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détenaient, à elles seules, 5,554 millions de francs, soit, en moyenne, 185 millions par famille.

(G. de Varigny. Les Coulisses de la Vie politique aux États-Unis. Revue des Deux Mondes, du 15 octobre 1892.)

6, préface. La situation inégale de l'entrepreneur et de l'ouvrier dans le débat des conditions du salaire.

Dans tous les pays de l'Europe, pour un ouvrier indépendant, il y en a vingt qui servent sous un maître ; et partout on entend par salaires du travail, ce qu'ils sont communément quand l'ouvrier et le propriétaire du capital qui lui donne de l'emploi sont deux personnes distinctes.

C'est par la convention qui se fait habituellement entre ces deux personnes, dont l'intérêt n'est nullement le même, que se détermine le taux commun des salaires. Les ouvriers désirent gagner le plus possible ; les maîtres donnent le moins qu'ils peuvent ; les premiers sont disposés à se concerter pour élever les salaires, les seconds pour les abaisser.

Il n'est pas difficile de prévoir lequel des deux partis, dans toutes les circonstances ordinaires, doit avoir l'avantage dans le débat, et imposer forcément à l'autre toutes ses conditions. Les maîtres, étant en moindre nombre, peuvent se concerter plus aisément; et de plus la loi les autorise à se concerter entre eux, ou au moins ne le leur interdit pas, tandis qu'elle l'interdit aux ouvriers. Nous n'avons point d'actes du parlement contre

les ligues qui tendent à abaisser le prix du travail ; mais nous en avons beaucoup contre celles qui tendent à le faire hausser. Dans toutes ces luttes, les maîtres sont en état de tenir ferme plus longtemps. Un propriétaire, un fermier, un maître fabricant ou marchand, pourraient, en général, sans occuper un seul ouvrier, vivre un an ou deux sur les fonds qu'ils ont amassés. Beaucoup d'ouvriers ne pourraient pas subsister sans travail une semaine, très peu un mois et à peine un seul une année entière. A la longue, il se peut que le maître ait autant besoin de l'ouvrier que celui-ci a besoin du maître ; mais le besoin du premier n'est pas si pressant.

(Adam Smith. La Richesse des Nations, liv. I er , chap. vin, Salaires du Travail.)

c, p. i 0. Influence du progrès industriel sur la qualité et la rétribution nécessaire du travail.

Le progrès industriel substitue communément à l'emploi de la force physique du travailleur celui d'une force mécanique moins coûteuse et plus puissante. Dans les industries que le progrès transforme, on voit, en conséquence, le travail humain changer successivement de nature : de purement physique à l'origine, du moins dans les fonctions inférieures, il devient de plus en plus intellectuel. Si nous examinons, par exemple, l'industrie de la locomotion à ses différentes périodes de développement, nous serons surpris de l'étendue et de la portée des transformations que le travail dont elle exige

le concours a subies sous l'influence du progrès. A l'origine, c'est l'homme lui-même qui transporte les fardeaux en mettant en œuvre sa force musculaire. 11 en est encore ainsi dans certaines parties de l'Inde, où les bras et les épaules des coolies sont les seuls véhicules en usage pour transporter les voyageurs aussi bien que les marchandises. Mais l'industrie de la locomotion vient à progresser.

L'homme dompte le cheval, l'âne, le chameau, l'éléphant, et il les assujettit à porter des fardeaux; il invente encore la charrette, la voiture et le navire. Aussitôt la nature du travail requis pour le transport des hommes et des marchandises se modifie. La force musculaire ne suffit plus, elle ne joue même plus qu'un rôle secondaire dans l'industrie des transports ; le premier rôle appartient désormais à l'adresse et à l'intelligence. Il faut plus d'adresse et d'intelligence que de force musculaire pour guider un cheval, un âne, un chameau, un éléphant, pour conduire une voiture ou une charrette, pour diriger un navire. Survient enfin un dernier progrès. La vapeur est appliquée à la locomotion. La locomotive avec ses longues files de vagons se substitue au cheval, à la charrette, à la diligence; le bateau à vapeur prend la place du navire à voiles. La fonction du travailleur dans l'industrie des transports acquiert, par suite de cette nouvelle transformation, un caractère intellectuel plus prononcé. Les employés des chemins de fer ont à déployer plus d'intelligence et moins de force physique que les voituriers, messagers, etc., qu'ils ont remplacés. Dans l'industrie

des transports par eau, l'intervention de la vapeur supprime l'outillage humain qui était employé à manœuvrer l'appareil moteur des navires, les mâts, les voiles, les cordages, etc. A cet appareil qui nécessitait encore l'application d'une certaine quantité de force musculaire, la vapeur substitue une machine dont les servants, chauffeurs ou mécaniciens, n'ont guère à faire œuvre que de leur intelligence.

En examinant donc l'industrie de la locomotion à son point de départ et à son dernier point d'arrivée, on s'aperçoit que la proportion dans laquelle elle réclame le concours de la force musculaire et de la force intellectuelle de l'homme s'est progressivement modifiée, et que la dernière a fini par s'y substituer presque entièrement à la première. On obtient le même résultat en étudiant l'action du progrès industriel sur les autres branches de la production, et Ton arrive ainsi à cette conclusion importante, que l'industrie moderne exige dans une proportion moindre que celle des premiers âges du monde l'intervention de la force musculaire de l'homme, mais qu'elle réclame, en revanche, à un bien plus haut degré, le concours de ses facultés intellectuelles et morales.

Cette modification progressive dans la nature des forces requises pour la production ne manque pas de se répercuter dans les frais de production du travail. A mesure que l'intelligence se substitue à la force musculaire dans l'industrie, on voit s'élever le niveau de la rémunération des travailleurs. Ainsi les salaires des voituriers, des cochers, des conducteurs d'omnibus sont plus

élevés que n'étaient ceux des porteurs de chaise, mais ils se trouvent à leur tour dépassés par ceux des employés de chemins de fer. De même, il y a apparence que les travailleurs employés dans la navigation à voiles sont mieux rémunérés que ne l'étaient jadis les rameurs, tandis qu'ils le sont plus mal que le personnel employé dans la navigation à vapeur. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que l'intelligence nécessaire à l'exercice d'une industrie perfectionnée exige des frais d'entretien et de renouvellement plus considérables que la force musculaire requise par une industrie encore dans l'enfance ; parce que les frais de production du travail intellectuel sont plus élevés que ceux du travail physique.

En examinant les modifications que subit la nature du travail sous l'influence du progrès industriel, on arrive, en définitive, à une conclusion qui peut être résumée ainsi.

Que le progrès industriel contribue dans toutes les branches de l'activité humaine à élever le niveau des frais de production du travail.

(Cours d'Économie politique, tome I, huitième leçon. La Part du Travail.)

d, p. 20. L'esclavage volontaire.

A Achin, tout le monde cherche à se vendre. Quelques-uns des principaux seigneurs n'ont pas moins de mille esclaves, qui sont des principaux marchands, qui ont aussi beaucoup d'esclaves spus eux; et ceux-ci beaucoup d'autres : on en hérite et on en fait trafiquer.

Dans ces Etats, les hommes libres, trop faibles contre le gouvernement, cherchent à devenir les esclaves de ceux qui tyrannisent le gouvernement.

C'est là l'origine juste et conforme à la raison de ce droit d'esclavage très doux que Ton trouve dans quelques pays; et il doit être doux, parce qu'il est fondé sur le choix libre qu'un homme, pour son utilité, se fait d'un maître; ce qui forme une convention réciproque entre les deux parties.

(Montesquieu. Esprit des Lois, liv. XV, chap. vi.)

e, p. 22. Avances d'instruction professionnelle

faites aux esclaves.

Dans l'antiquité, les propriétaires d'esclaves avançaient fréquemment à ceux qui montraient des dispositions particulières pour un art ou un métier les frais d'une instruction professionnelle destinée à cultiver et à développer leurs aptitudes et par conséquent à augmenter leur valeur. La même pratique dictée par le même motif intéressé était en usage en Russie sous le régime du servage.

«... Parfois, lisons-nous dans les Études de M. de Haxthausen, le seigneur ne se contente pas de permettre au serf de suivre sa vocation ; il lui en facilite encore les moyens, en lui fournissant les avances nécessaires à l'apprentissage d'un métier ou même en se donnant la peine de le dresser à l'exercice d'une profession libérale ». M. de Haxthausen cite, à cet égard, deux exemples qui ne manquent pas d'originalité : c'est l'histoire du

barbier de Pensa et celle de la troupe du théâtre de Nijni Novogorod.

« Etant retourné, dit-il, à l'hôtel où j'étais descendu à Pensa, je dis au maître de la maison, un Allemand, de m'envoyer un barbier. Quelques minutes après, je vois entrer un jeune homme bien mis, d'une tournure convenable et qui me rase avec une aisance toute française. C'était toutefois un paysan russe à qui le seigneur de son village avait fait apprendre le métier de Figaro, en payant, outre la nourriture, 350 roubles pour trois années d'apprentissage. Après ce temps, il l'avait mis à l'obroc. Le jeune homme s'en trouve bien. Il gagne aisément et au delà les 175 roubles qu'il doit payer en obroc, puis il s'amuse, va au théâtre et joue au dandy ni mieux ni plus mal qu'un de ses confrère du Boulevard des Italiens. »

L'histoire de la troupe d'acteurs-serfs du théâtre de Novogorod est plus singulière encore :

« Je ne pus me défendre d'une extrême surprise en apprenant à Nijni Novogorod que tout le personnel, acteurs, chanteurs et chanteuses, étaient des serfs appartenant à un seigneur. Je ne saurais dire quelle impression bizarre firent sur moi ces paroles. La prima donna, actrice choyée du public, habituée aux applaudissements et aux triomphes, était fille d'un pauvre paysan soumis à l'autorité d'un maître ; les acteurs qui avaient rempli le rôle de prince, de boyard et de héros étaient également de pauvres hères, fils de serfs attachés à la glèbe seigneuriale. Quel singulier contraste ne devaient-ils pas trouver entre ce rôle momentané et leur

situation habituelle, entre l'oubli produit par l'inspiration artistique et le sentiment de leur véritable condition ? Pour avoir le droit d'être acteurs, pour exercer le plus libre, le plus indépendant de tous les arts, ils étaient obligés de payer à leur seigneur un obroc, comme on l'exige pour un métier, d'acquitter ponctuellement une dîme prélevée sur l'intelligence.

« Voici l'histoire du théâtre de Nijni Novogorod. Il y a quelques années un seigneur célibataire fit construire dans sa terre une salle de spectacle et fit parmi ses serfs choix d'un certain nombre d'individus, propres à devenir musiciens ou acteurs. Plus tard, lorsque leur éducation fut terminée, il fit monter plusieurs opéras et finit par venir s'établir à Nijni Novogorod, où il fit aussi Jbâtir un théâtre. Au commencement il n'engageait, au moyen de cartes d'invitation, que ses amis et ses connaissances ; mais plus tard, quand l'état déplorable de sa fortune, entamée par ses grandes dépenses, l'obligea de mettre plus d'ordre dans ses affaires, il se décida à se faire payer les billets d'entrée et à devenir simplement entrepreneur ou directeur d'une troupe de comédiens. Après sa mort, il fut remplacé par un autre directeur, et actuellement, comme on me l'a assuré, c'est encore un seigneur qui se trouve à la tête de cette entreprise » .

(Études sur la Situation intérieure, la Vie nationale et les Institutions rurales de la Russie, par le baron Aug. de Haxthausen, t. I, p. 104.)

/", p. 25. Le servage volontaire.

Ce qui prouve que le servage était adapté aux conditions économiques du temps, c'est qu'il était fréquemment volontaire, et qu'il arrivait que des serfs refusassent d'être affranchis. M. Levasseur en cite un exemple dans son Histoire des Classes ouvrières en France (t. I,

« L'affranchissement, dit-il, était loin d'être complet : le vilain comme le serf, restait sous la main du seigneur. Il jouissait néanmoins d'une certaine liberté et devenait une personne civile ; ses services étaient déterminés par un contrat; il pouvait se marier, hériter, tester, vendre, acheter à son gré, c'était beaucoup. Mais, pour le paysan grossier, qui ne sentait pas encore le besoin de la liberté, ces avantages étaient quelquefois trop chèrement achetés par les impôts qu'il lui fallait payer régulièrement. Philippe III, qui avait affranchi les serfs de Pierrefonds des droits de mainmorte et de formariage, moyennant une redevance annuelle de 20 livres parisis, avait mis pour condition que ceux qui épouseraient des serves retomberaient dans le servage. Plusieurs s'empressèrent d'en épouser et présentèrent une requête au parlement pour être rétablis dans leur condition de serf, et par suite déchargés de la part de redevance qui pesait sur eux. »

Dans ses Études sur VÉtat économique de la France pendant la première partie du moyen dge, M. Ch. Larcprecht donne aussi un aperçu des causes qui faisaient

préférer la condition du serf à celle de l'homme libre.

« Le servage volontaire, dit-il, se trouve mentionné bien souvent, preuve de l'état économique relativement favorable des serfs, qui pouvait faire oublier les avantages juridiques de la liberté, preuve aussi de la situation pénible du petit propriétaire libre. On s'explique ainsi que le désir d'échapper au servage ne se soit pas manifesté trop fréquemment. Quand il était exprimé avec de bonnes raisons par des gens qui en étaient dignes, il est probable qu'il fut presque toujours accompli.

« ... Les agriculteurs non libres n'étaient pas dans une situation plus mauvaise que les autres ; souvent même l'étendue de leurs terres était égale à la vieille propriété des libres, ou du moins équivalait à sa moitié. On voit certes aussi des petites propriétés appartenant aux non-libres, mais il serait faux de se représenter leur classe comme particulièrement dépourvue de ressources, au point de vue économique. Les redevances qu'ils payaient ne pouvaient guère dépasser celles d'autres fermiers ; elles étaient surtout des prestations en nature. Il y avait des redevances qui dépendaient de la condition juridique du serf. C'était, en particulier, la capitation, mais la plupart d'entre elles n'étaient pas onéreuses.

ce Au contraire, l'avenir le plus proche faisait entrevoir des avantages économiques. L'union du serf à la glèbe commença à lui donner la perspective de jouir avec sécurité de son travail et de ses progrès agricoles ; elle le mit sur le même rang que les autres agriculteurs,

au point de vue économique; en même temps, elle devait le conduire à abandonner une culture grossière et à adopter une culture plus rationnelle et plus intensive. Les dévastations le trouvaient bien moins désarmé que ne l'était l'homme libre-, contraint de cultiver sa terre, l'épée au poing, comme le peuple hébreu avait jadis bâti son temple. Le seigneur lui procurait, autant qu'il était possible, cette sécurité. Des temps mauvais apparaissent-ils, des famines fondent-elles d'année en année sur le pays, le serf trouve souvent ses moyens d'existence en faisant appel à la miséricorde de son seigneur, tandis que l'homme libre mourait de faim. » (PP. 204 à 230.)

g, p. 26. Les avantages de l'esclavage.

Pendant notre voyage dans les anciens Etats esclavagistes de l'Union Américaine, nous avons souvent entendu soutenir que l'esclavage était plus avantageux aux esclaves qu'aux maîtres.

