Les braves gens
Entre Jarny et Doncourt, au bord du chemin de Gravelotte, dans les champs, un bivouac de cavalerie hérissait, à travers la nuit finissante, ses alignements de tentes grises. Quelques lueurs, çà et là, veillaient. Un bruit fait de mille souffles, de piétinements de sabots, d'ébrouements brusques, s'élevait des longues files confuses de chevaux à la corde Soudain, dans l'air vif, une fanfare de trompettes vibra. La diane égrenait ses notes fraîches, et dans le sursaut des cuivres passa, mordante, l'allégresse du joiir nouveau, vierge de fatigue et renaissant d'espoir. Sur la division du Barail, la sonnerie s'envolait, éclatante, au-dessus du 1" chasseurs d'Afrique, répercutée, plus lointaine, vers les deux autres régiments.
Le ciel, du côté de Metz, blanchissait à peine. Sous chaque petite tente, les lueurs se multiplièrent; des cavaliers, un bout de chandelle à la main, sortaient, promenant sur les paquetages, les faisceaux, une clarté tremblante. Les gardes d'écurie se partageaient les musettes gonflées d'avoine; leur charge à l'épaule, aidés des chasseurs qui, aimant leurs chevaux, voulaient les servir eux-mêmes, ils commençaient la distribution. Les bêtes nerveuses, piafTant d'impatience, hennissaient et mordaient. Elles coinçaient les oreilles, tendaient la tête poiu* recevoir les poches à grain, puis encensaient avidement, broyant dur.
— Ohé ! la tribu I grogna Gerboz.
Et, taciturne, d'un coup de pied dans les piquets, le brisquard qui revenait, sa trompette sur le dos. ren-
versa la maison fragile : elle s'aplatit sur les dormeurs comme un toit de cartes.
CamBroche, qui à deux pas, son feu allumé, pilait le café dans une marmite, se tint les côtes : Livournet, le brigadier, se démenait et jurait sous la guUoiin\ tandis qu'émergeant du tas, Robert de Brévilly — le bleu — montrait sa figure pâle et fine.
Déjà la tente voisine, où Cambroche logeait avec Pirard, l'ordonnance du lieutenant, était abattue, les piquets réunis, et le vieux Wahl. à genoux, roulait d'un tour de main savant les toiles de ses compagnons.
A eux six, hâlés, tannés, bronzés, cuits de soleil, ayant pris de l'Arabe sa maigreur sèche «t son endurance, ils formaient la « tribu », un de ces groupements qui dans chaque peloton constituaient un petit monde à part. Famille véritable, fîère de son nom et de ses mœurs nomades, où chacun, pour le bien de tous, dévouait aux autres le meilleur de ses talents et de son activité. Société en raccourci, où vertus et défauts incarnaient l'image du régiment, et qui, par la variété des types et des races, Parisiens, Ardennais, Gascons, Auvergnats, Alsaciens, Normands, faisait aussi songer à la grande origine commune, cette diverse et forte France. L'escadron se trouvait ainsi composé d'une vingtaine de fractions, qui toutes avaient leur existence particulière, leur amour-propre, leurs amitiés, leurs haines. Organisme morcelé aux heures de la vie courante, unifié dans le rang par une solidarité magnifique, née de l'effort et du péril communs : tant de pays traversés, d'années écoulées côte à côte ! Et toutes ces familles, tribus, pelotons, escadrons, se fondaient dans cette famille plus vaste, le régiment.
Balançant deux musettes vides, Pirard, dont les chevaux — son gris pommelé. Méandre, et Biskra, le bel étalon de M Taillefer — avaient fini de manger, reparut
' La tente.
Soigneux, avec ses manies de rangement qui en faisaient l'ordonnance modèle, le Normand pencha, sur les paquetages qu'il achevait de boucler, son visage sérieux et matois.
— Et vos canards? interrogea-t-il, i' briffent? Wahl haussa les épaules. Ça se demandait-il? En
sifflotant, le vieil Alsacien arrimait sur les troussequins les rouleaux serrés des toiles de tente et des bourgerons. Plus souvent qu'il oublierait Sidi-Brahim t . . . Un sourire à l'idée de la bonne bête, de cet ami qui depuis dix ans le portait, avec qui il avait cheminé au Mexique, chargé les /ancero* d'Ortega, élargit sa bouche, plissa dans sa barbe rousse l'estafilade de sang séché, un souvenir de Pont-à-Mou?son Mystérieux, Pirard cligna de l'oeil :
— C'est que ça va chauiïer ! Paraît, dit M. Taillefer, que c'est aujourd'hui la grande bataille...
Livournet ricana :
— Ils peuvent venir!
Satisfait, il endossa sa veste bleue, et, jetant le bout de sa ceinture à Gerboz :
— Tiens bon, trompion' f
Pivotant sur lui-même, il ajustait, à chaque tour, la large bande rouge, tendue Jbien lisse, cambrait son torse de Bordelais faraud. Il Tnontra, protégé par un sac, l'amas des buffleteries blanches, gibernes, ceinturons, belières :
— C'est astiqué, çal Pai'és pour le bal... On les recevra. On est d'attaque.
Obecurément, les six fourreaux de sabre, contre une selle, luisaient; les carabines, cuivres clairs, aciei fourbi, dressaient leur faisceau de parade. Une partie de la nuit, on avait trimé, se préparant au combat comme pour une revue. Les officiers, sous leurs tentes carrées, s'étaient endormis tard. Après la journée d'escarmouches, succédant à l'étape harassante de
• Trompette I
l'avant-veille dans l'épaisse poussière de l'unique route
où, de Longeville à Gravelotte, s'étaient entassés pôlemêle les convois et les corps, — un coup de torchon n'était pas de trop.
— Ça va bien ! dit Pirard, donnant à ses basanes le dernier brillant... Hier, on a commencé le branle.
Jetées en avant de l'armée du Rhin dans sa retraite sur Verdun, les divisions de cavalerie de réserve, de Forton et du Barail, avaient battu l'estrade, durant toute cette journée du 45 août, naguère retentissante des salves et des hymnes de la fête impériale, hier silencieuse et morne. L'armée de Bazaine, après trois semaines d'inaction troublée par les coups de tonnerre de Forbach, de Wissembourg et de Wœrth, se décidait enfin, découverte du côté des Vosges par l'écroulement subit des troupes de Mac-Mahon, à quitter Metz, à gagner la ligne de la Meuse. Les chasseurs d'Afrique, arrivés depuis six jours, n'avaient pas eu le temps de perdre, dans les camps oisifs, la confiance et l'entrain qu'ils apportaient de leurs garnisons de soleil. Le 12, le hardi coup de main sur Pont-à-Mousson. où la brigade Margueritte avait bousculé un parti de hussards de Brunswick et de dragons d'Oldenbourg et rétabli la voie coupée; le 14, l'écho victorieux du canon de Borny et, la veille, cette chasse donnée aux patrouilles ennemies, entretenaient la bonne humeur. On avait fait près de cent prisonniers : à leur dire, toute l'armée allemande avait franchi la Moselle, approchait. Grand'gardes et petits postes avaient passé la nuit sur le quivive; des coups de carabine claquaient à l'avancée.
Wahl, avec son accent d'Alsace que vingt ans de campagnes n'avaient pu atténuer, murmura, tâtant sa joue meurtrie :
— Je leur réglerai leur compte.
Cela fit rire, car à Pont-à-Mousson même, il avait rendu la monnaie de la pièce, ayant sabré deux Brunswickois.
L'affaire avait été chaude. Tandis que deux escadrons
cernaient la gare, les autres fouillaient la ville, arrivaient devant l'hôtel du Cheml Rouge, où les Allemands surpris s'étaient barricadés. Sous les coups de fusil, on enfonce le portail. Un groupe de hussards et de dragons cherche à trouer; dans la mêlée, le général Margueritte, assailli, reçoit un coup de tranchant qui fend son képi ; il étend l'homme d'un coup de pointe, pendant que le lieutenant Révérony, son officier d'erdonnance, fait place nette, au revolver. C'est là que Wahl, à deux pas du général, avait été blessé. Le soir, les troupes du 6' corps, grâce à la voie restaurée, avaient pu rallier Metz, et les chasseurs y ramenaient une vingtaine de prisonniers, quarante chevaux...
Mais Cambroche qui accourait, portant à bout de bras la marmite fumante, cria, de sa voix faubourienne :
— Au caoua, bent kelh ' /
Cambroche, agile et laid comme un singe, était la providence de la tribu. On l'avait, à l'unanimité, promu aux hautes fonctions de cuisinier. Dégourdi, chapardeur, il accommodait le rata comme pas un, gérait intègrement le prêt. Avec lui, vin rouge ou vin gris, la peau de bouc était toujours pleine; une réserve d'oignons roux garnissait son bissac; toujours chantant, plaisantant, il égayait la tribu de mots drôles et salés.
Tous, autour du Parisien, firent cercle. Accroupi, il recevait et emplissait les quarts, les tendait brûlants. Pirard, ses petits yeux mi-clos, sirotait religieusement le liquide noir. Livournet, une jambe en avant, dans cette pose séductrice qui l'avait fait surnommer la Main-aux-Dames, élevait, d'un rond de coude élégant, sa tasse bossuée. Frisant ses moustaches brunes, il clappa :
— Mleh^ I
Les deux anciens, Wahl et Gerboz, sachant le prix de
' « Au café, fils de chien I »
* « Fameux t »
ce repas, — le biscuit dans le café, rien de tel le matin pour vous caler un homme, et à quelle heure verraiton la soupe aujourd'hui ? — trempaient posément leur croûte. Gerboz s'aperçut alors que le bleu manquait, ,t, avec son flegme habituel, — car, rude nature auvergnate, il vivait concentré dans une sorte de rêve bourru, n'ouvrait jamais la bouche, au point que l'intermittente voix de sa trompette, embouchée à plein cuivre, semblait à tous son seul langage, — il siffla, très haut, plutôt que de parler, leur refrain de ralliement, trois notes spéciales.
Robert de Brévilly n'entendait pas. Apres avoir bouchonné le cheval du trompette. Mameluk, et le sien, Corsaire, un arabe blanc, dont la peau couleur de porcelaine rosée avait des reflets bleuâtres, il décrottait vigoureusement, à la brosse, les jambes musclées de Dandy, monture du brigadier. D'une claque sur la croupe, il fit ranger Corsaire, qui appuyait, prêt à ruer. Il éprouvait à sa besogne, comme à toutes celles que lui infligeaient le servage du règlement ou les nécessités de la tribu, une satisfaction sans mélanse. Ardennais des environs de Carignan, fils de famille décavé, on l'avait, deux mois auparavant, fait enga ger : il expierait ainsi, réparerait ses bêtises. Lui que naguère, dans sa vie folle de Paris, vanné, les paupières lourdes, il fallait arracher de son lit; lui à qui un valet bien stylé présentait, pour son tour du lac, un pur sang lustré, il savourait, sans regrets de sa fortune gaspillée, l'allégement d'être là, dans l'aube, à respirer l'air salubre, à frotter comme un manœuvre En travaillant pour lui, pour d'autres, sans arrièrepensée que de se rendre utile, il se sentait rajeuni de corps, meilleur d'âme. Ses vingt ans s'ouvraient, lumineux, sur une vie simplifiée, nouvelle. La guerre, c'est très amusant : on va, au hasard du repas et du gîte; on galope, une ivresse vous emporte, et, si l'on meurt, c'est glorieusement, le sabre à la main, après avoir frappé son coup. Et puis, est-ce qu'on meurt?...
LES BRAVES GENg 9
— Eh f le bleu I héla Wahl, paternel.
Robert de Brévilly brossa encore la crinière et la queue, et sans hâte vint boire son café. Mais le groupe s'écartait, saluait respectueusement : M. Taillefer, le lieutenant, passait Les cheveux blancs, petit, rougeaud, bien pris dans le dolman à col jonquille, il tapotait d'une badine, en marchant, les plis de son flottard. Il jeta :
— Bon appétit, mes enfants I
Et avec un dandinement crâne il s'éloigna, vers la tente de la popote, où les autres officiers devisaient. Par sa brusquerie et sa sollicitude, Taillefer était à la fois la terreur et l'orgueil du peloton, craint parce quil était sévère, aimé parce qu'il était juste
Le jour grandit, baigna dune lumière blême le bivouac levé, la perspective des pelotons, des escadrons, des régiments. Les hommes, attendant le bouteselle, s'agitèrent en avant des chevaux, dont le moutonnement blanc s'éclairait de plus en plus. Une brume montait des prairies, s'enroulait aux peupliers. Les feux des cuisines, sur le front de bandière, s'éteignaient, filets de fumée noirâtre. Le boule-selle sonna.
Depuis longtemps on avait reçu l'appel ; les escadrons en bataille bride au bras, stationnaient. Habitués à cetie immobilité passive, ils patientaient, guettant les ordres. Aussi propres que s'ils sortaient dune boîte, hommes et chevaux, malgré le lourd service des jours précédents, faisaient face, dans un rayonnement de force et de tranquillité. La masse des régiments, sous le soleil levant, étincelait. A gauche, les batteries attelées, prêtes à rompre; en avant, les états-majors; en arrière, l'énorme convoi des bagages, des fourgons, des mulets de bât. Mais un mouvement se fit : le général Margueritte partait au galop, longeant sa brigade.
— Cfiouf, elKéhir^l dit Cambroche.
Tous les yeux suivaient le groupe au milieu duquel
• < Regarde, le général. »
10 LES DRAVES GENS
se détachait, monté sur un haut cheval bai, le chef. Grand, corpulent, de beaux yeux clairs de Lorrain, les cheveux grisonnants, la figure hâlée, pleine, empreinte de méditation et de volonté, le général était pour ses hommes un souverain. Son passé de gloire, — décoré à dix-neuf ans, général à quarante-trois, — ses expéditions d'Algérie et du Mexique, sa vaillance et son entrain légendaires, son équité, sa bonté parfaite, lui attiraient une vénération. Dur pour les autres, l'étant pour soi, il était pourtant cher à tous, qui voyaient en lui l'exemple. On disait : t C'est un homme! » On ajoutait, attendri : c Un brave homme. » Le prestige de son rôle algérien, l'idolâtrie des Arabes, parce qu'à la force de la conquête il avait su joindre la douceur de la colonisation, sa simplicité et sa jeunesse l'entouraient comme dune auréole.
— A cheval t
L'ennui cessa. On allait vivre! Les hommes s'enlevèrent en selle. Les chevaux, au contact du mors, frémirent. Robert de Brévilly, botte à botte avec Wahl et Cambroche, jouissait de sentir entie ses genoux les flancs tièdes de Corsaire. Il flatta l'encolure souple, où de grosses veines couraient, sous le poil de neige.
