoise un conseil ou un mot d'ordre.

Le Commissaire, le Petit Conseil et surtout le général Séras se plaignirent de cela auprès du sous-préfet de Thonon et l’invitèrent à éloigner cet agitateur. Cela fut complétement inutile. Non seulement ce magistrat ne fit rien pour entraver les faits et gestes de Louis Reymond, mais 1l sembla encore le protéger.

Ce dernier portait encore généralement son uniforme de capitaine. Parfois cependant il le remplaçait par le costume civil pour aller faire un petit voyage à Genève où beaucoup d'hommes compromis se retirèrent lorsque le tribunal spécial fut organisé à Lausanne et que les arrestations commencèrent. Le citoyen Vauthey, de Yens, possédait une campagne au Petit Saconnex. Fugitif Iuimême, il donnait l'hospitalité à une colonie vaudoise de quelque importance dans laquelie on remarquait entre autres Guibert, de Morges; Guibert, de Lussy ; Muret-Grivel, ex-inspecteur général des milices; Cart de l’Ange, à Nyon, qui avait présenté la sommation du 11 mai à la ville de Morges, et Marc Cart, de St-Saphorin. Le nombre des réfu-

giés en Savoie et à Genève ou aux environs, monta jusqu’à deux cents

Le Commissaire pria le Conseil Exécutif de négocier avec la France l’extradition du chef des Bourla-Papey. Le gouvernement ne crut pas devoir suivre ce conseil; il répondit qu'il ne fallait pas aller au devant d’un refus presque certain de Bonaparte et que, du reste, il était nécessaire de tenir compte des promesses faites le 11 mai à Louis Reymond par le citoyen Kuhn. Quelles avaient été ces promesses ? Le gouvernement interrogea à plusieurs reprises, à ce sujet, son premier Commissaire, mais ne put jamais, paraît-il, en recevoir une réponse précise et complète.

Quant au général Turreau, il fut toujours considéré par le citoyen Kuhn comme le principal moteur de l’insurrection et c’est même là, au dire de ce magistrat, une des raisons essentielles pour lesquelles il ne voulut pas se servir de la force et, plus tard encore, réclama l’amnistie en faveur des hommes compromis dans l’événement. L'influence prêtée à Turreau par le premier Commissaire fut, sans doute, un peu exagérée. Elle n’en fut pas moins considérable, par les émissaires qui venaient auprès de lui, longtemps encore après la dissolution de la troupe des Bourla-Papey et qui maintenaient dans le Pays de Vaud la persuasion que la France était complètement dévouée aux insurgés. Lorsque le général Séras commença à montrer une fermeté à laquelle ses collègues et prédéces-

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seurs n'avaient pas habitué les populations, on vit, paraît-il, circuler parmi ces dernières des pétitions par lesquelles elles demandaient l’éloignement de cet homme et son remplacement par Turreau ou Amey. Si ces adresses n’aboutirent pas au résultat désiré, elles n’en furent pas moins portées à Paris par des députés.

Le gouvernement partageait, au reste, les sentiments et les craintes du Commissaire à l'égard du « bourreau du Valais ». « Ce que vous nous marquez au sujet du général Turreau est analogue à notre manière de voir, lui disait-il'. La proximité de cet homme est une vraie calamité publique. Déjà plus d’une fois, soit par des démarches indirectes, soit par des notes officielles, nous avons demandé son rappel. Mais c’est si peu de chose qu’une demande adressée par le gouvernement de la pauvre Helvétie au gouvernement tout-puissant de la France. Nous devons cependant à la vérité de dire que le Ministre Verninac et le général Montrichard appuyent, de bien bonne foi, nos démarches ». |

Sous l'influence de Turreau et de Louis Reymond, secondés par d’autres personnages importants, l’agitation se perpétuait dans le pays et les adresses pour la réunion à la France continuaient à circuler et à se couvrir de signatures. Au milieu du mois de juin, une personne rentrant de Paris au Pays de Vaud annonça avoir rencontré, en

1 Conseil exécutif au Commissaire F. May: lettre du 6 juillet.

Le Canton de Vaud 233

route, deux députés qui s’y rendaient. Cette nouvelle fut confirmée au commencement de juillet et le bruit se répandit que les représentants des annexionistes avaient été écoulés en France, qu’on leur avait fait des promesses et que toutes les recherches judiciaires commencées allaient être abandonnées. Claude Mandrot et Jaïn, ex-membre de la Chambre administrative, accompagnés d’autres personnes, avaient soutenu avec force, disaiton, les arguments de leurs amis contre le gouvernement helvétique et la Constitution nouvelle. Le Conseil exécutif chercha à détruire cette opinion en annonçant que son Ministre à Paris, Ph.-A. Stapfer, avait pris, avec le Préfet de police, toutes les mesures nécessaires pour contrecarrer ces intrigues, mais il ne réussit pas à convaincre complètement le public. |

De divers côtés, on annonçait, du reste, que l'agitation et le mécontentement étaient encore très grands dans les campagnes, toujours excitées par des démagogues. C’est dans cette dernière classe que devait rentrer, sans doute, le régent d'Oron, le citoyen Pernet, qui avait été un des principaux boute-en-train de l’insurrection dans la contrée. On peut juger de la haine que lui portaient les modérés par les lignes suivantes, extraites d’une lettre du sous-préfet du district: « On le charge d’avoir dit qu’il faudrait que Bonaparte fût en cendres et que de ses cendres naquïît des Robespierre; qu'il fallait la guillotine, que sans cela,

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jamais la révolution ne marcheraït. Si Pernet est un Robespierre, ..…. si aux défauts qu’on lui reproche, il joint une âme atroce, la hyène de Gévaudan n’est rien en comparaison de cet homme et Dieu nous préserve qu'il ait jamais rien à dire dans le gouvernement helvétique: ».

