L.n un clin d'oeil, les tentes étaient abattues, les che
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vaux bridés el sanglés, Wahl et Pirard détachaient les cordes; Cambroche, sans perdre la tête, cassait net les goulots de trois bouteilles qui restaient, vidait le flot glougloutant dans les peaux de bouc. Par enchantement, lescadron élail formé, le régiment s'assemblait.
Le canon, vers le sud, tonnait plu*; fort. Kn colonne de route, le long de pentes rapides, couvertes des camps du i2* uorps, la division descendit. Autour délie, c'était comme une fourmilière en émoi. Les corvées remontaient de la ville, au pas de course. Les officiers s'agitaient, les hommes renversaient les faisceaux. Sur la large rampe encombrée, on croisa les cent-gardes et l'escadron des guides, qui tranquillement, sans tourner la tête, s'en allaient préparer le logement de lElmpereur, à la ferme de Baybelle. La rumeur grondante, où les détonations se précipitaient, se répercuta de colline en colline. Des bruits coururent : le général de Failly est vainqueur I... On prétendit même — tant ces grandes masses sont crédules, flottent à l'aveugle, livrées à tous les souffles de défaite, de trahison, de victoire — qu'une armée allemande venait d'^re anéantie sous Metz, dans les carrières de Jaumont, écrabouillée par les mitrailleuses, et que Bazaine arrivait. . . Chacun tendait le cou, essayait de voir. Des femmes au seuil des fermes pleuraient, criant :
— Voilà les Prussiens. . voilà la bataille 1...
Failly, dans l'entonnoir de Beauraont, s'était laissé surprendre.
Ses hommes sortaient à peine de leur lourd sommeil. Ils allumaient les feux, étendaient au soleil leurs habits mouillés ; les chevaux hennissaient, réclamant l'avoine. Les corvées se répandaient au loin. Mac-Mahon, inquiet du retard du 5* et du 7» corps, venait de traverser Beaumont, d'ordonner qu'on se hâtât de reprendre la marche, filais Failly montrait ses troupes éreintées : il ne pourrait partir que l'après-midi. En attendant, on ferait la soupe, on démonterait les armes, pour les net-
toyer. Par tous les camps on sifflotait, on vaquait à sa besogne, comme un jour de repos, aux manœuvres. Pas une pièce n'était attelée. Les chevaux de l'artillerie, tous ensemble, allaient à l'abreuvoir. Sécurité parfaite. Pas un avant-poste vers ces bois qui surplombent. Quantité d'hommes circulaient de village en village, afin de suppléer aux distributions. Le général déjeunait à l'auberge, avec son état-major, qui rabrouait, refusait de recevoir les porteurs de renseignements. Ils arrivaient de toutes parts. Un cultivateur accourt de Beaulieu, une fermière de la Tuilerie; des habitants de Sommauthe annoncent que les uhlans pillent leurs maisons. Les aides de camp haussent les épaules : c'est impossible I A un tambour-major qui, traversant les bois dans une charrette de paysan, en flânant aux vivres, avait vu les taillis pleins de soldats ennemis marchant vers le camp, un général répondait : t Vous n'êtes vraiment bon qu'à faire un tamljourmajorl... "Vous voyez tous des uhlans partout I Vous aurez pris pour des Prussiens des arbres de la forêt !... »
A ces mots, un coup de canon part : l'obus éclate au milieu du camp. Vingt autres pleuvent. Le 5* corps, éperdu, voit la forêt frémir : de chaque tronc un soldat se détache, sur chaque éminence des pièces sont braquées. Toute la lisière s'éclaire de rouge et floconne. Un court silence, puis une clameur : dans un tohubohu sans nom, les camps tourbillonnent; les chevaux nus s'échappent et galopent. Généraux, officiers s'élancent — trop tard I — vers la débandade qui piétine les marmites, les faisceaux et les tentes, erre en tous sens, balayée par une irrésistible panique. Beaumont bouillonne, dans un tumulte d'attelages, de fantassins^ de paysans, de cavaliers qui se cognent, se démènent, rués vers les routes du nord, Mouzon, la Meuse.
A la faveur des bois, les avant-gardes du Prince de Saxe débouchaient, sans attendre le gros qui s'amassait derrière, volait au canon. Elles ne trouvaient de résistance que dans une poignée de braves, bientôt accrue,
cpii longtemps tint tête. Devant ce qui restait de leurs régiments, 11* et 86* de ligne, les colonels de Behagle pt Berthe sont frappés; alors les brigades Saurin et de Fontanges, qui se sont bravement ralliées, lâchent pied ; les brigades de seconde ligne, Abbatucci et Nicolas, se dispersent. Beaumont, où les incendies s'allument, les camps avec leur immense matériel, sept canons, les tentes emplies de blessés tombent aux mains des Allemands.
Failiy, ahuri, avait rejoint la brigade Maussion, intacte sur le plateau de la Harnoterie où par bonheur elle campait, de l'autre côté de Beaumont. En vain, les pièces de réserve et celles qu'on est parvenu à atteler ripostent ; sous le demi-cercle de feu des cent cinquante canons de l'ennemi, les divisions Guyot de Lespart et Goze, la brigade iMaussion reculent. De front, le ÏV* corps, d'Alvensleben, qui a entamé l'action ; à droite, le XIl* corps saxon, qui barre jusqu'à la Meuse; à gauche, le 1" corps bavarois, poussent devant eux la cohue qu'une ligne de vaillants, à l'arrière-garde, protège. D'Yoncq au bois Givodeau, puis du mont de Brune à Villemontry, par deux fois de position en position le combat se prolonge. Toute la journée s'effondre en cette triste bousculade et ces héroïques arrêts; il est huit heures quand les débris du 5* corps, pêle-mêle, sont rassemblés devant Mouzon, achèvent de passer le pont, dans une confusion affreuse.
Failiy venait de perdre dix-huit cents hommes tué.s et blessés, trois mille prisonniers, quarante-deux canons. Déjà il n'était plus le chef de cette déroute : à cette minute, pour le remplacer, arrivait du fond de l'Algérie, après un court arrêt à Paris, où il s'entretenait avec Palikao, un vieux général d'Afrique, WimpfTen. Ses efforts désespérés ralliaient à peine quelques milliers d'hommes, de tout ce corps épars, anéanti, jonchant les cabarets et les routes.
Qu'avait fait le reste de larmée qui toute avait tressailli, tendait anxieusement l'oreille? Au 1" corps^
lorsque le brutal avait grondé, le passage de la Meuse, aux ponts de Remilly, était presque terminé. Ducrot, qui déjà atteignait la Chiers, y massait ses divisions, envoyait aux ordres. Au bout d'une demiheure, l'aide de camp rendait compte. Il venait de rencontrer le maréciial : tout allait bien... Ducrot, rassuré, campait à Douzy, à Garignan.
Avec le 7* corps, Douay, parti dOches, atteignait à peine la hauteur de Stonne. Stimulé par le maréchal qui lui avait intimé dépasser la Meuse coûte que coûte, au premier bruit il montait sur le plus haut mamelon, observait à la longue-vue. Concentrer ses troupes, les lancer au secours de Failly, un moment il y songe, mais ses convois, protégés par la division Conseil- Dumesnil, couvrent la route, de Stonne à Beauniont : jamais il n'arrivera à temps, ne percera cet encombre ment! Talonné lui-même par un ennemi qui le canonne, n préfère obéir aveuglément, franchir la Meuse. Au reste, Failly n'est-il pas déjà en retraite ? Et, se persuadant de son impuissance, Douay hâte ses colonnes.. Un singulier hasard l'engageait malgré lui : la seconde brigade de la division Conseil, au lieu de prendre un chemin qui remontait au nord, et que suivait devant elle la première brigade, se fourvoyait sur Beaumont, était écrasée bien avant, à Warniforèt, où le général Morand était tué. Les fuyards se rabattaient vers Raucourt. Et tout le 7» corps, ébranlé, partie traverse la rivière, à Villers-devant-Mouzon, partie s'écoule, en désarroi, le long de la rive gauche, jusqu'au pont de Remilly.
Seul, au 12» corps, Lebrun, dès midi et demi, mettait sur pied tout son monde, se portait résolument à la rescousse. De la rive droite, la division Lacretelle et la réserve d'artillerie, garnissant les pentes, prenaient en échappe le corps saxon. La brigade de Villeneuve, puis, au soir, la brigade Cambriels passaient sur la rive gauche, soutenaient inutilement le 5* corps. C'est Alors que, se voyant écrasé à Mouzon, débordé sur sa
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droite, Failly avait fait appel aux cuirassiers deBévil'.a alignés sous le feu. Le colonel du 6* avait refusé d'obéir ; celui du 5' sélait dévoué. Comme leurs frères à Reichshoffen, les cuirassiers de Contenson partirent à la charge. L'infanterie prussienne les hache de feux rH salve; un chemin creux s'ouvre : les escadrons désuni;» foncent en furieux, s'évanouissent dans la fumée; iU tombent, colonel en tête, sans presque atteindre les rangs ennemis. Rejetés vers la Meuse, les survivants sYcrasent aux ponts, traversent à la nage; beaucoup se noient.
Cependant la nuit s'était faite, et, de toute cette armée de Châlons, sauf le 1" corps intact, il ne restait, le long de cette Meuse, où, loin de précéder l'ennemi, elle s'ôtait vu acculer, que des troupes désorganisées : le 5* corps réduit à rien, le 12' entamé, le 7* mutilé et fourbu. A cette heure, ses premiers régiments, sur les ponts chancelants, vers Remilly, se pressaient, tandis que dans l'ombre trouée d'un flamboiement de torches, au ras de l'eau tremblotante, que deux vastes brasiers écaillaient d'or, les cuirassiers de Bonnemains, pareils dans leurs manteaux gris à de grands fantômes, semblaient marcher sur la rivière, défilant en silence, mornes, puissants, inutiles.
Dans les prairies qui bordent la Chiers, entre Sailly et niagny, la division Margueritte, couverte par ses grand'gardes, veillait tout entière. A la tête des chevaux qui, débridés, mâchonnaient l'avoine, d'un broiement las, dans leurs musettes, se tenaient debout les officiers et les hommes. Défense de dresser les tentes et d'allumer les feux. Rien, parmi le grand silence, que le pas proche des patrouilles, et très loin, vers Sedan, un piétinement de foule, des roulements de voitures, rumeur confuse d'écluses rompues, d'eaux grosses, dnns les ténèbres. On attendait le.s ordres
Robert, sa tête sur l'encolure de CorsHire, 8'Hp[)uyHit à la selle, somnolant par instants, l*ul^ un éclat de
voix, la sensation brusque d'une chute, l'arrachaient à son engourdissement. Il revoyait^ avec l'intensité mouvante du rêve^ cette journée d'attente stérile. D'abord la descente vers Mouzon. Par le hasard d'une formation, son pelolon s'était trouvé en tête. De la route en lacets, ils avaient aperçu le pont surchargé d'hommes, les rues obstruées de chevaux., de canons et de voitures. Soudain, comme on arrivait aux premières maisons du faubourg, apparut, au pas de chevaux magnifiques, un groupe compact d'officiers et de généraux, en tête desquels, muets, s'avançaient le maréchal et l'Empereur. Le régiment s'arrêtait, se rangeait sur la gauche. Robert, à quelques mètres de lui, vit les hauts personnages immobiles. L'Empereur avait l'air accablé, mais paisible... Que de chemin pourtant, depuis la galopade de Doncourt à Verdun I Son regard glacé se posait sans voir. Le maréchal était impassible. Robert avait entendu l'Empereur, dont Margueritte et Galliffet s'approchaient, leur dire, à voix haute: t Tous mes compliments I... Enchanté, messieurs, de vous avoir nommés. » La promotion avait été signée le matin, à Raucourt. — Wahl, dans la soirée, avait aussi raconté, le tenant de son compatriote Jean Wurtz, l'ordonnance du Kébir, que, croisant celui-ci, avant la rencontre près du pont, un aide de camp du maréchal avait levé, au passage, trois doigts, indiquant ainsi les trois étoiles, le «rade nouveau. Tout l'état-major les avait félicités.
Puis, c'avait été la remontée du plateau. — « Impossible, inutile d'ailleurs de traverser! » avait déclaré le maréchal. — Robert, à ce demi-tour, avait eu un crève-cœur. Ce n'était pas encore pour cette fois, la grande bataille ! Du moins, puisqu'on n'avait pas besoin d'eux, sans doute les choses n'allaient pas mal... Mais les allées et venues, jusqu'au soir, ne l'avaient pas rassuré. Longues pauses sur le sommet du plateau, d'où ils voyaient en face le vaste horizon peu à peu s'assombrir, voilé de fumées qui çà et là étaient
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rouges. Service de grand'gardes qu'installait lui-même, dans la brigade des chasseurs d'Afrique^ en signe de prise de commandement, le général de Galliffet. Tous se réjouissaient de le conserver ou de l'avoir comme chef, celui que, jeune colonel, pour son entrain légendaire, ses succès de cour et ses prouesses de guerre, en Crimée, en Algérie, au Mexique, son régiment suivait avec autant de confiance qu en inspirait Margueritte même.
Un moment, liobert s'était diverti, tout joyeux à la nouvelle de l'arrivée du 4* chasseurs d'Afrique, qui, disait-on, bivouaquait près d'eux. Parti de Mostaganem et de Sidi-bel-Abbès, trop tard pour rejoindre l'armée de Metz, le 4* chasseurs s'était vu incorporer à celle de Ghâlons, ralliait seulement la division. Déjà, le 28, il l'avait aperçue à Stonne et c'avait été, dans les rangs, un échange de saints à l'arabe, de signes d'amitié. Même, alors, Robert avait ri, en les vo^^ant sous la pluie, avec leurs couvre-nuques trempés, déployés comme au grand soleil. Il avait reconnu de loin son cousin Xavier de Pommailles, un compagnon de noces... Ce soir, ils étaient là, près d'eux, et cette présence faisait plaisir à chacun, nouait d'un lien plus étroit le faisceau grossi. Mais va te promener! Ils arrivaient justement un jour de tralala! Pas moyen de s'échapper, de fraterniser un brin. Robert retombait au sommeil, les pieds dans l'herbe humide, la gorge prise par la brume qui montait de la Chiers. Qu'atlendait-on ainsi? Anxieux, il écoutait la rumeur de fuite qui là-bas continuait. Des heures passèrent...
Un aide de camp de Margueritte était à la recherche de Mac-Mahon. Rôles intervertis : les ordres ne venant pas, il fallait en envoyer quérir. Cependant l'Empereur, apprenant enfm, dans la soirée, le désastre de Beaumont, sur le conseil pressant de Ducrot. gagnait Sedan, atterré. Le maréchal, à qui toute l'étendue de son malheur se révélait, renonçait alors à prolonger l'éternelle marche vers Montmédy, donnait, après de longues hésitations, l'ordre de se replier vers Sedan .
larmée se reformerait à l'abri de ses murs. Le 7* corps était en train de fmnchir les ponts à Remilly, quand la nouvelle de la retraite vers l'ouest lui parvint. Douay aussitôt suspendit le passage, et, confiant au général Doutrelaine les troupes déjà sur la rive droite, se dirigea avec le reste sur la rive gauche, vers Sedan. Il y trouvait les portes closes, et comme le portier-consigne refusait l'entrée, il dut crier : t Je vous somme d'ouvrir au général Douay et aux débris du 7» corps! » Wirapfîen, et ce qu'il avait pu ramasser du 5% marchait toute la nuit, n'arrivait qu'à l'aube, précédant ses autres régiments confondus qui se traînaient, rejoignaient tard, isolés, maraudant. Le 42« corps, faisant étape dans les ténèbres, s'orientait de même vers la petite place forte, sétablissait, le matin, à Bazeilles. Et c'étaient ces milliers d hommes foulant les chemins, ce roulement de canons et de voitures, ce fleuve de chevaux cahotant dont le tapage sourd, s'élevant à travers la nuit, venait bruire aux oreilles de Robert, comme un murmure d'eau qui coule.
Mais un ordre se propageait à voix basse : on montait à cheval. Margueritte venait de se concerter avec Ducrot, à qui le maréchal avait laissé liberté de mouvement. Livrés à eux-mêmes, les deux généraux avaient décidé de marcher parallèlement, par la route de la montagne, moins encombrée de voitures, moins menacée; ils gagneraient le calvaire d'Illy, bonne position à proximité de Sedan, y camperaient, attendraient des ordres. En même temps rentrait laide de camp envoyé à la recherche du maréchal. Mac-Mahon notifiait la retraite, s'en fiait, pour la protéger, aux inspirations de Margueritte. Aussitôt les bagages de la brigade Tilliard et du 4' chasseurs d'Afrique filaient en avant. Et, comme deux heures sonnaient à la petite église de Blagny, Uobert, secouant de froid ses épaules, mit Corsaire en marche, dune pression de jambes.
La fantasmagorie des choses, dans l'ombre, se leva. Le moutonnement des petits chevaux, blancheur
confuse, se déroulait entre des formes mystérieuses, un décor mobile, où un pont, des cheminées de fabrique, des rideaux de peupliers et d'ormes se découpaient, images étranges. Puis, des heures et des heuies, il fallut palienler dans des champs de pommes de terre et de betteraves, dont les chevaux, fatigués, dédaignèrent les pousses vertes. Du 5* corps et du -12% des troupes allongeaient devant eux, interminablement, un défilé de cauchemar. Quand le jour parut, on repartit. La colonne depuis longtemps coudoyait deux des divisions de Ducrot. les deux autres ayant été directement dirigées sur Douzy, par Mac-Mahon, qui n'en prévenait même pas le commandant du i" corps.
De cinq heures du matin à cinq heures du soir, l'étape dura, éreintante, coupée de haltes. Constam ment les fantassins marquaient le pas; la division faisait face en arrière, ses pointes extrêmes harcelées par les uhlans à la piste. Par les prairies délicieusement vertes, par les ravins ombreux, les hauteurs hérissées de sapins et de frênes, le moutonnement blanc sinua. Sur la gauche, vers Bazeilles, le canon retentissait. Maintenant on y était fait : à peine si l'on tournait la tête. A midi, après Osnes, Messincourt, Escombres, Pourru-aux-Bois, dans la chaleur accablante, on abreuvait les chevaux au filet d'eau de la Magne, on débouclait un côté du mors, pour donner l'avoine.
Puis, soufflant aux montées, trébuchant aux descentes, les petits arbis écumants se remirent en route. Au clapotis des sabots, où de loin en loin cliquetaient les fers des bêtes forgeant, les croupes ondulaient, échelonnant du jaune au gris toutes les nuances innombrables du blanc. Quelques robes foncées çà et là faisaient tache. Les encolures se balançaient d"un rythme engourdi. Les longues queues nouées en tordions, machinalement, fouettaient les mouches.
La tribu ployait le dos; Cambroche même restait sans voix. Pas une chanson ne s'élevait du rang. A Ç'rancheval, — il était trois heures, — on distribua du
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pain ; aux pieds des chevaux qui baissaient la tête, les hommes se couchaient, ronflaient. M. de Maries, dont jamais pourtant le ton ne s'élevait, dut se fâcher. M. Taillefer secoua durement Pirard. Wahl, si résistant, s'endormit, le nez dans sa barbe. A Villers-Cernay, des cantiniers désolés crièrent que le convoi des bagages avait été coupé, les fourgons et les chevaux de main enlevés. Courte alerte : on se formait en bataille, mais il était trop tard ; et bientôt, harassante, la marche reprit.