— Garde à vous!... Colonne en avant... Marche f
Les champs se déployèrent : chaumes dorés où restaient des javelles, bandes de sainfoin perlées de rosée, ruban jaune de la route, ondulation molle du plateau. A voir devant lui le dos solide du lieutenant, M. Taillefer, sur son étalon gris; plus loin, au pas de son alezan brûlé, la silhouette jeune et maigre du capitaine, — un type, M. de Maries! avec sa mine ascétique et cet air grave et pur qui faisait penser aux croisés dont il descendait, — et là-bas, par delà les chefs d'escadrons, suivi del'adjudant-major et du maréchal des logis trompette, le colonel, — à voir cet ensemble mouvant, si fermement lié de grade en grade, Robert se laissait bercer à un enivrement paisible. De quoi se serait-il soucié? On pensait pour lui. Il n'avait qu'à marcher,
libre, aisé, joyeux. Le soleil montait, inondant lepaysage ample. La cime des peupliers palpitait dans l'azur. Une eau vive, entre des saules, miroita.
— Beau temps! dit Wahl.
Tous avaient l'impression que le jour qui naissait dans cette splendeur ne pouvait être qu'un jour de victoire. Beaucoup songèrent à l'étendard, laissé de l'autre côté de la mer, à la soie déchirée où parmi les franges d'or de la cravate la croix brillait sous l'aigle. On s'en montrerait dignes. Les fastes de San Lorenzo, d'Afrique, de Crimée. d'Italie, surgirent dans les mémoires. La France humiliée allait rétablir sa fortune. Brévilly caressa la poignée de son sabre.
On venait de s'arrêter le long de la route. Les toits de Uoncourt s'amoncelaient en arrière. Soudain, des cavaliers au grand trot sortirent du village : c'était les dragons de l'Impératrice, reconnaissables à leurs habits vert clair et à leurs casques de cuivre. Les pelotons pesants déboîtèrent, laissant passage, et derrière eux, atteléeen posteetconduitepardesartilleurs,une calèche parut. Un frémissement: * L'Empereur I » et, tout à coup, la stupéfaction de cette nouvelle : on relaye l'escorte de la garde! En route sur Verdun!
La calèche s'avançait au trot, seule, entourée de quelques cent-gardes, et, à un court intervalle, les voitures de la suite, distançant les lanciers. On n'eut que le temps de les voir se former en face des dragons, dans l'ondoiement bleu des czapskas et le taillis des lances, flammes au vent. Au triple galop, la brigade Margueritte — 1" et 3* chasseurs d'Afrique, colonels Clicquot et de Gallifi'et — encadrait les voitures, et détalait, dans un flot de poussière.
La surprise avait été si rapide, le départ si précipité, que, dans la tribu, personne, d'abord, ne s'était rendu compte. Les vieux, Wahl, Gerboz, vétérans plies à toutes les aventures, ne songeaient pas à s'étonner, poussaient gaiement leurs hôtes; le brigadier, lui, se trouvait flatté; dans sa vanité naive de Méridional,
12 LKS BRAVES GFNS
Livournet ne voyait que le rôle honorifique : escorter Sa Majesté I... Pensez donc, il le raconterait à Bordeaux!... Pirardj pourvu qu il suivît M. Taillefer, était content, flairait d'ailleurs quelque * rabiau » Seuls Cambroche, le Parisien, qui conservait à légard de l'Empereur un irrespect frondeur, et Robert, plus mtelligent, avaient compris que devancer l'armée à Verdun, c'était l'abandonner, à l'heure môme de ce combat qu'ils souhaitaient tous.
Pourquoi l'Empereur s'en allait-il, si vite qu'on semblait fuir? Élevé par des parents orléanistes, Robert de Brévilly n'avait jamais été fanatique du régime. Il se rappela des racontars, et la vision d'éclair qu'il venait d'avoir de Napoléon affalé sur les coussins de sa calèche, en tenue de général de division, précisa dans son esprit des impressions récentes. Depuis le commencement de la guerre, on disait l'Empereur affaibli, malade, sans ressort physique ni moral, incapable d'exercer le commandement. Avec l'apparat de sa maison militaire et civile, l'encombroment de sa personne et de ses bagages, il était, disait-on, à charge à Bazaine. Alors, puisqu'il n'était boa à rien, sans doute on venait de s'en débarrasser, à moins que, de lui-mêmti, sentant qu'il gênait, espérant se rendre utile ailleurs., il n'eût préféré partir?... Que n'avait-il emmené ses beaux régiments de la garde? Quelle guigne de s'être trouvés là, d'avoir été choisis parce que leurs petits arbis avaient de bonnes jambes, plus légères I... Déserter le champ de bataille, lâcher les camarades quand ils vont avoir besoin de vous, et tout ça pour caracoler aux portières, c'était dur!
Une course vertigineuse les emportait. Par deux, maintenant, franchissant fossés, ravins et collines, l'escadron, ventre à terre, filait. Robert et Gambroche, du haut d'un mamelon, où les sabots de Corsaire et de Pistolet soulevaient au vol des mottes de terre sèche, aperçurent toute la colonne. En tête, sur la route et ses abords, galopait, massé, le gros du régiment. A
leurs pieds, entre les peupliers, roulaient dans la poussière la calèche et les voilures impériales, protégées à droite et à gauche par deux longues files. Les couvrenuques blancs voletaient. Des fourreaux de sabre et des plaques de carabines, çà et là, fulguraient. Deriière eux,le 3' chasseurs d'Afrique barrait la route et fermait la marche, dans un tourbillon gris.
Longeant l'Orne, on avait traversé Gonflans, Jeandelize. On traversa Buzy, Warcq. Des bornes kilométriques se succédaient, coup sur coup; il semblait à Robert qu'il chevauchât depuis des heures. De l'écume trempait la robe de Corsaire, moussait au frottement des rênes et du tapis. Jusqu'où irait-on ainsi?
— Mince I dit Cambroche en rabattant à droite la crinière de son cheval, Pistolet en bave.
Robert éclata de rire. Pistolet, rond comme un poney, avec une tête busquée et une drôle de mèche, qui, pareille à une houppette de clown, battait toujours, ébouriffée, sur ses yeux malins, était le cheval savant du peloton. Un vrai loustic, tout le pendant de son maître : Pistolet complétait Cambroche. Un cheval sii détachait la nuit, allait faire de la musique dans les rangs? pas de doute, c'était Pistolet : longe, entrave et corde, il s'en moquait bieni II savait se mettre à genoux, marcher cabré pour un morceau de sucre. Et toujours ses gros yeux noirs avaient l'air de rire, sous la houppette. Cette fois, c'est lui qui la trouvait mauvaise. Attrapé, Pistolet^
Mais, bon Dieul Qu'est-ce qu'on avait à se dépêcher comme ça( Robert pensa aux uhlans, au harcèlement perpétuel de la cavalerie allemande, à l'audace de ses avant-postes et de ses patrouilles. Craignait-on d'être enlevés? Au fait, ce serait une fameuse prise I De quoi exciter l'appétit... L'Empereur et le Prince Impérial, la France d'aujourd'hui et de demain! Non, quel bruit dans le monde I... Robert, pour le saut d'une haie, éperonna son cheval. Tiens, encore un village I Cette fois, on ralentit, on s'arrête. Ouf! pas trop tôt.
Etain. Tout le monde descend!... Les vedettes placées, la brigade mit pied à terre. On s'aperçut alors que le 2* chasseurs d'Afrique et le général du Barail n'étaient pas là. — On ne devait plus les revoir...
Robert etCambroche ayant rejoint, la tribu se trouva réunie, le peloton reformé, à la sortie du village. Les officiers, en bande, à l'écart, causaient avec animation. De leur place, les six hommes découvraient l'enfdade de la rue, la calèche arrêtée devant une maison. Sur le seuil se tenait l'Empereur. Il avait les cheveux longs sous le képi, le dos voûté, un teint de cendre. Des poches s'enflaient sous ses yeux troubles. Une extrême fatigue décomposait son visage, où les larmes semblaient avoir creusé des sillons. Près de lui, dans son uniforme de sous-lieutenant des grenadiers de la garde, le petit Prince redressait le buste. L'enfant, pensif et pâle, cherchait à faire bonne contenance. Il avait changé, depuis sa visite au bivouac sous Metz, l'autre semaine.
Robert, remué, contemplait ces deux êtres qu'au milieu de leur cortège de chambellans, dofficiers, isolaient la grandeur et la tristesse de leur destin. Un malaise indéfinissable le poignait, dont ne parvenaient pas à le distraire les petits coups de tête amicaux de Corsaire, cognant le chanfrein contre sa manche. Cambroche lui-même demeurait muet. Regardant Gerboz et Wahl, Robert les vit aussi frappés d'étonnement. Les anciens n'en revenaientpas... Quoi ! c'était l'Empereur, ce vieillard I Napoléon III, celui en qui vingt ans dhistoire s'incarnaient, vingt ans de paix et de guerre heureuses, illuminés du reflet glorieux des victoires de l'Autre. C'était celui qu'ils avaient acclamé en 66, à Alger, beau encore, fier, parmi les fanfares, la mousqueterie, le vertige des fantasias. Ils revoyaient la mer bleue, le soleil, les chefs arabes prosternés. L'Impératrice, dans un grand burnous rouge, sorruiit, belle comme une idole. Quatre ans seulement., c était loinl Et comme ce vieil homme paraissait malheureux I Et
cet enfant !.. Morne spectacle. Gerboz et Wahl n'en pouvaient détacher leurs regards. Une douleur leur venait, du passé disparu, du présent incertain. Ils souffraient dans leur confiance, leur instinctif respect. Et tout cela, leur silence le disait éloquemment. Une voix brusque ordonna :
— Débridez I donnez l'avoine.
C'était Roger, le marchi. Jaune, glabre, confiné dans son grade par une claudication due à un coup de pied de cheval, excellent sous-officier, mais aigri, afiQigé en outre d'une maladie de foie, il ne connaissait que la règle et la rendait désagréable, avec sa morgue, sa surveillance tatillonne.
Cependant, à l'extrémité de la rue, par delà les voitures, débouchait la tête dun convoi entouré par les guides. C'étaient les vingt fourgons de la cour, timbrés des armes impériales, avec une abondance de personnel, services divers, officiers de bouche, piqueurs tenant des chevaux de main, et jusqu'à des marmitons en veste, juchés sur le toit des voitures. Tout ce monde était blanc de poussière, ainsi que les guides, dont les dolmans vert sombre à brandebourgs jaunes et les colbacks en peau d'ours disparaissaient sous une couche sale.
Cambroche pouffa :
— Les uhlans n'ont qu'à se bien tenir 1... "V'ià la batterie de cuisine de Sa Majesté.
— C'est pas tout ça I Nos bagages, à nous, où sontils? dit Pirard, préoccupé des cantines de M. Taillefer.
11 y avait caché, sous les chemises, une ceinture de flanelle à lui... On achevait de suspendre les musettes au nez des chevaux, lorsqu'une bousculade se produisit. Les officiers s'élançaient vers leurs pelotons. M. Taillefer, de loin, cria :
— Bridez vite, et à cheval I
Lui-même se hissait, il invectivait, hâtait chacun. « Diable ! se dit Robert, qu'est-ce qu'il y a ? Est-ce que les uhlans?.. »
Il faut croire que cela pressait. Car, sur la sonnerie essoufflée du maréchal des logis trompette, chaque escadron répétait : « Au trot ! » Et l'on se rua, comme une avalanche.
Galop furieux, par la route montueuse, sous le soleil d'aplomb. Galop ivre, vers l'ouest, par fossés, ravins, collines. La journée avançait. Vers midi, tandis que les chevaux soufflaient, grimpant une côte, on perçut distinctement la rumeur qui depuis longtemps les poursuivait, pareille à un grondement d'orage. Des détonations sourdes s'espaçaient : le canon I Robert eut un mouvement de fureur Dire qu'ils étaient ici, inutiles, qu'ils s'éloignaient de minute en minute, et que là-bas la grande partie se jouait! Wahl grogna :
— Fichu sort I
Gerboz, enfoncé dans son silence, rejetait, d'un air colère, sa trompette que le galop lui ramenait sous le coude. L'assurance satisfaite de Livournet s'était évanouie. Tous, maintenant, comprenaient.
M. Taillefer devait partager le sentiment des hommes Un instant, passant avec un sous-lieutenant auprès de Robert, il grommela, montrant, sur la route dont on se rapprochait à cet endroit, un break derrière la calèche :
— Non I mais reluauez-moi ça I
riobert suivit ie regard des officiers, considéra des personnages à dorures qui somnolaient, importants et entassés.
M. Taillefer reprit, sans souci d'être entendu :
— Le break des ramollis I
Et Robert devina que tous les officiers partageaient cette mauvaise humeur, maudissaient les gêneurs qui les écartaient de leur rôle.
Rude étape 1 11 fallait que les petits arbis eussent le feu au corps! L'Empereur savait ce qu'il faisait, en ramassant les « Chass' d'Af » . Avec les gros pères de sa garde, il serait encore à Gonflans... Et les bornes fuyaient, les champs, les bois... Au creux des vallons.
au sommet des collines, des villages grandissaient et s'effaçaient. Des femmes sur les portes n'avaient pas le temps de s'étonner, qu'on était déjà loin. Après la gorge d'Eix, en atteignant les hauteurs et les bois, passage dangereux, on redoubla l'allure : des coureurs ennemis étaient signalés.
Enfin, fourbus, rendus, crevant de soif et de faim, hommes ruisselant de sueur, chevaux d'écume, on arrivait à Verdun, on s'entonnait avec fracas entre les grosses tours crénelées de la porte Chaussée, fers tintant sur le pavé des lues.
L'énervement s'était accru. Pour la première fois depuis le départ d'Afrique, des disputes désunissaient le peloton. Maussades, on attendait on ne savait quoi Le soleil déclinait. Une longue halte : à la tête des chevaux, la tribu, tant bien que mal, grignota les biscuits de Wahl, assaisonnés par un oignon, tiré du bissac de Cambroche; le vin des peaux de bouc était chaud, imbuvable. Quoil on remontait encore à cheval? Ah! oui, l'Empereur!... Qu'est-ce qu'il était devenu? On l'avait presque oublié... Et le soulagement fut immense quand on sut qu'on se dirigeait vers la gare. Même, des rires s'élevèrent quand on vit arriver, empilé sur des chariots du pays, le bataillon des grenadiers, qui, chargé de l'extrême arrière-garde du convoi, n'avait pu suivre le trot des fourgons, les anglo-normands des guides. On croisa ceux-ci de nouveau, devant la gare, comme la maison civile montait dans un train de wagons à bestiaux et à bagages. L'Empereur, chuchota-t-on, occupait avec son fds un compartiment de troisième classe. Et Robert imagina, affalé sur le bois nu, comme ce matin sur les coussins de sa calèche, le maître des armées et de la France.
Cependant, le train sifflait, s'ébranlait. La brigade entière, sa mission remplie, salua d'un soupir de délivrance celui qu'elle venait de conduire à bon port.
— En v'ià un, dit Cambroche, qu'a pris un billet d'aller et pas de retour I
4t LES BRAVES GENS
Alors, dans le beau soir, les escadrons rompirent, allégés, tandis qu'en sa cage étroite TEmpereur à bout de forces et le Prince Impérial roulaient vers Châlons, vers l'inconnu.