Un autre indice de la surexcitation des esprits fut le contenu d’un placard ou proclamation qui. fut affiché à plusieurs endroits à Yverdon, pendant la nuit du 7 au 8 juillet. Voici ce libelle dont le contenu était à la hauteur du style :

« Doxat, de Turin, fils, sous-préfet téméraire, exécrable brigand, tu as cordelé les frères de ton pays, tonnerre de Chouan.

« Les familles éperdues que tu as désolées dans tout notre district, vengeance doi {vent] crier. C’en est fait et fini ; tous les brigands de la clique doivent périr, ta tête sautera ou la terre s’écroulera. C'est juré, il faut, pour le repos public, que ta tête on fasse sauter. C’en est fait, la mort t'est jurée ».

À la suite du nom du sous-préfet se trouvait encore la liste des suivants :

« Bezencenet - Rablet — Paillard, orfèvre — Pétregnet, huissier — Le russe Christin*® — Pillichody, major — Roctis 1... — Son maître“. — Faciot de Blonay — Demartines. »

Sous-préfet Gilliéron au Préfet national, lettre du 3 juillet. * Ferdinand Christin, fils du Banneret.

3Fr. Pillichody, ex-seigneur de Bavois.

4 Bourgeois, ex-châtelain des Clées, à Valleyres.

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Le Canton de Vaud 235

Repentir.

Ainsi que cela a déjà été dit plus haut, beaucoup de personnes croyaient qu’il fallait chercher par une soumission plus ou moins apparente à arrêter les mesures de rigueur que prenaient le gouvernement et son Commissaire.

Au commencement de juillet, on apprit qu’un grand nombre de communes de la région de Cossonay envoyaient des députés à Berne pour y présenter une adresse marquant leur repentir. Ces mandataires étaient les citoyens Bourgeois, de Morges, ex-membre du Corps législatif ; Solliard, de Cossonay, ex-greffier du tribunal du canton ; Marc-Louis Vionnet, ex-juge de district, et Samuel Clerc, hommes modérés, mais, surtout, amis des campagnards. Ils remirent leur supplique au Conseil exécutif le 9 juillet.

Après avoir reconnu leurs torts, les communes s’exprimaient de la manière suivante :

« Par l’organe de leurs députés, elles viennent déposer en vos mains leurs promesses d’obéissance aux lois et leurs respects pour le gouvernement constitutionnel. Mieux éclairées, elles remettent leur sort entre vos mains ; elles sont convaincues que le bonheur du peuple et son soulagement est votre premier vœu, tout comme il est celui du

2356 La révolution vaudoise

peuple qui vous a remis le pouvoir de nous gouverner.

« Veuillez donc, Citoyens Magistrats, porter vos regards sur les tristes habitants du Canton de Vaud ; en voyant les maux qui les accablent, vos cœurs en seront émus. Le gel, la grêle ont dévasté nos vignes et nos champs; le pays est sans ressources, chargé de militaires ; des contributions l'ont frappé; plusieurs individus gémissent dans les fers ; ils succombent sous le fardeau.

« Is viennent solliciter votre commisération ; confiants en votre bonté, ils espèrent en vous et vous demandent avec instance un prompt soulagement à leurs maux et l’oubli général du passé‘. »

Les députés des communes restèrent à Berne pendant dix-sept jours et intervinrent auprès de diverses personnes influentes pour chercher à obtenir du gouvernement une amnistie en faveur des insurgés. S'ils n’arrivèrent pas au but, ils obtinrent du moins quelques importantes marques d'intérêt et des promesses qu'un avenir peu éloigné devait, du reste, réaliser. Avant de rentrer dans leurs foyers, ils adressèrent au Conseil exécutif un message pour le remercier de sa bienveillance et plaider encore une fois la cause de leurs concitoyens. Ce message est une pièce importante. Il indique bien l’opinion moyenne qui devait régner dans les régions agitées du Canton du Léman à ce

1 Cette lettre représentait les vœux de trente-deux communes des districts de Cossonay, Morges, Aubonne, Oron et Echallens.

Le Canton de Vaud 237

moment-là. Il rappelle tout d’abord l'adresse des communes repentantes et continue de la manière suivante :

« D’après ces assurances (celles données par le gouvernement aux députés), les communes exposantes osaient espérer et vous suppliaient de mettre fin aux maux qui pèsent tant sur elles que sur plusieurs individus qui gémissent dans les cachots, accablés de fers ou de privations de toute espèce, même de nourriture salubre, ainsi que sur d’autres qui ont fui loin de leur patrie pour éviter ces incarcérations et les peines extraordinaires qui en sont la suite.

« Déjà le magistrat respectable que le gouvernement provisoire avait envoyé au Canton de Vaud, fit espérer aux insurgés un oubli complet du passé s’ils rentraient dans leurs foyers ; tel fut au moins le sens qu’ils attachèrent à ses discours. Et même quand il serait vrai que ces hommes égarés n’en avaient pas bien saisi le sens, au moins serait-il bien constant qu'’alors, sur sa simple sommation, ils se seraient retirés à l’instant dans leurs maisons, sans commettre d’excès, en s’abandonnant avec confiance à la clémence du gouvernement.

«a Que ne doit donc pas attendre d’un pareil peuple qui, pendant quatre ans de révolution, ne s’est oublié que ce seul instant, un gouvernement maintenant constitutionnel qui prendra à tâche de raviver l'esprit public et de rassembler sous ses

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ailes tous les partis pour ne plus faire qu’un peuple de frères ?

« D’après ces promesses déjà présentées au gouvernement et que les députés des communes répètent encore, ils osent croire, citoyens Magistrats du Peuple, qu'écoutant plutôt vos cœurs et les sentiments paternels qui portent toujours au pardon, vous vous hâterez de prononcer un oubli général sur tout ce qui s’est passé et que vous montrerez ainsi à la nation entière que si vous savez punir, vous aimez encore mieux pardonner à ceux qui reconnaissent leurs torts.

