‹ Les Bourla-Papey et la Révolution vaudoiseChapitre 12 sur 15 · I ET · texte numérisé non relu

I ET

La capitulation allait être exécutée lorsqu'un grand bruit se fit entendre dans la maison. Plusieurs individus entrèrent effarés en criant :

— Il vient d'arriver un renfort de Français au Château.

. «Cart s’approcha alors de moi, raconte Mandrot, et me dit d’un ton furieux :

— « Vous nous trahissez ; vous avez trainé en longueur, vous avez refusé, disputé, chicané sur tous les mots, espérant qu’il vous viendrait du secours ; il vient d'arriver, mais je n’en serai pas la dupe. Je vous arrête et je vous remets en Ôtage entre les mains de la Municipalité jusqu’à ce qu’on ait exécuté ce que vous avez promis.

« Cet acte de violence ne fut contredit n1 par le Commandant français, ni par la Municipalité.

Des cris s’élevèrent en faveur de cette mesure. Je me récriai. Je déclarai que cette arrestation était injuste et sentait la trahison. Je ne fus pas écouté. Ce procédé prouve que dès que je me fus rendu à la Municipalité, je ne fus plus libre. »

Pendant ce temps, une troupe d’une centaine d'hommes, français et suisses, arrivait d'Ouchy par le lac, sous la direction du capitaine helvétique Gilly. Le Commandant Demney annonça à ce dernier qu'on l’attendait à la Maison-de-Ville, mais sans lui faire mention de ce qui s’y passait, lui assurant seulement qu’il n’y avait aucun danger pour lui de s’y rendre.

« Vers la porte de la Maison de commune,

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raconte Gilly, le municipal Mercier m'invita à monter et me dit que le sous-préfet voulait me parler. J’entrai donc; les portes se fermèrent sur moi et des gardes d’insurgés y furent placées pour que je ne pusse sortir. En montant l'escalier, le dit Mercier me demanda si j’étais le commandant des Rablais ou Helvétiques. Je lui dis oui et il me répondit : C’est justement à ceux-là que nous en voulons. En entrant dans la salle de la Municipalité, je vois des gardes d’insurgés aux portes, le sabre à la main. La chambre était remplie, outre les Municipaux, de militaires insurgés et même de citoyens de Morges, dont quelques-uns avaient des armes. » |

Gilly fut sommé d’exécuter la convention conclue quelques instants auparavant. Il refusa nettement et la colère des assistants fut grande contre lui.

Il fut maintenu à la Maison-de-Ville comme prisonnier et, pendant ce temps, Mandrot et Demney furent conduits au Château pour faire exécuter la capitulation. Ils en donnèrent l’ordre ; mais un officier venu avec Gilly et tous les soldats déclarèrent qu’ils ne livreraient aucune pièce de canon et que leur commandant l’ordonnerait inutilement.

Mandrot fut ramené encore une fois à la Maisonde-Ville où le tumulte ne fit que grandir et où Gilly demanda vainement d’avoir un instant d’entretien avec le sous-préfet.

« Je voulus alors sortir, raconte l'officier suisse,

je déclarai qu’on ne pouvait m'arrêter; mais sur le champ je fus invectivé et menacé, tant par des municipaux, que par d’autres individus et les portes étaient toujours garnies d'hommes, le sabre à la main. Je me fâchai, je parlai avec force et les injures augmentèrent ; je vis même le moment où J'aurais à me défendre. »

Le sous-préfet demanda enfin et obtint la permission d'aller à Lausanne rendre compte de ce qui se passait. Une voiture fut préparée, et après maintes difficultés nouvelles, il parvint à s’échapper. Il était arrivé à dix minutes de la ville, lorsqu'un courrier du Préfet national le rejoignit et lui remit la déclaration du Ministre de France, Verninac, au Petit-Conseil. Cette pièce apparut au sous-préfet de Morges comme une planche de salut et il revint immédiatement en arrière pour en donner lecture aux personnes rassemblées à la Maison-de-Ville.

Un événement important s'était passé pendant son absence. Un détachement de troupes françaises et helvétiques était accouru à la Maison-de- Ville depuis le Château pour réclamer la libération de son chef. Cette demande ayant été formellement repoussée, elles envahirent la maison, et bousculèrent tout ce qui se présenta devant elles. Un certain nombre de bourgeois furent légèrement blessés dans la bagarre ; la Municipalité fit enfin déployer un grand drapeau helvétique. Les soldats saisirent alors leur chef et l’emmenèrent.

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L’instant suivant, le sous-préfet se présenta et lut la lettre du Ministre de France au Petit Conseil. Elle fit une certaine impression. Quant au capitaine Cart, il parut un peu découragé et abattu.

« Je l’engageai, dit Mandrot, à renvoyer sur le champ les troupes qu’il avait autour de Morges et il s’en vint à Lausanne avec moi pour se présenter au citoyen Kuhn. »

Ainsi se termina un des incidents les plus curieux de la « guerre » des Bourla-Papey.

Nouvelle reculade du Commissaire.

L'événement dont il vient d’être question et la reculade du jour précédent à St-Sulpice montrèrent au Commissaire Kuhn qu'il était. bien difficile, sinon impossible dans ce moment, de se servir de la force pour dissiper le rassemblement principal des Bourla-Papey, aussi bien que ceux moins considérables qui existaient au même moment dans plusieurs autres parties du canton. Des compagnies helvétiques et d’autres, moins nombreuses, de troupes françaises continuaient, il est vrai, à arriver à Lausanne. Le Commissaire du gouvernement s'était adressé aussi au général Séras, commandant de la place de Genève, pour le prier de faire entrer quelques contingents dans le Pays de Vaud. Séras s'était empressé de lui répondre qu’il

serait heureux de lui rendre ce service, mais il devait pour cela demander la permission de son supérieur, le général Molitor, à Grenoble, et le courrier qui lui était envoyé ne pouvait être de retour avant plusieurs jours. Il était, d'autre part, urgent que l'insurrection prît fin aussitôt, car elle ne cessait de s'étendre à de nouveaux districts. Quelques jours encore, et il faudrait de six à huit mille hommes pour ramener le calme par la force. Le Petit Conseil continuait sans doute à préconiser, à exiger même la fermeté et l'emploi de la force. « Après tant d’excès commis par les insurgés, tant de mesures prises de notre part, il ne peut nullement être question de proclamer une amnistie générale, » disait-il dans une lettre du 11 mai, à quatre heures du soir.

