BELFORT
A Monsieur Georges Paulin, juge de paix, à la Chapelle (Rhône).
Belfort, 19 septembre 1870 Cher Père,
Quel voyage! Quatorze heures dans de mauvais wagons, des arrêts à toute minute, une vraie cargaison de bétail. Partout l'agitation fébrile; des gares encombrées; tout le monde commande. Si tu savais comme les premiers jours ont passé vite f Un tourbillon. Pas une minute à moi; une vie si nouvelle, tant de figures auxquelles il faut se faire I
Le premier soir, en guise d'hôtel, une étable où, malgré la paille infecte, j'ai dormi à poings fermés. Nous y avons couché trois nuits; derniers venus des mobiles du Rhône, nous ne sommes pas les mieux servis. On nous équipe tant bien que mal. J'ai encore mon pantalon de chasse du camp de Sathonay; grâce à un ceinturon neuf garni de la giberne et du porte-baïonnette, ma vareuse brune prend un air guerrier. Ce qui me complète, c'est un beau képi noir à bande rouge, qui m'entre jusqu'aux oreilles. Et encore je n'ai pas à me plaindre I Mes deux voisins de litière, le grand Tarchenay et le petit Borne, ont, l'un une courte veste de lancier où il étouffe, l'autre un dolman de hussard où il flolte. Si vous les voyiez i...
Il arrive toujours des troupes. Le général Cambriels compte opérer du côté des Vosges. Quelle bousculade présente Belfort I II y a foule entre la gare et le Ghâte.nî A travers les faubourgs de France et de Montbéliard roule un flot ininterrompu de caissons, de chariots, parmi les uniformes disparates : francs-tireurs de toutes
les provenances, des Gascons, de-s Francs-Comtois, des Bretons avec leurs rubans et leurs gilets brodés; l'accent alsacien se mêle aux patois méridionaux; des cris, des rires, et sans cesse des sonneries de clairon, le pas cadencé des détachements en marche. Tous les cœurs sont à l'espérance, bien que la retraite précipitée du général Douay, au commencement de la guerre, ait jeté dans tout le llaut-Rhin une panique entretenue par les incursions des uhlans. Dieu merci ! Sedan peut se réparer encore : nous avons une grande armée à Metz, et qui sait si nous-mêmes, en coupant les communications de l'ennemi par une marche offensive en Allemagne...
En attendant, c'est un plaisir de se promener dans une forteresse comme celle-ci. Au-dessus de la ville ceinte de remparts et de fossés, le Château dresse sur un rocher à pic sa haute masse de bastions surmontée d'une caserne. Un camp retranché dominé par les forts escarpés de la Miotte et de la Justice complète la défense. On travaille activement aussi à terminer différents ouvrages.
Je vous écris devant une chope de bière blonde, au Tonneau d'Or; c'est le quartier général des camarades lyonnais. Nous allons camper après-demain près des Hautes-Perches, un mamelon situé à un kilomètre de la ville.
A-t-on des nouvelles de Georges? Pauvre frère! Heureusement que sa blessure est légère, mais la captivité va lui paraître dure. Adieu, cher père et toi, ma bonne maman, je vous aime et je vous embrasse de tout mon cœur
Votre Louis.
Du même au même.
Camp des Hautes-Percbea, 6 octobre 1870.
Cher Père,
Je t'écris devant ma tente, avec mon sac pour pupitre. Il fait un temps splendide, et qui console des
niiils où l'on commence à grelotter. Nous vivons comme des rentiers : une heure d'exercice le matin, deux heures l'après-midi; mon antique fliriLTOt a cédé la place à un beau snider tout neuf; le reste du temps on l)ricole, on surveille la soupe, le feu. Savez-vous que pour un étudiant en droit, je ne me tirepasmal des difTérenls métiers de terrassier, de raccommodeur d'habits, voire d'aide-cuisinier? Autour de nous, on creuse des tranchées, on sape, on pioche, on remblaie. Tout est à faire aux Perches.
Quelle belle vue on a d'ici I Hier, j'admirais le soleil se couchant derrière le Mont; en face de nous, le Château, avec son quadruple étage d'enceintes; au loin, sur la droite, les magnifiques pentes des Vosges, où les forêts de sapins faisaient tache sombre, dans la clarté du crépuscule ; derrière nous, tout un cercle de bois et de croupes encore vertes jusqu'à la hgne bleue des montagnes de Suisse. Comme on respire! quelle joie de se sentir vivre f
J'ai vu Mme Maurier. Notre cousine m'a parle' de toi, chère mère, avec bien de l'afTection. Toujours la même, ses boucles sous son bonnet à ruches, son air sévère qui cache tant de vraie bonté. Ses cheveux ont seulement blanchi, depuis la mort de son mari. Elle a été heureuse de me parler de ses fils, surtout d'Henri, qui sert dans une des batteries de la garde mobile, et que j'espère rencontrer bientôt. — t Surtout, m'a-t-elle recommandé, dites à votre maman que sa cousine tâchera de la remplacer un peu. »
Je n'avais pas trouvé le même jour M. Levert; il était dehors, pour un malade. Ces dames n'étaient pas rentrées non plus, il n'y avait à la maison que le vieux capitaine Montil, le père de Mme Levert. Je n'ai pas voulu le déranger. Très gentiment, le docteur est venu en personne me relancer le lendemain au camp. C'est par lui que j'ai appris la chute de Strasbourg. D'abord on ne voulait pas y croire.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que, de notre côté, les Prus-
siens ont poussé une pointe jusqu'à Altkirch. Ils battent la rive gauche du Rhin et réquisitionnent àprement. Les campagnes sont si terrorisées qu'à de petites patrouilles on livre par centaines les armes envoyées d'ici pour la résistance. Hier, retour de plusieurs charrettes chargées de fusils, trouvés sans doute compromettants par les braves municipalités...
On m'appelle : c'est le caporal, pour la corvée de paille. Au revoir en hâte; mille baisers.
Louis.
Du même au même.
Belfort, 18 octobre 1870.
Chers Parents,
J'ai reçu vos deux dernières lettres, ne vous inquiétez pas; me voici rentré dans la place et muni d'un excellent poste : je suis secrétaire du commandant major. La chose s'est faite par M. Levert, arai du commandant Joigny, à qui il m'a proposé. Je vais être initié à bien des choses qui échappent au soldat. Ainsi, moi qui n'avais pour horizon que l'armement des Hautes-Perches et le déboisement à l'entour, je me rends compte du vaste labeur qui se poursuit partout. On construit en hâte des fortifications à Bellevue, par où la ville serait facilement attaquée au sud-ouest, on achève le fort des Barres, on termine de grands retranchements dans les faubourgs, dont on a dû raser une partie. Tous ces travaux sont dirigés par le lieutenantcolonel du génie Denfert-Rochereau. Malheureusement on ne sait pas au juste qui commande ; il y a eu depuis deux mois le général deChargère, le général Gambriels, de nouveau Chargère, enfin le général Grouzat. H n'est plus question d'une marche offensive sur les communications de l'ennemi! L'armée des Vosges a été battue à la Bourgonce, près de Raon-l'Ktape. Il y a trois jours, les fuyards sont arrivés par petits groupes, beaucoup
sans armes, vêtements en loques... C'est triste à dire, au premier coup de canon les moblots ont lâché pied. Les troupes de la ligne, mal engage'es, ont été décimées. Une recrue du 85* m'a dit que, sur deux cent vingt hommes de sa compagnie, il en était resté quatrevingt-dix.
Ecrivez-moi désormais à la caserne de cavalerie, aux Ancôtivs. Je vous embrasse tendrement.
Votre LoDis.
Du même au même.
Belfort, 1" noTembre 1870.
Cher Père,
Le lieutenant-colonel Denfert a été nommé, le 19 octobre, colonel et commandant supérieur. Le général Carabriels a dû abandonner la défense des Vosges et se replier sur Besançon. La reddition de Schlestadt est certaine. Nous voilà loin de nos espérances I Mais Belfort saura se défendre, car, depuis que le colonel Denfert est grand chef, tout est modifié. On ne parle plus de s'enfermer derrière les forts et d'y attendre le bombardement. Le commandant Joigny m'a expliqué que le colonel avait une tactique dont il espérait beaucoup; cela révolutionne les idées de tous.
11 fait occuper, aussi loin que le permet la protection de l'artillerie, des positions avancées qu'on barricade et qu'on retranche. C'est ainsi que les villages de Pérouse, Danjoutin, Cravanche, le hameau de la Forge, les bois du Mont et de la Miotte sont devenus autant de points de combat, couverts par des grand'gardes. De là, on peut inquiéter l'ennemi, on le force à s'affaiblir en étendant sa ligne d'investissement ; il faudra enle ver chacun de ces postes de vive force, avant de songer au blocus véritable. Au lieu de la résistance passive en usage, nous inaugurons la défense active qui relève le moral et entretient l'espoir.
L'autre jour, comme j'allais porter des paperasses au Château, je me suis trouvé nez à nez avec Henri Maurier. Il me saute au cou. Avec sa fine moustache blonde et son air délicat, il n'a pas l'air plus soldat que moi; par exemple, quel enthousiasme! On fait des merveilles au Château. Gomme il n'y a pas encore de matériel dans les batteries mobiles, tous les canonniers sont employés à la citadelle : blindage des murs, des casemates, construction d'abris pour les pièces. Et flèche de tout bois I jusqu'aux rails du chemin de fer qu'on utilise en masse. Maurier m'a dit qu'on construisait des plates-formes spéciales pour obtenir des tirs à longue portée; on atteindrait jusqu'à 7,000 mètres. Et parlant du nouveau commandant supérieur : « Il est connu depuis longtemps dans la ville. Sévère, mais juste. Il sait ce qu'il veut. Voilà cinq ans qu'il réclamait la construction des forts des Hautes et des Basses- Perches, des Barres et de Bellevue I »
Maurier a raison. Ce matin, grande revue. Défilé devant le colonel : figure mâle, regard énergique. Nous avons un maître. Toute ma compagnie a quitté les Hautes-Perches pour rentrer à la caserne des Ancêtres. Les camarades sont ravis, le bivouac n'était plus tenable. Depuis quinze jours, pluie diluvienne et vents furieux; et sous la tente...
... Je reprends ma lettre, le cœur bien gros, l'âme bouleversée. Nous venons d'apprendre la capitulation de Metz et la trahison de Bazaine. Une armée pareille, 175,000 hommes, des généraux, des maréchaux, les aigles, les canons!... C'est monstrueux, c'est fou! Quel est le sort qui nous attend?
Je veux que cette lettre parte ce soir. Il est cinq heures, je vous vois tous deux dans le cabinet de travail, on vient d'apporter la lampe... Mon Dieu, comme cela est loin i Mille bons baisers.
Louis.
A Monsieur Louis Paulin-.
Aux mobiles du Rhône, 7* compagnie, 2* bataillon,
16' régiment.
Bel fort.
I,a Chapelle, 15 octobre 1870.
Mon cher Fils,
Nous sommes heureux de te savoir en bonne santé et faisant bien ton service. La présence des Levert et de Mme Maurier nous rassure aussi. Tu leur transmettras notre meilleur remerciement. Ta mère se joint à moi, cher enfant, pour te dire courage. L'épreuve que la France traverse doit hausser les caractères, et dans ce i^rand deuil, c'est une consolation pour nous de penser que tu comprends ton devoir.
Nous avons appris que Georges était à Mayence, il va mieux. Il est bien soigné, chez de braves gens qui acceptent cette guerre sans l'aimer.
Ici, mon bon Louis, nous ne vivons plus que dans l'attente des nouvelles. Écris-nous chaque fois que tu le pourras. Ta mère et moi, nous te serrons sur notre cœur.
Ton père qui t'aime,
G. rA,ULIN,
3 novembre au soir.
Je commence ce Journal pour les miiens, craignant que de'sormais mes lettres n'arrivent plus.
L'ennemi se rapproche par les routes de Mulhouse et de Stiasbourg. Le capitaine Thiers, détache' à Dannemarie, s'est replié après avoir fait sauter le viaduc. Nos avant-gardes sont attaquées de toutes parts. Une dépêche de M. Keller, le député du Haut-Rhin, dont les francs-tireurs, débordés par le nombre, ont été obligés de se jeter dans les Vosges, estime l'armée allemande à plus de vingt mille hommes.
Hier, à Roppe et à Gros-Magny, a eu lieu le premier contact. Les camarades du Rhône ont reçu bravement le baptême du feu. Ces engagements ont retardé la marche des Prussiens au nord, et comme nous occupons le hameau de la Forge et le Mont, nous voilà bien tranquilles de ce côté. Car, avec le fort de la Miotte, les pentes escarpées au-dessus de l'étang de la Forge et l'obstacle naturel de la Savoureuse, qui est très grosse, la ville, par là, est imprenable. C'est au sud qu'on s'attend au principal effort, Bellevue et les deux Perches n'offrant que des défenses improvisées. Quoi qu'il en soit, le cercle se resserre; aujourd'hui, le dernier train pour Besançon n'a pu partir.
4 novembre.
Nous voilà bloqués. Quand recevrai-je des nouvelles de la Chapelle? C'est une singulière impression : il semble qu'on soit séparé de sa vie passée par quelque chose d'indéfinissable; on respire moins.
Dans tous ces charmants petits villages où je me suis
promené en arrivant, — il y avait de bon vin frais versë par une jolie fille à Danjoutin, — on n'entend plus que le son du clairon et le bruit de la pioche au fond des tranchées. Un réseau de grand'gardes occupe les bois. Chaque troupe a été conduite à son emplacement de combat, le personnel de la gare armé pour la défense, enfin les heures d'ouverture et de fermeture des portes et des barrières réglées de façon à interdire l'accès, la nuit tombée. Il ne faut plus compter que sur nous-mêmes. Nous sommes environ seize mille, dont les deux tiers savent à peine manier un fusil, et nous disposons de trois cents bouches à feu, dont la bonne moitié n'est que vieux canons lisses et mortiers.
8 novembre.
