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L'ACTION SYNDICALE DES BOURSES DU TRAVAIL

De même que leur œuvre économique l’action syndicale des Bourses du travail se divise en deux parties.

La première est la propagande syndicale qu'elles font auprès du paysan et du marin, ainsi que leurs efforts vers l’action coopérative et l’institution du « label ».

La seconde est une action révolutionnaire en faveur de l’antimilitarisme et de l’antipatriotisme, de la grève générale, du boycottage et du sabotage.

C’est pour cette action syndicale que la plupart des Bourses du travail réservent leurs forces et leurs moyens d'action.

Elles obtiennent parfois des résultats appréciables.

Trois points vont particulièrement retenir notre attention. Ce sont la propagande auprès du paysan ; la propagande faite chez le marin ; l’action coopérative.

Nous réservons pour la deuxième partie de notre étude le « label », l’antimilitarisme, l’antipatriotisme, la grève générale, le boycottage et le sabotage, questions dans lesquelles l’action des Bourses du travail est liée intimement à celle de la Confédération générale du travail.

L'action syndicale des Bourses du travail s'étend sur tout ce qui touche au corporatisme et au syndicalisme. Les eflorts qu’elles font pour augmenter le nombre de leurs syndicats, leur force en effectif et en richesse, pour créer, là où il n'en existe pas encore, des associations profession-

nelles, émanent de la même idée que rien de ce qui intéresse le monde ouvrier ne peut laisser Les Bourses indifférentes.

. Les œuvres de placement, de statistique, desecours, d’enseignement, les bibliothèques, les cours professionnels qu'elles créent n’ont pour but que d'augmenter leur puissance.

Tout se rapporte à la propagande.

I est certain que si le placement n'était pas un excellent moyen de recrutement, la grande majorité des Bourses du travail, sinon toutes, abandonnerait d’un cœur léger une œuvre (la seule pour laquelle elles furent créées, d’ailleurs) qui leur semble lourde et leur demande beaucoup de temps et d'argent. |

- D'organisations qui, par leur titre et leur objet, ne devraient être qu’administratives, en dehors de toutes questions politiques et de tendances syndicales, les syndiqués ont fait des organisations de combat, de propagande syndicale, forme moderne, aspect nouveau de la lutte menée par le travail contre le capital. Afin d’activer la propagande des Bourses du travail, le congrès de Tours en 1896, (1) décida de constituer, dans chacune d'elles, un groupe d'étude des questions syndicales,

4° L'action des Bourses du travail sur le paysan. — C'est en 1896, (2) que le comité de la Fédération des

: Bourses du travail eut l’idée d'entreprendre une propagande syndicale auprès du paysan.

Le comité fédéral était plus préoccupé, à cette époque, d'augmenter la puissance des organisations fédérées que

(1) Congrès des Bourses du travail, Tours 1896, p. 131. (2) Pelloutier. Æistoire des Bourses du travail, p. 129 à 136.

d’en créer de nouvelles, aussi voulut-il prolonger dans les : ‘campagnes le mouvement syndical urbain. Ten Constatant que jusqu'alors toutes les tentatives faites : pour créer des syndicats purement ouvriers de travailleurs des champs avaient échoué, ét estimant ne pas connaître : suffisamment le milieu paysan pour découvrir les causes de : ces échecs, le comité fédéral s’adressa à quelques personnalités spécialement versées dans les questions agraires, pour savoir enfin comment il devait s'y prendre pour faire œuvre utile. Ù Les réponses lui parvinrent assez nombreuses, et, grâce à elles, le comité crut trouver la solution du problème. :

F4, Les syndicats agricoles socialistes, disaient ces réponses, ont tous disparus, à peine créés, parce que leurs fondateurs les firent à l’image des syndicats industriels. | T1 faut avant tout, tenir compte des conditions parliculières du travail agricole. Selon les régions ces conditions changent : dans les pays de grande culture elles ne sont pas les mêmes que dans ceux où les exploitations sont petites. Dans la grande culture les ouvriers (charretiers, vachers, bergers, garçons d’écurie, de basse cour, moissonneurs, arracheurs de betteraves, etc.) travaillent selon la saison de 10 à 14 heures par jour; il sont pour la plupart logés et nourris à la ferme, et le soir, le repas fini, les portes sont fermées et personne ne sort. L’après midi du dimanche est le seul moment de liberté et encore tous les ouvriers agricoles n’en profitent pas complètement. Il en est à peu près dé même dans la petite et dans la moyenne culture. Mais il y a encore la masse énorme des paysans qui, dans certaines régions, possèdent une pelite maison et quelques lopins de terre; ceux-là travaillent d’un labeur