«a Les soussignés que, dans leurs informations particulières, vous avez daigné recevoir avec la plus grande bienveillance, eussent bien désiré, en se rendant chez eux, pouvoir porter à leurs commettants des paroles de paix et de consolation ; mais s’ils n’en sont pas porteurs par un décret d’amnistie solennel, au moins ils porteront les espérances que vous avez bien voulu leur donner. Ils consoleront de leur mieux les communautés qui les ont envoyés, en attendant qu'incessamment vous réalisiez les promesses que le Peuple du Léman, dont les souffrances et les maux sont si grands, attend de votre bonté, de votre justice et de votre humanité '.… »

La « Constitution des Notables » qui avait quelque analogie avec celle de la Malmaison, avait été,

pendant ce temps, soumise à la sanction du

1 Cette adresse est dans l'original, de la main de M. L. Vionnet.

Le Canton de Vaud 239

peuple. Les citoyens devant aller inscrire leur vote dans un registre déposé dans les différentes souspréfectures, il en résulta qu’un grand nombre d’entre eux préférèrent s'abstenir.

Le Canton du Léman comptait, en 1802, 35,308 citoyens actifs ; 14,304 refusèrent le projet et 5711 l’acceptèrent. Par une procédure que nous ne pouvons considérer aujourd'hui que comme absolument abusive, il avait été décidé que les citoyens qui n’inscriraient pas leur vote dans le registre civique seraient considérés comme acceptant tacitement le pacte nouveau ; 15293 s’abstinrent dans le Léman et il en résulta que la Constitution des Notables y fut officiellement acceptée par une majorité considérable. Ce n’était pas là, on le voit, un moyen certain de donner à l’administration nouvelle le prestige et la force morale dont elle allait avoir le plus pressant besoin.

Pardon.

Le citoyen Lanther, qui avait succédé en qualité de Commissaire au citoyen Kuhn, était destiné à occuper une place dans le nouveau Sénat de la République helvétique. Son départ pour Berne fut annoncé dès la fin de juin et, le 6 juillet, le nouveau Conseil Exécutif le remplaça par Frédéric May, qui, en qualité de secrétaire, connaissait déjà dans tous ses détails la situation politique du

240 La révolution vaudoise

Pays de Vaud. Ce citoyen, modéré d'opinion, se montra d’une grande fermeté dans l'exercice de ses fonctions et fit son possible pour obtenir la punition des coupables.

Le Tribunal spécial, décrété par le Petit Conseil, fut formé des citoyens Ringier, de Zofingue, membre du Tribunal suprême, président; Steck, de Berne; Badoud, de Romont ; Herrenschwand, de Morat ; Barras, de Fribourg ; Fasnacht, de Morat, Reinhard, de Soleure; Kuhni, de Glaris, et Burnand, de Moudon, le seul Vaudois qui consentit à en faire partie. Herrenschwand fut chargé de remplir les fonctions d’accusateur public.

Le tribunal spécial siégea dès la fin du mois de juin et lança des ordres d’arrestation contre un grand nombre d'individus compromis dans l’insurrection. |

Beaucoup de ces derniers quittèrent, comme on l’a déjà vu, le territoire du Canton; d’autres, avertis à temps, purent s'échapper. Ce fut le cas pour Besson, de Niédens, qui avait commandé la colonne des gens de la région d'Yvonand. Lorsque l’agent de ce village arriva chez lui, il apprit que l’inculpé avait quitté son domicile depuis très peu de temps. Le citoyen Potterat, d’Orny, fut plus courageux. Ne s'étant pas trouvé chez lui lorsqu’on vint l'arrêter, il se rendit le lendemain à Lausanne et fit annoncer au président du tribunal qu'il venait se constituer prisonnier. Le nombre des accusés détenus dans les prisons devint bientôt

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Le Canton de Vaud 241

très considérable et la procédure fut beaucoup plus longue et compliquée que le gouvernement l'avait supposé.

On a pu voir dans l’adresse remise au Conseil Exécutif par les représentants des communes vaudoises, que ces derniers considéraient la nourriture donnée aux prisonniers comme insuffisante et il semble bien, en effet, que la sévérité à leur égard fut poussée trop loin à ce point de vue. Le tribunal avait décidé qu’ils recevraient une livre de pain et « trois bonnes soupes nourrissantes » par jour. Lorsque l’un d’entre eux devrait être soumis à un régime correctionnel, cette pitance se composerait de deux livres de pain et d’eau chaque jour et d’une soupe chaque deuxième jour.

La Chambre administrative se plaignit au citoyen Kuhn, ministre de la justice, de la sévérité de ce régime, appliqué à des citoyens détenus en prison préventive pour délits politiques. Il résulta de cette plainte une correspondance peu aimable entre l’ex-Commissaire et son dernier successeur, Frédéric May, qui pria le Conseil Exécutif de se persuader que « les prisonniers ne mourraïent pas de faim ».

Cette divergence de vues et d’opinion entre le Commissaire et le Gouvernement qu'il représentait ne fit qu'augmenter.

Une circonstance nouvelle était venue en effet modifier tout à coup l’attitude du Conseil Exécutif

242 La révolution vaudoise

et le décider à se montrer plus aimable à l'égard des Vaudois. La Constitution des Notables, adoptée sans enthousiasme par l’ensemble de la Suisse, allait être mise à exécution. La République jouirait enfin, semblait-il, d'institutions définitives et d’une paix intérieure que tout le monde demandait depuis longtemps. Toujours désireux de faire voir à l’Europe qu’il ne voulait influer en rien sur la politique intérieure de la République helvétique, Bonaparte crut devoir, à ce moment, donner aux troupes françaises et au général Montrichard, leur chef, l’ordre de quitter le territoire suisse.