Les batteries du Château ont ouvert le feu. Le canon tonne pour la première fois. 11 n'y a pas à dire, pour nous qui n'avons entendu que la fusillade des tirs à la cible, c'est un saisissement brusque et plutôt désagréable. Les maisons de la ville en ont tremblé. L'air déchiré frémit jusqu'à l'horizon. Toutes sortes d'échos répondent à cette voix inaccoutumée : on songe au passé plein de cruels désastres, au présent, à l'avenir...
Avant le dîner, je suis allé voir les Levert. Ce sont ces dames qui m'ont reçu; cela m'a semblé drôle de me retrouver dans un salon, moi qui depuis deux mois ne connais que les élégances de la chambrée et du bivouac. Avec mes souliers boueux et mon pantalon sale, je me sentais mal à Taise sur ma belle chaise de damas rouge. Mme Levert, qui visiblement tient à ses meubles, était inquiète. EUem'a semblé plus jaune, plus sèche encore qu'autrefois; sans doute l'anxiété des jours qu'on traverse. Heureusement, ses deux filles m'ont accaparé jusqu'à l'arrivée du docteur, me faisant raconter mon odyssée Elles ont embelli, Marthe brune et grande, Jeanne plus mignonne, avec son teint rose et ses cheveux châtains. Au dîner, — car le docteur
m'a retenu de force, — on a parle de la belle proclamation du commandant supérieur, faisant, au nom de la République et des malheurs de la patrie, appel au dévouement et au concours de tous. Le vieux M. Montil était là, étonnamment vert avec ses soixante-quinze ans, son visage glabre, ses petits yeux vifs sous les tempes ridées, le cou serré dans une cravate noire. Dire qu'à vingt ans il a servi sous Lecourbe, en 4815, et voit Belfort assiégé pour la seconde fois! 11 était tout indigné, avec son patriotisme d'ancien, de la sommation apportée hier par un parlementaire au colonel Denfert. Et de fait, M. de Treskow ne manque pas d'une certaine audace I Je note la phrase qui en vaut la peine :
« Je n'ai pas l'intention de vous prier de me rendre la place de Belfort; mais je vous laisse le soin de juger s'il ne conviendrait pas d'éviter à la ville toutes les horreurs d'un siège, et si votre conscience, votre devoir ne vous permettraient pas de me livrer la forteresse dont vous avez le commandement! »
La belle réponse du colonel nous a tous mis en joie , la voici dans sa haute ironie :
t Général,
« En pesant dans ma conscience les raisons que vous me développez, je ne puis m'empêcher de trouver que la retraite de l'armée prussienne est le seul moye» que conseillent à la fois l'honneur et l'humanité pour éviter à la population de Belfort les horreurs d'un siège.
t Nous savons tous quelle sanction vous donnerez à vos menaces^ etnous nous attendons. Général, à toutes les violences que vous jugerez nécessaires pour arriver à votre but. Mais nous connaissons aussi l'étendue de nos devoirs envers la France et envers la République, et nous sommes décidés à les remplir. •
— > Voilà qui est parlé! s'est écrié M. Hontil. £t puis,
j'aime cette façon militaire de ne rien cacher à la garnison et aux habitants. Si, à Metz, cette règle avait été observée, un maréchal de France n'aurait pu rendre honteusement la première armée du pays avec la première place forte de la Lorraine! Denfert-Rochereau a de la franchise et de la décision. Qu'il soit tenace, et tout ira bien.
M. Levert a hoché la tète :
— Pourvu que les épidémies ne s'en mêlent pas I 11 y a beaucoup de petite vérole.
D'autre part, nous sommes largement approvisionnés. La farine abonde à tel point qu'au Château on blinde avec des piles de sacs la façade de la caserne. On ne mourra pas de faim !
10 DOYcmbre.
Henri Maurier, que j'ai vu chez sa mère, m'a appris que le nombre des projectiles pour les pièces rayées est assez restreint; un ingénieur de leurs amis, M. Bornèque, a été chargé de créer une fonderie. Les magasins sont pleins d'un nombre incroyable de boulets et même de bombes du temps de Vauban : le moindre obus ferait mieux notre affaire. Comme il n'y a pas une seule batterie de campagne, le général Cambriels ayant emmené la dernière, Denfert-Rochereau vient d'en organiser une de quatre pièces. Les chevaux ont été achetés, les harnachements fabriqués en ville. Les petits combats continuent. Dix compagnies de nos deux régiments du Rhône ont été portées en soutien derrière la redoute de Bellevue, dont l'armement est en retard, et qui est le point faible.
Le pire, c'est l'hiver qui commence et qui s'annonce très rigoureux. Il neige, et, quand il ne neige pas, il pleut. Je viens de macheter un épais tricot de laine. Ceux qui sont vraiment à plaindre, par ce temps affreux, ce sont les malheureux qui campent au Mont; les chemins sont des ornières d'une boue gluante et si profonde qu'on a toutes les peines à circuler; les sou-
liers y restent. Notre fourrier, qui a vu à l'hôpital le fils du quincaillier de Vaise, le gros Chaumette, e'vacué la semaine dernière, m'a dit qu'on couche dans l'eau ; la paille, qu'on ne peut plus renouveler, tourne en fumier.
19 novembre.
Même temps; ce qui n'a pas empêche les camarades du 65« (Rhône) d'aller tâter l'ennemi à Chalonvillars. Cinq jours après, nouvelle sortie, meurtrière, cette fois, sur Bessoncourt. Le bataillon du 84* de ligne, sous les ordres du commandant Chapelot, et neuf compagnies de mon régiment ont donné; le 2' bataillon de la Haute- Saône a perdu son chef, le commandant Lanoir, frappé d'une balle au front comme il s'efforçait d'entraîner ses hommes. Malgré la petite vérole, qui cause de grands ravages, on ne pense qu'à se battre. L'ennemi, qui tous les deux jours nous harcelait de parlementaires, — des curieux se présentant alternativement à chaque porte, — a été prié de nous faire ses communications par la seule entrée du Vallon, sous peine de voir mitrailler son drapeau blanc. Enfin, après les succès obtenus à Essert par un parti d'échdreurs volontaires sous les ordres du baron de Prinsac, fourrier de mobiles promu sous-lieutenant, tant sa tentative parut bonne, Denfert- Rochereau vient de mettre sur pied huit compagnies analogues. A toute heure du jour et de la nuit, ces hardis lurons seront dehors, tenant la campagne sur les points les plus opposés. Fusillade continuelle qui, harcelant l'ennemi, sera comme une sortie permanente et insaisissable.
Bien que l'investissement soit absolument complet, les lignes ne sont pas infranchissables pour des courriers isolés, résolus, et connaissant le pays. C'est ainsi que la nouvelle de la victoire de Coulmiers nous est parvenue le 13 : Orléans repris, nos jeunes troupes débutant par un triomphe, ces événements heureux raniment l'espoir dans tous les cœurs. L'armée de la
Loire va donner la main à celle de Paris; c'est le commencement de la revanche.
Et, pendant ce temps, il pleut toujours; le Mont n'est plus qu'un cloaque. Dix Lyonnais que je connais sont venus retrouver Chaumette à Ihôpital. Pour tout dédommagement, on a distribué à chacun, quoi? Une veste d'infanterie. Des parapluies vaudraient mieuxl...
25 novembre.
Hier et avant-hier, les Allemands, ayant sans doute pitié des pauvres mobiles, se sont chargés de faire lever le cantonnement du Mont. On se fusillait à bout portant. Les Prussiens ont eu toutes les ruses : leurs clairons nous ont sonné la retraite; ou bien, profitant de l'ombre, dans les taillis, des voix criaient: « Mobiles! ne tirez pas I > Puis, l'effet produit, ils fonçaient à la baïonnette.
En ville, l'alerte a été rude. 'On s'en est remis ce matin, en allant à notre tour les canarder du côté de Sévenans.
87 novembre.
La prise du Mont et des villages avoisinants, Essert et Cravanche, a diminué encore notre sphère d'action. Nous soiumes complètement boucle's, cette fois, au nord-ouest. A l'est et au sud, par bonheur, nous avons encore les coudées franches, avec les postes avancés de Pérouse et de Danjoutin, qui viennent d'être renforcés par les troupes revenues du Mont. On a établi des lignes de fils télégraphiques pour relier ces villages ainsi que le hameau de la Forge, notre rempart du nord, aux forts et à la ville. Tout le bétail, le foin, la paille, que nous possédions sur la rive droite de la Savoureuse viennent d'être ramenés en arrière ; pendant longtemps, nous aurons de la viande fraîche, et les malades du lait.
Visite aujourd'hui, après mon travail, à la maison Levert Remarqué les rues pleines d'habitants, de pompiers, de soldats. Aux portes basses des caves, dans les escaliers entrevus au passage, partout un remue-ménage, des charrois de meubles : les gens prudents descendent d'un étage, on met au sous-sol les plus beaux meubles. Il faut voir les airs navrés des propriétaires. J'ai trouvé le docteur devant sa porte, achevant une conversation avec un monsieur qui lui a serré la main en le quittant. M. Levert m'a dit :
— Vous voyez cet homme-là, Paulin? Retenez son nom, c'est celui d'un grand patriote : M. Mény, notre maire. Vous n'imaginez pas le mal qu'il se donne. Ce qu'il y a de plus redoutable dans le bombardement, c'est Tmcendie. Mény prend les plus petites mesures, il veille à tout.
Nous entrions dans le vestibule :
— Regardez, fit-il, en me montrant les deux serrantes qui portaient des baquets. On en met à chaque étage.
Mme Levert, qui, la jupe relevée par des épingles, présidait, s'écria :
— Une jolie invention, cette eau dans toute la maison I — Bonjour, monsieur Paulin. — Comment tenir les escaliers propres? Et vous n'avez pas idée, il faudra encore, si les baquets gèlent, les dégourdir avec de l'eau chaude ! 11 faut avoir des linges mouillés, il faut entretenir des veilleuses pendant la nuit. Et je dois encore, sous, prétexte que nous avons un grenier très élevé, loger un guetteur chargé de signaler les maisons frappées d'obus. Comme si les Prussiens auraient attendu trente jours p(Hir nous tirer dessus! Je n'y crois plus, moi, au bombardement
M. Levert sourit avec calme :
— Si nous allions au salon ?
— Mais tu n'y songes pas, mon ami, a-t-elle protesté, il y a des housses partout, les tapis sont roulés, les fauteuils en tas.
Je ne pus retenir nne malice :
— Vous ne les descendez donc pas h la cave ? Elle eut une exclamation indignée :
— Mon meuble de damas rouge I Vous voulez que je mette à la cave des soies à vingt-cinq francs le mètre? Dites-moi donc tout de suite d'y descendre mon Ut!
— Eh! eh! dit M. Levert, cela viendra peut-être plus tôt que tu ne penses
Puis, se tournant vers moi :
— Elle ne veut pas que ses meubles moisissent, elle préfère qu'ils brûlent
Un double éclat de rire : c'étaient Marthe et Jeanne qui sortaient comme deux folles de la salle à manger, très gentilles avec leurs tabliers à bavette. Elles tenaient de la toile à charpie et des bandes. Mme Levert soupira, dédaigneuse :
— Ah ! oui , VOUS ferez de belles infirmières f
Je sentis que j'étais de trop, je battis en retraite, non sans avoir demandé des nouvelles de M. Montil.
— Il est au café, reprit M. Levert de sa bonne voix, il ne quitte plus le clui) des anciens militaires.
30 novembre.
Vive alerte avant-hier, à dix heures du soir. Nous sommes réveillés par une fusillade; on court aux armes. Ça m'a fait plaisir de me joindre aux camarades ; voilà longtemps que je ne m'étais trouvé à ma place, dans le rang. Il n'y a de changé à l'escouade que le caporal; le précédent est à l'hôpital, avec une balle dans la cuisse, un cadeau de ce maladroit de Dufour qui il y a un mois ne savait pas manier son fusil. Cet excellent tireur était sorti de prison la veille et m'emboîtait justement le pas, je n'étais pas rassuré du tout; Tarchenay et Borne, qui m'encadraient, ne cessaient de me plaisanter. Arrivés au fort des Barres, nous avons posé une heure en soufflant dans nos doigts; le froid pinçait. La fusillade s'est peu à peu ralentie; seuls les forts, pendant que nous regagnions nos gîtes, ont continué de tonner. Le commandant Joigny m'a dit hier que les Prussiens avaient enlevé le village de Bavilliers, au-dessous de Bellevue, et ouvert la première parallèle. S'ils connaissent si bien le point faible, c'est que, paraît-il, ils ont trouvé à Strasbourg les plans directeurs de la place; ils marchent à coup sûr. De Bavilliers part un ravin, grâce auquel on peut arriver jusqu'au pied de la redoute sans être vu.
Hier et ce matin, la fusillade a repris, toujours soutenue par le canon des forts. Le commandant Joigny a été averti dans la journée que nous venions de perdre la Tuilerie, un groupe de maisons situé à 500 mètres à peine de Bellevue, sur le plateau. La nouvelle a de l'importance, puisque le commandant s'est mis à marcher avec agitation à tiavers le buieau : — il faut dire
que le père Joigny, gros et chauve, est de nûture pacifique. 11 grommelait : — « La danse va commencer! Les mâtins vont pouvoir nous canonner à l'aise. »
Ce soir, en rentrant, j'ai vu affichée une courageuse protestation contre un article du Journal hebdomadaire ne parlant rien moins que de capituler j)0ur éviter le bombardement. Parmi les signataires, au milieu d'une foule d'autips noms, ceux du capitaine Montil, du docteur Levert et de Mme Maurier.
Nui» du 3 au 4 décpmbre.
(CMerne des Ancêtres.)
Cette fois, Mme Levert doit être fixée! Le bombardement ! Dès huit heures du matin, une volée de fer s'est abattue sur la ville, les faubourgs, les forts. 11 fallait entendre cette musique ! De longs oiseaux noirs qui filaient en sifiiant, le fracas des maisons atteintes, les éclats de toutes parts; le feu ne se ralentit que pour reprendre aussitôt, on n'est pas une minute tranquille; les nerfs tendus sont dans une surexcitation sans pareille. Je suis sûr qu'à cette heure Belfort a reçu quatre à cinq mille projectiles Nous répondons par un tir moins nourri, mais soutenu.