C'était trop tard; la résolution du Commissaire était prise et, après tout ce qui s'était passé, cette résolution allait être irrévocable, d'autant plus qu’elle lui était recommandée par le général français Amey, envoyé dans le Pays de Vaud par son supérieur Montrichard. Kuhn expliqua le 11 mai à son gouvernement combien il serait dangereux d'attaquer les Bourla-Papey. « Le plan sur lequel je me suis mis d’accord est le suivant, disait-il. Nous chercherons avant tout à obtenir que les insurgés se retirent sous la promesse de l’amnistie. Si cela arrive, les troupes avanceront néanmoins et se disperseront de manière qu'aucune nouvelle révolte ne puisse s'organiser et qu’on puisse com-

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mencer le désarmement. Dans le cas contraire, nous les amuserons jusqu'à ce que les troupes qui sont en route soient arrivées et que nous puissions prendre l'offensive. »

Kuhn savait qu’en agissant de cette manière, il contrevenait aux ordres du Petit Conseil. Cependant sa résolution était si formelle qu’il s’'engagea «en toute justice à prendre la responsabilité de tout » et se déclara « prêt à justifier cette mesure publiquement ».

Dans la soirée du même 11 mai, les chefs de la troupe campée à Préverenges vinrent à Lausanne, où ils avaient été convoqués par le général Amey. « Il leur présenta amicalement les suites de leur conduite passée et les maux terribles qui seraient la conséquence de la guerre civile. Il les somma ensuite de rentrer dans leurs foyers. Il leur montra combien ils avaient agi contre leurs propres intérêts en abandonnant le gouvernement patriote qui leur était cependant favorable, pour prononcer l'annexion à la France. Ils se montrèrent très disdisposés à obéir à condition que le gouvernement oubliât le passé et les amnistiât. Le général et moi nous promîimes d’intercéder dans ce but auprès du gouvernement, raconte le commissaire . »

Ce dernier justifia immédiatement sa conduite en faisant valoir les raisons suivantes :

1° La trop petite quantité de troupes françaises et suisses dans le Léman.

4 Lettre du 12 mai au Petit Conseil.

20 Ce n’est qu’au bout de quatre ou cinq jours que l’on aurait pu prendre l'offensive et cela sans assurance de succés.

3° On parvenait de cette manière à empêcher le mouvement qui commençait à se manifester dans la vallée de la Broïe et le Canton de Fribourg, de s'étendre davantage.

4 Une des raisons les plus importantes était le fait que les chefs ostensibles de l'insurrection n’en étaient pas les vrais auteurs, mais bien plutôt de «a misérables instruments de quelques ambitieux. C’est ceux-là qu’il faudrait punir et non ceux qu’ils ont séduits, » disait Kuhn. Du reste, ajoutait-il, Reymond et Marcel « ont fait tout leur possible pour empêcher des excès et ont observé la discipline autant que cela est possible dans une milice ».

5° En promettant une amnistie, Kuhn croyait enfin avoir évité une guerre civile non seulement au Léman, mais encore à une grande partie de la Suisse, et pour des raisons sur lesquelles il y aura lieu de revenir plus loin.

Le Commissaire du gouvernement avait ainsi, en trois jours, composé trois fois avec les insurgés du Léman. Il reste à voir maintenant quels sont les événements qui, accomplis dans un certain nombre de districts, avaient contribué pour une part importante à lui faire prendre cette détermination.

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Yverdon.

La région d’Yverdon et de Grandson vit se former une des troupes insurgées les plus consi- . dérables, en dehors de celle commandée par Louis

Reymond. C’est cependant assez tard que l’agitation se répandit dans le nord du Canton.

« Les têtes se montent », écrivait le sous-préfet d’Yverdon, Doxat, à la date du 2 mai. La tranquillité resta néanmoins complète jusqu’au 6, mais les nouvelles qui arrivaient d’autres districts inquiètèrent beaucoup de personnes.

« Mon ami, nous sommes perdus, écrivait Louis Lambert à son ami Auguste Pidou, alors à Berne. L’impunité organise le brigandage. Ce torrent va nous inonder. Notre malheureux canton est perdu; cherchez, je vous en conjure, d’exciter l'intérêt du gouvernement. »

Le 6 mai, des rumeurs inquiétantes commençaient à courir dans le public, le sous-préfet fit rétablir les ponts-levis et placer des gardes aux trois portes de la ville. Des éclaireurs furent envoyés de divers côtés. Tout fut calme dans la -contrée et cette petite troupe put être licenciée le 7 au matin. « Je ne doute pas que je sois obligé de la remettre sur pied ce soir », écrivit Doxat au Préfet national.

Le sous-préfet avait raison. C’est dans la journée

du 7 mai qu’eut lieu la prise d’armes des campagnards des districts d’Yverdon et de Grandson. Malgré la tranquillité apparente de ces contrées durant les jours précédents, un mouvement général y avait été organisé. Trois troupes devaient se former. L'une d’entre elles, composée des gens d’Yvonand et des villages voisins, devait se rendre à Font, près d’Estavayer, puis revenir pendant la nuit suivante à Yverdon où elle trouverait les deux contingents de la contrée de Mathod et de celle de Fiez.

Le 7 mai au matin, les citoyens d’Yvonand furent assemblés ; ils décidèrent d’infliger une amende à tous ceux qui ne marcheraient pas’ et de prendre pour chef le capitaine Besson de Niédens. Le gouverneur (syndic), Emmanuel Vonnez se rendit auprès de ce dernier et le somma de prendre le commandement. Des citoyens de quelques communes du voisinage ayant rejoint la colonne, celleci se rendit, par Cheyres, à Font, où beaucoup de campagnards de la contrée payaient des droits féodaux. Le receveur étant absent, on s’adressa au curé Bielmann.

Quatre hommes se présentèrent chez lui à midi pour payer leurs censes et demander divers renseignements au sujet des impôts. Pendant ce temps, d’autres payeurs se présentèrent et finirent par encombrer l’appartement.

1 Cette amende fut d’abord fixée à deux écus neufs, mais fut bientôt trouvée un peu trop forte.

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« Quand leur nombre est assez grand, raconte Bielmann, l’un des citoyens arrache les livres et papiers relatifs aux censes diverses d’Yvonand en disant qu'il les emporterait, le curé, aussitôt, saute à sa carabine pour décocher un coup de fusil sur le voleur des papiers. À peine est-il armé que six hommes lui sautent au bras et au collet et l’empêchent de commettre une imprudence que sa vivacité et son zèle pour le bien public lui inspiraient. Saisi, il crie; son domestique arrive, saute à son sabre, et deux des citoyens qui tenaient le curé arrêtent le domestique. Le curé, voyant son domestique captif comme lui, envoie sa servante chercher la Municipalité. A peine fut-elle sortie que les insurgés redevinrent honnêtes, et, tout en le tenant, le prièrent de s’apaiser, qu'ils sont au nombre de deux mille pour lui rendre raison, qu’il ne s’attirerait que la mort par une plus longue résistance. Alors le curé dépose les armes et les quatre citoyens le lâchent et prennent la fuite en chantant.»