A cette heure, vers ce même Camp de Châlons, — centre des parades de l'Empire, où s'équipaient maintenant troupes de dépôts et mobiles indisciplinés de la Seine, — refluaient les débris de l'armée de Mac-Mahon : les i", 5* et 7* corps, si imprudemment dispersés le long de la frontière, et qui, de Wœrth, de Bitche et de Belfort, vaincus ou débandés, malgré l'héroïque résistance de Reichshoffen, s'étaient écoulés en déroute, sans défendre seulement les passages imprenables des Vosges. Des gares de Neufchâteau, de Donjeux, de Joinville, les troupes du 4" corps ralliaient par petits paquets. Une incroyable panique les avait balayées, rabattues jusquà Saverne; les refrains des régiments essayaient en vain d"y reformer cette cohue ; artillerie, cavalerie, infanterie mélangées, on avait gagné Phalsbourg, et sous la pluie, Blaniont, Lunéville. Plus de distributions. Boueux, sordides, les soldats mendiaient. Partout 1 indiscipline; il semblait que les chefs eussent disparu; Mac-Mahon n'était qu'une ombre. La nouvelle de l'apparition de quelques uhlans à Nancy achevait de précipiter sa retraite... Au 5* corps, à qui Ton reprochait durement de n'avoir pas marché, le 6, au canon du maréchal, même désarroi, sans avoir combattu; ballotté dans le remous, Failly, sous un déluge dordres et de contre-ordies, errait de Bitche à Réchicourt, à Charmes, à Chaumont. Enfin des gares de Langres, de Chaumont, de Bar-le-Duc, ses troupes allaient prendre, presque aussi démoralisées que le 1" corps, le chemin du Camp, où bientôt, descendant de Belfort, s'apprêtait à converger, en passant par Paris, Félix Douay avec le 1*. Fantôme d'armée, audevant duquel allait ce fantôme d'Empereur...
— Tape ferme ! dit Wahl à Brévilly.
En avant du peloton descendu de cheval, l'Alsacien, garde d'écurie désigné, tenait droit, fiché en terre, le pi(]uet d'attache. Robert, à coups de massette, l'enfonçait gaillardement. Envolée, sa fatigue... Une sacrée trotte I mais on était au gîte. Les cordes mises bout à bout se prolongeaient par enchantement, les entraves s'y nouaient, à ras de terre, et les chevaux en un instant étaient pris à la patte, déjà flairaient le sol, broutant le gazon des glacis. On déchargeait les selles.
En un clin d'oeil aussi, le bivouac se dressait. Les faisceaux s'alignèrent; les petites maisons de toile juxtaposaient leurs murs. En avant du front de bandière les fourneaux de cuisine, creusés en terre, un à un, exhalèrent leurs tire-bouchons de fumée. Gambroche, le premier prêt, s'était déjà procuré du bois, de l'eau, des légumes, la viande cuisait dans la marmite.
— Dessellez! ordonna Roger, de sa voix tranchante.
Tous couraient à leurs bètes, chacun s'assurant, le tapis enlevé, que le dos était intact, et pendant quelques minutes, c'étaient des exclamations, un bruit de petites claques, pour aviver le sang, des massages à la paume, des soins minutieux. Le capitaine, M. de Maries, suivi des lieutenants, faisait sa tournée, silencieusement. Chaque jour, au desseller, la même crainte revenait : < Pourvu que mon cheval ne soit pas blessé I... » On savait les ordres sévères du général... Margueritte ne plaisantait pas. A pied, le maladroit! Et au convoi, traînant Coco par la figure... Ce fut une joie : après une étape pareille, pas un cheval de la tribu n'était .'ittcint. Gaiement, pendant que Livournet et 'Wahl épongeaient les selles, Gerboz et Robert se mirent au pansage, chemise ouverte et manches retroussées. Par delà les fortifications, le soleil se couchait, rouge dans des nues violettes. Une fraîcheur délicieuse tombait. Comme il faisait bon vivre, malgré tout !
Mais des lamentations retentirent. CétaitPirard, qui, parti aux renseignements, rev&nait. Pas de bagages : restés avec le 2" chasseurs! Il fallait en faire son deuil.
Dieu sait quand ils rejoindraient! Furieux, il maudissait ce départ en coup de vent, cette coupure de quarantecinq kilomètres qui les séparait, pour longtemps peutêtre, de la division et du convoi... Et cette bataille pardessus le marché!... Car ce matin, M. Taillefer avait raison, il venaitde leluirépéter : on avaitdû se bûcher ! . . . Sans cantine, sans tente, comment le lieutenant allaitil faire? Avec cela, plus de popote! Et manger? Et coucher?...
— On lui trouvera une toile de tente I fit Livournet.
— C'est pas ça qui gêne, dit Pirard, y a la mienne!
— Et la mienne aussi! dit Wahl. Un garde d'écurie, ça dort à l'air. La nuit sera belle.
Sifflotant le ralliement de la tribu, Gerboz, qui avait aperçu Cambroche et son frichti, appelait à la soupe. Le Parisien, mis au courant, hasarda :
— Si ça disait au lieutenant?
Et, défait, le plat sentait bon. Mais M. Taillefer à qui le brigadier, simplement, faisait offre, touché, remercia Ce soir, avec ces messieurs, il dînerait à l'auberge.
Assise en rond, sauf Wahl, qui, l'œil vers les chevaux, mangea debout, la tribu longuement bavarda. Ensemble, tous plongeaient la cuiller, dégustaient, disaient leur mot. Contre la marmite, la peau de bouc pleine de vin frais étalait sa panse. On parla de la journée, de cette bataille pour laquelle on s'était levé et dont on se coucherait si loin, sans savoir. Sans doute, on les avait rossés ! . . . Soudain, tous se turent. A cent mètres deux, une haute silhouette escortée d'officiers passait, vigilante et grave. Ils reconnurent, à ses grandes bottes jaunes et à son mac-farlane noir, le général Margueritte, qui, selon son habitude, traversait, inspectait le camp. 11 était déjà loin, on le regardait encore.
— Avec celui-là, fit Gerboz, on est tranquille 1
A l'entendre dire ces paroles, lui qui d'ordinaire avait bouche cousue, cela parut irréfutable, cela résumait le sentiment de tous. Wahl, ayant allumé sa pipe, tira une boufl'ée, approuva :
— Y a longtemps qu'on le connaît, hein, Gerbozl Margueritte^ colonel, avait commandé le !•' chasseurs
d'Afrique, y avait laissé son empreinte.
Cambroche, la langue sèche, louchait vers la peau de bouc, et poussant Brévilly, il lui souffla :
— Dix-nmff
Le bleu, docile, cria le chiffre, et aussitôt, malin, le Parisien de hurler :
— Vint .. Passe-moi la peaul
Selon le rite, tous posèrent leur cuiller, attendirent en silence. Saisissant l'outre, il la caressa; puis l'élevant à bout de bras, il renversa la tête. Du goulot de corne un long jet rose giclait; bouche ouverte, gosier tendu, Cambroche, à la régalade, avec un glouglou de plaisir, interminablement avalait. La tribu avait beau guetter : pas une goutte en deliors! — Prescription essentielle. Sinon, le délinquant, confus, payait l'amende : un litre! — Puis Brévilly but, avec une dextérité d'ancien, puis à leur tour les autres. Wahl, désaltéré le dernier, reposa la peau, en prononçant d'un ton sacramentel :
— Vingt et un !
L'outre, moins tendue, — heureusement que Gerboz en avait une de rechange I — reprit sa place contre la marmite, les cuillers rentrèrent en danse.
La nuit peu à peu s'était faite. Pirard, aidé de Wahl, dressa un gourbi pour M. Taillefer. Un bruit joyeux sortait des tentes éclairées. Appuyés sur les piles de selles, des hommes, malgré l'air vif, restaient dehors à causer et à rire. Des pipes étincelaient dans l'ombre. On entendait comme un froissement doux : c'était les chevaux fatigués qui broyaient l'avoine et mâchaient le foin. Insoucieux, le camp delà brigade exhalait sous les étoiles sa rumeur de vie, tandis que là-bas, vers Rezonville, des milliers et des milliers de morts jonchaient le sol.
Six jours plus tard^ le 22, vers cinq heures du soir, le régiment, sous la pluie, s'éloignait de Sainte-Menehould. L'Aisne franchie, il sinuait en colonne par quatre, au bas d'un coteau couvert de jardins. On quittait peu à peu la vallée. Par une lente montée, de boue crayeuse sous le ciel gris, les chevaux peinaient, déroulant à perle de vue leur flux moutonnant. La ville coquette dans sa ceinture d'arbres se rapetissait, avec ses toits luisants d'eau, le château, l'église entre les vieux bastions, le lacis blême de la rivière.
— Adieu. Sainte-Menehould I psalmodia Cambroche, sur un plain-chant funèbre... On n'y était pas mal, hein, Pistolet?
Le cheval parut approuver, d'un secouement farce de sa houppette.
Quoique Robert ne fût pas fâché de se remettre en route, il donna un regret aux heures passées là. Depuis le -18, fiu petit jour, après l'étape de nuit pénible qui les avait emmenés de Verdun, ils avaient presque pris des habitudes, sûrs, après les reconnaissances et les patrouilles, de retrouver au bivouac la soupe prête, le lit de paille, la tente stable. Mélancolie d'avoir vécu dans cet endroit, de s'être familiarisé avec l'aspect des choses, l'expression des visages, dans le bon accueil de la petite cité lorraine, et de s'en aller, en se disant que jamais sans doute on ne reviendra.
« J'ai des pensées couleur de pluie I » songea-t-il.
Un rayon de soleil eût tout changé; il n'eût plus vu que le charme du départ, lamusement de l'aventure.
Il hocha la tête, détachant la frange de gouttes qui bordaient la visière de son taconnet. Sous leurs rotondes blanches, au pan relevé sur l'épaule, qui ressemblaient à des burnous, les chass' d'Af silencieux tendaient le dos. La longue barbe rousse de Wahl pendait,
Robert, en se retournant, contempla l'ondulation que dessinaient au loin les quatre régiments en marche Il y avait du changement depuis Verdun! Il se rappela l'étonnante série d'événements : le galop frénétique derrière la calèche de l'Empereur, le repos sur les glacis, les vingt-quatre heures d'attente anxieuse^ Qu'allait-^n devenir, coupés de l'armée de Bazaine? Quelle avait été l'issue de la bataille? Puis, vers e soir l'ordre de se rabattre sur Samte-Menehould. Cette fois,' on pouvait renoncer aux bagages : bien perdus! Et l'étape sans fin, grelottants sous le manteau, dans les ténèbres, à travers de grands pays obscurs, des grimpées et des descentes, des gorges abruptes, 1 humidité des forêts qui vous tombait sur les épaules, tout Ve sauvage et noir défilé de l'Argonne. Cette marche tâtonnante après la course de soleil et de poussière, quel contraste! Puis, à Sainte-Menehould, la grosse nou velle : on cessait d'appartenir à l'armée de Bazame nui arrêtée, demeurait sous Metz. La brigade était rattachée à l'armée de Châlons, formait dorénavant avec labrigade TiUiard, enlevée à la division Fenelon, un corps de cavalerie indépendante. Le gênerai Margueritte prenait le commandement de cette division, I organisait durant quatre jours : on confiait à son expérience la mission d'éclairer l'armée. Tout a l'heure, enfin, comme les dernières reconnaissances rentraient, ordre de se porter sur Berzieux. Malgré la pluie commençante, on avait sellé de bon cœur. On fredonnait la vieille chanson :
Chasseurs d'Afrique, à l'avant-garde!
On allait se rattraper! Robert partageait la joie des
anciens, ressentait une fierté du rôle qu'on leur assi gnait : couvrir la marche sur Montmédy, au-devant de Bazaine.
Dans la pluie grise, le flux moutonnant des chevaux se déroulait. Au clapotis des sabots, s'élevait une rumeur égale et monotone. Robert admira le rythme qui semblait mouvoir d'une seule âme, l'ascension régulière. Les rangs alignés, les unités à leur distance, les officiers à leur place, tout disait la discipline stricte du général qui marchait en tête au dernier des serre-files. Il eut une pensée pour le 2* chasseurs, laissé à Concourt avec du Barail. La vue des quatre régiments dissipa son regret. Derrière le 3* chasseurs d'Afrique venait la brigade Tilliard : — l"hussards, colonel de Bauffremont, et 6' chasseurs, colonel Bonvoust. — Avec leurs manteaux blancs étalés sur leurs petits chevaux barbes, on les eût pris de loin, n'était leurs talpaks noirs, pour de vrais chass' d'Af 1 ils en avaient le déluré, l'air crâne.
On parvenait au sommet de la côte. L'air tramé d'eau s'éclaircit. Un coin d'azur brilla. Les nuages s'enfuyaient, dégageant l'ouest, où une lumière diffuse et pâle fit ressortir, à l'horizon, la ligne brune des collines qu'une pyramide lointaine dentelait de sa pointe minuscule.
— Qu'est-ce que c'est que ça, brigadier? demanda Pirard.
Livournet haussa les épaules, en signe d'ignorance. Ça ne devait pas être grand'chose : autrement il l'aurait sul... Et le Bordelais reprit une histoire qu'il contait, une bonne fortune qui lui serait échue à Sainte- Menehould, et sur laquelle il brodait sans mesure, négligeant le récit de ses triomphes habituels, parmi les dames de lakasbah. 3Iais le capitaine de Maries, qui justement donnait au peloton précédent des explications, arrêta son alezan, et se rangeant près de M. Taillefer, il étendit le bras, désigna la pyramide noire :
— Regardez, les chasseurs! Cet endroit s'appelle Valmy. C'est là qu'il y a soixante-dix-huit ans, les sol-
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dats de la France ont arrêté l'envahisseur, 40,000 Prussiens et 25,000 Autrichiens qui avaient eu l'audace de franchir les défilés de l'Argonne. Vos pères, des conscrits, y ont par trois fois attendu de pied ferme et repoussé l'assaut de Brunswick. C'est là que Kellermann, mettant son chapeau à la pointe de son épée, s'est écrié : • Vive la nation! allons combattre pour ellel » Et c'est là, sous cette pyramide, que son cœur repose, parmi les restes de ses braves compagnons. Que cet exemple vous reste en mémoire, mes amis.
Ce quil ne disait pas, chacun au dedans de soi l'ajoutait : oui, au besoin, on saurait combattre et mourir ainsi. Déjà M. de Maries était au peloton suivant. D'un coup d'oeil, Robert épia ses voisins. Cambroche murmurait :
— Ce Sidi^-\k, il a beau être noble et calotin, quand il vous dégoise ça, en vous regardant avec calme, on se ferait casser la tête pour lui.
En vain Gerboz et Wahl s'eft'orçaient de paraître impassibles, ils étaient émus. L'Alsacien, aîné d'une famille de pauvres cultivateurs de la campagne de Strasbourg, souffrait à l'idée de sa province foulée par l'ennemi; il évoquait avec une sourde rage le vainqueur vivant en maître au pays, frappant du poing la table, dévalisant le cellier et la grange. Plus il montrait d'abnégation pour lui, dans son métier de constant sacrifice, content de rien, — son couteau, sa pipe, — plus il se révoltait aux pertes et aux malheurs des siens. Gerboz, lui, n'avait d'intérêt dans la vie que sa trompette. Elle seule remplissait ses heures vides d'affection et de pensée. Plus de parents, rien que la tribu. Tout ce qu'il avait d'àme passait, après ses longs silences, dans la voix du cuivre. Ses notes vibrantes exprimaient, résumaient l'existence au quartier, en campagne. Dans leurs rythmes divers frémissaient tous les actes, les plus humbles et les plus nobles. Les
■ Monsieur.
trompettes, la sienne en particulier, dictaient la règle à chacun et à tous. Sonneries familières, qui se traduisaient en paroles crues : appels aux malades, au cabot, au marchi de semaine, à la soupe, au pansage ; la gaieté vivante du réveil et la langueur de l'extinction des feux, Tentraînement des marches, des défilés au trot, au galop, le salut à Tétendard, — et celle enfin que Gerboz aimait par-dessus toutes, le halètement de la charge... Lui aussi, songeur, regardait le capitaine.