Je ne sais comment les camarades, au Château, dans les casernes, dans les forts supportent cela; pour moi qui n'ai vu dans l'après-midi que l'ouragan furieux déchaîné sur la ville, je songe tristement. Je ne crois pas être plus poltron que le voisin ; mais ce sentiment de la mort qui peut vous frapper à chaque seconde, de cette menace qui vous guette de tous les coins de l'horizon, me serre étrangement le cœur. Et pourtant je n'ai personne ici qui me soit particulièrement cher; peut-être est-ce cet isolement qui m'étreint, qui m'accable. Comment ne pas penser à ceux que j'aime? Que font-ils à cette heure? S'ils dorment, imaginent-ils en rêve l'atmosphère tragique dans laquelle nous voilà. M'en tirerai-je comme Geurges, avec une blessure lé-
gère? Si l'on pouvait savoir le sort qui vous est réservé 1 Moi encore, dans cette tourmente, je vais, je viens, mon service m'occupe, le temps passe. Mais eux, là-bas, mon père, ma mère, comment remplissentils leur journée? Je me les figure d'ici, guettant le facteur, dévorant les journaux; quelles inquiétudes, quelle anxiété I
Brrl Bim!... Elle n'a pas éclaté loin, celle-là! Je reviens de la fenêtre, les vitres sont glacées, il fait un froid de loup, tout est blanc de neige; il y a comme des grandes fleurs de feu dans l'air noir; le ciel est rouge du côté de Bellevue.
5 décembre.
Le bombardement continue ; cette nuit, il a fait rage. Borne me raconte ceci : aux Barres, les canonniers ont été si surpris par les premières bombes que beaucoup, d'instinct, s'aplatissaient, cherchant les abris, saluant à qui mieux mieux. Sibien que leur capitaine, M. Defl"ayet, jugea nécessaire une leçon : après déjeuner, il est allé se camper sur le cavaher du fort, d'où l'on domine l'horizon. Sa silhouette corpulente se détachait nettement. Une heure d'horloge, debout, face aux batteries d'Essert, il s'est offert en point de mire, et, selon que les obus le manquaient, passant à droite ou à gauche, il agitait son mouchoir en guise de signal. Puis, redescendant, il rassembla ses hommes et leur dit : « Canonniers, ce que je viens de faire peut être taxé de folie. Mais je l'ai fait à dessein, pour vous prouver que l'ennemi, avec cent canons, se trouve dans l'impossibilité de viser un homme isolé ! Si l'un de vous doit être frappé d'un obus, il ne le sera que par l'effet du hasard. Vive hi France ! t Et depuis ce moment, ajoute Borne, personne n'a plus salué.
Nous avons descendu notre paille à l'écurie, les matelas ne sont pas longs à retourner. Seulement, avec cette maudite neige qui emplit la cour et passe à travers les portes, on gèle. Aussi nous voisinons avec les
LKS BRAVFS GEN«Î 4 15
vaches. La douce tiédeur d'étable I Ces bonnes bêtes nous réchauffent, avant que nous ne les mangions. Paisibles parmi ce vacarme, quel songe confus poursuivent leurs yeux étonnés?
Trouvé une minute, ma besogne faite, pour passer chez Mme Maurier. Le spectacle de la ville est navrant : il y a beaucoup de maisons défoncées, on voit des étages à grand jour, peintures de pièces diverses, papiers qui pendent; d'autres démeublées, fenêtres vides, carreaux cassés; on marche sur des verres et des gravats. Des pare-éclats protègent les portes. On entrevoH des soupiraux la vie obscure des habitants réfugiés dans les caves; tout d'un coup on entend des voix assourdies, on est étonné d'entendre parler sous ses pieds. Mme Maurier n'a pas encore voulu quitter son rez-de-chaussée, elle a chez elle un petit hôpital, avec des lits et un service organisé. L'excellente femme m'a raconté les aventures d'Henri, au Château, dans le premier désarroi. Les canonniers étaient au fascinage. Pas de servants. Henri, souffrant d'une entorse, était resté par hasard; malgré la panique, il réussit à grouper quelques mobiles autour d'un canon de 42. Mais, au premier coup, les vitres de la caserne se brisent avec fracas; nouvelle débandade dont, la cause découverte, on a bien ri, en revenant aux pièces.
Je partais, réconforté d'un verre de bordeaux, quand Mme Maurier m'a fait lire une proclamation du préfet du Haut-Rhin, M. Grosjean, venu s'enfermer avec nous dans Belfort. Elle est si belle que j'en ai retenu les dernières lignes : « ...L'histoire dira que tous, sans hésitation ni défaillance, nous avons serré les rangs au pied de votre Chûteau : Belfort est pour nous aujourd'Jiui plus qu'une forteresse, c'est la France et l'Alsace, c'est deux fois la patrie! t
6 décembre
Sur le pont de la Savoureuse, que nous n'avons pas mis longtemps à traverser, car il est mi li aillé plus que de rigueur, j'ai rencontré Duflos, un de nos fourriers, le fils de M. Duflos, le conseiller de la préfecture de Lyon. Moi qui le trouvais dans le temps si poseur I .l'ai été tout étonné de le trouver cette fois simple et gentil: la guerre remet les caractères en place.
— Qu'est-ce qu^ vous faites là? lui ai-je dit.
— Je vais au rapport. Et vous?
— A mon bureau. Mais je vous croyais au Château?
— Ah bien, oui I vous ne savez donc pas que nous avons remplacé à Bellevue le bataillon de la Haute- Saône qu'on vient de dissoudre?
— J'ai vu ça à l'ordre. Eh bien?
— Vous vous rappelez la première nuit du bombardement? A Bellevue, c'était terrible. Les maisons dans l'ouvrage flambaient.
— C'est donc cela, fis-je, que le ciel était si rouge !
— Or, on utilise, faute d'abris, les sous-sols de ces maisons. Le feu a pris aux planchers, puis aux étançons qui les soutiennent et qui ont coûté tant de travail. Impossible de s'en procurer d'autres ; sans eux, plus d'abris. Il fallait les sauver atout prix. Mais pas d'eau; les bombes pleuvaient toujours. D'où terreur des moblots, qu'ordres, supplications, menaces ne touchaient pas plus que des pierres. Ils fuyaient de tous les côtés. Ceux que par violence on ramenait fondaient surplace. Et pendant ce temps, furieux, désespérés, le capitaine Thiers, deux officiers et un sergent, travaillant comme des manœuvres, piétinaient la flamme, traînaient le?
poutres, qu'ils essayaient d'éteindre en apportant de la neige dans des pelles, dans leurs mains. On réclame par télégraphe une i)ompe pleine d'eau chaude ; elle arrive gelée. Vite, des brandons I Elle va fonctionner, un obus la brise. Enfin, à l'aube, exténués, grelottant de fièvre, Thiers et le lieutenant Journet ont al>andonné la partie, laissant derrière eux le bataillon couché dans la neige, aux endi'oits les moins exposés. Les planchers étaient calcinés, les sous-sols à demi comblés, les élançons étaient saufs!... C'est un type, allez ! que le capitaine Thiers, avec sa barbe longue et ses cheveux qu'il a juré de ne couper que le siège achevé !... Ah! nous ne chômons pas à Bellevue. Nuit et jour sous le feu. Jamais de soupe, on mange debout, et du pain comme de la pierre. Mais je crois qu'on est content de nous ; ça fait plaisir.
7 décembre.
Fait route encore avec Duflos. Décidément il me plaît beaucoup, il a le regard franc, une bonne humeur communicative. Il m'a dit :
— Nous parlions de Thiers. Mon ancien chef ne lui cède en rien...
Et me montrant dans le ciel gris la puissante masse de la citadelle, Duflos ajoute :
— La Laurencie est l'âme du Château. C'est lui qui a inventé le système de blindage des plates-formes, lui qui a mis en œuvre le tir indirect. Grâce à des rails, lei> pièces tirent même sans voir le but, à gauche, à droite, en arrière. Les projectiles passent par-dessus constructions et remblais et vont, au moyen de hausses nouvelles, frapper l'ennemi qui ne sait où répondre. Des observateurs aident au repérage. Quelle besogne depuis deux mois. Construire^ réparer! A chaque minute, c'était un blindage par terre, une pièce démontée. Sans les veilleurs qui annoncent à son de trompe l'arrivée des hirondelles, nous y serions tous restés. Il y a surtout, à la droite du cavalier, un canon étonnant. C'est
une belle pièce rayée de 24, Catherine. Elle était devenue notre amie. Pas une pour atteindre aussi juste les batteries prussiennes à demi enterrées, presque invisibles. Ce qu'ils ont usé de boulets sur elle!
Comme nous regardions le Château, d'où partaient des détonations puissantes au milieu de bouffées blanches, un obus, que nous avions entendu venir, a éclaté à trente mètres en avant. Un pan de mur s'est abattu, un homme qui rentrait chez lui a été écrasé. Nous nous étions collés contre une maison, un peu pâles. Notre conversation en est restée là.
Pourtant nous devrions y être habitués. Je ne fais presque plus attention au vol meurtrier qui s'entrecroise au-dessus de nos têtes. Et quant au bruit continu qui nous enveloppe, si irritant au début, je finis par ne plus l'entendre. Mais cet obus-là était vraiment tombé un peu près.
9 décembre.
Hier et aujourd'hui, brouillard épais. Les Prussiens attaquent vainement Andelnans et Froideval, où nous avons des grand'gardes, en avant de Danjoutin. On ne voit pas à vingt pas. Aussi, ne pouvant juger de l'effet de son artillerie sur les forts, l'ennemi tire double sur la ville. Les maisons, qui presque toutes ont leur toit enlevé, présentaient dans le brouillard un aspect fantastique.
L'habitation des Levert est sur mon passage, j'y suis entré; l'escalier n'existe plus. Morne, cette impression de ruche déserte, de murs éraflés d'où sortent des marches; la rampe descellée, tordue, pend comme un peigne; pour aller au fameux salon, il faudrait une échelle.
Au fait, je n'ai pas à monter, mais à descendre; le salon, c'est maintenant la cave. Un colimaçon raide et obscur, une odeur d'humidité rance : toutes ces vies renfermées dans trois caveaux de terre battue, à voûtes basses, qui en même temps que de salon servent de
salle à manger, de chambre à coucher et de cuisine. Le cercle de lumière familier d'une lampe éclairai* une table où tricotaient Marthe et Jeanne. Près d'elles, sur le buffet, trois perruches vertes, en cage, dormaient, le bec sous l'aile. On distinguait confusément des amas de meubles empaquetés (sans doute les précieux fauteuils de damas rouge), un capharnaùm de paniers et de caisses.
— C'est vous, monsieur Paulin, s'écria Jeanne qui me reconnut la première. Et le joli sourire de son visage rose un peu pâli, la grâce de ses bandeaux châtains me parurent doux comme le parfum d'une fleur qu'on n'aurait pas respiré depuis longtemps.
Mais déjà Marthe se levait en riant, et, me débarrassant de mon képi, elle me fit asseoir avec une cérémonie plaisante.
— Madame votre mère n'est pas là ?
Les rires repartirent de plus belle: d'un coin sombre une voix gémissante s'éleva :
— Je suis là, je suis là.
Et Mme Levert, tandis que Marthe, déplaçant le capuchon de la lampe, mettait dans la clarté son visage jaune et défait, entama une litanie désolée sur cette affreuse existence souterraine, ses incommodités, ses privations, sur les rhumatismes qu'elle avait attrapés, sur le danger permanent...
— Quelles nouvelles nous apportez-vous ? soupirat-elle, comme si la fin du monde était proche. Nous somnxes retranchés des vivants.
— Parle nour toi, maman, fit Jeanne. Nous autres, nous prenons l'air.
Mme Levert sembla puiser des forces dans l'indignation :
— Je vous prends à témoin, monsieur Paulin f Quel bon sens d'aller s'exposer aux obus et aux balles quand rien ne vous force à mettre le nez dehors ?
— Et nos blessés, maman I a protesté Marthe Qu'estce qu'on dirait à 1 ambulance?
— C'est ce qui me révolte, reprit Mme Levert, un jour on vous ramènera blessées vous-m(^mes, la belle avance I
— Eh bien I dit Jeanne, et papa, il va bien soigner les malades?...
Mme Levert hocha la tôte :
— C'est son métier. Un dur métier, en ce moment, avec cette épidémie de petite vérole et de fièvre typhoïde I Et, par-dessus le marché, il faut faire encore le chirurgien. Ces opérations sont épouvantables.
Jeanne a deviné que je pouvais être choqué à la pensée de tant de malheureux, des camarades souffrant pour la défense de la ville.
— Crois-tu, a-t-elle demandé alors délicatement, que ces opérations-là ne soient pas aussi cruelles à supporter?
Je l'ai remerciée d'un regard, tandis que Marthe, pour faire diversion, proposait :
— Attendez, je vais vous faire les honneurs de l'appartement I
Avec entrain, elles vantaient l'admirable parti qu'elles avaient tiré de ce premier caveau où l'on vivait, où l'on mangeait et qui, servant de remise au meuble rouge — (qu'est-ce que je disais?) — contenait aussi, derrière deux paravents, le lit du docteur et celui de M. Montil. Le capitaine ne rentrait que pour coucher, décampait à l'aube; cette vie de troglodytes lui faisait horreur, le club était son quartier général. Il se prétendait rajeuni depuis que, sous le feu, il s'en allait en cambrant le buste, canne sous le bras et tête haute. Elle écarta un rideau rouge :
— Ici notre dortoir.
Puis, poussant une claire-voie :
— La cuisine.
Des tonneaux de provisions mêlaient la senteur du lard salé à celle des barriques. La cuisinière, la bonne et le chien étaient entassés dans ce petit carré. Tout d'un coup, derrière une porte pleine qui devait communiquer à d'autres caves, nous entendîmes une
plainte d'enfant, une plainte régulière et lasse qui, dans ces demi-ténèbres, causait une sensation pénible. — De pauvres gens, expliqua Marthe. Un ménage d'employés : l'homme, garde national, est aux remparts, laissant là sa femme, sa sœur et le petit, qui est bien malade.