Le curé se rendit à Châbles avec son domestique, mais on trouva qu'il n’était pas possible d'arrêter la troupe d’Yvonand. Bielmann alla cependant au-devant d'elle avec une délégation de la Municipalité pour demander un acte attestant que les papiers avaient été pris. « Point de décharge ! s’écrièrent les insurgés. Nous avons les livres, qu’ils s’arrangent! Avancez! point de déclaration ! »

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La cloche sonna de nouveau le soir à Yvonand et les villages voisins furent avertis, surtout Cuarny, où l’enthousiasme insurrectionnel était grand. Une assemblée générale eut lieu dans laquelle il fut décidé qu’à deux heures du matin les gens de tous les villages devaient se trouver au-dessus de Clindy, un hameau d’Yverdon, pour s'emparer des titres déposés dans cette ville.

Pendant cette même soirée, les gens de Mathod, de Suscévaz, de Villars-sous-Champvent, etc. se réunirent sous la direction de Rodolphe Décoppet, président de la Municipalité de Suscévaz, pour se rendre au château de Champvent, propriété de la famille Doxat. Tout y fut pris, même de nombreux papiers qui avaient un grand intérêt pour le seigneur, mais aucun pour les insurgés. Ces archives furent brûlées immédiatement. Le citoyen Doxat croyait que tout était terminé, lorsque quelques envahisseurs recommencèrent à parcourir le château, fouillant tout et commettant quelques violences. Un domestique eut le visage « chauffé » d’un coup de fusil. L’instant d’après, il voulut encore empêcher que l’on ne reprit des actes d’acquit. « La réponse fut qu’on pointa une baïonnette contre sa poitrine avec menace de l’enfoncer s’il continuait à raisonner. » Un tonneau fut encore rempli de papier et emporté sur la place publique de Mathod où le contenu fut brûlé au milieu de la joie générale. La troupe se mit en route bientôt après pour Yverdon.

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L’agitation avait fini par gagner cette dernière ville, où un certain nombre de personnes faisaient des vœux pour le succès de l’insurrection. Malgré l’activité du commis d'exercice Develey, on n’y put réunir que vingt-cinq hommes de la garde bourgeoise et les courriers envoyés de divers côtés rapportèrent les nouvelles les plus fâcheuses.

La Municipalité fut convoquée au milieu de la nuit et discuta, en compagnie du sous-préfet et de quelques autres personnes, ce qu’il fallait faire. Elle renonça à l’idée de faire battre la générale. Elle résolut de faire son possible pour modérer le mouvement révolutionnaire sans avoir l’espérance de l’arrêter et elle pria les particuliers d’éclairer leurs maisons.

La troupe d’Yvonand arriva la première, annoncée longtemps à l’avance par le bruit du tambour. Une délégation de quatre citoyens fut conduite auprès de la Municipalité pour annoncer les intentions des paysans. Le sous-préfet leur représenta inutilement l’«inconvenance » de l’acte qu’ils voulaient commettre. Les campagnards conseillèrent de leur côté de ne pas chercher à opposer de résistance puisqu'ils exécuteraient leur projet de vive force et que, par contre, « si on les laissait faire, ils promettaient sûreté aux citoyens et à toutes autres propriétés ».

Le bruit du tambour annonça l’arrivée de la troupe de Mathod alors que la ville était déjà en vahie par celle d’Yvonand.

Les campagnards se rendirent tout d’abord chez le receveur national Vulliemin, père de l'historien, qui demeurait en face du château. Il annonça qu'avant de rien livrer, il voulait un ordre du souspréfet. Cela lui donna le temps de mettre en sûreté quelques papiers importants avant que sa maison fût complètement envahie.

Entouré de tous côtés, porté, en quelque sorte, par les insurgés qui le pressaient de toutes parts, il ne put qu’assister au pillage de ses livres de droitures féodales. Les Bourla-Papey s’emparèrent des titres de vingt-trois localités et de ceux de quelques familles déposés au même endroit. Ils se rendirent ensuite au château où toutes les archives déposées dans la tour des Juifs furent enlevées. Les registres des anciens notaires du bailliage disparurent aussi en grande partie. Un peu plus tard enfin, un grand nombre de campagnards pénétrèrent dans la maison de ville après avoir laissé deux hommes en sentinelle à la porte. Ils exigèrent les titres appartenant à l'hôpital « menaçant, dit la Régie, d'employer la baïonnette si on ne les leur remettait pas sur-le-champ... en sorte qu’il ne fut pas possible de prendre un inventaire‘ ».

Les troupes de Mathod et du district de Grandson étaient entrées dans la ville qui se trouva, dès ce moment, occupée par environ un millier de Bourla-Papey. Pendant que les uns fouillaient le château, la Maison de ville et celle du Receveur,

1 Archives d’Yverdon.

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d’autres allaient enlever les titres que possédaient un certain nombre de particuliers : Doxat, de Démoret ; Mme Jenner, née Manuel ; Me de Coppet, de Souville ( « la troupe a été très polie », dit-elle), Casimir Décoppet ; Henri de Treytorrens, des Bains; Christin, avocat ; Mwe Cordey, etc.

Des quantités considérables de papiers furent amoncelées dès les premiers moments sur la place où s’élèveaujourd’hui le monument Pestalozzi et les flammes qui les consumaient s’élevèrent bientôt suffisamment pour inspirer la crainte d’un plus vaste incendie.

On laissa donc éteindre ce foyer et, les débris encore fumants, joints aux masses nouvelles de titres qui affluaient toujours, remplirent bientôt trois grands chars qui furent emmenés sur la place d'armes où l'incendie des archives féodales d’Yverdon eut lieu au milieu de l’enthousiasme bruyant d’un foule considérable.

La troupe, maintenant très grande des Bourla- Papey, se mit en route pour Grandson où la Municipalité se réunit à sept heures du matin avec le sous-préfet Delachaux. Une délégation de quatre paysans vint annoncer l’arrivée de la troupe et ses intentions. Cette dernière entra ensuite dans la ville et pendant qu’une partie pénétrait dans la maison du receveur national de Ribeaupierre, l'autre se rangeaït en bataille dans la rue et fermait toutes les issues. Ce fonctionnaire livra tout ce qu'il avait, même les clefs des greniers natio-

naux, qui furent, du reste, rapportées plus tard. Les propriétaires de dîmes livrèrent aussi leurs titres qui furent brûlés avec les précédents sur la place du château.