Pere

pue qu'aucun ouvrier des villes ne voudrait faire, et qui i, cependant, leur donne à péine de quoi vivre. Les fils de ces paysans désertent les champs pour entrer comme ouvriers dans des usines, pour rester dans l’armée, ou pour chercher de petits as plutôt que de continuer le travail fatigant de leur père. |

Ces différences doivent être notées et on doit en tenir

largement compte pour la création des syndicats agricoles.

On ne doit pas se contenter d'appeler aux syndicats les

ouvriers des champs attachés à une exploitation ou tra-

vaillant pour leur propre compte; il faut encore y faire entrer les travailleurs des industries diverses qui vivent à côté des cultivateurs, pour les besoins mêmes de la culture, et qui forment une partie importante de la population rurale. Aussi les appellera-t-on : syndicats des travailleurs de la terre et des industries annexes.

Les menuisiers, les charrons, les maréchäux, les cordonniers, les maçons et même les marchands de vin, qui vivent près du paysan, de sa vie, qui ont ses habitudes et ses mœurs, seront de très utiles auxiliaires, et même leur présence y sera indispensable, car ils sont les plus intelligents et les plus faciles à convertir au socialisme.

IL ne faut pas songer à organiser des réunions “hebdomadaires des membres de ces syndicats, les réunions mensuelles seront elles-mêmes difficiles à tenir. Beaucoup

d'ouvriers agricoles craignent que leur affiliation ne soit

connue de leurs maîtres et n’entraîne leur renvoi.

I1 faut donc trouver un moyen qui leur permette de se syndiquer en échappant à ce danger.

Pour obtenir ce résultat, il suffira que les syndiqués qui ne pourront pas ou qui ne voudront pas se rendre à ces

réunions nomroent un secrétaire- délégué, absolument indé- Franck. Û | 10

pendant par la nature de sa profession, qui les consultera sur toutes les questions portées à l’ordre du jour et les représentera à la réunion syndicale. Ce système est très défectueux, mais c’est le seul praticable. Le délégué recruterait de nouvelles adhésions, et serait chargé de la propa- gande, de la distribution des brochures, journaux et corrrspondances intéressant les syndiqués.

Les syndicats seraient reliés en fédération et le comité fédéral serait composé des délégués nommés par les syndicals.

Le comité fédéral aurait son siège à la Bourse du travail de la région et entretiendrait des relations suivies avec les autres comités fédéraux.

Tel était le sens des réponses reçues par le comité fédéral des Bourses. Il se mit aussitôt à l’œuvre, en tenant compte des conseils qui lui étaient donnés, et il établit un programme général qui devait présider à la création des syndicats agricoles.

Son premier soin fut de déterminer les conditions d’admission aux syndicats. Les propriétaires de fonds ruraux dépassant 10 hectares en cultures diverses, et 1 hectare en vignes à complant, furent éliminés des adhérents possibles. La situation de ces petits propriétaires n'est pas très brillante et bien des fois ils sont plus malheureux que des fermiers ou des métayers qui sont admis dans les syndicats, mais le comité fédéral décida de les éliminer pour les punir de répudier souvent toute solidarité d'intérêts avec les petits propriétaires, et parce qu’ils n’ont pas à la lutte corporative les mêmes motifs que les ouvriers et les locataires.

Pais le comité définit l’action économique et la propa- . gande socialiste des syndicats agricoles à former. | Ils devront, naturellement, en premier lieu, se préoccuper

des conditions du travail, et s’efforcer de maintenir, s'ils. ne peuvent l’élever, le taux des salaires. Ils devront s’entremettre entre les patrons et les ouvriers en cas de conflits; s'occuper du placement de leurs membres, et faire disparaître les « louées », aussi rapidement qu’ils le pourront ; ils établiront des comités d'arbitrage, chargés de régler à l'amiable les conflits entre patrons et ouvriers qu’ils n’auront pu résoudre eux-mêmes. |

En ce qui concerne le métayage et le fermage, ils recueilleront toutes les indications possibles sur le prix des terres, leur location, le rapport entre le prix du fermage et le revenu ; ils établiront des modèles de baux, et ils fourniront à leurs adhérents tous renseignements, statistiques, etc., de nature à leur permettre de discuter de leurs intérêts avec les propriétaires. Ils exigeront des propriétaires admis dans les syndicats « qu’ils n’emploient, le cas échéant, d'autres ouvriers, journaliers et domestiques, que ‘ceux ayant adhéré à ses statuts », et ils établiront avec eux le taux des salaires à payer.