Un instant, Margueritte avec ses brigadiers rencontra Ducrot, qui redressait sur un lourd cheval sa stature géante. L'ancien commandant de Strasbourg tourna vers eux son visage énergique. On le savait un vaillant, un des rares qui eussent su prévoir : bien avant la guerre, il avait averti, conseillé l'Empereur.
— Il faut nous dépêcher de gagner Mézières, dit-il; sinon, nous serons entourés comme des grillots!
Le chef du 1" corps, sentant alentour grandir le péril, pensait que mieux valait rétrograder tout de suite jusque-là. ne pas perdre une minute à Sedan, ville dominée de toutes parts, sans défense avec ses fortifications vieillottes; il l'avait même insinué au maréchal. Mais un ordre lui parvenait, fixant impérativement son bivouac sous Sedan. Par les fonds de la Givonne, la division gagnait Illy, campait près du calvaire.
Quand la nuit du dernier jour d'août tomba dans l'épaisse brume, toute l'armée de Ghâlons, meurtrie à Beaumont, s'étendait auprès de Sedan, sur le triangle que dessinent au nord-est de la ville les trois lignes deau de la Meuse, élargie par ses inondations, de l'étroite Givonne et du Floing : le 1" corps, de Givonne à Daigny, face à l'est; le 12% de la Moncelle à Balan. face au sud, maître de Bazeilles et du pont, d'où, après un combat des plus vifs, il avait rejeté les Bavarois de Von der Tann, lancés à sa poursuite; le 7% de Floing à Illy, face au nord, flanqué, à gauche, de la division de Bonneraains, bivouaquée au bord de
la Meuse; à droite, de la division Margueritte, tenant Illy; au centre, tassé dans le vieux camp, sous le canon du château de Turenne, le 5" corps en désordre était parqué.
A la sous-préfecture, où il était descendu, l'Empereur, le matin, avait rédigé une proclamation. Ses mots vides sonnaient, non comme un tocsin, mais comme un glas. On les commentait à peine; beaucoup même ne les connurent jamais. Avec son état-major, ses piqueurs, ses cent-gardes et cet encombrant cortège de voitures vertes timbrées d'or, l'Empereur comptait si peu qu'il semblait, malgré sa gênante présence, comme absent, étranger à lui-même. C'étaient les paroles d'un mort.
Une lourde angoisse étreignait cette foule. Les généraux couchèrent au milieu de leurs hommes. La nuit était pleine d'embûches. Rétrécissant l'étreinte, les deux armées du Prince de Saxe et du Prince Royal cheminaient silencieusement. Ducrot, sombre, désespéré de son impuissance, montra au docteur Sarrazin une carte, de son doigt décrivit un cercle, écrasa le crayon :
— Voilà Sedan, voilà Givonne, Balan, Bazeilles ! Ici, l'armée française ; là, les Prussiens ; et demain, ils seront là, là, là ! Nous sommes dans un pot de chambre. Nous y serons em f
Douay disait à Doulrelaine :
— Il ne nous reste qu'à succomber avec honneur. WimpfTen, sur la terre, inquiet, attendait le jour. Au pied du calvaire d'IUy, dans un champ de luzerne,
à l'abri d'une charrette, Margueritte douloureusement songeait II avait fait tout à l'heure, après un dîner sommaire, tirer de son bissac un vieux képi, avait enlevé lui-même les deux étoiles noircies qu'un sellier poinçonnait au turban galonné de GallifTet. Il songeait aux félicitations de la veille : pauvres gens qui se préoccupaient de cela I II eût voulu pouvoir dormir. Il
regardait sa division installée, les chevaux au piquet, les hommes étendus le long de leurs paquetages Tilliard n'avait qu'une brassée de joncs, les colonels qu'une botte de paille.
Nuit de brouillard, nuit épaisse, où, l'oreille tendue, les yeux fixes, il guettait l'approche de l'inconnu. Dans sa rêverie, lentement il remonta toute sa carrière. Il se revit enfant, hardi compagnon des Arabes, puis simple cavalier comme ceux qui, s'en remettant à lui, aujourd'hui sommeillaient là. Plébéien obscur, qui s'était formé seul, n'ayant jamais été à l'école, élevé par son travail et l'exercice d'une volonté tenace à la maîtrise d'une âme lumineuse et bonne, ce divisionnaire de quarante-sept ans, que dix-neuf citations à Tordre de l'armée avaient placé au premier rang, envisageait sans peur, mais avec tristesse, la responsabilité de cette heure cruelle. Pourtant ce fut avec un serrement de cœur qu'il s'apparut, jeune officier, par les douars, les campements du désert, menant la vie large, mouvementée, féconde, de la conquête et de la pacification. Ses grandes chasses au lion, à l'autruche, lui apportèrent une bouffée brûlante, un regret d'air libre. Puis ce furent les chevauchées du Mexique, le long labeur quotidien, toute une existence vouée à la seule patrie, au désir de la voir toujours plus glorieuse, meilleure. Et cet Empire dont à travers la mer et le soleil, tout à son devoir militaire, il n'avait vu que la façade, voilà qu'il s'écroulait, entraînant la France avec lui. Avec quelle rapidité, en quelques semaines, on glissait au gouffre I Et personne pour les retenir sur la pente. Ces affreux Prussiens, comme ils étaient forts ! Quelle leçon! comme il faudrait travailler ensuite!... Des hennissements au loin s'élevèrent. Quelques chevaux avaient rompu leur corde. Les gardes d'écurie couraient après. La pensée de la division le ressaisit tout entier. D'un geste mâle, il écarta le souvenir des siens, la douceur profonde de sa vie intime Deux mille braves, dans cette tourmente, lui étaient confiés. Il se de-
vait à eux. Quoi qu'il arrivât, il donnerait l'exemple.
Cependant le maréchal, logé près de la sous-préfecture, lançait son dernier ordre. Tout le jour, sourd aux représentations de WimplTen, de Douay, de Ducrot, il avait hésité. On l'eût dit hypnotisé. Il déclarait au capitaine de Sesmaisons, un aide de camp de Vinoy, — dont le 13' corps, formé depuis quelques jours, s'était avancé jusqu'à Mézières, — que sa ligne de retraite sur cette ville était assurée, qu'au demeurant les positions étaient bonnes Et tandis que les avant-gardes du Prince Royal s'emparaient précisément, entre Mézières et Sedan, sous les murs mêmes de la place, du pont de Donchery ; tandis que les colonnes du Prince de Saxe sillonnaient les bois, barrant l'est entre la frontière belge et la Meuse; tandis que se resserraient enfin les tenailles noires des deux armées, le maréchal, placidement, dictait les instructions du lendemain 1" septembre :
€ Aujourd'hui, repos pour l'armée entière, i
Au bivouac de sa division, Margueritte comptait les heures. Plusieurs fois, enveloppé dans son grand macfarlane, il alla lui-même aux avant-postes, sonda les ténèbres. Un incessant va-et-vient de patrouilles explorait au loin les hauteurs couvertes de bois. Aune heure et demie, puis à deux heures et demie, deux détonations lointaines avaient retenti, pont qui saute ou s'gnal convenu. Des reconnaissances partaient encore. Une cachait, dans son ombre perfide, cette nuit bruissante d'un sourd murmure? Quel enveloppement d'inévitable péril? Quelle lente approche du destin?
Choisi avec Wahl par M. Taillefer pour composer, avec huit autres chasseurs pris dans l'escadron, une reconnaissance dirigée vers Villers-Cernay, Robert guidait la petite troupe.
— Vous êtes du pays, avait dit M. Taillefer, vous nous conduirez.
Fier de son rôle, Robert, seul en tête, trottait. A tra ver.s taillis, par des chemins qui se ressemblaient tous dans l'obscurité, la reconnaissance avançait avec précaution. La nuit commençait à blêmir. Montant de tous les ravins sillonnés de ruisseaux, une brume épaisse était suspendue, qui rejoignait, dans une seule nappe blanche, l'immense brouillard flottant au-dessus de la Meuse et de la plaine inondée. Un vent glacial, âpre d'avoir couru sur la solitude noire de l'Ardenne, fouettait les visages, balançait les rameaux et les cimes. Le cœur de Robert battit. Un hérissement d'arbres, touchés par la brise, remuait, avec une vie inquiétante. Il crut
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roir des sentinelles surgir. Plusieurs fois, il faillit se perdre, et pourtant chaque recoin de ces bois lui était un ami, il en avait suivi les moindres sentiers, car à cheval, on n'était pas à une heure de Brévilly. En passant près d'une carrière, M. Taillefer y vit des paysans blottis, qui tremblaient; ils ne se rassurèrent qu'aux voix françaises, déclarèrent que le bois Chevalier, les bois de Douzy étaient pleins d'Allemands : par milliers, ils campaient à Francheval, à Pourru...
La reconnaissance continuait, n'avait pas fait mille mètres, descendant une pente, que Robert aperçut^ au bord du ruisseau de Piubécourt, des formes suspectes. Sont-ce des saules trapus? ou des fantassins immobiles ? Soudain l'arbre devenait homme, un coup de feu éclatait. Robert entendit la balle siffler, et derrière lui un gémissement. Un brigadier, près de M. Taillefer, avait la cuisse traversée.
Tout le long du retour, Robert voyait à son côté l'homme cramponné à la selle, écoutait sa plainte basse, stoïquement étouffée. Bien que déjà blasé par tout ce qu'il avait coudoyé de souffrances, blessés de Mouzon, hommes hâves de lassitude et de faim, cette marche dans l'aube obscure, au seuil de ce jour incertain, l'emplit d'un trouble qu'augmentaient à chaque pas le souffle rauque du patient, sa face pâle, aux dents serrées. Il le soutenait d'un côté, Wahl de l'autre.
n ne se sentit rasséréné que lorsque, leur fardeau conduit à l'ambulance, ils eurent rejomt, tous deux, la division où la reconnaissance était rentrée droit. Les régiments étaient debout. A trois heures du matin, les ofticiers avaient réveillé leur monde en silence. On s'était secoué, transi. On avait hâte de quitter ces bivouacs taciturnes, où comme la veille, sans feux, sans sonneries, on avait mal sommeillé, dans les plis du manteau.
Quand Robert mit pied à terre, une joie bourdonnait. Oq pouvait faire chauffer le café, et tandis que Cambroche se démenait, rapportant d'un fossé une
bourrée de bois sec, creusant un trou pour le fourneau, versant dans la marmite, qu'il débouclait en hâte, l'eau d un seau de toile précieusement gardée^ Pirard broya les grains avec la crosse de sa carabine. Puisqu'il fallait des manteaux pour cacher la flamme, — il ne s'agissait pas de recevoir un obus dans sa marmite I — Livournet, malin, déploya sa rotonde, trempée de rosée, qui du même coup sécherait. Gerboz, grave, en tenait un pan, les yeux rivés au brasier, dont le reflet rouge iansait sur sa figure brune.
Une confuse blancheur s'épandait, d'où les choses mollement émergèrent. Roger passa, voûté, si jaune qu'il faisait peine. Quoique peu aimé, on le suivait d'un regard presque sympathique, tant son endurance têtue imposait 1 estime. Il rendait le sang; un autre eût été depuis longtemps à l'ambulance.
Au moment où Cambroche retirait du feu sa mixture, une fusillade roula, distincte, vers le sud, bientôt grossie delà basse sourde du canon. M. Taillefer, qui portait à ses lèvres un quart où discrètement Robert venait de mettre le dernier morceau de sucre de la tribu, s'arrêta. Et comme M. de Maries approchait, l'air de ne pas voir, élégant etsvelte, avec son dolman pincé à la taille, le lieutenant fit un pas, et traduisant l'idée de tous :
— Avez-vous pris le café, mon capitaine?
M. de Maries sourit, touché. Il ne refuserait pas Ihumble offrande. Il avait soif, ayant brûlé de fièvre toute la nuit. Sa lourde fonction, minutieusement remplie, l'accablait d'une fatigue où n'entrait pour rien le souci cruel de son idée fixe : il ne verrait pas la fin de cette campagne ! Il éleva sa tasse, un beau quart neuf que Cambroche avait en réserve, et d'un geste d'une simplicité noble, leur fit raison, à tous. C'était bon, ce café brûlant, avalé ainsi, à cette heure précaire^ uans la communauté du péril et des devoirs. Combien le boiraient demain? Robert naïvement l'exprima; M. de Maries, grave, se taisait; Wahl, fataliste, grommela :
LES BRAVES GENS èi
— Ce soir, il y aura des casquettes en trop I Le capitaine, sans répondre, s'éloigna.
Une clarté livide sétait faite. On ne voyait encore ni 1 horizon, ni le ciel; une ouate humide au loin planait, où les bois immobiles, l'agitation des troupes dressaient confusément des masses noires. Le canon augmentait de violence, les feux de mousqueterie se précipitaient . Depuis longtemps la division était à cheval, errait en aveugle dans le jour blanc. Tous étaient calmes, mais pensifs. A quatre heures et demie, la reconnaissance du lieutenant de Pierres avait envoyé ces mots griffonnés au dos d'une enveloppe : « Il va y avoir une grande bataille. Le Prince Royal est là avec son armée; nous serons entourés par deux cent mille hommes. » Renseignement donné par un voyageur de commerce qui connaissait à fond le oays et qui, ayant voulu quitter Sedan, avait trouvé les Allemands sur toutes les routes; il avait ajouté avec insistance : « L'armée sera entourée, et mitraillée sur les positions qu'elle occupe. » A cinq heures, le bruit du combat grandissant, la division se portait, a travers champs, au nordest du bois de la Garenne, où elle se formait en bataille, vis-à-vis le bois et Givonne. Là, pied à terre; dans le brouillard opaque chacun restait à la tête de son cheval. Des zouaves et des tirailleurs blessés défilèrent à proximité, disant que les Prussiens franchissaient la Meuse. A six heures, le général faisait sonner aux officiers, et après une longue attente, le tribu vit revenir M Taillefer, dont le teint de brique semblait plus rouge, sous les moustaches blanches. Il s'arrêta face au peloton, il allait parler, quand M. de Maries, lie sa voix nette, fit une courte allocution : * La journée serait dure, le général comptait que chacun ferait son devoir. On ne tromperait pas son espérance. » Un murmure d'adhésion lui répondit.
— Alorg, c'est le moment de casser une croûte ! s'écria Cambroche. Moi, quand je n'ai rien dans le ventre, je ne vaux pas un clou.
— Et moi kif-kif I dit Livournet.
De son bissac inépuisable, le Parisien tirait un quartier de lard, chipé la veille en passant à Givonne. Religieusement, il proféra :
— Sidi Alloiif !
Découpant six lamelles, il les distribua. En tapmois, montrant à Wahl la marmite, il lui glissa :
— Et tu sais, mon vieux, j'ai encore là trois livres de mouton fiais... je ne te dis que ça I
Gaiement, chacun mangeait, mordant à belles dents dans un pain de farine mal cuite, qu'une corvée de chasseurs avait pétrie, enfournée à Illy, pour le régiment. L'idée de la mort était loin déjà; une accolade à la peau de bouc, à demi vide, et, tant ces vieux soldats se distrayaient de peu, la bonne humeur régna
Mais^ sans que le grondement diminuât, la brume lentement s'était déchirée, Tazur par places se découvrit, puis le soleil rayonna, dissipant les volutes grises; le paysage s'inonda de lumière. Le bois de la Garenne, avec sa houle verte, frissonna dans le bleu du matin. On voyait à la lunette, vers le sud, de l'infanterie et de la cavalerie saxonnes descendre sur la Moncelle. Bientôt, en face même, les hauteurs au-dessus de Givonne se garnirent de canons et de tirailleurs.
— C'est des Français, dit Pirard.
— Cause toujours! dit Cambroche.
Le premier obus, tombant au milieu de cuirassiers voisins, trancha le différend. Le plateau d'Illy était couvert de cavalerie : le général Margueritte, quelques minutes plus tôt, avait envoyé dire aux généraux Brahaut, de Bernis et de la Mortière, dont les régiments erraient en avant, de se rapprocher, car « il y allait avoir bataille, et il y en aurait pour tout le monde ». Chasseurs de France et d'Afrique, lanciers, cuirassiers, hussards, dans le fourmillement de leurs uniformes bleus, verts, gris, avec des scintillements d'acier aux
' « Seigneur Cochon i •
secousses des chevaux, s'alignaient, impassibles, sows ies projectiles qui commençaient à pleuvoir. On emportait déjà des blessés. Au loin, des troupes en souffrance stagnaient, puis filaient vers la Belgique, — reconnaissances coupées, régiments sans ordres, convois d'artillerie et du train. Les fonds de la Givonne s'emplissaient d'infanterie aux prises. Çà et là des fumées montaient en tournoyant. Le tumulte s'accrut, ébranlé de détonations plus pressées, et du craquement sec des mitrailleuses.
Une splendeur paisible baignait le large décor où, resserrés sur quelques lieues, trois cent mille hommes, avec les lourds canons, le hérissement des fusils et des sabres, les milliers de caissons pleins de cartouches et d'obus, tout l'attirail de mort, étaient réunis pour le massacre. Un vaste cercle de hauteurs, mamelonnant leurs ondulations boisées sous l'azur, se déroulait autour de la petite place de Sedan, dont les vieilles maisons jaunes et les fabriques, au pied du château de Turenne, dans l'étroit corset des hauts remparts de Vauban, se groupaient le long de la Meuse. La rivière, élargie en étang par le blanc deau des inondations, la séparait, au sud et à Touest, des collines de Pont- Maugis et de Wadelincourt, que les bois duLiry et de la Marfée dominaient de leurs masses vertes. Plus au nord, la Meuse contournait la presqu'île et le mont d'Tges, redescendait en boucle vers Donchery. D'Iges, le cercle des collines, troué à peine, sous les bois de la Falizette, par la route de Vrigne et de Mézières, s'étendait, barrant le nord avec les croupes de Saint-Menges et de Fleigneux, au pied desquelles coulait le petit ruisseau du Floing. Derrière s'épaississaient, vers la Belgique, les bois profonds. A partir de Fleigneux, à l'est, le cercle vert, avec les pentes de la Chapelle, de Villers- Cernay et de la Moncelle, surplombait le ravin encaissé de la Givonne, qui arrosait Givonne, Haybes, Daigny, la Moncelle, tout un chapelet de villages enfoncés dans les prés et les arbres, pour venir mourir au sud, dans
la Meuse, près du pont de Bazeilles. Au centre de la circonférence, et limité par les trois lignes d'eau de la Meuse, de la Givonne et du Floing, un étroit plateau déchiqueté érigeait au-dessus de Sedan son massif creusé de vallons, où des jardins près de la ville et quelques fermes éparses s'espaçaient; le bois de la Garenne, visible de tous les points de l'horizon, en couvrait le sommet.
Tel était le riant coin de France, la petite sous-préfecture perdue où le hasard avait jeté, après sa marche tâtonnante, cette armée de Châlons que poussait un inéluctable destin, ces armées de l'invasion que servait un incroyable bonheur. Sur le cercle des hauteurs fatales, amenés par de rudes étapes, où eux aussi avaient souffert, le peuple des vaincus diéna, la foule des races allemandes jadis alliées de Napoléon, débouchaient de toutes parts. A la pointe de la Marfée, sur une éminence au sud de Frénois, un groupe doré contemplait le spectacle. C'était, se détachant dun étatmajor de princes, le vieux Guillaume et ses conseillers, Bismarck, Moltke, Roon. Braquant leurs lunettes, ils assistaient avec un orgueil joyeux à la curée.
