CHAPITRE VIII
CONJECTURES SUR l'aVENIR EN CHINE
15 juillet 1901. — Hier, j'ai été assister à la revue des troupes cantonnées à Pékin. Elle a eu lieu sur le boulevard de la viUe impériale qui passe devant le Pei-tang, et où s'est livré, l'an passé, le combat du 16 août, entre notre infanterie de marine et deux mille réguliers et Boxeurs. Les barricades ont disparu ; les cloaques et les fondrières que la vicinalité chinoise entretenait comme à plaisir ont été comblés; la voie est plantée d'arbres, entourée de fossés, garnie de lanternes ; les maisons sont reconstruites ; des agents de police maintiennent Tordre ; ce n'est plus le vieux Pékin, c'est une vision du nouveau, assaini, nettoyé, embelli, organisé.
Le désordre inévitable qui a suivi la prise de la capitale a été de courte durée ; sous la direction des chefs militaires et avec le concours des troupes, la police d'abord, l'organisation municipale ensuite, ont été rétablies ; la vie sociale a repris rapide^
ment, en améKoration sensible sur ce qu'elle était autrefois. Les Japonais ont été les premiers à ramener la sécurité dans leur quartier, le plus vaste de tous ; puis les Français ont créé une organisation municipale mixte que les Allemands ont étendue à toute la ville, et chaque nationalité, prise d'émulation, s'est plu à améliorer et à embellir son secteur. Pékin n'a pas été seul à jouir de ces bienfaits : Tien-Tsin, Paoting-fou et les grandes localités de la province ont été traitées de la même manière. Sans vouloir établir de comparaisons, on peut dire cependant que les Français se sont distingués dans ces travaux pacifiques, comme le constatent de nombreux témoignages officiels, les remerciements des mandarins ou des populations. Aujourd'hui, la nouvelle du départ prochain des troupes étrangères et de leur remplacement par des réguliers jette l'effroi parmi les habitants de Pékin, au point que Li-Hung-Chang se voit dans la nécessité de les rassurer, et demande au corps diploma* tique la permission de faire des proclamations à cet effet.
Après la revue, le ministre de France et son personnel, ainsi que de nombreux officiers et missionnaires, ont été déposer des couronnes sur les tombes des défenseurs des légations et du Peîtang situées dans un cimetière, au nord de la ville
impériale» à côté de celles des morts du corps expéditionnaire.
A la même heure, une revue plus importante était passée à Tien-Tsin par le général Voyron. Deux princes de la famille impériale y assistaient : Tun était le frère, l'autre le cousin de l'empereur; ils venaient de conduire à Takou le prince chargé d'aller porter à l'empereur d'Allemagne Texpression des regrets du gouvernement chinois à propos du meurtre du baron de Ketteler. Au passage de nos drapeaux, ces deux princes se levaient, rendant, pour la première fois, un hommage de respect à une nation étrangère.
Le soir, la partie septentrionale du parc impérial occupée par nos soldats, le « Pont de Marbre », la colline du Peta et le palais baptisé la a Rotonde • ont été illuminés. Une retraite aux flambeaux a traversé les avenues du quartier français jusqu'au a Pont de Marbre D, où un feu d'artifice a été allumé. Et pendant que la musique jouait la marche de Sambre-et'Meuse, nos marsouins défilaient bras dessus, bras dessous, avec des Chinois, un peu ahuris, et avec des soldats allemands criant eux aussi : « Vive la République I Vive la France ! »
Qui aurait imaginé spectacle pareil il y a un an?
Mais la Chine est le pays des surprises; sans doute elle nous en réserve bien d'autres, et de toutes sortes.
Dans quelques jours, les alliés auront évacué la capitale, n'y laissant plus que les gardes des légations qui s'enfermeront prudemment derrière les multiples enceintes du « quartier diplomatique ». Pékin appartiendra de nouveau aux Chinois. L'empereur y rentrera probablement pour l'hiver, car il doit être pressé de retrouver son palais, ou plutôt sa forteresse, dont les hautes murailles peuvent défendre au besoin son autorité chancelante; et ceux qui le dirigent sont plus encore désireux de le renfermer le plus tôt possible dans sa prison.
