IG
testations, et à envoyer des délégués en province. Son rôle n’est pas seulement de résister à l'exploitation capitaliste, mais encore de lutter « contre l'Eglise, l'Armée et l'Etat », et son action ne lui parait féconde qu’autant qu'il a contribué « à décroître la puissance gouvernementale, ou pour mieux dire la puissance de l'Etat » (1), le but à atteindre étant «la transformation de la société capitaliste en une société communiste ». {2).
IL s’est occupé depuis 1902 de l'agitation en faveur de la journée de 8 heures; il a préparé les manifestations du 4 mai, il a voulu établir des relations internationales, mais dans un tel esprit qu'il a subi des échecs à chaque tentative, sauf en 1909 ; il a fait une propagande antimilitariste et antipatriotique des plus actives ; il a prêté la main à des actes révolutionnaires ; il a préparé sournoisement des émeutes.
Il suffit de rapporter les titres de certaines affiches qu'il a éditées à Paris et en province pour se rendre compte de sa manière d'envisager les questions.
C'est, le 16 avril 4907, une affiche virulente contre le Gouvernement et le Parlement, intitulée «Où allons-nous?», puis quelques jours plus tard une « Protestation du bureau confédéral » au sujet de l'arrestation de MM. Marck et Yvetot, et de la révocation de M. Janvion, tous trois membres du comité confédéral. Le samedi 13 juillet 1907, « veille de l’anniversaire de la prise de la Bastille », furent organisés de « grands meetings d'indignation », ils étaient préparés par une affiche intitulée « contre les crimes légaux », l’ordre du jour de ces différents meetings portait :
(1) Congrès de la Conf. gén. du trav,, Bourges 190%, p. 117. (2) Congrès de la Conf. gén. du trav., Bourges 1904, p. 119.
« l'Arbitraire gouvernemental envers la classe ouvrière —
Les assassinats par ordre du Pouvoir — Le réveil de conscience dans l’armée », À propos de la grève sanglante de Raon-l’Etape, le comité confédéral fit paraître une affiche dont le-titre était « Encore du sang! ». A la suite des ineidents de Narbonne c’est l'affiche « Gouvernement d’assas-
Sins», qui vaut à ses principaux auteurs des poursuites
devant la Cour d’assises de la Seine. Le gouvernement et ses «€ mamelucks politiques » ayant décidé une amnistie, dans laquelle n’était pas comprise la réintégration des fonctionnaires révoqués à la suite de leur attitude syndicaliste et révolutionnaire, celle-ci fut critiquée vivement par le comité confédéral dans un factum intitulé « Amnistie de classe ». Après l'émeute de Draveil-Vigneux c’est la « réponse aux massacres » qui illustre les murs. Pour le 20 janvier. 1907, le comité confédéral avait décidé une manifestation pour l’application par les patrons de la loi du repos hebdomadaire, et cette organisation faisait appel à ses adhérents, les invitant à dévenir, pour un jour, les représentants de la loi : une affiche dont le titre était « Dans la rue » les appelait à la grande « démonstration » projetée (1). Pour des évènements et dans des buts identiques, l'action confédérale fut la même les années précédentes, et c’est dans un style des plus violents que sont conçues ces affiches, appels au désordre et à l’émeute.
* Les séances du comité confédéral sont souvent orageuses, les représentants de la tendance violente et ceux de la tendance réformisle discutent âprement.leur manière d'envisager l'action syndicale. Les rivalités de tendance sont
(1) Congrès de la Conf. gén. du trav., Marseille 1908, p. 3 à 22.
ie
encore exagérées par des rivalités de personnes, et si Les
comptes-rendus officiels de ces séances ne mentionnent pas
les, discordes et les disputes qui y naissent, il n’en est pas moins facile de s’en rendre compte, avec certitude et sans exagération, soit par certaines séances des congrès, soit encore par ce que disent certains délégués eux-mêmes. La
méfiance règne en maitresse au comité confédéral, et la-
crainte de l’espionnage est telle, que, à tout propos, un délégué se voit suspecté et devient dans l'esprit de ses camarades un « agent du gouvernement », quelqu'un de ces mystérieux « agents provocateurs », terreurs de tous les conspirateurs petits et grands, au point de leur faire sus-
pecter leurs amis les plus intimes, et leurs camarades les
plus dévoués. Le mot trahison est prononcé souvent; les accusations les plus graves planent sur tous les membres
de ces assemblées, et éclatent brusquement dès qu’une -
difficulté quelconque fait avorter un projet, ou rend une décision inapplicable. Il trahit celui des membres du comité confédéral qui se permet de dire dans une réunion syndicale que les organisations professionnelles ne sont pas prêtes pour la grève générale expropriatrice. Agent du Gouvernement le trésorier, qui, après une absence, s’apereevant qu’on a touché à sa caisse, et que des virements ont été effectués sur ses livres de comptabilité, à son insu, demande raison de ces actes dont il est lui-même responsable. On s’épie, on se défie les uns des autres, chaque acte est scruté, chaque parole interprétée, au grand dommage de certains. Aussi n’est-il pas rare de voir des fonctionnaires abandonner leur fonction, et même démissionner de l'organisation confédérale à la suite d'actes dont la mauvaise intention est indiscutable, et après avoir subi des accusations révoltantes.