15 décembre.
A mesure que le froid augmente, le bombardement redouble. Les batteries ennemies, malgré le drapeau de Genève, n'épargnent même pas les hôpitaux; aussi le colonel Denfert a-t-il donné l'ordre de faire porter les blessés allemands au point le plus exposé, l'hôpital des faubourgs. Nos blessés à nous sont dans de tristes conditions, empilés dans d'étroits espaces où l'air ne se renouvelle pas. Uy a si peu d'abris sûrs! Différents petits combats dans la forêt de l'Arsol, de l'autre côté de l'étang de la Forge. Enfin, hier, renonçant à surprendre Bellevue de vive force, car, il y a trois jours, ils l'avaient encore essayé en vain, les Prussiens ont ouvert la deuxième parallèle.
Ça ne fait rien : pour un ouvrage qui, il y a deux mois, n'existait pas et qui est encore aux trois quarts ouvert aujourd'hui, Bellevue donne à l'ennemi du fil à retordre! La deuxième parallèle! Excusez du peu : Sébastopol, alors!...
15 décembre.
Quel froid I Moi qui vis les trois quarts du jour dans une pièce relativement chaude, mes mains sont crevassées d'engelures; quand je sors, j'ai la respiration coupée. Mon gros tricot de laine me fait l'effet d'une pelure d'oignon. Le père Joigny est arrivé, ce matin, avec la moustache comme un glaçon. Il l'a dégelée à force de pipes.
Les Prussiens paraissent vouloir brusquer l'attaque. Ils nous ont délogés des bois du Bosmont, en face des Perches; ils ont enlevé Andelnans ; même un millier de fantassins sont venus se frotter aux retranchements de Danjoutin ; on les a reconduits, mais pas assez vite au gré du colonel, qui aurait voulu qu'on les poursuivît baïonnette aux reins. On eût repris de la sorte le Bosmont, tandis que, le lendemain, c'est nous qui avons encore perdu Froideval. Voilà Danjoutin très découvert. Quelle bonne idée le commandant supérieur a eue d'étendre ainsi notre défense I Sans cela^ nous serions depuis beau temps hachés, mitraillés, réduits en chair à pâté.
On dit que le préfet, M. Grosjean, a prié le colonel d'envoyer un parlementaire demandant la libre sortie des bouches inutiles, femmes, enfants, vieillards. Denfert s'y est refusé, craignant d'indiquer ainsi la démoralisation des habitants. Il consent à donner des laissezpasser individuels pour ceux dont la situation est digne de pitié. Plusieurs sont déjà partis de la sorte.
Rencontré Duflos. Il ne tarit pas sur l'endurance des canonniers de Bellevue. Les factions de nuit des sentinelles sont atroces. Beaucoup d'hommes ont les pieds gelés. Et pas une minute de répit. Les embrasures
LES ItRAVES GENS 453
étant continuellement démolies, on a affecté à la redoute une pièce rayée de montagne qui permet de tirer d'un point quelconque du parapet :
— Si vous voyiez Thiers, barbe et cheveux flottants, de la boue par-dessus le képi, manœuvrer ça I La pièce voyage; il est partout. On l'entend qui commande : — Pièce, feu! et aussitôt : — Sauvez la pièce I L'obus allemand réplique, bien ajusté. Mais va te promener 1 Thiers et son joujou sont déjà à l'autre bout de la redoute, et reconmiencent la farce.
16 décembre.
C'est affreux! j'en suis encore anéanti. Ce matin, je venais de m'engager sur le pout de la Savoureuse, j'allais vite, le passage étant des plus périlleux, quand quelqu'un qui courait derrière moi me rattrape : Duflos, qui, avec un bon regapd, me lance en me dépassant :
— 11 faut que je m'arrête à l'hôpital avant d'aller au Château, je suis en retard.
Je reverrai toujours sa figure souriante, son air crâne. Il était peut-être à cinquante mètres; tout à coup un obus arrive en biais, je le vois, je veux crier, je n'ai pas le ten»jjs; il frappe Duflos en pleine poitrine et, dans un horrible éclat rouge strié de noir, jette, sur le sol durci, une masse informe et sanglante. J'ai voulu m' élancer, j'étais cloué sur place, et puis la conscience m'est revenue, je me disais : i Une seconde de moins I s'il avait marché du même pas que moi... » Et puis : « Une seconde de plus, c'était mon tour! » J'ai passé près de ce pauvre corps avec une indicible angoisse; cela me fendait le cœur de le laisser là, chose inerte, et tout à l'heure, il était si plein de vie! Je songeais aux siens, à leur ignorance de cette nouvelle fatale, qui va désoler leur vieillesse. Toute la journée, je suis demeuré si abattu, si blême, que le commandant Joiguy m'a demandé ce que j'avais.
— C'est un de mes amis qui a été tué près de moi.
Il m'a regardé paternellement, puis il a haussé les épaules, l'air de dire : « Si ce n'est que çal »
Duflos pourtant n'était pas mon ami. Je ne l'avais pas vu plus d'une dizaine de fois; mais j'avais été conquis par sa franchise cordiale, son simple courage. Notre poignée demain devenait chaque jour plus aftectueuse. Il y avait une vraie sympathie dans son dernier regard... Sans doute, de sentir la mort toujours suspendue, on vit double; les attachements, les inimitiés vont vite.
Aussi, je suis, ce soir, plus triste que si j'avais perdu un ami intime, un frère. Je ne peux pas penser à mon père, à ma mère, à Georges sans avoir envie de pleurer. Comme je suis loin d'eux I Je ne sais plus rien de leur vie. Que deviennent-ils ? Dans cette grande caserne pleine d'hommes, je me sens cruellement seul. La mort a frappé si près de moi! J'ai l'impression qu'un danger invisible me menace. Est-ce un pressentiment?
à Monsieur Georges Paulin , juge de paix, A la Chapelle (Rhône).
22 décembre.
« Cher père, je t'écris de chez Mme Maurier. J'espère que cette lettre pourra te parvenir. Je n'ai pas reçu de vos nouvelles depuis le 3 novembre. J'ai été très légèrement blessé, il y a six jours, d'un éclat d'obus au-dessous du jarret gauche. Par bonheur, j'ai pu être hospitalisé chez la bonne Mme Maurier, qui a établi dans les caves de sa maison une ambulance civile. On me soigne admirablement, je ne serai pus long à reprendre mon service. Écrivez-moi toujours, peut-être n'est-il pas impossible que vos lettres arrivent à percer les lignes ennemies. Surtout, soyez sans
inquiétude; ma blessure n'est rien. Courage et bon espoir, pour vous comme pour moi. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Votre Louis »
23 décembre.
Mon pressentiment ne m'avait pas trompé. En sortant du bureau, le lendemain, un obus a éclaté près de moi. Je me suis retrouvé allongé sur le trottoir. Par une chance inouïe, Marthe Levert revenait de chez Mme Maurier, — elle y est maintenant ambulancière, — et, grâce à elle, j'ai pu être transporté dans une belle cave spacieuse, où s'alignent six lits blancs, dont un heureusement était vide. Le docteur Levert qui, sous le contrôle d'un médecin mihtaire, visite cette infirmerie et bien d'autres, m'a extrait le soir même un joli petit morceau de fonte bien découpé, de la grosseur d'une noix. Le coup n'était qu'un ricochet très amorti. Je n'avais rien de brisé, c'est l'essentiel. Dans huit jours, en boitant, je pourrai regagner mon poste. Par exemple, le retrou verai-je'?... un autre aura pris la place chez le père Joigny.
Je me suis levé hier pendant une heure. — Aïe! ça m'élançait dur; — mais j'étais content de fausser compagnie un instant à mes voisins de lit, qui sont autrement hypothéqués que moi. Pourtant, tandis que je m'appuyais sur la vieille sœur Marie-Thérèse, qui est avec Mme Maurier la providence de cette maison, cela me peinait de sentir sur moi les regards tristes et jaloux des malheureux. Trois ont des blessures graves, les deux autres une fièvre ardente et le visage boursouflé de variole. L'épidémie fait beaucoup de victimes.
Jui pu m'étendre sur un sopha, dans la petite pièce qui sert de pharmacie. Mme Maurier allait et venait. On est fier d'avoir une parente comme celle-là. Sans souci de sa sauté, sans ménagement de ses forces, fille
se prodigue à son œuvre de charité. Le danger public, cette perpétuelle menace de Tobus, l'écrasement, l'incendie, n'existent pas pour elle. Jamais elle ne parle de ses deux fils absents, mais on voit qu'elle y pense en soignant les blessés. La fatigue, l'émotion, lui ont fait un visage de résignation douloureuse et de bonté. Elle a maigri, ses cheveux sont tout à fait blancs.
Marthe Levert est entrée, l'air si joyeux que Mme Maurier n'a pu se retenir de lui en demander la cause :
— Papa, a-t-elle répondu, vient d'apprendre de M. Mény qu'on espère vivement voir aboutir l'oiïre généreuse des Suisses. — Et comme je la regardais étonné : — C'est vrai, vous ne savez rien I Le président de la Confédération helvétique a proposé par lettre, au gouverneur, de faire sortir de la ville les bouches inutiles; une députation se chargerait de leur transport et de leur entretien à Porrentruy. Cette fois Denfert, qui n'a qu'à se rendre à une prière au lieu de la faire lui-même, a remercié le président de la députation pour cette démarche généreuse; il est disposé à l'accepter, à la condition que, pendant l'armistice nécessité par l'évacuation, le tir cesse de part et d'autre, ainsi que tout travail dans les tranchées prussiennes. Copie de la lettre a été envoyée au général de Treskow.
— Cette mesure est juste, dit Mme Maurier, pourvu que seuls les indigents, les infirmes, les malades en bénéficient . Si le devoir pour les uns est de partir, il est pour les autres de rester. Quanta moi, jamais je n'abandonnerai ma petite ambulance.
Marthe lui a pris les mains et lui a dit chaleureusement :
— Et moi, madame, croyez-vous que je vous laisserai là?... Elle a eu un sourire d'une malice tendre. — A la maison, il n'y aura que cette pauvre maman qui regrettera de voir partir les autres. Moi, je suis bien contente à l'idée que tant de misères vont être soulagées. Quand je pense aux pauvres entassés dans les caves de l'hôtel de ville et de l'église, aux enfants qui
meurent I 11 y a à côté de chez nous un petit garçon qui fait pitié. . .
Je revis la porte de la cave derrière laquelle un gémissement s'élevait. Mme Maurier a baisé au front Marthe :
— Vous avez raison, mon enfant. Nous devons nous dévouer jusqu'au bout, c'est notre manière de lutter.
S4 décembre.
Mal dormi, cette nuit; gêné par les plaintes, le souffle court de mon voisin. Je voyais comme en rêve, à la lueur de la veilleuse, les murs nus de notre cave, le va-et-vient silencieux de sœur Marie-Thérèse, la douceur de sa cornette blanche . On entendait, dans le silence bourdonnant aux oreilles, les détonations tantôt sourdes et lointaines, tantôt vibrantes et rapprochées. Sans doute « Catherine » qui répond. Et je songeais au cauchemar fiévreux de la ville endormie, à la veille harassante de ceux qui se canonnent au-dessus de nous, de ceux qui guettent, transis, dans la neige. C'est aujourd'hui le cinquante et unième jour de l'investissement, le vingt et unième de l'incessant bombardement. Une bougie fichée au chevet de mon lit, j'écris sur une planchette que vient de me donner la sœur. 11 est trois heures de l'après-midi. Passé une bonne heure, ce matin, dans le cabinet de pharmacie.
Henri, qui avait trouvé une minute pour venir embrasser sa mère, m'a appris que, malgré le feu, les travaux continuent. On a construit une tranchée entre le fort des Barres et Bellevue. L'ennemi a bombardé Danjoutin. Mais ce qui passionne Henri, c'est le Château. Les moblots prétendent qu'il est à la mode du jour • tellement criblé qu'il a la petite vérole. Une forge fonctionne en permanence réparant les affûts faussés, brisés. • Catherine » elle-même, qui est devenue fameuse, a fini par écoper. On l'a remise en état pendant la nuit.
Le colonel vient de publier un ordre du jour pour
ait LES BRAVES GENS
Noël. Il paraît qu'on a trouvé sur les prisonniers ou les cadavres ennemis un grand nombre de lettres parlant du retour en Allemagne vers le 25 décembre. Les plus pauvreé familles ont alors leur sapin couvert de petites bougies et de jouets. Denfert, craignant que les Allemands ne saisissent l'occasion pour brusquer le dénouement, invite la garnison à se préparer au combat et à faire tout son devoir.
Triste Noël f Dire que c'est ce soir le réveillon I On ne rira g-uère, à tous les foyers de France. Le réveillon ! il sera gai, s'il ressemble à celui de mes parents, à celui de Georges, au mien.
25 déceiultie.
Eh bieni hier, au ChAteau, on a trouvé moyen de s'amuser. Henri raconte que, grâce aux sacs du blindage, les moblots ont mange' des crêpes. Un trou s'était fait dans la masse, la farine avait neigé, d'où, pour les cuisiniers, l'occasion d'un régal comique. Et le réveillon, composé de lard fumé, de saucisson et d'eau-devie, s'est vu augmenté de bons mate faim lyonnais, à la farine du bombardement. Il n'en faut pas plus pour faire oublier le froid atroce, le péril de mort constant. Comme Henri partait, sa mère lui a dit :
— Sais-tu que, malgré tes crêpes, je te trouve maigri. Mangez-vous au moins à votre faim?
— Ohl pour ça, oui : on ne manque de rien. Même, depuis quelque temps, on a plus souvent de la viande fraîche. Il faut se dépêcher de manger nos bœufs avant que la maladie ne les mange I Le foin diminue.
J'ai revu ma voisine d'écurie, la nuit pleine d'une odeur chaude, les yeux étonnés de la vache pacifique
29 décembre.
