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CHAPITRE XI

Les « trade's unions » et les syndicats. État actuel de la guerre du capital et du travail.

Origine et raison d'être des trade's unions et des syndicats ouvriers.

— Leur état actuel. — La lutte du capital et du travail en Angleterre et aux États-Unis. — La grève de Ho m es te ad. — Pourquoi la lutte n'a pas pris les mêmes proportions sur le continent européen.

— Frais et dommages directs et indirects causés par les coalitions et les grèves. — Que la victoire du travail et celle du capital auraient des conséquences également nuisibles. — Gomment se pose le problème à résoudre pour établir la paix entre ces deux facteurs nécessaires de la production.

Lorsque les ouvriers eurent reconnu, par une cruelle expérience, qu'en traitant individuellement avec les entrepreneurs d'industrie, ils se trouvaient dans un état d'infériorité qui les condamnait le plus souvent à subir les conditions léonines de l'acheteur de travail, ils eurent recours, comme nous venons de le voir, à ces associations temporaires que l'on a désignées sous le nom de coalitions. Les coalisés fixaient en commun le taux et les conditions de leur offre, et si l'entrepreneur refusait de les accepter, ils lui refusaient leur travail, ils se mettaient en grève. Mais leurs ressources étant communément insuffisantes pour leur permettre de se passer de salaire aussi longtemps que l'entrepreneur pouvait se passer

de travail, ils avaient presque toujours le dessous dans cette lutte. Les ouvriers comprirent alors que leurs chances de succès dépendaient de la quotité de leurs ressources, ils sentirent la nécessité de consolider leurs associations en leur donnant une organisation permanente, et de constituer un fonds des grèves au moyen de cotisations régulières. Telle fut l'origine des tradës unions anglaises et des sociétés de résistance ou des syndicats ouvriers du continent. Mais ces associations, comme les coalitions ellesmêmes, étant rigoureusement prohibées sous le régime de la protection du capital contre le travail, demeurèrent à l'état de sociétés secrètes, et ne purent arriver à leurs fins qu'en employant des procédés d'intimidation et de violence dont la tradition s'est

malheureusement conservée dans la classe ouvrière. Depuis que le régime de la protection a pris fin, les tradës unions ou les syndicats se sont rapidement multipliés, et ils ont acquis, notamment en Angleterre et aux États-Unis, une puissance considérable. En Angleterre, les revenus annuels des tradës unions dépassent 5o millions de francs ; aux États- Unis, l'association des Chevaliers du Travail a compté, un moment, près d'un million de membres ' . Les forces des belligérants devenant plus

i Voir Les Associations ouvrières en Angleterre, par M. le Comte de Paris, Le Passé et VAçenirdes Trade 's unions, par Georges Howell, Les Chevaliers du Travail, par Ernest Brelay, etc., etc.

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égales, la guerre du capital et du travail s'est étendue et aggravée. Certaines grèves se sont prolongées pendant plus de six mois et elles ont occasionné aux ouvriers des dépenses et aux entrepreneurs des pertes qui se chiffraient non plus par des milliers de francs, mais par des millions. En même temps, la tactique de cette sorte de guerre s'est perfectionnée. Les trade's unions ont eu recours à l'échelonnement successif de la grève, en vue d'augmenter leurs ressources. Ce procédé consiste à laisser en activité un certain nombre d'ateliers, dont les ouvriers, tacitement d'accord avec les grévistes, leur fournissent des subsides. A ce procédé, les entrepreneurs ont opposé celui de la fermeture générale des ateliers ou du lock out, qui, en privant de travail la masse ouvrière, coupe court aux subsides et met à la charge de la caisse d'une union l'entretien d'une population entière. Qu'ont fait alors les unions ? Elle se sont coalisées pour soutenir mutuellement leurs grèves, en généralisant ainsi la lutte. Ces procédés nouveaux n'excluent point l'emploi des anciens, c'est-à-dire du recours à la violence pour vider les ateliers et empêcher les dissidents et les non-affiliés, étrangers ou indigènes, de les remplir. Les entrepreneurs, de leur côté, font appel à la force publique pour sauvegarder leurs ateliers et garantir la liberté du travail. Enfin, lorsque le gouvernement ne leur vient point efficacement en aide, ils ont recours à des en-

treprises spéciales telles que la Pinkerton Society, aux États-Unis. La grève de Homestead offre le spécimen le plus complet de cette lutte poussée, des deux côtés, à un point extrême 1 .

Sur notre continent, la guerre du capital et du travail n'a pas pris encore les proportions qu'elle a atteintes en Angleterre et aux États-Unis. Ce n'est pas que les sentiments d'hostilité des ouvriers à l'égard des entrepreneurs et leur désir de dicter, à leur tour, les conditions du salaire, soient moins vifs; c'est tout simplement parce que leurs associations ou leurs syndicats sont moins solidement organisés que les tradës unions anglaises et américaines, et ne sont pas, à beaucoup près, aussi bien pourvus du nerf de la guerre. Toutefois, les grèves se multiplient en France, en Belgique, en Allemagne, et elles prennent de jour en jour un caractère plus aigu. Les excitations socialistes ont contribué, surtout dans ces derniers temps, à les aggraver et à les envenimer, mais sans leur fournir l'apport de ressources qui pourrait seul augmenter leurs chances de succès.

Comme toutes les guerres, celle-ci est presque également nuisible aux deux parties. On a fait le compte des dépenses et des pertes que les grèves ont causées depuis quelques années aux ouvriers et aux entrepreneurs : on est arrivé à des centaines de mil-

i Appendice. Note Q.

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