tn de
La tendance de la majorité des délégués composant le’ <omité confédéral est révolutionnaire, aussi les réformistes , et les organisateurs qu'ils représentent sont-ils en butte à à toutes sortes d'attaques et de mauvais traitements, Si l'unité matérielle a.été obtenue à Montpellier, l'unité morale est loin d'exister, et cette organisation, où devrait régner la bonne entente et la liberté, n’est guère faite que de haine, et de luttes sournoises. Les statuts sont violés constamment. par le comité confédéral. Ceci s’est produit pendant longtemps à propos de la Fédération des Mineurs. Elle deman- : dait son admission à la Confédération générale du travail, on fit durer les choses longtemps, espérant ainsi arriver à grouper les organisations minières en dehors d'elle. Certains délégués jetèrent la division dans la Fédération. des Travailleurs du Livre, dont la tendance réformiste ne, leur plaisait pas, et ils excitaient l'hostilité des autres, corporations contre cette fédération ;.ils émirent à son égard des appréciations malveillantes et injustifiées. Au. début la Fédération du Livre ne s’en préoccupa pas, mais à la longue, la campagne continuant, les accusations s’accentuant, elle fit une enquête, d’où il ressortit un ensemble de faits dont la Fédération se plaignit au comité confédéral. Celui-ci fit d’abord la sourde oreille, puis, en fin de compte, décida qu’on examinerait cette question. La Fédération du Livre, pensant se trouver devant un tribunal arbitral, fut très désillusionnée lorsqu'elle vit, au contraire, le comité confédéral s’ériger en un tribunal d’inquisiteurs, . devant lequel, pendant deux longues séances, on disséqua la vie corporative de la Fédération, on s’occupa de détails, , de potins, de questions qui ne regardaient en rien ce comité. Puis il termina l'affaire par le vote de l’ordre du jour pur et simple, autorisant ainsi, invitant presque, ses:
membres à continuer leur campagne de dénigrement contre une organisation confédérée.
La partialité du comité confédéral est telle que dans des brochures et des journaux édités sous le patronage des fonclionnaires et des militants formant la majorité du comité des attaques et des insultes sont dirigées contre certains délégués, et contre des organisations réformistes (1). |
: Si des conflits éclatent entre Les deux tendances, révolu— tionnaire et réformiste, dans les séances du comité confé— déral, et même dans des réunions publiques, dans des tournées de propagande et dans les colonnes de la Voix du Peuple, des conflits éclatent aussi, moins fréquents, mais. aussi violents entre personnalités d’une même tendance. Le cas le plus typique est celui de la lutte entre un ancien * secrétaire général de la Confédération générale du travail et. un trésorier démissionnaire de la même organisation, tous deux révolutionnaires. |
Ce trésorier, en janvier 1909, devait se représenter aux : élections du comité confédéral, la durée de ses pouvoirs expirant à cette époque. De vives altercations s’élevèrent entre le secrétaire et le trésorier, au sujet de virements de comptes; la dispute s’envenima au point que le secrétaire prononça un violent réquisitoire contre le trésorier, et mit le comité confédéral en demeure de choisir entre lui et son adversaire ; celui-ci se défendit et retourna si bien les accusations contre leur auteur qu'il fut réélu trésorier. Victorieux, mais estimant sa victoire incomplète, et satisfait, sans doute, de l'échec infligé à son adversaire, il se retira. Le secrétaire, bien qu'ayant posé‘la question de confiance,
ï (1) Congrès de la Conf. gén. du trav., Bourges 1904, p. 98 à 112.
et le. comité s'étant prononcé contre lui, ne démissionna pas ; mais peu de temps après, élant à son tour soumis à la réélection, il n’osa affronter un scrutin devenu douteux, et il ne reposa pas sa candidature (1). L’incident ne fut pas terminé pour cela et à la contérence des deux sections, qui se tint à Paris en 1909, la question fut reposée et il fut décidé que le secrétaire et le trésorier devraient fournir des explications sur les accusations qu'ils avaient portés l’un contre l’autre. Le trésorier seul se rendit à cette invitation, quant au secrétaire il refusa énergiquement de rendre les comptes qu’on lui demandait.