Cet événement était désiré depuis longtemps sans doute, mais le Conseil Exécutif se demanda avec une vive anxiété si son prestige et son pourvoir seraient suffisants pour assurer le maintien de l’ordre sans le secours de cette force étrangère. Ses craintes ne tardèrent pas à augmenter encore.

Les cantons fédéralistes de la Suisse centrale s’empressèrent, en effet, de protester contre la Constitution des Noïiables. Des comités insurrectionnels se formèrent rapidement de divers côtés et même jusque dans la résidence du Conseil Exécutif. Le parti fédéraliste se prépara ainsi à renverser un gouvernement sans influence dans le pays, faible, incapable aux yeux de beaucoup et n'ayant que deux mille hommes à opposer à ses adversaires résolus et enthousiastes.

Dans le Léman, la retraite des troupes françaises

Le Canton de Vaud 243

remplit de joie les Bourla-Papey qui comptaient déjà sur une amnistie prochaine. « Il résulte de cet état de choses, écrivait Polier, l’effroi des amis de l’ordre, le découragement absolu des fonctionnaires. Les conséquences nécessaires seront la déconsidération du gouvernement, le rejet de toute constitution cantonale qui ne donnerait pas aux insurgés les moyens de placer leurs chefs à la tête de toutes les autorités ‘.. » Polier et May, dont les opinions étaient semblables, demandaient en conséquence au gouvernement une fermeté inébranlable et une conduite prudente.

Menacé par les fédéralistes, le Petit Conseil serait-il obligé d'employer les faibles forces dont il pouvait disposer, à maintenir l’ordre dans le Canton du Léman ? Ce dernier avait été l’appui le plus important de la République helvétique et du parti unitaire et il avait fourni environ le quart des impositions générales. Une révolte très grave y avait eu lieu sans doute, mais n’était-elle pas l’œuvre même du parti patriote et unitaire qui voulait enfin jouir, coûte que coûte, des avantages économiques que la révolution lui avait fait entrevoir depuis cinq ans? Insurrection grave et malheureuse à certains égards, peut-être, mais qui montrait d'autant plus, chez un peuple généralement impassible et bon, l’état d’anarchie morale dans laquelle des désillusions renouvelées avaient fini par le jeter. Les plus exaltés avaient, sans

1 Polier au Conseil Exécutif, 27 juillet.

244 La révolution vaudoise :

doute, commis aux yeux du gouvernement le crime de vouloir abandonner l’Helvétie ; mais après plus de deux siècles de sujétion, les espérances qu'ils avaient placées dans le nouveau régime ne se transformaient-elles pas en un mirage décevant, ne laissant en réalité que la perspective d’une situation toujours inférieure ? Is avaient appris depuis longtemps à voir dans les Confédérés des dominateurs que cinq années de troubles ne semblaïient pas avoir transformés. Poussés par des flatteurs puissants et peut-être autorisés, qui leur montraient la liberté économique dans l’alliance avec la « Grande Nation », ils tendaient les bras vers cette puissance qui les avait soutenus énergiquement et chez laquelle beaucoup persistaient à ne voir que de la générosité. Ils voulaient rester Suisses, sans doute, et le Conseil Exécutif le savait, mais il fallait pour cela qu’on voulüt bien les considérer comme des égaux. C'était l’opinion de tous les patriotes vaudois. « Je m'étais convaincu, dit Monod, qu’une nouvelle réunion du Canton de Vaud à celui de Berne serait la ruine de celui-là ; j'en étais tellement pénétré que si j'avais à opter, je préfèrerais la réunion à la France. »

Le Conseil Exécutif arriva donc à se convaincre que pour faire face au parti fédéraliste, il devait rattacher tout à fait les Vaudois à la Suisse et, pour cela, adopter à l’égard des Bourla-Papey une politique de conciliation. L’ex-Commissaire Kuhn

Le Canton de Vaud 245

fut encore, dans ce moment-là, le citoyen qui plaida avec le plus de force en faveur d’un oubli aussi complet que possible des événements du mois de mai. Il présenta dans ce but au gouvernement un rapport étendu dans lequel il chercha surtout à montrer que le plus grand coupable ne pouvant être atteint, puisqu'il était un général

français, il ne fallait pas frapper ceux qui avaient été entraînés par lui. Parmi ces derniers, il y avait sans doute des hommes qui, par leur attitude, s'étaient suffisamment compromis pour qu'un tribunal pût les faire paraître à sa barre; mais à côté d'eux, et surtout au-dessus d’eux, combien d’autres étaient peut-être plus coupables encore, mais avaient agi dans l’ombre et ne pouvaient être poursuivis! Plusieurs des chefs ostensibles du mouvement n'étaient — à l’origine du moins — que les instruments de quelques hommes politiques en face desquels la justice restait impuissante.

Ces arguments essentiels entrainèrent le gouvernement, et le Commissaire May chercha inutilement, par ses volumineux rapports du 28 juillet, à les combattre par les raisonnements les plus pressants. Tout ce qu’il parvint à obtenir, c’est que le tribunal spécial pût continuer ses travaux pendant quelques jours encore et prononcer le jugement des hommes les plus compromis.

Ces derniers, pour la plupart absents, furent jugés sévèrement. Reymond, Marcel, Cart de

246 La révolution vaudoise

lAnge, Dautun et Claude Mandrot furent condamnés à la peine de mort; Besson de Niédens, Abram Gleyre de Chevilly, Jean-Louis Deblue de Founex, Jean-Isaac d'Etagnières et Gottraux de Promenthoux, respectivement à 10, 16, 24, 14, 15 et 20 ans de fers. Potterat d'Orny. le seul qui comparut devant ses juges, fut frappé de six ans de réclusion.

Les dernières sentences furent rendues pendant la première moitié du mois d'août. Les membres du tribunal spécial s’empressèrent alors de se disperser et de rentrer chez eux avec la conviction qu’ils avaient accompli une besogne aussi ingrate que vaine.

Le Préfet Monod.

