FONTENOY
— Ah ! ah I ah ! monsir Méric I . . . Fous croyez que fos Français vont fenirl... Ahf ahf ah! faire sauter le pont I . . . Tevant vous !
Pris d'un accès de rire si violent qu'il suffoqua, une montée de sang brusque au visage, Gottlaub se renversait sur sa chaise, en se frappant les cuisses de sa large main noueuse, parsemée de touffes de poil roux. Assis devant la lourde table de bois, polie par les ans, il venait de repousser son assiette, barrée d'un os énorme. Dans le plat de terre brune fumait encore, avec son odeur douce et salée, la potée de choux, de pommes de terre et de lard. Tunique dégrafée, étalant ses grosses jambes chaussées de bottes boueuses, le Prussien, sa joie apaisée, saisit son verre vide, y versa, d'une cruche de grès, une lampée du petit vin, — le vin parfumé des côtes deToul, — et soulevant le coude, à la lueur de la chandelle, il mira la claire couleur de rubis, fit claquer sa langue :
— Ça ne faut pas la bière!... Eh bien, parions, monsir Méric, une tonne de fotre vin... je la boirai, si vos damnés Français arrivent jusqu'ici !
Paisible, Gottlaub enveloppa' d un regard la pièce chaude, la flamme dansante de l'âtre^ dont le reflet mettait de brèves lueurs aux poutrelles du plafond, au cuivre dune bouilloire, à l'angle luisant du vieux bahut. Dans un coin son fusil dormait comme une paisible arme de chasse... On était bien là!... Brr! Quel froid dehors!... Non, décidément Gottlaub ne pouvait imaginer une expédition à travers cette neige...
M. Méric, en face de lui, plaisamment hochait sa tête
branlante : — Si! si! on verrait bien... Et tandis que le Prussien de nouveau éclatait, tout son vaste corps secoué de rire, à l'idée de ces ennemis qui tomberaient du ciel, le vieillard, en lui-même, tristement, songeait à l'impossible, à l'absurde des bruits qui depuis un mois couraient à Fontenoy, et dans les villages autour de Toul.
La petite place de guerre, depuis le 23 septembre s'était rendue. Point des plus importants, sur la ligne d'étapes et qui commandait le chemin de fer, la voie de grande communication entre Paris et Nancy, Strasbourg, 1 Allemagne. Mais Toul, n'ayant pour garnison que les conscrits d un dépôt, des gardes nationaux et des gendarmes, deux mille hommes à peine, avait dû, après quarante-neuf jours de siège et deux bombardements, ouvrir ses portes. Pour défendre ses remparts, pour servir ses canons contre les vingt-six pièces prussiennes et les vingt et une pièces françaises amenées de Marsal, pas un canonnier, ni un sapeur du génie; douze mille bombes et obus réduisaient enfin ses artilleurs improvisés. Et maintenant, depuis de longs mois, des garnisons prussiennes hivernaient, vivaient en paix dans les villages, gardant sans fatigue la précieuse voie ferrée, par où défilaient sans cesse, roulant vers Paris assiégé, vers les armées de l'invasion en marche, les lourdes plates-formes couvertes de canons géants, les fourgons innombrables du ravitaillement.
Alentour, le pays était calme. Il fallait avant d'entendre parler d'une ombre, d'un soupçon de résistance, traverser deux départements, durement aplatis sous la conquête organisée. La saison était des plus rudes, tout le sol couvert de neige. Au reste, le grand élan de la défense nationale semblait tombé. La guerre, visiblement, touchait à sa fin.
A Toul, place fortifiée, gros gîte d'étapes, la présence des officiers maintenait une surveillance, une discipline plus strictes. A Fontenoy, comme en beaucoup de villages, les petits détachements, livre*5 à eux-mêmed,
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s'étaient peu à peu relâchés de la rigueur primitive. Aussi le vice-sergent-major, les deux sous-officiers, le tambour et les quarante-sept hommes de la landwehr westphalienne (6* Gcldern), qui cantonnaient là, vainqueurs radoucis, étaient-ils à cette époque, fin de jan vier, considérés presque comme des camarades, hôtes peu gênants, à qui l'on rendait au besoin service. Ils répondaient, par une sorte de sympathie, mélangée de morgue satisfaite, à la tolérance résignée, obéissante, des habitants. Après Noël, en témoignage de leurs bons rapports, les Allemands avaient même déposé solennellement à l'église leur arbre enguirlandé, portant, au milieu des fleurs en papier, des rubans, une inscription flatteuse.