Je vais mieux. Pourtant les forces reviennent lentement, je ne peux marcher seul. Le feu augmente. Nous avons su par le docteur Levert que, depuis le 25, une grande batterie établie au Bosmont foudroie de face les Perches et le Château. La recrudescence d'hier provient de l'ouverture d'une autre batterie, à Bavilliers. Nous continuons à répondre, comme par le passé, un coup sur trois. Notre provision d'obus rayés a diminué de moitié, et dans nos postes avancés, quelques sentinelles frayent avec celles de l'ennemi. Mauvais signe
30 décembre.
Toujours aucune nouvelle du dehors. Depuis trois semaines nous ne savons rien du pays ni des nôtres. Il semble que le cercle de fer en soit re'tréci davantage. Des nouvelles, c'est une fenêtre qui s'ouvre, un peu d'air qui entre. Où en est l'armée de la Loire? A-t-elle pu enfin secourir Paris? Nous ne pourrons pas tenir éternellement.... Aujourd'hui, tant le manque de communications devenait angoissant, on a réussi à lancer un ballon qui s'est éloigné vers la Suisse. Ce succès est dû à Ghoulette, l'ingénieur.
31 décembre.
Le bruit court, venu d'où? qu'une armée de cent mille hommes se réunit à Besançon. Des officiers, qui ont scruté à la longue-vue les lignes ennemies, affirment que des canons ont été retirés des embrasures. Des rumeurs fantastiques circulent, nous aurions remporté d'éclatantes victoires sous Paris : est-ce bientôt la délivrance? Gomment concilier cela avec la violence du bombardement du côté de Bellevue? Je regarde à ma montre : il tombe cinq ou six obus par minute, un toutes les dix secondes.
Tarchenay, pliant son grand corps sous la voûte basse, m'a apporté des nouvelles de l'escouade. Dufour, en nettoyant son fusil resté chargé, a encore failli faire un malheur; cet animal est plus dangereux que les Prussiens! La balle a frôlé la tête de Borne. Le caporal ma envoyé mon prêt. Ce n'est plus la pile de sous, la pièce blanche avec le profil lauré de l'ex-empereur ; Tarchenay me tend un chiffon de papier, un des billets fiduciaires, valeur 5 fr. 20, que Denfert-Rochereau vient de mettre en circulation : il n'y a plus de monnaie dans les caisses. Tarchenay ajoute :
— « Et tu sais, les marchands font une tête ! »
Resté seul, je me suis senti bien triste : voilà la dernière journée de l'année. Qui est-ce qui m'aurait dit
que je finirais 70 loin de la Chapelle et des miens, cloué au fond d'une cave, au milieu de blessés, dans Bclfort bombardé? Que d'événements terribles : l'Empire à bas, les vieilles armées glorieuses de la France anéanties dans des désastres sans précédents, Metz, Sedan, la plaie de Strasliourg au cœur de l'Alsace, Paris qui, depuis des siècles, brillait à la tête de l'Europe, Paris bloqué, violé peut-être demain par rentrée allemande, le pays en armes, résolu à chasser l'étranger ou à mourir I On ne peut s'empêcher de comparer la France d'aujourd'hui avec celle qui dormait sur ses lauriers, heureuse, à la fin de l'autre année. Quel réveil! Quelle leconl...
Premier de l'An.
Marthe Levert — Jeanne est emplojée à une autre ambulance — a apporté ce matin à Mme Maurier quelques brins de bruyère rose. Comme j'aurais voulu offrir, moi aussi, de belles fleurs à ces femmes courageuses, au lieu de mes pauvres vœux, qu'elles ont pourtant acceptés avec attendrissement. J'avais bien envie de sortir, mais le docteur ne l'a pas permis, j'en ai encore pour cinq ou sixjours; il était avec M. Montil.
Le feu s'est un peu ralenti, après un vigoureux échange de « cartes de visite f » . Il fait dehors un temps splendide. M. Montil, qui est extraordinaire de verdeur, m'a laissé une impression de confiance. 11 y avait dans le serrement de main du docteur quelque chose de réconfortant. Espérons dans l'année qui vient. Si nous pouvions seulement recevoir des nouvelles I
3 janvier.
Henri, faisant claquer ses doigts, m'a dit, ce matin, d'un air convaincu :
— Ah bien! mon vieux, si tu avais vu les obus Krupp que nous avons reçus hier de Bavilliers I jusqu'ici
les plus gros n'étaient que de 32 kilogrammes, en voilà de 78. Pour des enfants de froM//^/... Ils ont percé comme à lemporte-pièce un fameux blindage : un énorme madrier, des rails, un mètre de fumier, deux de terre, et pour finir, encore une couche de rails!
— Bigre I
— Et MOUS avons admiré le modèle de ces canons-là à l'Exposition I
En échange, à cause du rationnement, nous ne pouvons guère leur renvoyer, comme nouveauté, que des boulets pleins et de vieilles bombes du temps de Vauban, les alouettes, dont les anneaux mobiles fontenlair une espèce de gazouillement. Par malheur elles éclatent souvent au sortir de la pièce.
7 janvier.
Le docteur, sur mes instances, me signera demain mon exeal. Les Prussiens commencent à bombarder Pérouse, ils redoublent sur Danjoutin et sur les Perches : iîellevue est presque réduit au silence.
Marthe sort d'ici, bien affligée : plus rien à attendre de l'intervention suisse. Le général de Treskow n'a pas répondu aux conditions du commandant supérieur. Comme le maire et le préfet tentaient auprès de celui-ci une suprême démarche, il leur a déclaré catégoriquement que son devoir Tempêchait de consentir un nouvel appel à la pitié de l'ennemi. Marthe était bouleversée à l'idée de ses pauvres voisins, l'enfant, la mère malades; le mari vient d'être tué.
Comment songer sans douleur aux misères de cette population vaillante, aux familles d'ouvriers sans travail, sans vêtements, sans pain? Ils sont, malgré les soins de M. Mény, si dénués de tout que la garnison a dû prélever par charité sur ses rations pour les nourrir. Quelques-uns, affamés, risquent leur vie à recueillir le plomb des projectiles, les éclats de fonte qu'ils vendent pour presque rien.
Quand même, Denfert a raison ! Marthe a eu connais-
LES BBAVES GENS 463
sance de quelques lignes de sa réponse au préfet : elles méritent d'être conservées :
« Les faits de cette guerre et la manière dont les Allemands la poursuivent démontrent avec la plus grande évidence qu'ils sont décidés à procéder à toutes les violences de quelque nature quelles soient contre les populations franiaises. La guerre qu'ils nous font est une guerre de race, sans aucun ménagement.
« En présence dune telle situation, quelle doit être notre conduite? Être implacables vis-à-vis de l'ennemi tant qu'il est debout et en armes sur notre territoire, ne lui demander aucune grâce quelconque, et n'en accepter aucune de lui. »
Voilà les paroles d'un vrai Français. Moi qui suis parti pour la guerre sans enthousiasme, qui lai jugée coupable à son début, je lui trouve un caractère sacré maintenant qu'elle est devenue la lutte acharnée sur le sol de la patrie, la défense des champs, des maisons, des êtres et des choses que nous aimons. Je suis fier de penser comme Denfert.
Bien qu'on ne le voie nulle part, on le sent partout. Il médite, il prévoit, il ordonne; cette pensée vous rassure et vous fortifie. Il a mieux que le courage physique, cette bravoure souvent inconsciente du soldat; il a le courage moral, le plus difficile, celui qui envisage nettement la situation et ne recule devant aucune responsabilité. L'héroïsme de La Laurencie, de Thiers, de Chapelot, de Quinivet, de Perrin. de Deffayet, de Degombert, de Porret, de Journet, de tant (Tautres, émane de lui : il a su deviner, encourager ces âmes d'élite. Ils sont les moyens d'action de la résistance, lui en est le cœur. Cœur inflexible, mais dans lequel brûle une foi ardente. Esprit infatigable, n'ayant qu'un seul souci, celui de la ville qui lui est confiée; qu'un seul amour, celui de la France et de la République.
Si nous résistons encore, c'est à sa ténacité toujours en éveil, qui stimule les bonnes volontés et répare les défaillances, c'est à son opiniA tre effort que nous le devons.
s ou soir.
Fnfln, j'ai quitt«î l'ambulance. Je boite légèrement. Si tranquille que j'aie ve'cu ces trois semaines, j'ai dit adieu aux camarades avec soulagement. Le regard de l'un d'eux me poursuit; pauvre garçon, avec ses deux jambes broyées I Le retrouverai-je à ma prochaine visite? Ce qui me laisse un regret ému, ce sont les soins et la bonté de Mme Maurier, le dévouement silencieux de sœur Marie-Thérèse.
Je marchais tout étourdi, je n'étais plus habitué au jour. 11 faisait un ciel sale, un temps mou. Quel spectacle!... Partout des toits béants, des façades éventrées... Comment Belfort n'a-t-il pas brûlé cent fois? Sans les précautions prises, il ne resterait plus une maison debout. Rue de l'Étuve, un bâtiment, des fenêtres duquel s'échappent de la fumée et des flammes, est entouré de pompiers qui manœuvrent. Je reconnais, sous le casque, M. Mény. Heureusement qu'il y a de l'eau, grâce au dégel. La mairie, malgré le drapeau de Genève, a sa part de dégâts. Cela m'a fait une singulière impression d'entendre siffler de nouveau l'obus, j'ai tressailli comme au premier jour : un apprentissage à refaire. Mais, cette fois, j'espère bien être vacciné.
Ma première visite est pour le commandant Joigny. Je l'avais prévu, ma place est prise : mon parti l'a été de suite, je rentre sans peine au bataillon. Le patron s'est montré brave homme. Il était bien ennuyé des nouvelles de la nuit. Nous venons de faire une grosse perte, la plus importante depuis le commencement du siège : Danjoutin est pris.
Aussi, hier soir, en entendant redoubler la catuon-
LES BRAVES GENS Ht
nade sur la gare et les faubourgs, je me disais : « Ce n'est pas naturel, ils préparent quelque chose! » Avant minuit, les deux compagnies de garde ont été bousculées. Couverts par le remblai du chemin de fer, les Prussiens ont pu avancer en nombre dans la nuit noire, isoler la garnison et l'envelopper. Malgré une courte, mais vive résistance, on n'avait entendu de la place que quelques coups de fusil. Denfert, averti, n'y voulait pas croire. Degombert, un de ses meilleurs officiers, envoyé aux renseignements vers le chemin de fer, y eet tombé sous une grêle de balles. Reprendre le village nous eût coûté trop de monde; nous y avons laissé sept cents hommes. Danjoutin, qui barre la vallée de la Savoureuse et coupait ainsi en deux les attaques de l'ennemi, a tenu pendant soixante-cinq jours, et encore ne l'a-t-on enlevé que par surprise.
J'ai retrouvé mon escouade avec plaisir. La chance m'e«t venue en dormant; il paraît, m'a dit le capitaine, que je vais ■être dans les honneurs : on me nommera fourrier.
11 janvier.
(Caserne des Ancêtres.)
Grandes nouvelles I
Un ordre du colonel annonce que Bourbaki, avec cent cinquante mille hommes, marche sur Belfort. C'esl un douanier qui a apporté cette dépêche de Bâle. Une joie folle a saisi chacun, les visages se sont illuminés ; Borne et Tarchenay ont entamé un cancan. A les voir se démener, l'un tout petit, l'autre immense, nous nous tenions les côtes.
Bourbaki, le brillant soldat! Nous pensons aussi à la France. Pour qu'elle puisse envoyer vers nous une armée pareille, il faut qu'elle soit loin d'être abattue. Notre étoile remonte. Doit-on être content à la Chapelle!. . On avait bien entendu, dans la nuit du 9, un bruit de canon confus, vers Héricourt, disaient les uns, vers Chalonvillars, disaient les autres. C'était donc l'armée de Bourbaki I -
En attendant, depuis la perte de Danjoutin, le feu s'accroît considérablement sur les deux Perches. Il diminue au contraire sur la redoute de Bellevue, en face de laquelle les tranchées ont cessé leurs travaux. L'ennemi, depuis le commencement du siège, a reçu de nombreux lenforts. Ils doivent être quarante mille maintenant.
14 janvier.
J'ai brillamment inauguré mes fonctions de fourrier.
Tous les matins j'aurai à me rendre à la place pour copier le rapport. Un serrement de cœur, en passant sur le pont de la Savoureuse, à l'endroit où ce pauvre Duflos est tombé. La rivière était aujourd'hui moins dangereuse à traverser; on dirait que le bombardement s'est ralenti. Et pour cause ! Voilà les dépêches que j'ai eu la joie d'écrire aujourd'hui, sous la dictée du commandant de place. Deux messagers les ont apportées hier, cachées dans la semelle de leurs souliers. La première disait : « Paris avec 300,000 hommes résiste héroïquement, Faidherbe est vainqueur à Bapaume, Chanzy au Mans, Bourbaki et 140,000 hommes s'avancent par Ghalon, Dijon, Auxonne, "Vesoul, pour se jeter dans les Vosges et l'Alsace. »
Voici la seconde :
« Victoire à Villersexel, l'armée de l'Est s'avance. »
Le crayon me tremblait dans les doigts; mon cœur bondissait. Le colonel Jacquemet lisait le rapport d'un air épanoui, si joyeux qu'il nous a appelés » ses enfants. »
Ah I je ne boitais plus en revenant. Mon rapport communiqué aux officiers — il fallait voir leur mine f — je suis revenu, courant presque et tout essoufflé, annoncer la nouvelle aux camarades. De quel cœur on a trinqué au déjeuner, en buvant double ration I
Dimanche IS.
A l'aube, un bruit sourd et lointain nous réveille tous. Nul doute, le canon français I D'heure en heure, le bruit se rapproche. On distingue par moment le roulement plus sec de la fusillade et, par saccades, le déchirement des mitrailleuses. Il est certain qu'une grande bataille se livre. Du sud à l'ouest, l'écho retentit à Ihorizon sur un immense quart de cercle. Héricourt paraît le centre de cette action formidable. Toute la caserne est dehors, chacun court aux remparts; des abris, des casemates, on s'élance, on veut entendre.