Dans quelques semaines ou dans quelques mois les négociations diplomatiques seront terminées ; les comptes du passé seront réglés, ceux de l'avenir s'ouvriront d'après un nouveau modus vivendi. En dehors des initiés, on ne se doutera peut-être jamais des difficultés surmontées au cours de ce laborieux travail diplomatique.
Sur les onze puissances réunies pour fixer le sort de la Chine, aucune ne voit le problème de la
même manière ; toutes ont des intérêts différents, souvent même en antagonisme absolu. La Chine » connaît de ces divergences et ces rivalités ; elle en suit la marche jour par jour, car les renseignements lui parviennent de tous les côtés, elle manœuvre en conséquence.
A ces difficultés s'ajoutent la longueur des communications, la difficulté de se comprendre entre les gouvernements, entre leurs représentants, et entre ceux-ci et les plénipotentiaires chinois, car les interprètes, malgré leur science et leur dévouement, ne réussissent qu'incomplètement à combler l'abîme qui sépare le concept moderne du concept chinois noué par des siècles d'immobilité.
Cependant bien des obstacles ont été franchis sans accident, et le but est proche. On a vu cette chose invraisemblable : un char, attelé de onze chevaux de toutes tailles, de toutes allures, de tous caractères, sans cocher, rouler sans verser sur une route semée de fondrières, bordée de précipices. Malgré les imperfections inévitables, le résultat est encourageant, et peut-être y trouverait-on une indication des moyens à employer pour conjurer le « péril jaune ».
Puisque j'ai lâché ce mot à la mode, je ne résiste pas à la tentation de dire ce que je pense de cette épée de Damoclès suspendue sur la tète du vieux
monde. Je le fais en toute simplicité, donnant mon opinion pour ce qu'elle vaut. Après trois ans de séjour en Chine, je n'ai pas la prétention de juger ce pays en toute connaissance de cause.
Depuis des siècles, des millions d'êtres humains vivent sur d'immenses territoires séparés du reste du monde, au nord par des déserts glacés, à l'ouest et au sud par des remparts montagneux inaccessibles, à l'est par l'océan inunense. Toutes les religions ont pénétré chez eux depuis les temps le^ plus reculés ; les révolutions, les guerres les ont agités périodiquement; des dynasties indigènes ou étrangères les ont gouvernés successivement ; les barbares les ont envahis, — et, malgré ces bouleversements répétés, ils sont restés immuables, car tour à tour ils ont absorbé leurs conquérants. C'est, je crois, un cas unique dans l'histoire, un cas phénoménal qui dénote chez cette race une force do résistance défensive extraordinaire.
Les Occidentaux qui, aujourd'hui, s'attaquent à cette masse réussiront-ils à l'ébranler ? Nos armées, notre civilisation auront-elles plus de prise sur elle? Finiront-elles par la mettre en mouvement, et la pétrir d'après nos idées?
Une période de transition commence, que rem-
plîra la lutte entre la réaction et les éléments de transformation ; elle aboutira à un résultat encore difficile à prévoir : à une rénovation de la Chine, si sa nature et les circonstances s'y prêtent, ou bien à une dislocation, à un partage. Entre la rénovation et le partage, je ne vois pas de solutions intermédiaires. De toutes manières, ce pays ne peut demeurer perpétuellement dans son état présent, séparé du reste de l'humanité ; inévitablement, il subira la loi générale de la transformation.
Je crois que la période de transition est la seule qui doive nous préoccuper, puisque nous la voyons s'ouvrir, que notre génération et les suivantes assisteront à son développement et, par conséquent, seront à même d'y exercer leur action. En étudiant les débuts de cette période, en procédant par comparaison avec des phénomènes sociaux de même nature et à peu près contemporains, nous pouvons avec quelque certitude prévoir ce qu'elle sera.
Quant à la suivante, c'estrà-dire la période de la transformation accomplie, elle appartient au domaine de l'inconnu. Ce sera l'affaire de nos arrièreneveux.