Gottlaub se leva, étirant ses bras puissants, et à pas posés, comme chez lui, s'en fut entr'ouvrir la porte. L'ombre épaisse s'étendit, blêmie à peine du reflet de la neige. Un silence glacé, sur le village immobile, endormi déjà, bien qu'il fût à peine dix heures, — sur la campagne, au loin, planait. M. Méric toussa.
Le vieillard, long corps plié, tordu comme un sarment sec, était un ancien cultivateur, qui, sa vie faite, sa petite fortune patrimoniale devenue une solide aisance, continuait à vivre, parcimonieusement, entre ces quatre murs où son existence s'était écoulée. Il logeait chez lui, en plus de sa soeur aînée, — une vieille à demi tombée en enfance, — Louise Méric sa bru, veuve maintenant, son petit-fils Gustave, sa nièce, une orpheline recueillie depuis dix ans, Rosalie. Les femmes en haut dormaient. Louise et Rosalie avaient mangé la soupe avec lui, à cinq heures, puis, la nuit venue, lasses, elles étaient remontées. Gottlaub, qui d habitude partageait leur repas, retenu aujourd hui par une corvée, avait trouvé en rentrant la potée mise de côté, mijotant sur la cendre tiède. Et en face de M. Méric qui le regardait, longuement il avait broyé .ard et légumes, parlant des choses de son pays, de sa ramille, de la guerre. On eût dit un ami de retour.
Et de fait depuis longtemps, dans le pays^ on connaissait Gottlaub. Pas plus tard qu'au mois de juillet, il était encore employé à Gondreville, village voisin, dans une brasserie ! Il était parti après des adieux touchants, en se plaignant d'être rappelé. Quel n'avait pas été l'étonnement de tous, quand, en septembre, on l'avait vu revenir, vêtu de son uniforme sombre, sa figure placide et barbue souriant, sous la casquette plate I Gomme si de rien n'était, il avait distribué des poignées de main, des bonjours...
Espion? Non pas, mais patriote loyal, qui avait su regarder, écouter, tout en travaillant, comme un bon diable. M. Méric, ni personne, ne lui avait tenu rancune. On lui témoignait même une considération particulière; on n'était pas fâché, aujourd'hui que les affaires avaient ainsi tourné, d'avoir été bien ensemble avant, et de le rester. Ainsi chaque soir, pacifiquement, l'ancien cultivateur et l'ex-garçon brasseur échangeaient leurs vues, devisaient. Mais, sauf à la Noël, jamais encore on n'avait veillé aussi tard. M. Méric attendait son petitfils, qui, parti le matin pour aller voir leur cousin le forgeron, à Bicqueley, de l'autre côté de la Moselle, devait rentrer le jour même. Le grand-père jeta vers la porte un regard inquiet.
— J'espère que Gustave n'a pas fait de mauvaise rencontre 1
Gottlaub, avec une lourde malice, déclara :
— Les cheunes gens,' il faut que ça s'amuse!.. Il être à Toul, en train de...
Il leva le coude. Puis, revenant à sa plaisanterie ordinaire, il ajouta, la bouche fendue par un sourire quil croyait fin :
— A moins que fos fameux soldats l'aient empauché, pour reprendre Toul 1
Ravi, à cette idée comique, il n'y put tenir, et de nouveau s'étrangla de rire, dans une quinte de toux.
Déjà lors du siège de la ville, on avait bien des fois annoncé l'arrivée des colonnes françaises? Attentes
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fiévreuses, suivies de longues déceptions. Janvier avait ramené un sursaut de l'espoir; des rumeurs vagues circulaient. Des partisans allaient tenter un coup de main, faire sauter, soit un pont de Liverdun, soit celui de Fontenoy, ou le tunnel de Foug. Et les uns avaient accueilli la nouvelle avec enthousiasme, saluaient en elle le tiiomphe prochain; les autres, depuis longtemps désillusionnés, n'y croyaient pas. M. Méric était du nombre; mais par jeu et pour taquiner Gottlaub, il feignait de considérer la chose comme certaine, imminente.