Un événement important pour le Canton venait de survenir, qui devait transformer complètement les circonstances politiques. C’est la nomination de Henri Monod comme Préfet national.

Depuis plus d’un an et demi, Monod vivait à Paris dans une retraite plus ou moins complète. Il avait continué sans doute à s'intéresser aux événements de son pays, mais découragé à la suite des événements du 7 janvier et du 7 août 1800, il avait résolu de n’y rentrer que le jour « où ses destinées seraient fixées d’une manière qui parût promettre la liberté et le bonheur ».

Dans le courant du mois de juillet 1802, il apprit que son beau-père était tombé gravement malade et il ne crut pas pouvoir se dispenser d’accourir avec sa femme auprès de lui. « Tel fut, dit-il, l’unique, mais impérieux motif d’un retour auquel, par toutes sortes de raisons, j'avais le plus grand regret. J'étais si éloigné de lidée de rester en Suisse que j'avais gardé mes meubles à Paris. »

À peine Monod eut-il foulé le sol du Canton de Vaud que le bruit se répandit de sa nomination imminente à la charge de Préfet National. Dès le 5 août, en effet, il reçut du Conseil Exécutif la lettre suivante :

« Informé de votre retour dans votre patrie, le Conseil d’Exécution s’empresse de vous y attacher. 11 vous a nommé à la Préfecture du Canton de Vaud, en remplacement du citoyen Polier. Votre attachement counu aux principes libéraux, votre réputation de justice et de fermeté, la confiance et l'estime que vous ont vouées vos concitoyens, ont déterminé ce choix; le gouvernement espère que vous ne tromperez pas son attente. En acceptant sans délai l'emploi qui vous est offert, vous pouvez assurer le maintien de l’ordre et la tranquillité publique dans le Canton de Vaud sans que le Gouvernement se voie dans la nécessité d’y employer des troupes qui sont nécessaires ailleurs. — Ïl est inutile que le Conseil vous invite à témoigner au citoyen Polier, en recevant de lui les affaires de la préfecture, les égards auxquels ses

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vertus et les services qu’il a rendus lui donnent droit. Peut-être n’a-t-il manqué à cet homme estimable, pour être heureux dans son administration, que des circonstances différentes. »

Croyant peut-être obliger Henri Monod à accepter, en le laissant seul en face des fonctions qui lui étaient offertes, le Conseil Exécutif annonça le même jour à Polier qu’il était remplacé.

« Cette décision a coûté au Gouvernement, lui disait-il, car, pendant quatre ans, vous avez travaillé avec un zèle infatigable et un dévouement entier au bien de votre pays; vos vues ont été pures; les moyens que vous avez mis en œuvre, dignes d’un homme vertueux; votre conduite publique n’a jamais démenti votre caractère privé. Mais les circonstances critiques où se trouve la République obligeant le gouvernement à maintenir la tranquillité et l’ordre dans le Canton de Vaud avec le moins de forces militaires possible, votre remplacement par le citoyen Monod a paru promettre quelque avantage sous ce rapport. — Vous emportez l'estime, les vœux et les regrets du gouvernemeñt; vous emportez surtout le témoignage d'une conscience sans reproche, et vous trouverez en vous-même bien des sujets de vous féliciter d’être rendu aux douceurs, aux habitudes et au bonheur de la vie privée... »

Quoique Monod voulût bien, moyennant une amnistie en faveur de la plupart des coupables, accepter les pénibles et délicates fonctions de

Dane

Le Canton de Vaud 249

Préfet national, ce fut cependant sans enthousiasme qu’il rentra dans la carrière politique. « Sans parler, dit-il, des embarras, des peines et des soucis de toute espèce où je savais que je me serais replongé en acceptant, j'éprouvais alors une répugnance presqu’invincible à me charger d’emploi. Parmi les membres du gouvernement helvétique, j'en connaissais personnellement quelquesuns qui avaient toute mon estime, d’autres que je ne connaissais que de réputation l'avaient de même, quoique souvent leur conduite politique n’eùt pas été conforme à ma manière de voir. Mais il y en avait sous les ordres desquels j'aurais eu un grand éloignement à me trouver. Je n'hésite pas même à l’avouer, et pourquoi ne le dirais-je pas puisque je ne parle que de ce qui était public ? Tous les changements survenus dans le gouvernement helvétique, sa faiblesse, ses vacillations, l’avaient plongé dans un tel état de discrédit et de déconsidération, que je ne me sentais à ma place dans aucune de celles qu’il eût pu me confier ‘. »

Henri Monod montra donc certainement beaucoup de bonne volonté et un grand dévouement lorsqu'il se décida enfin à remplacer Polier, dont le tempérament, les idées, les habitudes et les opinions n'étaient plus en harmonie, en ce moment-là, avec ceux de la majorité de ses concitoyens.

Le gouvernement ne laissa pas même à Monod

4 Monod : Mémoires I 209.

250 La révolution vaudoise

le temps qu’il désirait pour mettre en ordre ses affaires personnelles. « Tout l'état des choses appelle à la tête de votre Canton un homme sage, ferme et jouissant de la confiance générale, lui écrivait-1l le 11 août. Le Conseil a compté beaucoup sur votre entrée en fonctions coïncidant avec le décret d'amnistie qui va être incessamment rendu et que vous recevrez à la fin de la semaine. Il ne peut dès lors que vous réitérer l’invitation de prendre incessamment en mains les affaires de la préfecture ; il compte sur vous et, sans doute, vous remplirez son attente... » |

Monod annonça donc à ses concitoyens, son entrée en fonctions dès le 16 août, par une proclamation dont quelques passages au moins doivent être placés sous les yeux du lecteur. Après avoir rappelé qu'il succédait à « un homme justement estimé par ses talents, sa bienfaisance et sa piété », il montrait les dangers politiques du moment et continuait de la manière suivante :