La perspicace pensée de Moltke avait guidé, jour par jour, jusqu'à ce terme inespéré ses deux armées en chasse. Le Prince de Saxe, avec son innombrable cavalerie, ses deux corps et la garde prussienne, occupant l'est, s'arc-boutait, avec ses colonnes, de la frontière belge à la barrière de la Meuse, hissait son artillerie sur les hauteurs de la Chapelle et de la Moncelle, précipitait dans les fonds de la Givonne ses nuées de tirailleurs. A Bazeilles, von der Tann, avec le I" corps bavarois, la veille, avait enlevé le pont, jeté les barils de poudre à l'eau, pénétré même dans le village. Repoussé, il gardait, barricadait le viaduc, recommençait la lutte à l'aube; le II' bavarois garnissait les hauteurs de Pont-Maugis à Frénois, envoyait ses éclaireurs passer la Meuse à la nage juste sous les remparts et fusiller d'en bas les servants, tandis que sou artillerie
canonnait la ville et, par-dessus, le plateau pris à revers. Von der Tann faisait ainsi le jeu du Prince Royal, qui, activant ses XII' et V* corps, défilait à l'abri, gagnait Donchery, pour couper toute retraite sur Mézières. Un officier du génie était bien venu de Sedan, afin de faire sauter le pont, mais, comme il rangeait ses hommes, le train dont il venait de descendre était reparti, emportant poudre et outils. Le Prince Royal — secondant de Moltke stupéfait et ravi de la journée perdue par Mac-Mahon — toute la nuit avait franchi la rivière, poussait vers Vrigne ses avant-gardes, lan çant en pointe cavalerie et canons. Les escadrons, les batteries sortaient du défilé, galopaient vers les positions de Saint-Menges, vers la croupe ronde du Hattoy qui commande Floing,versFleigneux. Encore un temps de galop, un coup de collier, et ses troupes donneraient la main à celles du Prince de Saxe, sorties de la Chapelle. Les deux branches des tenailles allaient se rejoindre. Sur tout le cercle des hauteurs, six cent cinquante canons, dheure en heure s'alignaient. L'étau de fer et de feu était presque rivé, jusqu'au soir se serrerait davantage.
Sur son plateau de défense, l'armée française avait dormi d'un sommeil de cauchemar, d'où le canon de l'ennemi, tonnant dans le brouillard, sans surprise l'avait tirée. Les soldats se disaient : * Ça y est! c'est pour cette fois... » D'abord les corps isolés, couvrant chacun une face du triangle, avaient tiraillé pour leur compte. On ne remarquait que le danger devant soi, on ne se doutait pas qu'il fût derrière, à droite, à gauche, partout.
Au 12', où l'alerte avait été chaude, Lebrun voyait la lutte s'enflammer. Sur la division de Vassoigne, retranchée à Bazeilles, avaient surgi, avant l'aube, les Bavarois qui jusque-là s'étaient glissés doucement, et soudain éclataient en hourras. Mais les marsouins veillaient, se défendaient furieusement dans les maisons. Le château Dorival, la villa Beurmann, le parc de Montvillers,
sont autant de forteresses; quelques habitants, à côté des fantassins de marine, font le coup de feu. Les Bavarois, enragés, çà et là allument l'incendie. Dans le jour qui vient, le brouillard rouge se dissipe. Les canons bavarois mêlent leur tir à celui des batteries saxonnes, qui couronnent la Moncelle; les jeunes soldats de la division Lacretelle tiennent bravement; mais soixante-douze pièces écrasent le village^ que l'infanserie saxonne enlève. Elle emplit tout le bois Chevalier tire de là comme à l'affût.
Au 1" corps, la division Lartigue, sur la rive gauche de la Givonne, essuie les coups, riposte. Sur la rive droite, qui se relève à pic, les autres divisions de Ducrot, immobiles, sont frappées, décimées. On fait coucher les régiments. Mais des hauteurs opposées, les obus pleuvent : quantité d'hommes ne se relèvent plus. Il faut assister, en spectateurs, au duel inégal des deux artilleries, les obus français tombant à demi-distance, les obus allemands démontant les pièces, fracassant les caissons, hachant sans répit les bataillons massés, cible impuissante, inerte.
Au nord du plateau, le 1* corps s'engageait tard, mollement d'abord, contre les premières troupes du Prince Royal, pointe^ d'avant-garde arrivant seulement en petits paquets. Établi des pentes de Floing au calvaire d'IUy, — position capitale dont la perte découvrirait Sedan, permettrait d'arriver par les jardins de Pierremont, les pentes de l'Algérie, jusque sur les remparts, — Douay avait dû, malgré ses remontrances au maréchal, ne pas occuper la ligne Saint-Menges, Fleigneux, replier même deux bataillons, trop en l'air au Hattoy. Mais, inquiet, il demandait du renfort, obtenait que Wimpffen lui envoyât la seule de ses troupes qui eût à peu près survécu du désastre de Beaumont, la brigade Maussion.
Tout le reste du 5* corps, débris des divisions Goze, Guyot de Lespart, en réserve, reposait au vieux camp, bandes inutiles. La division de Bonnemains en arrière
de Douay, les cavaleries divisionnaires, collées à leurs corpSj piétinaient sur les talons de l'infanterie. Sur l'étroit plateau, à peine long de deux lieues et large d'une, quatre-vingt-dix mille hommes s'entassaient ainsi, se tournant le dos, avec le bois de la Garenne entre eux, sous l'orage des obus et les rafales de la fusillade qui s'entremêlaient dans le soleil.
Vers sept heures, laissant ses brigades au repos, sur la pente du calvaire d'illy, face à Givonne, Margueritte, se consumant d'impatience, allait aux ordres. Depuis longtemps, son officier d'ordonnance, Révérony, était parti à la recherche de Mac-Mahon. Ne le voyant pas revenir, le général, afin de se concerter au moins avec Ducrot, descendait vers les fonds de la Givonne, à travers un terrain rocailleux, couvert de broussailles. 11 croisa des tirailleurs blessés, des files de cacolets. Mais sur un monticule, Ducrot s'agitait au milieu d'un groupe nombreux d'officiers. D'une voix ferme, le visage empreint d'une émotion qu'il contenait, il achevait de dicter. Autour de lui, on écrivait, d'un air consterné. Des officiers interrogeaient le commandant Rifî, qui, ému, donnait des détails. Margueritte s'approcha, apprit que le maréchal de Mac-Mahon, devant la Moncelle, venait d'être blessé, la fesse gauche lacérée par la capsule de plomb d'un obus. Il avait d'abord tenu bon, puis bien vite avait dû descendre de cheval, s'était évanoui. Avant de se faire transporter à Sedan, il avait envoyé deux de ses aides de camp — Bastard était blessé en route, Riff arrivait seul — avertir Ducrot qu'il eût à prendre le commandement. Ce droit revenait à Wimpfien, plus ancien. Mais n'ayant rejoint que la veille, peu aimé du maréchal, le commandant du 5* corps était évincé, celui du 1", plus au courant, choisi. Un moment, frappé de l'écrasante et subite responsabilité, Ducrot se recueiUit, bouleversé, puis il s'écria : « Grand Dieu, qu'est-ce que le maréchal voulait faire ici 1 > et^ envisageant la situation sinistre, il
reprenait aussitôt, sans hésiter, son idée de la veille : à tout prix rallier Mézières, refuser le combat, et pour cela concentrer l'armée sur les plateaux d'Hly, de Saint- Menges, de Fleigneux, d'où l'on gagnerait l'ouest, le long de la Belgique, par les chemins vicinaux, les traverses de la Falizelte, qu'il s'imaginait inconnus de l'ennemi, parce qu'ils ne figuraient pas sur la carte française; ils figuraient, en revanche, sur les cartes allemandes. Malgré les supplications de son étatmajor : t Ce serait une affreuse déroutel... Ne valait-il pas mieux attendre?... » Ducrot persistait :
— Attendre quoi ? Que nous soyons complètement enveloppés?. . La retraite, c'est notre dernièi^ chance de salut. 11 n'y a pas un instant à perdre ! Trêve de réflexions. Exécutez mes ordres. Vous, Margueritte, vous couvrirez le mouvement I
Pensif, le général retournait vers la division, tandis que Ducrot, piquant des deux, partait rejoindre Lebrun, dont le corps aurait à recevoir, à reculons, avec la division Margueritte, le plus rude choc.
Robert, encastré entre Wahl et Gambroche, commençait à s'énerver d'attendre. A voir les camarades, un peu partout, tomber sous l'obus, la tribu, immobile, s'ennuyait ferme. Le dos de M. Taillefer marquait par de brefs haussements d'épaules une irritation; Biskra, dont la robe grise avait sous le soleil des reflets de soie, grattait le sol d'un sabot rageur. M. de Maries, sur le front de l'escadron, allait et venait, imperturbable. Robert eut un soupir quand il entendit les commandements s'élever, la ca&cade des voix retentissantes se prolonger...
— Peloton, demi-tour à gauche! ordonna violemment M Taillefer.
La botte au pivot, la tête à droite, les rangs conversèrent, alignés comme des barres. On se dirigea vers la gauche du calvaire, face à des hauteurs nues. Puis, de nouveau retentit la sonnerie aux officiers. Enfin on illait savoir, faire quelque chose I Biskra partait comme
une flèche, galopant derrière l'alezan de M. de Maries, dont les balzanes s'enlevaient, dans un rythme cadencé
— Pas trop tôt! grogna Cambroche.
Et Uobert se dit : « Enfin, on va bouger. » Quand le groupe des officiers dans un flot de poussière reparut, M. Taillefer semblait à la fots plus content et plus grave.
— Mes amis, dit-il, l'armée va battre en retraite. La division est désignée pour la protéger. Je suis sûr que vous soutiendrez la vieille réputation des chasseurs d'Afrique.
Kn mots simples, il évoqua les exploits du 1" chasseurs, — et dans chaque régiment les officiers rappelaient ainsi les combats de Crimée, de Lombardie, du Mexique. * Il est probable que nous ne nous reverrons pas tous, dit le général de Galliiïet aux officiers du 3». Je vous fais mes adieux. » M. Taillefer retraça l'héroïque sacrifice des cuirassiers de Reichshoffen. Même rôle leur serait peut-être aujourd'hui dévolu. Tous se remémorèrent la poignée de vaillants rencontrée quelques jours plus tôt, cette cinquantaine d'éclopés sordides et glorieux, devant lesquels, sabre au clair, le régiment avait défilé. Et cette image, loin de les attrister, leur grandit l'âme, les fit tressaillir, dans un élan fébrile, une exaltation de dévouement et de bravoure Les mâles figures regardaient droit; les médailles brillaient sur les poitrines bleues et les bufOeteries blanches. M. de Maries, face à l'escadron, le contemplait. 11 avait retiré de ses fontes des gants blancs glacés, et, rênes lâches sur l'encolure, paisiblement il les lissait, les boutonnait. Les chevaux, repris en main, sentaient le mors, se rassemblaient sous les jambes nerveuses. D'un bout à l'autre de la division, un souffle courut.
Anxieusement les regards sondaient l'horizon. Les hauteurs qui de Saint-Menges vont jusqu'à Fleigneux, le Ilaltoy couronné d'un bouquet sombre, s'animaient, de l'autre côté du vallon de Floing, de troupes en marche. On se demanda, à la couleur des uniformes, si ce n'était
pas de l'infanterie de marine. Mais des cavaliers casqués ] faisaient la navette, descendaient jusqu'au ruisseau. On en vit même qui galopaient jusqu'au bourg d'Illy, au pied du calvaire. Des coups de canon partaient du Hattoy; sur toute la ligne des hauteurs surgissaient des batteries, qui crachèrent rouge, s'enveloppèrent de fumée. Quelques obus arrivèrent jusqu'aux rangs. Tout le 7* corps alors garnissait la crête, mettait son artillerie en ligne. Le fracas de la bataille s'étendait maintenant sur l'immense cercle; le soleil, dans le resplendissement de l'azur, s'élevait, découpant sur la terre sèche l'ombre nette des arbres : lumière chaude où les choses s'épanouissaient, dans une vie heureuse.
C'est alors que sortant de l'Ardenne, de tous les taillis au loin parsemés de villages, des futaies silencieuses, des petits hameaux perdus, une avalanche de bestiaux et d'hommes, chassés par la peur, traqués par la fusillade et l'incendie, se rua, glissant à travers les champs et les routes hérissés de soldats, filtrant le long des parcs et des convois. C'étaient des paysans poussant aux roues leurs chariots surchargés de pauvres meubles; des vieilles traînant des brouettes grinçantes, où s'empilaient des bardes nouées d'un mouchoir; des femmes et des enfants en pleurs. Ils tournaient de côté et d'autre leur visage hagard, leurs yeux stupides. Quelques-uns piquaient de leurs gaules des bandes de moutons ou d'oies, traînaient une vache. Pêle-mêle, se cognant à cet exode de misère, les bêtes des bois et des champs fuyaient aussi, affolées. Des fauves avaient déserté leurs tanières, sangliers qui fonçaient droit, loups clignant au jour leurs prunelles sauvages. Des oiseaux tourbillonnaient par bandes. Des lièvres roux détalaient. Toute cette panique roulait vers les bois de Belgique.
Un renard fila comme un éclair, zigzaguant à travers les rangs des chasseurs d'Afrique.Des cris, des quolibets, des rires montèrent en tempête :
— Hou ! Hou I Fissah I Daleck ' /
•« Vilci ÀUention!» ^
Et pendant cette seconde on oublia le feu crépitant, la mort qui partout suspendue volait. Robert, envoyant les obus tomber sur un régiment de lanciers voisins, se réjouit égoïstement. Il n'avait plus la notion du temps. Quelle heure était-il? Entre neuf et dix heures peutêtre?... Maintenant la grêle dardait plus dru, le fracas était terrible. Une fumée opaque planait au-dessus du ravin. La batterie divisionnaire, capitaine Hartung, en avant, tirait comme à l'exercice, avec une intrépidité superbe. A mesure que les servants tombaient, les sousofficiers les remplaçaient. Les pièces chargées sans discontinuer, brûlantes, tonnaient coup sur coup; elles ne se turent que quand les coffres furent vides. Le feu s'acharnait sur elles, Hartung ripostait inébranlable, jusqu'à sa dernière gargousse. On vit un moment Margueritte, qu'accompagnait le garde champêtre d'Illy pris comme guide, causer avec le général Brahaut. Et aussitôt, ce bruit : on allait charger! Des vieux, pour avoir une dragonne plus solide, tirèrent leur mouchoir et, l'ayant noué à leur main, l'assujétirent à la poignée du sabre. Wahl, ayant roulé le sien, arrangea fraternellement celui de Robert :
— Et tu vois, le poignet comme ça, le tranchant bien à droite I
Robert n'apercevait devant lui, au-dessus de la fumée, que le ciel bleu. Les rangs précédents, le 3* chasseurs d'Afrique devant eux, lui cachaient la crête. Une étrange ivresse s'était emparée de lui, un oubli de tout ce qui avait été jusque-là sa vie; il s'incarnait dans cette minute frémissante, où vibrait toute l'énergie de sa jeunesse. Ses forces étaient décuplées, de se sentir coudoyé, soutenu par ses compagnons, ces amis qui étaient de si rudes lascars, avaient fait la guerre, et dont l'enthousiasme portait le sien. Le dos trapu de M. Taillefer lui inspirait une confiance sans bornes. Il eût, éperonnant Corsaire, suivi la croupe musclée de Biskra jusqu'au bout du monde. Tous partageaient à leur manière cet enivrement. Gambroche ricanait de
plaisir; la face matoise de Pirard se plissait avec une malice goguenarde; Wahl était sérieux. Livournet fébrile; Gerboz, raide, tenait sa trompette prête. Soudain les sonneries éclatèrent : (lerboz emboucha le fuivre et, à p'eiae gorge, cria les notes pressées, haletante-, le lancer joyeux de la charge. D'un seul ébranlement, aux voix, fortes des officiers répétant l'ordre, l'escadrou, le régiment, la brigade étaient partis
Margueritte, ayant quitté Brahaut dont les lanciers, les chasseurs et les hussards devaient l'appuyer à droite, venait de pousser de front les chasseurs d'Afrique. Allant reconnaître lui-même le terrain, il était descendu au galop vers le ruisseau de Floing. En sens inverse, déjà les tirailleurs de Nassau grimpaient. Ils étaient à quelques centaines de mètres, atteignaient le remblai de la route qui d'Illy à Floing borde le ruisseau. Margueritte avait rebroussé chemin, couru à ses régiments, et le bras tendu :
— Enlevez-moi ça, mes chasseurs I
Gallifîet en tête du 3% le 1" déboîtant à droite, le Â* à gauche, la brigade, dans un nuage de poussière, dévala les pentes. Margueritte, contre le calvaire, la suivait du regard. Le 3» atteignit vite les tirailleurs, sabrés, culbutés. La route alors, en déblai surgit, saut formidable, que l'alezan de Gallifîet franchit d'un bond . Mais derrière lui, des pelotons s'écrasent, des cris s'élèvent : — A droite I à droite I... Les escadrons s'ouvrent, fondent en ouragan entre les compagnies espacées, qui les foudroient à bout portant. Le corps à corps en désordre tournoie. Un e.scadron, capitaine Rapp, parvient presque aux batteries, sur la pente du Hattoy. La charge partie en rangs serrés se rompt. Le ■4*, obliquant davantage vers Floing, va se perdre dans les carrés, n'arrive pas même aux troupes de soutien. Le !•', tournant vers lUy, se clairsemé. L'escadron de Maries en colonne longe le ruisseau, s'engouffre dans les jardins et les rues du village. Un 3 mêlée confuse disperse le peloton. On sabre autour de soi, comme on peut.
Robert, escorté de Wahl, — où donc est Cambroche ? Pistolet fait-il des tours aux Allemands ? — galope, galope éperdument. Son poignet lui cuit parce qu'il a frappé comme le lui avait recommandé Wahl, le tranchant bien à droite, trop fort. Le coup a sonné sur un casque, le fantassin s'est écroulé. Est-il mort ? Ça n'esl vraiment pas dilTicile de se battre I II n'y a qu'à rendre à Corsaire et à taper. Tiens, voilà M. Taillefer, Pirard ne le lâche pas d'une longueur. Il a l'air content, le lieutenant, il se redresse sur ses étriers, son flottard bouffe, ses vieux petits yeux gris furettent. Mais qu'estce qu'a Wahl ? Pourquoi s'arrête-t-il ? L'Alsacien range Sidi-Brahim contre une auge de pierre où de l'eau coule. Le vieux cheval boit en sifflant, et Wahl, tranquillement aspire, dans le creux de sa main, indifférent aux coups de feu qui le visent, partent des maisons. Il est de mauvaise humeur parce que sa lame à glissé sur la semelle de cuir que le Prussien portait — le chameau ! — sur sa poitrine. Un si beau coup ! . . . C'était à refaire. Et puis l'arriéré du compte... Avec la rancune, sa dette depuis Pont-à-Mousson allait grossissant.