Il est hors de doute que les Chinois recon-
naissent la supériorité de nos procédés scientifiques en ce qui touche la guerre, la navigation, les moyens de transport, l'industrie, le commerce ; mais, cette concession faite, ils se considèrent comme supérieurs pour ce qui concerne la religion, les institutions sociales et gouvernementales, la morale, les lettres, les arts, le genre d'existence, etc. Seule, une minorité infime, gravitant autour des missionnaires et des étrangers, composée de chrétiens et de marchands, pense et agit différemment. Et encore celle-ci, bien que pratiquant une religion chrétienne, connaissant les langues et les civilisations étrangères, adoptant quelques-unes de nos habitudes, ne cesse-t-elle pas d'être chinoise quant au fond et à la forme. Politiquement, elle ne représente aucune influence, les chrétiens appartenant aux petites classes, les marchands étant peu considérés. Les jeunes réformateurs chinois , étudiants révolutionnaires, manquent d'expérience et d'autorité ; de notre civilisation ils ne connaissent que la forme extérieure; de notre histoire, de nos lois, de nos institutions ils n'ont appris que la théorie et n'ont retenu que la lettre. Leur rêve consiste à couler l'antique Empire du Milieu dans un moule conçu d'après les dernières données de la science, sans s'inquiéter de savoir comment, dans quelle mesure
et quand ce sera possible. A tout le moins, il leur faudrait posséder la conGance de leurs compatriotes, mais ils ne l'ont pas ; pour agir, ils en sont réduits à agiter, à surexciter les passions populaires, à développer les ferments de révolte si abondants au sein de cette immense population.
Comme je l'ai indiqué dans le premier chapitre, deux camps en présence, progressistes et réactionnaires. Le premier comprend les étudiants révolutionnaires qui se groupent autour de Kang- You-Wei ou de ses amis, les marchands en rapport avec les étrangers, les chrétiens, enfin quelques rares mandarins qui préconisent des réformes accommodées aux nécessités locales. Le second réunit tous ceux qui par intérêt, orgueil ou ignorance tiennent aux anciennes traditions, c'est-à-dire l'immense majorité de la Chine.
Les hauts mandarins réformateurs ont une certaine influence, mais leurs projets de réformes ne sortent guère du domaine des abstractions ou sont inspirés par un intérêt personnel; un abîme les sépare des étudiants révolutionnaires et des chrétiens, et ils ne favorisent les marchands que lorsqu'ils ont besoin d'eux pour se procurer des ressources. Les chrétiens sont divisés en catholiques et protestants, et ces derniers seuls ont quelques rapports avec les révolutionnaires, dont
les chefs sortent des écoles anglaises et américaines.
Dans le camp progressiste, on ne voit que divisions, inexpérience, calculs personnels, manque de popularité.
La réaction ignore la décadence de Tempire, et s'épargne ainsi le souci d'y remédier ; si, parfois, elle est contrainte d'ouvrir les yeux, elle cherche le remède au mal dans le retour aux vieilles traditions. Elle hait l'étranger et le méprise; aussi perd-elle toute prudence et s'expose-t-elle aux aventures les plus dangereuses. Elle détient le pouvoir, mais son autorité s'émiette entre une inflnité de coteries rivales autour du trône et dans les provinces, qui énervent l'action du pouvoir central et favorisent l'anarchie. Enfin, le conducteur de cette immense masse humaine, l'empereur, être sans force ni volonté, n'est que l'instrument, peut-être inconscient, des intrigues du palais. Deux mots caractérisent les réactionnaires : aveuglement et anarchie.
A côté de ces éléments indigènes, les étrangers agissent suivant leur nationalité, avec des visées politiques et économiques différentes ou même opposées. Talonnés par le désir de devancer leurs concurrents ou la crainte de rester en arrière dans le partage des influences et des richesses, ils vont
(le Favant sans prendre le temps de la réflexion ni mesurer la portée de leurs actes. Le vieil empire représente une énorme quantité de ressources à exploiter, une clientèle illimitée de consommateurs, que se disputent les prospecteurs les plus entreprenants. Hâtivement les étrangers marquent leurs places sans savoir au juste ce qu'elles valent, et travaillent cette clientèle sans le moindre ménagement. En même temps ils s'efforcent de gêner les mouvements de leurs concurrents, au besoin en leur suscitant l'opposition des Chinois.