Livournet, sa faconde rentrée, se redressait en selle, plastronnait, l'œil provocant. Et Robert, qui l'hiver dernier n'avait en tête que refrains de Schneider et gaudrioles de Thérésa, saisissait plus que tous ce qu'avait de simple et de grand la foi de M. de Maries. Il souhaita qu'à leur tour les Allemands fussent assez fous pour s'engager dans ces défilés : on leur montrerait comment les Français d'aujourd'hui savaient garder l'Argonne! Cette confiance, la division entière la partageait. Dans quelques jours, on donnerait la main à Bazaine, et alors ! . . .
En campagne, jamais le soldat ne sait rien. Il n'a que des intuitions brèves, ne voit pas plus loin que le cercle étroit de ses actes, horizon confus qui se déplace avec lui. Les chasseurs d'Afrique, habitués plus que d'autres à l'insouciance, au va-de-l'avant, à la chance heureuse, ne se doutaient pas de l'invisible péril, ne se sentaient pas enveloppés par le torrent qui emportait tout vers le gouffre. Au-dessus d'eux, sans eux, leur destin s'était joué.
Autour de Reims, dans la même ignorance, cent mille hommes piétinaient parmi la boue de leurs bivouacs. C'était l'armée reconstituée sous le commandement suprême de Mac-Mahon. Le 1" corps, les glorieux vaincus de "Wœrth, avait repris vie, auxmains de Ducrot. Le 5» corps avec Failly, après seize jours de route, aussi ébranlé par les heurts et les fluctuations de son voyage que par une défaite, rejoignait à peine.
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Le 7% sous Douay, achevait de descendre de wagon. Durant les derniers jours, régulièrement, les trains s'étaient succédé sur les lignes de l'Est, de Lyon et du Nord, à quelques minutes d'intervalle, transportant l'immense entassement d'hommes, de chevaux, de canons et de voitures : les Compagnies accomplissaient tout leur devoir. Et si de ces troupes, beaucoup étaient arrivées démoralisées, déjà infectées d'indiscipline et de maraude, la faute première en retombait sur le grand quartier général, cette incohérence d'ordres émanés de plusieurs, l'incroyable suffisance du major général Lebœuf et de ses aides, l'indécision de l'Empereur. Puis la faiblesse, l'absence même du commandement direct, Mac-JIahon comme frappé de foudre depuis son désastre. Enfin l'administration en désarroi, l'intendance débordée. Deux zouaves, sur la route, demandaient à leur officier la bourse ou la vie. On ne saluait plus le maréchal. Pourtant ces hommes étaient les vainqueurs de Solferino. Mais, ni nourri, ni commandé, le héros déguenillé montrait la bête... Pour compléter ces trois corps, touchés par le malheur, un quatrième, donné d'abord à Trochu, puis à Lebrun, s'était formé en hâte, amalgamant tant bien que mal quelques jeunes régiments de ligne, les solides troupes de la marine, et des bataillons de marche, amollis eux aussi parla dissolvante stupeur de la défaite.
Mais tandis qu'à travers les plaines de la Champagne s'amassait et se répandait celte fourmilière humaine, le sort même du pays venait de se décider. L'Empereur, arrivé à Châlons le soir du 16, réunissait le lendemain en conseil de guerre le prince Napoléon, Trochu. Schmitz et le maréchal. Napoléon, ballotté, ne savait que résoudre t II faut renvoyer la garde mobile à Paris, dit Trochu. — Sire, il faut y rentrer vousmême, dit Schmitz. La situation que vous vous faites ne peut durer. — C'est vrai, avoua tristement l'Empereur, j'ai l'air d'avoir abdiqué. — Ce que je crains, surtout, s'écriait le Prince, c'est une révolution! Placez
le maréchal de iVac-Mahon à la tète des troupes, revenez à Paris, nommez le général Trochu gouverneur de la capitale; nous prendrons les dispositions nécessaires à la défense, et si^ par malheur, nous tombons, nous tomberons au moins comme des hommes! » Le maréchal, consulté à part, approuva. Aussitôt les décrets étaient signés, Bazaine généralissime, etMac-Mahon, son premier lieutenant, chargé de ramener larmée nouvelle de Châlons à Pans, où se rendait Trochu.
Le soir même, uTi-e dépêche du ministre de la guerre chavirait tout L'Impératrice et les ministres, inquiets à lidee du retour de Napoléon vaincu, le suppliaient ae ne pas abandonner l'armée de Metz : une diversion sur les corps prussiens s'imposait. Revirement de l'Empereur, qui, par télégramme, acquiesce. L'arrivée d'un aide de camp de Bazaine, le commandant Magnan, porteur des mauvaises nouvelles de Rezonville, le fortifle dans cette opinion. Le chef de l'armée du Rhin faisait savoir que « la route de "Verdun lui étant coupée, il comptait s'élever par le nord et demandait qu'on réunît des approvisionnements sur la ligne des Ardennes ». Palikao envoie aussitôt à Châlons des ordres de marche, fixe les premiers gîtes d'étape. Il avait son plan.
Des armées allemandes, l'une, celle du Prince Royal, III' armée, stationnait entre Commercy et Nancy, ayant perdu le contact après "Wœrth, dans le vide, hésitante; les deux premières, avec Frédéric-Charles, formaient barrage devant Metz, et, détachée d'elles, une quatrième, dirigée par le Prince de Saxe, s'avançait sur "N^erdun. Que les cent mille hommes de Mac-Mahon se portassent sans perdre une minute à la rencontre de 13azaine, ils pouvaient être le 25 à Verdun, y battre les soixante-dix mille combattants du Prince de Saxe. Dans le cas où Frédéric-CLarles accourait au canon, Bazaine fonçait derrière lui, Muc-Mahon se dressait devant. Quant au Prince Royal, il ne pouvait arriver à temps. Les vainqueurs de Rezonville seraient pris
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entre deux feux... Plan hardi, sauveur peut-être, mais qui exigeait, plus encore quune armée, un chef. Une armée solide, un chef prompt.
Mac-Mahon, soldat heureux, avait dit son mot à Malakoft. Son fanion planté sur le bastion couvert de morts, il frappait du pied la poudrière du sol miné, déclarait simplement : « J'y suis, j'y reste. > Et, de brave général de division qu'il eût dû demeurer, cet homme impassible, servi depuis par son silence autant que par la phrase légendaire, s'était vu sans étonnement maréchal de France et grand-croix. Son arrivée tardive à Magenta lui valait le titre de duc. La force acquise le poussait au gouvernement général de l'Algérie, puis, malgré la surprise de Wissembourg, malgré l'effondrement de Wœrth, à ce faîte d'honneur et de responsabilité. Une franchise bourrue s'alliant aux idées les plus courtes, à la fois indécis et têtu, cavalier intrépide, un courage chevaleresque et un admirable sang-froid sous le feu, telles étaient les qualités et les délauts qu'avait jusque-là montrés, cachés, le hasard. Iloseau peint en fer, déraciné depuis Wœrth.
Malgré sa répugnance à reprendre la campagne avec des troupes qui ne lui inspiraient pas confiance, — il eût préféré les reformer devant Paris, — Mac-Mahon, sans enthousiasme, avait obéi, s'était mis à la disposition de Bazaine, tout en lui signalant sa crainte de découvrir la capitale. Mais le généralissime, heureux d'être rendu à lui-même et délivré de l'Empereur, déjà rivé d'autre part à son repos ambitieux sous Metz et se souciant peu de s'embarrasser d'autrui, avait répondu au maréchal d'agir « comme il l'entendrait ». La perplexité de Mac-Mahon augmente. Arrive, dans l'aprèsmidi du 20, au colonel Stoffel, chef du service des renseignements, l'avis qu'à 44 kilomètres du camp des coureurs ennemis réquisitionnaient, précédant une avant-garde. Et de môme qu'il avait précipité sa retraite devant les uhlans de Nancy, Mac-Mahon, si résolu à Wœrth, se trouble : il vaut mieux partir I
Dès le lendemain, toutes les troupes de Châlons étaient dirigées sur Reims, où, prévenus, ceux qui n'ont pas encore rejoint rallieront. Ainsi on gagne du temps, on ne s'éloigne trop ni de Paris ni de Jîazaine. on recule l'instant de prendre la décision irrévocable. Et, dans le jour maussade où courent des nuages bas, par la plaine crayeuse balaj^ée de poussière, la fourmilière en désordre s'achemine. Des arbres grêles se tordent sur des déserts d'herbe rase. Les pauvres villages s'espacent. Derrière, déjà des traînards et des déserteurs; et le Camp abandonné, le soir, avec ses litières de paille et ses baraquements de bois, ses chariots, ses magasins et ses vivres, par ordre, s'allume, rougeoie, gigantesque brasier... La nuit était close, quand, harassées, les troupes purent s'établir autour de Reims, s'étendre lourdement sur le sol. — Mac- Mahon n'était pas quitte.
A peine il descendait de cheval, à son quartier général de Gourcelles, il est prévenu que l'Empereur le réclame, l'attend impatiemment : le président du Sénat, M. Rouher, est là, envoyé par l'Impératrice et les ministres. A tout prix, on veut éviter le retour à Paris; M. Rouher vient en dissuader le maréchal. Cette fois, Mac-Mahon est catégorique : il refuse de se porter vers 1 est, à moins qu'il ne reçoive de nouvelles instructions de Bazaine. « Je puis me trouver, dit-il, dans une position très périlleuse, et éprouver un désastre que je veux éviter. » En vain Rouher s'est évertué : la marche sur Paris est décidée; le maréchal sera nommé commandant en chef de toutes les forces militaires de Chàlons et de la capitale. On rédige sur place décrets et proclamations, que Rouher, déconfit, emporte; il va les soumettre à la Régence.
11 semblait que les dés en fussent jetés... La fatalité fit volte.
Le 22 au matin, l'Empereur communiquait à Mac- Mahon une dépêche de Metz, datée du 49 : elle annonçait le résultat de la bataille de Saint-Privat, et linten-
tion lie IVizaine de remonter toujours vers le nord, pour se rabattre vers Montraédy. Mac-Mahon, loyalement, fit taire ses préférences : son camarade et son chef lui indiquait une direction; craignant qu'on ne laccusât d"un abandon délibéré, mû par un noble sentiment de solidarité, lié aussi par la discipline qui le subordonnait encore, le maréchal, spontanément, décida de se porter sur l'Aisne, en prévint sur l'heure Bazaine et le ministre. Son avis se croisait avec une dépêche à l'Empereur où Palikao, mis au fait par Rouher, revenait à la charge, suppliait qu'on s'en allât vers Metz, sinon, montrait déjà Paris en désordre, renonçant à se défendre... Imagination, qui disait à quel point on redoutait la présence du souverain gênant. Alarme sincère ou exagérée? Napoléon III, une dernière fois, approuva : « Nous partons demain pour Montmédy. » Une possibilité suprême restait, qui faillit retenir, détourner ces cent mille hommes, déjà sur la pente. Le télégraphe à Metz était coupé, toute communication rompue. Deux émissaires, la femme Imbert, l'agent de police Flahaut, avaient percé, le 21, sur Thionville, apportant des dépêches de Bazaine, datées du 20, dont une à Mac-Mahon : « L'ennemi grossit toujours autour de moi. Je suivrai très probablement pour vous rejoindre la ligne des places du Nord, et je vom préviendrai de ma marche, si toutefois je puis l'entreprendre smu compromettre l'armée. » Le 22 au soir, télégraphiées de Lon.Lwy par deux de ses agents, ces lignes, peu catégoriques, parvenaient à Reims, au chef du service des renseignements. Remises au maréchal, comme elles auraient dû l'être, sans doute elles eussent renouvelé ses hésitations, ravivé son désir de se rapprocher de Paris, suspendu peut-être la marche vers lest. Le colonel Stoffel prit sur lui de garder la dépêche dans sa poche; il n'en souffla mot, soit qu'il obéît à une consigne donnée par la Régence, soit que, de sa prop: e autorité, il jugeât la nouvelle sans intérêt, doublant celle de la veille
La partie tragique était jouée.
Le lendemain, quittant les bivouacs, sous la pluie diluvienne qui toute la nuit avait délayé les plaines blanches, les quatre corps enfin réunis de l'armée, cent cinq mille fantassins et quinze mille cavaliers, y compris les deux, divisions indépendantes Margueritte et de Bonnemains, pataugeaient en masses profondes, en interminables colonnes, que traversaient les convois d'artillerie et du train. Trois cent quatre-vingt-treize canons et soixante-seize mitrailleuses, des milliers de voitures et un immense attirail de bagages défonçaient les routes gluantes. Le soleil se levait vers onze heures, était long à sécher les vêtements imbibés d'eau, la terre en bouillie. Nuit close encore quand, sur un front de dix-sept kilomètres, l'armée éreintée campa, Douay à Taile droite, Ducrotet Failly au centre, Lebrun à gauche. Au bord de la Suippe les tentes étaient plantées, les feux se reflétaient dans leau sombre. On s'endormit vite, sous la protection de la division Margueritte, qui, ayant poussé de Berzieux à Monlhois, éclairait l'avant, gardait les défdés de la Croix-aux-Bois et de Grandpré. La division de Bonnemains, elle, restait collée au flanc droit, à hauteur de Douay, trop près pour être utile.
Lente marche, dans l'éternel désarroi, l'entassement aux carrefours. Étape pénible, malgré la bonne volonté des habitants, dont l'accueil cordial, les dons supj)léaient mal à l'irrégularité, sinon au manque des distributions. Derrière l'armée, la horde des traînards se donnait carrière. Trois heures durant, elle pilla la gare de Reims, saccageant des trains de vivres et de bagages : on défonçait les tonneaux et les caisses, on forçait les cantines, on vendait à la populace des pains de sucre et des seaux de vin, trente sous une tunique d'ofiicier, la poudre et les cartouches à l'encan.
