LES TRADERS UNIONS ET LES SYNDICATS
peut se passer du salaire? Dans les ateliers de la grande industrie où des centaines, parfois même des milliers d'ouvriers se trouvent rassemblés, le dommage que peut causer à l'entrepreneur individuel ou collectif le renvoi d'un seul, n'est-il pas infinitésimal en comparaison de celui que subit l'ouvrier renvoyé pour avoir réclamé une augmentation de salaire, et exclu, par une entente commune, des autres ateliers? Le capital ne pourrait-il pas, en ce cas, comme il arrivait trop souvent sous l'ancien régime de la protection, accaparer tous les profits de l'industrie en ne laissant au travail qu'un minimum de subsistance ?
Mais, dans les deux cas, soit que la victoire demeurât au travail ou au capital, dans la lutte actuellement engagée, les résultats seraient également funestes. Si les ouvriers étaient les maîtres de fixer à leur gré le taux du salaire , ils ne manqueraient pas d'abuser de leur pouvoir et de l'élever à un niveau qui ne laisserait point au capital la part nécessaire pour couvrir ses risques et le déterminer à s'engager dans la production. Ce serait, en un mot, la destruction successive du capital, c'est à-dire d'un agent non moins indispensable à la production que le travail lui-même. Si, au contraire, les entrepreneurs redevenaient pleinement les maîtres de fixer le taux du salaire, n'abuseraient-ils pas de ce pouvoir comme ils en ont abusé sous le régime de la
protection du capital contre le travail ? Ne rabaisseraient-ils pas à un niveau destructeur des forces physiques et morales de la classe ouvrière, et l'abaissement de la qualité, sinon de la quantité du travail qui en résulterait, à une époque où les progrès de l'outillage exigent, au contraire, la coopération d'un travail de plus en plus élevé en qualité, ne déterminerait-il pas la ruine de l'industrie, en admettant qu'un soulèvement général de la multitude n'eût causé auparavant la subversion de la société ? Que conclure de là, sinon que le problème à résoudre pour rétablir la paix entre le capital et le travail consiste non à conférer à l'un ou à l'autre le pouvoir de ûxer le taux et les conditions du salaire, mais à le leur enlever à tous deux. Ce problème, l'extension et la mise en communication des marchés, la substitution d'un « marché général », illimité, aux marchés limités de l'ancien régime, l'a déjà résolu pour le taux de l'intérêt et le prix d'un grand nombre de produits, en créant un taux ou un prix régulateur sur lequel les prêteurs et les emprunteurs* les vendeurs et les acheteurs ne peuvent exercer, quoi qu'ils fassent, aucune influence appréciable 2 nous allons voir pourquoi il ne l'a pas été pour le travail, et comment, par le concours de quels progrès, les uns déjà réalisés, les autres en voie de réalisation, il le sera* selon toute apparence, dans un avenir prochain.