SECTION III. -— NÉCESSITÉ ET UTILITÉ DES BOURSES DE COMMERCE
Parmi les critiques adressées aux Bourses de Commerce, la plus sérieuse est celle qui leur attribue un rôle néfaste sur la formation des cours. Cette critique aboutit en effet à leur contester toute utilité économique et pose
le principe même de leur existence.
Les autres objections concernant les dangers sociaux et techniques qu’elles peuvent présenter, apparaissent comme des inconvénients de leur fonctionnement. Elles posent non pas le problème de leur principe mais celui du perfectionnement de leur organisation.
La question est la suivante : Les marchés règlementés des Bourses de Commerce faussent-ils du fait de l’intervention de la spéculation le jeu de l'offre et de la demande ?
Cette objection repose sur l’erreur qui consiste à croire que tout opérateur en bourse peut à son gré provoquer un mouvement de hausse ou de baisse et entretenir ce mouvement aussi longtemps qu’il lui plaira et dans la mesure où il le désirera. On donne ainsi aux professionnels
des marchés à terme un pouvoir qu’ils n’ont pas.
Si l’on suppose que la bourse fonctionne normalement (et il y aura lieu en effet d'étudier les conditions propres à lui assurer un fonctionnement normal) il faut bien se persuader que, dans un marché suffisamment large les opérateurs, professionnels ou non, sont tour à tour acheteurs et vendeurs et qu’il s’y produit un chassé-croisé continu d'intérêts contraires.
Les adversaires des marchés à terme reconnaissent
eux-mêmes que ces derniers sont sensibles, trop sensibles même. Comment prétendre alors que cette sensibilité peut permettre à un spéculateur de se livrer à des manipulations de larges envergures sur les cours ?
Ainsi que l'écrit M. A. Charliat, le marché à terme « n’est qu’un témoin; il ne cause pas plus la hausse ou la baisse que le baromètre ne produit la pluie ou le beau temps; tous deux se bornent à enregistrer des variations de cours ou de pression ».
On dit encore que les marchés à terme en permettant aux importateurs et négociants de s’assurer contre la baisse, incitent ces derniers à amener le plus de marchandises possible sur les marchés.
Il ne faut pas oublier cependant que le bénéfice de l’importateur réside en fin de compte dans l’écart entre les prix pratiqués dans les pays producteurs et ceux des pays importateurs. S'ils font baisser les cours sur leur marché alors que leurs achats ont tendance au contraire à les faire élever à l’origine, il est manifeste que cet écart ne va pas tarder à se réduire et même à disparaître, et que de telles opérations ne peuvent être effectuées d’une façon continue.
Au surplus les critiques soulevées contre le rôle baïssier des marchés à terme ont été faites principalement sur des marchés tels que le blé, le sucre ou lalcoo!l, qui sont des marchés nationaux fortement protégés pour lesquels des importations de marchandises étrangères ne peuvent être qu’accidentelles.
Il est d’ailleurs aisé, de mettre au compte des marchés à terme l'avilissement des prix des denrées, sans rechercher ou sans vouloir se demander, alors que l’on con-
nait les cours du marché à terme, quels auraient été les. prix en l’absence de celui-ci.
Il est cependant normal qu’une récolte notablement excédentaire ou une augmentation de rendement provoque, en dehors de toute manipulation arbitraire, une baisse des prix. Il est non moins logique que l’augmentation continue des moyens de production et de transports dans tous les pays, en regard d’une raréfaction des débouchés et d’une consommation stabilisée ou se restreignant, doit agir normalement dans le sens d’un fléchissement continu des prix.
M. Henry Ulmann, Président du Syndicat des Grains, souligne dans son rapport à l’Assemblée Générale de 1934 « la tristesse de voir des esprits modérés entraînés à faire de la démagogie à l’encontre du Commerce des. grains et de la meunerie et à l’encontre des Bourses de Commerce et des marchés à terme dont le rôle consiste à bien répartir, bien absorber les récoltes et à donner de Vactivité aux transactions commerciales ».