Le 24, au lieu de poursuivre vers l'est, on remonta vers le nord. A travers les mêmes plaines, l'armée gagnait la rive gauche de l'Aisne, entre "Vouziers et
Rethel Non que le maréchal renonçât à gagner Montmédy; mais avant de manœuvrer il fallait vivre, nourrir tout ce monde I LïnlenJance n'avait rien pu préparer, nulle route n'étant prévue^ et le système des réquisitions ne paraissant bon qu'aux Allemands, cette armée de secours était condamnée à ne pas quitter la voie ferrée de Reims à Mézières, la ligne bénie de ravitaillement... Dans le môme échelonnement que la veille, les quatre corps alignèrent leurs bivouacs. La journée avait été meilleure, la marche plus courte^ le ciel clément. Quant à la cavalerie indépendante, par un ordre inexplicable, la division Margueritte était maintenue à Monthois^ à son tour collée à la droite du 7* corps, tandis que la division de Bonnemains, appelée à l'aile gauche, tournait le dos à l'ennemi
Les officiers — ceux qui pensaient — sentaient renaître, croître leur inquiétude. Que voulait-on réellement faire ? Les hommes allaient tète basse, n'ayant d'yeux qu'au dévidement du chemin. Quand l'Empereur passait avec ses voitures et sa maison, on se rangeait de mauvaise grâce. Des lazzis et de sourds murmures accueillaient, suivaient le sillage des cent-gardes, de l'état-raajor flambant, des piqueurs galonnés et des fourgons On ne tarissait pas sur les paniers de vin de Champagne, sur la batterie de cuisine, sur la vaisselle d'argent. Personne ne trouvait une parole de sympathie pour le maître, hier tout-puissant, aujourd'hui rejeté dune armée à l'autre comme un colis embarrassant, dépouille à charge aux siens mêmes. Personne ne plaignait cet homme subitement vieilli, ce malade qui traînait, comme l'image et le poids de sa grandeur, tout un luxe dont il ne pouvait jouir, un apparat qui ne servait qu'à d'autres Mangeant, buvant à peine, réduit à engourdir par le narcotique de sa perpétuelle cigarette la souffrance de son corps et le tourment de son âme, il errait, pareil à un somnambule, laissant tomber son regard trouble et absent sur tout ce qui l'entourait, dans son rêve devenu cauchemar.
— Ouf I dit Wahl en jetant les rênes sur l'encolure de Sidi-Brahim, qui, voyant ses amis à la corde, en train de happer goulûment une belle paille dorée, hennit de convoitise.
Passant la jambe droite par-dessus fontes et manteau, l'Alsacien se laissa glisser. Poussé d'une claque sur la croupe, le vieux cheval aubère, son poilrougeàtre collé de sueur, s'en revint de lui-même à sa place, entre Méandre affable et Pistolet grognon, qui Taccueillit d'une ruade. Livournet, crotté jusqu'au cou, cherchait M. Taillefer pour lui rendre compte. Brévilly, sans dire mot, mit pied à terre, moulu, léchine à vif.
Tous trois- rentraient d une reconnaissance.
La voix gouailleuse de Cambroche, occupé à fendre du bois, derrière leur tente, glapit :
— Arroua mena ' /... As-tu vu Bismarck ? Brévilly, dont le sourire ressemblait à une grimace,
dédaigna de répondre, tant la peau lui cuisait.
— Deux sous de chandelle I dit Carabroche.
— Pas bête ! soupira Robert.
Et avisant un gamin du village qui le dévisageait avec admiration, il le chargea de cette mission de confiance. L'enfant, transporté d'orgueil, se précipita vers Monthois.
Wahl, aidé de Gerboz, dessellait les trois chevaux.
— J'ai rencontré Brunaud, dit l'Alsacien. Il est au 4" hussards.
C'était un de leurs copains, ancien chasseur d'Afrique, un long corps sec, la face grêlée comme une écumoire, avec un nez rouge de buveur. Il s'était rengagé, ils ne savaient où; ils ne l'avaient pas vu depuis trois ans. (iierboz, silencieux, haussa de surprise les sourcils. Comment Brunai^d n"était-il pas venu leur dire bonjour à Sainte-Menehould?
— Les hussards et les chasseurs sont à Termes, reprit Wahl. C'est par là que je m'entends appeler : je me
' » Viens ici. ?
retourne; Brunaud était devant une haie... Ce matin, parait qu'il a tiré sur les Prussiens, des cavaliers qui étaient venus le long d'un ruisseau, jusque dans le détilé que tu vois là-bas... (Tendant sa main vers l'est, il désigna, dans le massif de lArgonne, l'échancrure de Grandpré.) « Tiens, qu'il fait, mon Brunaud, env'là uni J l'ai pas manqué, celui-là... » Et qu'est-ce qu'il me montre, en le tirant de son bissac par les oreilles? Un beau lièvre roux, neuf livres au moins... Joli coup!
— Fallait le prendre pour la marmite, dit Cambrochc, tandis que Gerboz, âme simple, riait tout seul, à l'idée de ce Prussien, qui était un lièvre.
Robert, au-dessus d'un seau de toile, se lavait la figure avec délices. Ça allait mieux! Le soleil se couchant du côté des monts de la Champagne, qui allongeaient à l'ouest leurs croupes blanches tachetées de petites sapinières, dardait sur les forêts de TArgonne ses derniers rayons. Leur verdure sombre, d'un violet noir, se découpait nette sur le ciel clair, bordait de ses rideaux opaques la vallée paisible de l'Aisne. Une brume bleue flottait vers le défdé de Grandpré, entre Senuc et Termes. Robert contempla le camp au repos, où les reconnaissances rentraient, l'activité silencieuse des tribus nettoyant leurs armes, rangeant le barda ', les chevaux de l'escadron, pris en oblique par la lumière occidentale, tout blancs et dorés, dans leur groupement familier. La soupe de Cambroche, là-bas, fumait entre deux pierres. Robert sentait moins sa fatigue, aspirait à pleins poumons l'air pur, la joie de vivre, après sa journée faite. Existence saine, mouvementée, remplie, qui donnait au moindre de ses actes une saveur puissante, à laquelle s'ajoutait le sentiment de l'ennemi proche, du lendemain imprévu.
Livournet, de retour, envoya son taconnet rouler sous la tente, et, dégrafant son sabre avec mauvaise humeur :
' Fournimeiit.
— Ah beni je ne sais pas sur quelle herbe M Taillefer a marché!... Pas commode, aujourd hui.
— Tiens! dit Pirard, après le raffut du Kébirl Tous trois s'informaient :
— A peine je mettais contre la tente, où M. Tailleler couche avec le sous-lieutenant, deux bottes de paille qu'ils venaient d'acheter, en allant chercher la réquisition au village : le général passe, voit ça, et, comme la distribution n'était pas encore laite, il croit qu'on les a prises sur le repas des chevaux. Alors il se fâche : « Reportez-les I » qu'il commande; et puis d'autres reproches!... M. Taillefer n'était pas là, le sous-lieutenant n'ose pas dire ouf! et mes deux bottes de paille, payées de bon argent, regardez, c'est Méandre et Biskra qui les bouffent.
— Tout le monde peut se tromper, dit 'Wahl. Ça ne fait rien, le Kébir est juste : chacun son dû...
Avec cette vague reconnaissance que le soldat garde quand c'est pour son bien que le chef gronde, ils rappelèrent l'aventure de Bernecourt, une de leurs premières étapes. Les habitants les avaient comblés de provisions, donnantjusqu'à plusieurs tonneaux de vin : d'où saoulerie d'un grand nombre, qui ensuite avaient été piller les basses-cours. Cambroche, à cheval sur une barrique, faisait de la voltige en jonglant avec deux canards, pendant que Livournet, chacun ayant bu pour son grade, chantait à tue-tète ses refrains du Languedoc. Le lendemain à la première halte, le général avait fait sonner aux officiers, et dans les termes les plus énergiques, flétri leur laisser aller, la conduite des hommes. Les officiers étaient revenus, les larmes aux yeux, vers les pelotons qui, tête basse, avaient repris la marche, honteux. La leçon, depuis, avait servi.
Le 25, la division, scindée depuis la veille pour fouiller le pays plus au loin, se mit en marche avant l'aube, la brigade Margueritte quittant Monthois, la brigade Tilliard Termes, toutes deux laissant ouverts les 4éûlés de Grand-Pré et de la Croix-au-Bois, pour
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gagner celui du Chesne-Populeux. Les chasseurs d'Afrique, après avoir traversé Vouziers, battu la lisière de la forêt de Boult, passaient par les villages de Vandy, de Terron, atteignaient daas l'après-midi le bivouac désigné, entre Voncq et Semuy. Margueritte, lié de court à la marche tâtonnante de l'armée, lançait de son mieux les pointes de ses patrouilles et, butinant tous les renseignements, signalait au quartier général l'apparition des premiers coureurs. La jonction de Bazaine demeurant l'objectif, il s'efforçait de communiquer avec lui. De Sainte-Menehould déjà, il lui avait expédié un émissaire. De Voncq, utilisant le dévouement des habitants, il envoyait un billet en arabe, qui annonçait encore l'arrivée de Mac-Mahon.
Arrivée douteuse. L'armée, comme une grande aveugle, se traînait, sans âme. Le maréchal, maintenant à gauche la division de Bonnemains, mutile, et découvrant sa droite par le placement timide de la division Margueritte au miliftu de la ligne, poussait si mollement à l'est que sp.uls le 5% le 1" et le 7* corps faisaient mouvement, franchissaient quelques kilomètres. Le 12', avec le quartier impérial, ne bougeait pas de Rethel. L'armée stagnait entre cette petite place tfl Vouziers, où le 7* corps formait laile droite, sans autre protection qu'une brigade de cavalerie, contre le flot montant des reconnaissances ennemies.
Tandis que Frédéric-Charles bloquait Bazaine, les armées du Prince Royal et du Prince de Saxe descendaient lentement, incertaines des projets de Mac-Mahon, quelles supposaient devoir se rabattre vers Paris. Mais, le 23, deux escadrons de découverte apprenaient, à Châlons, le départ du maréchal pour Reims; le 24, d autres rapports, puis un télégramme transmis de Londres, révélaient à M. de Moltke le plan de jonction; le 25, des journaux de Paris et un nouveau télégramme de Londres reproduisant un article français où la résolution de Mac-Mahon était commentée, confirmaient le chef d'état-major allemand, encore incrédule, dans
cette certitude. L'armée du Prince Royal recevait aussitôt Tordre de se resserrer, en appuyant à droite : l'armée du Prince de Saxe, après avoir tenté un coup de main surToul et Verdun, sans réussir à les intimider malgré deux hardis bombardements, manœuvrait de même, prête à suivre ses escadrons dont les avantgardes s'élevaient jusqu'à Vouziers et Buzancy. Ainsi les deux armées se ramassaient dans la main deMoltke, avant de se détendre, d'un élan sûr.
Le lendemain, Mac-Mahon, piétinant toujours, sans nouvelles de Bazaine, sans soupçon du mur vivant qui allait se dresser entre eux, ne cherchait pas davantage à porter au loin le regard de sa cavalerie. Il retenait, à quelques villages de son front, la division Margueritte, et, enterrant la division de Bonnemains à Attigny, en arrière des troupes, il avançait à peine, dans la direction de Stenay. Sous la pluie, les corps, abandonnant sans regret les étendues mornes de la Champagne, gravirent les plateaux de l'Argonne, sinuèrent au ruban des routes argileuses, le long des coteaux boisés, ou dans les gorges bruissantes d'eaux vives. La veille, on avait pivoté sur l'aile gauche, le i" corps restant immobile à Rethel; aujourd'hui, on pivotait sur la droite, le 7" séjournant à Vouziers. Lenteur contre laquelle tous gémissaient, l'attribuant à des combinaisons savantes : quelque opération concertée entre Mac-Mahon et Bazaine. Une fausse alerte, pour comble, vint tout paralyser. La brigade d'infanterie Bordas, du corps de Douay, derrière le 4' hussards, qui avait remplacé la division Margueritte au défdé de Grandpré, prenait peur en face d'une reconnaissance, qu'on supposait suivie de masses importantes. Douay dépêchait au secours une seconde brigade, et, soutenu par le 1" corps, s'établissait sur une position défensive, avertissant en hâte le maréchal; toute la nuit, dans un champ, debout au bord de la route, il attendit avec angoisse des nouvelles de Grandpré. L'armée, prévenue de l'imminence d'une bataille, s'apprêtait.
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Cependant^ averties par leurs cavaleries au contact, dont l'apparition seule jetait un tel trouble, les armées allemandes, encore éloignées, s'ébranlaient définitivement vers le nord. Ayant relevé les traces de la bête, elles allaient luUer de vitesse pour la devancer sur la Meuse, lui couper la voie. Moltke ordonnait la vaste conversion : le Prince de Saxe s'empressait vers les ponts de Dun, de Stenay ; à la suite, le Prince Royal détachait les deux corps bavarois, emboîtait le pas.
Le même soir, à Tannay, d'où, avec sa division, tenant aussi les grandes et petites Armoises, le général Margueritte, en avant du Chesne, gardait le défilé, un feu de bivouac éclairait un groupe d'officiers qui se chauffaient et causaient. Le général, entouré du capitaine Henderson et du lieutenant Révérony, son aide de camp et son officier d'ordonnance, achevait d'interroger un homme du village, lorsque le colonel de Galliffet lui amena un notable des grandes Armoises, M. Grafteaux, qui connaissait admirablement le pays et s'offrait comme guide. Au même instant, un sousofficier de garde parut, conduisant un habitant de Beaumont : les Prussiens occupaient Stenay, venaient de brûler les ponts de bois jetés à la Neuville. Ce renseignement envoyé au maréchal, tandis que la division s'endormait sous les petites tentes grises trempées et que les chevaux en longues files baissaient le nez sous la bruine, Margueritte, enveloppé dans son macfarlane, tendit au brasier ses bottes boueuses.
Robert, que l'excès de fatigue, après le sommeil de plomb des jours précédents, empêchait de fermer l'œil, fiévreux, souleva la porte de toile. 11 fit quelques pas : les vedettes au loin allaient et venaient dans leur?? manteaux blancs; sous les tentes égales, officiers et chasseurs reposaient, rapprochés par le sort commun. Ce soir, M. Taillefer avait mangé à la marmite de la tribu. L'extinction des feux, dans lombre humide, secoua ses notes traînantes, qui retombèrent, moururent, dispersées au-dessus des plateaux noirs, que
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couvraient de leur mystère [tlcin d'eiahùcheslcs forôts et la nuit. Quelques lumières s'éteignirent dans le camp. Robert s'approcha des chevaux; repus, la.s, ils s'engourdissaient, exhalant une odeur forte de vie animale. Il sonda l'obscurité brumeuse, aperçut près des dernières maisons du village le feu rouge, devant lequel un homme était debout. Il devinaplus qu'il ne reconnut, à sa haute stature et à son attitude pensive, celui qui veillait pour tous; et, rassuré, il se glissa vers son lit de terre.