Après le rapport, je suis passé chez Mme Maurier et chez les Levert; il me tardait de partager leur joie. En ville, beaucoup, sortant des caves, emplissaient les rues de leur joie bruyante; malgré le bombardement ininterrompu rappelant que l'ennemi est encore entre nous et nos frères, Belfort est animé comme aux anciens jours. Les uns rient nerveusement, les autres ont les yeux pleins de larmes. On s'aborde, on se serre la main. On se répète : t Ce sont eux, les voilà I »
Je comptais trouver l'ambulance en fête; Mme Maurier ma reyu très affectueusement, elle ma embrassé; j'ai pensé à ma mère. Chez les Levert, j"ai été heureux de voir, en môme temps que Marthe, la jolie Jeanne, sa mère et M. Montil. Mme Levert paraissait rajeunie de dix ans; on eût dit, tant elle était légère, qu'elle venait de soulever le couvercle de la tombe; elle avait les yeux brillants, le teint clair, ressuscitée. Sa joie exubérante contrastait avec le calme souriant de ses filles. Le docteur est entré; sa bonne figure rayonnait.
— Bonjour. Paulin, voilà le meilleur des remèdes I Puis se tournant vers Jeanne ;
— Ton petit bonhomme va mieux.
Elle s'est mise à rougir. Alors Marthe a expliqué :
— Ce sont ces pauvres gens de la cave voisine ; ils sont bien dignes de pitié.
J'ai été touché par la discrétion de leur charitë.
— Oui, reprit M. Levert, voilà le terme de nos souffrances. Bourbaki va les reconduire comme il fautl...
Et pendant un quart d'heure nous nous sommes laissés aller à l'enthousiasme dont débordaient nos cœurs, à l'espérance qui ensoleillait l'avenir.
M. Montil ma accompagné jusqu'aux anciens remparts. Il voulait se rendre compte, jouir du bruit enivrant. Nous nous sommes arrêtés pour l'entendre. Le tonnerre puissant se rapprochait encore. Exalté, le vieux soldat de Lecourbe ne tenait pas en place; il faisait des moulinets avec sa canne, et dans ses yeux, qui avaient vu passer Napoléon et couler le flot de la première invasion, les triomphes de 1811 et les désastres de 1815, étincelaient une jubilation malicieuse, l'orgueil belliqueux de la revanche.
A deux heures, l'action semblait à nos portes. Bourbaki gagne du terrain, c'est la victoire 1 Je suis monté sur le parapet du Front des Faubourgs qui regarde la ferme des Barres. Trois heures durant, je n'ai pu détacher les yeux des collines qui, du côté d'Héricourt, nous séparent du champ de bataille. Au-dessus de l'invisible fournaise flottent des colonnes de fumée emportées par le vent. On voit, sur certains points, des bombes éclater dans le ciel, avec des petites couronnes blanches. Dans l'air vif resplendit un soleil radieux.
Minute inoubliable I En arrière et au-dessous de moi, les faubourgs à demi détruits; en plein azur, la citadelle dressant au-dessus de la ville l'escarpement de sa falaise à pic; sur la gauche, les silhouettes des forts de la Justice et de la Miotte, et en avant, le mystère poignant du drame qui se joue, le tumulte toujours croissant de la bataille cachée par ce rideau de collines où, fascinée, ma pensée se rive, dans une anxiété fébrile faite de crainte et d'espoir. Peu à peu, le jour baisse; insensiblement, le sombre g^'ondement diminue. Pourtant, sur la droite, de l'autre côté d'Essert, dans les gorges boisées de Ghalonvillars, je perçois nettement des coups de feu.
LES BHAVKS GENS 469
Si c'était un détachement français engagé làl... Il n'y a pas plus d'une lieue peut-être ! A cette idée, je tressaille jusqu'au fond de la chair. Pourquoi ne bougeons-nous pas ? Je voudrais m'élancer, leur tendre la main.
A ce moment éclate, venant de la place, une salve formidable. A coups précipités, tout tonne à la fois, les forts, les remparts, les bastions. Les voix de bronze déchirent l'air de leur explosion joyeuse. Le Château disparaît dans un épais nuage blanc; la terre tremble. C'est le salut aux amis, le signal que Belfort tient toujours, c'est peut-être la salve d'adieu aux batteries allemandes I
Je rentre, je retrouve mon émotion dans tous ies yeux; comme nos cœurs battent!
16 janvier, 8 heures da soir.
Toute la journée, le bruit de la bataille a fait rage; on l'entendait à la fois vers Héricourt et Ghalonvillars et, plus lointain, dans la direction de Montbéliard. Nous avons recommencé à l'écouter dès l'aurore. Nos désirs allaient au-devant de lui dans l'air pur. L'aprèsmidi, le vacarme du canon s'est concentré sur Ghalonvillars, la fusillade crépitait continue, coupée de la décharge brusque des feux de peloton.
Pourtant l'ennemi nous bombarde toujours. Trois petites reconnaissances, lancées hier pour tâter les avant-postes, ont vu partout les Prussiens en force. Une sortie composée du 4* bataillon de la Haute-Saône et de trois compagnies du Rhône vient de rentrer, sans avoir pu parvenir à trouer du côté d'Essert, dont pourtant Bourbaki ne doit pas être loin.
Nous gardons de l'espoir; demain notre armée victorieuse percera les lignes. Nous briserons enfin cet affreux cercle de fer qui nous étouffe...
A cinq heures, on avait beau tendre l'oreille : le canon s'était tu. Ses derniers grondements se sont éteints, pareils à des échos de foudre dans les montagnes. Le douloureux silence I On songe aux morts, on se sent pris d'un malaise indéfinissable.
17 janvier, 5 heures du soir.
Le canon de secours reste stationnaire. Les reconnaissants de la nuit ont pu se convaincre que l'ennemi, loin de se dégarnir, a augmenté ses sentinelles
et ses Dûstes 11 neige à flocons serrés depuis le matin; •une neige drue, lente, qui paralyse sans doute les mouvements de l'armée, couvre tout d'un épais suaire blanc. . . Sortir en masse ! . . . mais combien sommes-nous d'hommes valides? Oi^i est Bourbaki? Que deviendrait la place derrière nou^?... La neige tombe, ensevelissant la terre avec nos espérances. Morne et sombre, le crépuscule descend vite. Nous nous regardons, le froid dans l'âme; la nuit est venue.
On n'entend plus aujourd'hui que le canon allemand. Le bruit du bombardement, auquel nous ne faisions plus attention depuis trois jours, nous est horriblement douloureux. Nous tombons du haut de notre rêve. Et dans quelle sinistre réalité! En vain nous écoutons, avides. Plus rien. De temps à autre, bien vagues, bien faibles, des murmures pareils à ceux d'un orage qui s'éloigne.
19 janvier.
C'est bien fini. Bourbaki a dû être battu. N'attendons plus rien que de nous. Denfert nous console en déclarant que, de toute manière, le déblocus n'étant pas la paix, il n'eût eu pour résultat que d'imprimer plus d'activité et d'énergie à l'ensemble de la défense.
21 janvier, midi.
De minuit à quatre heures, une fusillade violente a retenti du côté de Pérouse. De Belfort on entendait les cris sauvages de l'attaque. Nous avons appris dans la matinée que le commandant Ghapelot et le 84% après avoir victorieusement résisté par des feux de peloton meurtriers, ont dû évacuer le village.
Après la perte de Danjoutin, celle de Pérouse est la plus cruelle que nous puissions faire. Ces deux postes menacent maintenant aux deux extrémités notre position des Perches, déjà battue de face par les batteries du Bosmout. Du moins nous ne nous sommes repliéb
cette fois qu'après avoir tué aux Allemands plus de 1,000 hommes, un sur douze.
21 janvier, soir.
Vu Henri. Nous nous sommes remontés l'un et l'autre. Nous en avions besoin. Cet échec, après la mauvaise nuit que nous avions passée (une alerte au fort des Barres), avaii mis le comble à notre découragement : à peine Bourbaki parti, voilà notre horizon qui se restreint encore I Tout s'acharne contre nous. C'est le moment de faire appel à toute sa résignation. Je me suis souvenu des bons conseils de mon père.
Maurier était bouleversé par la catastrophe du bastion n» 41, vingt-six artilleurs qu'un obus a fait sauter, avec l'abri à projectiles. La Laurencie, l'autre jour, avait été blessé grièvement aux deux jambes. Pas une place du Château qui ne soit mortelle. Catherine II — la première ayant été usée à l'ouvrage par les cinq mille coups qu'elle a tirés — vient d'être atteinte aussi.
J'ai fini ma journée par une visite aux Levert. Cela m'a paru dur de rentrer dans ces caves. Où sont les illusions de dimanche? Sous la voûte humide, l'atmosphère était plus épaisse, l'obscurité plus attristante. Au lieu de la lampe accoutumée, de mauvaises chandelles brûlaient avec une odeur de suif et des clartés fumeuses. Jeanne, enrhumée, serrait frileusement les épaules sous un petit châle noir. Marthe avait les traits tirés, un air de lassitude accablée. Mme Levert, prostrée dans son fauteuil, ne prononçait pas un mot. M. Montil était sombre. J'ai tenté de plaisanter, de les distraire, mes phrases sonnaient faux. Tout dun coup, comme si elle ne pouvait contenir plus longtemps son amertume, Mme Levert s'est mise à parler, d'un ton d'aigre révolte :
— Votre Denfert veut donc notre mort à tous ? C'est un homme impitoyable 1 II ferait, pour satisfaire son orgueil, égorger jusqu'au dernier habitant! Il sacrifie Belfort à son ambition 1
Un silence gêné a pesé. Je n'osais élever la voix.
— Jlaman I a dit Jeanne avec reproche.
— Je te conseille de parler, toi qui t'es rendue malade à courir ces maudits liôpitaux pleins de typhus et de fièvres putrides I Quelle nécessité vois-tu à une résistance aussi folle? Nous avons fait, et au delà, tout ce qu'exigeait 1 honneur. Le bel avantage quand toute la ville sera réduite en cendres, toute la population massacrée I Que M. Denfert se batte, lui, tant qu'il voudra. Mais qu'il aille se battre ailleurs ! Est-ce qu'il n'aurait pas dû vingt fois intercéder pour faire sortir tant de malheureux qui n'en peuvent mais, femmes, enfants, vieillards ? Avec quel dédain il a rejeté la proposition des Suisses ! J'en ai assez, moi, et j'estime que le moment de capituler est venu; nous n'avons plus de secours à espérer, nous nous sommes bien battus : on peut signer l'armistice sans honte
J'aurais voulu être à cent lieues de là. M. Montil, qui pendant cette diatribe avait donné des signes d'impatience, se leva et dit *
— Taisez-vous, ma fille, vous parlez devant des soldats. De telles paroles sont criminelles!..
La colère hérissait sa moustache blanche; sa voix tremblait :
— Tant qu'il nous restera un boulet, tant que l'assaut ne sera pas entré par la brèche, tant que, la ville prise, il y aura debout un pan de mur et un homme derrière, notre mission est de lutter I Jusqu'au bout! Quand même I II y a un intérêt plus grand que nos vies, supérieur à l'existence même de Belfort : c'est l'intérêt de la France, qui exige que nous tenions jusqu'à la dernière pierre du Château, jusqu'à la dernière goutte de notre sang. Un jour de résistance de plus, autant de gagné sur l'ennemi I C'est le devoir pour chacun, le salut peut-être pour le pays, l'honneur pour tous!
— Bien parlé, papa, dit M. Levert qui entrait. Avec une pitié affectueuse, il regarda sa femme, qui
sanglotait à petit Ijruit. et autour de laquelle s'empressaient Marthe et Jeanne.
Elles avaientbeau ne rien dire, elles étaient, je le vis bien, de l'avis de M. Montil.
22 jaavier.
Nous venons d'être renseignés, par la voie de l'ordre, sur la façon dont nos adversaires entendent la guerre. Déjà au Mont, ils avaient employé contre nous des ruses indignes. Voici la tactique dont ils ont usé à Pérouse Ils se disposent sur deux lignes; la plus éloignée pousse de grands hurrahs, des vociférations féroces; la première, à la faveur de l'ombre, avance silencieusement ; arrivée près de nos avant-postes, elle se met à crier en français : « Allons, à moi les mobiles I par ici la première compagnie ! par ici la sixième ! formezvous I France, à moi t » Nos moblots accourent, et sont prisonniers avant de s'être reconnus. On utilise pour cela les descendants des officiers français qui, après la révocation de l'Édit de Nantes, se sont fixés en Allemagne.
Hier, dans la nuit, première parallèle contre les Perches, à 700 mètres.
23 janvier.
Voilà maintenant les Perches devenues le principal objectif de l'ennemi. Renonce-t-il donc dorénavant à se rendre maître de Bellevue, contre lequel il a usé tant de peine et brûlé tant de poudre ? Une nouvelle batterie de six pièces vient d'ouvrir le feu; nous, pendant ce temps, il faut se battre le jour et travailler la nuit aux dernières tranchées, à droite, à gauche et en avant des Perches. Ils ne nous tiennent pas encore. Le Château reste debout. Bellevue, qui a résisté si longtemps, reste à prendre. Du fort de la Justice, nous canonnons Pérouse à boulets pleins; Denfert, en vue de la résistance finale, a en effet créé une importante réserve d'obus, et nous écoulons les bons vieux bou-
Jets de nos pères et les projectiles Bornèque : on en fond deux cents par jour.
24 janvier.
Le docteur Levert a failli être tué, en passant sur la place de l'Hôtel-de-Ville, par un obus français d'un nouveau genre : un long morceau de rail, tombé des blindages du Château. Le froid diminue, la terre commence à s'amollir; c'est un vrai dégel cette fois. On en profite pour recharger les abris, relever les épaulements, ménager de nouvelles embrastires. Henri m'a dit qu'au Château on avait rentré sous les casemates d'immenses approvisionnements de terre, pour les soustraire aux gelées futures et rempli des milliers de sacs
Une bonne histoire : nous voulions acheter chez le juif de la rue du Petit-Marché, lui, une paire de guêtres, — les siennes, faites de morceaux de sac à farine, ayant vécu, — moi, des chaussures ; les dernières que j'avais touchées à l'intendance, faites d'un cuir de vache non tanné (peut-être la peau de mon ancienne voisine d'écurie ?), n'ont pas tenu une semaine. Comme nous déplions nos billets de papier fiduciaire, voilà le juif qui remet la main sur les souliers et les guêtres : « Il n'avait pas de monnaie, ces chiffons ne valaient rien I » Nous avons dû nous fâcher tout rouge. Le papier lui-même va manquer bientôt, Maurier sait que le commandant supérieur vient de réaliser avec difficulté un emprunt de 80,000 francs pour payer la solde.
