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SECTION II. — LES CRITIQUES SOULEVÉES CONTRE LES BOURSES DE COMMERCE

Les Bourses de Commerce ont soulevé depuis leur création de très vives critiques prenant à certains moments le caractère d'attaques véhémentes, soit au Parlement, soit dans l’opinion publique habilement alertée par des campagnes systématiques : Critiques contre la légitimité et Putilité des marchés à terme, critiques contre la spéculation, cette entité économique commodément abandonnée à la colère des foules ignorantes. On a pu voir à certaines périodes, notamment au cours des controverses qui ont précédé et accompagné la discussion des projets de réforme de 1908-1912, l'opinion se dresser en deux camps, opposant les « termistes » aux « anti-termistes ».

Les critiques et les campagnes n’ont d’ailleurs pas diminué. Elles ont même repris ces dernières années avec une vigueur nouvelle à l’occasion de perturbations incessantes que connurent les marchés sur denrées agricoles indigènes.

Que reproche-t-on aux Bourses de Commerce et aux marchés à terme ? Dans les polémiques aussi vives et aussi partisanes, les critiques les plus diverses ont été formulées. Les unes présentent les marchés à terme comme un danger social, en raison de l’agiotage et du goût du jeu qui, disent-ils, s’y développent. Les autres en dénoncent le danger technique et insistent sur les défaillances et les manœuvres fâcheuses qui s’y produisent. D’autres enfin, font ressortir le rôle néfaste que les marchés à terme exercent, d’après eux, sur la formation et la tenue des cours des denrées agricoles et le danger économique qui en résulte.

I. Danger social : Les marchés à terme développent l’agiotage et le goût du jeu.

S’attaquant au caractère différenciel des opérations à terme les adversaires des marchés à terme, présentent ceux-ci comme une organisation immorale du jeu.

La qualification de « casinos sans musique » appliquée aux Bourses de Commerce par le professeur Rulhand a fait fortune auprès de l’opinion publique. Le professeur Julius Wolf, dans son « tableau des conséquences économiques du jeu de bourse », fait ressortir, en termes particulièrement virulents, le caractère démoralisateur des marchés à terme, pour lindividu, qui, devenu «un joueur », délaisse ses occupations professionnelles pour se consacrer aux opérations à terme qui lui procurent sans effort des gains importants, pour la famille, sur laquelle rejaillit le déshonneur qui frappe le joueur malchanceux, pour la société, dont les bases sont ébranlées par les pratiques désordonnées des Bourses de Commerce.

Des courtiers et commissionnaires constitués en offi-

cines louches vont rechercher chez lui le malheureux spéculateur, l’entraînent dans des opérations qu'il ne comprend presque jamais, le poussent dans l’engrenage sans fin des multiples combinaisons de report, de facultés, et de primes et arrivent peu à peu à lui faire perdre tout son avoir, fruit de nombreuses années de dur labeur.

2 Danger technique. — De plus, renchérissent les « anti-termistes », le marché à terme, de par son organisation technique, est néfaste aux professionnels euxmêmes. La défaillance de l’un d’eux par trop aventureusement engagé entraîne trop souvent celle de ses contreparties et, du fait de l’interdépendance des positions, les défaillances se répercutent de proche en proche provoquant une véritable panique sur tous les marchés de la Bourse.

Les krachs ébranlent le marché lui-même, provoquant des oscillations brusques et considérables, qui viennent encore précipiter et amplifier les défaillances. Les krachs Cronier, Jaluzot, et autres, illustrent les conséquences désastreuses qu’entraine sur les marchés la défaillance d’un seul opérateur imprudent.

Il y a plus : Les marchés et leurs opérateurs sont à la merci des manœuvres exercées par certains aventuriers sans scrupules.

Par l’accaparement, un spéculateur se rend maître de la plus grande quantité possible de marchandises pour dominer ensuite le marché et y provoquer des hausses désordonnées et excessives. L’accaparement réalisé en 1905 sur le marché des sucres de Paris par le spéculateur chilien, M. de Santa Maria est resté célèbre, tant par sa réussite, que par son impunité.

Sans doute, l’accaparement sous la forme ci-dessus, est évidemment difficile à réaliser, mais il se présente beaucoup plus fréquemment sous un autre aspect dont le nom fait ressortir toute la technique : l’« étranglement de fin mois ».