Le général, ramenant du bout de sa botte quelques tisons é'pars, songeait. Il enviait ses soldats qui dormaient. Hier, il avait couché sous une charrette ; aujourd'hui, il sommeillerait au pied de cet arbre, sur une brassée de paille. Il n'avait pas plus de bagages que ses officiers, donnait l'exemple sur la façon de s'en passer : « Une couverte, une brosse à dents, disait-il, avec cela on va partout. » Tristement, il secoua la tête : ses illusions d'Afrique étaient loin. Là-bas, dans son œuvre de colonisation, creusant des puits, fécondant des vallées, bâtissant Laghouat, imposant jusqu'au Mzab le prestige français, il n'avait vu de l'Empire que la splendeur lointaine. D'un coup, tout s'écroulait. Il avait trop constaté le gâchis, la légèreté, l'impéritie. Un enchaînement de catastrophes tirait la France vers l'abîme. Nul, parmi ceux qui commandaient, qui fût capable de les tirer de là. Tant de lenteurs, quand les minutes valaient des heures I Des jours entiers sans un ordre, puis à la fois une pluie d'ordres contradictoires. Atteindrait-on Bazaine? Le voulait-on seulement?... Et que pouvait-il, lui, cantonné dans l'étroitesse de son rôle, asservi à la lettre dérèglements vieillots, tenu en bride par une autorité à la fois insouciante et vétilleuse? Que pouvait-il, lui, si peu de chose, soldat dans le nombre?. . . Que faire, sinon chacun sou devoir, plus que son devoir? Au lendemain de Pont-à-Mousson, il l'avait déclaré à son ami Philebert, qui lui reprochait de s'exposer trop : « Ce n'est pas le
moment de se ménager; le découragement est prêt à naître, nous avons tous à payer de notre personne... » Le feu baissait. Il y jeta une poignée de branches. Allons! il fallait essayer de dormir. Vain souhait. iN'eiU-il pas été réveillé dix fois, comme les autres nuit>, pour écouter un éclaireur, un émissaire, dicter un ordre, sa pensée inquiète le tenait sans cesse les yeux ouverts, l'être aux aguets. Par ces ténèbres sans témoins, éclairé d'un dansant reflet de flamme, son visage mâle et triste se détendait, et dans la méditation îsolitaire il puisait la force d'otfrir demain, à tous ceux (jui, chefs etsolJat-, le consultaient du regard, un front calme, rayonnant de courage et, d'entrain.
Dans le petit jour, Robert, balancé au pas de Corsaire, s'assoupissait à son rang; la colonne, de Tannay vers StonnCj déroulait le martèlement des sabots ferrés. Pourtant c'était une émotion d'aller ainsi, seuls en avant de l'armée, à travers un pays dont il commençait à reconnaître les chemins et les sentiers, — car on se rapprochait de Brévilly, dont à dix lieues à la ronde, dans ses parties de chasse, il avait exploré ravins et forêts. Mais, fatigué par la nuit d'alerte, et malgré la marche au guet sur ces plateaux familiers, infestés de patrouilles allemandes, Robert somnolait, brisé de lassitude,. réveillé par instants au heurt du coude de Wahl ou de la botte de Cambroche, affaissés comme lui. Une secousse brusque lui ouvrit les yeux : Corsaire trottait entre Sidi-Brahim et Pistolet, qui pétarada. Sans sonneries, à l'invitation de M. de Maries, l'escadron se secouait, d'un temps de trot.
— Redressez-vous, Brévilly, — commanda Roger, — ou je vous fais relever les étriers I
Le marchi, jauni encore et que son foie torturait, était sans aménité pour Robert, dont l'élégance à cheval, la rapide éducation militaire, choquaient un peu sa vieille routine. En son effacement de plébéien modeste, il souffrait aussi de savoir « le bleu » de famille noble et riche, presque chez lui, propriétaire d'un grand château, pas loin, dans cette contrée où luimême ne connaissait goutte.
La route, entre les taillis profonds du Mont-Dieu et le bois du Fay, exhala une fraîcheur d'humus noir et
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de feuilles luisantes. Avant la montée de Stonne, on fit halte; lourdement les hommes s'étendirent au pied des chevaux, jonchèrent les talus; le général, assis sur un tas de gravier, dépliait soigneusement sa carte, une grande feuille enlevée à une mairie, où routes et villages s'espaçaient, dans une topographie sommaire. Bien heureux encore : seuls quelques généraux en possédaient, procurées de la sorte. Celles qu'on leur avait distribuées à Metz, de quoi charger des mulets, perdues d'ailleurs avec les bagages, n'étaient que plans d'Allemagne et des pays voisins; de France, pas une. Ayant prolongé la pause pour que la division pût souffler, le général à mi-voix ordonnait :
— A cheval!
Et en silence, au trot, on repartit.
Stonne franchi, on se rabattait par la lisière des bois du Grand-Dieulet vers Beaumont et la Meuse, dans la direction de Stenay. Robert, ragaillardi, après une accolade à la peau de bouc, songeait à la présence de l'ennemi, à la proximité d'un choc. Chaque reconnaissance était sûre de rencontrer maintenant les cavaliers barbus sous le casque, qui, lance en main, profilaient leur stature trapue sur de hauts chevaux maigres. On retrouverait bientôt l'occasion perdue au matin de Rezonville, la bataille imminente. Quel rôle était réservé à la division ? Il se rappela l'émouvante scène d'hier. Une cinquantaine de cuirassiers conduits par un lieutenant les avaient croisés. Sordides, farouches, beaucoup coiffés d'un bonnet de police ou tête nue, certains emmaillotés de linges sanglants, plastronnes de la seule matelassure de leurs cuirasses, ils courbaient leurs larges dos. Ils avaient l'air de revenants. C'étaient les débris d'un régiment entier.
Un murmure courut : « Les cuirassiers de Reichshoffenf... » Margueritte venait d'interroger le lieutenant et, soudain, les commandements s'étaient élevés :
— Sabre, main!... Garde à vous pour défiler/
Puis^ lentement, devant les héros immobiles, la bri-
gade avait passé, présentant l'arme. Ensuite les offlciers, se découvrant, étaient allés serrer la main du lieutenant.
Spectacle poignant; le fier souvenir dressait l'exemple qu'on devrait peut-être imiter demain : cela consolait de celte marche incertaine, où constamment on traversait des troupes débandées, une cohue criant la faim^ la misère. Spectacle d'une beauté tragique,, — dont malgré leur frisson pas un d'eux n'avait senti planer l'avertissement, image de leur sacrifice prochain.
On- aperçut, à la descente, les toits d'un village que Robert nomma : — Beaumont! en ajoutant :
sur un mont,
Entre trois côtes et deux vallons.
— Oùs qu'est le mont? demanda Cambroche.. Je ne vois qu'une cuvette!
Le village occupait un fond ; au sud l'épaisse forêt de Dieulel barrait le plateau; à l'est, entre deux hauteurs, une coulée rejoignait la Meuse, dont on devinait la courbe, dans une brume bleue. Et ce fut, comme toujours, l'entrée au milieu des rues paisibles où des poules s'enfuyaient, tandis que des gens sortai.ent sur les seuils et que des nez d'enfants s'écrasaient aux vitres. Une rose ei blonde jeune fille, pour mieux regarder, laissa tomber son ourlet, piqua son aiguille au corsage : Livournet, attribuant à son seul mérite cet étonnement, lui envoya du haut de sa selle un baiser, se retourna longtemps. Elle contemplait les rangs suivants.
Wahl, ému, trouva qu'elle ressemblait à une de ses sœurs, Lischen, la cadette Une halte, le temps de faire boire les chevaux qui hennissaient de soif, sachant, dans leur instinct obscur, qu'aux puits des villages l'eau montait en seaux ruisselants, s'étalait aux auges en nappe claire Corsaire tendait la tête, ses babines roses retroussées sur ses longues dents. Robert se
rappela la vasque de Monthois, que les chevaux de l'escadron, à leur arrivée, se renouvelant en cercle, et pliant le genou, rênes flottantes sur l'encolure, avaient séchee d'un trait. Il avait revu alors une vieille gravure qui, dans la salle à manger du château de Brévilly, avait hanté son enfance : une place de village et des Cosaques sur des chevaux pareils à des petits ours, rangés autour d'un abreuvoir. Hasards de la guerre, tournants de la vie : jadis les barbares, eux aujourd'hui, demain peut-être les Prussiens ..
Mais de nouvelles patrouilles, après les renseignements donnés par des gardes forestiers et des habitants, s'élançaient, battaient les entours. Le général mit pied à terre devant la cure; s'étant enquis de tout, il demanda des journaux; le curé lui tendit le sien. Urusquement, avec sa bonhomie franche, où de l'ironie se mêlait :
— Où est Bazaine, monsieur le curé? Vous nous rendriez un grand service si vous pouviez me le dire I
— On dit que le maréchal est sous Montmédy.
— t On dit... ï Qui dit cela?
— Ce sont des bruits publics
— Mais la source, la source, monsieur le curé?
— C'est le journal officiel du département I Margueritte haussait les épaules...
Robert, à une centaine de mètres du peloton, trottait, le corps penché en avant, le regard au large, carabine haute. L'escadron ayant été désigné pour explorer les bois du Petit-Dieulet et de Belval, M. de Maries avait détaché le premier peloton vers une éminence couverte d'épais taillis. Le cœur de Robert avait battu quand, de sa voix un peu rauque, M. Taillefer avait commandé :
— Six files de droite, en tirailleurs !
La tribu entière, cette fois, marchait. Les cavaliers du deuxième rang s'étant portés à hauteur du premier, Robert se trouva séparé de Wahl et de Gambroche.
Deux figures d'une tribu voisine l'encadrèrent. Les douze hommes se réglaient à droite sur le guide, M. Taillefer, qui, rougeaud, dardait ses petits yeux perçants, comme aux bons jours de chasse du Sahara. Ses jambes courtes, dans le large flottard, étreignaient les flancs nerveux de son étalon gris; alertes, les deux Atricains, cheval et cavalier, ne faisant qu'un, semblaient contents de vivre, d'aller ainsi.
On atteignit le sommet du monticule. Les bois dévalaient, remontaient. Soudain, sur la crête qui faisait face, Robert vit un casque briller, la flamme noire et blanche dune lance. Des tuniques d'un vert sombre se mouvaient, fondues dans la verdure des arbres. On distinguait jusqu'au craquement des branches sous les sabots et le hennissement d'un cheval flairant lesarbis. Robert regarda en arrière : les six files de gauche, conduites par Roger, s'avançaient en soutien, et plus loin l'escadron massé, dont, à eux douze, ils couvraient le front. Minute d'orgueil, d'être le premier à avoir aperçu l'ennemi... Sa carabine lui brûlait les doigts; mais déjà M. Taillefer, voyant les uhlans faire demitour, donnait un ordre. Gerboz, l'avant-bras levé d'un geste brusque, comme heureux de parler enfin, trompeltait un bref demi-appel. Les coups de feu presque ensemble partirent, et, avant qu'il eût le temps de sonner : « Cessez le feuf » un tourbillon les emportait tous, d'une ruée folle, par les taillis de la descente, par les fourrés de la montée, vers la crête d'où les uhlans fuyaient.
Sur le sol de mousse trempée, Robert, carabine rejetée sur l'épaule, sabre au poing, galopait éperdument. Tendu à la poursuite, il évitait avec une souplesse machinale le soufflet des branches, le surgissement des troncs; des paquets de feuilles mouillées, le cinglant au passage, le rafraîchissaient. Il n'avait qu'une idée : rejoindre, forcer la bête, se croyait revenu à d'anciens laisser-courre, dans ces mêmes forêts où souvent il avait poursuivi le loup. Cette fois, c'était des fauves
pires. Et toute sa rage d'Ardennais lui enfiévrait les veines, à la pensée de l'Argonne violée, de la terre natale marquée d'un fourmillement d'empreintes; il avait entendu les paysans conter l'approche de l'invasion noire, vu au loin des rougeoiements de villages incendiés et pillés. D un claquement de langue, il excita Corsaire. Près de lui, Livournet, le sang aux joues, passait; Dandy, tête basse, bourrait, le nez entre les jambes. Le Bordelais, les yeux agrandis, la bouche ouverte, cria, sa lame brandie : « Adropt adrop'l » et fila, avec un moulinet furieux; il savourait la joie féroce de cette chasse au Prussien. Dans sa légèreté de Gascon, sa bonne humeur de fat, un étrange goût du sang lui montait au cerveau, l'étourdissait. Il eût saigné son homme « comme rien ». Wahl, les dents serrées, éperonnait froidement Sidi-Brahim, qui, stupéfait, s'indigna : il fonçait pourtant de son mieux, du sang rayait son poil rougeâtre. L'Alsacien, pas méchant, mettait à rattraper les uhlans un amour-propre irrité : l'estafilade de Pont-à-Mousson cuisait toujours à sa joue. Tant que le compte ne serait pas réglé... Il avait fait son choix : un long dos, qui au loin apparaissait, disparaissait, secoué au-dessus d'une croupe noire, dans un vent de panique...
Quand Robert, dépité d'avoir perdu la piste, rejoignit Wahl, le vétéran, aidé de Cambroche, venait de s'emparer du cheval du uhlan : le maître, un sous-officier, gisait là-bas, la tète fendue, les semelles en l'air. Les notes du ralliement, lointaines, retentirent. La sonnerie reprenait, voix et pensée du chef : à son rythme vigilant, tandis qu'on revenait, un réconfort calmait les esprits grisés encore du succès; le lien du rang, un instant relâché, se resserrait avec plus de confiance, de fermeté. Robert sourit à l'ostentation de Livournet, montrant la pointe rouge de son sabre... une piqûre au bras du cavaher qui lui avait échappé; —
' « Vite I vite I •
à le voir essuyer d'un mouvement large, on eût dit que toute la lame y avait passé. M. Taillefer ramenait un prisonnier : Pirard, tenant la bride du Saxon, qui résigné fumait sa pipe, conta, gonflé d'orgueil^ les péripéties de la capture. Plusieurs chevaux de prix étaient conduits en main, triomphalement.
En arrivant à Sommauthe, où la division se trouvait, on sut, l'escadron reformé, que M. de Maries, assailli dans la bagarre, avait tué, d'un beau coup de pointe, l'oftîcier qui commandait la patrouille. On s'était heurté à un parti saxon. Déjà le soir venait, et, comme de grands campements ennemis étaient signalés à Belval-Bois-des-Dames, les régiments gagnèrent, entre Oches et Saint-Pierremont, un haut plateau d'où l'on dominait, et où, cette nuit, on serait tranquilles. En même temps parvenait au grand quartier général, au Chesne, M. Grafteaux, l'émissaire de Margueritte : le général signalait la présence de l'ennemi, ses forces supérieures croissant à la faveur des bois, derrière ie rideau de cavalerie qui barrait jusqu'à la Meuse.
Bonne pour la division, qui avait pu faire son métier, cette journée du 27, pour l'armée, avait été néfaste. La veille, on n'avait avancé que de quelques kilomètres^ le 7' corps, aile droite, restant en place à Vouziers. Toute la nuit, il avait été retenu sous les armes par la fausse alerte de la brigade Bordas à Grandpré. Morfondues de froid, de faim, les troupes de Douay apprenaient le matin que leurs craintes avaient été presque sans cause. Cependant, au cri d'alarme, le maréchal avait donné des ordres, arrêté la marche, et toute l'armée avait reflué vers le sud, se portant inutilement au secours. A l'aube, le 1" corps rétrogradait sur VouzierS; le 5* descendait vers Buzancy, suivi par le 12'.
Mais en route, la situation éclaircie, volte-face. On avait repris la marche vers lu Meuse. De nouvelles injonctions, pénibles aux troupes exténuées, les dirigèrent au Qord, en masses confuses, qui, à des heures diverses,
revinrent échouer aux campements du matin, le 1" corps à Voncq^ le 12» au Chesne. Le 5% après avoir donné près de Buzancy dans les avant-gardes allemandes, recevait, en plein combat, l'ordre de retraite, gagnait Brieulles ; le 7', à bout de forces, attendait sur la route, jusqu'à onze heures du soir, des instructions.