Les incendies considérables d’Yverdon et de Grandson avaient détruit la presque totalité des papiers féodaux des deux districts. Quelques dépôts existaient cependant encore en divers lieux. Une colonne de plus de cent hommes alla s'emparer, au milieu de la journée, à Montavaux, près Orges, des papiers que possédait la famille Masset. Quelques villages vinrent réclamer encore les leurs, soit pour les détruire, soit pour les mettre en sûreté. C’est ainsi que les jeunes gens d’Arissoules se rendirent à Yverdon pour demander ceux du citoyen Casimir Décoppet. « Cette demande fut faite très honnêtement et même en tremblant », dit ce dernier. À Ependes, les habitants du village avaient entendu, à deux heures du matin, les gens de Essert-Pittet et de Chavornay qui se rendaient à Yverdon en poussant des cris et en invitant tout le monde à se joindre à eux. Ils envoyèrent aussitôt quelques personnes auprès du citoyen Duplessis, seigneur d’'Ependes, pour lui proposer de mettre ses titres en sûreté dans les archives communales.

Cette demande fut acceptée avec empressement.

La plupart des paysans qui s'étaient rendus à Grandson revinrent ensuite à Yverdon où, enflammés un peu par l’heureux résultat de leur expédition, ils firent beaucoup de bruit et commirent

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quelques excès. Un certain nombre poussèrent l’audace jusqu’à demander l'argent qu’ils avaient déjà donné pour les dîimes et censes de 1801. « Dans sept jours, ils exigeront les créances », écrivait à Henri Polier l’avocat de Félice, au nom du sous-préfet Doxat.

Les paysans furent enfin rejoints par des messagers apportant un appel de Louis Reymond, les invitant à le rejoindre près d’'Ecublens. Un certain nombre partirent dans cette direction pendant que les autres allaient raconter leurs exploits dans leurs villages respectifs.

Orbe.

Le district d’Orbe fut un de ceux où l'agitation fut la plus grande et où se commirent quelquesuns des excès les plus graves. Le chef-lieu avait été depuis quelques mois le rendez-vous d’un grand nombre de chefs et d’émissaires ; le district contenait plusieurs hommes qui, destitués de leurs fonctions en 1800 et 1801, furent des boute-en-train de l'insurrection. L’ex-juge de canton Potterat, à Orny; le juge Agassiz, à Bavoiïs, et surtout Abram Gleyre, président de la Municipalité de Chevilly, furent les principaux meneurs dans l’ancienne baronie de La Sarraz et dans quelques contrées voisines.

Le sous-préfet d'Orbe, Thomasset, homme déjà

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âgé, mais encore plein de vigueur, était lui-même propriétaire de droits féodaux importants et se trouvait, en conséquence, au nombre des citoyens détestés du district. Plusieurs autres seigneurs, les de Gingins d’Eclépens, les Duplessis, les Pillichody, les de Goumoëns, vinrent au fort de la tourmente se réfugier à Orbe ; cette ville, renfermant d'autre part une Municipalité et beaucoup de citoyens favorables aux insurgés, se vit en butte, de bonne heure, aux attaques des Bourla-Papey.

Le 5 mai déjà, Thomasset fut un peu alarmé par le fait que les citoyens de la baronnie de La Sarraz et quelques-uns de Bavois et Chavornay prenaient les armes. Une garde bourgeoise fut formée; la nuit suivante fut cependant tranquille et le lendemain on apprit qu'un contingent considérable avait été rejoindre l’armée de Louis Reymond.

La garde bourgeoise fut augmentée, mais les précautions ne purent empêcher bien des gens de se déclarer pour les Bourla-Papey. Les nouvelles de Lausanne leur étaient favorables et le public se persuadait que la France soutenait l'insurrection.

Les propriétaires de fiefs étant venus demander un conseil au sous-préfet, celui-ci leur recommanda la modération. Le greffier du tribunal, le citoyen Maubert, entra à ce moment et conseilla de son côté au citoyen Thomasset de ne pas chercher à défendre les propriétaires de fiefs à main armée, attendu que dans ce cas « sa vie serait en danger et que l’on pourrait mettre le feu

à la ville. » Ce fonctionnaire répondit avec fermeté et se rendit auprès de la Municipalité. Malgré ses sollicitations, cette autorité se borna à décider que «s’il arrivait une colonne, deux Municipaux iraient à sa rencontre, la prieraient de s’arrêter et qu'on satisferait à ses réquisitions. »

Thomasset se rendit encore à un Cercle « que l'on disait être un peu dans le mouvement anarchique. » L'accueil fut glacial... Il voulut ensuite lever un détachement de la réserve qu'il avait fait inspecter quelques jours auparavant, mais on l’avertit qu'il ne devait pas compter sur ces hommes « que l’on avait fort travaillés depuis lors. » Il se décida, en conséquence, à convoquer des volontaires connus et fidèles, sous les ordres de l’un de ses fils.

Deux de ces derniers se rendirent à Vallorbes où une soixantaine de citoyens avaient offert leurs services au sous-préfet. « Ils y arrivèrent au moment où ce village recevait une sommation d'envoyer un contingent au camp de Lausanne et où le village était rempli d’émissaires qui cherchaient à le séduire. La crainte chez les uns, l'effet de la suggestion chez les autres, empêchèrent mes fils, dit Thomasset, de réunir ce corps. »

Au moment où le sous-préfet d’Orbe apprit qu'il ne pouvait plus compter sur personne, le 8 mai, cette ville fut envahie par une colonne de soixante hommes armés, venant des villages de la contrée de Chavornay, demander les titres de la seigneurie

de Corcelles, déposés dans une maison particulière. « Je leur envoyai la proclamation du citoyen Kuhn, dit Thomasset. Ils répondirent qu’ils s’en moquaient comme d’une saucisse. Ils entrèrent en ville tambour battant. Ils en repartirent en poussant des cris de joie et brûülèrent les titres près du canal en tirant des salves et battant du tambour. »

Cette colonne rentra à Chavornay puis se rendit à Bavois où le tocsin sonna et où l’on battit la générale. Il s'agissait de se rendre au château pour y demander les titres du citoyen Pillichody, bien connu par ses sentiments réactionnaires.

Le juge Agassiz, qui était à la tête du rassemblement, présenta la demande des insurgés. Le domestique était seul au château; il lui fut accordé un délai expirant le 9 mai au soir, pour livrer les archives. Il arriva aussitôt après une centaine d'hommes suivis de femmes et d'enfants qui ne voulurent pas se contenter de cette promesse et pénétrèrent dans le château où beaucoup de choses furent détériorées. La porte de la cave fut enfoncée ; toute cette population y pénétra et vécut à discrétion jusqu’au lendemain où le juge Agassiz fit présenter au citoyen Pillichody une sommation d’avoir à livrer ses titres le dix, à huit heures du soir. On le menaçait, en cas de refus, de démolir son château. « On a demandé du secours, dit Thomasset. Mais que puis-je faire contre deux cents hommes ivres-morts ? »

Le dix, à huit heures du soir, les titres furent

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livrés à la population qui s'était de nouveau rendue au château. Voici, d’après le rapport du propriétaire, ce qui avait été consommé dans les caves ou emporté, du 8 au 10 mai :