L'enjeu de la lutte, c'est, en réalité, le peuple chinois, misérable, abruti, habitué à obéir à ses maîtres traditionnels, et cependant enclin à la révolte lorsqu'il souffre trop. Sous l'influence du christianisme, des excitations révolutionnaires et des exigences des étrangers, cette masse se dissout, les liens séculaires qui l'enserrent et la maintiennent sous l'autorité des chefs s'usent peu à peu; pourla ressaisir, les réactionnaires font appel au fanatisme et aux pires passions, provoquent des soulèvements avec l'espoir d'y engloutir leurs adversaires.
D'un côté comme de l'autre on excite le peuple aux violences, et c'est pourquoi cette période de transition sera marquée par des convulsions populaires variant en étendue et en profondeur, diri-
gées tantôt contre les étrangers, tantôt contre la dynastie, personnification du pouvoir réactionnaire.
La révolte des « Taï-Ping » , le coup manqué de Kang-You-Wei, le mouvement « boxeur » sont les épisodes saillants de cette lutte dans ces derniers temps, pour ne pas parler d'une infinité d'autres incidents de même nature, qui n'ont eu qu'un théâtre plus restreint en province et y ont été circonscrits.
Cette perspective est peu rassurante, mais il vaut mieux l'envisager de sang-froid que de se complaire dans les prévisions optimistes que le passé n'autorise pas et que l'avenir démentira.
La sécurité des puissances exige qu'elles soient prévoyantes et prudentes. Si l'anarchie gagne l'empire, qui sait les pertes dont elles souffriront, les sacrifices qu'elles seront amenées à s'imposer et les conséquences qu'entraînera leur intervention ?
Le a péril jaune » pour l'Europe réside, en ce qui touche notre époque, dans ces éventualités menaçantes.
Je n'oserais dire qu'il y a un remède à ces dangers : la Chine souffre de sénilité, c'est un mal incurable; elle éveille des appétits qui cherche-
ront àse satisfaire. On peut déplorer cette situation, blâmer les convoitises excessives, faire œuvre de philosophe; mais les regrets sont vains, puisqu'on ne peut supprimer les causes qui engendrent le mal, arrêter l'expansion d'une civilisation vigoureuse parmi une société décrépite. S'il n'y a pas de remède, du moins il n'est pas impossible d'employer des palliatifs dont l'action combinée et prolongée écarterait peut-être une bonne partie de ces dangers et atténuerait les autres. Avant d'exposer comment je les conçois, j'ai besoin de faire quelques remarques.
En premier lieu, la conduite du peuple chinois — je ne dis pas ses sentiments — dépend de rhomme qui le gouverne. Si le vice-roi ou le gouverneur est intelligent, conciliant et ferme, l'ordre ne sera pas troublé, du moins profondément; toute tentative de trouble sera vite réprimée.
Le fait que les vice-rois du Yang-tsé, que le gouverneur du Chantoung Yuan-Ché-Kai ont pu maintenir leurs provinces en dehors du mouvement boxeur; que Li-Hung-Chang, succédant au viceroi Tan à Canton, y a fait cesser instantanément la piraterie ; que Yu-Hsien a pu fomenter au Ghansi une persécution religieuse sans précédent dans une province qui jouissait de la tranquillité la plus com-
plète depuis de longues années, sont des preuves de ce que j'avance, et nous en trouverions bien d'autres s'il était nécessaire.
En second lieu, les étrangers connaissent insuffisamment la Chine. Bien documentés sur l'histoire, la littérature, les questions économiques, ils ignorent une des parties essentielles de la vie du pays, et la principale : ils ne connaissent pas les hommes au pouvoir, le caractère et les tendances particulières des populations. Du moins, si quelques personnes possèdent ces connaissances, cela reste sans effet pratique. Ni les gouvernements, ni ceux qui influent sur l'opinion publique n'en tiennent compte. La Chine doit se plier aux exigences des étrangers^ ce n'est pas à ceux-ci de s'inspirer des considérations locales : tel est le principe admis et pratiqué. Dès lors, les étrangers agissent à leur guise, chacun à sa convenance. Ainsi s'accusent les divergences de vues, ainsi se nuisent mutuellement les intérêts en cause.
Un des palliatifs est dès lors tout indiqué : tenir la main à ce que les mandarins chargés de la haute mission de diriger cette masse humaine offrent les garanties que l'intérêt général exige ; d'autre part, étudier plus attentivement les principes et coutumes qui gouvernent la vie de l'Empire du Milieu, et en tenir compte dans l'exécution des desseins
politiques et économiques. H y a là un terrain d'entente, où les concurrents étrangers peuvent se rapprocher, en vue de l'intérêt commun.
