LES TRADB'S UNIONS ET LES SYNDICATS
lions 1 . En outre, elles ont occasionné, dans tous les pays où elles ont éclaté, un ralentissement de la production et un détournement de la clientèle, qui se traduisent par une perte permanente dont le montant échappe à toute évaluation.
Des esprits bienveillants ont entrepris de prévenir les grèves, et de rétablir, autant que possible, l'harmonie entre les deux facteurs indispensables de la production, en instituant des conseils de conciliation et d'arbitrage. Cet expédient a exercé, en mainte occasion, une influence salutaire, mais son efficacité est demeurée limitée ; il a créé des trêves, mais sans avoir la vertu d'établir la paix 2 .
Si Ton en jugeait par l'état actuel des esprits, cette paix serait plus éloignée que jamais. En France, par exemple, les meneurs socialistes de la classe ouvrière ont mis à profit l'extension partielle que la loi de 1884 a apportée à la liberté d'association pour pro-
1 Appendce. NoteR.
3 Les conseils de conciliation et d'arbitrage ont été établis en Angleterre, en 1860, par M. Mundella, importés et perfectionnés en Belgique par M. Julien Weiler, ingénieur des charbonnages de Mariemont et Bascoup. Ils sont intervenus efficacement. dans des cas nombreux, pour prévenir ou terminer les grèves. Sur5oo grèves qui ont éclaté en Angleterre, en 1888, 72,3 pour 100 ont été résolues par la conciliation et 3,3 pour 100 par l'arbitrage. Voir les publica" tions de M. Julien Weiler sur les Conseils de Conciliation et d'Arbitrage et les Chambres d'Explications des charbonnages de Bascoup ; V Esprit des Institutions ouvrières de Mariemont, etc. Voir aussi : La Paix des Ateliers. Institutions de nature à faciliter la Conciliation et l'Arbitrage entre Patrons et Ouvriers* par M. A. Gibon, ingénieur des arts et manufactures.
voquer la création d'un syndicat dans chaque branche de travail des principaux foyers d'industrie. La tendance de plus en plus marquée de ces syndicats c'est, d'une part, d'obliger les entrepreneurs à débattre avec eux le taux et les conditions du salaire de leurs membres ; d'une autre part, de les empêcher d'employer des ouvriers non syndiqués de la localité ou du dehors. En admettant qu'ils réussissent à atteindre ce double but, quel serait le résultat? Ce serait de leur conférer le monopole de la fourniture du travail dans chaque branche d'industrie et dans chaque localité, et de mettre les entrepreneurs-capitalistes à la merci de ce monopole.
Cependant, les socialistes qui mènent cette campagne contre le capital comprennent parfaitement qu'aussi longtemps que la liberté du travail subsistera, que les entrepreneurs conserveront le droit d'enrôler des ouvriers non syndiqués, et d'en recruter à l'étranger, au moyen d'intermédiaires libres, il leur sera impossible d'arriver à leurs fins. Mais ils comptent sur le suffrage universel pour leur venir en aide, en faisant tomber le gouvernement entre leurs mains. De môme que les gouvernements bourgeois ont protégé le capital contre le travail, pourquoi un gouvernement socialiste ne protègerait-il pas le travail contre le capital, en reconnaissant aux syndicats le droit exclusif de fournir le travail nécessaire à l'industrie, en interdisant l'emploi des ouvriers
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étrangers ou enles soumettant aune taxe dont le produit serait affecté aux caisses de retraites ouvrières, enfin en supprimant les intermédiaires libres pour conférer aux syndicats le monopole du placement? Grâce à ce système de protection, les ouvriers ne deviendraient-ils pas les maîtres d'élever a leur gré le taux du salaire, de le porter à un maximum en échange d'un minimum de travail, comme les entrepreneurs Font été, à l'époque où ce système était établi à leur profit, d'abaisser le taux du salaire à un minimum en échange d'un maximum de travail? Le résultat final ne serait-il pas, en réduisant les entrepreneurs à une portion par trop congrue, de les obliger, sous peine de ruine, à remettre leurs entreprises aux mains de l'Etat, lequel, à son tour, en confierait la gestion aux syndicats ouvriers? L'œuvre de la transformation économique serait alors accomplie. Le travail entrerait en possession du capital investi dans les mines, les manufactures et le reste, et il pourrait s'attribuer à lui seul tous les profits de l'industrie. La société capitaliste aurait vécu.
En présence de ce péril, les entrepreneurs, de leur côté, ne demeurent pas inactifs, et ils ont recours, comme leurs adversaires, aux armes empruntées à l'arsenal de la protection. Tandis que les ouvriers s'efforcent d'attribuer à leurs syndicats le monopole de la vente du travail, les entrepreneurs s'appliquent à rétablir à leur profit le monopole de l'achat. A
défaut des lois qui interdisaient les coalitions, à plus forte raison les syndicats et faisaient obstacle au déplacement des travailleurs, jusqu'à ce qu'il soit possible de les faire rétablir par quelque gouvernement dictatorial institué pour « sauver la société », ils s'entendent pour opposer les lock out aux coalitions, interdire aux ouvriers, sous peine de renvoi, de s'affilier aux unions ou aux syndicats, et refuser tout débat collectif sur le taux et les conditions du salaire, pour s'en tenir au système du débat individuel ou y revenir *. En supposant qu'ils arrivent à leurs fins, ne seront-ils pas de nouveau les maîtres de dicter ce taux et ces conditions? Ne peuvent-ils pas se passer du travail de l'ouvrier isolé plus longtemps qu'il ne
i Tant qu'on subira le droit de grève et la faculté illimitée de coalition, écrivait un journaliste très écouté des conservateurs, M. Francis Magnard, nous serons en péril.
... Personne n'aura le front de soutenir que les grèves soient un bon instrument de conciliation et que les syndicats ouvriers aient amélioré les rapports entre le travail et le capital. Elles ont irrité les patrons sans que les ouvriers en deviennent plus heureux et surtout plus sages.
Cet état de choses peut-il continuer sans que la prospérité nationale en souffre? Nous ne le croyons pas.
S'il parait aux radicaux que ces lois tyranniques, cent fois plus oppressives pour les vrais travailleurs que le patronat, sont inséparables de la République, nous ne pouvons que déplorer leur aveuglement. Car c'est précisément pour ne vouloir pas respecter les droits de la minorité que la République risque de périr, ou tout au moins d'être absorbée par une dictature quelconque. Les forces que la faiblesse ou l'ignorance des Parlements ont mises entre des mains qui ne savent pas les manier constituent un danger pour un ordre social qui a bien ses tares et ses inconvénients, mais qu'on n'a pas remplacé encore, auquel on n'offre d'ailleurs de rien substituer Cela ne peut pas durer extrêmement longtemps.
(Figaro^ du i5 novembre 189a.)