400 bouteilles de La Côte 1774; 250 bouteilles de vin rouge de Cortaillod de 1795 — le citoyen Pillichody avait un bon bouteiller — ; 60 bouteilles de bière ; 300 pots de vin du pays, de 1800. Les principaux dégâts commis étaient les suivants : deux portes enfoncées, trois chaises cassées; deux douzaines de verres de Bohême cassés, six dites ordinaires, trois serrures brisées, une table en acajou brisée, quatre estampes anglaises détruites, un lit « échiré et cassé. » Si le citoyen Pillichody n’a pas trop exagéré les dégâts commis dans sa cave, il est certain que le sous-préfet était autorisé à écrire à Polier : « Que puis-je faire contre deux cents hommes ivres-morts ? »

Pendant que les gens de Bavois et Chavornay buvaient le vin de leur seigneur, une autre troupe s’organisait au pied du Jura. Les gens de Bofflens, Agiez, Brethonnières, Croy, Premier, etc., se présentèrent dans la nuit du 8 au 9 mai, à trois heures du matin, chez le receveur de Romainmôtier. Ils enlevèrent les titres qui furent emmenés sur un char pour être brûlés « à la croisée de Croy ». Une autre troupe, se rendant de Vallorbes à l’armée de Louis Reymond, s’assura encore pendant la matinée que tout était bien détruit.

L’'ex-membre du Directoire helvétique, Maurice Glayre, vit aussi ses propriétés visitées ce même

jour par la troupe de Romainmôtier. Les gens d’Arnex, où il avait une grande partie de ses propriétés et qui ne possédaient pas de mauvais sentiments à son égard, se joignirent au mouvement pour le modérer. C’est à eux que Glayre remit ses titres et non à Cochet, commandant de la troupe. Ce dernier exigea du vin pour son contingent. Glayre lui répondit avec fermeté : « Je ne donne pas à boire à des gens qui le demandent le sabre à la main. »

Cette troupe, très surexcitée, se rendit ensuite à Agiez, où elle investit la maison du sous-préfet d'Orbe, occupée à ce moment par un de ses fils. À défaut de papiers, il donna une renonciation formelle de ses droits. Après avoir fait beaucoup de bruit, cette troupe se rendit à Orbe pour y prendre livraison des titres.

Thomasset eut, paraît-il, à supporter les menaces et les injures les plus graves. « Je reçus l’injonction de restituer ce que j'avais tiré pour la dîme de cette année. Crainte d’être assassiné, j'ai obéi à ce qu’ils m'ont demandé, en leur offrant, de plus, ma bourse ». Le sous-préfet fut encore visité le même jour par les gens de Champvent et de Villars, qui reçurent leurs titres mais n’envahirent pas la maison. Quant à Duplessis, d'Ependes, il fut insulté chez lui et reçut des lettres menaçantes parce qu’il avait recueilli dans sa maison les citoyens de Goumoëns, Pillichody de Bavois, et de Gingins. :

« Il n’existe plus d'autorité, écrivit Thomasset le même soir à Polier. L’anarchie est à son comble et

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la barbarie dont ils usent à l’égard de ceux qui ne se soumettent pas sur-le-champ ne me laisse aucun doute que si l’on n’y met ordre, il n’y aura plus de sûreté pour nos vies et nos personnes ».

Cette opinion du sous-préfet d’Orbe se serait encore fortifiée s’il avait dû assister aux scènes de désordre qui eurent lieu à Orny, près de La Sarraz. Le citoyen de Gingins de Chevilly, ancien trésorier du Pays de Vaud, y possédait un « château » ; âgé et infirme, il se réfugia à Orbe, laissant sa propriété sous la surveillance de son « chargé d’affaires », le citoyen Magnenat et sa famille.

La troupe venue d’Agiez, après avoir visité Thomasset à Orbe, se rendit à Orny où, à onze heures du soir, le château fut investi par une foule, évaluée par Magnenat à six cents hommes, deux cents femmes et une centaine d’enfants, et par une autre personne, favorable aux Bourla-Papey, à trois cents hommes seulement. L’ex-juge de canton, Potterat, et Abram Glayre, président de la Municipalité de Chevilly, commandaient. Les titres n’étant pas au château, il fallut prendre l’engagement écrit suivant :

« Moi, sous-signé, Louis Magnenat, connaissant les intentions de M. le trésorier de Gingins, m’engage, en son nom, de faire rendre ici, pour mercredi matin (12), tous les titres relatifs aux droits féodaux de ses trois terres d’'Orny, Chevilly et Moiry. »

9 mai 1802, à minuit.

Tout cela ne s’était pas fait sans bruit et sans quelques injures qui ne furent, du reste, que le prélude de désordres plus graves racontés par le citoyen Magnenat de la manière suivante :

«a Ils me forcèrent de donner à boire et à manger et, forçant la porte d'entrée, se jetèrent dans la chambre à manger, le colidor (sic), la cuisine, le vestibule et même jusque dans la cave ; me poursuivirent à différentes reprises avec ma famille et les autres domestiques, les baïonnettes dans les reins et le sabre nu à la main. Je ne dus ma liberté qu’à force de courir et à l’ombre de la nuit. Ce train a duré jusqu’à lundi à midi. »

Une grande partie de l’attroupement se dissipa à ce moment. Le château resta cependant occupé jusqu’au mercredi où il revint un nombre considérable de personnes.

«a L'inquiétude était grande, dit Thomasset, à cause de l’attroupement d’Orny qui grossissait toujours et que l'ivresse rendait redoutable au point que l’ex-juge de canton Potterat, qui était parmi eux, ne pouvait plus en être le maître. Ils annonçÇaient hautement vouloir venir à Orbe, où le citoyen de Gingins avait réfugié ses effets les plus précieux chez le citoyen Duplessis, pour chercher ses titres qu'ils supposaient y être. »

Thomasset obtint enfin de pouvoir disposer à Orbe des détachements de troupe qui se trouvaient sur la frontière, à Ste-Croix, à Ballaigues et à Vallorbes; ces vingt-quatre hommes joints à quarante-

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quatre citoyens de confiance, sous les ordres du commandant Darbonnier, furent pourvus ostensiblement de cartouches. Le sous-préfet donna les ordres les plus stricts et assura enfin la sécurité et la tranquillité.

Dès le mercredi matin, 12 mai, le château d’Orny fut entouré et envahi par une foule plus nombreuse et plus menaçante que précédemment.

Potterat n'était plus là, malheureusement, pour chercher à la calmer. « On n’entendait parler que de piller, démolir, brûler, raconte Magnenat. Moi et ma femme, dit-il, furent contraints de nous sauver. »

Les têtes se calmèrent tout à coup quand, à quatre heures après-midi, arriva à Orny le citoyen Binet, capitaine dans la soixante-treizième demibrigage, avec une troupe française. Abram Glayre alla au devant de lui pour lui demander par quel ordre il arrivait.