Livournet, seul à la poursuite d'un fantassin qui se sauvait à toutes jambes, chargeait, grisé d'air, le sabre haut. Le même aveuglement farouche qui l'emportait l'autre jour, dans les bois, l'attachait, frénétique, à la chasse du malheureux. Sa rage se doublait de la souffrance aiguë que lui causait, au cou, le sillon d'une balle. Sur son col jaune un filet rouge avait coulé. A voir son sang, l'exaspération l'avait rendu comme fou. Sa cervelle chaude, aux idées promptes, son entrain de Bordelais blagueur, cher aux dames, tournait à une férocité carnassière, où l'homme des hordes primitives jetait son cri. Devant lui l'uniforme sombre sautait : il voyait les clous des grosses semelles; puis plus rien : où était l'animal ? A fond de train, Livournet longea un mur, aperçut au passage le Prussien au guet qui riait et soufflait, et vlan! détendait sa lame courte; Livournet l'évita d'un retrait, sabra dans le vide, sentit avec stu-
peur Dandy qui résistant au mors, hennissant de douleur, l'entraînait vertigineusement. Qu'avait cette bourrique!... Il vit que son cheval avait la croupe en sang, lardée à fond. Il hurla des injures ignobles, et ne pouvant maîtriser sa bête, le brigadier furieux, emballé, fila en flèche, sur une route déserte, vers les bois du Nord...
Robert et Wahl dressèrent l'oreille. Là-haut, sur le calvaire, grêle, le ralliement sonnait. A quelques pas d'eux, les notes du vigilant appel retentirent. Gerboz, une lueur sur son visage taciturne, gonflait les joues, lançait au loin le son connu, le rythme dont la cadence martelée disait la réunion, la joie de se retrouver, victorieux, vivants, le repos près du chef. Les vibrations du cuivre s'éteignaient, renaissaient, et de partout les dolmans bleus, dociles, apparaissaient, se groupaient. Les chevaux écumant et fumant hennirent de se revoir. A la sortie du village, le peloton reformé trouvait l'escadron. On se compta. A la tribu, Livournet manquait. Trois blessés rejoignaient péniblement. La tristesse, courte, se dissipa, quand on vit le perruquier de l'escadron, qui démonté accourait sain et sauf, faisant des gestes, très en arrière. Même, on rit de bon cœur, détendus. Le sang aux pommettes, Roger, fouetté par la course, après avoir retrouvé quelques forces, se penchait sur l'arçon, plié en deux. M. de Maries, ses gants noircis, était nu-tête. Une balle lui avait rasé le front, fait sauter le képi. Il était très pâle, très calme, une résignation stoïque dans les yeux. Quand son ordonnance lui ofî"rit, en guise de coiffure, une chéchia au gland bleu, il la prit en silence, la planta crânement sur l'oreille, en vieux chass' d'Af, très jeune. Et ses cavaliers lui trouvèrent ainsi plus d'allure encore qu'avec les trois galons de son képi.
— n est schbeb^ ! dit Cambroche.
Il fallut remonter la pente. Alors ii sembla qu'on
• Chic f
rentrait dans un enfer. Les obus tombaient si vite, éclataient si pressés qu'ils soulevaient en avant comme un mur de terre.
Quand la brigade Galliffet, lentement ralliée, fut revenue sur le calvaire, elle y trouva Margueritte mécontent. Longtemps il avait regardé tourbillonner l'essaim bleu, bondir les galops blancs. Malgré l'élan, on s'était désuni. Les carrés sabrés s'étaient reformés aussitôt; les troupes de soutien grossissaient; les batteries, objectif véritable, restaient intactes. La division Brahaut, au lieu de charger de flanc, s'était bornée à une démonstration vaine, et rejetée, ou d'elle-même gagnant les bois du Petit-Terme, de l'autre côté de la Givonne, elle allait donner dans la cavalerie ennemie, se désagrégeait toute Le général Brahaut, avec son état-major et son peloton d'escorte, tombait aux mains d'un escadron; de Bernis s'échappait, entrait en Belgique.
Près de la brigade Tilliard, qui, gardée en réserve, avait mis pied à terre dans un creux, profité même du répit pour faire manger un peu d'avoine aux chevaux, sous les balles, — la brigade Galliffet, trépidante encore, vint à son point de départ se reformer. Sous le ciel bleu, sous le soleil, où le plateau tragique étalait ses labours rouges et ses verdures, une fumée acre tournoyait au-dessus de l'armée acculée. Les obus la ravageaient comme la grêle un champ d'herbe. Vis-àvis, les batteries allemandes tonnaient plus fort. Les colonnes noires grouillaient plus denses. Rien ne pouvait entraver dorénavant leur marche triomphante. A l'est de Fleigneux, les escadrons du Prince Royal se joignaient à ceux du Prince de Saxe. Les deux branches des tenailles s'étaient refermées. L"étau de fer et de feu était rivé, irrévocablement.
Il était onze heures. Depuis que nïargueritte avait quitté Ducrot^ la bataille, à ce moment compromise, était perdue. L'armée, pour la troisième fois, avait changé de maître; la retraite, décidée vers sept heures, entamée aussitôt, était suspendue vers neuf heures : Ducrot, qui avait remplacé Mac-Mahon, était remplacé par WimpfTen. Revirement complet.
Malgré les observations de Lebrun, qui, rassuré par l'admirable tenue de la division de Vassoigne à Bazeilles, et ne voyant rien du reste de l'action, croyait battre bientôt les Bavarois, Ducrot, sitôt nommé, avait fait commencer le mouvement en arrière. Pendant que la division Lartigue contenait les Saxons sur la Givonne, les autres divisions du 1" corps venaient de se mettre en retraite par échelons, remontaient vers le bois de la Garenne. Au 12* corps, les troupes de Lebrun, luttant pied à pied, n'avaient pas encore évacué entièrement Bazeilles, quittaient seulement la ligne du ruisseau, lorsque Wimpffen — il était huit heures et demie — avait tiré de sa poche une lettre de commandement signée du ministre de la guerre. Il l'avait tenue secrète après l'investiture de Ducrot; n'importe, maintenant il revendiquait le pouvoir. Il en avertissait le général en chef et l'Empereur.
D'une bravoure sans tache, mais demeuré à ses illusions de Solferino, imbu, à la suite de son passage à Paris, de l'idée politique qu'il fallait toujours marcher vers Metz, au-devant de Bazaine, ignorant tout de la situation stratégique de l'armée où il était tombé
l'avant-veille, Wimpffeu, tardivement, assumait une responsabilité que rien ne le forçait à prendre. Que leur voulait Ducrot avec sa retraite ? Comment l'armée, si lasse, la supporterait-elle? Qu'est-ce qui pressait tant? Lebrun n'était-il pas victorieux, l'ennemi faiblissant à Bazeilles? « Tu auras les honneurs de la journée I » dit-il au commandant du 12* corps, et à l'Empereur: « Dans deux heures, nous les aurons jetés à la Meuse! »
Rencontrant Ducrot, qui violemment l'adjure, au nom du salut de l'armée, de laisser continuer la retraite, bientôt il ne sera plus temps I Wimpflen riposte : — t Nous n'avons que la cavalerie derrière nous. Douay la maintiendra. Quant à nous, réunissons-nous pour écraser ce qui est devant Lebrun I — Mais ces colonnes qui se dirigent vers lUy, proteste Ducrot. — lUy? qu'est-ce que c'est que cela? »
Et comme Ducrot lui montrant la carte dépliée sur l'arçon de sa selle, répétait : « 11 n'y a là, entre la Meuse et la frontière belge, qu'un point de passage. C'est Uly. Si les Allemands «^'en emparent, nous sommes perdus f » Wimpflen y jetait à peine un coup d'œil, et impatient : — * Oui, oui, tout cela est très bien. Mais pour le moment Lebrun a l'avantage, il faut en profiter Ce n'est pas une retraite qu'il nous faut, c'est une victoire.»
Ulcéré, Ducrot s'écria :
— t Ah ! il vous faut une victoire. Eh bien f nous serons trop heureux si nous avons une retraite ce soirl »
Et, la mort dans l'âme, il s'éloignait au galop, pour obéir.
Les troupes,qui se retiraient vers le nord-ouest, avaient alors dû refluer vers le sud-est. Il fallait reprendre les positions abandonnées Au 42* corps, dans une mêlée sauvage, les marins de 'Vassoigne, à Bazeilles, ramenèrent les Bavarois jusqu'à la place de l'église. Les jeunes recrues de Lacretelle, au nord du château
«t LES BRA-VES GENS
deMontvillers. forcèrent des batteries à se replier. Mais les renforts bavarois et saxons grossissent. Lacretelle est rejeté, désuni, sur Balan; les compagnies bavaroises, s'ouvrant à la serpe un chemin dans les haies, débouchent du parc de Monvillers. Dans Bazeilles qui flambe, au fracas furieux de la fusillade, parmi la foudre des obus, les marsouins reculent. La villa Beurmann succombe enfin. Une poignée de héros avec le commandant Lambert, dans la maison Bourgeois, se défend jusqu'à la dernière cartouche. C'en est fait; le 12* corps, rompu, cède, se retranche dans Balan, tandis que toutes les maisons de Bazeilles, méthodiquement incendiées, crépitent dans un énorme brasier, où les vainqueurs, férocement, tuent pêle-mêle habitants et soldats; une odeur d'oignon brûlé se répand. Les Allemands prennent pied, hissent leurs premières batteries sur la rive droite de la Givonne.
Au 1" corps, après sa vaillante lutte, la division Lartigue, refoulée sur Daigny, que les Saxons enlèvent, repasse la Givonne et de son feu la barre. Mais les divisions Pelle et L'hériller, qui réoccupent à ce moment la crête, ne peuvent empêcher les tirailleurs de la garde prussienne de descendre à leur tour le ravin et de s'établir dans Givonne, où bientôt dix canons français qui s'aventurent sont capturés. Des hauteurs d'Haybes et de Villers-Cernay, les quatorze batteries de l'artillerie delà garde mitraillent les divisions, après avoir écrasé la division Wolf, qui a reculé jusqu'à la lisière de la Garenne, et les cavaliers de la division Michel, qui retraitent au nord vers la Belgique, à travers le réseau des uhlanr>, dans les bois.
Au 7* corps, tout le long de la crête des mamelons de Floing et d'Illy, artilleurs, fantassins, malgré la canonnade qui maintenant du mont diges les prenait à revers, étaient en plein combat avec les batteries du Prince Royal, ses colonnes profondes d'infanterie. Sans relâche, elles dégorgeaient du défilé delà Falizette, par cette route où depuis deux jours eût dû s'écouler l'ar-
niée vers Mézières, où ce matin même peut-être elle aurait pu encore, en partie, passer... Douay montrait à Wimpiïen sa ligne menacée; il espérait tenir, mais à condition que le commandant en chef fît garder le calvaire d'Illy. Wimpffen partait, déclarant, imperturbable : — € Je veillerai à ce que le i" corps s'y porte en forces. Il y aura tout à l'heure plus de monde qu'il n'en faudra. Courage, il nous faut une victoire! »
La division Margueritte, à sa place de ralliement, achevait de se reformer. Le général eût voulu faire recommencer la charge; les pertes subies, la certitude de n'être pas appuyé, l'en détournaient. Mais impossible de rester sur cette crête où de tous les coins de l'horizon les obus pleuvaient. En avant de sa brigade, le général Tilliard, sur son cheval noir, impassible, inspectait du bout de sa lorgnette le théâtre mouvant de la fournaise : en face, les hauteurs tonnantes; à gauche, à l'extrémité du vallon de Floing, entre la croupe du Hattoy et le rebord du plateau, tout en contre-bas, les toits d'ardoise du village; plus loin, les vertes prairies, la courbe bleue de la Meuse. Tout à l'heure, simplement, Tilliard avait dit à ses hussards : « Mes enfants, il nous faut tous mourir pour la France aujourd'hui!... »
Criblée de projectiles, la division rompit, en colonne de pelotons. Comme le sien allait se mettre en marche, M. Taillefer se retourna, dit à Wahl :
— Prenez la place de Livournet.
L'Alsacien poussa son cheval, vint se ranger à droite de Cambroche. Un autre homme, à côté de Robert, s'aligna. C'était un vétéran du Mexique, connu dans le régiment sous le sobriquet de Trompe-la-Mort. Il avait des yeux bigles et de longues moustaches noires, retombantes. Robert, habitué àWahl, se trouva dépaysé. Son ivrpsse était dissipée. Autour de lui, tout ce carnage! Il y avait des vides, dans le peloton... Des camarades démontés ralliaient encore, courant dans le labour, courbés, rétrécissant les épaules pour oiïrir
f( BIBLIOTHECA
moins de prise aux balles. D'autres tratnaient leurs bêtes boiteuses. Quelques-uns avaient enfourchés des chevaux errants. Même, un sous-officier, dans le peloton voisin, caracolait, très fier, sur une jument de uhlan... Pauvre Livournet la main-aux-dames ! qu'est» ce qu'il était devenu? Allait-on le voir réapparaître? Gisait-il de l'autre côté du ruisseau?...
Le Bordelais vivait encore. Lorsque, emballé par Dandy, dans une course folle, le fouet de l'air aux tempes, il s'était lancé malgré lui sur la route libre, l'aveugle galop l'avait à travers champs mené jusqu'au sommet d'une colline; Dandy, exténué, soufflant, obéissait enfin au mors, s'arrêtait, la bouche sciée. Livournet allait faire volte-face quand, entre le village d'IUy et lui, un escadron allemand se déploya. Comment rejoindre? Par là, peut-être, en entrant dans le bois? Ensuite il se rabattrait... Il tomba sur une route, près d'un moulin, où des convois et des parcs s'entassaient, prisonniers, sous la garde de uhlans à tunique verte. Fuir d'abord, suivre le ruisseau, qui remontait vers la tranquillité des bois... Mais on l'avait aperçu. Des cris, des galops martelés le poursuivirent. Une balle siffla. Toute sa rage revint; éperonnant Dandy qui d'abord butta, puis redevenu fou sous la douleur fonçait l'encolure tendue, il empoigna, sabre pendant à la dragonne, sa carabine en bandoulière, et, leste comme un acrobate, en un temps d'éclair chargea, se retourna, tira. Dandy, le mors aux dents, filait. Derrière lui, Livournet entendait toujours les cris de chasse, le lourd galop. Un cauchemar le ballottait, au saut des fossés, du talus, dans le défilé fantastique des arbres. C'était lui qu'on traquait, à présenti L'image de la patrouille qu'il avait forcée dans les bois de Beaumont, et tout à Theure le trot du fantassin devant lui, lui traversèrent l'esprit. Chacun son tour. Il éprouvait, non de la peur, mais une stupeur, et la volonté têtue de s'en tirer. L'instinct de la conservation doublait sa hardiesse de
cavalier habile. Il excitait Dandy, au lieu de retenir rendait la main 1 « Adrop I Adrop I » Celte fois il y allait de leur peau. Les oreilles bourdonnantes, il se jeta dans le taillis.
Des ravins ombreux s'ouvraient sous les branches. Il foula un sol de feuilles épaisses et de mousse. Les autres ? Dépistés. Une fraîcheur, un silence infini l'imprégnaient, entraient en lui. Plus d'obus, de sang, de fumée, de poussière. La grande rumeur d'hommes et de chevaux s'était tue. Hagard, il contemplait, sans comprendre, le sabre qu'il tenait à la main, et ces soHtudes où la lumière dorée et verte, sous les feuilles, flottait dans une gloire paisible. Il essuya ses tempes ruisselantes, à pleins poumons respira le parfum d'oasis. Dans le recueillement des grands frênes, des bouleaux frémissants et des ormes, il n'entendait d'autre bruit que le battement de son cœur et le soufflet de forge de Dandy. Des insectes bleus se balançaient sur des palmes de fougères. Un oiseau égrena ses trilles.
Sauvé? Pas encore. Il était reparti, s'orientant au hasard. Il déboucha sur une route montante, et aussitôt réentendit au loin l'immense tumulte, le grondement monstrueux de la bataille. Il vit en même temps un cavalier, sorti d'où ? fondre sur lui. Une main énorme et velue empoignait sa bride. Il se dégagea d'un coup de sabre ; Dandy, les éperons au ventre, fuyait. Et derrière eux, une détonation, des abois rauques, la meute ; comme il escaladait les remblais, rentrait dans l'océan des feuilles, il poussa un juron : — Aïe, au mollet I II ressentait seulement sa blessure. Du sang coulait sur la basane... Encore des ravins, un ruisseau, le silence, la fuite saccadée des arbres, et voilà qu'il arrivait à une petite maison forestière, devant laquelle Dandy, râlant, s'abattait. Une femme, des enfants se montrèrent... Livournet se retrouvait assis sur un banc, étourdi, sanglant, son ceinturon dégrafé.
Le garde venait de lui enlever son sabre. La femme, d'un linge mouillé, lui tamponnait le front. Par la
porte ouverte, il apercevait l'édredon rouge d'un berceau, le cuivre luisant d'une bassine, une marmite mijotante, pendue à la crémaillère, un pot de géranium sur une table, tout un coin de vie humble, dans un paysage de repos... Et le cauchemar continuait. Les uhlans au galop se précipitaient. Déjà l'officier allemand tirait de ses fontes un pistolet. Mais de derrière la maison, un autre officier étranger et quelques soldats en armes sortaient, s'interposaient.
— Laissez cet homme, Monsieur, vous êtes en Belgique.
L'Allemand consultait sa carte, ricanait et, saluant l'officier belge, piquait des deux, suivi des uhlans.
Livournet, sous le regard compatissant de ses sauveurs, dans la douceur poignante de ce havre de soleil, de silence et de verdure, sembla comme un homme qui s'éveille. Mais non, c'était un nouveau rêve I Qu'est-ce que c'était que ce pays où l'on ne s'égorgeait pas, cet autre monde, ce paradis invraisemblable de lumière calme, d'ombre douce ? Et ce silence surtout, ce profond, ce reposant, cet adorable silence I... Et là-bas, là-haut, à des lieues et des lieues sans doute, mais non ! tout près d'ici, sous des tourbillons de fumée et de poussière, hommes ivres et chevaux fous, parmi le tapage des tambours et des cuivres, la clameur des foules éperdues, dans un fracas de tonnerre, on se massacrait!... — Ses camarades! Leur souvenir lui déchira le cœur... Etait-ce possible? Il était là, il était, lui, prisonnier de ces braves gens. Et devant la maison couverte de lierre. Dandy gisait, les pattes raides. Livournet, bouleversé d'émotion, de fatigue et de souffrance, fondit en larmes.
Là-haut, sur le plateau, les escadrons longeaient la lisière de la Garenne, mais il y eut un temps d'arrêt, des galops d'officiers d'ordonnance. Puis la cascade des commandements jaillit. Des généraux de brigade aux colonels, répercuté par les voix innombrables des
commandants et des capitaines, l'ordre descendait, rebondissait, au heurt bref des tonalités chantantes :
— Garde à vous, pour défiler t
A la brigade Tilliard, où l'on n'avait pas le sabre à la main, d'un seul éclair, les lames courbes étincelèrent. Sur un petit monticule^ en avant de son escorte, entouré de tous les officiers attaches à sa personne, Margueritte, rassemblant son cheval bai, se tenait immobile, le buste droit dans son mac-farlane flottant, sa cravate de comraandeur au cou, les yeux fixés sur cette masse de chevaux et d'hommes, qui dans l'ouragan meurtrier était comme le prolongement de luimême, sa pensée vivante Les obus éclataient en foudre.
— Alignés dans chaque peloton et dans chaque rang, et au pas I dirent les voix des capitaines.
