L ANCIEN REGIME. L ESCLAVAGE ET LE SERVAGE
portable. Ce qui explique son extension et sa longue existence, c'est qu'elle constituait un progrès sur la condition antérieure des classes asservies. A une époque où le défaut de sécurité et de moyens de communication renfermait dans des limites étroites et isolait les marchés de la production et du travail, où l'imperfection de l'outillage de l'industrie, en réduisant le produit net au minimum, ne laissait qu'une faible marge à l'épargne, où la rareté des capitaux faisait monter l'intérêt à un taux exorbitant, où, en même temps, les classes inférieures étaient, plus encore qu'elles ne le sont aujourd'hui, incapables de gouverner utilement leur vie, d'imposer un frein à leurs appétits et de pratiquer la prévoyance, elles n'auraient pas manqué d'être victimes du jeu de l'offre et de la demande, si le pouvoir inégal du capital était demeuré sans contrepoids. Ce contrepoids, c'est l'esclavage qui l'a créé, en intéressant le capital à la conservation du travail.
La classe qui par la supériorité de sa force, de son intelligence, de sa prévoyance et de ses autres qualités morales, avait acquis et accumulé les instruments et les matériaux de la production, tenait à sa discrétion la multitude instinctive et imprévoyante. Cette classe capitaliste aurait-elle eu assez de modération pour ne point abuser de sa situation, en élevant audessus du maximum que comporte la conservation des forces humaines la durée du travail de cette mul-
titude et en abaissant sa rétribution au-dessous du minimum? L'esclavage, quelles qu'aient été d'ailleurs ses origines, prévint cet abus ou y remédia. A l'avidité de l'employeur de travail, maître de dicter ses conditions au travailleur dans cet état économique des choses, il opposa le contrepoids de son intérêt. Les esclaves étaient, sans doute, considérés comme un simple bétail, on ne leur reconnaissait aucun droit, pas plus qu'aux bœufs et aux moutons, on pouvait les vendre ou môme les tuer, et les lois édictées dans les derniers temps de l'empire romain pour les protéger contre la brutalité de leurs maîtres avaient un caractère purementphilanthropique, comme nos lois protectrices des animaux. Mais s'ils étaient réduits à la condition d'un bétail, ils jouissaient du moins des avantages attachés à cette condition. Leur subsistance était assurée, et leurs propriétaires étaient intéressés à ne point leur imposer un fardeau de travail dépassantleurs forces. Ils réglaient leur reproduction, surveillaient l'élève des enfants et ne les assujettissaient au travail qu'à l'âge et dans la mesure où ils pouvaient s'y livrer sans que la croissance de leurs forces et, par conséquent, leur valeur future, s'en trouvât diminuée. Les propriétaires faisaient même des avances à ceux qui montraient une intelligence au-dessus du commun et des aptitudes spéciales, en vue d'augmenter le profit de leur exploitation i . A ces
i Appendice. Note E.