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LE RÔLE DES BOURSES DU TRAVAIL DANS LA SOCIÉTÉ FUTURE

L'œuvre que nous venons d'étudier est considérée par les Bourses du travail comme secondaire ; leur existence ne leur semble intéressante qu’en vue du rôle qu’elles se sont assignées, de leur propre autorité, dans une société future ; c’est vers cet état nouveau que tendent tous leurs efforts. |

Se sentant de remarquables « facultés d'adaptation à un ordre social supérieur », elles ont «l'ambition de constituer, dans l’état bourgeois, un véritable état socialiste (écortomique et anarchique), d'éliminer progressivement les formes d’association, de production et de consommation capitalistes par des formes correspondantes communistes » (1) ; aussi cherchent-elles, dès à présent, à définir leurs attributions lointaines. :

En 1896 elles se posèrent ce problème et le résolurent en se basant sur leur rôle actuel (2).

Elles ont pour mission de connaître, à tous moments, avec une très grande exactitude, le nombré des ouvriers en chômage et celui des places vacantes ; les perturbations des conditions du travail et de la vie ouvrière ; la recherche de

(1) Pelloulier. Histoire des Bourses du travail. p. 160.

(2) Pelloutier, Histoire des Bourses du travail, p. 159 à 171. — Congrès des Bourses du travail, Tours 1896. Rapports de la Bourse du travail de Nimes et du comité fédéral sur le rôle des Bourses du travail dans la société futtre, p. 104 à 115.

leurs causes et des moyens capables de les enrayer. En outre, elles doivent, par des statistiques régulières et bien faites, connaitre le taux des salaires, le coùt de l'entretien de chaque individu, le nombre des professions, celui des travailleurs employés dans chacune d’elles, la quantité des objets fabriqués, des produits extraits et récoltés, la totalité de ceux nécessaires à l'alimentation et à l'entretien de la population du pays.

Si ce but était atleint, les statistiques étant exactes, les enquêtes bien menées, les Bourses du travail auraient en main tout les éléments qui :eur seraient nécessaires pour remplir le rôle prépondérant qu’elles auraient à tenir au lendemain de la révolution sociale.

Dans la société nouvelle, les métiers seront organisés en syndicats qui ne se concurrenceront pas.

La révolution sociale a pour objectif, en effet, de supprimer la valeur d'échange, le capital qu’elle engendre, les institutions qu'elle crée. L’œuvre révolutionnaire doit libérer les hommes de toute institution qui n’a pas essentiellement pour but le développement de la production. Elle sera l’association volontaire et libre des producteurs.

Chacun des syndicats nommera un conseil qui sera le « conseil professionnel du travail »; ces syndicats seront à leur tour fédérés par métier, nationalement et internationalement. :

La propriété, d’individuelle qu’elle est, deviendra collective. La terre, les mines, les usines, les ateliers et leur outillage, les moyens de transport, les maisons, etc., tout de viendra propriété sociale.

Les Bourses du travail et les conseils professionnels du travail seront en rapports étroits et réguliers.

Les Bourses connaîtront, grâce à leurs moyens d'infor-

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mation, très exactement, les besoins de la consommation, et, par conséquent, la quantité des produits qui devront ôtre fabriqués. Elles sauront la quantité de pierre qu'il faut extraire des carrières, le nombre de quintaux de blé que doivent moudre les moulins, combien de vêtements doivent être confectionnés, combien il faut fondre de tonnes d'acier, le nombre et le genre des spectacles qu'il rene organiser pour une population déterminée.

Elles indiqueront ces besoins aux conseils professionnels de chaque corporation, et le temps dans lequel ils doivent être satisfaits. Ceux-ci emploieront les membres de leur profession à la fabrication des produits nécessaires. Sachant combien sur place on peutextraire de pierre, moudre de blé, confectionner de vêtements, fondre d’acier, organiser de spectacles, avec les éléments et Les productions indigènes, on saura combien de matériaux et de producteurs il faut demander aux associations voisines. Le travail sera ainsi divisé, et des De publics seront établis sur tout le territoire.

Si des produits font défaut dans une région, la Bourse du travail les demandera aux autres, si la main d'œuvre y est insuffisante elle s’en procurera en s'adressant aux Bourses où elle est trop nombreuse; si, au contraire, elle possède en trop grandes quantités la main d'œuvre et certains produits, elle pourra les échanger contre ce qui lui manque.

Ces échanges se feront facilement, grâce aux statistiques que possèdent les Bourses et qui leur indiquent l’état exact de la production dans leur région. Elles organiseront l'échange des produits entre les territoires doués par la nature d’une production spéciale : Le Creusot fournira la métallurgie, Limoges les porcelaines, Elbeuf les draps, le Midi,

la Bourgogne et le Bordelais les vins, et ces régions s’approvisionneront auprès des autres des produits qu’elles ne peuvent fabriquer ou récolter chez elles.

Dans cette société l’homme produira mieux et plus vite que maintenant, il sera tout prêt à perfectionner de plus en plus l'outillage, trouvant un intérêt immédiat à la marche toujours plus rapide du progrès et en mettant en valeur les richesses et les forces naturelles abandonnées jusqu'alors.

La richesse sociale s’accroitra, la consommalion sera plus considérable et la production plus intense. Le travail étant accompli par tous sera pour chacun moins long, et l'homme pourra consacrer des heures nombreuses à son développement intellectuel et satisfaire son besoin naturel d'études. Nul ne sera obligé de se priver d’aliments, de vètements, de meubles. Le luxe et l’art, « ces deux facteurs essentiels du goût et de l'intelligence », seront à la disposition de tous.

Les Bourses du travail pourront, d’après les théoriciens du syndicalisme, tenir ce rôle important dans la société qu'ils veulent faire succéder à la nôtre. C’est l'opinion de M. Sorel, (1) pour qui elles sont capables, dans presque toutes nos villes, si l’on considère n'importe lequel des genres d'activité qu’elles embrassent, de devenir facilement les administrations des « communes ouvrières » en formation et de diriger « l’œuvre d'éducation morale, administrative et technique, nécessaire pour rendre viable une société d'hommes libres. »

Elles ne veulent pas, d’ailleurs, se laisser prendre au dépourvu, et afin de parer à toute éventualité, elles doivent établir une statistique de l'outillage, qui leur permettra de

(1) Pelloutier, Histoire des Bourses du travail. Préface de M, Sorel, p. 32.

déterminer la puissance de fabrication des divers métiers, ainsi que les divers produits alimentaires de chaque région ; ainsi elles pourront au lendemain de la révolution assurer la consommation. (1) Naturellement ce projet ne fut jamais exécuté.

Il est inutile d’insister sur le caractère enfantin d’une conception aussi naïve ; la discuter serait paraitre lui attribuer une importance qu’on ne saurait lui donner. Il suflit pour en démontrer l’inanité de rappeler que les Bourses du travail ont été incapables d'établir la moindre statistique. Ne pouvant faire ce travail elles ne sont pas qualifiées pour organiser une société nouvelle, et, encore bien moins, pour en être la base. |

(1) Résolution adoplée au congrès des Bourses du travail, tenu à Alger en 1902.

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