C'était, entre les habitants et leurs garnisaires, un sujet fréq-uent de taquineries; même dans la soirée de la veille, Roussel, un inconnu de passage, avait trinqué avec le vice-sergent-major et le chef de gare allemands. Levant son verre, il avait dit en riant : — « C'est demain sauter le pont! »Et eux, s'esclafFant, de faire chorus...
Gottlaub, d'un coup de pied referma la porte, s'en revint à la table où la chandelle coulait, dans le bougeoir de fer, et le prenant sans façon, peu soucieux d'en priver le vieux, il dit en bâillant :
— Che monte... A cette heure, Gustafe est couché. Il n'y a plus que les chiens dehors I... Bonsoir, nu .nsir Méric ! Qu'est-ce que vous attendez ?.. .Ah ! oui, fos Français I
Et l'on entendit le gros rire qui s'éloignait, dans l'escalier craquant sous les bottes pesantes.
Deux heures plus tard, à dix kilomètres de là, le long de la corde halée d'une rive à l'autre, deux barques, coupant le flot rapide de la Moselle, glissaient lentement dans les ténèbres. L'eau noire, charriant de lourds glaçons, clapotait avec un bruit sinistre.
Groupés sur la berge, les habitants de Pierre-la-Treiche entouraient ceux des francs-tireurs qui n'avaient point passé encore, et leur serrant les mains, ils leur souhaitaient un heureux succès, un prompt retour. En silence, lorsque les barques avaient accompli un de leurs pénibles voyages, de nouveaux partisans pre-
naient place, les uns dans le bac, les autres dans un petit bachot plat, et, parmi la rapidité du courant, le heurt fuyant des glaçons, tandis que les bateliers, couchés sur leurs perches, peinaient avec des précautions infinies, les hardis passagers, vers Fontenoy encore lointain, enfoui là-bas par delà les champs de neige, s'en allaient, dans la nuit profonde. Troupe d'élite, dont pas un bruit ne montait. D'anciens soldats, de très jeunes gens, des bourgeois paisibles, des fonctionnaires, ensemble disparate au premier abord, mais que l'ardent amour de la patrie unifiait. Réunion d'humbles et de vaillants; faisceau de volontés tendues. Bien qu'ils fussent très las, ils ne sentaient point leur fatigue. Ils étaient trois cents.
Gustave Méric, lorsque, vers cinq heures, il avait quitté Bicqueley, — sans le cousin il eût encore été là, bien au chaud, à tirer la chaîne du grand soufflet, tandis que des étincelles voletaient au-dessus de la braise et que le marteau chantait sur l'enclume, — Gustave avait pris au plus court, par le chemin de terre montant qui traverse le bois du Chanot et tombe à Pierre, près du vieux manoir, au-dessus du cimetière.
A dix-sept ans, il en paraissait vingt, long et sec comme son grand-père, avec de jolis yeux bleus, des cheveux blonds que les filles du village, et cousine Rosalie même, — il se l'avouait avec quelque fatuité, — trouvaient de leur goût. Intelligent, de goûts plus élevés que ceux d'apprenti maréchal, — grand-père Méric avait voulu qu'il apprît un métier, — ayant lu tout ce que l'école et les bibliothèques de Fontenoy contenaient de livres, il était à l'âge où l'esprit s'ouvre et s'enivre. Il se désolait, se croyant capable de faire un héros, de n'être pas même trouvé bon pour faire un conscrit. Le grand drame sanglant de la France qui autour de lui se jouait l'emplissait d'une stupeur, où parfois, de la rage exaltée, impuissante, il roulait à de longs engourdissements, une indifférenc* complète;
8a jeunesse alors reprenait le dessus, et il s'amusait de tout, des jeux avec les camarades, des parties de boules, et des sourires tendres de Rosalie. Gottlaub redevenait le compagnon d'autrefois, le bon diable qui vous offrait naguère au cabaret de Gondreville une chope de bière pâle, couverte de belle mousse blanche...
Une seule chose l'inquiétait : l'Allemand regardait Rosalie trop souvent.
Il songeait à cela, à cet étonnant bouleversement des choses, qui à présent installait en maîtres chez eux, comme en tant de foyers de France, un Gottlaub barbu, botté, jouissant de tout avec une tranquille insolence... Tout d'un coup, comme il passait au-dessus d'un ravin, il aperçut, à sa gauche, cachés dans le pli du terrain, un grand nombre d'hommes vêtus de costumes bariolés et armés de fusils. Beaucoup étaient couchés de leur long, dans la neige, ou à genoux, d'autres courbés, l'air de guetter quelque chose, d'attendre, anxieux... Qu'est ce que c'étaient que ces soldats? Sans doute des landwehriens encore}... Son sang ne fit qu'un tour.