25 janvier.
Le dégel a fait ébouler le masque de terre de Catherine IL Elle est à jour. On a dû lui enlever ses roues afin de la mettre à labri sur sa plate-forme. En cas d'attaque de vive force sur Bellevue et les Barres, qu'elle commande, on la remonterait en quelques minutes. De fausses nouvelles circulent toujours.
«t> • LES BRAVES GENS
27 janvier.
J'écris les doigts perclus, les yeux brouillés, harassé de fatigue. Hier, grand branle-bas : l'ennemi a donné l'assaut aux Perches. Il était sept heures, du soir, naturellement; jamais ils ne se risquent au grand jour. Tout d'un coup, grosse émotion. Nous recevons l'ordre de marcher : ce n'était plus lattente passive, le danger impersonnel, c'était la lutte vivante, immédiate, d'homiiK. à homme. Le cœur me battait, comme à bien d'autres. Je remarquai, en passant sous une lanterne, que Tarchenay était blanc, Borne très rouge. Pour moi, après un souvenir aux miens, je ne pensais plus qu'à faire bonne contenance. J'affectais d'être indifférent, détaché même. Nous marchions en silence dans la nuit et dans la neige. Je comptais en dedans : € Une, deux; une, deux! » Une espèce de jour blanc nous emplissait la vue, nous ne distinguions rien.
Nous cheminions depuis une heure : brusquement voilà les balles qui nous sifflent à l'oreille. Halte I On se déploie, et, genou en terre, nous ripostons à travers le brouillard. Les détonations me surprirent, tant elles me parurent faibles, amorties dans l'air comme ouaté. Gn eût dit des coups de fouet. Brusquement, des cris : € Ne tirez pas I ne tirez pas I » Nous nous canardions entre mobiles !
Nous obliquons sur la gauche. J'étais en éclair eur avec mon escouade. Cette fois, avant que nous ayons le temps de nous reconnaître, nouvelles balles. Une douzaine d'hommes, quelque patrouille prussienne égarée, se lève devant nous en criant : « France ! France I » Kous approchons, et ce n'est qu'à deux pas que nous apercevons les casques à pointe. Je commande : « En avant 1 > nos fusils partent tout seuls ; une minute où tout se confond dans mon souvenir, et je me retrouve à côté de Dufour; à ses pieds, un Prussien étendu. D'autres s'enfuyaient dans la neige. Nousnous comptons : tout le monde est là. Au désarroi de l'alerte succède un©
gaieté violente. Dufour, d'un air hagard, contemple sa victime : il n'en peut croire ses yeux. Il est si ému qu'il ne sait s'il doit rire ou pleurer. Enfin il se décide pour le triomphe ; tout le monde le félicite : c'est un héros 1... Et dire qu'il l'a tué par maladresse 1
Nous nous sommes ensuite rapprochés des Hautes- Perches. L'attaque venait d'être repoussée. Elle nous coûtait la vie du capitaine Journet.
Nous avons stationné deux heures dans la neige. Si seulement le dégel avait duré 1 Mais il faisait un froid de 45 degrés. Au retour, nous croisons des cadavres. Ils sont effrayants, avec leurs visages crispés, les yeux vitreux, et la bouche ouverte.
Six "heures du soir.
On nous apprend que, repoussé également des Basses-Perches, l'ennemi a laissé un grand nombre d'hommes pris dans le fossé comme dans une ratière; 7 officiers et 248 sous-officiers et soldats sont prisonniers.
29 janvier.
On se plaint de la rigueur du colonel, qui, selon son habitude, se refuse à demander un armistice pour enterrer les morts. Il a prescrit qu'on les enlèverait par petites corve'es. Si l'ennemi tire, on abandonnera les corps. 11 faut en ce moment, a-t-il dit, s'occuper surtout des vivants. Il craint que l'apparat des devoirs funèbres ne jette parmi nous une démoralisation fâcheuse. Et, de fait, c'est curieux comme on voit peu d'enterrements à travers les rues. On meurt silencieusement, on est enfoui de même. Les tombes sont creusées sur place, au pied des remparts.
30 janvier.
Furieux de n'avoir pu prendre les Perches, l'ennemi les écrase d'obus. Il vient d'ouvrir contre elles, à 500 mètres, la deuxième parallèle. Les plus mauvaises heures sont revenues. On voit, le soir, les bombes parties du Bosmont décrire leur trajectoire; elles s'abattent devant les Perches, ricochent, puis éclatent avec fracas dans l'ouvrage qu'elles éclairent.
31 janvier.
On inonde nos avant-postes de billets ainsi conçus : « Messieurs, j'ai l'honneur de vous annoncer que Paris a capitulé le 29 janvier, deux heures et quaranteneuf minutes après midi. Tous les forts sont occupas par nos soldats. Les troupes de Paris, excepté la garde nationale, sont prisonnières de guerre. Les armées du Nord et de l'Ouest ont l'armistice de trois semaines pour préparer la paix. >
LES BRAVES GENS 47f
Ce sont évidemment de fausses nouvelles. Paris capituler, sans avoir chèrement vendu sa liberté ! Nous aurions appris d'abord quelque grande sortie, quelque tentative héroïque. Encore une rusel II faut plus que jamais grandir son âme, élever son courage.
1" février.
Un obus prussien, tombé par-dessus le Château sur la prison, épargnée jusque-là, a tué quatre et blessé seize prisonniers allemands qui s'y trouvaient.
2 février.
L'ennemi est assez avancé pour couvrir les travaux de cheminement de ses tranchées par une fusillade nourrie, qui rend impossible la défense des Perches. Notre artillerie, trop faible, s'y tait de plus en plus.
3 février.
Le bombardement continue avec la môme intensité. Voilà le quatre-vingt-douzième jour du siège depuis l'investissement, le soixante-deuxième jour depuis le bombardement. La nouvelle de la capitulation de Paris, que le plus grand nombre se refuse à croire, a néanmoins troublé bien des esprits. L'idée de l'armistice fait son chemin. On se dit : t Pourquoi sommes-nous les seuls à continuer la guerre? qu'est-ce que nous attendons? Les Perches seront prises, puis viendra le tour du Château. S'entêter dans une résistance inutile, n'est-ce pas de la folie? »
Depuis quelques jours, les avant-postes allemands de la Tuilerie et nos sentinelles de Bellevue cessent, par un accord tacite, de se tirer dessus, et se font même de loin des signes amicaux. Le capitaine Thiers y a mis bon ordre, commandant lui-même le feu sur les Allemands.
éftO LES BRÀV£« GENS
5 février.
En dehors de l'heure où je vais au rapport, je ne cherche plus, comme autrefois, à allei voir en ville ces amis qui se sont pourtant montre's si bons pour moi. C'est en vain que je veux re'agir, je me laisse gagner à l'abattement qui m'entoure. Le soir, à la caserne, on s'e'tonne que nous nous battions toujours. On se plaint, on s'indigne. « Est-ce que nous n'avons pas fait pour la patrie, disent les mécontents, plus que bien d'autres ?... Nous avons rempli notre devoir, nous sommes quittes. »
J'ai eu en moi-même un long combat. Mais une voix obscure me dit que je ne dois pas me mêler aux récriminations contre Denfert. Mon père serait avec lui dans cette circonstance. On n'est jamais quitte envers sa patrie. Le vieux Montil a raison : il faut lutter jusqu'à la mort. Quand mêmet Qui sait si cette obstination, qu'on traite de démence, n'aura pas pour effet de conserver Belfort, peut-être l'Alsace, à notre cher paysl
6 février.
La monotonie du bombardement a quelque chose d'exaspérant. A la longue, on vit dans une trépidation continuelle; si l'énergie subsiste, les nerfs sont à bout. Les sifflements meurtriers des obus, le noir entre-croisement des projectiles dans le ciel brumeux, vous emplissent d'une espèce d'horreur physique : ça ne finira donc jamais! Ce qui est le plus impressionnant, c'est la régularité mathématique du tir : un petit silence, puis le premier obus se détache au loin, imperceptible, grandit, tombe, éclate; le second, le troisième; un pai un, tous les projectiles de la batterie. De nouveau, un court silence : c'est le tour de la batterie suivante. Ainsi de suite, pendant des heures.
De toutes parts, venu on ne sait d'où, s'infiltrant sans répit, le bruit de la capitulation de Paris se répand .
LR8 BRAVES GENS 481
Les pires nouvelles volent de bouche en bouche ; la capitale est bien prise, la France anéantie, et nous tenons toujours!
Les Perches, si vaillamment défendues par le commandant Perrin. sont réduites au silence, leurs feux sont éteints, leurs remparts de terre tombent dans le fossé où arrivent pres(jue les travaux d'approche. De loin, on ne distingue plus les tranchées ennemies des nôtres. Le Château ne peut plus tirer dans cette direction, crainte d'atteindre nos sentinelles. Nos canons de la Justice, frappés par la batterie du Bois-sur-Mervaux, sont muets.
Le colonel a informé la garnison, par la voie de l'ordre, qu'il avait, « dans un intérêt humain, » demandé au général de Treskow un sauf-conduit pour le capitaine Chàtel, envoyé à Bile, afin de prendre connaissance des derniers événements de France.
Touchons-nous à la fin?
8 février au soir.
L'ennemi est maître des Perches! Depuis quelques jours le colonel avait pris la précaution d'en faire revenir lartillerie; elle ne pouvait plus se maintenir. Hier, toute la garnison des deux forts a été réduite à deux compagnies. Aujourd'hui enfin vers midi, l'ennemi, profitant du brouillard, s'est emparé des ouvrages. Aussitôt nos obus se sont abattus sur les fortins délaissés. Les vainqueurs, qui y entraient en courant, traînant leur matériel, en ressortaient plus vite encore. Ils ont dû se borner à s'établir au-dessus des crêtes, sans utiliser les redoutes mêmes.
C'en est fait, Danjoutin pris, Pérouse prise, les Perches prises, le Chûteau. que ces dernières dominent, et la ville sont condamnés ; ce n'est qu'une question d'heures. Mais il a fallu à l'ennemi quatre-vingt-dixhuitjours d'investissement, soixante-huit de bombardement, pour en arriver là. 11 se trouve tout juste aussi avancé qu'il l'eût été au premier jour du siège sans l'établissement de ces fortifications passagères.
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9 février.
Une pluie de feu tombe sur la ville et le Château. Paa un coin dépargné, c'est miracle de vivre. Partout les catastrophes se succèdent...
On dit qu'un certain nombre d'officiers allemands prisonniers ont demandé au colonel d'être mis entièrement à l'abri des bombes, sinon qu'on les rendît au général de Treskow. Ne pouvant faire droit à la première partie de leur réclamation, Denfert a transmis la seconde, proposant qu'en échange le général prussien laissât sortir les vieillards, les enfants et les femmes. Treskow a répondu à ses officiers parla négative, disant qu'ayant dépendu d'eux de se rendre prisonniers ou non, ils en supportassent les conséquences. Cela dénonce une certaine mauvaise humeur. Notre résistance a porté ses fruits.
Mais que de deuils! Les malades sont foudroyés dans les ambulances, les incendies sont de plus en plus fréfjuents. M. Choulette, le courageui ingénieur, vient d'être tué
10 février.
En ville, le bruit court que si nous ne sommes pas compris dans l'armistice général, c'est à la raideur du colonel vis-à-vis de Treskow que nous le devons; d'autres l'accusent d'immoler Belfort à sa vanité. Ils mentent. La preuve, c'est qu'aujourd'hui, au rapport, nous a été communiquée la réponse du général prussien à une demande d'armistice jusqu'au retour de Bâle du capitaine Châtel.
La réplique de Treskow est nette : t II a pour mission de s'emparer de la forteresse le plus tôt possible, et en conséquence il lui est interdit de perdre du temps. » Bravement, Denfert nous en informe avec sa franchise habituelle, et il ajoute : « Nulle force militaire, quelque considérable qu'elle soit, n'est en mesure de briser, avant un certain temps, notre résistance. Que
la population et la garnison soient prévenues qne leur sort dépend de la continuation de la lutte jusqu'à \f conclusion de la paix. »
On dit que, le i 2, l'Assemblée se réunit à Bordeaux , le dénouement ne peut tarder. Cependant le liombardcmont est à son paroxysme. Il suffirait de tenir quelques juujs encore. Aniverons-nous au terme?
H février.
Toujours la pluie des obus. On nous distribue du vin et de l'eau-de-vie pour nous rendre un peu de force. Depuis avant-hier. Denfert a autorisé l'intendance à vendre, aux prix les plus faibles, du vin, de la farine, du sucre aux habitants qui en manquent. Hier une batterie d'une puissance terrible s'est mise à tirer des Perches, foudroyant le Château, la Justice et laMiotte. L'assaut est imminent. Nous ne répondrons plus qu'avec nos pièces lisses et nos mortiers; on garde précieusement les derniers obus pour le moment suprême; plus d'un affile sa baïonnette. Aux retranchements des faubourgs', le quart des troupes veille sur le parapet. Ordre de redoubler de surveillance. Hier, le préfet Grosjean, élu député du Haut-Rhin à l'Assemblée nationale, a quitté la ville avec un sauf-conduit. C'est aujourd'hui le centième jour du siège, le soixantedixième du bombardement.
13 février.
L'ennemi, pressé d'en finir, a repris contre Bellevue les travaux qu'il avait abandonnés pour les Perches. Dans la nuit, ses pionniers ont ouvert la troisième parallèle.
Toujours pas de nouvelles du capitaine Châtel. Les têtes s'échauffent, on murmure. On prétend que son absence prolongée est un leurre. De proche en proche, la mutinerie gagne. Le colonel a fait fermer les cafés et les auberges. J'ai entendu dire qu"il avait envoyé
un ordre des plus sévères aux officiers, les prévenant qu'il avait l'œil sur eux et serait impitoyaMe pour tout manquement. « Notre situation, — portait l'ordre, — sans précédents dans l'iùsloire, nous impose des devoirs exceptionnels; soyons-en dignes. »
13 au soir.