« On s'est fait, en Europe, me disait-on, une idée complètement fausse du régime de l'esclavage tel qu'il existait dans nos Etats du Sud. On nous a représentés comme les oppresseurs et les bourreaux des nègres, représentés à leur tour comme des modèles de toutes les vertus. Si l'on s'était donné la peine de prendre des renseignements sur l'esclavage ailleurs que dans des sermons ou dans des romans, on aurait été certainement moins prompt à nous condamner. Nous n'avons pas la prétention d'être des philanthropes, et nous obéissons,

comme la généralité des hommes, à notre intérêt. Nous considérions même, si vous voulez, nos nègres comme une espèce particulière de bétail ou d'animaux domestiques; mais est-ce qu'un propriétaire intelligent et connaissant ses intérêts maltraite son bétail? Ne s'applique-t-il pas, au contraire, à le tenir dans la meilleure condition possible ? Nos nègres nous coûtaient fort cher, — un nègre robuste valait 1,000 dollars et davantage. — Qui donc s'avise de gaîté de cœur de détruire ou d'endommager une propriété de 1,000 dollars? Non seulement nous nous gardions de les maltraiter, mais encore nous évitions de les surmener, et les tâches que nous leur imposions auraient paru légères à vos , ouvriers d'Europe. Nous mettions notre orgueil à les tenir en bon état; vous avez vu les cases qu'ils habitaient avant l'émancipation et vous avez pu les comparer à celles où ils gîtent aujourd'hui. Chaque famille avait sa case avec un jardin, et souvent une petite pièce de terre. Les nègres laborieux et économes ne manquaient pas d'en tirer un bon parti ; nourris par le propriétaire, ils vendaient les produits de leur jardin et accumulaient un capital qu'ils employaient à améliorer leur condition ou à s,e racheter. Nous leur fournissions deux costumes par an : un costume d'été et un costume d'hiver ; quelquefois même, en sus, une toilette des dimanches. Nos dames étaient perpétuellement occupées à tailler des étoffes et à distribuer de la besogne aux couturières pour vêtir ces grands enfants. Nous les obligions à tenir leurs cases en ordre et à se tenir propres. En ce temps-là, ils prenaient des bains. Etaient-ils malades,

il y avait un médecin attaché à toutes les grandes plantations et, dans les autres, la maîtresse de l'habitation s'empressait d'accourir avec sa pharmacie, en attendant l'arrivée du médecin. On contraignait les indolentes négresses à soigner leurs enfants, et l'on punissait celles qui négligeaient leurs devoirs de mère. Enfin on prenait soin des vieillards, et c'est dans la population de couleur que se rencontraient les cas les plus nombreux de longévité. Sans doute, il y avait de mauvais maîtres, mais ils étaient rares : la plupart n'appartenaient point au pays et ils ne craignaient pas d'affronter la réprobation de l'opinion publique. C'étaient des Yankees, habitués à surmener leurs ouvriers, et qui transportaient dans le Sud les habitudes de rapacité du Nord ; ou bien encore dans la Louisiane, par exemple, où il était permis aux gens de couleur de posséder des esclaves, c'étaient des mulâtres : les maîtres les plus impitoyables qui existent. En général, l'esclavage avait conservé dans le Sud un caractère patriarcal ; c'était en quelque sorte la forme primitive de l'assurance sur la vie : le nègre nous donnait son travail, nous lui assurions en échange son entretien et celui de sa famille. Ceux qui se sentaient capables d'assurer eux-mêmes leur existence amassaient un pécule et se rachetaient; mais c'était le petit nombre. La plupart d'entre eux se montraient satisfaits de leur sort, et on n'entendait dans les campagnes que le bruit de leurs chansons. On disait d'eux qu'ils étaient la joie du Sud. Ils chantent moins aujourd'hui! — Comme, après tout, c'est une bonne race dévouée et fidèle quand elle n'est point

pervertie par l'abus de la liberté ou par des suggestions malfaisantes, nous nous étions attachés à nos esclaves, et ils nous le rendaient. En voulez-vous une preuve décisive ? S'ils avaient été, comme on le suppose, les victimes d'une oppression impitoyable, n'auraient-ils pas profité de la guerre de sécession pour secouer violemment le joug ? Que s'est-il passé alors ? Tous les blancs valides étaient à l'armée ; il ne restait dans les habitations que des femmes, des enfants et des vieillards. Les nègres se sont-ils révoltés ? Ils n'y ont pas songé, quoique les excitations du dehors ne leur aient pas manqué ; jamais ils ne se sont montrés plus paisibles et plus soumis. Quand l'émancipation est venue, ils se sont enfuis comme des écoliers le jour des vacances ; mais plus tard, lorsqu'ils se sont aperçu que la liberté ne leur donnait pas le pain de chaque jour, le plus grand nombre d'entre eux sont revenus demander du travail à leurs anciens maîtres, et chaque fois qu'il leur arrive une maladie ou un événement fâcheux, chaque fois qu'ils ont besoin d'un secours ou d'un conseil, c'est à eux qu'ils s'adressent.

« Maintenant, ce serait une erreur de croire que nous regrettions l'esclavage et que nous voudrions le rétablir si nous en avions le pouvoir. Non ! si paradoxale que vous semble cette opinion, l'esclavage était aussi nuisible aux blancs qu'il était favorable aux noirs. Ce n'est pas impunément qu'une race supérieure se trouve perpétuellement en contact avec une race inférieure. Le nègre importé d'Afrique était un animal sauvage dont nous avons fait un animal domestique et parfois un

homme, en lui inculquant des habitudes régulières de travail, des besoins et des goûts plus ou moins raffinés ; mais, en vivant au milieu de ses nègres et de ses négresses encore à demi barbares, le propriétaire blanc devenait, en revanche, moins civilisé. Il prenait les défauts et les vices de ses esclaves ; le relâchement de leurs mœurs, les habitudes de promiscuité qu'ils avaient apportées d'Afrique et auxquelles ils sont en train de retourner, devenaient contagieuses : la proportion considérable des sang-mêlé en fait foi; aujourd'hui que ce contact a cessé, aujourd'hui qu'il n'y a plus entre le blanc et le nègre d'autres rapports que ceux de l'entrepreneur et de l'ouvrier, du maître et du domestique à gages, chacun vit dans sa sphère naturelle, et la barbarie nègre a cessé de déteindre sur la civilisation blanche. Il n'y a plus guère de mélange entre les deux races et il y en aura de moins en moins; si le nègre y perd, le blanc ne peut manquer d'y gagner. »

Ce langage n'était que trop confirmé par le spectacle lamentable des ruines que l'émancipation avait faites, et de la condition misérable des esclaves hâtivement émancipés.

... Les plantations ont disparu, et, à la place qu'elles occupaient, les nègres cultivent des patates douces et des watermelons (pastèques). On m'assure que les nègres, isolés de la civilisation blanche, sont en train de retourner à l'état sauvage, qu'ils sont revenus à l'adoration des fétiches et du Vaudoux. C'est peut-être un mauvais propos des blancs; mais tel que je commence à connaître Tommy — permettez-moi de dési-

gner sous ce petit nom d'amitié le neveu émancipé de feu le respectable Oncle Tom, — je l'en crois ma foi bien capable. Mes excursions aux environs de Savannah ne me le montrent pas, il faut le dire, à son avantage. Partout où j'aperçois des mauvaises herbes, je suis sûr de voir surgir une cabane de nègre, et quelle cabane ! un carré de planches noircies, avec une cheminée le plus souvent en torchis, dont l'ouverture ne dépasse pas le faîte du toit... Je visite un peu plus loin une rizière abandonnée. C'était une magnifique exploitation couvrant 500 acres. Une allée royale de vieux chênes d'un demi-mille de longueur conduit à l'habitation du planteur. Le long de cette avenue, des cases, solidement bâties en briques, couvertes avec des planchettes de cyprès et suffisamment spacieuses pour loger à l'aise une famille, servent maintenant de repaire aux insectes et aux reptiles ; à chacune de ces cases attenait un jardin où le nègre plantait du mais et des légumes qu'il avait le droit de vendre à son profit ; le temps ne lui manquait point, les tâches dans les rizières n'étaient pas lourdes, et il lui arrivait souvent d'avoir fini sa besogne avant midi. Le reste de la journée lui appartenait, aussi les plus actifs et les plus prévoyants avaient-ils accumulé un petit capital ; on s'explique ainsi qu'ils aient pu acheter des terres au lendemain de l'émancipation, et qu'ils paient l'impôt sur 3 millions de dollars de propriété assise dans l'Etat de Géorgie. Ces nègres propriétaires ne constituent toutefois qu'une faible minorité, et je n'en ai vu qu'un seul dont l'exploitation puisse rivaliser pour la bonne tenue avec celle des

émigrants allemands ses voisins. Au bout de l'avenue, une colonnade en style plus ou moins grec décore la façade d'une confortable maison entourée de larges vérandas où grimpe la vigne vierge et que surmonte un belvédère. Des bananiers étalent leurs larges feuilles, et les lagerstrœmia indica, leurs grappes de fleurs rouges au milieu des plantes parasites qui ont envahi le jardin. Auprès de l'habitation seigneuriale, un chalet élégant servait de demeure à Yoverseer; du côté opposé étaient le moulin et les écuries. Aux environs, un immense mail ombragé de chênes séculaires, servait de lieu de réunion et d'amusement à la population noire. Aujourd'hui, sur 500 acres, 25 tout au plus sont en culture, et le silence de ce lieu désolé n'est troublé que par les coups de fusil de quelques nègres se livrant à leur plaisir favori dans un pays où on ne connaît ni les permis de chasse ni les gendarmes.

... Au moins les nègres sont- ils satisfaits de cette liberté qui a été achetée au prix de tant de ruines? Comme nous demandions à un nègre qui nous servait de guide à Washington s'il était satisfait d'être libre : « Je crois que oui, nous dit-il. — Comment! vous croyez que oui ? Vous n'en n'êtes donc pas bien sûr ? — Je ne pourrais pas le jurer ». Et il nous fut impossible de tirer de lui autre chose que cette réponse laconique l t

On sait que les puissances qui viennent de se partager l'Afrique ont entrepris une croisade contre la traite,

1 Lettres sur les États-Unis et le Canada, pp. ?4 e t 261 •

en affichant hautement l'intention d'extirper l'esclavage du continent noir. Cette intention est louable car l'esclavage est une forme imparfaite et barbare de l'assurance : c'est une assurance forcée dont la prime est arbitrairement fixée par l'assureur et qu'il manque rarement de porter à un taux usuraire. Malheureusement, il y a apparence que ce beau zèle aboutira simplement au remplacement de l'esclavage privé par le monopole de l'esclavage exercé par l'Etat. Ce système a été récemment exposé par un explorateur distingué de l'Etat du Congo, M. Jérôme Becker, et il a été favorablement accueilli même par les philanthropes antiesclavagistes, sous son pseudonyme de « service obligatoire ». On repousse avec horreur l'esclavage, mais on accepte sans répugnance aucune le service obligatoire. Tant est grande la puissance des mots !

« Tous les Etats du monde, dit M. Becker, dans une lettre publiée par l'Indépendance belge, enrégimentent d'autorité, pour le service militaire, les citoyens ayant l'âge requis pour porter les armes. Et si chez nous subsiste encore le régime bâtard de la conscription, personne n'y conteste le droit absolu de priver de leur liberté, pendant un certain nombre d'années, les jeunes gens appelés à défendre la patrie en cas de danger.

« Que l'Etat du Congo assume délibérément la tutelle entière de ses sujets, et qu'en assurant le recrutement de ses forces militaires il prépare en même temps ses futures catégories de contribuables ;

a Au lieu de lever, à grands frais, hors de ses frontières, les soldats encadrés par nos officiers, qu'il les

recrute chez lui, les emploie aux travaux d'utilité publique, forcément en souffrance, faute d'argent; qu'il exige d'eux l'impôt du travail, impôt légitime en ce qu'il comporterait un enseignement national en même temps que des garanties d'ordre et de moralisation :

« Que des brigades de soldats- ouvriers puissent être mises, moyennant un salaire équitable, à la disposition des sociétés désireuses de faire de la grande culture, pour alimenter l'immense voie fluviale et le futur chemin de fer qui peuvent faire du Congo un pays de production par excellence, et vous verrez sur tous les points s'établir des plantations prospères.

« Par des retenues opérées sur le salaire à eux alloué par les Sociétés, nos travailleurs nègres alimenteront déjà en partie la Caisse de l'Etat. Par leur emploi au tracé des routes, ils en allégeront les charges. Ils feront ainsi leur apprentissage de colon, tout en suffisant simplement à leur propre entretien. »

Nous avons montré ailleurs comment le problème de la suppression de la traite et de l'abolition de l'esclavage africain pourra être résolu autrement que par l'établissement du « service obligatoire » imposé par l'Etat et exploité à son profit (Voir les Notions fondamentales. Appendice : L'Abolition de l'Esclavage africain.)

h % p. 30. Le droit de préemption.

Le droit de préemption que se réservait le seigneur sur les produits de l'industrie de son domaine et sur les articles d'échange subsistait encore il y a deux siècles,

en Russie, où le Czar l'exerçait à son profit, où il a agi comme une cause de démoralisation commerciale.

« Jusque vers la fin du dix-septième siècle, dit M. H Scherer, l'industrie et le commerce de la Russie languirent sous un régime oppressif, dont les principes et les formes tout asiatiques isolèrent encore cette contrée de l'Europe. Dans un empire où même les classes qui possédaient le sol ne pouvaient disposer librement de leur propriété, à plus forte raison devait-il être difficile

aux classes pour lesquelles l'absence d'entraves est le premier besoin, d'acquérir une situation indépendante et appropriée aux professions qu'elles exerçaient. La volonté du Czar leur traçait leur système d'activité. En sa qualité de propriétaire unique du sol, il était aussi le seul marchand et supprimait ainsi la concurrence, qui est le principe vital de l'industrie. Le Czar exerçait un droit de préemption sur toutes les marchandises tant indigènes qu'étrangères. Aucun marchand étranger ne pouvait vendre à d'autres qu'au Czar, quand il avait déclaré l'intention d'acheter ses marchandises. Le Czar envoyait des agents dans les provinces pour y acheter à des prix minimes et arbitraires les produits les plus remarquables, qu'il revendait ensuite avec un bénéfice considérable aux marchands indigènes ou étrangers. Ils ne pouvaient refuser même les marchancises avariées, car les intérêts du monarque passaient avant ceux du sujet. Indépendamment des monopoles permanents de l'eau-de-vie, de l'hydromel, de la bière forte et des grains, le Czar monopolisa aussi de temps en temps les produits qu'il recevait à titre de tribut ou

de contribution, tels que pelleteries, cire, chevaux tartares, toile, etc., nul, en pareil cas, ne pouvait vendre de ces produits avant que l'approvisionnement impérial ne se fût débité à de hauts prix. Tous ces privilèges dérivaient du pouvoir absolu de l'autocrate sur la vie et les biens de ses sujets. Le commerce ne pouvait pas se soustraire à cette loi fondamentale, loi profondément entrée dans les habitudes ; et comme il lui était impossible de s'enrichir honnêtement, on se crut bientôt obligé d'être malhonnête. Les Russes étaient connus pour leurs fraudes et pour leurs ruses commerciales, et ils n'avaient pas leurs pareils sous ce rapport. Pour ne pas être trompé en affaires avec les Russes, dit un historien déjà ancien, il faut exiger sur-le-champ la marchandise achetée ou le prix convenu » .

(H. Schkrer. Histoire du Commerce, traduite par H. Richelot et Charles Vogel, t. III, p. 597.)

t, p. 34. L'origine et l'organisation des Corporations.

Les corporations se constituèrent chez tous les peuples en voie de civilisation dès que les progrès de l'outillage et des procédés de la production eurent déterminé la séparation des industries. En Italie et en France elles ont résisté à l'invasion des barbares.

« La rareté des documents, dit à ce sujet M. Levasseur, ne permet pas de suivre l'histoire des vicissitudes et des transformations subies par les collèges gaulois ; mais ils suffisent à prouver que ces associations ont persisté en partie jusqu'à l'époque de la féodalité. Les

chartes municipales de Ravenne, qui sont parvenues jusqu'à nous, font mention en 943 d'une corporation de pêcheurs, en 953 d'un chef de la corporation des négociants, et en 1001 d'un chef de la corporation des bouchers. A Paris, le corps des nautes subsista; il semble même avoir pris une grande importance et s'être presque confondu avec la curie et la municipalité. L'an 585, Gontran se rendait à Orléans : tous les habitants sortirent à sa rencontre, portant leurs bannières et leurs drapeaux, comme le peuple d'Autun avait, près de trois siècles auparavant, déployé les siens à l'arrivée de Constantin. »

(Levasseur. Histoire des Classes ouvrières en France, t. I, p. 124.)