Ces syndicats encourageront et créeront des entreprises de travail en commun : transports aux marchés voisins, dans les conditions les plus pratiques et les plus économiques possibles; pacages collectifs dans les landes et prés communaux; laiteries coopératives; organisations d’équipes de batteurs ; achats collectifs d'outils, de semences et d'engrais ; ils rechercheront les acquéreurs de produits agricoles et les mettront en rapports avec leurs adhérents.

Ils représenteront leurs membres devant les tribunaux : ils soutiendront leurs procès en cas de blessures entrainant des incapacités de travail ; ils se chargeront de faire exécuter les jugements rendus en leur faveur; ils feront des

avances d'argent à ceux de leurs membres qui ne pourront

1 + attendre l'exécution des jugements; ils s’efforceront de faire augmenter les biens communaux. <

Pour aider au développement moral de leurs membres,

les syndicats agricoles créeront des bibliothèques, organiseront des conférencés périodiques dans lesquelles les orateurs exposeront aux paysans les avantages du syndicat au point de vue de l’amélioration immédiate du sort des travailleurs ; on leur démontrera que lés améliorations obtenues ne peuvent être que temporaires, et que pour arriver à une amélioration définitive et complète il faut supprimer ‘la propriété individuelle ; on leur fera comprendre que le nombre de ceux qui possèdent moins que le nécessaire augmente de plus en plus à mesure que la richesse générale devient plus considérable ; on leur vantera les avantages de l’association et du travail en commun à l’aide d'instruments mécaniques.

Dans un préambule, annexé aux statuts-types des syndicats agricoles, le comité fédéral (1), recherchant pourquoi le revenu de la terre diminue constamment, insiste sur le: but communiste de ces syndicats.

La dépréciation permanente des produits, à laquelle condamne la concurrence, diminuant, d’année en année, le taux du revenu par hectare, la situation financière du cultivateur ne pourrait se maintenir que par l'extension, constamment proportionnelle, de ses propriétés. Mais pour cela il faut des capitaux, et seul le cultivateur en possédant pourra-se maintenir dans une siluation favorable. Ceux qui ne peuvent, faute de capitaux, augmenter leur exploitation, sont de ce fait voués à la ruine. Le nombre des petites propriétés diminue ainsi, car elles sont achetées par les grands.

(1) Pelloutier, Histoire des Bourses du travail, p. 202 et 203.

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SRE FAR

propriétaires. Les pelits cultivateurs ne peuvent conjurer leur perte, car lorsque, grâce à l'association qu'ils auront formée entre eux, ils deviendront un danger pour les grands, ces derniers s’entendront pour écraser cette coalition, comme cela se produit en Allemagne et en Belgique. Les entreprises les moins pourvues d'argent périront dans cette lutte, et les efforts conseillés par le comité fédéral serviront seulement à montrer, expérimentalement, les avantages que comporte le travail en commun, et à faire perdre aux travailleurs des campagnes « l'amour aveugle et désormais sans objet de la propriété parcellaire ».

Afin d'atteindre leur but, les Bourses du travail forment des propagandistes spéciaux, connaissant le paysan et sa vie, qu’elles mettent en rapport, non pas directement avec le cultivateur, qui par sa méfiance naturelle se tiendrait sur ses gardes et s’écarterait des syndicats, mais avec les ouvriers des professions annexes à celle de l’agriculture, qui vivant aux village, ont la confiance du paysan.

Le comité fédéral est persuadé qu'avec de la patience et de la méthode, les Bourses du travail arriveront à convaincre le paysan et à l’amener au syndicat.

Le programme que nous venons de résumer était à peine ‘élaboré que certaines Bourses du travail se mettaient à l’œuvre. Pour quelques unes les résultats ne se firent pas attendre et les Bourses de Narbonne, de Carcassonne, de Montpellier, de Nimes et de Nantes organisèrent des syndicats de cultivateurs et de vignerons.