— Par l’ordre du commandant français de Lausanne, répondit Binet.

— Dans ce cas, dit Glayre, je vais faire retirer ma troupe.

C’est ce qui eut lieu; le citoyen Binet prit la place des Bourla-Papey.

La surexcitation était cependant encore si grande que « le lendemain matin, raconte le Nouvelliste vaudois, les femmes d’Orny reprochèrent à leurs maris qu'ils n’étaient que des lâches : elles se rassemblèrent au nombre de vingt-cinq, commandées

par la femme de l’agent national, s’armèrent de fourches et de bâtons et arrivèrent devant le chàteau où elles vomirent pendant trois quarts d'heure toutes sortes d’injures, puis allèrent chez un homme du village où elles croyaient que les titres de M. d’Orny étaient déposés, menacèrent sa vie et sa maison et ne furent calmées que par un détachement de Français qui survint. Le commandant Binet fit ensuite rassembler la commune, parla avec bonté et fermeté et rétablit enfin l’ordre dans cette commune ».

Le chargé d’affaires de l’ex-trésorier de Gingins nous a laissé la liste suivante de ce qui fut bu, mangé, détruit, au château d’'Orny, ou emporté du 9 au 12 mai :

800 pots de vin nouveau ;

80 pots de vin bouché ;

500 livres de pain (!);

200 livres de fromage ;

150 bouteilles et verres brisés ;

70 tasses de fine porcelaine brisées ; couteaux, etc., disparus ; 2 tableaux détruits ;

100 livres de viande de porc.

Deuxième jour : 300 pots de vin et 200 livres de pain.

Aucune description ne peut mieux, que cette

1 Voir Nouvelliste vaudois du 28 mai et du 8 juin. Voir aussi J. Olivier: Hist. de la Révolution helv. dans le canton de Vaud ou du Léman,

162 La révolution vaudoise

énumération, montrer la psychologie de certains incidents de la guerre des Bourla-Papey.

Le district d’Orbe renferma, au reste, lui aussi, des communes qui restèrent tranquilles. Ce fut le cas de Lignerolles et de Valleyres-sous-Rances, où le citoyen Bourgeois, ex-châtelain des Clées, se plut à reconnaître la fidélité des censitaires. En revanche, il n’eut pas à se féliciter de la conduite du village de Rances qui lui devait aussi des dimes. Cette localité renfermait un des meneurs de l’insurrection, le juge Recordon, et un jeune homme très fougueux, le fils de l’instituteur, Henri Caïllachon. Ce dernier disait un jour au fils du pasteur Détraz :

«Ne me parlez pas de lois, ni de justice ; elles ne sont plus de saison. Vous avez vu la révolution de France ; eh bien! nous la commençons.»

Quarante hommes de Rances arrachèrent à l’exchâtelain des Clées les copies de ses titres et enfin les originaux.

Echallens et Goumoëns.

Le district d'Echallens fournit un grand nombre d'hommes à l’armée de Louis Reymond; il renferma quelques meneurs écoutés et plusieurs chefs de troupes dont le plus connu est Jean Isaac, d’Etagnières.

A partir du 7 mai, beaucoup de contingents tra-

versèrent la localité, se dirigeant du côté de Lausanne.

Le huit, à deux heures du matin, une colonne d'environ 150 hommes sous la direction des citoyens Cevey de Cheseaux et Jean Isaac d’Etagnières, arriva tambour battant au château d’Echallens. Les coffres furent enfoncés et les titres enlevés. Un certain nombre de campagnards se rendirent ensuite chez le Receveur national et chez les particuliers dépositaires de titres féodaux. Le souspréfet livra aussi à deux heures et demie du matin ceux qu'il possédait pour les seigneuries de St-Barthélemy et de Brétigny.

Tout ce qui avait été pris fut chargé sur un grand véhicule et la troupe se dirigea du côté de . Lausanne. Une personne d’Etagnières, qui aperçut un peu plus tard ce convoi, en fit la description suivante dans une lettre adressée au Préfet national.

« Je les vis passer tambour battant, huant, chantant, portant au bout de leurs baïonnettes des papiers d'archives pillés à Echallens, avec le convoi d’un char qui en était chargé et sur lequel était assis le citoyen Jean Isaac. »

C’est le village de Goumoëns qui, dans le district d'Echallens, vit se passer les scènes les plus caractérisques.

Le 7 mai, à deux heures après midi, deux Municipaux vinrent au château demander les titres de M. de Goumoëns. Il y eut quelques menaces

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lorsque ce dernier annonça que ses papiers se trouvaient à Berne et à Neuchâtel.

On entendit ensuite le roulement du tambour dans les environs. Le seigneur demanda du secours à Lausanne d’où on lui envoya une sauvegarde de deux sous-officiers et neuf soldats français. Les hommes de la localité avouèrent à ces derniers que leur arrivée avait empêché que l’on attaquât le château.

Le 8, M. de Goumoëns, apprenant qu’on en voulait à sa personne, alla se réfugier à Orbe, laissant le château sous le commandement de son beaufrère, le citoyen de Mellet, qui avait l'autorisation de livrer quelques vieux papiers. Ces derniers furent emportés en effet par les gens du village conduits par le pasteur Louis Dufour, dit « le Grand Ministre ! », et le municipal Bezencenet, lequel trouvait que « c'était bien dommage que l'on n’eût pas tous ces titres pour en faire un beau feu qui montât bien haut.»

Le dimanche 9 mai, le culte fut interrompu par le bruit du tambour, et le pasteur lui-même ne tarda pas à se montrer sur la place publique. Une cinquantaine d'hommes environ, la baïonnette au fusil et portant une « seille » pleine de cartouches, se présentèrent devant le château, sous le commandement de Samuel Dufour. Ils reçurent la même réponse que deux jours auparavant.

— Eh bien! faites-les venir, dit un des insurgés. Il nous les faut dans une heure.

2 Louis Dufour fut pasteur à Goumoëns de 1800 à 1831.

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Il y eut un éclat de rire général, puisque les titres se trouvaient à Berne. On voulut exiger qu’ils fussent livrés le jeudi. Le citoyen de Mellet refusa, mais, en revanche, donna quelques papiers « pour calmer les plus enragés. » Il finit cependant par céder, mais en exigeant une capitulation écrite. Les paysans demandèrent tout d’abord du vin; il leur fut répondu que l’on ne donnait pas à boire à des voleurs. Pour s’en débarrasser, on leur accorda cependant à chacun une bouteille au cabaret.