« L'égarement dans lequel on vous a conduits vous a coûté cher ; le gouvernement a dû punir; il a montré qu'il le pouvait, mais la clémence est dans son cœur, il fait espérer qu’il va la laisser parler. Votre reconnaissance vous fera donc fortement tenir à l’ordre; votre intérêt vous le commande, de nouveaux troubles seraient la ruine de la patrie. N’en doutez pas, citoyens, des agitateurs spéculent sur ces troubles ; les uns y comptent parce qu’ils croient voir leur intérêt à vous faire

Le Canton de Vaud 251

renoncer au nom d’Helvétiens, de Suisses ; les autres y comptent parce qu’ils voient le leur à vous ramener à un ordre de choses détruit sans retour, parce que toutes ses bases le sont. Si les premiers réussissaient, leur patrie reprendrait bientôt le nom de désert qu’elle avait dans le moyen-âge, et les seconds aimeraient-ils donc mieux dominer sur des ruines, que de vivre tranquilles et heureux sous l’empire de la vraie liberté ? La vraie liberté! non, non, citoyens, elle ne périra pas, elle vivra chez les Vaudois, j'en atteste la Constitution qui se prépare, et les sacrifices que vous avez faits. L'indépendance marchera de front avec la liberté; la retraite des troupes étrangères la proclame mieux que tous les discours. Pour conserver les deux premiers biens des hommes en société, vous prouverez que rien ne vous coûte. Au courage que vous avez toujours montré dans les combats, que vous saurez montrer toutes les fois que vos chefs vous y appelleront, vous allierez des vertus moins brillantes, et non moins utiles, la constance dans l’adversité, la patience dans les maux ; c’est ainsi que les peuples maïtrisent la fortune... L’union, tel doit être maintenant notre cri de ralliement. Pour la ramener, votre premier magistrat vous promet la plus exacte impartialité; il ne connaît et ne veut connaître d’autre parti que celui du bien public ; il le voit et ne peut le voir que dans la consolidation de l’ordre établi ; quiconque y travaillera aura sa confiance, et quicon-

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que s’y soumettra sera aussi sûr de sa protection que de celle de la loi. Union, confiance chez le peuple ; impartialité, fermeté dans les autorités; amour ardent de la Patrie, constance chez tous et le Canton de Vaud, l’Helvétie est sauvée. »

L’amnistie partielle, demandée par Henri Monod et recommandée depuis longtemps par Kuhn, fut enfin votée par le Sénat helvétique le 19 août. Elle fut le résultat d’une discussion importante dans laquelle le rapport de minorité présenté par Auguste Pidou finit par rallier les voix du plus grand nombre. Ce rapport remarquable est un tableau précieux de la situation du pays et de celle des insurgés. Ancien accusateur public, Pidou y résuma avec autant de prudence que d’habileté les circonstances atténuantes qui devaient décider le Sénat à voter le décret d’amnistie proposé par le gouvernement. Voici les points sur lesquels Pidou insista le plus fortement.

a) Premièrement provocation, provocation violente, longue, continue, parvenue enfin à sa dernière période... Au moment de l’insurrection, cet infortuné peuple était graduellement arrivé à ce point fatal de misère et d’exaspération où l’homme, machine frêle! ne sait plus ce qu’il fait et se jette dans le crime par désespoir.

b) « Ils étaient trois mille, quatre mille, cinq mille ; ils étaient organisés, armés. Ils ont fait du mal, ils ont fait de grands maux. Mais, nous le demandons au plus rigide des juges, ce qu’ils ont

fait, dans quelle proportion est-il avec les délits atroces dont, dans des circonstances pareilles, un peuple moins bon, une fois échauffé, n’eût pas manqué de se souiller? Tournez les yeux vers l'Ouest, et répondez.

c) « J’ajoute que les insurgés du Léman ont déjà tous éprouvé, plus ou moins, les suites cuisantes de leur criminelle entreprise. »

Pidou énumérait ensuite toutes les charges qui pesaient sur eux ensuite de l'insurrection, les incarcérations, l'exil, la perte d’un temps précieux et enfin les fléaux du ciel qui réduisaient « un grand nombre d’entre eux, pour plusieurs années, à la dernière misère». Il montrait enfin que les insurgés avaient été « humiliés » puisqu’un grand nombre de communes s'étaient décidées à « témoi-

gner leur repentir et à demander grâce ». La multi- :

tude des coupables lui paraissait aussi un obstacle presque insurmontable à l’application d’une justice impartiale, d'autant plus, ajoutait-il, que les plus dangereux des chefs ne s'étaient pas compromis suffisamment pour craindre des recherches juridiques.

« Si à ces considérations internes, disait-1il enfin, on ajoute la position relative où l’Etat se trouve, et la nécessité de rallier promptement par la douceur et par l'amour les cœurs de ceux qui veulent encore être Helvétiens, et plus encore l'impossibilité de jamais faire adopter dans le Léman... aucune organisation quelconque, tant

que le peuple, aigri, mécontent,.… sans espoir, ne pourra prendre d'intérêt à ce qui se fait que pour le contrarier. — Qui peut peser toutes ces considérations et ne pas conclure avec la minorité de la Commission à ce que les dispositions contenues dans le décret. soient adoptées ? »

Le décret d’amnistie, promulgué le 19 août, renfermait les dispositions principales suivantes :

« La peine de mort prononcée contre Louis- Gabriel Reymond et Henri Marcel... est commuée en un bannissement perpétuel hors du territoire de la République helvétique.

» Les autres sentences de mort sont commuées en un bannissement de dix ans hors du même territoire.

» Les condamnés à la peine des fers seront suspendus de leur droit de citoyens actifs et garderont les arrêts dans leur commune et son territoire pour un espace de temps égal au quart de celui fixé pour leur peine...

» La peine de ceux qui ont été condamnés à une simple réclusion est remise au moyen d’une caution de cinq mille francs qu'ils fourniront pour la moitié du temps que devait durer leur réclusion.