En remplacement de M, Griffuelhes le comité de la section des fédérations désigna comme secrétaire un réformiste, M. Niel.
Pour se débarrasser d’un secrétaire dont les tendances ne leur plaisaient pas, les révolutionnaires mirent tout en œuvre pour l’obliger à démissionner. M. Niel avait accepté sa nouvelle fonction dans l'espoir de compléter l'unité matérielle, dont il était l’auteur, par l’unité morale, qu'il croyait possible ; maïs tous les membres du comité confédéral ne partageaient pas son désir. Beaucoup d’entre eux, en effet « épris de domination, ne conçoivent l’union que par l’écrasement de ceux qu’ils osent appeler leurs adversaires ou leurs ennemis ». Ses paroles de concorde furent mal accueillies, « un parti-pris cynique » et une « intolérance brutale », doublée d’ « une méchanceté préméditée », étaient la récompense de ses efforts ; il fut en butte à tout, aux injures, aux menaces, et même à des violences; un jour un groupe d'environ deux cents terrassiers vinrent
assiéger son bureau, le menaçant de mort, et l’auraient
(1) Le Temps du 21 et du 22 janvier 1999.
Loge
‘sûrement fort malmené si certains membres du bureau confédéral, sentant tout l’odieux de l’œuvre qu'ils avait préparée, ne s’étaient interposés. Après toutes ces malveillances et ces mauvais traitements, sé rendant compte de
l'impossibilité dans laquelle il était d'atteindre le but tant
désiré par lui, il profita d’une occasion pour donner sa démission de secrétaire général (1).
il fut suivi dans sa retraite par le secrétaire adjoint, :
M. Thil, qui ne voulut pas non plus rester en relation «avec des gens oublieux de-l’avenir syndicaliste et dont les
actes sont la négation même des idées qu’ils préconisent. » (2)
M. Niel avait été présenté, en particulier, par la Fédération des Mineurs, dont l'admission à la Confédération
avait fait espérer à certains un changement dans les ten-
dances de cette organisation. C’était donc un échec pour
les réformistes, et plus particulièrement pour les mineurs,
aussi décidèrent-ils, après cette expérience par trop concluante, et se rendant compile que quelque candidat qu’ils présentassent son sort serait celui de M. Niel, de s'abstenir dans l'élection du nouveau secrétaire. C’est un révolutionnaire, M. Jouhaux, délégué de la Fédération des Allumettiers (ouvrier de l'Etat) qui fut élu, sans concurrent, par 35 voix ; les réformistes, ainsi qu'ils l’avaient annoncé, se sont abstenus. Re M. Lajarrige, conseiller municipal de Paris, secrétaire général du Syndicat des Employés du gaz, a qualifié un jour les délégués de la Confédération générale du travail investis d'un emploi spécial de « fonctionnaires ». Le mot est juste et leur restera. Il est difficile de mieux préciser le caractère
(1) Le Temps du 28 mai 1909. Lettre de démission de M. Niel. (2) Le Petit Temps du 28 mai 1909. Lettre de démission de M. Thil.
et le rôle de ces délégués, qui n ‘ont + d'ouvrier que le
nom, et qui, embusqués dans leurs"fonctions, ne cherchent qu'à faire marcher au gré de leurs fantaisies les ouvriers
Véritables. Ils sont dans ce gouvernement révolutionnaire,
dans cet Etat dans l'Etat, comme certains de ces mauvais
serviteurs qui, hargneux, estiment que la fonction n'a été créée que pour eux, et pour satisfaire à leurs goûts de commandement. Ambitieux, intéressés, soupçonneux et jaloux, ils cherchent à arriver sur le dos de leurs camarades, et les conspirations de palais se trament sans relâche à la Confération générale du travail. Ainsi que s’en plaignait un délégué au congrès d'Amiens, s’ils n’ont pas assez de temps : pour remplir leurs fonctions, ils en ont toujours « pour se : faire interviewer par la presse capitaliste et poser devant l'objectif des photographes », et pour se faire ainsi « de la réclame dans la presse bourgeoise ».(1)
Le comité confédéral ne perd pas une seule occasion de faire parler de lui, de rappeler l'existence de la Confédération générale du travail, de faire de la propagande.