« On dressa la capitulation qu’on leur envoya par le sergent français à qui ils refusèrent de la signer après avoir bu le vin accordé pour cela, menaçant de venir de suite pour forcer le château. Il leur assura qu’ils n'avaient qu’à essayer, qu'ils seraient reçus chaudement. Il dit dans son rapport que comme les chefs étaient disposés à signer, un grand jeune homme en habit bleu, en pantalon de tricot, s'était élevé fortement contre cette capitula-

tion qu'il ne fallait jamais accorder, que M. de

Mellet les avait leurrés, qn’il ne voulait que gagner du temps, qu’il fallait avoir les titres coûte que coûte, qu’il ne voyait pas pourquoi on ménageait M. de Goumoëns, que ce b....-là n'avait jamais cherché qu’à les mordre, etc. Peu après, raconte le citoyen de Goumoëns, mon beau-frère reçut une

députation de la commune dont l’orateur était cet

homme véhément qui avait fait rompre la capitulation; on le reconnut à son signalement; c'était le grand ministre, Louis Dufour. »

Le citoyen de Mellet continua à résister.

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166 La révolution vaudoise

« Madame ayant voulu parler :

« — Non, Madame, dit le Ministre, nous respectons la propriété, mais nous voulons vos titres. Nous savons que nous vous faisons du mal, mais il nous les faut, et cela aujourd’hui. Si nous manquons cette occasion, nous ne la retrouverons plus. »

« L'homme divin », comme l’appelle le seigneur de Goumoëns, se retira enfin sans avoir rien obtenu et après avoir accordé un délai finissant le 12 mai, à trois heures. »

Ce jour-là, la guerre était terminée et « les insurgés, revenant du camp, couronnés de feuillage et d’ellébore, passèrent devant le château, tambour battant, et avec deux violons, mais avec le plus grand ordre et toute la décence d’une troupe réglée. Ils ne firent pas la moindre insulte. Le grand ministre Dufour alla à leur rencontre et les conduisit chez la citoyenne Jordan, sa sœur, où une table bien garnie les attendait et où l’on porta les santés réitérées du dit Grand Ministre, de la citoyenne Jordan et du général Reymond :. »

Cossonay.

Le district de Cossonay fut un de ceux qui contribuèrent le plus à grossir l’armée de Louis Reymond. Pendant que des détachements allaient la

1 Rapport du citoyen de Goumoëns.

rejoindre, des citoyens en revenaient pour augmenter le zèle des différents villages et y retourner avec de nouvelles colonnes.

Le chef-lieu, résidence du sous-préfet de Charrière, fut relativement calme et ne fournit que très peu de renforts à l'insurrection.

Un certain nombre de dépôts d'archives furent visités dès le premier jour. Ce fut le cas pour Grancy où le citoyen Monnet, dit Baron, montra beaucoup de zèle.

Le 7 mai, à dix heures du soir, Jean Isaac d’Etagnières, qui devait quelques heures plus tard s’emparer des archives d'Echallens, arriva à Boussens, devant la maison du citoyen de Saussure.

— Que voulez-vous ? demanda-t-on à cette troupe.

— Nous venons demander les droits féodaux.

— Par quel ordre ?

— Par la force armée.

— Ils ne sont pas ici.

— Nous ferons « la cherche ».

Ils fouillèrent tout ; on promit les titres pour le lendemain et la troupe s’en alla.

Il en revint une autre le 12 mai, composée de citoyens qui criaient : — À bas le seigneur de Boussens! A bas tous les seigneurs! A bas les droits féodaux !

Le chef envoya la sommation suivante :

«a Le chef de la colonne vous invite pour la der- . nière fois à donner les papiers concernant les

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droits féodaux ; à ce défaut, j'ai toute autorité pour faire entrer chez vous la colonne de ce lieu à vos frais ».

(signé) : Le chef de la colonne de ce lieu.

Ils eurent les papiers. « Ils les enlevèrent, les frappèrent sur le pavé de la cour, les foulant aux pieds ».

Le même jour, à sept heures du soir, le citoyen Mercier, seigneur de Bettens, signait une renonciation de ses droits. Le jour précédent, le citoyen d’Albenas, à Sullens, avait pu promettre tranquillement ses titres qui ne furent emportés que le 12 mai.

Le 9 mai, ce fut le tour de La Sarraz. A trois heures du soir, il y arriva une troupe de Pompaples et de Chevilly aux ordres de Abram Glayre. Elle se rangea en bataille devant l’auberge de la Couronne et obligea Potterat, d'Orny, qui s’y trouvait, de prendre le commandement. Il se soumit de mauvaise grâce ; on l’affubla « d’un baudrier et d’un chapeau à trois cornes » et il marcha avec les insurgés.

Cette troupe voulut tout d’abord pénétrer dans le château.

« Ils s’y portèrent en foule et en enragés, bien que leur chef, Potterat, cherchât à les apaiser. Ils prirent des brantes qui étaient dans la cour, les remplirent de papiers et de titres qui n'avaient aucun rapport avec les droits féodaux, les empor-

tèrent et détruisirent toutes les archives à l'exception de deux layettes »..

Ils allèrent ensuite demander à l'agent national ce qu’il possédait des archives du château. « Il leur remit tous les chiffons et débris qu'il avait pêchés dans la rivière le lendemain et jours suivants du vol du 19 février. [ls en remplirent un tonneau, conduisirent le tout sur le Mauremont et le tout a été brûlé de suite ».

Potterat, Gleyre et leur troupe se rendirent enfin à Eclépens où leurs hommes envahirent le château et allèrent brüler les titres au bas du village. « Il fallut leur donner six seilles de vin. Peu de personnes de l’endroit prirent part à cet événement, à l'exception des femmes et des enfants, parce que tout ce qui était en état de porter les armes se trouvait sons les ordres du citoyen Reymond ».

On a déjà vu que Potterat et Gleyre participèrent ensuite aux événements d'Orny.

Le jour précédent, à Cuarnens, les citoyens avaient absolument voulu détruire les archives de la commune où ne se trouvaient cependant pas de titres féodaux. « Ils prirent les papiers, des comptes de la Municipalité, tous les décrets, arrêtés, lois et ordres que la Municipalité gardaït, disant qu’il n’y avait plus de gouvernement ni d’autorités quelconques, qu'ils se gouverneraient bien euxmêmes. Tous les papiers furent mis dans le fourneau et brûlés ». |

Le 10 mai, une colonne, conduite par Cardinaux

170 La révolution vaudoise

et venant d’Orny, demanda les archives de Cossonay qui lui furent livrées. La Régie dut donner aussi une quittance générale en faveur de toutes les communes qui devaient des droits à celle de Cossonay. Le citoyen de Charrière, de Penthaz, fut spolié à la fin de la même journée. A Mex, à Daillens, à Bournens, les archives furent détruites le 12 mai, lorsque les insurgés rentrèrent dans leurs foyers.