De l'autre côté du ravin, qu'elle coupait en biais, la grande route de Toul, reconnaissable à sa double ligne d'ornières, s'allongeait. Soudain, au pas de lourds Mecklembourgeois, une patrouille de huit dragons apparut. Elle se dirigeait vers la place, distante à peine de six kilomètres. Insouciante, sans même jeter un regard vers le ravin où la troupe était tapie, la patrouille, toute petite dans le lointain, tranquillement passa. Les larges manteaux sombres étalés sur les croupes, l'acier battant des fourreaux, la tranquillité des nuques sous le rebord des casques, Gustave distinctement remarqua tout, et le mortel silence des soldats embusqués, tandis que les dragons les frôlaient sans les voir, puis> à mesure qu'ils s'éloignaient, le frémissement de joie, la délivrance en un brusque bond, toute la troupe debout, repartant, les chefs en tête.
Gustave avait compris. Nul doute, ces braves,
c'étaient les sauveurs annoncés, le secours français si longtemps attendu, et qui arrivait enfin! Et comme la troupe gravissait le coteau, venant vers lui, il attendit. Le jour baissait. Pourtant, à leur démarche prompte, dans cette neige où ils enfonçaient jusqu'au genou, à leur déluré de chasseurs, impossible de s'y méprendre. C'étaient des Français, c'étaient eux! Et près de cet officier, là, ce franc-tireur avec son clairon, c'est Thomassin, le vieux zouave, un ancien de Fontenoy! 11 lève les bras, s'écrie •.
— Tiens! le p'tiot Méric... Eh! bleu, viens par ici!... C'en est un du pays, mon capitaine...
Les oreilles de Gustave bourdonnent. Il est devant un monsieur galonné, qui le regarde fixement. Comme en rêve, d'une façon vague, il entend :
— Tu vas nous montrer le chemin, tu veux bien?
S'il veut! Rouge d'orgueil, Gustave marche maintenant à côté de Thomassin. Où va-t-on? Thomassin ne sait pas. D'abord, on franchira la Moselle à Pierre, et l'on verra. Et les questions de Gustave pleuvent, et chemin faisant, il apprend toutes sortes de choses extraordinaires. D'où ces soldats viennent, qui ils sont. Il ne se tient pas de joie. Il se promène en pleine aventure : enfin, il est un héros! Il fait partie, comme ces francs-tireurs, de l'Avant-Garde de la Délivrance, et de bonne foi il croirait presque qu'il vient d'accomplir, comme eux, le splendide exploit.
A phrases brèves, qu'ils échangent en baissant la voix, Thomassin explique, Gustave compare et s'étonne. Ainsi, pas plus loin qu'à cinquante kilomètres, tandis qu'ici patiemment on plie sous le joug, un camp s'est formé dans les Vosges, où une poignée de braves depuis deux mois harcèle les communications de l'ennemi I Et en pleine contrée envahie, les voilà qui surgissent sous les remparts de Toul!
Avant de savoir comment ils sont arrivés jusqu'ici, Gustave en revient au développement de leur entreprise, à ce camp perdu de la Yacheresse, vers ia forêt de
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Hoène, près de Lamarche, à leur existence pendant ces deux derniers mois, si périlleux, si romanesques.
Dès le courant de septembre, trois hommes de cœur, Goupil, Rollin, conducteurs au chemin de fer de l'Est, et Tissot, maître charpentier, souffrant de voir la patrie envahie, s'étaient concertés afin d'essayer de nuire aux vainqueurs. Que pouvaient leurs humbles forces? lîien contre des soldats, beaucoup contre l'inconnu des événements. Il suffisait de quelques vaillants pour faire sauter un pont, combler un tunnel. Sous l'ellort patient d'un taret, le plus solide échafaudage croule. Mais^ d'abord, rassembler des moyens d'action!...