Cette manœuvre se présente comme une opération de corner. Elle consiste pour le spéculateur à se rendre maître de la plus grande quantité possible du stock disponible d’une marchandise et à réunir dans ses mains les filières émises sur un même mois, dont il devient le seul arrêteur. À l’arrivée des derniers jours du mois, lorsqu’il appellera les vendeurs en livraison ceux-ci, voulant se couvrir, ne trouveront comme vendeur possible que cet arrêteur de filières.

Ils seront donc obligés pour faire face à leurs engagements de se racheter aux conditions qu’il plaira à ce dernier de leur imposer.

Cette manœuvre est appelée également «fin de mois » en raison de l’époque à laquelle elle se déclare. La liquidation s’effectue alors à des cours démesurément en hausse qui retombent d’ailleurs aussi brusquement le lendemain de la liquidation. Les exemples sont nombreux : L’étranglement survenu en août 1910 sur le marché des Alcools de Paris est particulièrement frappant: Le 31 août 1910 le cours du courant montait à 72 frs, pour retomber le lendemain 1* septembre à 48 frs.

Ces fluctuations désordonnées s’accompagnent naturellement des répercussions les plus fâcheuses, tant pour les

opérateurs que pour le marché lui-même.

3° Danger économique. — Les marchés à terme faus-

sent les cours normaux des marchandises. Ils contribuent à l’avilissement du prix des denrées agricoles.

Les adversaires des marchés à terme ne se contentent pas de critiquer le fonctionnement de ces marchés, ils mettent en doute leur utilité même en ce sens que, d’après eux, bien loin de contribuer à établir le « juste prix » des marchandises, ils en faussent les cours normaux.

Les cours, disent-ils, sont tout d’abord faussés par les multiples manœuvres auxquels se prête la mauvaise organisation technique des marchés : krachs, étranglements et manipulations diverses font subir à la cote des fluctuations désordonnées qui influent sur la tenue générale des cours.

Supprimerait-on ces perturbations passagères disent les « antitermistes », que le marché à terme n’en exercerait pas moins un rôle néfaste sur les cours.

En premier lieu, prétendent-ils, les opérations d’assurance et d'arbitrage effectuées sur le marché à terme rendent les commerçants et opérateurs divers indifférents aux fluctuations des cours et les incitent à faire venir sur le marché le plus de marchandises possible provoquant par suite l’avilissement des prix.

En second lieu, les spéculateurs, professionnels ou non, effectuant des opérations à découvert, en multiplient je nombre à l'infini, hors de toute proportion avec le volume limité des stocks existants. Ils faussent le jeu naturel des offres et des demandes, d’autant plus, que la spéculation est particulièrement sensible et qu’elle a tendance à exagérer ses appréciations et ses prévisions et à augmenter le plus possible les écarts de cours dans lesquels résident sa source de profits.

Ces cours ainsi exagérés auront d’ailleurs une in-

fluence néfaste d’autant plus importante qu’ils sont authentifiés par les courtiers assermentés, puis diffusés dans tout le pays influençant par là même les bases de tous les contrats privés.

De plus, continuent les adversaires des marchés à terme, les cours ainsi faussés, le sont constamment dans un seul sens, celui de la baisse.

En effet, si les spéculateurs non professionnels opèrent le plus souvent à la hausse, les commerçants et les professionnels utilisent les marchés à terme et les multiples combinaisons des contrats à options pour leur permettre d'effectuer des opérations d’achats en effectifs.

Les opérateurs d'achats en effectifs sont toujours vendeurs à découvert sur le marché à terme et ils ont intérêt pour se racheter à provoquer et aggraver tout mouvement de baisse. Or ces derniers, grâce à leur expérience, leurs capitaux, leur connaissance approfondie des opérations à terme et des données techniques de l’article, sont beaucoup plus forts que les joueurs profanes, « haussiers naïfs aussi pauvres de capitaux que d’expérience ».

Le rôle exercé sur les cours par les professionnels baissiers, prétendent les agrariens, est la cause de la dépréciation continue que subissent les denrées agricoles faisant l’objet de marchés réglementés à terme; de là d’antagonisme aigu qui oppose l’Agriculture aux marchés à terme. Il est vrai que ces marchés ne trouvent pas davantage grâce auprès des consommateurs qui attribuent souvent à l’action de la spéculation la cherté excessive des

vivres.

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