De tous les propriétaires du district, le citoyen Crinsoz de Cottens fut celui qui eut le plus à souffrir des menaces et des invectives des insurgés. Voici comment il raconte lui même l’événement, qui eut lieu dans la nuit du 4 au 5 mai :

« Environ les cinq heures du matin, arrive au bas du village et près du cabaret, une troupe armée de septante à huitante individus, tambour battant, avec des cris affreux : après s’être arrêtés là près d’une heure, je les entendis s’acheminer en haut du village ; je rentre et ferme ma porte ; la troupe se range en bataille devant ma maison ; je n’en connus d'abord aucun individu; l’un d’eux bourre et heurte à force de bras ; je lui demande par la fenêtre ce qu'il veut; il m'intime l'ordre d'ouvrir sous menace d’enfoncer ma porte, comme il dit avoir fait ailleurs. Il était armé d’une hache ; je lui ouvre et veux le faire entrer seul ; alors toute la troupe force le passage et se jette en tumulte dans les appartements ; celui qui avait porté la parole me demande au nom des paysans armés

TT ee PE ER ne nee mme Rem eee mn. nement eS PE ele ARE eee ue A.

pour la destruction de la féodalité, de lui livrer mes titres ; sur la réponse que je les ai mis hors de chez moi, en lieu de sûreté, s’élève un cri de fureur dans toute la troupe : tes titres ou ta tête ; je répète que je ne les ai pas, même cri répété : {a tête ou tes titres ; je leur répondis que vu force majeure, la première était entre leurs mains, mais que les titres ne leur reviendraient pas pour cela, puisqu'on ignorait où ils étaient. À ces mots, la rage devient à son comble, tous crient à la fois : il faut le massacrer, et au même moment, on lève la hache sur ma tête, ainsi que vingt crosses de fusil ; d’autres m'appuyaient sur le corps des bayonnettes ; l’on propose de me fusiller pour l'exemple, sur ma terrasse ou devant ma porte; deux opinent pour me pendre et détachent leurs cravates en guise de corde. On me prodigue des épithètes les plus injurieuses ; on me traite de voleur, de brigand, de sangsue du peuple. Sur ces entrefaites, un de la troupe s’écrie qu'il faut avant tout avoir les titres et qu’on doit persister et ouvrir les appartements et les armoires. On me traîne, on me pousse de bas en haut; la troupe se partage ; chacun visite de son Côté ; la maison retentit de cris et de menaces; ma femme accourt et veut prendre mon parti, un furieux ouvre la fenêtre du corridor, veut la saisir et la jeter dehors ; je parviens à la pousser contre sa chambre; cet enragé voyant que sa proie lui échappe, la poursuit et veut lui donner un coup de crosse qui tombe sur la double porte ; il retourne

172 La révolution vaudoise

son fusil et lui lance sa bayonnette au moment où elle fermait la porte intérieure, contre laquelle la bayonnette glissa. Les feuilles, livres et tous les papiers qu’on avait trouvés furent déchirés ; cette troupe, furieuse de ne rien trouver que de vieuxtitres qu'on mit en lambeaux, recommença à m’accabler d’injures, menaces et bourrades, délibère en tumulte sur le parti à prendre et décide d’environner la maison de seringues’ pour préserver les bâtiments voisins, et de m’y brûler moi, ma famille et mes richesses, disent-ils, ainsi que mes titres qu’ils croyaient y être renfermés. Du milieu de ces débats, quelques voix proposent de me donner vingt-quatre heures pour les produire, et on me dicte de suite un engagement sur papier timbré de les livrer aux communes sous vingtquatre heures, et d’en faire une renonciation formelle pour moi et les miens : je le fis pour éviter de plus grands maux. On alla la présenter au chef de l’attroupement et le porteur revint dire qu’on l’acceptait * ».

Les titres furent livrés et emportés le lendemain.

Aubonne.

Le district d'Aubonne, de même que ceux de Rolle et de Nyon, fut très agité et fournit à l’armée

# Pompes à feu.

* Nouvelliste Vaudois du 1er juin 1802.

de Reymond des contingents importants. Le cheflieu du district participa lui-même dans une certaine mesure à l'insurrection et la Municipalité lui fut en partie favorable.

Le citoyen Grivel, sous-préfet, se joignit dès le 5 mai à l'autorité communale pour prendre quelques mesures de précaution et de prudence. Il arganisa des patrouilles et les papiers féodaux, qui se trouvaient chez le receveur, furent transportés aux archives nationales et placés sous la garde des huissiers qui logeaient au-dessus.

Pendant la nuit suivante, à une heure du matin, Grivel et la Municipalité furent avertis qu'il y avait un grand feu dans le vallon derrière le château. Ils trouvèrent le local des archives forcé et vide. Une garde de quelques hommes avait empêché l’huissier de sortir de chez lui.

Le 6 mai, à onze heures du soir, plusieurs troupes, dont l’une venait du camp de Reymond et une autre de Lavigny, se rencontrèrent à Aubonne pour aller s'emparer des titres du citoyen de Mestral de St-Saphorin dans sa propriété de l’Aspre. Ils s’y rendirent sous la direction de Benjamin Fusay, de Lavigny. Ils s'emparèrent de tout ce qui concernait ce village. Ils restèrent encore pendant environ deux heures dans le vestibule à insulter le citoyen de Mestral et ne se retirèrent qu'à l’arrivée du sous-préfet.

Reymond pria à ce moment la ville d’Aubonne de lui envoyer un contingent et le municipal Galli-

174 La révolution vaudoise

ker se donna beaucoup de peine pour que lon répondit favorablement. Le 7 mai, au matin, il fit battre la générale par l’huissier du sous-préfet et distribuer 20 batz aux partants. La Régie leur promit de son côté un écu neuf et plus tard envoya au camp un char de pain et de fromage. Le président de la Municipalité donna une gratification au tambour et la colonne se mit en route aussitôt après midi. Un drapeau vert flottait au vent et Galliker avait le commandement de la troupe.

Les gens de Saubraz vinrent, de leur côté, brûler les titres de la Régie d’Aubonne, et le sous-préfet remit ceux qu'il possédait sur ce village et celui de Gimel. Les cadastres de Yens et Bussy furentenlevés aussi et détruits.

Le 9 mai, à onze heures du soir, par l’ordre de Reymond, une expédition eut lieu à Trévelin, près d’Aubonne, chez le citoyen Crinsoz. L’aubergiste Comte, membre de la Municipalité et de la Régie, en fut le chef.

« Ne me trouvant pas à la maison, dit Crinsoz, il dit à mon cocher qu’il venait chercher ce qui leur appartenait. Le domestique voulut aller chercher son maître; mais le citoyen Comte lui dit qu’il ne sortirait pas, le consigna et le somma de lui faire voir où étaient renfermés les titres. Le cocher, pressé par les menaces et les baïonnettes, indiqua une armoire. Comte enfonce l'armoire et, n'y trouvant que des papiers insignifiants pour son but, passe à l’armoire contenant le linge de

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