CHAPITRE III
L'ancien régime. — L'esclavage et le servage.
Raison d'être de l'esclavage. — Qu'il a été un contrepoids au pouvoir inégal du capital dans l'opération de la loi de l'offre et de la demande. — Qu'il a intéressé les capitalistes à la conservation et à la reproduction utile des travailleurs. — Qu'on peut le considérer, en conséquence, comme une forme primitive et grossière mais nécessaire de l'assurance. — Le servage. Les charges qu'il imposait et les services qu'il rendait aux travailleurs. — Comment la coutume protégeait le serf. —L'esclavage des nègres. — Le servage en Russie. — Résultats de leur abolition.
Quand une institution a cessé d'avoir sa raison d'être, quand elle a survécu à l'état de choses qui l'avait rendue nécessaire et qu'elle est devenue un obstacle après avoir été un secours ou une défense, ceux qui l'observent dans cette seconde période de son existence sont naturellement portés à croire qu'elle a toujours été un instrument d'oppression ou d'exploitation et que l'explication de son existence est tout entière dans l'état de barbarie, d'ignorance et d'immoralité où croupissaient les anciennes sociétés. C'est ainsi qu'au xvni e siècle les philosophes et les philanthropes, plus ou moins socialistes, envisagaient l'esclavage, le servage et le régime des corporations. C'est ainsi que de nos jours leurs successeurs jettent sur la guerre un anathème justifié et
opportun sans doute mais qui a le défaut d'être rétrospectif. Cependant, pour ne parler que de la servitude sous ses différentes formes, il suffirait d'un peu de réflexion pour se convaincre qu'une institution qui a occupé une si grande place dans la vie de l'humanité n'a pu naître et subsister pendant une longue suite de siècles sans répondre à une nécessité. On sait que les plus beaux esprits et les âmes les plus nobles de l'antiquité, les Socrate, les Aristote, les Platon, les Épictète, les Marc-Aurèle, considéraient l'esclavage comme légitime, et, chose plus significative, que les esclaves eux-mêmes se soumettaient paisiblement à leur destinée. L'histoire ne mentionne qu'un petit nombre d'insurrections d'esclaves, tandis qu'elle enregistre d'innombrables séditions des classes plus ou moins libres. Des hommes libres ont même beaucoup plus fréquemment accepté volontairement l'esclavage ou le servage que les esclaves n'ont demandé à être affranchis i ! Gomment s'expliquer ce phénomène si l'esclavage ne devait son existence qu'à un monstrueux abus de la force? En aucun temps, la force seule n'aurait point suffi à généraliser et à maintenir une institution contraire aux instincts les plus vivaces de la nature humaine si la classe qui y était assujettie et qui formait la majorité dans les sociétés de l'antiquité, l'avait trouvée insup-
i Appendice. Note D.