De son regard grave, le général dénombrait, évaluant les pertes, prenant possession de tout ce qui restait d'énergie et d'élan. Les hommes au passage se tournaient vers lui ; et redressant la taille, vétérans barbus et chevronnés, compagnons d'Algérie et du Mexique, ils lui donnaient leurs âmes, dans ce salut muet. Jamais ils n'avaient à ce point senti, survivants de la mêlée, prédestinés peut-être à un entier sacrifice, quel lien de solidarité magnifique, dans cette atmosphère de mort, les unissait au chef glorieux, dont une parole, un signe, contenaient leur sort. Et comme ils étaient fiers de lui, il était fier d'eux. Confiance réciproque qui faisait grand, sous le feu, ce défilé des chevaux et des hommes, alignés comme à la parade.
Robert, éreinté, se détendit dans un bâillement de faim.
— Cent sous d'un verre d'eau I dit Gambroche I Et Trompe-la-Mort grommela :
— Faut-il que t'aies soif I
On rit. Le Parisien, hydrophobe, ne connaissait que le vin, et mieux encore, l'absinthe. Sa peau de bouc,
iU LES BRAVES GENS
toujours vide, était toujours pleine. Maintenant, sur l'arçon des selles, les peaux dégonflées étaient sèches. Tous avaient le gosier ardent. « Sacré tapage I Ça ne finirait donc pas? Où se mettre, pour ne pas recevoir tous ces pains de sucre sur la tôtel... » Les plaisanteries, pour leurrer l'attente, se croisaient. On se battait les flancs, afin d'en dire de drôles... Ah! voilà un coin où l'on allait être tranquilles ! La division venait de s'arrêter à la naissance d'un ravin, le Fond-du-Loup, entre les mamelons d'IUy et de Floing. On respira un moment. Maintenant, c'était des cuirassiers, qui près d'eux, miroitant en longues files, au soleil, recevaient les bombes Et les chasseurs d'Afrique se consolèrent : il y en avait pour tous ! Mais bientôt, la grêle les atteignit de nouveau. Un obus qui tomba devant le peleton creusait une excavation béante : les mottes de terre leur cinglèrent le visage, couvrirent les habits, les selles. Un fragment de fonte lacéra le manteau de Pirard, paqueté sur le devant. Le Normand, jusque-là résigné, se fâcha; son amour de la propriété, son avarice soigneuse étaient blessés. Il cria :
— Si on abîme les effets, à présent I
La place devenait intenable, il fallait chercher ailleurs. On se dirigea vers le bois de la Garenne. Mais, pleuvant toujours de ce cercle impitoyable qui foudroyait à distance, les obus suivaient.
Divisionnaire et brigadiers en tête, les régiments allaient atteindre la lisière, franchir le petit fossé, quand, devant le 1" hussards, le général Tilliard et son aide de camp, qui avançaient côte à côte, sont frappés du même obus, éclatant entre eux. Le colonel de Bauffremont met vite pied à terre, soulève le général. On l'étend contre le talus. Sa chaîne de montre brille au soleil. L'aide de camp avec ses aiguillettes d'or gît sous son cheval. Que faire?... Laissant à regret ces vaillants, la brigade de hussards et de chasseurs s'éloigne de leurs formes inertes, et conduite par Bauffremont, elle pénètre sous bois.
Les chasseurs d'Afrique sautent le talus, sous les yeux du général de Gailiffet, qui entre le dernier. Par les taillis drus, les fourrés, les buissons où les jeunes arbres hérissent leur gaulis, les cinq régiments s'espacent. Les rares allées sont un inextricable fouillis de régiments de ligne en désordre, d'isolés, de caissons et de canons. Mieux vaut encore se glisser sous les rameaux, à travers les troncs qu'on heurte du genou, sous le soufflet des branches qui vous décoiffent, vous courbent en deux. Robert eut une seconde de découragement : on n'était pas plus à l'abri dans le bois que sur le plateau; l'afTreux concert redoublait. Les obus tombaient avec rage, éclataient serrés au-dessus, au milieu d'eux; le bois n'était qu'un craquement de branches fracassées. Les paquets de feuilles, les débris de bois sautaient au visage, parmi le sifflement des morceaux de fonte. Des arbres étaient coupés net; de grands pans de verdure pendaient. On eût dit qu'une armée de bûcherons ahanait, dans un bruit infernal de cognées.
Les chevaux pris dans l'amas des branchages, des ronces, se débattaient, déchirés, saignants. On marchait en file indienne, tous les pelotons mélangés. Dans une clairière encombrée, près de la ferme de Quirimont, M. Taillefer essaya en vain de grouper ses hommes. On débouchait dans tous les sens, par des pistes entre-croisées. Les rafales d'obus tombaient toujours. Il fallait au plus vite sortir de ce maudit bois f C'était à croire, devant la précision mathématique de cette pluie de fer, que les Allemands, là-bas, des hauteurs, repéraient les moindres mouvements, suivaient sur le terrain de meurtre comme sur une carte. Le miroir d'or des cuirassiers ou le moutonnement blanc des petits chevaux arabes, autant de cibles où l'obus s'acharnait à coup sûr. Et dans les taillis froissés, fauchés, avec une hâte angoissée, la marche reprit, coupée d'arrêts, de chutes. L'effarement de Robert croissait. Il était seul au milieu de visages inconnus, sous
iOft LES BRAVES GENS
le cyclone qui hachait les rameaux, la chair. Des images horribles l'accompagnaient : un hussard décapité, un cheval qui barrait la route, perdant ses entrailles. Ils arrivaient enfin, au bout d'une demiheure, à la lisière opposée. Il leur sembla que la traversée avait duré cent ans.
Bordant le bois, les trompettes sonnaient le ralliement. Chacun lançait les notes d'appel, en les faisant suivre du refrain des régiments. Gerboz, dans son cuivre qu'une balle avait bossue, jeta, noir d'effort, la chanson brève et moqueuse du 1" : « Paiera qui pourrai »
Ainsi les unités, péniblement, se reformèrent. Homme à homme, on rejoignait dans un vallon; beaucoup étaient à pied, çà et là erraient des bêtes sans cavalier. Des blessés, affalés sur leurs selles, se tordaient en convulsions. On les aidait à descendre. Ils étaient mutilés d'une façon affreuse. Les chevaux étaient rendus, les uns tremblants de fatigue, d'autres en proie à une excitation nerveuse, ruant et mordant. Beaucoup n'étaient qu'une plaie. M. Taillefer, qui, labouré par un tronçon de branche, se tenait la joue avec un mouchoir, passait la revue des siens. Les pauvres étaient en triste état. Quatre ou cinq boitaient, avec des atteintes profondes. Wahl frictionnait les boulets meurtris de Sidi-Brahim. De grosses molettes saillaient, entre les tendons. Robert se demanda si Corsaire le porterait jusqu'au bout. Mais de nouveau les obus, se déplaçant à mesure, frappaient en plein la division
On faisait l'appel, on remettait de l'ordre dans les paquetages, pendant que devant les officiers supérieurs Margueritte donnait le commandement de la brigade Tilliard au colonel de Bauffremont. Les escadrons, de vingt et un, étaient réduits à dix-sept. Le reste? Morts, blessés, disparus. Deux escadrons du 4* chasseurs d'Afrique avec le colonel s'étaient égarés. On était dans ce vallon comme dans une fosse. On ne voyait que le ciel et les bombes, et sur les deux crêtes courir des troupes débandées. Il fallait aller se terrer ailleurs. On
remontait à cheval lorsque Cambroche, passant la jambe, cria :
— Sacré mille tonnerres I
Une bombe, éclatée pourtant assez loin, venait de lui trancher deux doigts de la main de bride. Il secoua le poignet, laissa retomber son bras gauche, et machinalement reprit les rênes de sa main droite. Il souffrait le martyre, pâle à s'évanouir, résolu pourtant à suivre. Qu'est-ce que deviendrait la tribu sans lui?
— Va-t'en donc I lui dit Trompe-la-Mort.
M. Taillefer se retourna, vit le Parisien blême, sa main sanglante ;
— A l'ambulance ! Qu'est-ce que tu attends ?
Mais Cambroche, secouant la tête, dit simplement :
— J'peux pas, mon lieutenant, j'ai la marmite où est la viande.
M. Taillefer se fâchait : Brévilly n'avait qu'à s'en charger...
— Va te faire soigner, mon garçon. Tu nous rejoindras après si tu peux.
Cambroche maugréa. Le cœur lui fendait, de quitter ses amis; jamais Pistolet ne voudrait sortir du rangl Comme si ce n'était pas cette vieille bête jaune de Roger qui aurait dû écoper à sa place, il était fait pour l'ambulance!...
— Je vais me faire panser, déclara-t-il... Et chouia^ t Il s'éloigna, aux croupades de Pistolet protestant
aussi à sa manière.
Sous la nappe d'obus, la division, conduite par Margueritte, gagnait vers Test une ferme isolée, qui était au flanc du vallon; des turcos, autour de mitrailleuses, face à Givonne, l'avoisinaient.
— Tiens! des gens de chez nous! dit Wahl.
Les noires figures s'éclairèrent. Les tirailleurs bleu de ciel souriaient, de leurs dents blanches, à la vue d s chasseurs d'Afrique basanés et de leurs couvre-
1 « Àtteads un peu. •
lot LES BRAVES GENS
nuques sales. Ils échangèreut en sabir des formules de connaissance, des interjections gutturales. Cette rencontre dans le naufrage du présent ancrait une minute réconfortante, le souvenir du passé. Nuits chaudes de kasbahs, petites places de cafés maures au soleil, bivouacs de route sous les étoiles... Robert respira cette enivrante odeur de l'Algérie, dont la nostalgie, à cette seconde, gonfla le cœur de beaucoup : musc et chair, jasmin blanc et tabac bleu... Une camaraderie spéciale unissait ces troupes exotiques, que leur réputation faisait jalouser de l'armée, regîurder presque au passage comme des bêtes curieuses.
On stationna peu, on reprit la marche zigzagante et traquée. Par les pentes couvertes de voitures renversées et de caissons à l'abandon, des Triples-Levrettes vers la Folie-Noël, le moutonnement blanc de la division sinua. On se faufilait entre des lignes d'infanterie, qui, les unes l'arme au pied, les autres couchées, murmuraient d'être exposées ainsi, sans tirer, chair à boucherie Partout des flaques de sang, des corps étendus et défigurés; aux buissons, des lambeaux d'uniformes; un éparpillement d'armes, de sacs, d'objets de toute sorte Le soleil était alors au zénith, versait une splendeur aveuglante, où tout se détachait, sans ombre. Dans le jour doré, sur tout le plateau grouillant de foule compacte, flottait un vaste nuage fait de poussière rougeâtre et de fumées.
La soif torturait Robert... Cette bataille n'aurait pas de fin I Â peine devait-il être une heure. Pourtant, est-ce qu'on pouvait vivre longtemps comme cela?.. Il eut un soulagement quand, près d'une seconde ferme entourée d'arbres, il vit que la division s'arrêtait encore, mettait pied à terre. Il n'entendait plus l'assourdissant tapage, ne remarquait plus le sillon de projectiles, le remous des explosions. Non loin de lui, on tombait, on râlait. Il éprouvait une espèce d'horreur résignée, un fatalisme ahuri. Il n'eût pas fait un geste pour éviter la mort. Mektoubf C'était écrit.
Hs avaient longé des bataillons en cohue, des fuyards. Pourtant pas un de ces soldats d'élite, depuis le matin, dans leur incompréhensible tournoiement de place en place sous la mitraille, ne raisonnait. Une discipline tenace leur scellait aux lèvres bes mots de révolte et de plainte, leur sarclait du cœur l'ivraie du doute. Ils se savaient une vieille troupe héroïque; un incroyable esprit de corps les maintenait dociles, résistants, dévoués. Us s'entr'aidaient fraternellement. Les liens des tribus au lieu de se détendre s'étaient resserrés. Les officiers, qu'on connaissait depuis des années, que depuis quinze jours on servait en amis, ne rencontraient que des regards de sympathie et de zèle. Tous, obscurément, portant en eux, avec leurs traditions de gloire, l'image des frères de Reichshoflen, se sentaient voués aujourd'hui à quelque grave destin. Des peupliers, au coin de la ferme, frissonnaient sous le ciel bleu. De l'eau claire, avec un bruit doux, coulait dans une auge.
Quelques chevaux d'officiers s'y abreuvèrent. On déboucla les mors d'un côté, on suspendit au nez des bêtes bien lasses les musettes à moitié vides. Des bissacs jaunes de poussière, les quignons de pain, les morceaux de biscuit sortirent. Roger, qui ne digérait plus, maigre, avec un teint de spectre, debout comme par miracle, fit manger son cheval dans le creux de sa main. M. de Maries allait de l'un à l'autre, s'informant des blessures. Sa figure fine, sous la chéchia, avait une tristesse fière, qui communiquait pourtant le courage. M. Taillefer rompit avec Pirard son dernier morceau de biscuit, mais il ne put le mâcher, tant sa joue le faisait souffrir. D'un bout à l'autre de la division, hommes et officiers cassaient ainsi la croûte, conununiaient dans l'humble rapprochement du besoin. Beaucoup avaient l'idée qu'ils mangeaient peutêtre ensemble pour la dernière fois. Après avoir longuement consulté sa carte, le général prit un morceau de pain que Jean Wurtz, son ordonnance, avait dans
son bissac, et, de la peau de bouc du soldat, se fit verser un peu de vin qu'il but avec de l'eau.
Rangée près de la Folie-Noël, la division, au repos sous les obus, semblait avec ses escadrons alignés une troupe paisible en manœuvres. Autour d'elle, jaillissant du bois^ par tous les chemins du plateau, la déroute commençante précipitait son flot. Des faces du triangle, vers Sedan, les troupes non engagées, balayées par la tourmente, roulaient dans un pêle-mêle sans cesse accru.
Au 42« corps, brisé par sa lutte héroïque, Lebrun, pliant sous le dernier assaut des Bavarois, avait abandonné Balan. Seule la division deVassoigne s'appuyait encore aux jardins et aux murs de clôture. Les deux autres divisions, entassées au vieux camp, achevaient de s y désorganiser. Stupeur de Wimpffen, qui, venant de quitter Douay, voyait l'avantage de Lebrun lui échapper. Au lieu d'envoyer vers llly les renforts si légèrement promis, il réclamait lui-même du secours. Douay, trompé par la présence au calvaire de quelques zouaves et turcos, qui lui faisaient supposer que le 1" corps était là, généreusement donnait la brigade Maussion et toute sa troisième division. Mais ces masses se croisaient sur le plateau avec des troupes du i" corps, et dans un enchevêtrement fou, sous les obus, tous se débandaient, refluaient dans les bois de la Garenne déjà pleins, ruisselaient vers Sedan.
Douay, sur sa ligne de bataille, portait, en remplacement de la division Dumont, la division Conseil-Dumesnil, pour soutenir la vaillante division Liébert. Seule depuis le matin, celle-ci garnissait de son infanterie décimée, de son artillerie broyée, la crête nue que des hauteurs opposées cent quarante-quatre canons, établis de Saint-Menges à Fleigneux, foudroyaient. Trois batteries étaient démontées en cinq minutes; quarante caissons sautaient sur la ligne. Sur tout le mamelon de Floing, dans le ravin de Fraîcheau qui le longe en arrière, sur le plateau parallèle de l'Algérie,
c'était une lutte à distance, battue de face, battue de revers. Déjà rinfauterie prussienne montait de Floing, bissait audacieusement sur le plateau huit pièces que, de l'autre côté de la Meuse, sur le mont d'Iges, les batteries bavaroises couronnaient d'un deuxième étage de feux.
Au 1" corps, sous l'écrasement des hauteurs d'IIaybes et de Villers, tout pliait. Wimpffen, lorsqu'il retournait vers Lebrun, avait rencontré Ducrot qui le cherchait, bride abattue. Huit compagnies prussiennes attaquaient le calvaire d'Illy.
— * Je vous en conjure, avait crié Ducrot dans le vacarme, ne vous laissez pas plus longtemps aveugler. Les instants sont précieux. Il faut renvoyer du renfort ! — Eh bien, avait répondu Wimpffen, perdant sa belle assurance, réunissez tout ce que vous trouverez de troupes de toutes armes et maintenez- vous bien par là, tandis que moi, je m'occuperai du 12* corps. »
Ducrot s'éloigne, donne l'ordre au général Forgeot, commandant l'arLillerie de l'armée, d'amener sur le plateau tout ce qui restait de canons disponibles; au colonel Robert, chef d'état-major du 1" corps, de faire remonter les divisions Pelle et L'hériller vers la crête d'Illy; à plusieurs officiers, de courir vers le général Margueritte et vers toutes les divisions de cavalerie. Ordre de les concentrer sur le plateau.
Cependant, Wimpffen, à son arrivée près de Balan, y constatait une accalmie. Les Bavarois, vainqueurs, soufflaient un in&tant. Aussitôt ses illusions reviennent, son idée fixe de victoire et de marche vers Bazaine. Il écrit à Douay : t Je me décide à percer l'ennemi pour aller à Carignan prendre la direction de Montmédy. Je vous charge de couvrir la retraite. Ralliez à vous les troupes qui sont dans les bois I » En outre, il attribuait au 1" et au 42' corps, soutenus par la brigade Abbatucci, la chimérique mission de se reporter en avant, vers Bazeilles. Plan de rêve, dicté à une armée qui n'existait plus. En même temps^ il adressait à l'Empe-
lia LES BRAVES ÛENS
reur ce court billet, où vibrait une douleur digne, avertie enfin : « Sire, je me décide à forcer la ligne qui se trouve devant le général Lebrun et le général Ducrot, plutôt que d'être prisonnier dans la place de Sedan. Que Votre Majesté vienne se mettre au milieu de ses troupes. Elles tiendront à honneur de lui ouvrir le passage. »
Pendant que son armée périssait, le souverain avait promené son inquiétude de la sous-préfecture au champ de bataille, de sa chambre de malade à l'immense lit de mort où il espérait trouver sa place. De> puis six heures et demie du matin, jusqu'à onze heures et demie, il s'était exposé, sans mot dire, cinq heures durant, aux obus et aux balles. Malgré l'atroce torture qu'était pour lui se tenir à cheval, il s'était, redressant son dos voûté, offert au destin en holocauste expiatoire. Conscient de sa responsabilité suprême, se sentant rejeté de partout, de son armée, de Paris, des siens, il avait, en Napoléon, cherché la fin d'un Empereur. Cramponné à la selle, en avant de son état-major qu'il arrêtait au bas de la pente, il était resté de longs moments sur un monticule, en butte à tous les feux croisés, laissant errer sur le plateau tragique son regard trouble. Il avait vu couper en deux à ses côtés un de ses aides de camp, deux autres tomber grièvement blessés. Il avait beau tenter le hasard, son heure n'avait pas sonné. Alors, au pas de son cheval, il avait fait demi-tour, était reparti, comme un somnambule.
L'infanterie, en retraite sur Balan, le forçait à rétrograder vers Sedan, l'acculait aux murs de la place. Lorsqu'il y rentra, plus de trente mille fuyards étaient entassés déjà dans les rues Barrées de caissons et de voitures, elles présentaient un indescriptible dédale. Les hautes maisons jaunes, aux volets gris, les trottoirs étroits regorgeaient d'uniformes. Quand l'Empereur passa sur le pont de la Meuse, un obus éclata sous ses yeux, tua deux chevaux, il continua sa route, morne, spectral.