C'est au xn e et au xin a siècles que les corporations apparaissent dans leur plus complet développement ; nous n'avons pas à décrire ici leur organisation ; nous ferons remarquer seulement que cette organisation a été, sauf des différences de détail, la même dans tous les temps et dans tous les pays, car elle répondait aux mêmes nécessités. Consulter : Levasseur, Histoire des Classes ouvrières ; Hubert Valleroux, Les Corporations d'Arts et Métiers et les Syndicats professionnels en France et à ^étranger ; Alfred Franklin, La Vie privée d'autrefois, Arts et Métiers, etc.; Ouen Lacroix, Histoire des Anciennes Corporations d'Arts et Métiers et des Confréries religieuses de la Capitale de la Normandie, etc., etc.

k, p. 35. La coutume.

« En réalité, ce n'est qu'à une époque comparativement récente que la concurrence est devenue, dans une proportion considérable, le principe régulateur des contrats. Plus nous nous reportons à des époques reculées de l'histoire, plus nous voyons toutes les transactions et tous les engagements placés sous l'influence de coutumes fixes. La raison en est évidente. La coutume est le protecteur le plus puissant du faible contre le fort, c'est Tunique protecteur du premier lorsqu'il n'existe ni lois ni gouvernement pour remplir cette tâche. La coutume est la barrière que, même dans l'état d'oppression la plus complète de l'espèce humaine, la tyrannie est forcée jusqu'à un certain point de respecter. Dans une société militaire en proie à l'agitation, la concurrence libre n'est qu'un vain mot pour la population industrieuse, elle n'est jamais en position de stipuler des conditions pour elle-même au moyen de la concurrence : il existe toujours un maître qui jette son épée dans la balance, et les conditions sont celles qu'il impose. Mais, bien que la loi du plus fort décide, il n'est pas de l'intérêt, et en général il n'est pas dans les habitudes du plus fort d'user à outrance de cette loi, en poussant ses excès aux dernières limites, et tout relâchement en ce sens tend à devenir une coutume, et toute coutume à devenir un droit. Ce sont des droits

qui ont cette origine, et non la concurrence sous aucune forme, qui déterminent dans une société grossière la part de produits dont jouissent les producteurs. »

(Stuàrt Mill, 1. II, ch. iv, De la Concurrence et de la Coutume.)

Nous n'aurions que le choix des exemples à citer pour constater l'influence déterminante de la coutume sur la fixation des prix dans les marchés limités de l'ancien régime, où elle était opposée au « monopole naturel » qu'y possédaient les producteurs. En voici un que nous empruntons à Y Histoire des Classes ouvrières en France, de M. Levasseur, et qui concerne la vente du vin :

« La coutume réglait l'exercice de ce monopole, en fixait la durée, et empêchait le seigneur de demander de sa marchandise un prix trop élevé. Le prieur de Charlieu avait son ban pendant le mois de mai ; en 1258, il vendit son vin 28 deniers le pot, bien que le prix courant eût été de 20 deniers depuis les dernières vendanges. L'augmentation était excessive, les bourgeois indignés continuèrent à vendre de leur côté, malgré les saisies, les violences et les coups des sergents du prieur. Le parlement fut instruit de la querelle, et donna raison aux bourgeois, parce que la coutume du lieu ne permettait pas au seigneur de vendre le pot plus de deux deniers au-dessus du mois précédent. Le contraire avait lieu à Bourges. Les habitants étaient ordinairement appelés à fixer eux-mêmes le prix du blé et du vin du ban royal ; mais ils le mettaient à un taux si bas, que le prince n'avait plus aucun bénéfice, et il fal-

lut que le bailli et le parlement leur retirassent le privilège dont ils abusaient. »

(Levasseur. Histoire des Classes ouvrières en France, t. I er , p. 313.) Voir aussi pour la raison d'être de la coutume l'Évolution économique du XIX e siècle, chap. m, La Concurrence.

/, p. 36. Coutumes et règlements limitatifs de la population.

Il est bien certain, dit M. de Sismondi, et comme fait et comme théorie, que rétablissement des corps de métiers empêchait et devait empêcher la naissance d'une population surabondante. D'après les statuts de presque tous les corps de métiers, un homme ne pouvait être passé maître qu'après vingt-cinq ans ; mais s'il n'avait pas un capital à lui, s'il n'avait pas fait des économies suffisantes, il continuait bien plus longtemps à travailler comme compagnon ; plusieurs et peut-être le plus grand nombre des artisans demeuraient compagnons toute leur vie. Il était presque sans exemple, cependant, qu'ils se mariassent avant d'être reçus maîtres ; quand ils auraient été assez imprudents pour le désirer, aucun père n'aurait voulu donner sa fille à un homme qui n'avait point d'état.

(Sismondi. Nouveaux Principes d y Économie politique, liv. IV, chap. x.)

On ne sait pas généralement, dit M. Stuart Mill, dans combien de pays européens des obstacles légaux directs

s'opposent aux mariages imprévoyants. Les communications faites à la première commission pour la loi des pauvres par nos consuls et ministres dans les divers pays de l'Europe fournissent des renseignements abondants sur cette matière, M. Senior, dans la préface dont il a fait précéder le recueil de ces renseignements, affirme que dans les pays où le droit à l'assistance est légalement reconnu, le mariage est interdit aux personnes qui reçoivent cette assistance, et qu'on laisse marier seulement un petit nombre de celles qui ne semblent pas posséder les moyens de vivre par ellesmêmes. Ainsi, on nous dit qu'en Norvège nul ne peut se marier s'il ne constate, au jugement du prêtre, qu'il est établi de manière à faire penser que très probablement il aura le moyen d'élever sa famille.

Dans le Mecklembourg, les mariages sont retardés par la conscription jusqu'à la vingt-deuxième année et par le service militaire pendant six ans de plus; en outre, les futurs époux doivent avoir un domicile, faute de quoi le prêtre n'a pas le droit de les marier. Les hommes se marient de 25 à 30 ans, et les femmes presque au même âge, parce que les uns et les autres doivent gagner d'abord de quoi s'établir.

En Saxe, l'homme ne peut se marier avant 21 ans, s'il est propre au service militaire. A Dresde, les professionnistes (expression qui désigne sans doute les artisans) ne peuvent se marier qu'après être passés maîtres.

Dans le Wurtemberg, l'homme assujetti au service militaire ne peut se marier avant 25 ans que par une permission spéciale obtenue ou achetée : à cet âge même

il est tenu de se procurer une permission qu'il obtient en prouvant que lui et sa future possèdent ensemble de quoi s'établir et élever une famille. Dans les grandes villes, il faut posséder de 800 à 1,000 florins; dans les petites, de 400 à 500 florins et 200 florins dans les villages.

Le ministre d'Angleterre à Munich dit : « La grande cause qui maintient à un chiffre si bas le nombre des pauvres en ce pays, est la loi qui empêche les mariages, dans le cas où il est prouvé que les futurs n'ont pas des moyens suffisants d'existence ; cette loi est observée strictement dans toutes les localités et en tout temps. L'observation constante de cette règle a eu pour effet d'empêcher l'accroissement de la population de la Bîivière, population qui, en effet, est peu nombreuse par rapport à l'étendue du territoire, mais elle a eu pour effet heureux d'éloigner l'extrême pauvreté et, par suite, le paupérisme » .

A Lubeck, tes mariages entre pauvres sont retardés, premièrement par l'obligation imposée à l'homme de prouver qu'il a un emploi, un métier ou une profession régulière qui le met en état de soutenir un ménage ; secondement par l'obligation où il est de se faire bourgeois et d'acquérir Funiforme de la garde bourgeoise qui coûte environ 4 liv. A Francfort, le gouvernement ne fixe point d'âge avant lequel on ne puisse se marier, mais on n'accorde la permission de se marier qu'à celui qui prouve qu'il a de quoi vivre .

Lorsque ces documents parlent des devoirs militaires, ils indiquent un obstacle indirect opposé aux

mariages par les lois particulières de certains pays où Ton n'a point établi de restrictions directes. En Prusse, par exemple, les lois qui obligent tout homme qui n'est pas physiquement impropre au service militaire à passer plusieurs années dans les rangs de l'armée à l'âge où les mariages imprudents sont le plus souvent contractés, exercent probablement sur le mouvement de la population la même influence que les restrictions légales des petits Etats de l'Allemagne.

Les Suisses, dit M. Ray, savent si bien par expérience qu'il est convenable de retarder l'époque du mariage de leurs fils et de leurs filles, que les conseils de gouvernement des quatre ou cinq cantons les plus démocratiques, élus, il ne faut pas l'oublier, par le suffrage universel, ont fait des lois par lesquelles tous les jeunes gens qui se marient sans avoir prouvé au magistrat du district qu'ils sont en état d'entretenir une famille, sont passibles d'une grave amende. ALucerne, à Argovie, dans l'Unterwald, et je crois à Saint-Gall, Schwytz et Uri, des lois semblables sont en vigueur depuis de longues années.

(John Stuart Mill. Principes d'Économie politique, traduits par Dussart et Courcelle-Seneuil, t. I er , p. 402.)

m, p. 36. Les Salaires et la Condition des ouvriers aux XIIP et XIV e siècles.

La vérité qui se dégage d'une étude approfondie et impartiale du régime des corporations, c'est que la

condition de l'ouvrier aux xm e et xiv c siècles était supérieure à sa condition actuelle. J'entends parler ici non du plus ou moins de bien-être dont il jouit — il a participé au progrès réalisé dans ce sens, — mais de sa condition morale et sociale, qui n'a cessé d'empirer, en dépit des efforts faits pour la relever.

... Voyons, par le menu, quelle était aux xiii et xiv e siècles, la condition de l'ouvrier parisien.

Pour être employé comme tel, le jeune homme sortant, d'apprentissage était tenu de représenter le brevet que lui avait délivré son maître. Mais comme, en général, ni le maître ni l'apprenti ne savaient écrire, on se contentait du témoignage de ce dernier.

On se montrait plus exigeant envers l'ouvrier ayant déjà servi. En effet, aussi bien que l'apprenti, un contrat presque toujours verbal le liait à son maître, vis-à-vis de qui il s'engageait pour une année, pour un mois, pour un jour, voire pour un travail déterminé. De là le nom # alloué sous lequel il est souvent désigné. L'ouvrier qui demandait à être embauché devait donc prouver d'abord qu'il était libre de tout engagement antérieur. Une simple affirmation du dernier maître ne suffisait même pas ; on exigeait de lui un serment prêté sur les reliques de quelque saint. L'ouvrier arrivé de la province ou de l'étranger était également ténu d'établir qu'il avait « fait le gré de son mestre de qui il sera parti ». Très sagement, les fermaillers lui demandaient aussi de prouver qu'il s'était soumis à un apprentissage de huit ans au moins, temps imposé aux apprentis de Paris.

Tous les membres de la corporation se regardant comme solidaires, ils en refusaient l'entrée aux paresseux, aux débauchés, aux bannis, aux voleurs, aux meurtriers. « Nus maistres, disent les statuts des boucliers d'archal, ne doit souffrir li vallit qui ne soit bons et loiaus, ne reveeurs, ne mauves garçon. » Dans certains métiers, on n'admettait même pas l'ouvrier qui avait une maîtresse : « Nus, disent les drapiers , ne doit souffrir entour lui ne entour autre du mestier, larron, ne murtrier, ne houlier (débauché) qui tiegne se meschine (maîtresse), au chans ne à l'ostel ». Les tisserands se prononcent plus énergiquement encore dans leurs statuts de 1281. Ils s'engagent à repousser « tout houlier qui entretient sa putain aus chans » ; l'ouvrier voulant introduire une femme dans l'atelier doit établir a par bons tesmoins ou par créabilité de Sainte Yglise, que il a espousé la famé ».

La corporation se préoccupait aussi du vêtement des ouvriers, voulait qu'ils fussent toujours propres, même pendant le travail, « pour nobles genz, contes, barons, chevaliers et autres bonnes genz qui aucunes fois descendent en leurs ouvrouers ». Les fourbisseurs qui s'expriment ainsi devaient en effet recevoir souvent la visite des gentilshommes ; aussi refusent-ils d'engager un ouvrier dont le vêtement ne représente pas une valeur de cinq sous, soit peut-être une trentaine de francs de notre monnaie. Le texte dit « cinq soudées de robe », mot qui désigne, selon toute apparence, un trousseau complet, car l'ouvrier était presque toujours logé et nourri chez son maître. Les foulons, en rela-

tions moins fréquentes avec la noblesse, se contentent d'abord d'un trousseau de douze deniers ; mais, dès 1443, il doit représenter quatre sous parisis. L'ouvrier du xn e siècle s'habillait donc proprement, et tout porte à croire qu'il soignait sa toilette autant que l'ouvrier de nos jours i .

La stabilité est le caractère de cette époque, comme l'instabilité est la marque de la notre. Le jeune homme travaille comme ouvrier dans la ville où il a été apprenti et où il espère devenir maître, et dans les professions à longs engagements il change peu de patrons. Sa vie est toute réglée. La cloche de matines, celle des vêpres et de Tangelus marque le commencement et la fin du travail. Les heures supplémentaires, les moments de presse excessive n'étaient guère connus alors, non plus que le travail du dimanche. La journée finissait le samedi vers deux heures de l'après-midi, comme encore aujourd'hui en Angleterre. On voulait laisser à l'ouvrier, et surtout à l'ouvrière, bien qu'il y eut moins de métiers occupant des femmes qu'il n'y en a aujourd'hui, le loisir de s'occuper des soins du ménage, afin d'avoir entière la liberté du dimanche.

Le maître, avant d'engager un compagnon, devait s'assurer qu'il avait une tenue convenable ; on exigeait dans certains métiers qu'il eût plusieurs robes. Il était souvent, lorsque l'engagement était à long terme, logé et nourri chez le maître, comme le sont encore nos jour-

i Alfred Franklin. La Vie privée d'autrefois, chap. n, L'Ouvrier.

naliers des campagnes, c'est d'ailleurs ce qu'exprime le mot même de compagnon (cum pane), et c'était une chose qui contribuait singulièrement à maintenir ce bon accord entre ouvriers et patrons qui nous apparaît aujourd'hui comme une sorte d'idéal de plus en plus éloigné.

La condition de l'ouvrier était donc alors très supportable, et j'ajouterai, avec les enseignements que la critique moderne nous fournit, qu'elle devait être supérieure à celle de nos ouvriers. Le salaire d'alors, comparé au prix des denrées, assurait aux compagnons du xm e , du xiv e siècle, une vie matérielle plus large que celle de nos ouvriers. Ils n'étaient pas mal logés, car la cherté et l'insalubrité des locaux destinés aux classes laborieuses des grandes villes sont un mal de notre époque. L'ameublement était, il est vrai, plus grossier, mais il était conforme au goût du temps et contentait les besoins des hommes d'alors, ce que ne font pas nos mobiliers plus raffinés d'aujourd'hui. Ils semblent n'avoir pas été plus mal vêtus, car peu d'ouvriers actuellement trouveraient à s'occuper s'ils devaient prouver qu'ils ont cinq à six costumes. Enfin les chômages périodiques, cette plaie de notre industrie moderne, étaient inconnus ; en dehors des grandes crises qui arrêtent la vie ordinaire, l'ouvrier incorporé était assuré d'avoir du travail.

(P.-Hubert Valleroux. Les Corporations d'Arts et Métiers et les Syndicats professionnels en France et à V Étranger, p. 42.)

n, p. 45. L'affranchissement des* serfs des domaines royaux par Louis le Hutin.

