‹ Les Bourses du Travail et la Confédération Générale du TravailChapitre 10 sur 111 · LOTO · texte numérisé non relu

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En 1843, M. de Molinari, rédacteur en chef du Journal des Économistés, conçut un nouveau projet, et le développa dans un article intitulé « L'avenir des chemins de fer », paru d’abord dans la Nation (23 juillet 1843), annexe populaire de a Gazette de France, puis dans celle-ci, le 8 septembre 1843.

Avec la création des chemins de fer, M. de Molinari pense que les ouvriers se déplaceront facilement. Ce nouveau moyen de locomotion, rapide et économique, permettrait à l’ouvrier, propriétaire ou vendeur de la « marchandise travail », de se rendre, aisément, dans un endroit ou cette « marchandise » fait défaut, et, ainsi, il pourrait accepter ou refuser librement, le prix et les conditions de P«acheteur de travail. »

De là, à l’idée de créer des Bourses du travail, analogues aux Bourses des valeurs et des marchandises, où s’échangeraient les offres et les demandes de travail, il n’y avait qu’un pas à faire, M. de Molinari le fit.

La cause principale des bas prix des salaires, est la disproportion qui existe fréquemment entre le nombre des travailleurs et le travail disponible ; l'excédent du nombre des travailleurs, pour la quantité de travail offert, entraine l’avilissement des salaires.

La circulation des valeurs eut pour résultat la création de Bourses des valeurs, où l’on se réunit pour acheter ou vendre les signes de la richesse. L'application de la vapeur aux moyens de communications doit avoir sur le travail, ce « capital des prolétaires », une influence égale à celle que la création des valeurs mobiliaires à exercée sur la mobilité des capitaux.

Si l'on permet aux ouvriers de se transporter, à peu de frais et rapidement, à de grandes distances ; si on leur four-

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nit le moyen de connaître les points ou ils trouveront du travail à des conditions avantageuses, ils n'hésiteront plus à se déplacer. |

Lorsque cette rapidité et ce bon marché des moyens de communications seront obtenus, s’ouvriront pour le travail des « Bourses » semblables à celles qui ont été établies à lusage des capitaux, quand la circulation des valeurs a pu s’opérer facilement. Le travail deviendra, alors, un objet de trafic régulier ; il sera coté selon l’offre et la demande, et sa valeur s’accroîtra de ce fait.

Telles sont les premières idées émises, par M. de Molipari, sur les Bourses du travail; plus tard il les reprit, et les développa, dans son ouvrage « les Bourses du travail. » |

En attendant la création d’une telle Bourse du travail, M. de Molinari proposa aux ouvriers parisiens de mettre gratuitement à leur service la publicité d’un journal, et il leur adressait un appel dans le Courrier français.

11 voulait établir, en face du bulletin de la Bourse, un bulletin du travail. L’ouvrier qui, pour toute fortune, « ne possède que ses bras et son intelligence », est aussi intéressé à savoir en quels lieux le travail obtient le salaire le plus avantageux, que le capitaliste à connaître « les marchés ou les capitaux donnent l'intérêt le plus élevé », et que le négociant à savoir « où les denrées se vendent le plus cher ». L'ouvrier, qui n’est qu'un marchand de travail, est intéressé à connaître les débouchés qui existent pour sa « denrée », et à être renseigné sur la situation des différents marchés du travail. Il proposait donc, à tous « les corps d'états de la ville de Paris », de publier gratuitement, chaque semaine, « le bulletin des engagements d'ouvriers,

avec l'indication du taux des salaires, et de l'état de l'offre

et de la demande ». Les journaux des départements publieraient le bulletin du travail de leurs localités respectives, dans les mêmes conditions qu’à Paris ; chaque semaine ces bulletins seraient rassemblés, et on publierait un bulletin général. Ainsi les ouvriers de France auraient sous les yeux le tableau de la situation du travail, dans les différentes parties du pays. Ce projet n’eût aucun succès.

En 1857, M. de Molinari, créa à Bruxelles un journal, la Bourse du travail, spécialement pour publier les offres et les demandes de travail : attaqué de tous côtés, il disparut.

M. de Molinari, dans tous ses projets, se heurta, d’une part, à la méfiance des ouvriers, qui craignaient que la trop grande publicité donnée aux cours de la main-d'œuvre n’attirât dans les grands centres un nombre considérable d'ouvriers sans travail, et, d’autre part, à l'hostilité des patrons, qui craignaient que cette publicité n'’augmenta le prix de la main-d'œuvre.

En 1848, M. Ducoux, préfet de police, adressa, au conseil municipal de Paris, un projet complet de création de « Bourse du travail », accompagné de devis et de plans. Son projet n'ayant pas abouti, en février 1851, devenu représentant du peuple, il voulut réaliser, en recourant à l'intervention de l'Etat, l’idée émise, par M. de Molinari, huit ans auparavent, et reprise par lui en 1848. Il soumit, à l'Assemblée nationale, un projet de loi tendant à cons truire une « Bourse des travailleurs », qui contiendrait des bureaux de placement pour les ouvriers, et centraliserait «tous les renseignements propres à éclairer le public sur les divers éléments du travail ». Toutes les indications « qui intéressent Le patron et l’ouvrier, le producteur et le consommateur, y seront recueillies et exposées avec

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soin », Ce projet fut rejeté, non comme inutile, mais parce qu'il s’agissait d'une institution essentiellement communale.