Rentré à la sous-préfecture, bâtie d'hier, incomplètement meublée, il gagnait avec peine le premier étage, la triste chambre à alcôve, à moitié nue sous ses plâtres neufs. Des sièges de hasard parsemaient la pièce pauvre, qui donnait sur ud jardin vide, aux arbres grêles. Fontainebleau, les Tuileries, les grandes salles somptueuses, tout aboutissait à ce garni de passage. Et tandis que l'envoyé de Wimpffen accourait, à travers les rues bondées de blessés, d'affolés et de fuyards, l'Empereur, en proie au tourment de son âme et de son corps, allait et venait, de long en large, d'un pas lourd. S'approchant par instants de la fenêtre, sans voir l'horizon des toits strié d'obus, il appuyait au carreau son front fiévreux, — et à travers le tremblement des vitres retentissait en lui tout le chaos formidable, l'affreux ouragan de la bataille.
A travers le plateau balayé d'un remous de panique, un autre officier de WirapfTen errait à la recherche du général Douay. Le commandant du 7« corps, à ce moment, s'apercevait avec rage que le calvaire était abandonné. Les divisions Pelle et L'hériller, sur l'ordre de Ducrot, dont presque tout le corps débandé s'amassait vers le bois de la Garenne, esquissaient à peine^, loin encore, leur mouvement. Et sur la pente si précieuse, déjà les fantassins allemands s'échelonnaient.
Douay n'a sous la main que les débris de la division Dumont, qui, tout à l'heure envoyée vers Lebrun, a reflué, désorganisée en route. Impossible d'utiliser Liébert, qui, rivé à la crête de Floing, s'y maintient désespérément. Douay, au devant des bataillons confondus, qui courent en désordre, parmi des irruptions de cavalerie en quête d'un com sans obus, s'élance. Pêle-mêle, il rallie quelques centaines d'hommes, des zouaves, des turcos, des chasseurs, des lignards, jusqu'à des artilleurs et des cavaliers à pied. Des clairons sonnent. Des drapeaux flottent. Ce n'est pas tout que d'arriver au calvaire, il faut y rester. De tout le cercle des hauteurs fatales, les canons d'Iges, du Ilattoy, de Saint-Menges, de Villers, vomissent la mitraille. Une émotion, un frisson de déroute traversent la colonne confuse. Elle se désagrège. Arrêter ces fuyards, inutile. Mais on peut en rallier quelques-uns. Les généraux se multiplient autour de Douay; il parcourt les groupes, invoque l'honneur du drapeau, le souvenir de la patrie. Deux ou trois bataillons se reportent en avant, vers la crête. Ils attendent, anxieusement courbés, l'arrivée des ca-
nons. Doutrelaine de sa haute taille les domine, de son sang-froid les contient. Les pièces arrivent au galop, alignées, superbes. A peine en batterie, dès la seconde volée, elles sont démontées, servants tués^ caissons broyés. Définitive, la déroute se lève; d'illy, de Givonne, des masses éperdues, criblées par l'implacable grêle, se précipitent, elles tournoient dans les bois de la Garenne, roulent vers Sedan. C'est alors que l'envoyé de Wimpffen rencontre Douay, lui remet le billet : i Je me décide à percer... » Le commandant du 7* corps haussa les épaules : il n'avait plus que trois brigades sans munitions. Tout ce qu'il pouvait faire était de les retirer du champ de bataille.
Wimpffen, à l'autre bout devant Balan, ignorant ce qui se passait au 7* et au 1" corps, avait réuni ce qu'il avait pu trouver de troupes en état de combattre, un amalgame de 4 à 5,000 hommes, qui lancés aussitôt à l'attaque du village, bousculaient les Bavarois, les repoussaient jusqu'aux dernières maisons. En même temps, des fractions de la division Lartigue, les débris de la division Goze et de la division Grandchamp, avec quelques pièces, soutenaient cet effort, en face d'Haybes; ils étaient bientôt rompus à leur tour, rejetés à Fond-de-Givonne .
Sur les trois faces de la bataille, deux, à l'est, au sud, étaient irrémédiablement enfoncées. Le 1" corps délogé de toute la ligne de la Givonne, le 12' tapi derrière Fond-de-Givonne et Balan, n'étaient plus que bandes disparates, qui, mêlées à l'émiettement du 5* et aux fuyards de la division Dumont, tourbillonnaient, éparses. Seule au nord, sur la crête de Floing, la division Liébert s'acharnait, à demi brisée, tenace encore. Saxons et Prussiens, maîtres d'Illy, la débordaient à droite. Mais le plus furieux assaut, maintenant, montait de la gauche. Comme si ce n'était pas assez des quatre cent vingt-six pièces qui en tous sens enfilaient le plateau, toute l'infanterie du Prince Royal, coulant à ûots noirs du défilé de la Falizette, s'était avancée la
long de la Meuse, et dès onze heures, occupant Floing, au bas du mamelon, poussait sur le haut ses tirail leurs, ses compagnies, ses bataillons. S'élevant pied à pied, sur les pentes en gradin, ralliés vingt fois auy cris de leurs porte-drapeaux, ils allaient atteindre bientôt la crête du nord; ils couronnaient déjà la crête de l'ouest, établis des jardins supérieurs de Floing aux premières maisons de Cazal. L'air embrasé n'était qu'un long déchirement; les balles bourdonnaient comme de sifflants essaims de guêpes; éventrée, fouillée, on eût dit, sous le choc incessant des obus, que la terre bouillait. Il était deux heures, et l'on se battait depuis l'aube. Liébert allait fléchir.
C'est à ce moment que l'officier d'ordonnance de Ducrot, près de la Folie-Noël, abordait Margueritte, lui faisait connaître le rôle qu'on attendait de lui. L'artillerie, Tinfanterie ne pouvaient plus rien. A la cavalerie de donner, pour faire diversion du côté de Floing, percer les lignes prussiennes.
Les trompettes sonnèrent. Avec un élan de curiosité, la division s'enlevait à cheval. Aussitôt, elle sut qu'on confiait aux chasseurs d'Afrique la mission de faire trouée vers le nord. Au soulagement d'agir se mêlait la conscience du péril surgi inévitable. En colonne serrée, au pas, les régiments remontèrent; ils suivaient un pli de terrain entre la langue boisée du plateau d'Algérie et la verdure compacte des bois de la Garenne. Goulot étroit, d'où entre les deux massifs d'arbres on débouchait. Le ravin de Fraîcheau, bordant l'Algérie, allongeait, immédiatement à gauche, vers la Meuse, sa pente incui'vée. Puis, c'était le dos d'âne, parallèle, du long mamelon de Floing, dont là-bas, à l'extrémité plongeante, on apercevait les hauts peupliers, surplombant les toits du village. Ensuite, en avant, c'était l'endroit où l'on avait stationné le matin, près de traverser la Garenne, puis, la coulée du Fond-du-Loup,. obliquant aussi vers la Meuse, eutre Floing et le Hattoy; par delà
bombait, barrant l'borizon, la croupe d'Illy avec son calvaire bas sous ses deux arbres ronds, au-dessus desquels montait en volutes la grande fumée de Fleigneux.
Robert jeta sur le paysage en feu un regard qui ne voyait pas. Du ciel caché par un voile dense tombait une clarté rousse ; on baignait dans une chaleur d'étuve. Une indéfinissable odeur de viande humaine et de poudre se fondait à l'acre relent des chevaux. Robert, que la disparition de Livournet, de Cambroche, avait attristé plus que l'horreur des blessés et des morts, ne s'émouvait plus à l'affreux spectacle, toujours renouvelé, le sang coulant sous mille formes, chair tailladée, entrailles à nu. Dans l'insouciance de ses vingt ans, hébété de fatigue, il était cependant lucide, enfiévré comme par le pressentiment d'une grande chose. Quelle? Il ne savait pas. Ce n'était pas la mort : elle lui eût été odieuse, et d'ailleurs, un fatalisme obscur lui disait qu'il ne mourrait pas. Rarement même il songeait à ses parents. De son adolescence gaspillée à tous les plaisirs, de sa vie nouvelle, mûrie par le mâle et simple enseignement, de son avenir illimité, débordant de chances heureuses, de tout son être plein de sève, une force confiante émanait. Il était jeune
Comme la division tournait dans le ravin de Fraîcheau, le peloton s'arrêta au bas de la pente, contre un boqueteau, sur le versant du mamelon de Floing. Au-dessus d'eux, l'infanterie, couchée, tiraillait.
— Piedàterre! ordonna M. de Maries, — et appelant les officiers de l'escadron, il leur commanda de passer dans les rangs pour faire resserrer les sangles, assurer les paquetages : on allait charger.
A ce moment, comme les numéros pairs rentraient dans les intervalles, — car cette vieille troupe se comportait au feu comme à l'exercice, — Robert fut ébahi de voir se glisser, entre Corsaire et Sidi-Brahim, Pistolet secouant sa houppette, et, en selle, Cambroche qui
Ht LES BRAVES GENS
portait sa main enveloppée de toile dans l'ouverture de sa veste.
— J'ai bien l'honneur... dit le Parisien.
Wahl et Robert, stupéfaits, joyeux, lui reprochèrent d'avoir quitté l'ambulance. — « Ah 1 la ! la I Trop sale garnison I On y claquait plus qu'en plein air. Ces satanés médecins vous coupaient tout. Un peu plus sa main y passait, et le reste!... Et puis quoi?... Maintenant il n'était plus bon à rien. Réformé, congé n" 1. Alors puisqu'il était son maître, il avait bien le droit de se ballader, de venir rendre visite aux amis. On ferait un brin de route ensemble. Il était un monsieur, à présent. Son sabre, un cure-dent ! Et pour le rata, midi sonné ! Fini de frire. 11 allait passer la consigne à Wahl, regarderait les autres... » Dans sa blague, crevait une amertume. Infirme, lui, leste comme un singe! Qu'allait-il devenir dans la vie, privé de ce métier militaire, où, qualités et défauts, il s'adaptait si bien. Le vieux lien le ramenait à ses compagnons, cette tribu dont si longtemps il avait été la gaieté, l'inépuisable ressource. Est-ce qu'il allait les quitter, dans un moment pareil?... Et si fort était ce sentiment de camaraderie, que Wahl et Robert, trouvant son retour très naturel, en ressentaient un réchauffant plaisir. Il n'y avait plus que Livournet qui manquât I Gerboz et Pirard s'étaient approchés, et dans tout le peloton une bonne humeur courait : « Sacré Cambroche, qui revenait pour se faire casser la figure ! ... »
Mais M. Taillefer commençait son inspection. Il arrivait à Wahl, jeta sur l'Alsacien un regard sommaire : avec lui, on était tranquille. Le vieux brisquard était toujours à la hauteur, faisait son fourbi non par souci des chefs, mais pour lui. Son visage avait sa sérénité coutumière. Noir, déchiré, poudreux à la tête de son cheval, il était aussi irréprochable que si M. Taillefer eût passé dans la chambrée, à Blidah, au pied des lits. Riche de sa seule paye, digne dans son obscurité, peu coureur, et ne tirant sa bordée qu'aux grands
jours, Wahl exécutait avec une ponctualité intelligente tous les détails les plus minutieux de cette existence presque monastique, où, comme les cloches de couvent, les sonneries de quartier règlent les actes en commun Et ce servage, dans sa loi stricte n'avait rien d'étroit, égayé par une liberté virile, rehaussé par une abnégation qui ployait chacun à l'intérêt de tous, tribu, peloton, escadron, régiment, pour ce haut idéal, le service de la patrie. L'àme simple de l'Alsacien s'y mouvait à l'aise. Rien dans la marche au gouffre n'avait depuis quinze jours ébranlé son assurance, un instant troublée par le spectacle de l'Empereur à Doncourt. Mais depuis ce matin, tant de visions terribles l'entouraient qu'une tristesse inconsciente, qu'il refoulait, s'était infdtrée en lui, malgré lui. Que se passait-il? Qu'est-ce que c'était qu'une bataille comme ça? Il lui semblait que toute sorte de vieilles habitudes, ce qui avait été sa vie, craquait. Est-ce qu'on touchait à la fin de l'empire, à la fin du monde?... Mais toutes ces pensées-là n'étaient bonnes à rien. Calme, il regarda bien droit M. Taillefer.
En reconnaissant Cambroche, le lieutenant eut un sourire, qui retroussa sa moustache blanche, montra ses canines pointues. Colère, sanguin, l'officier se déridait rarement. Son équité était toujours maussade, respectée cependant parce qu'il ne boudait pas sur la peine, parce qu'il aimait en les bousculant ses chevaux et ses hommes; et puis, un gaillard I S'il avait souri à Cambroche, c'est qu'il était content. Et par une attention délicate, pour prouver au mutilé qu'il le trouvait bon quand même, ill'inspecta sur toutes les coutures, remit sans rien dire la gourmette de Pistolet sur son plat.
Planté devant Robert, dont il appréciait les aptitudes mais qu'il bourrait néanmoins, par système, il s'esclaffa :
— Et vous, le bleui Vous n'allez pas vous présenter ficelé ainsi devant les Prussiens ! Vous avez l'air d'un colon . Remontez-moi cette ceinture 1
Et tout le monde, moins Robert humilié, furieux, se divertit sans méchanceté, parce qu'en pareil moment, la senwnce était drôle.
M. Taillefer continuait; il arriva devant un cheval dont le cavalier voisin tenait la bride. C'était Méandre.
— Où est Pirard? demanda-t-il, grognon.
Apercevant l'ordonnance en train de brosser, devant le peloton, Biskra plaqué de sueur et de pous* sière, il eut un léger haussement d'épaules : ce Pirard I avec ces manies de soin etde propreté I... Il ne s'attarda pas devant Gerboz, lui dit seulement : — (comme il était aimable aujourd'hui!)
— Eh bien! trompion! J'espère que tu vas nous détacher ça de première!...
L'homme des sonneries fut flatté. Avec plus d'instruction, il fût devenu maréchal des logis trompette. On reconnaissait, à l'éclat, au mordant du cuivre, son coup de langue. Il avait une façon à lui de soutenir les notes, un rythme si nerveux, que parmi dix autres, on pouvait dire : « C'est Gerboz qui souffle. » Depuis le ralliement derrière la Garenne, il était sombre, n'avait pas dit une parole. Que pensait-il à travers ces champs pleins de cadavres, ce va-et-vient de civières, ce galop de fuyards au milieu des voitures renversées ? Son visage aux traits rudes, qui sous le hâle semblait comme un métal grossier, restait empreint d'une concentration énigmatique. Était-il ému, dans son âme aux idées lentes, par cet écroulement irrémédiable d'un passé où d'instinct, comme Wahl, il s'était laissé vivre. Ou ne subissait-il qu'une stupeur physique?... Quand après la dernière halte il avait su qu'on avait besoin d'eux, son front bas et morose s'était éclairé; à mesure qu'on remontait au combat et que renaissait l'espoir de parler à nouveau, de lancer, entre toutes les noies, celles qu'il préférait pour leur griserie, cette clameur précipitée de la charge, le trompette, rasséréné, attendait avec une patience grave.
— - Et vous, Roger, ça va-t-il? demanda M, Taillefer.
Le marchi eut un sourire triste, et avec cette volonté qui lui faisait dompter son mal :
— Il faudra bien
M. ûe Maries qui, lui aussi, était descendu de cheval, et le front contre le faux quartier de sa selle, avait rr ssanglé son alezan, caressa longuement la bonne bêle. Il l'avait naguère dressée avec amour; c'était maintenant, après cette rude campagne, mieux quun serviteur, un ami. Ce matin, dans le corps à corps de le charge, le souple et nerveux pur sang lui avait sauvé la vie, si docile, d'une intelligente obéissance. Machinalement, le capitaine prolongeait sa caresse, la main attardée à l'encolure, les yeux absents. S'en tirerait-il aussi heureusement tout à l'heure?... Un pressentiment lui disait que non. Il était résigné, son offrande reportée à Dieu. Rien, depuis qu'il avait fait dire à la Berlière une messe pour l'officier qu'il avait tué, ne chargeait sa conscience. D'un coup d'oeil, il embrassa la centaine d'hommes qu'il avait à conduire. Du moins, tomber à leur tête était encore une consolation. Il ne s'agissait plus que de bien finir. La gorge serrée pourtant, M. de Maries, hautain, regardai l'horizon d'où le signal allait venir.
Margueritte, laissant ses brigades aux ordres de Galliffet et de Bauffremont, avait piqué des deux avec son escorte. Il rencontrait à mi-route, après avoir serré la main du général Liébert, Ducrot, qui venait lui-même pour le guider sur le plateau. Tous deux s'avancent au delà des batteries démontées; alors, montrant le feu des fantassins allemands, Ducrot ordonne :
— Vous allez charger par échelons, sur votre gauche, cette infanterie, qu'il faut absolument arrêter, ne fûtce que quelques instants, pour reformer la nôtre... Après avoir balayé ce qui est devant vous, vous vous rabattrez à droite et prendrez en flanc toute la ligne ennemie.
Margueritte, froidement, considéra le cercle de flamme, et sans élever la moindre objection, salua.
C'était son propre sacrifice, celui de la division entière, que le général Ducrot lui demandait. Ayant mesuré tout son devoir, il l'accepta d'un cœur ferme.
Suivi de tous ses officiers, le capitaine Henderson et le lieutenant Révérony, son aide de camp et son officier d'ordonnance, le capitaine Fiévée, les lieutenants de Pierres, de Senneville, Pordelanne et lley, les souslieutenants de Kergariou et du Bois-Guéhéneuc et. plus à distance, de son porte-fanion et de son maréchal des logis trompette et du fidèle Wurtz l'ordonnance, — porteur de la longue vue, — ainsi que de quelques chasseurs d'escorte, Margueritte, au grand galop de son cheval bai, gagnait la crête. Entre les boqueteaux qui prolongent le bois de la Garenne, et la masse d'arbres qui domine Floing, une maisonnette grise s'élève, dans cette partie du terrain qu'on appelle le Terme. Nom fatidique, et qui eût frappé l'esprit du moins crédule, au rapprochement de cet autre nom, celui du plateau et du bois de l'Algérie, au pied desquels, dans le ravin, la division attendait le signal. L'Algérie, où tous avaient si longtemps vécu, le Terme, qu'un destin étrange dressait là, comme une borne!...
C'est près de cette masure, prise de tous côtés par les Allemands comme point de direction, que, dépassant la crête, le général, pour examiner le découvert, s'arrêta. En avant de lui, le Hattoy, les hauteurs de Saint-Menges s'enveloppaient de rouge, dans un seul grondement. Par la trouée de la Falizette, suivant la courbe bleue de la Meuse, des bataillons noirs et serrés s'avançaient le long des prairies, poussaient leur flux grossissant vers Floing, dont à l'extrémité du Fonddu-Loup on apercevait les premières maisons. Sur les pentes même, irrésistiblement, les tirailleurs et les compagnies de soutien s'élevaient. Un terrain presque à pic, où des talus parallèles couraient en marches géantes d'escalier; des trous de carrière, et, dans le fond, près du ruisseau, des séchoirs à linge. A gauche, entre les arbres supérieurs de Floing et Cazal, toute la
LKS BRAVES GEiNS 123
crête était garnie de mousquetaires agenouillés, debout, tirant sans relâche. Huit canons les soutenaient, et de l'autre côté de la rivière, les batteries d'Iges, furieusement, crachaient. D'en bas, de loin on apercevait ce groupe, qui, paisible, contemplait, se découpant en plein ciel. Une grêle de balles s'abat, s'acharne. Le général, longuement, s'est rendu compte. C'est le sacrilice total, inefficace. Du moins ce ne sera pas un sacrifice inutile, puisque c'est à l'honneur de la cavalerie, à celui de l'armée qu'on s'immole. De tels dévouements portent leurs fruits. Un grand exemple survivrait, dans ce grand désastre... Et se tournant vers les officiers, le général donne l'ordre à quelques-uns de prévenir les régiments : on chargerait en colonnes par peloton, chaque régiment cherchant à percer, quel que soit le mouvement de celui qui le précède.