On a fait honneur à Louis X d'une ordonnance qui accordait la liberté aux serfs des domaines royaux. Elle ne fut pas l'effet d'un sentiment de justice et de générosité, car le roi ne cherchait qu'à se procurer de l'argent, et mettait un prix à la liberté. Peu de serfs profitaient de l'ordonnance, faute de posséder la somme qu'on leur demandait, ou parce qu'ils ne voulaient pas payer si cher un avantage incertain et mal défini. Louis X dut enjoindre à ses agents d'employer la force à leur égard.

(Th. Bachelet. Histoire de France, première partie, Moyen Age, p. 373.)

o, p. 67. Hausse des salaires depuis la fin du XVIII» siôcle.

Que les salaires aient haussé depuis la fin du siècle dernier, et, en particulier, depuis cinquante ans, clestun fait incontestable. L'ouvrage de M. Schœnhof, sur l'économie des hauts salaires, contient à ce sujet des tableaux auxquels nous empruntons quelques données d'un haut intérêt. Il s'agit de l'augmentation du prix du travail combinée avec la baisse des articles nécessaires à la vie en Angleterre, depuis l'avènement du libreéchange.

M. Schœnhof prend, comme moyenne de salaire d'un potier, 30 sh., tout en notant que cette estimation est fort au-dessous du taux habituel, et il ajoute: Nous pouvons dire en toute sûreté que les mêmes travaux qui sont aujourd'hui payés 30 sh. dans les poteries n'étaient payés que 12 sh. il y a cent ans ; de même pour les tisserands qui gagnent aujourd'hui 24 sh. tandis qu'ils n'en recevaient que 9 autrefois.

Voici du reste quelques salaires donnés par Frédéric Eden dans son ouvrage « The Condition of the Poor », datant de 1797. Il compare les salaires de 1737 et de 1787 qui avaient déjà haussé de 2 à 3 d. par jour depuis 1737. Nous ne nous occuperons que de ceux de 1787.

Pour le travail au dehors, par jour ia deniers.

— batteurs en grange (thrashers) ia —

— manœuvres près des grandes villes. . ift —

— briseurs (scribblers) i5 — -

— tondeurs de blé (shearmen) 18 —

— tisserands a d. plus élevé.

— fil eu ses (women spinners) 7 —

Nous avons vu que les salaires avaient presque doublé et même, en certains cas, plus que doublé depuis cent ans ; nous ferons maintenant remarquer que les denrées ont, au contraire, fort diminué de prix. Empruntons-en encore la preuve à M. Schœnhof ; voici un tableau comparatif de ce qu'un shilling pouvait procurer de denrées formant le fond de la consommation de l'ouvrier anglais en 1790 et ce qu'un shilling peut procurer aujourd'hui.

Pain de froment, livres anglaises. 4 4/" n

Farine de froment, — 5 à 6 9 3/5

Bœuf, — 2 1/2 à 3 1 1/2 à 3

Mouton, — 2 1/2 à 3 1 1/2 à 2 1/2

Beurre, — 1 i/3 3/4

Thé, onces 12/3 62/5

Sucre, livres 1 3/4 5

Pommes de terre, pecks * 1 2/3 à 2 1 1/2

Outre le beurre, la viande est le seul article qui soit devenu plus cher, mais cela tient à ce que l'ouvrier ne veut se nourrir que de viande fraîche, tandis qu'autrefois il était trop heureux si son salaire lui permettait de se procurer suffisamment de pain et de pommes de terre. La viande d'Australie congelée ne coûte pas plus cher que la viande il y a cent ans.

(J. Schœnhof. The Economy of High Wages, chap. x, The Mesure of Progress expressed in the Budget of Gonsumables.)

p, p. 82. Les lois sur les coalitions et leur

abrogation.

En Angleterre, les lois qui interdisaient les coalitions ont été abrogées en 1824 (statut 5, George IV). Elles remontaient au xiv e siècle.

<c Le premier statut qui vise les associations ou coalitions d'ouvriers, dit M. George Howell, semble être

le statut 34, Edouard III, chapitre ix (1360-61), loi dans laquelle le statut des travailleurs est confirmé,

1 Le peck vaut 9 litres.

amendé et renforcé. Après avoir un peu adouci les peines qui frappaient les travailleurs, cet acte décrète que toutes les alliances et coalitions de maçons et charpentiers sont interdites et annulées, et ordonne que chaque artisan sera forcé de servir son maître et d'accomplir le travail qui lui incombe. Le chapitre x de la même année et du même règne (1360-61), va plus loin en ce qui concerne les ouvriers et artisans, et donne aux sheriffs le droit de poursuivre et de saisir ceux qui quittent leur service pour aller dans une autre ville ou une autre contrée, et de mettre au ban de la loi ceux qui n'auront pu être arrêtés. Après cette mise hors la loi, ceux qui étaient retrouvés étaient mis en prison et y restaient jusqu'à ce qu'ils eussent obéi à la loi et donné satisfaction à leurs maîtres ; en cas de fraude on les marquait au front avec un fer rouge, ayant la forme àe la lettre F., ce qui signifiait Fausseté *. »

En France, les lois sur les coalitions édictées sous l'ancien régime ont été renouvelées d'abord par la loi des 14-17 juin 1791, votée sur le rapport de Chapelier, et dont les trois premiers articles sont ainsi conçus :

Article Premier. — L'anéantissement de toutes les espèces de corporations des citoyens du même état et profession, étant une des bases de la Constitution française, il est défendu de les rétablir de fait, sous quelque prétexte et quelque forme que ce soit.

Art. 2. — Les citoyens d'un même état ou profession, les entrepreneurs, ceux qui ont boutique ouverte,

i George Howell. Le Passé et l'Avenir des Trade's Unions, traduit par Ch. Le Cour Grandmaison, p. 35.

les ouvriers ou compagnons d'un art quelconque, ne pourront, lorsqu'ils se trouveront ensemble, se nommer ni président, ni secrétaire, ni syndic, tenir des registres, prendre des arrêts ou délibérations, former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs.

Art. 3. — Si contre les principes de la liberté et de la Constitution, des citoyens attachés aux mêmes professions, arts et métiers, prenaient des délibérations ou faisaient entre eux des conventions tendant à refuser de concert ou à n'accorder qu'à un prix déterminé le secours de leur industrie ou de leurs travaux, lesdites délibérations et conventions, accompagnées ou non de serments, sont déclarées inconstitutionnelles, attentatoires à la liberté et à la déclaration des Droits de l'homme et de nul effet ; les corps administratifs et municipaux sont tenus de les déclarer telles. Les auteurs, chefs et. instigateurs qui les auront provoquées, rédigées ou présidées, seront cités devant le tribunal de police à la requête du procureur de la commune, condamnés chacun à 500 livres d'amende et suspendus pendant un an de l'exercice de tous droits de citoyen actif et de l'entrée dans les assemblées primaires.

Cette loi a été ensuite reproduite, augmentée et aggravée par les articles 414, 415, 416 et 417 du Code pénal qui ont régi la matière jusqu'en 1864, et dont nous reproduisons le texte :

414. — Toute coalition entre ceux qui font travailler des ouvriers, tendant à forcer injustement et abusivement l'abaissement des salaires, suivie d'une tentative

ou d'un commencement d'exécution, sera punie d'un emprisonnement de six jours à un mois, et d'une amende de deux cents francs à trois mille francs. (P. 52,415 s.)

415. — Toute coalition de la part des ouvriers pour faire cesser en même temps de travailler, interdire le travail dans un atelier, empêcher de s'y rendre et d'y rester avant ou après certaines heures, et en général pour suspendre, empêcher, enchérir les travaux, s'il y a eu tentative ou commencement d'exécution, sera punie d'un emprisonnement d'un mois au moins, et de trois mois au plus. (P. 40 s., 219 1°, 386 3°, 408). — Les chefs ou moteurs seront punis d'un emprisonnement de deux à cinq ans.

416. — Seront aussi punis de la peine portée par l'article précédent et d'après les mêmes distinctions, les ouvriers qui auront prononcé des amendes, des défenses, des interdictions, ou toutes proscriptions sous le nom de damnations et sous quelque qualification que ce puisse être, soit contre les directeurs d'ateliers et entrepreneurs d'ouvrages, soit les uns contre les autres. (P. 406). — Dans le cas du présent article et dans celui du précédent, les chefs ou moteurs du délit pourront, après l'expiration de leur peine, être mis sous la surveillance de la haute police pendant deux ans au moins et cinq ans au plus. (P. 44.)

417. — Quiconque, dans la vue de nuire à l'industrie française, aura fait passer en pays étranger des directeurs, commis, ou des ouvriers d'un établissement, sera puni d'un emprisonnement de six mois à deux ans, et

d'une amende de cinquante francs à trois cents francs. (P. 40 s., 52).

En 1849, M. Frédéric Morin, représentant de la Drôme, manufacturier et économiste, présenta à l'Assemblée législative un amendement ayant pour objet l'abrogation des lois sur les coalitions. Cet amendement fut vivement appuyé par Bastiat, dans la séance du 17 novembre.

« Selon moi, disait-il notamment, il y a une foule dé questions agitées maintenant parmi les classes ouvrières, et au sujet desquelles, dans mon opinion très intime et très profonde, les ouvriers s'égarent ; et j'appelle votre attention sur ce point : toujours lorsqu'une révolution éclate dans un pays où il y a plusieurs classes échelonnées, superposées, et où la première classe s'était attribué certains privilèges, c'est la seconde qui arrive ; elle avait invoqué naturellement le sentiment du droit et de la justice pour se faire aider par les autres. La révolution se fait, la seconde classe arrive. Elle ne tarde pas le plus souvent à se constituer aussi des privilèges. Ainsi de la troisième, ainsi de la quatrième. Tout cela est odieux, mais c'est toujours possible, tant qu'il y a en bas une classe qui peut faire les frais de ces privilèges qu'on se dispute.

« Mais il est arrivé ceci, qu'à la révolution de Février, c'est la nation tout entière, le peuple tout entier, dans toutes les profondeurs de ses masses, qui est arrivé ou qui peut arriver par l'élection, par le suffrage universel, à se gouverner lui-même. Et alors, par un esprit d'imitation que je déplore, mais qui me semble

assez naturel, il a pensé qu'il pourrait guérir ses souffrances en se constituant aussi des privilèges, car je regarde le droit au crédit, le droit au travail, et bien d'autres prétentions, comme de véritables privilèges,

«...Eh bien, l'Assemblée législative pourra être appelée à lutter contre ces prétentions, qu'il ne faut pas traiter trop légèrement parce que, malgré tout, elles sont sincères. Vous serez obligés de lutter. Comment lutteriez-vous avec avantage si vous refoulez la classe ouvrière lorsqu'elle ne demande rien que de raisonnable, lorsqu'elle demande purement et simplement justice et liberté? Je crois que vous acquerrez une grande force en donnant ici une preuve d'impartialité ; vous serez mieux écoutés, vous serez regardés comme les tuteurs de toutes les classes, et particulièrement de cette classe, si vous vous montrez complètement impartiaux et justes envers elle l . »

L'amendement de M. Frédéric Morin n'en fut pas moins repoussé. L'Assemblée se borna à modifier les articles du Gode pénal, en égalisant les peines dont les ouvriers et les patrons étaient passibles. C'est quinze ans plus tard seulement que le droit de coalition a été reconnu (loi du 21 mai 1864). Seules, les atteintes à la liberté du travail, portées soit par les ouvriers, soit par les patrons, sont demeurées, et avec raison, punissables.

En Belgique, ou la même législation était en vigueur, l'auteur de ce livre a adressé, en 1857, à la Chambre

« B asti at. Œuvres complètes, Discours sur la Répression des Coalitions industrielles, tome V, p. 494*

des Représentants une pétition pour demander <c l'abrogation des lois sur les coalitions et sur les enrôlements d'ouvriers pour l'étranger * ».

« Les lois sur les coalitions et sur les enrôlements d'ouvriers pour l'étranger, y disait-il, ont été empruntées purement et simplement à la législation de l'ancien régime... Ce régime a disparu, depuis la Révolution de 1789, et la liberté du travail a été inscrite dans notre Constitution sinon dans notre code. Les entrepreneurs d'industrie et les ouvriers sont devenus, du moins en principe, également libres, également indépendants les uns des autres. L'entrepreneur peut se procurer des ouvriers où bon lui semble, et aux conditions qui lui conviennent; en outre, le salaire payé, il n'a plus aucune obligation à remplir envers eux. L'ouvrier de son côté peut ou doit pouvoir disposer de son travail à sa guise, le porter dans les endroits où il espère en tirer le parti le plus avantageux, refuser même de travailler, si les conditions qu'on lui offre ne lui conviennent point. Telles sont les conditions naturelles du régime de la liberté du travail.

« Nous acceptons, pour notre part, pleinement, ce régime. Nous ne sommes pas de ceux qui prétendent que la liberté a été un présent funeste pour les classe» ouvrières. Nous sommes convaincu, au contraire r qu'elle seule peut permettre à l'ouvrier d'améliorer sa condition matérielle et morale, et nous protestons éner-

* Cette pétition a été publiée par le journal la Bourse du Travail du i4 mars i85^, et reproduite dans les Questions d'Économie politique et de Droit public, t. I, p. 199.

gïquement contre les doctrines du socialisme et du communisme, qui, sous prétexte de nous délivrer des maux de la liberté, nous replongeraient dans l'abjection de la servitude.

« Mais si nous acceptons comme un bienfait le régime de la liberté du travail, c'est à la condition que cette liberté soit réelle, c'est à la condition que les mêmes droits qui sont accordés aux entrepreneurs vis-à-vis des ouvriers soient aussi reconnus aux ouvriers visà-vis des entrepreneurs. »

Chose curieuse ! cette pétition, que signèrent d'ailleurs un grand nombre d'ouvriers, fut également mal accueillie par les journaux attitrés des patrons et par les organes les plus avancés, ou se disant tels, de la classe ouvrière.

« C'est, disait un organe des patrons, le Nouvelliste de Gand, un pétitionnement qui tend au rétablissement du compagnonnage et de toutes les aménités qu'il traîne à sa suite. A-t-on sérieusement réfléchi aux maux que cet état de choses nous prépare ? Nous ne le pensons pas. La mise en grève sera encouragée, et un travail, loyalement débattu, loyalement accepté, livré au plus odieux arbitraire. »

« Encore une mystification, disait de son côté le Prolétaire. Un journal, la Bourse du Travail, avec le concours de quelques amis dévoués de la classe ouvrière, fait circuler une pétition demandant l'abrogation des articles 414, 415, 416 et 417 du Code pénal. Une chose digne de remarque, c'est que jamais, quand il s'agit des affaires qui concernent le travailleur, mes-

sieurs les faiseurs ne se donnent la peine de le consulter ; cependant, puisqu'on se targue de parler en son nom, il serait assez naturel, ce nous semble, de lui demander son avis au préalable. Nous disons aux amis dévoués des classes ouvrières : « Votre pétition n'est qu'un traquenard tendu à la bonne foi des prolétaires pour les détourner de la voie révolutionnaire qu'ils suivent avec tant d'énergie et de persévérance, au grand désespoir de messieurs les exploiteurs » .

Dans un autre article, le Prolétaire s'efforçait d'empêcher les ouvriers de signer la pétition, en leur affirmant que ce serait retourner d'un siècle en arrière.

« Les lois sur les coalitions, dites-vous, sont des entraves à la liberté des citoyens. Eh ! bon Dieu, qui le nie? Croyez-vous donc que pour comprendre des vérités aussi banales, il soit absolument nécessaire d'appartenir à ce parti d'eunuques politiques qu'on appelle les économistes ?

« Que M. Adam Smith ait demandé il y a cent ans l'abrogation de ces lois, qu'est-ce que ça prouve ? Rien, si ce n'est qu'en faisant de cela aujourd'hui une affaire capitale, vous retournez d'un siècle en arrière.

a Nous considérons comme une plaisanterie de mauvais goût de venir présenter au prolétaire, comme chose d'importance majeure, une réforme dont le résultat (si tant est que résultat il y ait), ne peut apporter aucune amélioration à sa condition. »

q. p. 88. La grève de Homestead.