Sous la pression d'une nécessité impérieuse, celle de porter secours à leurs représentants et nationaux exposés à la mort la plus affreuse, les puissances se sont rapprochées et ont dirigé leurs efforts vers un objectif unique, la délivrance de leurs légations. Elles y ont réussi, et, de l'action militaire en commun, elles ont passé à l'action diplomatique également en commun. Celle-ci, à son tour, a donné des résultats satisfaisants. Ni l'une ni l'autre n'ont été préparées ; à l'origine, on n'en prévoyait ni là durée ni le développement ; les circonstances les ont créées et gouvernées. L'absence de plan, de méthode, de direction unique, a été la source de très réelles difficultés ; néanmoins, la coopération n'a jamais été interrompue, et, par des concessions mutuelles, on a obtenu l'essentiel de ce que l'on cherchait. L'Allemagne, l' Autriche-Hongrie, l'An gletcrre, la Belgique, l'Espagne, les États-Unis, la France, l'Italie, le Japon, les Pays-Bas et la Russie ont pu faire masse de leurs intérêts et les soutenir collectivement pendant plus d'un an. L'exemple est encourageant pour l'avenir.
Il semble que la France ait un rôle fécond et glorieux à jouer dans cette œuvre de salut commun. Par rindo-Chine, elle est une puissance asiatique; et les intérêts moraux et matériels considérables qu'elle possède en Chine lui donnent le droit et le devoir de tenir sa place parmi les puissances qui exercent une influence sur la politique de FExtréme- Orient. Elle a quinze cents kilomètres environ de frontières communes avec la Chine. Son mouvement commercial était en 1897 (d'après le rapport de la mission lyonnaise) de deux cent vingt-huit millions et demi sur un total de treize cent soixantecinq millions; il n'a cessé d'augmenter depuis. Elle est le principal acheteur de soie en Chine et un des grands vendeurs de riz. Par l'emprunt franco-russe, la banque russo-chinoise et le chemin de fer de Pékin- Hankéou, elle a plus de cinq cents millions de ca* pitaux placés en Chine, et en aura sans doute davantage dans un avenir prochain. En collaboration avec la Belgique, elleconstruitla principale ligne do chemin de fer de l'empire, celle qu'on a baptisée le Grand Central chinois ; seule, elle fait les frais du chemin de fer du Yunnan. Enfin, les missions catholiques françaises sont les plus importantes et les plus florissantes de toutes les missiçns chrétiennes.
Voilà nos intérêts en Chine; ils sont considérables. Nous avons le droit et le devoir de les sauvegarder. Pour cela, il nous faut connaître exactement le milieu où ils existent, les conditions à observer pour les tenir en sécurité, et les moyens de les développer. N'oublions pas que la Chine a une énorme population civilisée, qu'il faut la traiter en conséquence, et non pas comme un territoire africain où végètent des peuplades sauvages éparses et sans force. Étudions donc les hommes et les choses plus sérieusement et d'une façon plus pratique que nous ne l'avons fait jusqu'ici, afin d'agir en conformité de leur caractère et de leur façon d'être. Attachons-nous à dissiper tous les malentendus entre les Chinois et nous, et à nous faire connaître d'eux sous un aspect favorable. Ils sont intelligents et intéressés, et nous y réussirons aisément, pour peu que nous le voulions. Nous avons montré déjà que nous savons nous y prendre avec eux. Il faut persévérer.
Nos intérêts en Chine se distinguent par leur caractère particulier. Moins que d'autres puissances nous obéissons à une action impulsive et par cela même difficile à gouverner; moins que d'autres nous cédons à un besoin impérieux. Nous procédons plutôt par mouvement réfléchi et calcul prévoyant. Plus que d'autres» nous pouvons tenir
compte des avertissements de la prudence et de la raison. C'est à nous de donner l'exemple de la pondération et du tact, de rechercher le terrain de conciliation où pourraient se rencontrer toutes les bonnes volontés. Notre diplomatie a déjà joué ce rôle dans les négociations en cours; elle en a retiré honneur et profit. Il est à souhaiter qu'elle persévère dans cette belle voie.