Ils vont trouver le secrétaire de Gambetta, M. de Frogier de Pontlevoy; et prévenu, celui-ci, en qui l'âme de la défense brûle, aussitôt décrète la formation d'un comité militaire pour la défense des départements des Vosges, de la Meuse et de la Meurthe. Un Vosgien, déjà vieux, mais dont le cœur est jeune, Victor Martin, sous-préfet de Neufchâteau, est nommé président, Victor de Pontlevoy secrétaire, Goupil, Uollin, Tissot, membres. D'autres noms figuraient encore au décret; leurs porteurs, qui ne parurent jamais, furent, plus tard, remplacés par d'autres : Kronberg, un propriétaire, Loisant, un ingénieur civil.
A ces vaillants de la première heure, qui étaient le cerveau, la pensée, il fallait donner des bras, la force. Gambetta envoyait à Neufchàteau, pour se mettre à leur disposition, un ancien caporal d'administration, Bernard. Alors Martin quitte Neufchàteau, vient s'installer à Lamarche, avec le comité. Lamarche : cheflieu de canton, à la limite de la Haute-Marne, de la Haute-Saône et des Vosges, en plein massif forestier Poste bien choisi, parmi des montagnes abruptes, au centre d'une contrée fertile, non ravagée encore, assez près de l'ennemi pour linquiéter, assez loin pour pouvoir s'organiser. A eux tous, ils possédaient 10 fusils et 300 cartouches. Pas un soldat.
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Martin court à Langres, tente en vain d'en obtenir, avec des munitions, des armes. Mais Arbelot, le général qui commandait là, n'a pas confiance, il refuse net, il aidera seulement le comité de ses vœux. Tout ce qu'il peut faire est d'autoriser un sous-lieutenant évadé de Metz après la capitulation, Coumès, du 93* de ligne, à se joindre à eux, avec une vingtaine d'hommes qu'il a rassemblés, de son côté, à Lamarche même.
Déjà Bernard, passé capitaine, en a recruté autant. Un garde général des forêts, à Buignéville, Rambaux, rallie aussi, avec vingt-cinq guides. Bientôt on est près de cent. C'est assez pour que le 2 décembre, Coumès, avec sept hommes, batte campagne, aille surprendre à Contrexéville un détachement de landwehriens occupé à lever des contributions. Sans coup férir les seize Prussiens sont prisonniers. Le lendemain, Bernard etCoumès s'emparent d'un convoi de grain, de bétail et de fourrages. Cependant, le pays s'émeut, commence à parler d'une résistance possible. Des volontaires viennent grossir l'Avant-Garde de la Délivrance. Soldats de toute provenance, aux uniformes bigarrés, des vieux, des jeunes. On vit comme on peut, sans solde. Les officiers n'ont que de mauvaises capotes.
Mais une colonne de neuf cents hommes, le 6, s'avançait dÉpinal contre Lamarche, et en partie cantonnait, le soir, à Dombrot-le-Sec. Bernard, qui jusquelà avait fait plus de bruit que de besogne, caracolant, botté, ceinturé de rouge, aussitôt se mettait en route, jetait brusquement son monde dans le village, avant l'aube, bousculait et massacrait le poste de garde et jusqu'à l'escorte de trois canons parqués sur la place de l'église . Impossible de trouver des chevaux pour emmener le trophée; de toutes les fenêtres, des maisons barricadées, les balles pleuvent. Il faut se replier en hâte sans les canons. Intimide's,les landwehriens font de même, regagnent Épinal sans s'arrêter.
Nul doute, ils vont revenir en force, venger leur échec. Gomment résister dans Lamarche, bourg ouvert
dominé de partout? Le comité vite décide d'aller camper à sept kilomètres de là, en pleine forêt de Boène, au sommet d'un massif isolé. /\ire inabordable d'où l'on surplombe, et d'où l'on guette. Jadis, au temps des guerres lorraines, on s'était réuni près de là, sous le chêne des Partisans. Mais Martin, trop vieux, ne peut aller s'enfermer avec des volontaires. Le comité et les officiers désignent alors Goupil pour gouverner le camp et présider le conseil. En un instant trois baraques de planches sont édifiées, des approvisionnements rassemblés. Il est temps.
Trois cents hommes du 1" régiment de chasseurs, venus de Mirecourt, se dirigent à leur tour sur Lamarche. Les francs-tireurs tentent héroïquement de les arrêter, et, battus, cèdent au nombre. Les vainqueurs entrent et couchent à Lamarche, repartent le lendemain, sans tenter de fouiller la forêt. Une ou deux autres pointes descendaient de Neufchâteau jusqu'à Bulgnéville, ne parvenaient pas davantage à découvrir le camp.