Dès qu’une grève de quelque importance éclate, le comité ÿ délègue un de ses membres, chargé d'y représenter officiellement la Confédération et d'aider les grévistes de ses conseils et de sa parole. Lorsque la grève est sur le point de se terminer par suite de l'abattement des chômeurs, le délégué sait ranimer leur courage, et faire reprendre le feu qui paraissait un moment s'éteindre. Si la grève traine en longueur, si les chômeurs sont calmes, il sait, par d’habiles paroles, les pousser aux violences, sans s’y mêlerlui-même, et leur faire commettre des actes irréparables, qui feront durer la grève encore de longues semaines, des mois
‘peut-être.
(1) Congrès de la Conf. gén. du trav., Amiens 1906, p. 102.
— Bä—
Le comité envoie aussi des délégués aux congrès corporatifs, lorsque les organisations en manifestent le désir; cela se produit dans presque tous les congrès d'organisations adhérentes à la Confédération.
Ce sont, en général, les plus violents, les révolutionnaires, qui se trouvent désignés pour aller porter la bonne parole.
Lorsque les délégués sont demandés spécialement par
les organisations qu’ils vont visiter, ce sont ces organisations elles-mêmes qui paient leurs frais de voyage et de séjour. Lorsque, au contraire, le comité confédéral décide une tournée de propagande, ou l’envoi de délégués sur un champ de grèves, les frais de voyage et de séjour sont pris dans la caisse de la propagande de la Confédération générale du travail. Les frais sont calculés à raison de 8 francs par jour, sans qu'il entre dans celte somme les dépenses de chemins de fer.
L’attitude et la fonction d’un délégué ne sont pas les mêmes lorsqu'il est envoyé dans un congrès ou dans une grève. |
Délégué à un congrès, il devient la personnification de la Confédération générale du travail; il occupe durant les séances une place spéciale, soit à la tribune, ‘près du bureau, soit au premier rang des délégués. IEassiste sans y prendre part aux débats,et ne donne son opinion que lorsque lecongrès l’en sollicite. IL a pour mission de surveiller les travaux du congrès, et d'empêcher le vote des résolutions contraires à la « légalité » imposée par la Confédération générale du travail. « C’est le Missi dominici papal aux assemblées résionales d’évêques. » (1)
Le rôle du délégué dans une grève est beaucoup. plus
(t): Beclereq et Girod de Fleaux. Ces Messieurs de la C. G. T.
étendu. Dès qu'il descend du train son rêle commence. Accompagné, en cortège, par les grévistés, il est conduit de la gare à la salle de réunion, où il doit prononcer immédiatement un premier discours « pour prendre contact ».
Puis il rend visite aux autorités locales, $i avant son arrivée des arrestations ont eu lieu, et réclame impérative ment l’élargissement des prisonniers, au nom du « prolétariat organisé ». Il apporte aux grévistes les sympathies de la Confédération générale du travail, et l’ « assurance de la solidarité ouvrière». Puis il se fait déléguer, avec quelques fortes têtes, pour aller tenter auprès des patrons une dernière démarche « conciliatrice ». Là il parle haut, lance des menaces, injurie, jusqu’à ce que le patron excédé, le mette à la porte, disant qu’il ne veut discuter qu'avec ses ouvriers, ou avec des délégués pris parmi eux,et non avec un individu quelconque, étranger à la région, ne connaissant pas le premier mot du conflit qui se déroule, et n'ayant aucune qualité pour représenter les grévistes. Cette prétention constitue naturellement une injure faite au « prolétariat organisé » en général et aux grévistes en particulier, et il devient dès lors nécessaire de mener la grève à « outrance ». Le délégué est arrivé à son but, qui était de brouiiler les cartes à tel point qu'ancune entente ne puisse plus se faire. Il n’y a, dès lors, plus qu’à se livrer à des manifestations, à former des cortèges dans la rue, à chanter l'Internationale en brandissant le drapeau rouge, à briser les vitres des «bourgeois » à lancer des pierres à la police, à injurier l’armée. Tout ceci se fait avec méthode, et les violences sont dosées adroitement par le délégué, qui connaît la mentalité des grévistes qu'il a devant lui: selon leur tempérament on arrive plus ou moins vite à la veille de l’émeute. De nouveiles troupes
sont-elles envoyées sur les lieux, leur présence est une
-Cprovocation ». Tout est prêt pour le « grand jour » et le délégué ne voulant, à aucun prix, être rendu responsable des actes qui vont se commettre et qu'il a su préparer, a par hasard à faire dans une localité voisine, ou reste simplement dans son hôtel, au moment où les grévistes, exaspérés par les paroles troublantes du gréviculteur, deviennent des émeutiers ; etalors ce sont les collisions avec la troupe, comme à Fourmies, à Raon l’Etape, à Longwy, etc.; ce sont les barricades, comme à Villeneuve-Saint-Georges ; les incendies comme à Armentières, à Nouvilly ; le sac des usines, comme à Mazamet; les tentatives de meurtre, comme à Méry; les émeutes, en un mot, comme partout où un délégué officiel ou officieux de la Confédération générale du travail est passé, et a jeté la semence de haine qui germe si rapidement. Mais jamais cet orateur n'assiste en personne à ces « journées » qui s’achèvent souvent dans le sang. Audacieux en paroles, il ne participe pas aux actes; aussi de tous les agitateurs parisiens délégués aux grèves, très rares sont ceux qui assistèrent aux tentatives de débauchage, aux collisions sanglantes avec la troupe.