» Quant aux individus... qui sont ou décrétés de prise de corps ou actuellement incarcérés, ils seront de suite libérés, à charge toutefois de fournir chacun une caution... dont le maximum sera de mille francs. »

L’amnistie en faveur de la plupart des accusés,

Le Canton de Vaud 255

la dissolution du tribunal spécial qui en fut la conséquence immédiate, l’arrivée à la préfecture du citoyen Monod et enfin le départ de toutes les troupes françaises ou helvétiques, furent autant d'événements qui ne tardèrent pas à ramener un peu de calme et de confiance chez les habitants

du Canton de Vaud.

Liquidation des dîmes.

Dans le courant du mois de juillet, le Sénat helvétique avait désigné les citoyens qui, dans chaque canton, allaient être chargés de préparer une Constitution. La Commission vaudoise fut formée des citoyens Monod, Bergier, membre de la Chambre administrative; Secrétan, ex-Directeur; Fayod, ex-président du tribunal du Canton; Bégoz, ex-ministre des affaires étrangères ; Glayre, ex-Directeur; Soulié, de Nyon, avocat; Carrard, d’Orbe, avocat; Alex-César Chavannes, ex-membre de l’Assemblée des Notables; Correvon, d’Yverdon, ex-sous préfet, et Jomini, de Payerne. Elle se mit aussitôt à l'ouvrage et termina ses travaux le 29 août par l’adoption d’une Constitution cantonale basée sur quelques principes essentiels dont les suivants se rapportent plus spécialement à la question des impôts et redevances :

1. Les propriétés du peuple vaudois ne peuvent être grevées à l’avenir d’autres impositions que

256 La révolution vaudoise

celles décrétées par ses représentants légitimes. 2. Tous les droits féodaux sont à jamais abolis. 3. Les dîmes et les censes sont rachetables.

: Avant de se dissoudre, la Commission voulut attirer l’attention du gouvernement central sur l'urgence qu’il y avait à ce que la Constitution cantonale nouvelle fût mise à exécution aussitôt que possible, afin d'éviter les chances de désorganisations qui subsistaient encore. Elle demanda aussi que la décision prise au sujet des dîmes et censes fût appliquée au plus tôt’, que l’amnistie partielle décrétée le 19 août fût rendue plus générale et plus complète et enfin que les sommes encore dues par les districts insurgés leur fussent remises. Ces demandes importantes, présentées au milieu d’une période de calme et de sécurité pour le gouvernement, eussent sans doute couru le risque de n'être prises en considération sérieuse qu’au bout d’un temps très long. On sait, au contraire, dans quelle situation critique se trouvaient à ce moment la République helvétique et ses chefs. L’insurrection fédéraliste s’était développée avec une grande rapidité. Une Diète nationale se réunit à Schwytz et renferma bientôt des représentants de douze cantons ; Zurich, puis Berne tombèrent au pouvoir des troupes du général Bachmann et le gouvenement helvétique, profondément divisé lui aussi, se voyait dans l'obligation de venir demander l'hospitalité à ce même peuple vaudois qui consti-

1 Ce projet ne fut du reste jamais exécuté.

Le Canton de Vaud 257

tuait maintenant son plus ferme et même son unique appui.

Au milieu de circonstances aussi désastreuses, le Conseil Exécutif, réduit au désespoir et ne comptant plus que sur une intervention de la France et sur l’appui des patriotes vaudois, se décida facilement à accorder à ces derniers ce qu’ils demandaient.

Deux jours après leur arrivée à Lausanne, le Gouvernement et le Sénat décrétèrent que tout ce qui avait été décidé auparavant au sujet des droits féodaux était rapporté, pour ce qui concernait le Canton de Vaud. Les dimes et les censes devaient être rachetées par les autorités vaudoises qui y consacreraient « les biens cantonaux et à défaut de ces biens, une répartition modique sur les fonds » où elles étaient dues auparavant !. Quant aux contributions encore dues par les districts qui avaient participé à l'insurrection, elles furent mises à la charge du « trésor » national.

La Chambre administrative du Léman se mit aussitôt à l’œuvre pour préparer l’exécution de ce décret. Elle montra cette fois tellement d'activité que sept jours plus tard, elle put faire connaître déjà le résultat de ses travaux. Un tableau avait été dressé et imprimé, renfermant des indications précises sur plus de neuf cents propriétés nationales qui allaient être mises aux enchères publiques à partir du 11 octobre suivant. En vertu de

* Décret du 22 septembre 1802.

258 La revolution vaudoise

l'arrêté de la Chambre administrative, les propriétaires devaient déposer entre les mains du Bureau de liquidation, avant le 15 octobre, un état sommaire du produit annuel de leurs censes tant en argent qu'en denrées et celui des dîimes qu'ils avaient perçues chaque année de 1776 à 1790. Ils devaient recevoir en échange des « bons, à compte de leurs prétentions sur le canton. » Les membres du clergé et les instituteurs recevraient aussi des « bons » du même genre « pour le solde de leurs pensions, calculéees jusqu’au premier janvier 1803 ! ».

La liquidation des dimes et des censes par le moyen de la vente des biens nationaux, dont un grand nombre composés de vignobles, fut une opération très compliquée et qui se fit dans un moment très peu favorable, étant donnée la situation économique désastreuse du pays et la confiance bien limitée d’une partie de la population à l’égard des institutions que Bonaparte préparait à ce moment-là pour les cantons suisses.

On sait, en effet, que la révolte du parti fédéraliste avait failli aboutir à la chute du gouvernement unitaire réfugié à Lausanne. Les troupes du général Bachmann gravissaient les pentes du Jorat, le Conseil exécutif et le Sénat faisaient leurs préparatifs de départ pour la côte savoisienne, lorsque se produisit l'intervention et la médiation du Premier Consul, attendues à Lausanne avec une

1 Arrêté de la Chambre administrative, du 29 septembre 1802.

Le Canton de Vaud 259

impatience qui croissait à mesure que le danger se rapprochaït lui-même.