Le bombardement ne s'est pas arrêté une minute. Le bruit se répand qu'une nouvelle sommation du général de Treskow vient d'arriver, menaçant, si le colonel ne consent pas à rendre la place, de « réduire r»elfort en un monceau de cendres et d'ensevelir les habitants sous les décombres ».
7 heures et demie.
On aurait reçu du quartier général prussien une dépèche de notre ministre des Affaires étrangères, contresignée de Bismarck, et autorisant le gouverneur à rendre la place; la garnison sortirait avec les honneuis de la guerre, en emportant les archives. Le feu continue toujours. Que faut-il croire?
8 heures 35.
Le feu cesse. Qu'est-ce que cela veut dire?
14 février. 8 heures du luatio.
Une suspension d'armes est conclue ! Les deux partis restent dans leur situation actuelle. Le colonel, ne voulant pas se rendre avant d'avoir reçu un avis direct du gouvernement, a obtenu d'envoyer à Bâle le capitaine Krafft, chargé d'y attendre une réponse télégraphique.
Hier soir, c'est un officier qui est venu annoncer à la caserne la grande nouvelle. Dire la joie qui sest emparée de tous, dans les chambrées, est impossible ! Un moment, nous sommes restés suffoqués, la gorge sèche ; nous ne pouvions en croire nos oreilles. Mais bientôt des hourras frénétiques sont sortis de toutes les bouches, dans un seul cri. Quel allégement inexprimable! Les yeux brillaient de joie, nous sommes tombés dans les bras les uns des autres; beaucoup pleuraient.
Pour moi, j'ai ressenti un bonheur où, je l'avoue, à beaucoup de fierté se mêlait de la tristesse : l'ivresse de revoir sous peu les miens, la délivrance de cet affreux cauchemar, n'allaient pas sans une amertume profonde en songeant aux malheurs de la France, à l'amoncellement des morts. Mais l'allégresse des camarades m'a vite gagné. Je me disais : c'est fini, c'est fini! Et j'avais le sentiment que nous avions bien gagné tout de même le droit de nous réjouir. Quelle nuit!... On éventre les sacs de farine qui servaient de blindage, les foyers flambent, le punch brûle, et tout autour, les plus valides exécutent une danse de Caraïbes.
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14 au soir.
Quelle sensation étrange de ne plus entendre le grondement du canon! Nos oreilles e'taient tellement habituées au vacarme qu'elles cherchent dans l'air un écho de cette grande rumeur qui, depuis trois mois, nous enveloppait; nous sommes dépaysés par le silence. Il nous semble qu'un ressort s'est arrêté dans notre vie.
En allant copier, au rapport, les nouvelles dont l'annonce nous paraissait hier une invention chimérique, je croyais traverser une ville nouvelle, suivre, pour la première fois, ces rues dont chaque dalle m'est pourtant familière. Quelle douceur de franchir paisiblement le pont de la Savoureuse I II faisait un soleil magnifique, tout le monde était dehors. Une fourmilière sortie de terre. On circulait fiévreusement, respirant l'air dont on était privé depuis si longtemps. Les visages maigres et blêmes disaient les longues souffrances et les terreurs des vies «loses. Les yeux, habitués à l'obscurité des caves, clignaient au grand jour. Des vieillards aux traits creux voulaient à toute force se traîner, chancelants, à la lumière. Des enfants soutfreteux regardaient devant eux avec un hébétement ravi. Mais ce qui, par-dessus tout, serrait le cœur, c'était le groupe en loques, s'écoulant, comme un flot de misère, hors des souterrains de l'hôtel de ville et de l'église. Les malheureux y avaient vécu sans en sortir jamais, entassés les uns sur les autres, dans l'humidité et la pourriture. La variole et le typhus ont fait là d'épouvantables ravages. Les hôpitaux bondés ne suffisaient plus. Il y avait tant de cadavres qu'on oubliait parfois de les enterrer. Les enfants qui venaient au monde, parmi cette désolation, prenaient aussitôt la place vide sur le grabat des morts.
Irres de joie, ces pauvres gens couraient de tous côtés; ils allaient, dans chaque rue, contempler les ruines; il restait, aux uns, un étage, aux autres, une
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OU deux pièces, au plus grand nombre, rien. Chacun se consolait avec la perte du voisin. Les rues et les places étaient couvertes de déljris; partout, des pans de mur menaçaient chute; l'hôtel de ville e'tait brûlé, 1 église à demi détruite, la prison démolie, et, quant aux faubourgs, ce n'était plus qu'un amas de décombres incendiés.
Il me tardait d'aller prendre des nouvelles des Levert. Que doivent-ils penser de ma longue abstention? Sans doute, ils se seront eux-mêmes confinés dans cette espèce de rêve douloureux, cette attente engourdie, faite de résignation et d'espoir malgré tout, où nous vivions ces derniers temps. Pas plus que je n'ai pensé à eux, ils n'ont eu le temps de penser à moi. Nous étions trop absorbés dans notre propre souffrance.
De la jolie maison que j'avais connue si méticuleusement propre, parquets luisants, vitres nettes derrière les rideaux de mousseline, il ne demeure qu'une cage dévastée, aux étages croulants. On ne remettra pas de sitôt le meuble de damas rouge en place! Seule, au rez-de-chaussée, la salle à manger a été épargnée, avec son papier vert et ses plinthes de noyer, conservation disparate qui fait regretter d'autant plus la destruction du reste. Par la fenêtre brisée, la neige et la bone étaient entrées, moisissant le plancher.
Mme Levert, assise sur une chaise dans l'angle de la pièce, considérait le désastre d'un air navré. Elle oubliait d'un coup ses angoisses passées, elle était toute à la calamité nouvelle, et l'indicible satisfaction qu'elle avait éprouvée à pouvoir mettre enfin le pied dehors était déjà loin, chassée par le désespoir que lui causait l'étendue de ses pertes.
Elle eut, en m'apercevant, un sourire mêlé de rancune, comme si elle voyait en moi un des auteurs responsables de tous ces dégâts. Je devinai, à travers ses amabihtés, des reproches déguisés. Elle n'avait pas encore compris l'obstination d^ la défense, cette rage
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tenace que, grâce à Denfert, nous avions mise à reculer de jour en jour, au prix de tant de ruines, l'inévitable capitulation.
— Marthe et Jeanne sont à la cave, elles rangent!... En attendant que la maison soit reconstruite, nous coucherons encore en bas.
Jai demandé la permission de les saluer et je m'enpageai dans un étroit colimaçon. Un air plus pur entrait par les soupiraux. Dire que pendant plus de deux mois toute lafamille avait vécu là!... Personne dans la cuisine, les jeunes filles regardaient manger un petit garçon pâlot, près de qui une femme du peuple était assise, minable dans sa robe de deuil. Je fus touché par le sentiment qui avait rapproché dans le malheur ces êtres si différents. On m'avait entendu venir. Quoique prise en flagrant délit de charité, Jeanne, cette fois,nerougit pas. Toutes deux, joyeuses, me tendirent les mains, et dans cette pression amicale se confirmait une franche sympathie, née de l'épreuve traversée ensemble, acceptée simplement, et qui lui survivrait.
Nous venions de remonter, et j'allais partir quand le docteur et M. Montil firent leur apparition. M. Levert n'était plus le même :
— Moi qui ai î^oigné tant de malades, hé, hé! je vais pouvoir prendre mon petit congé de convalescence!
M. Montil avait le même regard de jubilation malicieuse que le fameux jour où nous écoutions ensemble, du haut des anciens remparts, le cœur battant d'espoir, tonner au loin le canon de Bourbaki. Il m'a semblé redevenu vieux. Mais ses yeux pétillaient toujours de cette flamme d'enthousiasme qui, depuis l'investissement, l'avait galvanisé. Sans doute il a deviné à quoi je pensais, car il m'a dit avec un orgueil bonhomme :
— Le silence d'aujourd'hui vaut encore mieux! Cette fois, nous nous sommes délivrés nous-mêmes.
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15 lévrier, soir.
MM. Châtel et KralTt sont rentrés de Bâle aujourd'hui, avec la confirmation du premier télégramme, autorisant à rendre la place. A l'heure ou j'écris, on est en train d'arrêter, à Pérouse, les clauses de la convention.
Je suis allé, dans l'après-midi, rendre mes devoirs à Mme Maurier. Elle était heureuse, ayant reçu des nouvelles de ses fils. 11 n'y a plus que deux lits occupés à l'ambulance. La noble femme souriait d'un air triste. A elle, comme à tant d'autres, il faudra de longs mois, des années peut-être, pour se remettre d'un pareil ébranlement.
— Vous allez revoir votre mère, m'a-t-elle dit. Portez-lui ce baiser.
Et, songeant aux chers visages qui m'attendaient, anxieux, aux bras ouverts de mon père, plus tard à la franche accolade de Georges, je me suis senti le cœur gros d'une émotion bien douce.
Avec Henri qui, lui, était tout au délice de se laisser vivre, nous sommes allés visiter le Château. On enfonce dans la cour comme dans un bourbier, on se heurte à quelque pierre tombée d'un mur, à un obus non éclaté. J'ai demandé à voir « Catherine ». J'ai caressé son bronze refroidi, sillonné de rayures, sa bouche ébréchée. Quel malheur que nous ne puissions pas l'emmener avec nous, après-demain, quand nous partirons ! Nous sommes montés ensuite au point culminant, sur la plate-forme de la caserne. Tout le long du triple étage d'enceintes, les murs sont à bas, les terres bouleversées. Un énorme cyclone a passé là. Épaulements, abris, blindages, embrasures, remparts, tout est haché, émietté, brisé. Beaucoup de pièces démontées gisent sur le sol. On dirait un champ que la charrue a retourné. Seuls les canons des casemates, auxquels il fallait monter par une échelle, les escaliers
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étant rompus, et qu'on approvisionnait au moyen d'une poulie, sont encore menaçants, debout.
Sur tout cela l'ironie d'un soleil éclatant, qui tombe en nappe de lumière, illumine l'immense panorama : à nos pieds, la ville et les faubourgs détruits, le fort des Barres et le ruban bleu de la Savoureuse; plus loin, cette héroïque petite redoute de Bellevue, qui a lassé la patience et les forces de l'ennemi, les deux ouvrages des Perches, les toits bruns de Pérouse et de Danjoutin, et derrière la masse noire des hois, derrière les croupes fuyantes, la ligne bleue des montagnes de la Suisse. De l'autre côté, ce sont, à gauche les pentes du Mont, liavilliers, Essert; à droite les fières silhouettes de la Justice et de la Miotte, la forêt de l'Arsot; puis, tout au fond, la masse des Vosges tachetée de sapins sombres.
16 février.
L€ traité de reddition est signé. L'article premier spécifie que la place, avec ses forts, est livrée, sur l'autorisation spéciale du gouvernement français; l'article deuxième : qu'en raison de sa valeureuse défense, la garnison se retire librement, emmenant aigles, drapeaux, armes, chevaux, équipages, bagages et archives.
Courte visite d'adieux à Mme Maurier et aux Levert. Embrassé Henri. Mon cœur n'est plus ici.
17 février.
Les préparatifs de départ se poursuivent avec une ardeur fébrile. Une partie de la garnison s'éloigne aujourd'hui de ces murs où nous avons vécu, souffert, appris à nous entr'aider les uns les autres, à nous unir dans l'amour profond de la patrie.
J'ai vu défiler la batterie volante de campagne. Je ne pouvais regarder sans un frémissement d'orgueil ces pièces vaillante^ qui, les dernières, ont fait entendre
leur voix dans le silence du pays vaincu. Je ne pouvais songer, sans un violent sentiment de révolte, à celles que nous laissions derrière nous, à ces servantes fidèliîs qui, durant les cent huit jours de l'investissement, les soixante-treize jours du bombardement, ont répondu, de l'aboi farouche de leurs gueules, à la meute acharnée sur la ville pantelante. Quand la reverrons-nous, cette cité de feu si redoutable à l'ennemi qu'il l'avait surnommée, avec haine et terreur : la Fabrique de cadavres I Mais il est impossible que tout ce matériel glorieux, ces forts élevés à la sueur de nos fronts et arrosés du sang de nos veines, cette ville aux murs français, ce coin de terre en qui se résume l'Alsace, ne fassent pas bientôt retour à la mère commune.
Ce seriv le prix de nos efforts.
Châtenois, 18 février, 1871.
Hier, à midi, au milieu d'une foule silencieuse qui nous regardait tristement, nous sommes sortis de la ville par la porte de France. Le maire, M. Mény, allait à travers les rangs, serrant des mains, les yeux pleins de larmes. Nous étions seize mille, nous partons douze mille. Tous les blessés valides ont voulu venir; ils suivaient, raidis sur leurs béquilles, le bras en écharpe ou le visage bandé. Tambours battants, clairons sonnants, drapeaux déployés dans le soleil, la colonne s'est ébranlée. Aux abords de la place, les postes prussiens présentent les armes. Denfert est sorti le dernier. Il a refusé le défdé des troupes devant le vainqueur. Quelque honorable qu'il fût pour nous, il lui semblait trop amer. La veille, nous l'avions vu passer pâle et morne, comme s'il ne venait pas de recevoir une dépêche du ministre de la Guerre, lui exprimant la recouaaissance et l'admiration du gouvernement et de la France entière.
La première partie de l'étape nous a paru mélanco-
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lique. Gela m'a fait mal de traverser les lignes prussiennes; alors seulement j'ai eu le sentiment que nous abandonnions Belfort, ces amis que nous cessions de prote'ger, et le plus poignant souvenir de notre jeunesse. Nous nous retournions souvent, cherchant aux tournants de la vallée, sur le vaste horizon, le profil encore hautain de la grande masse de pierre déchi- (]uetée.
Nous la saluions de toute notre Ame attendrie; elle décroissait dans le lomtain.
Nous arrivions à Chàtenois que nous nous relûurnions pour la voir encore.
Fl.\