Comme les messagers rassemblaient leurs chevaux, partaient à toute bride, l'escorte entraînée fit demi-tour. Alors le général, redoutant que cette arrivée tumultueuse émût les troupes en chemin, la division même, cria :
— Pas si vite, messieurs, pas si vite I
Il les suivait au pas, longeant des lignards couchés, qui visaient mal, tiraient en l'air II leur conseilla le calme, les encouragea. A ce moment, un capitaine envoyé pour reconnaître le terrain accourut :
— Sol défectueux, avec des excavations profondes. Le général fit volte-face, murmura :
— Remontons voir
Et, au galop, semant derrière lui une partie de l'escorte dont plusieurs chevaux venaient d'être blessés, pensif, il alla vers son destin.
11 venait d'atteindre, de dépasser la crête. Sur le versant, les tirailleurs allemands, grimpant toujours, n'étaient plus qu'à cent cinquante mètres. Les balles, à sa vue, sifflèrent en trombe. Depuis le matin, elles bruissaient si fort à ses oreilles qu'il ne les entendait plus, n fit un à droite, pour regarder, là-bas, sa division,
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avant de prendre le parti suprême. Et lourdement, d'une pièce, il s'abattit, face contre terre. Révérony, Ilenderson se précipitaient. Déjà le sous-lieutenant de Kergariou, dIus près, avait sauté bas, couru au général, qui d'un effort énergique se remettait debout. Il avait la figure en sang, ne pouvait parler. Une balle, pénétrant par la joue gauche, ressortie par la droite, avait brisé des grosses dents, coupé une partie de la langue.
Soutenu par Révérony, Margueritte fil quelques pas. Mais craignant qu'il ne s'affaiblit davantage, et pressé par l'ennemi, l'officier d'ordonnance lui demanda s'il pourrait se remettre en selle. Il fît signe que oui. Alors Kergariou offrit son cheval, une bête de troupe qu'il montait depuis le matin. Sur le petit arabe gris, Henderson et Révérony hissèrent le blessé, qui, soutenu à droite par son officier d'ordonnance, à gauche par Wurtz, reprit la tête de l'escorte, consternée, muette. Le lieutenant de Pierres tenait en main le bai du général. Le cortège funèbre avançait lentement.
Là-bas, dans le ravin, la division, depuis longtemps prête, frémissait. Elle formait maintenant une longue ligne oblique, irrégulière. A droite, le 3* chasseurs d'Afrique; au centre, le 1"; ensuite, moins compacts, les deux escadrons du 4*; puis en second, et dans cet ordre, la deuxième brigade : 1" hussards, 6* chasseurs; deux mille hommes immobiles, sur leurs petits chevaux blancs qui piaffaient , prêts à se détendre. Les rênes se raidissaient dans les mains de bride, nerveusement fermées. Assujétis par des dragonnes courtes, par les mouchoirs solidement roulés, les pommeaux de cuivre tremblaient sur les cuisses Les lames courbes, au creux de l'épaule, luisaient. Si bronzes qu'ils l'usseni, ces cavaliers avaient senti en eux une émotion grandir. L'heure était venue. Instant solennel : personne ne parle, un silence de mort règne dans les rangs; les chevaux mêmes semblent comprendre.
Sous les vestes bleues, où en souvenir des campagnes passées des médailles épinglaient leur effigie, sourde-
ment bien des cœurs battaient. Les plus braves repassaient leur vie. Tous, songeant aux fastes glorieux, évoquaient limage de ce qui avait fait leurs régiments illustres. A leur poste d'honneur, en avant des hommes, les officiers redressaient le buste. Vieux visages basanés, jeunes figures fières, sélection d'élus, dont, en échange, l'apanage était de tomber les premiers, sur la ligne de Lataille.
L'attente se prolonge. Cette vieille cavalerie revoit, frissonnantes à d'anciens soleils, les lettres symboliques, les noms de victoires, que tant de fois elle a suivis, dans le pli volant des étendards. Les aigles absentes, devant tous les yeux, surgissent : au bout des hampes dressées claquent, frangées d'or^ les trois couleurs; et tous, en leur cœur, saluent le lointain emblème auquel si souvent, dans les prises d'armes, ils ont, au ban des trompettes stridentes, présenté le sabre. C'est pour ces signes sacrés, incarnation de la patrie, qu'ils mènent depuis si longtemps une existence aventureuse, toute de privations et de dangers. C'est pour se montrer dignes de l'âme endormie dans ces lambeaux de soie que, sans regret, ivres, farouches, ils vont s'élancer, À cette heure unique où s'épanouit le meilleur deuxmêmes, de cette vie d'humbles dévouements, d'abnégation simple. Le spectre qui, dans les survivants de Reichshoffen, au défilé de Stonne, leur avait montré l'avenir, se levait impérieusement dans leur ombre. C'était le moment de profiter de la leçon.
D'autres régiments sont encore là, non loin d'eux, hussards, lanciers et cuirassiers dAmeil, de Salignac- Fénelon et de Bonnemains, car de tous côtés la cavalerie afflue, massée par Duerot, pour élargir la trouée, derrière la division Margueritte.
A lescadron de Maries, tous les yeux, tendus vers la crête, guettaient. Robert, qui ne pardonnait pas à M. Taillefer sa plaisanterie, était en train de marmonner : « Un bleui je lui ferai bien voirl » Gerboz, la trompette aux lèvres, le regard brillant, n'attendait
qu'un geste. Toute la division était en suspens, rivée à la ligne de terre nue qui, vide, se profilait.
Soudain, on vit apparaître, descendant le versant, le groupe des trois cavaliers, suivi de l'escorte. On reconnut le général, un murmure aussitôt s'éleva. De proche en proche la rumeur s'étendait; une commotion de stupeur, vite changée en désespoir. Les yeux étincelèrent de rage. Au pas, le groupe longeait le front du 1" chasseurs d'Afrique. Margueritte, rassemblant ses forces, se retourna, et tendant le bras dans la direction de l'ennemi, il articula des syllabes rauques :
— En avant I
Debout sur leurs étriers, les chasseurs hurlèrent :
— Vive le général f Vengeons-le I
Alors, tandis que le morne cortège s'éloignait, les cris grandirent. Il y eut quelques instants d'une exaltation folle. Cependant, le blessé se dirigeant vers l'ambulance Dumontier, venait d'atteindre le fond du ravin, quand le capitaine Henderson, après lui avoir parlé, s'adressa au lieutenant de Pierres :
— Donnez-moi le cheval que vous avez en main et allez dire au général de Galliffet de prendre le commandement de la division.
Passant à côté du 1" hussards massé au bas de la pente, le lieutenant de Pierres remontait bride abattue. Au 1" chasseurs, hommes et chevaux ne tenaient plus en place. On attendait le retour du colonel parti prendre les ordres de Galliffet. Enfin il reparaissait. L'exaspération était au comble. Alors, emporté par l'élan du régiment entier, Clicquot éleva sa lame, dans un moulinet, et de toute sa voix commanda :
— Chargez/
Les sonneries éclatèrent. Les notes rauques, pressées, haletantes, dévidant leur rythme lugubre, s'envolèrent, couvertes par le retentissement des galops, Dans un vent furieux, penchés sur l'encolure, les cavaliers allaient sans voir, leurs mains crispées sur la poignée du sabre. Des mottes de terre leur labouraient
le TÎsage. Du fond de leur âme, ils hâtaient le moment de s'abattre sur l'Allemand, de frapper. Une soif de meurtre, faite de sentiments complexes, humiliation de la défaite, âpre désir de la revanche, douleur du chef perdu, les ruait dans le soleil et la poussière, les obus et les balles. Sans souci de ceux qui tombaient, par bonds et par sauts, piétinant aussi des cadavres, ils savouraient l'ivresse éperdue de la course, le vertige du gouiïre. Derrière, autour, au-dessus d'eux flottait un grand nuage, élevé de la terre rougeâtre, étincelant des mille éclairs des sabres, et d'où sortait une clameur sauvage. Partis successivement, les escadrons au loin se confondaient, sous les yeux de l'infanterie, qui par endroits leur avait fait place, cessait de tirer, regardait.
L'escadron de Maries, capitaine sur la ligne des officiers, rangs des pelotons encadrés par leurs gradés à chevrons et médailles, avait, d'une furie de vague, débordé la crête, puis, s'étalant sur la longueur du plateau, couru vertigineusement. Sur le bleu des vestes, dansait l'écume blanche des taconnets. Enfin, contre la barrière noire, toute zébrée de feu, le flot sécrasait, dans un rejaillissement d'hommes sabrant et de chevaux cabrés. Puis, le jet rompu filait entre les trous, et dans une chute brusque, de gradin en gradin, cascadait, s'abîmait. Plus rien qu'un ressac d'épaves, dans le fracas meurtrier.
Roger, à droite du peloton, cramponné aux crins pour ne pas tomber, toute sa force ramassée dans la main du sabre brandi, avait foncé, dans l'exaltation d'une soufi"rance telle qu'il ne la sentait plus. Le marchi, jaune et maigre au point qu'il semblait fantôme, était entraîné à toute vitesse, dans un allégement délicieux. Toute sa stoïque patience, sa surhtmfiaine douleur si longtemps domptée, s'évanouissaient dans la récompense d'une extase sans limites. Il volait à la mort comme en plein ciel. Il eut cette fin heureuse du cavalier foudroyé dans son rêve. Une balle au cœur, et ce fut tout*
La tribu, dans la dispersion du peloton, d'ellemême se resserra. M. Taillefer galopait devant. Au départ, comme un cheval pointait, il avait dit : « Le premier qui me dépasse, je lui coupe la figure! » Pirard, fidèlement, le suivait. Robert, Cambroche, Gerboz et Wahl roulaient en bloc. Le trompette, l'embouchure aux dents, sonnait, sonnait toujours. Les notes haletantes s'époumonnaient, cessaient, renaissaient, jetant au cœur de ceux qui étaient proches une frénésie de joie et de mort. Toute la vie obscure et fermée, les longs silences de cette âme rude chantaient, s'essoraient en volées de grains sonores, fécondant au loin. Gerboz, haussé droit, paraissait grandi, toute sa face illuminée, le coude haut, la trompette au vent. Dans l'atmosphère épaisse, les notes ascendaient, poussaient leur triple reprise, l'élan, l'ahan de la charge.
Robert, quand son sabre s'était abattu, dans le choc n'avait vu que le reflet d'un casque; un coup de fusil lui partait à l'oreille;... puis, un saut où tout s'efl'ondra. On chargeait donc dans le vide?... Il se retrouvait en selle, rattrapa l'étrier; Corsaire boitant passait entre des groupes de fantassins pelotonnés, tirant à bout portant. Et ce fut si rapide qu'il ne put frapper un second coup. N'empêche, il n'avait pas peur. Il eût voulu que M. Taillefer le vît. Il galopait avec d'autres, au hasard. Là-bas, dans le fond, des bataillons s'allongeaient, haies noires, banquettes infranchissables. Il était dans la plénitude de sa force, grisé de fièvre et de sang. Il éprouvait son étourdissement des chasses à courre, à Brévilly, ne pensait à rien. A peine s'il remarqua que Cambroche, resté seul près de lui, soudain n'était plus là.
Le Parisien, qui avait chargé, lame au fourreau, dirigeant Pistolet de sa main valide, tout à coup avait senti le cœur lui tourner. Il était par terre, au bas d'un talus, la cuisse brisée. Distinctement, n'ayant pas perdu connaissance, il vit des fantassins à vestes sombres, pantalons rentrés dans les bottes, accourir, baïonnette basse, et en même temps il s'aperçut que Pistolet était à sou
côté, tranquille, nez tendu, le flairant avec amitié, ses gros yeux étonnés sous la houppette. Cambroche lui dit:
— Sauve-toi, mon vieux.
Mais le cheval ne le quittait pas, lui léchait tendrement a main, l'air de dire :
— C'est une farce? Tu vas venir?
Les Silésiens leur tombaient dessus; l'un d'eux, à coups dans le ventre, larda Cambroche. Tordu, les yeux troubles, il eut le temps de voir Pistolet lever la croupe, se décharger d'une ruade, fuir. Les deux fers avaient défoncé la mâchoire du meurtrier, qui, sanglant, roulait. Et le Parisien, ricanant de plaisir, mourut.
M. Taillefer, à cent mètres de là, venait de bouler avec Biskra, le poitrail ouvert dun éclat d'obus. Il se dégageait, tout meurtri. Déjà Pirard, dessellant l'étalon gris, reportait le harnachement sur Méandre, dont VVahl, pied à terre, tenait la bride. Sidi-Brahim, délesté, en profita pour se secouer avec un brimbalement joyeux d'étriers. Méticuleusement, très vite quand même, Pirard bouclait les contre-sanglons. Et quand M. Taillefer, crachant la terre, se brossant de la main, fut debout, le Normand simplement lui dit, présentant Méandre :
— Voilà! mon lieutenant.
M. Taillefer vit par terre la selle de Pirard, tout le cher fourbi de l'ordonnance, qui tenait à ses petites affaires plus qu'à sa propre peau. Et saisissant l'étendue du dévouement, il ne dit que ce mot :
— Merci I
Mais à peine mettait-il le pied à l'étrier, que Méandre, frappé d'une balle aux ganaches, hochait la tête en aspergeant le sang, se cabrait, partait comme fou, avec un hennissement de douleur.
Les trois hommes se regardèrent. Pirard, consterné, voyant disparaître le cheval, le sauveur, et la selle n précieuse du lieutenant, laissa tomber ses bras, gémit:
— 11 n'y a pas de bon Dieu!
Mais Wahl, qui tenait toujours les rênes de Sidi*
Brahim. sans hésiter les rejeta sur l'encolure, et présentant son vieux compagnon, dit à son tour :
— Prenez, mon lieutenant
La vie de M. Taillefer valait plus que la sienne.
L'officier, d'un signe de tête ému — sa figure rougeaude devint écarlate — accepta le don. Il s'enleva, repartit vers ses hommes. Mais, tandis que Pirard, courbé sous son harnachement, dont il ne voulait pas se séparer, regrimpait en courant la pente, Wahl empoignait aux crins un cheval sans cavalier, et sautant en selle à la voltige, continuait la charge
Là-bas, sur le plateau, à peine le lieutenant de Pierres avait-il transmis au général de Galliffet le commandement de la division, le capitaine Faverot de Kerbrecht, aide de camp de Ducrot, apportait l'ordre de partir sans attendre. N'ayant pas d'officiers sous la main, Gallifi"et demandait à Ducrot un des siens, l'envoyait porter au colonel de Baulîremont l'ordre donné par le général.
Alors, presque en même temps que partaient les escadrons de tête du 4" chasseurs d'Afrique, Bauffremont, de la seconde ligne passait à la première, et devant les hussards, dans le fond du ravin de Fraîcheau, s'élançait. Au même moment, à la droite de la division, deux escadrons du 3* chasseurs d'Afrique, général de Galliffet en tête, se précipitaient. De toutes parts, rayant le plateau de leurs flots moutonnants, les charges volaient, dans une avalanche continue. On s'écrasait au but, on se reformait, on repartait. Les escadrons de queue fonçaient à leur tour : les deux escadrons du 4' chasseurs d'Afrique et le 6* chasseurs les derniers, à la voix du général de Salignac-Fénelon, dont les régiments allaient s'ébranler, sur la gauche de la division Margueritte. Une demi-heure, par toute la longueur du plateau, par les pentes de Floing, de Gazai, engouffrée sur les marches géantes, cascadant de gradins en gradins, se broyant aux carrières, la tempête roula ses rafales de chevaux.
Des tas blancs de bêtes mortes, des tas bleus de chasseurs jonchaient les champs, à travers la poussière opaque. Derrière la division Margueritte, quelques escadrons deSalignac-Fénelon et de Bonnemains étaient entrés dans la mêlée. L'élan avait beau se renouveler, renaître de lui-même. On sabrait, on dépassait bien les tirailleurs, aussitôt aplatis pour éviter le coup; ils se relevaient, fusillaient dans le dos ; on s'écoulait encore entre les compagnies de soutien, à peine entamées, qu'on voyait de loin se rassembler au roulement des tambours plats, au cri d'annonce : « Cavalerie I Cavalerie I » On n'arrivait pas à la haie noire, à la banquette infranchissable des régiments intacts.
Enfin, aux environs du Terme, les trompettes des ralliements sonnèrent.
De toute cette magnifique division, alignée tout à Iheure dans le fond du ravin, il ne restait qu'un amas de bêtes fourbues, d'hommes méconnaissables Au 1" chasseurs d'Afrique, le colonel Clicquot, onze officiers, deux cent soixante-dix-sept hommes manquaient; au 3% le lieutenant-colonel de Liniers, dix-neuf officiers, deux cent quarante-deux hommes; aux deux escadrons du 4% onze officiers et quatre-vingt-quinze hommes; au i" hussards, le lieutenant-colonel de Gantés, dix officiers et trois cent seize hommes; au 6* chasseurs, six officiers et cinquante-trois hommes, Bauffremont avait eu deux chevaux tués sous lui. Les deux tiers de la division avaient sombré.
Autour de Galliffet, impassible, échappé par miracle, élégant et superbe sur son alezan blanc d'écume, les cavaliers de toutes les paroisses se ralliaient. On voyait des débris mélangés d'escadrons, des tronçons de régiments reprendre forme. Quelques dolmans verts (le chasseurs parsemaient le bleu des hussards et des chasseurs d'Afrique. Des bandes de chevaux sans maîtres arrivaient à fond de train, venaient d'instinct 6e recoller au rang. Beaucoup ruisselaient d'une mousse rouge. Ducrot, qui, l'épée à la main, avait essayé pen-
dant ce temps d'enlever une brigade d'infanterie, renvoie à Galliffet le capitaine de Kerbrecht. Il faut charger encore.
Galliffet désigne le terrain devant lui : une pente à pic, et plus bas des carrières. Ducrot accourt, montre une coulée à droite, s'écrie :
— Encore un effort, mon cher général I Si tout est perdu, que ce soit pour l'honneur des armes I
Avec un entrain magnifique, une foi communicative, Galliffet répond :
— Tant que vous voudrez, mon général ! Tant qu'il en restera un 1
Avant la chevauchée suprême, les trompettes sonnent; M. de Maries, sain et sauf, est en tête d'un petit groupe. Gerboz est là. D'une voix enrouée, il soutïle; le refrain du régiment s'envole : < Paiera qui pourra I » On a paj^é.
Wahl est à côté de son ami Brunaud.
— Ous qu'est mon lièvre ? dit le hussard.
Et Wahl revoit la patrouille de Grand-Pré, Brunaud tirant de son bissac le t Prussieo » par les oreilles. La face grêle du hussard grimace, ce qui est sa façon de sourire. Tous deux s'embrassent du regard. Ils vont danser ensemble le dernier branle. Pirard est sombre. Il n'a pu retrouver M. Taillefer. Tout à coup, il pousse un sanglot :
— N. . . de D. . . I voilà Sidi-Brahim !