Le Préfet Monod montra, au milieu des circonstances pénibles que traversa alors le Pays de Vaud, une fermeté remarquable. Grâce à la confiance dont il jouissait auprès de ses concitoyens, il put lever plusieurs bataillons de nouvelles troupes, entretenir le zèle et le bon vouloir d’une grande partie du public et arrêter en quelques heures le développement de la contre-révolution que le major Pillichody, ex-seigneur de Bavois, avait fomentée dans les districts du nord du Canton et qui s'était manifestée par l’échauffourée d'Orbe.

Le Capitaine Louis Reymond, le chef des Bourla- Papey était rentré dans le pays et avait participé avec un zèle remarquable au siège d’Orbe où il fut blessé grièvement au genou. Avant de rentrer à Berne, le gouvernement central voulut témoigner sa sympathie aux patriotes vaudois qui l’avaient soutenu dans sa détresse ; il accorda aux condamnés du tribunal spécial une amnistie plus complète que la première. Reymond fut récompensé ainsi du dévouement qu'il avait voulu montrer encore pour la cause qui lui était chère, au moment où le gouvernement bernois croyait déjà rentrer en possession du Pays de Vaud.

La Diète vaudoise se réunit les 1 et 2 novembre pour nommer ses députés à la Consulta de Paris et leur donner des instructions. Henri Monod, Jules Muret et Louis Secrétan furent choisis. Ils

260 La révolution vaudoise

devaient offrir au Premier Consul l'hommage de la reconnaissance du peuple vaudois et lui exprimer leur espoir que dans « aucun temps, il ne puisse être donné la moindre atteinte à l'indépendance du Canton de Vaud dans ses rapports avec les autres, avec lesquels il doit être dans la plus entière égalité quant aux droits politiques ». La défiance que les patriotes vaudois avaient montrée pour le gouvernement central depuis les coups d'Etat du 7 janvier et du 7 août 1800 et qui avait été exprimée ouvertement dans la fameuse «a Adresse aux autorités du Canton du Léman », existait encore un peu, le 2 novembre 1802. Elle se manifesta par un article des instructions données aux députés et en vertu duquel l’assemblée formait le vœu « que la Constitution helvétique fût basée sur les principes d’une fédération sous le lien d’un pouvoir central auquel seraient confiés les relations extérieures et le militaire ». C'était là une profession de foi singulièremet fédéraliste de la part des anciens unitaires vaudois, mais les événements leur avaient montré que le canton devait posséder son existence autonome, s’il voulait pouvoir jouir d'institutions conformes au génie de ses habitants. Cette dernière volonté était si forte, elle avait pénétré si profondément dans les esprits qu’elle l’emportait même sur celle de l’union avec le reste de la Suisse en général et avec Berne en particulier. Cela est attesté par un Décret de cette même Diète vaudoise qui constitue une des ins-

tructions données à ses députés. « Si les autres cantons, dit ce Décret, venaient à émettre, dans la prochaine Consulta, une opinion tendante à altérer, soit dans son principe, soit dans ses résultats, la pleine indépendance du Canton de Vaud à l'égard d’un autre Canton, ou à le placer dans la ligne des cantons à un degré d’infériorité quelconque, et si cette opinion prévalait, les députés du Canton de Vaud sont spécialement chargés de demander au Premier Consul la séparation du Canton de Vaud du reste de l’Helvétie et son aveu pour qu’il puisse s’ériger en république souveraine, sous la garantie de la France : ».

Après plusieurs mois de séjour à Paris, les députés vaudois purent rentrer dans leur pays avec l’Acte de Médiation et surtout une Constitution cantonale. Une commission composée des citoyens Monod, Glayre, Bergier, Pidou, Carrard, de Mellet et Muret était chargée d’en assurer la mise en vigueur. Enfin, le 14 avril 1803, le Grand Conseil se réunit et put donner au Canton de Vaud, maintenant souverain, son premier gouvernement national.

Le produit de la vente des biens nationaux avait suffi pour payer les trois quarts des indemnités dûes aux propriétaires de droits féodaux. Restant fidèle au Décret rendu par le Sénat helvétique le

4 On peut comparer ce décret et les événements du temps avec la devise qui figure sur l’écusson vaudois et où la liberté prend place avant la patrie.

262 La révolation vandoise

22 septembre 1802, le Grand Conseil adopta le 31 mai 1804 une loi par laquelle le reste de ces indemnités était réparti entre ceux qui, avant la Révolution, avaient payé ces droits. L'Etat garantissait ces sommes aux anciens propriétaires de fiefs et les débiteurs les remboursaient par le moyen de sept annuités. Deux propriétaires, Ami Rigot, de Begnins, et Charles-Albert de Mestral, de St-Saphorin, protestèrent contre certaines dispositions de cette loi et déclarèrent ne vouloir s’y soumettre que par la force. Ils furent arrêtés, et, à la suite d’un long procès qui passionna les esprits, ils furent frappés d’un mois d’arrestation dans leur propriété !.

Ce fut là lépilogue des discussions véhémentes et des troubles qui avaient agité le pays depuis le commencement de la Révolution. « Le régime féodal est proscrit à jamais du territoire du Canton de Vaud », disait le dernier article de la loi du 31 mai 1804. Les campagnards purent dès lors envisager l'avenir avec plus de confiance. Cet article de loi mettait fin, en effet, à la Révolution au point de vue économique, comme l’Acte de Médiation y avait mis fin au point de vue politique.

1 Voir sur ce curieux procès : Exposé de la Procédure instruite contre M. Ami Rigot, ci-devant seigneur de Begnins et Recueil des faits relatifs à l'arrestation, la détention, le procès et le jugement du Colonel Charles-Albert de Mestral-Saint-Saphorin.

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