Nous empruntons à un article de M. Albert Gigot le récit de cette grève, la plus importante qui ait éclaté dans ces dernières années, et celle qui fait le mieux comprendre combien il est urgent de mettre fin à la lutte engagée entre le capital et le travail.

Homestead, qui a été, dans les premiers jours de juillet 1892, le théâtre de graves désordres, est une petite ville de 10 à 12,000 habitants, située dans l'Etat de Pennsylvanie, à sept ou huit milles de Pittsburg, sur la rive gauche de la Monongahela. A un mille environ du centre de la ville se trouvent les grands établissements métallurgiques de la Compagnie Carnegie, une

des plus puissantes des Etats-Unis ; l'usine de Homestead n'a pas coûté moins de six millions de dollars. Le chef de cette grande société industrielle n'est pas une personnalité vulgaire. A l'âge de douze ans, M. Andrew Carnegie travaillait de ses mains et gagnait un modique salaire d'un dollar et demi par semaine : il occupe aujourd'hui vingt mille ouvriers dans ses usines de Homestead, Edgar Thomson, Duquesne et Beaver Falls ; il a un hôtel à Londres et un château en Ecosse, sa fortune est évaluée à 170 millions ; et il a attaché son nom à des fondations considérables d'utilité publique, parcs, salles de concerts, bibliothèques, pour lesquelles il a dépensé plusieurs millions de dollars.

Quelque jugement qu'on porte sur ses doctrines économiques et sociales, ce grand manieur d'hommes et de millions possède une qualité que nul ne songera à lui contester : c'est l'énergie tout américaine qu'il porte dans la défense de ses intérêts. Il en avait fait preuve il y a quatre ans, en résistant aux exigences des grévistes de son usine d'Edgar Thomson : il a retrouvé la même vigueur pour tenir tête, du fond de son château

d'Ecosse, à ses ouvriers de Homestead. Ajoutons qu'il a été secondé dans sa résistance par des collaborateurs d'une rare valeur, au premier rang desquels on doit placer son directeur général, M. Frick, lui aussi un millionnaire fils de ses œuvres, auquel le chef de la grève, M. Hugh O'Donnell, rendait ce témoignage peu suspect : « C'est un homme d'affaires, et, à mon avis, l'un des premiers de ce temps ».

Le régime sous lequel étaient placés les ouvriers de Homestead, au point de vue de la fixation de leurs salaires, était celui de Y échelle mobile.

A la suite d'un accord intervenu en juillet 1889 pour une période de trois années entre la Société Carnegie et une puissante association ouvrière, Y Amalgamated Association of iron and steel workers, il avait été convenu que le prix de vente des billettes d'acier d'un cer* tain type, constaté à la fin de chaque trimestre par une commission mixte d'ouvriers et de délégués de la Compagnie, servirait de base aux salaires. Si le prix de vente s'élevait, les salaires devaient suivre indéfiniment la même progression ; mais dans le cas d'abaissement de ce prix, les salaires ne pouvaient descendre

au-dessous du taux qui correspondait à un prix de vente de 25 dollars par tonne de billettes d'acier.

M. Carnegie avait une confiance trop absolue dans l'efficacité du régime protecteur qui devait, suivant les promesses du parti républicain, assurer à tout jamais de larges bénéfices aux chefs d'industrie, et des salaires élevés aux ouvriers, pour hésiter à souscrire à ces conditions. L'événement ne répondit malheureusement pas à ses espérances. Le tarif pouvait bien protéger les produits américains contre la concurrence étrangère, mais ses auteurs et ses défenseurs avaient oublié de compter avec le développement de la concurrence intérieure qui devait être la conséquence des énormes bénéfices réalisés par les établissements existants. Les capitaux se portèrent en abondance vers l'industrie métallurgique, de nouvelles usines s'ouvrirent : la production, développée sans mesure, dépassa les besoins de la consommation, et l'excès- de la production entraîna la baisse des produits. Il en résulta que le prix de vente de la tonne de billettes d'acier, qui s'était élevé à 37 dollars 50 en 1890, descendit à 22 dollars 25 à la fin du premier semestre de 1892. La Compagnie Carnegie a déclaré devant la commission d'enquête du Congrès que l'usine de Homestead avait travaillé à perte en 1892, et qu'elle avait lieu de craindre une baisse nouvelle des prix de vente de ses produits. Dans cet état du marché, elle ne crut pas possible de maintenir intégralement les anciennes conventions, et elle proposa aux ouvriers d'y apporter, à partir du mois de juillet 1892, les modifications suivantes : réduction du taux des salaires pour

certaines catégories d'ouvriers qui avaient particulièrement bénéficié de l'augmentation de production due au perfectionnement de l'outillage ; abaissement à 22 dollars, au lieu de 25, du minimum de prix de vente servant de base à l'échelle des salaires.

Pour apprécier les conséquences que pouvaient entraîner pour les ouvriers de Homestead les modifications proposées par la Compagnie, il est nécessaire de connaître les salaires qu'ils recevaient antérieurement au 30 juin 1892. Ces salaires avaient subi depuis trois ans une hausse non interrompue : en dernier lieu un chauffeur avait gagné 224 dollars (1,120 francs) en vingt-six jours : le salaire d'un chef-lamineur avait atteint en 29 jours le chiffre de 118 dollars (594 francs) ; les salaires des manœuvres n'avaient pas été inférieurs à 8 ou 10 francs par jour. ..........

Sur le nombreux personnel employé à l'usine de Homestead, les modifications proposées au contrat de 1889 ne devaient atteindre que les trois cent vingtcinq ouvriers les mieux rétribués. Encore, si l'on en croit la Compagnie, la réduction devait-elle être plus apparente que réelle, à raison de l'influence que devait exercer sur les salaires l'augmentation de production résultant du perfectionnement de l'outillage. On put espérer un moment que l'accord s'établirait entre la Compagnie et ses ouvriers, et vraisemblablement il en eût été ainsi, sans la pression exercée sur ces derniers par Y Amalgamated Association. Dans une conférence qui eut lieu le 24 juin, la Compagnie avait consenti à porter

à 23 dollars le minimum du prix de vente sur lequel seraient calculés les salaires : de leur côté, les délégués des ouvriers avaient accepté l'abaissement de ce minimum à 24 dollars : mais ils refusèrent toute nouvelle concession. La conférence n'ayant pu amener une % entente, la Compagnie ferma l'usine, et déclara qu'elle n'y admettrait désormais que des ouvriers n'appartenant à aucune Union [non union meri).

De part et d'autre, depuis plusieurs jours déjà, on se préparait à la lutte. Les ouvriers s'étaient embrigadés, avaient choisi des chefs, avaient acheté des armes et des munitions. La Compagnie, de son côté, avait fortifié son usine en l'entourant de palissades percées de meurtrières, et en élevant sur le bord de la rivière deux gigantesques clôtures. A la notification du loch out, les ouvriers répondirent en pendant en effigie M. Frick et le surintendant de l'usine, M. Potter; ils se rendirent maîtres de la ville où ils installèrent un comité de cinquante membres appartenant à YAmalgamated Association; les ouvriers qui ne faisaient pas partie de cette association furent violentés et expulsés ; des patrouilles parcoururent les rues, et surveillèrent la rivière et les routes pour s'opposer à l'arrivée d'ouvriers étrangers ; des sentinelles furent postées aux bords de l'usine dont l'accès fut interdit, et les représentants de la Compagnie furent contraints de se retirer.

Violemment expulsés de leur propriété, ces derniers s'adressèrent au shériff du comté d'Allegheny, fonctionnaire investi des principales attributions du pou-

voir exécutif et chargé du maintien de la paix du comté. Les moyens d'action de ce fonctionnaire sont malheureusement beaucoup plus restreints que ses attributions ; et, à défaut de force publique, il n'a d'autres ressources, en cas d'émeute ou de grève, que de réquisitionner un certain nombre de citoyens de bonne volonté auxquels il confère temporairement, avec le titre de deputies sheriffs, le caractère d'agents de l'autorité. Lorsque le shériff du comté, M. Mac Cleary, fit, non sans quelque embarras, une démarche auprès des ouvriers pour obtenir d'eux la remise de l'usine, ceuxci répondirent en réclamant pour les membres de leur comité la qualité de deputies qui leur eût permis de rester en possession, avec un titre légal, des propriétés dont ils s'étaient violemment emparés. Malgré tout son désir de ménager une fraction puissante du corps électoral, le shériff ne put souscrire à cette étrange prétention ; il fit appel à quelques honnêtes et courageux citoyens auxquels il donna la délégation nécessaire et qu'il dirigea vers l'usine ; mais les malheureux deputies furent aussitôt assaillis par une populace furieuse, maltraités et chassés, non seulement de l'usine, mais de la ville.

Ce fut dans ces circonstances que la Compagnie Carnegie, qui, trois ans auparavant, avait déjà fait en semblable circonstance l'épreuve de l'impuissance et des hésitations des autorités locales, résolut de chercher ailleurs la protection qu'elle n'avait pu obtenir, et fit appel à l'agence que dirige à New- York M. Robert Pinkerton . Cette agence, qui n'a d'analogue dans aucun

pays d'Europe, entretient, pour suppléer aux défaillances de la police officielle ou de la force publique, un personnel considérable de détectives et de watchmen qui constituent, suivant la définition qu'en a donnée le président du comité d'enquête du Congrès, le colonel Oates, « une sorte de police privée et de force semi-militaire ».

Trois cents Pinkerton men partirent dans la nuit du 5 juillet pour Homestead où les avaient précédés des caisses d'armes et de munitions expédiées de Chicago. Le shériff avait été prévenu de leur arrivée et avait promis de leur conférer, s'il en était besoin, la qualité de deputies. Les bateaux sur lesquels ils étaient montés furent amenés jusqu'à l'enceinte fortifiée qui protégeait l'usine, par un remorqueur qui portait à son bord les représentants de la Compagnie et le colonel Gray, chief deputy sheriff. La petite troupe s'apprêtait à débarquer sans bruit, aux premières lueurs du jour, lorsque sa présence fut signalée par l'équipage d'un bateau à vapeur préposé par les grévistes à la surveillance de la rivière. Au premier signal, une foule armée se rassembla sur le rivage, brisa les clôtures de l'usine et accueillit par une décharge de coups de fusil les agents qui, en voyant tomber plusieurs des leurs, firent à leur tour usage de leurs armes. Trois agents furent tués dans cette rencontre, sept ouvriers eurent le même sort : les blessés furent nombreux des deux côtés. Le débarquement était devenu impossible ; les Pinkerton men restèrent jusqu'au soir dans les bateaux qui les avaient

amenés, sous le feu des grévistes qui avaient pointé sur eux un canon et qui dirigeaient sur la rivière des jets de pétrole enflammés. Après avoir iuutilement attendu le retour du remorqueur qui avait transporté les blessés à l'hôpital et qui, attaqué lui-même par les ouvriers avait dû regagner Pittsburg, les agents arborèrent le drapeau parlementaire et demandèrent à capituler. Les ouvriers leur accordèrent la vie sauve ; mais ils s'emparèrent de leurs armes, incendièrent leurs bateaux, et, malgré la promesse du président du Comité des cinquante, M. O'Donnel, qui s'était engagé à les protéger, ils les conduisirent en prison après les avoir livrés aux outrages et aux violences de la populace. Le président du comité d'enquête du Congrès déclare que, dans ce trajet, les agents ont été soumis aux traitements les plus odieux et les plus barbares, et le correspondant du Journal des Débats raconte qu'une mégère enfonça son parapluie dans l'œil d'un de ces infortunés qui, dégouttant de sang, poussait des cris épouvantables. Pendant qu'avaient lieu ces scènes de sauvagerie, un des meneurs de la grève, nommé Beckmann, envahissait l'appartement de M. Frick et tirait sur lui quatre coups de revolver. Laissé pour mort par ce furieux, qui s'est glorifié devant ses juges d'avoir frappé « un exploiteur des travailleurs » , le directeur général a heureusement survécu à ses blessures.

Cette fois, la mesure était dépassée. Le shériff arriva à Homestead dans la nuit, fit mettre en liberté les Pin-

kerton men, et demanda au gouverneur de l'Etat de Pennsylvanie, M. Pattison, l'envoi immédiat de troupes pour

rétablir Tordre et faire respecter la loi. Le gouverneur, qui jusqu'alors n'avait pas cru devoir accéder aux demandes que M. Carnegie lui avait adressées d'Ecosse, se décida à faire partir le 11 juillet plusieurs régiments de milice formant un effectif de 6,000 hommes, sous le commandement du général Snowden. L'état de siège fut proclamé : Homestead fut occupé militairement et les principaux auteurs des désordres furent incarcérés.

L'arrivée des troupes, qui depuis cette époque n'ont pas quitté Homestead, a immédiatement mis fin au désordre : malgré quelques tentatives isolées qui ont été promptement réprimées, leur seule présence a assuré l'obéissance à la loi et la liberté du travail. Depuis le commencement du mois d'août, plus de mille ouvriers, qui n'appartiennent à aucune trades union^ travaillent à l'usine à des conditions qu'ils ont librement et individuellement débattues avec les représentants de la Compagnie, en dehors de toute immixtion étrangère. Le travail a repris également dans d'autres établissements de la Compagnie Carnegie, dont les ouvriers s'étaient mis en grève en se déclarant solidaires de leurs camarades de Homestead ; là aussi l'intervention des Unions a été écartée, et les ouvriers admis ou réadmis ne l'ont été que comme non union men. Enfin, sous l'influence de ces événements, la puis santé Amalgamated Association, atteinte dans son prestige, a dû transiger avec d'autres représentants de l'industrie métallurgique avec lesquels elle était entrée en lutte, et accepter des réductions de salaires qui

s'élèvent à 10 pour 100 pour certaines catégories d'ouvriers .

Quels ont été les résultats de cette violente et sanglante agitation? Le bilan en est déplorable. Une trentaine de vies humaines ont été sacrifiées. Sans parler des pertes énormes qu'ont subies les chefs d'industrie, une nombreuse population ouvrière attachée au sol où elle a vécu, accoutumée à trouver, dans l'usine autour de laquelle elle était groupée, un travail constant et un salaire rémunérateur, a fait place à des ouvriers étrangers et paraît condamnée à un lamentable exode. C'est une page de plus à ajouter à cette douloureuse histoire des grèves que résumait, il y a quatre ans, en chiffres si éloquents, la Commission du Travail des Etats-Unis, lorsqu'elle constatait que, de 1881 à. 1887, les grèves avaient fait perdre aux ouvriers américains près de 52 millions de dollars (260 millions de francs).

(Albert Gigot. Les Grèves aux États-Unis. Revue de Famille, du 15 octobre 1892.)

r, p. 89. Ce que coûtent les grèves. — Les grèves en Angleterre en 1888.

Le Rapport du Board of Trade, sur les grèves en Angleterre en 1888, donne le nombre des grèves pendant les dix années 1870-1879 qui ont vu 2,352 grèves en Angleterre. L'année qui en a eu le moins est 1870,

où il y en a eu 30; celle qui en a vu le plus est 1873, où il s'en est produit autant que de jours dans l'année, 365.

Les chiffres ci-dessus, bien que tirés du rapport du BoardofTrade, sont empruntés à un travail de M. Bevan présenté à la Société de Statistique en 1880. Dans le même travail, M. Bevan a estimé les pertes occasionnées au commerce ou à l'industrie, par 114 seulement de ces grèves, à 126,500,000 fr., et il demande à quelle somme il faut évaluer les pertes dues aux 2,238 autres.

Avant que M. Bevan eût dressé les tableaux qui figurent dans son travail, personne ne paraît avoir pensé à recueillir des statistiques de ce genre, et le Rapport que vient de publier le Board of Trade est le premier que le gouvernement ait fait dresser. Il est vrai que le « Bureau du Travail » n'existe que depuis peu de temps au ministère du Commerce.