Seule la journée de Villeneuve-Saint-Georges est une exception à cette règle générale, ce qui pourrait peut être ètre considéré comme un indice que dans l’esprit du comité confédéral cette journée ne devrait comporter qu’une manifestation et non une émeute ; mais les troupes révolutionnaires furent indisciplinées, et leurs chefs, une demi heure avant la fusillade, rentrèrent précipitamment à Paris, qui en automobile, qui par le train. Seuls, deux d’entre eux, les plus jeunes, restèrent, et l’un d'eux fut grièvement blessé. Cette exception est trop caractéristique pour n'être pas citée.
Jamais, d’ailleurs, ces gréviculleurs ne veulent encourir
les responsabilités qu'entrainé leur action. Lorsque la jusice leur demande des comptes, ils arguent de leur absence : lors de l’accomplissement des délits, pensant prouver leur innocence par leur abstention des faits matériels ; et lorsqu’on leur reproche leurs discours virulents, cause des Incidents qui se sont produits, ils nient avec hauteur les violences de langage, mettant sur le compte de faux rapports de policiers les paroles pour lesquelles on les poursuit.
Malgré ces défenses et ces négations il arrive souvent que le délégué soit poursuivi et condamné, et chaque fois que des meneurs passèrent en correctionnelle ou aux assises, sauf dans le cas d’antimilitarisme, ce fut toujours à la suite de campagnes menées par eux en province,
4° La Confédération générale du travail et les partis pohtiques.— Les statuts de la Confédération générale du travail lui interdisent de faire de la politique. Elle groupe les travailleurs « en dehors de toute école politique », et «nul ne peut se servir de son titre de confédéré ou d'une fonction de la confédération dans un acte électoral politique quelconque. » (1) L'article 22 rappelle cette interdiction en réglant les attributions du comité confédéral.
Cette interdiction de faire de la politique dans les organisations syndicales date d'avant la constitution de la Confédération. En effet, dès la création de la.Fédération des Bourses du travail les syndicalistes rompirent avec les politiciens, d’où une hostilité qui devait amener à Nantes la scission entre ces deux éléments.
Les politiciens ayant fait tous leurs efforts, pendant de longues années, pour utiliser les organisations syndicales
comme comités électoraux, furent accusés par les syndica-
(1) Article premier des statuts de la Confédéralion générale du
travail.
ET
listes d'avoir leurré et berné l’ouvrier par des promesses toujours plus catégoriques et jamais réalisées ; aussi fut-il décidé que les syndicats ne s'occuperaient plus que dés questions corporatives et économiques, et excluraient de leurs discussions et de leurs programmes les questions politiques, bonnes tout au plus à les diviser et à engendrer des querelles.
Aussi, tant dans les statuts de la Confédération générale du travail que dans ceux de la Fédération des Bourses, futil déclaré expressément que ces deux organisations resleraient en dehors de toute école politique, laissant leurs membres libres d’agir individuellement comme il leur convenait.