Ce n'est qu'en 1875, qu’une assemblée reprend, sous une forme nouvelle il est vrai, le projet de création d’une Bourse du travail. Le 24 février 1875, le conseil municipal de Paris fut saisi de deux demandes qui n’aboutirent pas.

L'une était relative « à la construction, avenue Laumière,

d’une vaste rotonde vitrée; l’autre à l’établissement, à

l'entrée de la rue de Flandre, d’une Bourse du travail, ou, au moins, d’un refuge clos et couvert, afin d’abriter les nombreux groupes d'ouvriers qui se réunissent chaque matin, pour l’embauchage des travaux du port et autres. » (1) Ce projet ne ressemblait en rien à celui de M. de Molinari.

En décembre de la même année, M. Delattre, auteur de la proposition précédente, insiste pour que ce refuge fut construit « avant la venue des grands froids d'hiver ».

Le 18 juillet 1878, M. Viollet-Le-Duc présente un projet identique quoique plus large, car il demande la construction de ces refuges sur divers points de Paris. Ce projet fut adopté, mais on ne l’exécuta jamais.

Le 23 juillet 1883, le conseil municipal décide de renvoyer à la comission spéciale, une demande de création d’une Bourse du travail. L'administration ayant proposé un devis de douze millions, la commission jugea préférable , d’attendre.

En novembre de la même année, M. Manier fait renvoyer par le conseil municipal à sacommission de la Bourse du travail, un nouveau projet de création. Le 5 décembre,

(1) Pelloutier, Histoire des Bourses du travail, p. 73.

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M. Engelhard demande trois Bourses du travail pour Paris. Le 25 juillet 1884, nouvelle proposition de M. Mesureur; deux ans plus tard la question est toujours au même point, Le 12 avril 1886, M. Piperaud propose que la caserne Lobeau soit affectée à la Bourse du travail.

Un rapport est déposé par M. Mesureur, sur le bureau du conseil municipal, le 5 novembre 1886. Cette fois l’idée devait aboutir. Le préfet de la Seine y est invité à louer ou à acheter à l’Assistance publique, l'immeuble dit de la Redoute pour y installer l’une des succursales de la Bourse du travail de Paris.

C'est un devoir, dit le rapport, pour le Conseil municipal de fournir aux travailleurs les moyens de lutter « à armes égales et légales » avec le capital. Les travailleurs pourront, dans cette Bourse, discuter des questions multiples qui intéressent leur industrie et influent sur les salaires. Ils auront pour cela des salles, « tous les moyens d’information et de correspondance, les éléments fournis par la statistique, une bibliothèque économique, industrielle et commerciale, le mouvement de La production pour chaque industrie, non seulement en France, mais dans le monde entier. » (1).

Le rôle de la Bourse du travail était bien défini, mais malgré cela, certains membres du Conseil municipal, craignant sans doute, que cette institution ne soit détournée de son but insistent sur ce point. Pour M. Champoudry « la Bourse du travail doit servir uniquement aux choses corporatives et non pour l'organisation des réunions politiques. » M. Alexis Mazet dit : « Bien des partisans de cette institution comprennent comme moi qu’elle doit servir uniquement à l'amélioration des conditions du travail et ne

(1) Pelloutier. Histoire des Bourses du travail, p. 14.

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pas constituer un foyer d’agitation politique et révolutionnaire ». ({).

Enfin le 3 février 1887 on ouvre officiellement la première Bourse du travail, qui ne devait être qu’une annexe de la grande Bourse centrale, réclamée si souvent, promise tant de fois et depuis si longtemps.

Cinq ans plus tard, le 22 mai 1892, la Bourse centrale est, à son tour, inaugurée.

La Bourse du travail de Paris fut la première créée en France ; aussitôt après sa naissance de nombreuses Bourses virent le jour en province. Mais il y a une différence impor tante entre la création des Bourses du travail à Paris et en province.

Alors qu’à Paris c’est la municipalité qui crée elle-même la Bourse, en province au contraire, dans presque tous les cas, ce sont d’abord les organisations ouvrières qui les créent, et ensuite seulement les pouvoirs publics interviennent pour les aider.

En province la création d’une Bourse du travail difière selon que les syndicats de la localité où l’on se propose de la créer sont isolés, ou bien, au contraire, sont déjà réunis et forment entre eux une fédération ou réunion locale.

Lorsque les syndicats sont isolés, leurs adhérents, sur l'initiative de l’un d’eux ou d’un des syndicats de la localité, décident de la création d’une Bourse du travail. Ils nomment une commission composée d’un représentant de chacune des corporations réunies, et la chargent de réaliser le projet.

Cette commission examine, tout d’abord, les dépenses indispensables qu’entraine cette organisation, et les ressources

sur lesquelles elle peut compter.

(4) Kritsky. L'Evolution du syndicalisme en France, p. 194.

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