Le vieux cheval donné par Wahl au lieutenant revient les étriers vides, sur trois pattes. La vision du lieutenant gisant, mort bien sûr, atterre le Normand, que Robert console, à mots gentils.
On s'est élancé ; le dernier galop fouette la terre, une poussière l'enveloppe. Des chevaux sans cavaliers rejoignent encore, chargent à côté des autres. Près de Robert une béte qu'il connaît bien se range; ces gros yeux ronds, cette houppette... c'est Pistolet, — sans Cambroche I Pour la dernière fois, la tribu diminuée bat d'un même cœur; le galop ivre fonce toujours^ va s'effondrer au loin...
LES BRAVES GENfl 133
Quand Wahl sortit d'un évanouissement, il était couché dans un pli de terrain, près d'une source. Seule, la trompette de Gerboz sonnait, distante. Il se releva, vit son cheval tué. Titubant, il fît quelques pas et aperçut, pris sous son alezan, le capitaine qui râlait. Il se pencha sur lui: M. de Maries, les yeux clos, étouffait. Il dégraf? le col du dolman, ouvrit la cnemise; un scapulaire troué saignait sur la poitrine. Il se sentit impuissant, ne put que prendre les mains du blessé. A cette étreinte, le capitaine ouvrit les yeux, reconnut la barbe rousse de l'Alsacien, et, dans un long regard de souflrance et de fraternité, passa.
Wahl se releva, bouleversé comme un enfant. Un remous ramena des galops de chasseurs d'Afrique. Des fantassins casqués approchaient, (ierboz, la trompette aux lèvres, le frôla, dressé sur Mameluck. Hors d'haleine, la bouche en sang, il ne jetait plus que des abois de bête. Brusquement, ils s'éteignirent. Le trompette, la gorge traversée dune balle, se renversa, disparut, traîné dans un galop cahotant.
Wahl se retrouva seul, bien seul. Le général, M. de Maries, M. Taillefer, la tribu... Tout était fini I II n'y avait plus rien, rien que les fantassins casqués, dont il distinguait maintenant le pas mécanique, et derrière, une marée montante, un flot noir. Vers eux, Wahl, à pied, dun pas ferme, le sabre haut, la lueur du sacrifice au visage, se mit en marche, pour mourir.
A la pointe de la Marfée, sur î'éminence au sud de Frénois, en avant du groupe doré de son état-major et des princes, le roi Guillaume, sa lorgnette aux yeux, suivait comme au spectacle le déroulement sans fin des charges de la division Margueritte. De l'autre côté de la Meuse, sur les plateaux de Floing et de Gazai, il regardait se briser contre son infanterie ces vagues blanches : elles ne submergeraient pas les masses profondes, l'assaut victorieux. Et devant ce tourbillon dhomraes et de chevaux massacrés en vain, admirant malgré lui la grandeur de l'héroïque folie, il s'écria :
— Oh l les braves gens !
Du cercle des hauteurs fatales, la formidable artillerie des deux armées du Prince Royal et du Prince de Saxe tonnait toujours. Leur infanterie, couvrant les trois faces du plateau, rejetait devant elle comme un troupeau les restes de l'armée de Ghâlons. Au nord, ce qui subsistait de la division Liébert se retirait pas à pas. Dans le bois de la Garenne, une foule amoncelée, hagarde, tournoyait encore. Mais, des mamelons de Givonne, d'Illy et de Floing, descendaient les fantassins allemands, resserrant le filet. Une bousculade se ruait aux issues du bois, dernier refuge où de tous les coins de 1 horizon les obus s'abattaient. Une tourbe de sol' dats aux bras ballants, roulant les uns sur les autres, brisant les arbustes, renversant tout, allait et venait, comme des bardes traquées. Quelques-uns agitaient des mouchoirs blancs, dautres demandaient grâce, d'autres criaient : « Vive la Prusse 1 » Un plus grand nombre cachait et brisait avec lage ses armes. A la lisière cent fantassins regardaient les vaincus sortir, les parquaient. Une colonne de trois mille prisonniers était dirigée sur Givonne.
Cependant, de plus en plus dense, la déroute s'écoulait vers Sedan. C'était maintenant vers la petite ville, vers ses rues grouillantes, vers ses profonds fossés emplis de fuyards, que le bombardement se concentrait. Le jour déclinait, splendide, dans sa brume de fumée et de poussière Jamais plus beau soleil n'avait éclairé plus d'horreur. Vingt-trois mille hommes tués ou blessés. Allemands, Français, jonchaient les pentes
L£S RUAVES GENS 135
des hauteurs, l'étroit triangle du plateau rempli d'ambulances gémissantes, les villages, Bazeilles enflammes. Une dernière secousse précipita cette agonie.
L'Empereur, à la sous-préfecture, sentait croître sa fièvre. Les détonations ébranlant la vitre, la formidable rumeur, le térébraient d'un remords. Joueur résigné, il éprouvait dans son morne désespoir les affres d'une pitié tardive. Son cœur, tendre au fond, saignait de toute cette boucherie. Alors, à deux heures et demie, il avait fait hisser le drapeau blanc. Mais dans celte armée, où tant d'héroïsme effaçait tant de défaillances, pas un chef ne voulait se résigner encore. Sous les balles, sous les coups de sabre, et par ordre du général Faure, s'affaissait la loque honteuse. A ce moment, Ducrot, Douay, Lebrun, dont les corps d'armée avaient fondu, entraient dans la ville. Ducrot, à cette minute précise, apprenait seulement l'ordre suranné de Wimpffen à Douay, l'intention de percer sur Carignan! Il regarda autour de lui. Les rues, les places, les portes étaient encombrées de voitures, de chariots, de canons. Des bandes sans fusil accouraient, s'engouffraient dans les maisons et les églises. Des cavaliers ventre à terre, des caissons se taillaient au travers un sillon. On n'avait de voix que pour accuser et maudire. L'éternel ouragan de mitraille hachait cette cohue si tassée, hommes, chevaux, voitures, que tout mouvement était impossible.
Des pans de mur s'abattaient avec fracas. Les obus se croisaient dans l'air en feu, trouaient les toits. Le Dijonval brûlait. Sur les fortifications du vieux temps, les rares canons de siège, dominés de partout, s'étaient tus.
Tour à tour, les commandants de corps d'armée avaient été reçus par l'Empereur. Ducrot refusait de signer une demande d'armistice dictée par le souverain. On la portait au chef d état-major général, Faure refusait aussi. Douay, introduit, rendit compte; à ce moment, un officier entra et dit :
— Bazaine arrive!...
Bazaine I Tous, autour de Napoléon, eurent un sursaut ; et beaucoup de suspendre leur désir à ces illusions de mourant, t — L'ennemi ralentit son feu. Il y a là quelque chose d'insolite, » disait-on. — t C'est simplement qu'il se rapproche, » objecta Douay. Il partait s'assurer de l'inanité du mirage. Espoir trompeur, vers lequel Impératrice et ministres avaient égar^ l'armée, et dont le feu follet dansait au-dessus de la fosse
Enfin, Lebrun, prié par l'Empereur, dont l'angoisse devenait supplice, consentit à aller faire signer à Wimpffen la demande d'armistice. Suivi d'un sousofficier qui portait une serviette, attachée en hâte au bout d'une lance par des officiers de la maison militaire, il cherche, il rencontre près de Balan le général en chef. A la vue du fanion parlementaire, Wimpffen, 'lors de lui, s'écrie :
— Non I Non I Pas de capitulation I Qu'on fasse disparaître celai Je veux qu'on continue à se battre.
Il repousse la lettre de l'Empereur, la prend comme pour la déchirer, exaspéré court à Sedan chercher des hommes. Il faut percer sur Carignanf Et tandis que Lebrun ira racoler au vieux camp, lui-même, l'épée à la main, traverse les rues, pousse jusqu'à la place Turenne, ramasse qui veut suivre, criant à tue-tête : » En avant, mes amis I en avant, à la baïonnette I » A la porte de la ville, il retrouve Lebrun, et entourés des généraux Gresley, Abbatucci, ils se jettent vers Balan, entraînent une colonne de 2,000 soldats de toutes armes, quelques mobiles, des Sedanais. On pénètre dans le village, on refoule les Bavarois sur Bazeilles. « En avant I répète Wimpffen avecl'énergie du désespoir. En avant! » Mais sous un feu terrible, cette poignée de braves diminue, se rompt, s'éparpille. Elle avait parcouru trois ou quatre cents mètres.
— Je vois que nous ne sommes plus suivis, dit Wimpffen, et qu'il n'y a plus rien à faire. Je vais donner ma démission de général en chef
Tout vibrant du désastre que son aveugle courage n'avait su ni prévoir ni conjurer, il s'éloigna, laissant la direction de la petite retraite à Lebrun, qui rentrait le dernier.
Presque à la même heure, sur la route de Mézières un autre groupe essayait de se faire jour. C'était un escadron du 1" cuirassiers, auquel s'étaient joints deux officiers et quelques hommes du 3v En colonne par quatre, sous la conduite du commandant d'Alincourt, ils s'élançaient dans le faubourg de Cazal, se heurtaient à une barricade de voitures, tombaient sous des feux convergents. La moitié des officiers, les trois quarts des hommes étaient tués ou blessés, le reste prisonniers.
Derniers coups de boutoir, convulsions suprêmes de l'armée.
Elle se débattait, cohue énorme, sur les pentes de Pierremont, dans les fossés, devant les portes closes; elle s'écrasait dans Sedan. Le bombardement augmentait de violence. Des maisons flambaient, des obus faisaient leur trou, entraient comme des coins dans la foule. Au-dessus de la place et de la ville montait une rumeur sinistre, faite des cris des blessés, de jurons, de vociférations, de huées : toutes les voix de la douleur, de la rage et de l'épouvante.
Et dans les oreilles, dans l'âme du souverain ti'aî nant à travers le petit salon de la sous-préfecture son pas lourd, tout ce bruit entrait, se répercutait. Sa pauvre chair souffrante tressaillait à la vibration de ce grondement de reproche, de cet implacable glas.. Cinq heures I Lebrun ne revenait pas... Alors, courbant le dos, il s'assit à cette table où l'autre mois un de ses nombreux sous-préfets, tout l'être tourné vers les Tuileries lointaines, imposantes, inébranlables, griffonnait quelques paperasses officielles... Et ravagé, il signa, de la même plume, la lettre de reddition, dans l'espérance que l'offre de son épée adoucirait celui qu'il appelait Son Bon Frère. Le général Reille empor-
tait la lettre, et de nouveau le drapeau blanc était hissé, flottait sur la citadelle.
Six heures. Il faut maintenant trouver un général qui consente à mettre son nom au bas de l'acte. Wimpffen a donné sa démission, ne veut pas boire la lie du calice. On appelle Ducrot; au général en chef du matin, on propose l'illusoire commandement. Il s'insurge, ne signera pas; Douay, du reste, est plus ancien. Douay, mandé, est sur le point d'obéir, refuse enfin : c'est à Wimpffen de commander jusqu'au bout! Alors l'Empereur l'envoie chercher. Dans le salon plein de généraux, Wimpffen entre, gesticulant, les bras au ciel :
— Sire, si j'ai perdu la bataille, si j'ai été vaincu, c'est que mes ordres n'ont pas été exécutés. Vos généraux ont refusé de m'obéir.
D'un bond, Ducrot, assis dans un coin, fait face. Est-ce à lui qu'on fait allusion? Hélas I les ordres n'ont été que trop bien exécutés f
— Si nous avons subi un affreux désastre, plus affreux que tout ce qu'on a pu rêver, c'est à votre folle présomption que nous le devons I Seul, vous êtes responsable, car si vous n'aviez pas arrêté le mouvement de retraite en dépit de mes instances, nous serions maintenant en sûreté à Mézières, ou du moins hors des atteintes de l'ennemi t
Déconcerté, Wimpffen s'entête. Le sang afflue à sa lourde figure germanique, jusqu'au roux grisonnant des cheveux...
— Eh bien, puisque je suis incapable, raison de plus pour que je ne conserve pas le commandement I
— Vous l'avez revendiqué ce matin, quand vous pensiez qu'il y avait honneur et profit à l'exercer. Je ne vous l'ai pas contesté, alors qu'il était peut-être contestable. Mais à l'heure qu'il est, vous ne pouvez plus le refuser. Vous seul devez endosser la honte de la capitulation !
Sans souci du souverain, de l'étiquette impériale,
les yeux en feu, les joues tremblantes de colère, les traits encore empreints de la sueur poudreuse et de la fatigue du combat, les deux généraux, redressant leur haute taille, se provoquaient du regard, retenaient des paroles plus amères. Spectacle d'une ironie tragique, celui de ces braves se rejetant une telle défaite, s'arrachant l'un à l'autre une ombre de victoire, comme si — retraite difficile et partielle sur Mézières, sans doute après une bataille sanglante, ou percée sur Carignan, avec des troupes fourbues, dans la souricière des armées du Prince de Saxe, du Prince Royal à dos et de Frédéric-Charles devant — tout, d'avance, n'était pas irrémédiablement perdu I Grandeur dérisoire d'une semblable querelle, devant cet empereur prostré, à deux pas de la maison où le maréchal, qui avait amené l'armée là, se reposait, sur son heureuse blessure. Mais Napoléon, son entourage, s'entremettaient. Il fallait que WimpfTen allât négocier au quartier général allemand.
A travers les jardins de Pierremont, deux chasseurs d'Afrique dont les chevaux titubaient, dans la poussée des derniers combattants se repliant vers la ville, cheminaient silencieux. Ils étaient absorbés dans une sorte de cauchemar, les nerfs trépidants, ne sentant ni leur faim ni leur soif, rien qu'une immense fatigue désespérée, un anéantissement où ne survivait que la souffrance. C'étaient Pirard et Robert. Après la charge finale, ils s'étaient retrouvés.
Ils étaient maintenant toute la tribu. En voyant Robert prêt à défaillir, si enfant, si las, l'ordonnance, qui depuis la mort de M. Taillefer était comme un corps sans âme, s'était attaché au jeune homme. Besoin de servir et d'aimer. Le Normand, dont toute la vie n'était qu'application à une tâche minutieuse, soins jaloux, manies d'ordre, n'eût pu vivre seul. M. Taillefer, ses chevaux, son harnachement, ses effets, c'était tout pour lui ; il souffr&it d'un grand vide, était attiré rers
i40 LES BRAVES GENS
Robert, subissait l'ascendant d'une nature fine, aristocratique, le prestige du nom et de la richesse sur sa rudesse paysanne et matoise. Dans cet écroulement de tout, tous deux éprouvaient une pauvre joie à se serrer les coudes. Leur rapprochement, c'était un peu du lien militaire, le souvenir du peloton, de l'escadron, la solidarité du 4" chasseurs d'Afjique.
Us avaient croisé, ils suivaient un torrent d'hommes et de chevaux, où toute discipline avait disparu, des fantassins de cinquante régiments, des zouaves levant des casques à la pointe de leur baïonnette, des turcos pareils à des sauvages, dont le blanc des yeux et des dents luisait, des infirmiers aux civières sanglantes, des voitures vides ou couvertes de grappes d'hommes, des cavaliers démontés qui se dandinaient, des files d'artilleurs avec leurs canons dont beaucoup portaient, liés en travers, des officiers morts... Le soleil qui se couchait vers Donchery étalait sur les eaux de la Meuse, sur la nappe de l'inondation, un reflet rougeàtre. Le courant emportait des cadavres.
A mesure qu'ils approchaient de la ville, sous les derniers obus, Robert et Pirard entendirent la rumeur horrible qui montait de ces rues étroites, entre les maisons jaunes, de la foule amassée devant les portes, des fossés fourmillants. Dans une gloire d'or, les rayons de l'astre qui descendait enveloppaient de leur douceur chaude les remparts, les forts avancés^ la haute masse du château de Turenne, caressaient les vieilles pierres. Ces jouets vieillots, dont l'aimant tout le jour avait fasciné l'armée, étalaient dans le soir tombant leurs bastions inutiles, leur géométrie à 1/» Vauban Robert leva les yeux et vit le drapeau blanc...
Au premier étage de la sous-préfecture, dans une petite chambre non loin de celle de l'Empereur, le gênerai Margueritie était étendu, la figure tuméfiée, ressassant dans sa fièvre ses tristes pensées. D'abord on l'avait conduit à l'ambulance Dumontier, sur le plateau de l'Algérie, où l'on avait lavé la blessure avec
de l'eau fraîche, f^uis, ayant changé de cheval, au pas, tandis que ses officiers de service retournaient à leurs régiments, il s'acheminait vers Va ville, soutenu sousles bras, avec Henderson, Révérony et Wurtz. Une longue pause aux remparts^ où le portier-consigne ouvrait enfin. Pas de place à l'ambulance de la citadelle. Alors, ne sachant où aller, on avait passé devant la sous-préfecture, où, apercevant l'Empereur sur le perron, lo lieutenant Révérony lui avait dit :
— Sire, je viens vous demander l'hospitalité pour le général Margueritte, grièvement blessé.
— Vous faites bien, dit l'Empereur.
Il donnait l'ordre de préparer la chambre, envoyait ses médecins. On couchait le blessé, on nettoyait sa plaie ; malgré deux points de suture à la langue, faits par le docteur Legouest, le général ne pouvait parler, s'exprimait par signes ou en traçant des demandes au crayon, sur des bouts de papier. Inquiet du bruit de la bataille, du sort de sa division, il eût voulu savoir. La tristesse et l'incertitude augmentaient son mal. Comme le jour baissait, l'Empereur vint prendre de ses nouvelles. Il lui serra la main, lui dit qu'il était pemé de le voir ainsi, qu'il espérait que la guérison viendrait vite.
D'un geste prompt, d'un élan d'âme, Margueritte, avec son crayon, traça ces mots :
— Sire, moi ce n'est rien. Mais que va devenir l'armée ? que va devenir la France ?
Révérony tendit le papier. L'Empereur lut, et après un court silence, où tous retenaient leur souffle, il leva douloureusement les yeux au ciel, et, sans autre réponse, sortit.
Dans la chambre avoisinante, son pas lourd, de la porte à la fenêtre, reprenait son va-et-vient traînant. Il n'étouffait plus les plaintes que lui arrachait l'élancement de sa douleur physique. Il ployait les épaules, sous le faix de son Empire écroulé, de ses légions détruites. Ses pieds glissaient dans le sang répandu.
L'éblouissement des deux règnes, les victoires de l'Autre et les siennes, les splendeurs, les fêtes de la cour, tout était à fond degoufTre. La France, lui échappant, s'effondrait avec lui. Que deviendrait son fils ? Revenant comme un remords, de nouveau le bourrelait la vision de cette armée où tant de braves mouraient pour lui. Qu'allait décider Guillaume? Quel lendemain de misère attendait ces troupeaux humains?
Et dans le crépuscule du plus beau soir, sur la citadelle, le drapeau blanc comme un linceul flottait, salué sur tout le cercle des hauteurs fatales par les hourras des vainqueurs. Leurs musiques éclataient en fanfares aux quatre coins de l'horizon, et mêlant leurs voix émues. Prussiens, Bavarois et Saxons, au pied des palissades, chantaient des lieds, en contemplant la loque blanche vidée de sang et d'espérance, le dernier drapeau de TE npire.