Arrivons maintenant au Rapport de M . Burnett sur les grèves de 1888.

Il y en a eu, dans cette année, 509. L'industrie du coton en a produit 155 ; les houillères, 137 ; ces deux industries à elles seules fournissent 57 pour 100 du total. Réparties par localités, les 509 grèves se décomposent ainsi : Angleterre et Pays de Galles, 214 ; Ecosse, 94 ; Irlande, 1. La grève d'Irlande a eu lieu dans le Nord (comté d'Antrim), dans un chantier de construction de navires.

Arrivant aux résultats des grèves, M. Burnett constate que 249 ont réussi (c'est le mot consacré), c'està-dire que les ouvriers ont obtenu ce qu'ils demandaient; 94 ont réussi en partie seulement; 116 ont été sans

succès : quant aux 50 autres, le résultat na pu être connu.

Les causes de grève sont les suivantes :

Demandes d'augmentation de salaires 3oo

Résistance à des réductions de salaires 54

Dispute sur l'importance de concessions récemment faites. . 2 Mécontentement causé par les conditions et les heures de travail, etc 66

Dispute entre diverses catégories d'ouvriers . 2

Protestation contre certaines modifications apportées au travail, etc 22

Demandes d'adoption ou de maintien des règlements des

Trade's Unions io

Demande de réinstallation de certains ouvriers 6

Mécontentement contre certains employés supérieurs ... i5

Causes inconnues 12

175 grèves ayant pour but une augmentation de salaire ont réussi ; mais, par contre, 12 seulement des 54 grèves dont l'objet était de protester contre une diminution des salaires ont eu le résultat désiré.

La conclusion que tire de ces faits M. Burnettest que les grèves réussissent généralement quand le marché est en hausse et qu'elles échouent le plus souvent quand il est en baisse.

Les statistiques officielles ne sont pas très complètes, quand il s'agit de déterminer le nombre des grévistes et la durée des grèves ; le rapport ne peut donner de détails à cet égard que sur 328 grèves dont la durée a été de 6,317 journées de travail perdues par 109,951 ouvriers.

Comme moyen de régler les querelles entre patrons et ouvriers, les grèves sont un procédé coûteux. Ici encore les statistiques sont incomplètes ; mais, telles

qu'elles sont, elles ne manquent pas d'enseignements utiles.

200 grèves ont coûté en salaires perdus par les ouvriers en grève 51,500 liv. st. (1,287,507 fr.) par semaine ; 123 grèves ont occasionné une perte d'intérêt sur un capital de 6 millions de liv. st. (150,000,000 de francs) ; 107 autres ont coûté pour la suspension et la reprise des travaux, 47,000 liv. st. (1,175,000 fr.) ; enfin 10 autres grèves ont coûté en subventions accordées aux patrons par une association d'usiniers 2,4151. st. ou 60,000 fr. ,

Passant ensuite au règlement de ces grèves, on trouve dans le Rapport de M. Burnett que 322 ont été terminées par les comités de conciliation ; 14, par l'arbitrage, 85, par la commission des ouvriers; 23, par l'embau* chage d'un nouveau personnel ; 3, par la combinaison de ces deux moyens ; 1, par la soumission et la conciliation. Sur les 50 autres grèves, une n'était pas terminée au moment où le Rapport a été rédigé, et les détails manquent quant aux 49 autres. .^

Si les ouvriers se mettent en grève assez souvent, les patrons, eux aussi, font grève quelquefois et ferment leurs ateliers; mais c'est rare, et le cas s'est présenté huit fois seulement en 1888. Dans cinq de ces grèves de patrons, les ouvriers ont été remplacés; dans une, ils ont trouvé du travail ailleurs, dans deux autres, ils se sont soumis. (Journal des Débats.)

Aux Etats-Unis, les bureaux du Travail ont constaté

que de 1881 à 1886, les grèves ont fait perdre 235 mil-

lions 843,200 fr. aux ouvriers, et 191,318,400 fr. aux patrons, soit en tout plus d'un demi-milliard.

s, p. 115. Le commerce des esclaves dans l'antiquité.

Athènes protégeait les marchands d'esclaves. Il était défendu de les maltraiter, sous peine d'exhérédation. Cette protection spéciale avait pour cause les profits qu'en tirait le trésor, car il y avait un impôt sur la vente des esclaves, et Athènes était un des principaux lieux où s'en faisait le commerce . Elle n'avait de rivale, en ce genre, que certains marchés asiatiques plus rapprochés des sources ordinaires de l'esclavage, Chypre, Samos, Ephèse et surtout Chio, où, selon Théopompe, on commença sinon à faire usage d'esclaves, du moins à en faire trafic * .

... Le commerce était la voie naturelle qui mettait à la disposition de chacun ceux que la guerre ou la piraterie avait réduits en esclavage. Il se faisait à la suite des armées, dans les camps, où le général convoquait parfois les marchands pour traiter en masse de l'achat des captifs. A défaut de ces occasions, les marchands parcouraient les pays étrangers d'où l'homme se pouvait exporter avec profit» Carthage, qui avait des esclaves comme Tyr* pour les besoins divers de son industrie et de sa marine» en faisait aussi le commerce. Elle en tirait des tribus intérieures pour l'approvision-

i H. Wallon; Histoire de ^Esclavage dans l'Antiquité^ t. I er , p ; 174, Des Sources de l'Esclavage en Grèce.

nement de son marché ; et, quand elle fut vaincue, on ne cessa pas de venir demander le Gétule et le Maure à l'Afrique. L'Espagne, la Gaule aussi avaient leurs esclaves ; et Ton sait avec quel entraînement le Germain, quand il avait tout perdu au jeu, jouait sur un dernier coup sa liberté. Mais les marchands visitaient moins les régions barbares que les royaumes asiatiques placés sur la lisière des possessions romaines, pays où, grâce à la misère sociale, l'esclavage était devenu comme un mal endémique, la Bithynie, la Galatie, la Cappadoce, la Syrie, etc. Un de ces marchands est appelé par Horace « roi de Cappadoce *. Quand leur assortiment était complet, ils venaient en certains lieux , plus particulièrement consacrés à ce trafic. Les marchés que nous avons désignés chez les Grecs restaient fameux chez les Romains ; mais depuis que la Grèce ellemême était devenue un pays d'esclavage, le marché de Délos, plus central, effaçait tous les autres comme entrepôt.

Rome était le grand centre de consommation : c'était à Rome que les esclaves venaient de tous les champs de bataille, de tous les marchés du monde, pour se répandre dans les services divers de la campagne ou de la ville ; et avant d'en arriver là, ils avaient pu passer en plus d'une main et faire plus d'une fortune ; car un si vaste commerce se prêtait à des spéculations de toute nature. Les profits qu'on y trouvait devaient aussi tenter la cupidité romaine. Ce genre d'affaires, que Plaute déclarait malhonnête, était rangé parmi les placements de fonds les plus lucratifs, vanté et pratiqué

par Caton le Censeur... Mais quoi que pût faire Caton par ses conseils et par son exemple pour former les Romains à ce métier, les Grecs avaient sur eux l'avantage d'une longue expérience et tenaient la première place sur ces marchés *.

I, p. 139. Historique de l'idée des Bourses du Travail.

Quelques mois après la publication de l'article sur l'Avenir des Chemins de fer, dans lequel il exposait l'idée des Bourses et de la publicité du Travail, l'auteur développa cette idée dans une brochure intitulée : Des Moyens d'améliorer le sort des Classes laborieuses 2 .

« Grâce à l'intervention des chemins de fer, disait-il, on peut voyager aujourd'hui très rapidement. Cependant, pour l'ouvrier nécessiteux qui cherche du travail, la rapidité de la locomotion n'est qu'un avantage illusoire si l'on n'y joint le bas prix du transport. Il faut r par conséquent, que les tarifs des chemins de fer soient proportionnés aux ressources de la population ouvrière. Ceci est une condition essentielle.

« Si l'ouvrier peut voyager rapidement et à très bas prix, il n'hésitera pas certainement à se déplacer lorsque le travail viendra à lui manquer dans l'endroit où il demeure. Mais de quel côté dirigera-t-il ses pas pour trouver de l'occupation ? Comment saura-t-il où le travail est offert aux conditions les plus avantageuses ?'

1 H. Wallon. Histoire de V Esclavage dans l'Antiquité^ t. II, p. 46, Sources de l'Esclavage à Rome.

2 Paris. Librairie d'Amyot, éditeur. Février i&tf.

Comment pourra-t-il éviter des démarches infructueuses et des dépenses, inutiles de temps et d'argent ? Quelle boussole le guidera dans ses recherches ?

a Si grave que semble cette difficulté, elle peut être complètement résolue par rétablissement de Bourses du Travail.

« Les Bourses du Travail seraient pour les transactions des travailleurs ce que les bourses actuelles sont pour les opérations des capitalistes. Dans les principaux centres d'industrie et d'agriculture, on établirait une bourse où se rendraient les ouvriers qui auraient besoin de travail et les maîtres d'ateliers qui auraient besoin d'ouvriers. Le prix du travail pour chaque industrie y serait chaque jour affiché. La cote de la Bourse du Travail serait ensuite insérée dans les journaux, de même que l'on y publie aujourd'hui celle de la bourse des capitalistes. Les ouvriers de tout un pays, de tout un continent pourraient de la sorte connaître, jour par jour, les endroits où le travail s'obtient aux conditions les plus favorables, ceux où ils doivent se porter de préférence pour en demander. »

Le journal V Atelier, que dirigeait M. Corbon, depuis vice-président de l'Assemblée nationale et sénateur, rendit compte de cette brochure, mais, tout en reconnaissant les bonnes intentions de l'auteur, il se montra hostile à l'institution des Bourses et surtout à la publication des prix du travail. Il applaudissait d'ailleurs à une idée que l'auteur n'avait point et s'était gardé d'exprimer : celle de charger le Gouvernement de la répartition utile du travail sur le territoire :

« L'auteur, disait-il, nous paraît animé des meilleures intentions, et c'est avec un désir bien sincère de voir s'établir la conciliation de l'intérêt du maître et de celui des ouvriers, qu'il a indiqué certains moyens qui doivent opérer, suivant lui, « la. fusion de ces deux classes » .

« Il veut augmenter le prix des salaires. Mais trois causes, dit-il, empêchent ce résultat ; ce sont : 1° l'extrême concurrence qui règne entre les travailleurs ; 2° l'inégale répartition des bras sur le territoire ; 3° l'ignorance, l'incapacité des ouvriers » .

« Il est bien vrai que la concurrence entre les ouvriers et l'introduction spontanée d'un grand nombre de machines ont amené la baisse des salaires ; ces machines et l'accroissement de la population jettent chaque jour hors des ateliers une foule de bras qui s'offrent à travailler à tout prix.

« Voici l'idée fondamentale sur laquelle repose la brochure de M. de Molinari : pour maintenir les salaires à un taux équitable, il faudrait établir une juste proportion entre le nombre des ouvriers et le travail disponible; et cette idée fondamentale est détruite, puisque cela est impossible avec la concurrence anglaise.

« Vient ensuite l'inégale répartition des bras sur le territoire. Selon l'auteur, le Gouvernement devrait indiquer aux ouvriers inoccupés des villes où ils pourraient trouver de l'ouvrage, et leur rendre faciles les communications en abaissant le tarif des chemins de fer ; il faudrait aussi créer des Bourses du Travail, où chaque

jour le prix du travail serait affiché et coté d'après les engagements qui auraient été effectués pendant la journée.

« Oui, le Gouvernement devrait indiquer les points du territoire où le besoin d'ouvriers se fait sentir, et il devrait aussi proportionner le tarif des chemins de fer aux ressources de la population ouvrière. Mais, lorsque M. de Molinari prétend que, par l'établissement des Bourses du Travail, « le prix des salaires se trouverait tout à coup relevé et uniformisé », il commet là une erreur complète. Le prix des salaires est fixé par la concurrence ; on n'afficherait donc dans ces Bourses que les prix fixés ainsi, et, pour qu'ils pussent être relevés, il faudrait modifier la concurrence elle-même ; or, l'auteur la veut libre. Le prix des salaires pourrait être seulement uniformisé, et ce serait, nous le croyons fermement, aux conditions les plus désavantageuses *. »

Sans se laisser décourager par cet accueil défavorable que ses idées rencontraient chez les ouvriers intelligents mais imbus des doctrines socialistes, qui rédigeaient Y Atelier, l'auteur essaya de les propager dans la presse. Il les exposa avec de nouveaux développements dans une série d'études que le Courrier Français , dirigé alors par M. Emile Barrault, l'ancien apôtre du saint-simonisme, consentit à publier 2 , puis dans la Réforme^ dont M. Flocon était le rédacteur en chef.

i L 'Atelier, organe des intérêts moraux et matériels des ouvriers, journal mensuel publié rue Pavée-Saint-André-des-Arts, u, avec ces deux épigraphes : Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger. — Liberté, Égalité, Fraternité, Unité. (N° de mars 1844.)

2 Courrier Français, des 26 et 3i octobre et 8 novembre 1844,

L'extrait suivant des articles publiés dans la Réforme sous ce titre : De la Mobilisation du Travail, résume la conception que se faisait l'auteur, de l'organisation des Bourses du Travail et du rôle qu'elles lui paraissaient appelées à remplir :

« Les marchés de travail se tiennent aujourd'hui en plein air, et cela se conçoit : les travailleurs sont affranchis d'hier, ils possèdent depuis trop peu de temps la libre disposition de leur travail pour avoir pu songer à se donner un abri. Les marchands de capitaux, tout au contraire, ont à leur disposition de vastes et somptueux édifices où ils se réunissent quotidiennement pour opérer leurs transactions. Les travailleurs ne pourraient-ils pas, en toute justice, leur tenir à peu près ce langage : Vous faites vos affaires dans de grandes salles bien closes et convenablement chauffées . . . c'est bien... mais ne serait-il pas juste que nous y pussions faire aussi les nôtres ? Vous vous levez tard, vos séances ont lieu dans l'après-midi ; nous nous levons tôt, les nôtres se tiendraient le matin... Vous n'en seriez pas incommodés... D'ailleurs, ces beaux édifices dont vous vous servez seuls ont été élevés à nos frais comme aux vôtres ; comme vous, nous devons, en toute équité, y avoir place, songez-y... Ainsi pourraient parler les marchands de travail exposés aujourd'hui sur nos quais à toutes les intempéries des saisons, et les marchands de capitaux, leurs confrères, n'hésiteraient pas, sans doute, à accueillir leur humble requête.

<c L'organisation intérieure des Bourses du Tra-

vail serait extrêmement simple . Dans les Bourses de Commerce, il y a des officiers publics chargés de recueillir et de publier les prix auxquels les transactions s'opèrent ; dans les Bourses de Travail, des agents nommés et salariés par l'Etat rempliraient une mission identique. A ces officiers publics, chargés de la police intérieure de la Bourse et de la rédaction du bulletin Me chaque jour viendraient se joindre des courtiers qui serviraient d'intermédiaires entre les vendeurs et les acheteurs de travail, — ceci, bien entendu, au gré des parties.

a Dès l'heure où s'ouvrirait la Bourse, les ouvriers qui auraient du travail à vendre se rendraient aux emplacements assignés aux différentes professions. Ces emplacements se reconnaîtraient aux noms ou aux insignes sculptés de chaque industrie. Les entrepreneurs y viendraient acheter le travail dont ils auraient besoin, ou bien ils transmettraient leurs commandes aux courtiers de la Bourse. Les officiers publics, répartis entre lés différentes industries, selon le nombre et l'importance de chacune d'elles, tiendraient note soigneusement de toutes les transactions effectuées soit directement, soit par intermédiaire. Il ne leur serait pas permis, bien entendu, de se mêler d'aucune opération de courtage ; ils auraient à se borner strictement à leurs fonctions d'agents de police et de publicité. A la fermeture de la Bourse, ils se réuniraient pour faire le dépouillement de leurs carnets et rédiger le bulletin de la journée. Ce bulletin, qui présenterait le résumé succinct des

transactions effectuées et l'exposé de l'état du marché,

serait immédiatement livré à l'impression et adressé aux journaux. On l'afficherait ensuite à la pbrte de la Bourse avec celui des Bourses étrangères, jusqu'à ce que l'un et l'autre fissent place aux bulletins du lendemain.