Elles arrivaient enfin, répandaient par tous les camps une joie subite. Changement de front! Finie, la marche sur Montmédy, au-devant de ce Bazaine invisible, dans le harcèlement continu de l'ennemi! Finis, les piétinements sans fin, sans but, les heures précieuses gâchées, l'ahan des convois, la désolation des bivouacs, ventre creux, pieds meurtris. Mac-Mahon savait enfin ce qu'il voulait faire! On se rabattait vers Rlézières, puis vers Paris. Gela seul était sensé. Et le lourd cauchemar qui de jour en jour s'appesantissait sur cette foule, inquiète, sinon consciente de son destin, s'allégea. D'une seule voix, on louait le maréchal
Aussitôt les bagages et les convois prenaient la route de Mézières. Dans le. nuit même, les quatre corps s'ébranlaient vers l'ouest. On marchait d'un pas ferme, en silence. Le froid, la pluie, les épreuves des jours précédents, on n'y pensait plus. Uneboulfée d'espoir illumina le ciel et les âmes. Les traînards nK^'rae rejoignirent. Sous le fouet, les chevaux paraissaient tirer plus courageusement. Tous ces êtres se hâtaient, comme s'ils eussent compris que dans leurs jambes était le salut.
L'aube se levait quand les galops d'officiers d'étatmajor se précipitèrent vers la tète des colonnes. Les cris de : « Halte! halte! » coururent. Une stagnation immobilisa ces masses ahuries, bientôt consternées, furieuses, quand elles se virent une fois encore rabattues vers l'est. Toutes les espérances tombèrent. On renonçait à Paris, on revenait vers Montmédy, vers le but incertain d'une fonction de plus en plus douteuse.
se LES BRAVES GENS
G'étai dire adieu à la seule chance qui restât, c'était I rentrer dans le tâtonnement aveugle, dans le cauchemar du grand péril enveloppant, dans la réalité sinistre des routes encombrées, des convois inextricables, des bivouacs inconnus, sans feu, sans pain.
Que s'était-il passé ? Mac-Mahon, arrivé au Ghesne le matin du 27, avait senti renaître son inquiétude et ses perplexités. L'apparition brusque de l'ennemi, partout signalé, sur son flanc droit, sur l'arrière, lui enlevait le peu de désir qu'il eût de continuer vers Bazaine Assis sur un banc, dans la principale rue du Chesne, il tenait à la main une carte du pays, la froissait avec humeur, et jusqu'à trois fois la rejetait par terre, en maugréant :
— Nous ne connaissons pas ce pays, nous ne devrions pas nous battre ici 1
Arrivèrent les renseignements du commandant Loizillon, aide de camp de Douay : — deux armées s'avançaient le long de l'Aire et de l'Aisne, — et la dépêche de Margueritte, portée par Grafteaux. Mac- Mahon avait cessé d'hésiter, et, après une conférence avec l'Empereur, télégraphiait au ministre ses résolutions : il allait gagner Mézières, Paris; il ne pouvait plus rien pour Bazaine, qu'il avait déjà * trop attendu dans l'Argonne » — il le lui télégraphiait en même temps.
Deux réponses aussitôt parvinrent, toutes deux de Paris, Bazaine, selon son habitude, faisant le mort.
La première, à l'Empereur, agitait de nouveau le spectre de la révolution : Palikao, l'Impératrice, l'adjuraient de secourir Metz à tout prix; la France était suspendue à sa marche; Paris se levait, s'il s'obstinait à revenir. La seconde, plus impérative, ne fut remise au maréchal qu'un peu plus tard, à Stonne, où, dans la matinée du 28, le quartier général s'était transporté, sitôt le revirement accompli, les ordres de demi-tour lancés. Bien que laissé libre par l'Empereur, et malgré les supplications de son chef d'état-major^ Mac-Mahon,
avec autant de facilité qu'il venait de renoncer à la marche vers Metz, avait renoncé à celle sur Paris, tournait au vent :
— On veut que nous allions nous faire tuer, il faut obéir! déclarait-il.
Pourquoi il fallait obéir, et si une telle obéissance n'était pas un crime, ce brave soldat ne se le demandait pas, lui qui, commandant en chef, et convaincu qu'il allait au gouffre, assumait une responsabilité si lourde que ni souverain ni ministre ne la lui osaient imposer. Dans sa conscience, bornée au courage passif, pas une voix ne lui soufflait la grande parole de l'autre Napoléon : « Tout général en chef qui se charge d'exécuter un plan qu'il trouve mauvais est coupable; il doit représenter ses motifs, insister pour que le plan soit changé, enfin donner sa démission, plutôt que d'être l'instrument de la ruine de son armée... » Étroitesse d'esprit, sombre insouciance, qui ne ruinaient pas seulement l'armée, mais, avec l'Empire qu'on voulait sauver, la France.
Et dans la pluie du plus morne jour qu'on eût encore subi, quittant la route qu'elles suivaient avec tant de joie, les colonnes, inextricablement, s'enchevêtrent, refluant vers cet éternel objectif continuellement repris, abandonné, repris, vers ce mirage de Bazaine et de Metz, qui cachait l'abîme. Le vent au visage, sous les paquets d'eau que charriait la rafale, on s'entassait dans les sentiers creux, on pataugeait dans les routes larges, fondues en une seule ornière, où les fantassins enfonçaient jusqu'à la cheville et les chevaux jusqu'au genou. Les canons embourbés penchaient leurs gueules muettes, les voitures, au milieu des imprécations et des coups de fouet, allongeaient leur désordre, un tumultueux amas de fourgons et de caissons, que suivaient des files interminables de chariots de réquisition. Des régiments, entre les roues, entre les jambes des chevaux, s'égrenaient. Beaucoup, enveloppés de leurs toiles de tente mouillées, avaient l'air de sacs ambu-
lants, raides et gris. Artillerie, cavalerie, infanterie, les armes étaient pêle-mêle, se coupaient, s'arrêtaient, dans le murmure des soldats et les plaintes des officiers Toutes les faces disaient la souffrance et l'angoisse. Avec la maraude, l'indiscipline non réprimée grandissait, gangrène de cette immense plaie.
Le i" corps, Ducrot, parti de Voncq, et engagé vers Vendresse, se reportait vers le Chesne; le 12% Lebrun, qui le précédait, se traînait par Stonne vers la Besace; le 7% Dpuay, marchant vers Chagny, où déjà ses convois entraient, dut les attendre douze heures à la pluie battante, sur un plateau nu, et, remis en route à quatre heures du soir, atteignit à grand peine Boult-aux-Bois, au lieu de Nouart que lui indiquaient ses ordres : les habitants, sceptiques, s'enquéraient « si cette fois c'était bien pour se battre qu'on venait >. Trois fois le village avait été traversé, épuisé, hier, ce matin même, par le 5* corps, faisant la navette. Failly, devenu aile droite et dirigé, non plus sur Poix, mais vers Stenay et le passage de la Meuse, où le maréchal le poussait en hâte, se heurtait en effet, toujours à Buzancy, aux Allemands qui, comme lui, montaient vers la rivière. Failly aussitôt demande du secours au 7« corps, mis sous ses ordres par le maréchal à la nouvelle de l'alerte : mais la fatigue des troupes est telle que Douay refuse, demeure, harassé, à Boult-aux-Bois. Failly restait en place; et de part et d'autre on s'observa, les divisions françaises déployées sans autre contact que des escarmouches de cavalerie; la nuit vint, il fallut camper à Belval-Bois-des-Dames, sans songer à atteindre la Meuse.
Tandis que Mac-Mahon oscillait ainsi, n'ayant idée que de refuser le combat et manquant pour la dernière fois l'occasion d'attaquer l'ennemi dans sa marche; tandis que chaque jour l'armée perdait davantage confiance en son chef et en elle, les Allemands, forçant de vitesse, tenaient tout le pays, de Samte-Menehould à Stenay. Le Prince Royal au sud, le Prince de Saxe à
l'est, barraient la roule. Les ponts de Stenay, de Dun, depuis deux jours étaient en leurs mains; trois divisions de cavalerie occupaient Buzancy et Grandpré, suivaient à la piste cette armée hésitante et fourbue, relevant jusqu'au plus petit de ses mouvements, perçant à jour ses incohérentes velléités; et derrière s'amassaient, manœuvrant à l'aise, plus de deux cent mille hommes, qui avaient foi dans leur victoire.
Danger imminent, qu'on pressentait plus qu'on ne le voyait, car des deux divisions de cavalerie indépendantes, — les autres étaient liées aux talons des corps, — l'une, les cuirassiers de Bonnemains, était précieusement encastrée au centre même des troupes, les yeux clos, inutile. La seconde, chasseurs et hussards de Margueritte, laissée sans ordres, se consumait d'impatience, pied à terre, sous la pluie, dans les champs d'un plateau, entre la Berlière et les Grandes- Armoises, au-dessous de Stonne.
Robert, tenant Corsaire à bout de rênes, essayait de tuer le temps, en faisant raconter à Pirard les exploits de M. Taillefer, quand, monté sur Biskra et suivi du seul ordonnance, il s'en allait naguère passer ses permissions en plein désert, chassant la gazelle et l'outarde: on couchait près d'un douar, sous une petite tente, où l'on mangeait le couscous. Ou bien, solitude complète : c'est là qu'il fallait se débrouiller, pour le fourbi et le rata! Aussi M. Taillefer s'était vite consolé de la perte des bagages. Il en avait vu d'autres!
— Eh bien ! grommela Wahl, de sa grosse voix... ça prend-il, ce feu?
Gambroche répondit par un juron. Sournoisement, pendant que les officiers, groupés en avant, regardaient au-dessous d'eux la route encombrée par le passage du 12» corps, le Parisien, abrité derrière le manteau de Gerboz, s'efforçait de faire prendre, entre deux pierres, des brindilles de bois humide. Depuis des
heures qu'on « moisissait » là, un peu de caona réchauffé « ferait grand bien aux tripes » .
— Non I dit Robert, pigez-moi la dégaine des marsouins !
De l'infanterie de marine roulait vers Stonne, par petits groupes, traînant la jambe. On eût dit une troupe débandée. Presque tous avaient le teint jaune des colonies et cet air déluré que donnent la vie au loin, la lutte quotidienne contre choses et gens.
■ Roger, le foie malade, contemplait ce défilé avec des yeux de souffrance. Depuis plusieurs jours, le raarchi, surmené, atteint par surcroît de dysenterie, ne se cramponnait à son poste qu'à force de volonté. Son visage bilieux se creusait, marqué de cernes bleus, l'arête du nez saillante. A tout instant, il s'écartait, revenait pâle, vidé. Une obstination héroïque le raidissait, plus brusque, plus tatillon seulement.
Comme Pirard, avec sa face de Normand matois, se précipitait pour remettre soigneusement sur le paquetage de M. Taillefer la corde d'attache de Biskra, Robert se tourna vers Gerboz :
— Eh bien, mon vieux, ta trompette est gelée ?... tu ne vas pas bientôt souffler dedans, sonner t A cheval I.. . »
L'Auvergnat haussa les épaules, fit signe qu'il n'y pouvait mais. Sa figure taillée à coups de serpe, tournée au noir, n'exprimait rien qu'une rude résignation. Quels sentiments s'agitaient en lui? Peut-être aucun. Il était là, il attendait. Quand le maréchal des logis trompette ferait signe, alors il parlerait, de sa voix de cuivre. Langage bref, impérieux, qui faisait mouvoir les chevaux et les hommes, assemblait, dénouait, et dont il tirait son obscure et grave fierté.
Livournet, impatient, sifflotait. « Pour une partie de drogue!... Non, mais qu'est-ce qu'on fichait là? »
— Man arf^! lança Robert, satisfait de prouver qu'il parlait l'arabe comme un ancien.
> « Je ne sais pas 1 »
Livournet laissa tomber sur lui un regard de dédain, et, après avoir fouillé en vain dans ses poches, il se tourna vers Wahl :
— Djib garo ' /
L'Alsacien retirait de sa ceinture une blague graisseuse, donnait avec parcimonie une pincée. Puis,* pour voir venir, > il bourra lentement une pipe. Les lourds nuages qui couraient dans le ciel bas se remirent alors à fondre en une pluie lente, ténue, continue. Les betteraves du champ sortaient à demi leurs tronçons rouges hors des flaques boueuses, où les feuilles cassées, piétinées, pendaient lamentablement. Les chevaux broutaient, allongeant l'encolure, secouant les oreilles au picotement de l'averse. Gambroche, renonçant à faire prendre le feu, envoya promener d'un coup de botte les deux pierres. La tribu, mélancoliquement, avala froid le restant du café. Gambroche raccrocha sa marmite, palpant avec douleur la peau de bouc aplatie sur l'arçon. Rien non plus dans celle de Gerboz 1 Pas étonnant, avec le dernier bivouac, sur ce plateau désert, et une pause comme celle-là, loin de tout village, sans âme qui vive, sinon ce flot de troupes en désordre, là, sur la route, encore plus à plaindre qu'eux.
Mais le bruit courut que le Kébir, désespérant de recevoir des ordres, était allé en chercher lui-même à Stonne, où était l'Empereur.
Du village entouré de troupes lasses, on découvrait, dans leurs mamelonnements boisés, les vallées de l'Aisne et de la Meuse, et tout à l'horizon confus, la forêt noire desArdennes. Carte géante où se mouvaient les colonnes en marche, page encore vide où allait s'inscrire l'inconnu de l'histoire. Autour de la mairie où les grands quartiers de l'Empereur et du maréchal étaient installés, les chevaux de l'état-major et les voitures impériales s'entassaient. Écarquillant les yeux,
> « Du tabac t »
56 LES nRAVKS GENS
les habitants avaient vu avec méfiance arriver le cortège. D'abord, c'avait été la calèche fermée, précédée des piqueurs galonnés, puis le break et les voitures de la suite, les cent-gardes, les gendarmes des chasses, les officiers de bouche, avec les marmitons et les valets II avait fallu deux heures pour décharger la batterie de cuisine, les provisions et le vin de Champagne. Les vieilles femmes branlaient la tête, les vieux, avertis par les rumeurs colportées des villages voisins, s'attendaient à voir s'éloigner en hâte ces passants dorés, ces troupes boueuses qui s'en allaient, revenaient, partaient encore, comme des marionnettes tirées par un fil invisible. C'était pourtant ces milliers d'hommes, dont les visages trahissaient la fatigue et l'insécurité, qui étaient chargés de les défendre, eux et la terre.
Quand, ayant piqué des deux avec le colonel de Galliffet, qu'il prenait en route, Margueritte arriva dans la grande salle de la mairie, tout l'état-major y était réuni, devisait des événements. Dans une pièce voisine. Napoléon III et Mac-Mahon causaient. On introduisit le général.
L'Empereur avait encore vieilli, bon mal ne lui laissait aucun répit: courbé en deux, il gémissait, seul, pendant des heures. Plus encore, l'anxiété de son destin le tourmentait. Une tristesse infinie flottait dans ses yeux troubles, sous les paupières lourdes. Les moustaches cirées se maintenaient seules, dans l'affaissement du visage, où parfois errait, bien morne, l'ombre de son sourire de bonté. Il n'avait plus à son côté l'enfant dont la jeunesse était comme un espoir dans le lendemain, l'héritier de son empire précaire; depuis deux jours, le Prince Impérial, sous bonne escorte, avait été dirigé précipitamment sur Mézières. Départ qui en disait long.