Les anarchistes surent tirer de cette méfiance tout le parti possible. Ils pénétrèrent nombreux dans les syndicats, après les avoir dédaignés, n'en pouvant tirer profit aussi longtemps que les politiciens y étaient les maîtres, et sous le prétexte de ne pas faire de politique socialiste, radicale ou
autre, ils y firent de la politique anarchiste. C'était changer l'étiquette d’une marchandise toujours la même. La Confédération ne s'affilia à aucun parti politique parce qu’elle en formait un : le parti révolutionnaire.
Malgré les statuts souvent l’on se posa la question de l'alliance de la Confédération avec un parti politique. Au congrès corporatif d'Amiens, en 1906, (1) elle fut abordée très franchement par M. Renard, délégué de la Fédération du Textile.
Il désirait qu’on prit dans la politique ce qu’il y a de bon et d’utile, et qu’un rapprochement et des relations soient établis entre le comité confédéral et le comité national du
(1) Congrès de la Conf. gén. du trav., Amiens 1906, p. 134 à 171.
Me nor
-parti socialiste, tout au moins dans certains cas, par. exem- ple pour mener la campagne en faveur des huit heures, pour obtenir l'extension du droit syndical aux fonctionnaires, pour l'interdiction du travail de nuit pour les tra- . Vailleurs des deux sexes, etc. Dans tous ces cas, l’action syndicale pourrait s'unir avec profit à l’action politique, et cela ne donnerait que d'excellents résultats. Dans le nord de la France les syndicats sont nombreux et ont beaucoup d’adhérents, ils s'occupent de politique socialiste; ils ont pour eux beaucoup de conseillers municipaux, et huit députés. Le comité fédéral devrait s'entendre toutes les fois que les circonstances l’exigent, par des délégations intermitlentes ou permanentes avec le conseil national du parti socialiste. C'est le seul moyen de faire triompher les principales réformes ouvrières. S'il y a des traitres dans le parti -socialiste n’y en a-t-il pas aussi dans le parti révolutionnaire ? On ne peut pas être plus sûr des hommes dans le mouvement syndical que dans le mouvement politique ; «ce "est pas parce que mon fusil peut péter par la culasse que je ne dois pas m’en servir, car quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent il partira dans la direction de l’ennemi. » Rien ne pourrait résister à la Confédération générale du travail unie au Parti socialiste. D'ailleurs, ceux qui s’opposent à cette entente sont les libertaires, or il n'y a pas si longlemps qu'ils sont syndiqués, et ils proclamaient récemment encore qu’il « leur suffirait de poignards, de faulx, de piques, de révolvers et de flingols pour watriner toute la clique des exploiteurs et des sergots, » et le Pére Peinard cognait de son tire-pied « sur les prolos assez poires pour s’avachir dans les syndicats. » :
Cette opinion fut mal accueillie par le congrès, les libertaires la combattirent. M. Bousquet, de l’alimentation, Franck. 19
prétendit que le syndicat « ne doit pas rester dans la léga- : lité » car il est «une œuvre de destruction capitaliste ». Si on faisait de la politique dans les syndicats, seuls les militants y resteraient.
Pour M. Merrheim le syndicat est un groupement de lutte intégrale, révolutionnaire, qui a pour mission de briser la légalité. Il n’y a que deux classes de citoyens : celle des exploités et celles des exploiteurs ; entre elles, il reste toujours l'Etat, qui avec des baïonnettes, empêche la classe ouvrière d'obtenir satisfaction. Dans ces conditions on ne doit pas faire de la politique.
Les révolutionnaires ne furent pas seuls à combattre la proposition de M. Renard, les réformistes les aidèrent,
M. Niel estime qu’il y a unité de vue sur le terrain économique, alors qu’il n'en est pas de même sur celui de la politique. Le syndicalisme groupe tous les ouvriers, catholiques, radicaux, socialistes, et défend leurs intérêts identiques ; la politique, elle, les divise. Si on en faisait dans les syndicats, à la moindre alerte, les syndiqués les quitteraient et préléreraient leurs opinions politiques à leurs opinions syndicales. Si la Confédération faisait de la politique, les anarchistes, qui y sont nombreux, l’abandonneraient ; il y a guerre entre les syndicalistes et les politiciens, mais il faut avouer que ce sont les anarchistes qui entretiennent cette lutte en insultant les élus politiques, « après s'être servis d’eux pour obtenir des subventions ou des faveurs pour eux ou léurs amis ».
M. Keufer estime qu’une entente, permanente ou temporaire, entre la Confédération générale du travail etle Parti socialiste est impossible ; elle n’est même pas nécessaire, puisque les membres du Parti socialiste ont l'obligation, en raison des principes qu’ils professent, d'être les défenseurs