Bien loin d’incriminer les marchés à terme les producteurs ne doivent-ils pas lui être gré au contraire des immenses services qu’ils leur rendent ?
On a vu le rôle important joué par les marchés à terme dans le nivellement des cours à la fois dans l’espace et dans le temps. L'histoire du marché de Roubaix, avant et après l’ouverture du marché réglementé sur laines peignées, a montré le rôle régulateur des fluctuations de cours exercé par la création de ce marché.
L'histoire des Bourses en Allemagne est plus saisissante à cet égard. La loi du 22 juin 1896, en même temps qu’elle instituait le registre de Bourse, interdisait les marchés à terme sur les céréales et produits de la minoterie.
Les cours subirent alors des fluctuations incessantes, d’autant plus importantes qu’elles résultaient de tractations secrètes; les produits agricoles connurent la mévente. Les malaises de toute nature provoqués par cette prohibition devinrent si intolérables que force fut au législateur, par une loi du 8 avril 1908, de revenir sous certaines conditions au régime antérieur.
D’après les résultats des travaux effectués par des économistes allemands sur les fluctuations des cours avant et après lintroduction des marchés à terme sur divers marchés, M. Sayous conclut que « l’observation des statistiques tend à prouver que l’égalisation des cours à travers le temps est devenue plus parfaite, bien que nous re- : connaissons que les. preuves fournies ne soient pas concluantes ».
Faut-il rappeler encore quels avantages précieux le producteur, qui par-dessus tout a besoin de stabilité et de sécurité, retire de la fonction d'assurance exercée par les marchés à terme ?
Faut-il souligner quels services les marchés à terme rendent à l’agriculteur en lui permettant de se débarrasser de la charge de sa production dès la récolte et souvent même avant celle-ci ?
Sans doute peut-on envisager la généralisation des « offices > mais bien que l’examen de cette importante question sorte du cadre de cette étude, il n’apparait pas que les agriculteurs soient si satisfaits du fonctionnement de cet office du blé et de la fixation des cours qui en résulte.
Grâce à l’échelonnement des ventes, à l’intervention d’un élément spéculatif toujours prêt à assurer la charge
de lPécoulement des stocks, le marché à terme supprime
les conséquences fâcheuses que la pression brutale des récoltes arrivant subitement sur les marchés, ne manquerait pas d’avoir sur les cours. Ils en assurent le financecement automatiquement et sans heurt et constituent pour la production un véritable instrument de crédit.
Il est si vrai, que le Gouvernement ne peut supprimer un marché réglementé qu’en créant en contre-partie un organisme capable d’assurer le financemént de la production qui se trouvait prise en charge par ce marché. Il en perçoit alors l’importance et la difficulté.
Lorsque le financement n’est pas effectué directement et exclusivement par le marché à terme, celui-ci contribue à le faciliter. Les banques, en effet, consentent des avances beaucoup plus importantes lorsque les marchandises offertes en garantie sont arbitrées sur un marché à terme. Les marchandises non arbitrées obtiennent rarement plus de 75 % tandis que celles qui le sont peuvent se voir accorder fréquemment jusqu’à 90 % de leur valeur.
Les services rendus à la production par les Bourses de Commerce sont indéniables.
« Ne pas hésiter à reconnaître, écrit M. Patizel dans son rapport à l’Assemblée des Chambres d'Agriculture du 17 mars 1934, que quelle que soit la forme de nos échanges, la Bourse est et sera toujours le grand carrefour commercial et le centre des échanges sur lequel il faut que l’agriculture développe son influence. »
Formation des cours, publicité de ceux-ci, arbitrage en couverture d’effectif, répartition et financement dans le temps des récoltes, tels sont les principaux services rendus aux producteurs, industriels, importateurs et négociants par les Bourses de Commerce.
Des places comme le Havre pour les cafés et les cotons, Roubaix-Tourcoing pour les laines, leur doivent une grande partie de leur prospérité.
L’utilité économique des Bourses de Commerce et le principe de leur existence étant indiscutablement acquis il reste à étudier les conditions propres à leur assurer un
fonctionnement régulier.