« Les journaux de chaque localité publieraient le bulletin de la Bourse du Travail comme ils publient aujourd'hui celui de la Bourse du Commerce. Ces feuilles, remplies de matières diverses, seraient insuffisantes néanmoins pour donner régulièrement la situation des marchés de l'intérieur et de l'étranger. Dans le principal foyer industriel de chaque pays, on établirait un journal spécial du Travail, auquel les officiers publics des différentes Bourses expédieraient leurs bulletins à la fin de chaque séance. Grâce à la locomotion rapide de la vapeur, ce journal se distribuerait partout avec une extrême célérité. Les travailleurs connaîtraient, en les consultant, la situation de tous les marchés du globe. Ils sauraient toujours quand il y aurait avantage pour eux de se déplacer.

« Il y aurait cependant un grand inconvénient à ce que les ouvriers qui recevraient les bulletins des divers marchés se rendissent immédiatement dans les régions industrielles où le travail serait demandé à des prix élevés. Il pourrait arriver que le nombre des travailleurs qui se dirigeraient vers ce marché avantageux dépassât le chiffre des emplois disponibles. En ce cas, la surabondance de travail importé aurait pour effet de faire baisser aussitôt le prix de cette denrée. Les travailleurs qui se seraient déplacés dans l'espoir d'obtenir

des salaires élevés se trouveraient déçus dans leur attente ; en outre, ceux qui surabonderaient seraient obligés de s'en aller comme ils étaient venus, après avoir perdu inutilement leur temps et leur argent.

a Cet inconvénient disparaîtrait si les ouvriers, au lieu de se déplacer de cette manière encore un peu aventureuse, se bornaient à adresser par écrit leurs offres aux courtiers de travail des localités où ils auraient l'intention de se rendre. Ceux-ci se chargeraient, moyennant commission, de transmettre ces offres aux acheteurs. Lorsqu'elles seraient acceptées, ils en informeraient leurs clients, qui se déplaceraient alors en toute sécurité. La réduction projetée de la taxe des lettres rendrait ce mode de transaction fort peu coûteux, la locomotion à la vapeur le rendrait de même suffisamment rapide .

a Dans les transactions du commerce, la commission payée aux courtiers se partage ordinairement entre le vendeur et l'acheteur ; il pourrait en être de même dans les transactions du travail.

« Le journal spécial du travail qui donnerait dans chaque pays les bulletins des marchés de l'intérieur et de l'extérieur, ce journal, que tous les travailleurs auraient intérêt à consulter régulièrement, pourrait devenir, on le comprend, un puissant levier d'éducation populaire. Il servirait à élever à la fois matériellement et moralement la condition de l'ouvrier. Il serait encore l'organe naturel de la grande classe des simples travailleurs, il défendrait leurs intérêts, trop souvent sacrifiés à l'avidité des grands spéculateurs, ou des

grands industriels, et sa voix aurait quelque chance d'être écoutée, car elle exprimerait la pensée de plusieurs millions d'hommes.

a Telle serait, en résumé, l'organisation des Bourses du Travail; elle serait à la fois simple et peu coûteuse. Le salaire des officiers publics, des agents de change du travail, serait la seule charge qui incomberait au Gouvernement. Quant aux journaux des tpavailleurs, ils pourraient, avec une organisation convenable, se suffire à eux-mêmes sans subvention aucune *. »

A cette époque, l'application encore récente de la télégraphie électrique faisait une vive impression sur les esprits. Cette impression apparaît dans les Études économiques sur V Organisation de la Liberté industrielle et l'Abolition de V Esclavage, que l'auteur publia en 1846. Au risque d'être traité d'utopiste, il recherche comment le nouvel et merveilleux instrument de communication pourrait être adapté aux Bourses du Travail et mis au service des ouvriers.

« Si l'on supprime, disait-il, parla pensée les distances qui séparent les nations, distances qui empêchent les travailleurs de se rendre toujours où la meilleure rémunération leur est offerte, si l'on suppose, par exemple, que le monde entier se trouve réduit aux proportions d'une province, d'une cité, il est évident que les hommes laborieux iront toujours de préférence dans les parties de cette province, dans les quartiers de cette

i De la Mobilisation du Traçait, par G. de Molinari. La Réforme, du 9 juin i8$5.

cité, où ils trouveront les conditions d'existence les plus favorables ,

«Examinons de quelle manière la télégraphie électrique devrait être établie et organisée pour donner aux travailleurs de toutes les nations les moyens de connaître instantanément les lieux où le travail est demandé aux conditions les plus avantageuses .

« C'est, on le sait, le long des lignes des chemins de fer que s'établissent les lignes télégraphiques.

a Dans chacun des grands états d'Europe, les principales lignes de chemins de fer se dirigent vers la capitale comme vers un centre commun. Elles rattachent à la métropole toutes les villes secondaires. Celles-ci, à leur tour, deviennent les foyers d'autres voies de communication qui vont aboutir à des centres de population de troisième ordre.

a Admettons qu'en France, par exemple, il s'établisse, dans une vingtaine de villes secondaires, des marchés, des Bourses, servant à la fois à la vente du travail et au placement des capitaux et des denrées. Admettons aussi que la matinée soit consacrée aux transactions des travailleurs et l'après-midi à celles des capitalistes et des marchands. Voyons ensuite comment se tiendra le marché de travail.

« Le jour de l'ouverture des vingt Bourses, les ouvriers qui manquent d'emploi et les directeurs industriels qui ont besoin d'ouvriers, se rendent au marché, les uns pour vendre, les autres pour acheter du travail. Il est tenu note du nombre des transactions effectuées,

des prix auxquels elles l'ont été et de la proportion relative des emplois offerts et des emplois demandés. Le bulletin du marché, rédigé à la fin de la séance, est envoyé à la Bourse centrale par voie télégraphique. Vingt bulletins arrivent, en même temps, à ce point de réunion où Ton en compose un bulletin général. Ce dernier, qui est adressé aussitôt, soit par le chemin de fer, soit par le télégraphe, à chacune des vingt Bourses secondaires, peut être publié partout avant l'ouverture de la Bourse du lendemain.

« Instruits par le bulletin général du travail de la situation des divers marchés du pays, les travailleurs disponibles dans certains centres de production peuvent envoyer leurs offres dans ceux où il y a des emplois vacants. Supposons, par exemple, que trois charpentiers soient sans ouvrage à Rouen, tandis qu'à Lyon le même nombre d'ouvriers de cet état se trouvent demandés au prix de 4 francs. Après avoir consulté le bulletin du travail publié par le journal du matin, les charpentiers de Rouen se rendent à la Bourse, où vient aboutir la ligne télégraphique, et ils expédient à Lyon une dépêche ainsi conçue :

« Rouen, — trois charpentiers à 4 fr. 50, — Lyon. « La dépêche envoyée à Paris est, de là, transmise à Lyon. Si le prix demandé par les charpentiers de Rouen convient aux entrepreneurs de Lyon, ceux-ci répondent immédiatement par un signe d'acceptation convenu. Si le prix est jugé par eux trop élevé, un débat s'engage entre les deux parties. Si enfin elles tombent d'accord, les ouvriers, munis de la réponse d'acceptation timbrée

par remployé du télégraphe, ^e rendent aussitôt à Lyon par le chemin de fer. La transaction a été conclue aussi rapidement qu'elle aurait pu l'être dans l'enceinte de la Bourse de Rouen.

« Admettons encore maintenant que Francfort-sur- Mein soit le point de réunion vers lequel convergent les lignes télégraphiques aboutissant aux diverses Bourses centrales de l'Europe. C'est à Francfort-sur- Mein que sont adressés les bulletins généraux de chaque pays, c'est là aussi que l'on en compose un bulletin européen envoyé à toutes les Bourses centrales et qui est transmis de celles-ci à toutes les Bourses secondaires. Grâce à ce mécanisme de publicité, le nombre des emplois et des bras disponibles avec les prix offerts ou demandés se trouvent connus, d'une manière presque instantanée, sur toute la surface du continent.

« Supposons donc qu'un marin, sans occupation à Marseille, apprenne, en consultant le bulletin du travail européen, que les matelots manquent à Riga et qu'il leur est offert, dans ce port, un salaire avantageux. Il se rend à la Bourse et envoie à Riga ses offres de services par dépêche télégraphique. De Marseille la dépêche arrive à Paris, en deux ou trois étapes, selon la force de l'agent de locomotion; de Paris elle est envoyée à Francfort, de Francfort elle va à Moscou, bourse centrale de la Russie, et de Moscou à Riga. Ce trajet, d'environ 4,000 kilomètres, peut être parcouru en deux ou trois minutes. La réponse est transmise de la même manière. Si la correspondance télégraphique est tarifée à raison de 5 centimes par 100 kilomètres, notre marin

paiera 4 francs environ pour la dépêche envoyée et la dépêche 'reçue. Si sa demande est agréée, il prend le chemin de fer et arrive à Riga en cinq jours. En supposant que le prix de la locomotion se trouve fixé au plus bas possible, soit à 1/2 centime par kilomètre, ses frais de déplacement, poste télégraphique comprise, s'élèveront à 24 francs.

« L'Europe devient ainsi un vaste marché où les transactions des travailleurs s'effectuent aussi rapidement, aussi aisément que dans le marché de la Cité. Par Constantinople, les Bourses de l'Europe correspondent avec celles de l'Afrique et de l'Asie.

« Ainsi la locomotion à la vapeur et la télégraphie électrique sont, en quelque sorte, les instruments matériels de la liberté du travail. En procurant aux individus le moyen de disposer librement d'eux-mêmes, de se porter toujours dans les contrées où l'existence est la plus facile et la plus heureuse, ces véhicules providentiels poussent irrésistiblement les sociétés dans les voies du progrès *. »

Enfin, l'auteur adressait dans la même année (1846) Y appel aux ouvriers que l'on a vu plus haut, pour l'établissement de la publicité des prix et de la situation des marchés du travail.

€ A la suite de cet appel, je m'abouchai, dit-il, avec quelques-uns des corps de métiers parisiens, entre autres avec la corporation des tailleurs de pierre. On me mit en rapport avec un compagnon surnommé

i Études économiques^* 1 Organisation de la Liberté industrielle, $ 4, 1846.

Parisien la Douceur, un des ouvriers les plus intelligents que j'aie rencontrés. Parisien la Douceur goûta fort mon plan, et il me promit de l'exposer à la réunion des tailleurs de pierre. Malheureusement, la réunion ne partagea pas l'opinion de son délégué ; elle craignit que la publication des prix du travail à Paris n'attirât une affluence plus considérable d'ouvriers dans ce grand centre de population, et elle me refusa son concours. Mes tentatives ne furent pas plus heureuses ailleurs.

« Après la révolution de Février, j'essayai de remettre cette idée à flot. J'écrivis à M. Flocon, alors ministre de l'Agriculture et du commerce, pour l'engager, sinon à faire bâtir une Bourse du Travail à Paris, du moins à mettre au service des travailleurs la Bourse déjà bâtie. Les gens d'affaires vont à la Bourse dans l'après-midi, les ouvriers ne pourraient-ils pas y aller le matin ? Telle est la question que je posais à M. Flocon; mais M. Flocon, qui avait bien d'autres affaires, ne me répondit point.

« La même idée fut reprise à quelque temps de là, et un projet de Bourse du Travail fut présenté au préfet de police, M. Ducoux, par un architecte, M. Leuillier. M. Emile de Girardin prêta son appui à cette tentative, et il offrit même de consacrer une partie de la quatrième page de la Presse à la publicité des transactions du travail 1 . »

Cependant un décret du Gouvernement provisoire, en date des 9 et 10 mars 1848, avait ordonné Tétablisse-

1 Les Soirées de la rue Saint-Lazare, p. 174»

ment, dans chaque mairie de Paris, d'un bureau de renseignements pour les offres et demandes du travail; mais ce décret ne reçut qu'un commencement d'exécution. En février 1851, M. Ducoux voulut réaliser, en recourant à l'intervention de l'Etat, l'idée que l'auteur de V Avenir des Chemins de fer avait émise huit ans auparavant, et il soumit à l'Assemblée nationale le projet de loi suivant :

« Article premier. — Il sera construit à Paris, sous

la direction de l'Etat, une Bourse des. Travailleurs.

« Art. 2. — Cette Bourse, divisée en compartiments affectés aux différents corps de métiers, contiendra les bureaux de placement pour les ouvriers, et tous les renseignements propres à éclairer le public sur les divers éléments du travail. Le prix des marchandises, le taux des salaires, en un mot toutes les indications qui intéressent le patron et l'ouvrier, le producteur et le consommateur, y seront recueillies et exposées avec soin.

« Art. 3. — Cette Bourse est construite conformément aux plans et devis dressés par les ordres du Préfet de police et communiqués à la Commission municipale de Paris, le 10 octobre 1848.

« Art. 4. — Un crédit supplémentaire de 300,000 fr., affecté à cette création, sera inscrit au budget des dépenses pour l'année 1851. »

Soumis à l'Assemblée nationale, le 15 février 1851, ce projet fut rejeté, sur les conclusions d'un rapport de M. Gouin, non qu'on le considérât comme inutile, mais parce qu'il s'agissait d'une institution essentiellement

communale l . On le renvoya, à ce titre, au Conseil municipal de Paris.

Revenu en Belgique après le coup d'Etat du 2 décembre, l'auteur de l'Avenir des Chemins de fer entreprit d'y réaliser l'idée de la publicité du travail, qu'il avait essayé en vain d'appliquer à Paris. Il fonda dans ce -but, avec le concours dévoué de son frère, M. Eugène de Molinari , un journal intitulé La Bourse du Travail,

En voici le programme :

« On a essayé souvent de fonder des journaux spéciaux pour les ouvriers, mais ces entreprises ont rarement réussi. Dans notre pays, par exemple, on ne pourrait pas citer un seul journal populaire qui ait eu quelque importance et quelque durée. A quoi cela tientil ? Gela tient sans doute, d'abord à ce que l'éducation de nos classes ouvrières est encore trop peu développée, à ce qu'une portion encore hélas! trop nombreuse de notre population est dépourvue des simples notions de l'enseignement primaire.

« Cependant, il y a, surtout dans les villes, assez d'ouvriers capables de lire un journal, et de prendre intérêt à cette lecture, pour rendre possible l'établissement d'une presse populaire. Si donc les journaux qui s'adressent spécialement à la classe ouvrière n'ont pas

Bulletin des Conférences préparatoires à V Organisation d'une Bourse du Travail à Bruxelles. Rapport de M. Hector Denis, p. 3o.

eu de succès jusqu'à présent, la faute n'en doit pas être attribuée seulement aux ouvriers, mais encore à ces journaux eux-mêmes.