Le congrès des Bourses du travail de Paris en 1900, (1) insista sur la nécessité de cette propagande, et invita les organisations fédérées à créer des syndicats agricoles sur

(1) Congrès des Bourses du travail, Paris 1900, p. 125 à 130.

des bases purement économiques et « sans préoccupation de sauvegarder la petite propriété ».

L'Union des syndicats du département de la Seine proposa d'utiliser les jeunes soldats, les réservistes et les territoriaux pendant leur passage à la caserne pour endoctriner leurs camarades des champs.

Ces efforts faits par les Bourses du travail et par toutes les organisations syndicales ouvrières, pour déterminer les paysans à adopter leurs conceptions, tiennent à la nécessité qu'il y a pour elles, si elles ne veulent pas voir avorter toute tentative de révolution sociale, à avoir une alliée dans la population rurale. Les militants syndicalistes l’ont fort bien compris. (1)

Les organisations patronales cherchent à retenir le paysan et à en faire l’armée anti-socialiste. Ces syndicats agricoles forment une véritable puissance, ils englobent tout : gros propriétaires, fermiers, métayers ; la lutte est rude pour les syndicats ouvriers. Ce n’est pas pour faire nombre, ni pour vaincre un obstacle réputé difficile à franchir, qu’ils cherchent à faire entrer dans leurs rangs les ouvriers des campagne ; c’est parce que cette nécessité s'impose pour le syndicalisme révolutionnaire.

. La révolution se fera, si elle a lieu, dans les villes et

non dans la campagne, mais si celle-ci y est opposée c’est la défaite certaine des révolutionnaires. Vaincre la résistance du paysan est une condition indispensable du succès, car il faudra que le peuple mange à sa faim pendant la révolution,

et pour cela il faut que la campagne produise toujours et

(1) Congrès de la Conf. gén. du trav., Montpellier 1902, p. 204% à 210. — Voix du Peuple du 27 décembre 1908 et du 1% mars 1909 : « II faut convaincre le paysan », par « un instiuteur syndiqué ».

qu'elle écoule ses produits. Si la campagne est hostile à l'insurrection, si les paysans refusent de cultiver pour les révolutionnaires, s'ils cachent leurs produits et n’approvisionnent pas les centres insurrectionnels, c’est la débâcle, l’anéantissement complet de la révolution.

Aussi pour arriver à ce résultat faut-il inonder les campagnes de brochures et de journaux syndicalistes. Il faut « utiliser la haine sourde et profonde qu'a vouée le paysan à tous ceux, agents du fisc ou propriétaires, qui, chaque année, prélèvent la dime sur son travail ». 11 faut faire « lever ce grain de révolte » et transfomer cette haine dissimulée en une manifestation grandiose et organisée de révolte! »

Malgré les efforts qu'ont fait certaines Bourses du travail, les résultats obtenus à ce jour sont loin de répondre aux espérances des syndicalistes. Les paysans sont, et seront encore longtemps, profondément altachés à l’ordre écono- - mique actuel. Le petit propriétaire, le journalier qui possède une maisonnette branlante et un lopin de terre qui ne lui perraet pas de vivre sans travailler en journée, sont des propriétaires d'autant plus attachés à leur propriété qu’elle est de moindre importance. Espérer leur faire comprendre que, pour un avenir meilleur, ils doivent abandonner le peu qu'ils ont est une erreur singulière et que peut seule expliquer une méconnäissance absolue de la psychologie du paysan. Malgré leurs efforts c’est à grand peine que les Bourses du travail et les organisations syndicales ont pu grouper 9.320 ouvriers agricoles dans la Confédération générale du travail. Ce chiffre ridieulement faible, résultat de plus de douze années de propagande, démontrevietorieusement le peu de succès qu’obtiennent les théories syndica-

listes révolutionnaires dans les campagnes.

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Le paysan n’aime ni les beaux parleurs, ni les promesses fallacieuses ; il est pratique et les idées ne l'intéressent pas, le seul sentiment qu’il éprouve à leur égard est une défiance - que les syndicalistes ne déracineront jamais, et contre laquelle se no oE tous leurs efforts.

Tableau des Fédérations He Travailleurs de la terre, adhérentes à la Confédération générale du travail.

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3 ; , Effectifs Effectifs Effectifs

t Fédérations au 31 mai 1904 | au 31 mai 1906 | au 30 juin 1908

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