Au bout de deux heures, quand, initié au plan de campagne, emportant enfin des instructions, Margueritte sortit, regagnant avec Galliffet la division, les deux hommes étaient soucieux. Ils venaient d'apprendre
qu'on allait les nommer, l'un divisionnaire, l'autre brigadier; mais en un tel moment, c'était pour eux peu de chose : comment penser à soi, dans cette approche de cyclone? Qu'allait-on devenir? Ceux qui avaient en main le sort de tous se rendaient-ils seulement compte? Dans la salle de la mairie, au lieu de faire la besogne, — ordres à préparer, renseignements à recevoir, à contrôler, — on n'avait parlé que d'une chose : de quelle façon ferait-on cuire deux oies qu'on venait d'acheter? Chacun vantait sa recette.
A la nuit close, pendant que des partis bivouaquaient en avant de Sommauthe, bride au bras, et que des patrouilles rayonnaient à travers bois, les chasseurs d'Afrique redescendaient vers la Berlière, où, dans une grande prairie marécageuse, près du château, les tentes se dressèrent. Défense d'allumer les feux. A la corde, énervés, transis, les chevaux hennissaient et ruaient. La tribu, ce soir-là, sous la toile raidie et qu'on avait eu du mal à tendre, les piquets ne tenant pas dans la terre molle, dîna de biscuit mouillé et d'un morceau de lard, que Cambroche, infatigable, avait découvert à la ferme. Au milieu des six hommes, cérémonieusement, une selle servait de siège à M. Taillefer, que Livournet avait été quérir. L'auberge était à sec et, sans leurs hommes, les officiers se fussent serré le ventre. Plus d'une fois, depuis Doncourt, ils avaient ainsi partagé la soupe du peloton, au hasard des gîtes Chaque matin, Pirard portait à M. Taillefer, quand le lieutenant ne s'approchait pas lui-même du cercle, un quart de café fumant, soigneusement passé au filtre d'un morceau de ceinture. Solidarité touchante, plus étroite d'heure en heure, avec les privations et le péril. Officiers et soldats, dans l'acceptation du malheur, l'échange de leur affection et de leurs services, partageaient.
Par l'ombre épaisse, il était à peine huit heures, Robert dut se relever pour enfoncer les piquets de tente déracinés. Une forme élégante le croisa. C'était
le capitaine qui regagnait le bivouac; il venait du village, où il était allé trouver le curé, pour lui demander de dire une messe. Depuis la veille, M. de Maries avait devant les yeux l'officier prussien qu'il avait tué, en se défendant dans la bagarre. Soldat, il n'avait fait que son devoir; chrétien, un scrupule, presque un remords, le poursuivait. Afin de mettre sa conscience en règle, il avait prié pour le repos de cet inconnu, qui était mort en brave; une messe dite, à son intention, achèverait d'arranger tout. Lui-même, de tempérament mystique, se croyait voué à une fin prochaine. Tout en attristant le gentilhomme, cette idée, loin de l'afTaiblir, le fortifiait dans son rôle : tant de soins à donner à tous, une abnégation de chaque minute...
La nuit, sous les rafales, fut longue. Les tentes s'abattaient, les chevaux fous brisaient leurs entraves, traînaient les cordes. Ils s'échappaient par bandes, courant à travers le camp, pour se mordre et se battre. Le régiment, bien avant l'aube, fut debout; un soulagement le délivra quand les trompettes sonnèrent « A cheval! t On était trempé, boueux, perclus. Mais on marchait, c'était l'essentiel.
Par la route rocailleuse, au travers des convois énormes qui débouchaient de toutes parts, par les chemins de traverse et les champs défoncés, la division trotta. De longues attentes parfois l'immobilisaient, entre des colonnes. Puis, on se faisait jour, et le serpent fumant se déroulait, dans l'ondulation des chevaux et des hommes, au bruit cadencé des sabots, au tonnerre sourd de la batterie d'artillerie, récemment adjointe. On gagnait le débouché sur la Meuse, le pont de Mouzon. Des villages se succédèrent, emplis de troupes crottées. La Besace, Flaba, Yonc, Autrecourt, Pourron. Les chass' d'Af reprenaient leur entrain. Au-dessus des escadrons, à mi-voix, les chansons voletèrent :
Nos bras sont forts Et DOS lames sont fines,
Bône et CoDstantiae S'en 80uvienDent encore!
On reprenait au refrain, gaiement :
Chasseurs d'Afrique, à l'avant-gardef
Dans un chemin montant, le peloton dépassa les artilleurs. Assise sur le caisson de tête, une jeune fille de Flaba, ses deux bras noués à la taille des servants, pour ne pas tomber, tenait lieu de guide. Livournet redressa sa moustache, cria :
— Ohél la jolie fille... venez avec nous! Vous monterez un beau cheval arabe !
— Vous verrez comme ils sont doux! jeta Cambroche, en désignant Pistolet, qui, narquois, secouait sa houppette.
Et d'un bout à l'autre du peloton, un rire insouciant et fort s'éleva, de cette troupe musclée, nerveuse, aux figures tannées^ sous les taconnets blancs.
Précédée dans le vide par la division Margueritte, qui atteignait Mouzon sans rien trouver devant elle, l'armée, sous l'aube pluvieuse du 29, s'était levée sans courage des camps où la veille au soir elle s'était laissée tomber. A la journée de malaise démoralisant, où elle s'était traînée, sentant qu'autour d'elle l'ennemi actif exploitait son piétinement dans la boue, — une journée d'angoisse succédait.
Le péril croissant à droite, Mac-Mahon, docile, inclinait à gauche. Au lieu de se porter sur Stenay, occupé déjà, on traverserait la Meuse à Mouzon, en aval. Ensuite, si l'on pouvait, par Carignan, on se rabattrait vers l'est et le sud : — la chimère de Metz! Mais d'abord, il fallait sans retard mettre la rivière entre les poursuivants et soi, et que, le lendemain 30, plus un homme ne restât sur la rive gauche. Ordre au 1" corps d'atteindre Raucourt; au 12*, de franchir les ponts; au 7* et au 5% de remonter, l'un à la Besace, l'autre à Beaumont. Quant à la division de Bonnemains, inemployée depuis Reichshoffen, elle flanquerait le i" corps, du côté tranquille. Elle n'avait pas encore vu l'ombre d'un uhlan.
La première moitié de l'armée put parvenir au but. Encore l'arrière-garde de Ducrot était-elle harcelée par des coureurs. L'autre moitié demeuraii en panne : Douay, ne s'ébranlant qu'à dix neures du matin, tant son corpg était exténué, disséminé, n'atteignait pas la Besace, campait à Oches, à la nuit tombante. Il avait mis neuf heures pour faire quatre lieues, s'arrêtant au moindre bruit, faisant front. Les vedettes allemandes,
LES BRAVRS GENS «1
visibles, le suivaient à la trace, escorte insolente, marchant, s'arrêtant avec lui. Des cavaliers forçaient larrière-garde à se déployer, comptaient à loisir la division Liébert; d'autres débouchaient sur lavant-garde, qui stationnait, tiraillait. Des paysans disaient avoir vu la garde prussienne à Buzancy, compté quatre-vingts canons dans la forêt de Dieulet. Même, un moment, le bruit se répandit quun corps de trente mille hommes était à Belval, allait attaquer... C'était Faillyl
Seul des trois commandants de corps, il n'avait point reçu les nouveaux ordres de Mac-Mahon, qui, portés par un unique messager, le capitaine de Grouchy, lui prescrivaient de se détourner de Stenay vers Mouzon, en raUiant Beaumont le soir même. Le capitaine de Grouchy avait été sabré, enlevé avec ses cavaliers par une patrouille de uhlans. Ils capturaient ses dépêches, — tout le dispositif de la marche du 29 ! Les Allemands n'avaient plus qu'à suivre, à livre ouvert. Dans tous les détails, la fatalité s'acharnait.
Ne sachant rien, Failly s'en tenait aux instructions de la veille, continuait vers l'est. A peine ses colonnes sortaient-elles, tardivement, de leurs bivouacs, la canonnade éclatait des hauteurs de Nouard, les refoulait. Jusqu'à quatre heures, les troupes en ligne entretenaient le feu, qui bientôt cessa, mais la journée était perdue. Le 5* corps, harassé par tant de contremarches, l'âme déprimée, les forces à bout, — depuis plusieurs jours, pas une distribution régulière n'avait été faite, — en était au point qu'il allait camper là, sur le plateau de Bois-des-Dames. Mais un autre aide de camp de Mac- Mahon apporte l'ordre — douze heures en retard — de ralUer Beaumont, puis Mouzon. Sac au dos! On n'en peut plus et il faut repartir ! Dernier coup qui achève de briser tout ressort. Sur les six kilomètres qui séparent Belval de Beaumont, des milliers d hommes cheminent en désordre. De huit heures du soir jusqu'à trois heures du matin, la déroute coule, afflue, elle emplit Beaumont, où l'on mendie de porte en porte.
Les rues sont couvertes d'hommes couchés dans la boue. Ce n'est qu'à l'aube que des campements se dressent, confus, dans l'entonnoir, au pied des collines, en un entassement de bétail. Et tous se rendorment, sans même placer de sentinelles, sans reconnaissances ni grand'gardes.
Ainsi, le matin du 30, tandis que le 12* corps et la division Margueritte étaient seuls de l'autre côté de la Meuse, le gros de l'armée se trouvait encore sur la rive gauche, Ducrot à Raucourt, rompant déjà, et le 7* et le 5* corps, très en arrière, Douay n'ayant pu coucher sur la position prescrite et partant d'Oches, avec huit kilomètres à rattraper; Failly, affalé à Beaumont.
— Hein? dit Cambroche, ça fait du bien, ce petit soleil !
Une tiédeur baignait au loin le magnifique paysage. La lumière dorée séchait les habits, réchauffait les cœurs. Du plateau de Vaux, entre Meuse et Chiers, où les bivouacs de la division étaient encore debout, on dominait la vieille petite ville de Mouzon avec son église à deux tours fléchetées d'ardoises, la boucle bleue de la Meuse franchie la veille, le chapelet sans fin des collines. Les bois profonds de l'Argonne, qu'on venait de quitter, barraient d'une ligne de verdure sombre l'horizon clair. Au sud, vers Beaumont, la vue s'élargissait, jusqu'aux noirs taillis de la forêt de Dieulet. Toute cette terre se soulevait et se creusait, paisible, avec le lacis de ses routes, ses rubans d'eau, ses toits de fermes au flanc des croupes chevelues. Le soleil et les nuages étendaient leurs nappes d'ombre changeante et de clarté. On distinguait, en face de soi, le mont de Brune, et, sous la tache fraîche du bois Givodeau, les maisons blanches de 'Villemontry.
Robert ne pouvait détacher ses regards de ce panorama, où çà et là de longues colonnes ondulaient vers la rivière avec des étincellements d'armes, un grouil-
LES BRAVES GEx\S 63
lement silencieux. Bien souvent, dans ses excursions de chasse, il s"était arrêté à cette même place. Brévilly n'était pas à deux lieues de là : mélancoliquement, la façade de briques rouges, les pelouses descendant jusqu'à la Chiers, tout le cadre heureux de sa jeunesse surgit. Il savait les siens depuis deux mois au bord de la mer, chez leurs cousins de Pommailles. Mais le château était là. Qui sait? Peut-être y passerait-il demain ?. . . Limité à son étroite vision, Robert subissait comme tous le grand malaise. Une crainte vague lui fit souhaiter que le mouvement des lentes colonnes s'accélérât. 11 interrogeait la fuite mystérieuse des bois, ce rideau lointain derrière lequel les uhlans fourmillaient. Il cherchait à reconnaître l'endroit où, trois jours avant, on avait donné la chasse à la patrouille saxonne... Ces diables de uhlans I Hier, en traversant Mouzon, on avait appris qu'ils venaient de s'y montrer, arrivant de Stenay. Bien la peine de franchir l'eau, pour les retrouver toujours 1 Pourquoi n'être pas tombés dessus tout de suite?... Us étaient encore là, bons premiers, ne quittant pas d'une semelle, infestant les bois à une portée de fusil, caracolant dans les villages I
— Ils sont à trois kilomètres, déclara Wahl, qui rentrait de la distribution, son sac plié sous le bras, parfumé encore de l'odeur du café... — C'est Brunaud qui me l'a ditl... Hier, quand les hussards, en réquisition à Moulins, sont entrés dans le village, les uhlans filaient par l'autre bout I
Les grand'gardes, maintenant, étaient dures. Un perpétuel qui-vive, le doigt sur la gâchette. Pas de nuit où l'on ne brûlât sa cartouche.
— Il faut ouvrir l'œil, et le boni dit Livournet.
11 désigna la lisière des bois qui les séparaient de Stenay :
— Ça grouille, là dedans I
Mais un bruit de voix les fit retourner. Sur la ligne des fourneau);, liuidant un ciiemin^ une charrette venait
•4 LES BRAVLS GENS
de s'arrêter. Un monsieur, penché, questionnait les cuisiniers, accroupis près des marmites.
Robert eut un sursaut. Cette tête hàlée à moustache blanche, cette veste de velours brun... Pas possible! C'était Dubart, le régisseur de Brévilly... Robert fut à la fois contrarié et joyeux, craignant les moqueries : t Ohé! l'aristo, le fils à papa!... » Ravi tout de même, car lapparition de Dubart, c'était son adolescence ramassée devant lui, le compagnonnage des libres journées, mieux encore, la présence et le sourire des siens, un passé dont pour la première fois il sentait tout le prix. Il courut à l'excellent homme, causa longtemps de la maison, du pays, des choses... Tout allait bien, on avait de bonnes nouvelles de ses parents. Et Flora, la jument de chasse? Elle était aux prés. La chienne, Tombelle, venait d'avoir des petits... Dubart, aidé par Cambrocheavec une merveilleuse obligeance, transportait devant la tente, sous les yeux ébahis et luisants du peloton, un lourd panier où vingt-quatre bouteilles dressaient leurs panses poudreuses, leurs goulots cachetés de rouge; il y avait aussi, dans une serviette, un énorme rosbif froid et deux poulets dorés à point... Le régisseur, ému, ne pouvait s'éloign^ir. Robert lui montra Corsaire, les chevaux de la tribu; il fut triste quand le vieux lui serra vigoureusement la main et partit, se retournant dans sa charrette, pour prolonger l'adieu.
Le festin durait encore. M. Taillefer, invité, achevait de savourer une aile, — on avait même fait largesse au peloton, — lorsque, tonnant vers le sud, le canon sourdement roula. Tous se levèrent, écoutèrent. Le bruit ne cessait pas. Alors, Cambroche, prudent, bourra son bissac avec les reliefs du rosbif et les carcasses des poulets. Bien lui en prit, car soudain on vit M. de Maries accourir; de toutes parts les trompettes sonnaient. Cerboz, vite, embouchait la sienne :
— A cheval t