« Un journal est, avant tout, une collection de nouvelles et de renseignements utiles pour ceux qui le lisent. Ainsi, par exemple, que cherche d'abord le manufacturier ou le négociant en ouvrant son journal? Il y cherche le prix des marchandises et la situation des marchés. — Sur quelle partie du journal se portent les regards du capitaliste qui a des fonds engagés dans les emprunts des gouvernements ou dans les grandes entreprises industrielles ? Sur le cours de la Bourse. Et pourquoi ? Parce qu'on est naturellement beaucoup plus avide de connaître les renseignements qui concernent ses intérêts, ses affaires, que les nouvelles qui s'adressent simplement à la curiosité, ou même les articles qui concernent les intérêts généraux. Supposons que les journaux s'avisent de supprimer le cours de la Bourse et les cours des marchés, ils perdront bien certainement la moitié de leurs abonnés.

a Des renseignements utiles, voilà donc ce qu'il faut, avant tout, dans un journal. Et voilà précisément ce qui a toujours manqué aux journaux populaires.

a Mais de quels renseignements les ouvriers peuvent-ils avoir besoin ? Sont-ils intéressés à connaître les cours des différentes marchandises, des grains, des huiles, des fers, des sucres, des cafés? Non, car les variations des prix de ces denrées n'influent qu'indirectement sur leur bien-être. Sont-ils intéressés à connaître les cours des fonds publics et des valeurs

industrielles? Encore moins, car ils n'ont pas souvent des capitaux à placer. Ils vivent au jour le jour, et tout ce qu'ils peuvent faire c'est de placer, de temps en temps, leurs petites économies à la Caisse d'épargne. Ces renseignements qui sont si précieux pour les industriels, les négociants et les capitalistes, n'ont donc pour eux qu'une faible utilité, et, par conséquent, un faible intérêt.

« En revanche, il y a une denrée dont le cours intéresse par-dessus tout l'ouvrier, car il vit du revenu qu'il en tire, et, selon qu'il la vend plus ou moins cher et qu'il peut la placer plus ou moins régulièrement, il vit dans l'aisance ou il subit les horreurs de la misère; cette denrée, c'est le Travail»

« Le prix du travail ou le salaire dépend de l'offre et de la demande, comme celui de toute marchandise. Quand deux ouvriers courent après un maître, disait un des meilleurs amis de la classe ouvrière, M. Cobden, le salaire baisse; quand deux maîtres courent après un ouvrier le salaire hausse. En outre, on peut remarquer qu'il suffit souvent qu'un très petit nombre d'ouvriers viennent à manquer ou à se trouver à l'état d'excédent pour faire hausser ou baisser considérablement le salaire. Il en résulte que les ouvriers et les entrepreneurs d'industrie eux-mêmes sont intéressés au plus haut degré à connaître l'état du marché du travail, c'est-à-dire à savoir où le travail est demandé, où l'on manque d'ouvrage, et où le travail est offert, où l'on manque d'ouvriers. Supposons que dans un pays comme la Belgique, où les communications sont faciles et à bon

marché, où les chemins de fer sont à la portée des classes ouvrières, ou parvienne à connaître régulièrement, semaine par semaine, jour par jour, l'état du marché de travail dans les différentes branches de la production ; que l'on parvienne à savoir d'une manière exacte et positive quel est le taux des salaires et l'état de l'offre et de la demande des bras, qu'en résulterat-il ? C'est qu'on ne verra plus les bras manquer d'un d'un côté et les salaires hausser de manière à entraver la marche de l'industrie, tandis que les bras sont ailleurs à l'état d'excédent et que les salaires baissent de manière à rendre la vie presque impossible pour la classe ouvrière ; c'est que les entrepreneurs pourront toujours savoir où trouver des ouvriers, et les ouvriers où trouver des entrepreneurs. Gela empêchera, d'une part, des maîtres durs et rapaces d'abuser de l'ignorance et de la misère des ouvriers pour avilir leurs salaires. Gela empêchera, d'une autre part, des ouvriers fainéants de se faire entretenir par la charité publique ou privée, sous le prétexte qu'ils ne peuvent trouver du travail.

« Enfin, en admettant qu'il y ait dans le pays plus de travail à faire qu'il n'y a d'ouvriers, et que l'essor de l'industrie se trouve arrêté faute de bras, la publication du prix des salaires et l'exposé de l'état du marché de travail ne manqueront pas d'attirer les ouvriers du dehors > de manière à combler le déficit. En admettant, au contraire» que les bras se trouvent à l'état d'excédent^ et que les salaires soient avilis sous l'influence de cette cause, les pays où les bras manquent et où les

salaires sont élevés, tels que les Etats-Unis, le Canada, le Brésil, etc., etc., auront bientôt absorbé cet excédent, et relevé ainsi les cours des salaires, comme la chose a déjà eu lieu en Angleterre, en Irlande et en Allemagne sous l'influence de l'émigration libre, c'està-dire de V exportation volontaire du travail,

« Tels seraient les avantages généraux de la publication régulière du taux des salaires et de la situation du marché du travail dans les différentes industries. En réalité, cette publication permettrait d'assurer toujours du travail aux ouvriers qui peuvent et qui veulent travailler.

« Voilà l'œuvre que nous entreprenons en fondant ce journal. Nous voulons recueillir d'une manière régulière tous les renseignements sur le taux des salaires, l'offre et la demande des bras ; nous voulons indiquer aux entrepreneurs où ils peuvent trouver des ouvriers ; aux ouvriers où ils peuvent trouver du travail. Nous voulons créer pour la classe ouvrière une véritable bourse où le cours des différentes sortes de travail sera coté, comme le cours des marchandises, deB fonds publics et des valeurs industrielles est coté dans les Bourses ordinaires; nous voulons, en un mot, fonder la Bourse du Travail, n

La Bourse du Travail publiait un « bulletin de l'état du marché », dont M. Eug. de Molinari allait recueillir les éléments dans les ateliers des différentes industries de Bruxelles, et des correspondances, relatives à la situation des marchés de province. Malheureusement, au lieu de seconder cette tentative, les ouvriers et les

industriels s'y montrèrent, les uns indifférents, les autres décidément hostiles. Un filateur de coton menaça même le directeur de la Bourse du Travail de lui intenter un procès parce qu'il avait publié une correspondance renfermant des renseignements sur le taux des salaires et la durée du travail dans ses ateliers. En présence de ce manque de concours des ouvriers et de cette hostilité des patrons, la Bourse du Travail dut cesser de paraître. Elle avait vécu cinq mois, du 17 janvier au 20 juin 1857.

L'année précédente, 1856, M. Max Wirth avait fondé à Francfort, sous ce titre : Der Arbeitgeber, un journal qui avait le même objet.

« Il était destiné, lisons-nous dans le Bulletin que nous avons cité plus haut, à recueillir les données d'une enquête permanente sur la situation des diverses industries, et à rassembler toutes les indications se rapportant au marché du travail, aux offres et aux demandes d'emplois et aux cours des salaires. Gomme M. de Molinari, M. Wirth était préoccupé de répartir le mieux possible les forces du travail en éclairant les travailleurs sur l'état du marché. L'idéal qu'il poursuivait ainsi était : 1° de réduire le plus possible le nombre des ouvriers inoccupés, par conséquent de ceux que le chômage condamne à consommer improductivement leurs épargnes individuelles, celles de leurs associations ou même l'argent emprunté et l'aumône ; 2° d'accroître dès lors, avec la puissance productive effective de la nation, la production totale, et, avec elle, le fonds des salaires.

« ... M. Max Wirth raconte dans son ouvrage : Les Lois du Travail au XIX e siècle, qu'il n'a pas réussi à donner à son entreprise l'extension nécessaire pour lui faire atteindre complètement son but. L' ] Arbeitgeber n'est devenu l'organe central que de quelques professions industrielles. Comme M. de Molinari, il s'est heurté à l'indifiçrence et à l'opposition sourde 4 . » •

Les socialistes ont eu, du reste, la loyauté de reconnaître que l'idée de l'institution des Bourses du Travail ne leur appartient pas. Dans un discours prononcé à la réception de la délégation savoisienne à la Bourse du Travail, le 15 octobre 1889, le citoyen Brunet a déclaré « que l'idée première de la Bourse du Travail ne vient pas des ouvriers eux-mêmes ; un économiste bourgeois, M. de Molinari, a déjà tenté cette création ; sa pensée était surtout de pouvoir se rendre, au moyen de cette Bourse, un compte exact des fluctuations de l'offre et de la demande ; il espérait obtenir par là le nombre de bras chômant, ce qui eût pu contribuer, à certaines époques, à l'avilissement des salaires, en raison des bras inoccupés. Cette tentative a échoué ».

A quoi l'orateur ajoutait :

« Cette idée a été reprise par les Chambres syndicales ouvrières, et, après bien des mises en demeure, après bien des rebuffades, nous sommes sortis victorieux de la lutte ; la Bourse du Travail était créée, et on a été obligé de reconnaître que ce que n'avait pas pu

î Bulletin des Conférences préparatoires à V Organisation d'une Bourse du Travail à Bruxelles. Rapport de M. Hector Denis, p. iô.

faire la bourgeoisie, des ouvriers avaient pu le réa< liser 1 . »

u, p. 142. La création des Bourses du Travail

en France.

Nous empruntons à la publication de Y Office du Travail sur le placement des ouvriers le résumé historique de la création des Bourses du Travail en France, après le renvoi du projet de M. Ducoux au Conseil municipal de Paris.

« La question des Bourses du Travail resta dans l'oubli, en France du moins, jusqu'au jour où M. Delattre et quelques-uns de ses collègues les firent revivre, en déposant sur le bureau du Conseil municipal de Paris, le 24 février 1875, la proposition suivante :

« Les soussignés demandent qu'il soit procédé à « l'étude de l'établissement, à l'entrée de la rue de « Flandre, d'une « Bourse du Travail » ou du moins « d'un refuge, clos et couvert, afin d'abriter les nomce breux groupes d'ouvriers qui se réunissent chaque « matin pour l'embauchage des ouvriers du port, et « autres. »

« Ce projet, qui n'intéressait qu'un quartier isolé, fut généralisé par la Commission chargée de l'examiner et l'Administration fut invitée à présenter un projet d'établissement de Bourses du Travail, pour tous les lieux où les ouvriers des divers corps de métiers se réunissent pour s'embaucher. »

* Annuaire de la Bourse dtt Travail. Année 188$ pi 83.

« Néanmoins, le 18 juillet 1878, le Conseil vota spécialement la construction d'un abri permanent, boulevard de la Chapelle.

a A la suite de cette résolution, l'organisation des Bourses du Travail demeura en suspens jusqu'au 19 novembre 1883, jour où M. Manier communiqua au Conseil municipal de Paris la décision suivante prise dans une réunion tenue, le 16 du même mois, à la salle Rivoli :

a Considérant que la Bourse du Travail aura au « moins pour effet :

« 1° De supprimer les places de grève ;

« 3° De faciliter le placement des travailleurs ;

a 3° De supprimer les bureaux de placement ;

« 4° De centraliser l'offre et la demande, afin de « mettre rapidement en rapport travailleurs et travaux ;

« 5° D'établir des rapports directs entre les cham- « bres syndicales ou groupes corporatifs, ainsi qu'entre « tous les travailleurs en général, syndiqués ou non « syndiqués ;

« L'assemblée, après avoir entendu le développe- « ment du projet, invite le Conseil municipal à voter le « dit projet dans son ensemble et dans la présente ses- « sion. »

« Cette pétition provoqua, au Conseil municipal et dans l'Administration, de nouvelles études et de nouveaux projets, dont la loi du 21 mars 1884, qui accordait aux syndicats professionnels le droit de se constituer librement, vint modifier le caractère primitif.

« Le rapport, présenté par M. Mesureur, le 5 no-

vembre 1886, au nom de la Commission du Travail, sur la création d'une Bourse du Travail à Paris, résume, dans le paragraphe suivant, la manière nouvelle dont cette bourse fut conçue, à parjtir de ce moment :

« En restant sur le terrain de la liberté des contrats, « vous avez le droit sinon le devoir de fournir aux « travailleurs les moyens de lutter à armes égales et « légales avec le capital; sans la Bourse du Travail, « l'existence des chambres syndicales sera toujours « précaire, les charges qu'elles imposent éloignant « d'elles le plus grand nombre des ouvriers.

« Il importe donc qu'elles aient des locaux où chacun « pourra venir, sans crainte d'avoir à faire des sacrifices « de temps et d'argent au-dessus de ses ressources ; la « libre et permanente disposition des salles de réunion « permettra aux travailleurs de discuter avec plus de ma* a turité et de précision les questions multiples qui inté- « ressent leur industrie et influent sur les salaires ; ils « auront pour les guider et les éclairer tous les moyens « d'information et de correspondance, les éléments four- « nis par la statistique, une bibliothèque économique, « industrielle et commerciale, le mouvement de la pro— « duction pour chaque industrie, non seulement en « France, mais dans le monde entier.

« Peut-être verrons-nous alors les véritables assises du Travail s'établir. »

« C'est donc pour répondre à ces desiderata multiples que la création d'une Bourse centrale du Travail fut décidée par le Conseil municipal de Paris et qu'une première annexe de cette Bourse fut préalablement

établie dans l'ancienne salle de la Redoute, rue Jean-Jacques Rousseau, 35, où elle fut inaugurée le 3 février 1887.

a Quant à la Bourse centrale, elle fut édifiée ensuite rue du Chateau-d'Eau, près la place de la République, et elle a été inaugurée le 22 mai 1892.

« L'exemple de Paris a été, depuis 1887, suivi par plusieurs villes de province et les Bourses du Travail se multiplient chaque année *. »

On trouvera encore dans Y Annuaire de la Bourse du Travail, de Paris, quelques renseignements sur la fondation et l'organisation des principales Bourses du Travail de France, savoir :

De Lyon, siège social, 3g, cours Morand, fondée le 8 février 1891. De Saint-Étienne, siège social, 6, place Marengo, le ai février 1889. De Marseille, rue de l'Académie, le 22 octobre 1888. De Béziers, a$, rue de la République, le 5 avril 1891. Municipale de Bordeaux, 4?» rue Lalande, le i" mars 1890. Indépendante de Bordeaux, rue du Miroir, le 99 juin 1890. De Montpellier, 8, boulevard Louis-Blanc, le 99 juin 1890. De Nîmes, 7, rue Saint-Paul, le 4 mars 1887.

De Cholet, ai, rue Nationale, le 1" juillet i89i. De Toulon, 5i, rue de la République, le i5 octobre 1889. Etc., etc.

v, p. 142. La Bourse du Travail de Liège.

Quoique ne disposant que de ressources extrêmement limitées, la Bourse du Travail de Liège rend déjà des services notables aux ouvriers et aux patrons. Nous

1 Le Placement des Employés, Ouvriers et Domestiques en France, p. i5i.

empruntons à une brochure publiée à l'occasion de l'Exposition Universelle de 1889 quelques détails sur sa fondation et son organisation.

Le point de départ de la Bourse du Travail de Liège a été on ne peut plus modeste. Dans l'origine, elle n'était en réalité qu'un simple bureau de placement, auquel, nous devons bien le reconnaître, les patrons ne s'adressèrent pas toujours avec la plus grande confiance. Des essais d'abord timorés, mais qui donnèrent les meilleurs résultats, surent mettre fin à toutes craintes et appelèrent l'intervention plus fréquente des chefs d'industrie. Quelques mois d'existence suffirent pour donner à notre Bourse du Travail une vigueur qui permit de considérer son avenir comme assuré. Aujourd'hui (1889), notre œuvre entre dans une nouvelle phase, et ce sans l'avoir ouvertement provoquée. Certaines maisons qui se servent depuis un certain temps de notre intermédiaire, non seulement s'adressent à nous pour tous leurs besoins, mais souvent viennent effectuer elles-mêmes ou font effectuer à notre Bourse, par des contremaîtres délégués, l'embauchement des travailleurs qui leur sont nécessaires; d'autres nous font connaître les prix auxquels elles ont l'intention de traiter. Ces deux catégories de maisons conduisent donc insensiblement notre œuvre au vrai but qu'elle doit atteindre pour répondre à son titre de Bourse ou Marché du Travail.

Un autre élément que nous pouvons également considérer comme assurance de vitalité pour les institutions du genre de la nôtre, c'est l'exclusion complète de

tout caractère politique. Ces institutions, par leur nature essentiellement humanitaire, ont besoin du concours de tous ; ce n'est que par l'union de toute les forces réunies qu'elles peuvent être appelées à un avenir assuré. C'est ce qui a décidé les organisateurs de notre Bourse à la créer en dehors de tous partis.

L'exposé qui va suivre prouvera si les mesures qui ont été prises par eux ont ou non été sages.

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