Puis c'est l'époque où le mouvement de Bourbaki dans l'Est attire et retient l'attention allemande. On en a profité, au camp, pour se fortifier, faire de nouvelles recrues. Les bonnes volontés affluent. D'autres compagnies se forment : un conducteur des ponts et chaussées, ancien sous-officier d'Italie et d'Afrique, devient le capitaine Adamistre; un clerc de notaire, Maillière, commande à des mobilisés. La petite république, avec son comité directeur, aidé par ses capitaines de compagnie, travaille avec ardeur. On crée, on installe des services divers : intendance, magasins, écuries. Un peloton d'éclaireurs, vêtus de rouge par les soins de Bernard, est constitué. Puis, c'est l'ambulance, lamaréchalerie, l'armurerie, un laboratoire même. Arbelot, supplié une fois encore, venait en effet de refuser les quatre cents kilos de poudre nécessaire. Le comité, désolé, entreprenait d'en fabriquer sur place, mais ne réussissait qu'à en produire vingt-cinq kilos, de médiocre.
Ce retard menait ainsi jusqu'aux premiers jours de janvier. Utilisant l'accalmie, Goumès, en habits bourgeois, exécutait avec Goupil et Rollin une longue reconnaissance, entre Lamarche et Nancy. A travers les gîtes d'étape allemands, ils relevaient le trajet de la ligne ferrée, observant les forces ennemies, notant les facilités, les obstacles qu'un coup de main, une retraite rencontraient, liant partie avec quelques patriotes, comme l'aubergiste Roussel, de Fontenoy.
Entre temps, le gouvernement témoignait sa satisfaction. Coumès était nommé capitaine; Bernard, chef de bataillon, restait néanmoins à la tête de sa seule compagnie. Arbelot enfin destitué, Gambetta prescrivait au nouveau gouverneur de Langres de porter l'efTectif des troupes du camp à 1,500 hommes, et de leur adjoindre le 4* bataillon du Gard. Quelques braves ralliaient encore : le capitaine de francs-tireurs Richard et le lieutenant de turcos Magnin, avec ce qui survivait de leurs hommes, décimes à l'affaire de Nogent-le-Roi que les Allemands par vindicte avaient canonné^ saccagé, brûlé. Enfin, le 15 janvier, les quatre cents kilos de poudre et le matériel, amorces, haches, leviers, pioches, étaient mis à la disposition du comité. Tous les regards allemands étaient fixés sur la partie qui se déroulait à la Lisaine. L'heure propice, le moment d'agir étaient venus. On allait se porter en hâte sur un point de la ligne ferrée. Lequel? Restait à choisir celui des ouvrages d'art qu'on ferait sauter.
Les discussions du comité et des officiers se concentrèrent sur Foug et Fontenoy. Le tunnel était plus surveillé, d'accès plus difficile, le travail y serait plus lent. Le pont, au contraire, n'était gardé que par cinquante hommes; les Allemands ignoraient Texistence d'une mine; c'était peu de chose, la pile repérée sur le plan, que de creuser le ballast, d'arriver vite à la trappe. Mais il y avait la Moselle à traverser, tandis qu'à Foug... On décida donc de ne prendre qu'en route la solution définitive, selon que les événements tourneraient ;
l'ordre de départ était fixé au 48; le comité arrête, avec Coumès, l'itinéraire, les points où réunir des vivres. Trois cents hommes d'élite, appuyés par le bataillon du Gard, se porteraient à marche forcée dans la direction deToul. A la deuxième étape, la ferme de Suint- Fiacre, on verrait.
Le mercredi, à cinq heures du soir, on s'était mis en route. Un chariot chargé de vivres et d'outils, trois chevaux de bat portant deux cents kilos de poudre, formaient le convoi. On avait marché toute la nuit, quarante kilomètres, sur le verglas, dans la neige. Aussi n'arrivait-on qu'à huit heures du matin, au lieu de quatre, à la ferme-école de la Hayevaux, point fixé pour la première étape. Manger, dormir, et la courte journée déjà sest envolée; sept heures sonnent, on va s'ébranler dans la nuit noire. Mais les mobiles, épuisés par les fatigues et le froid de la marche précédente, ne sont pas en état de partir. Il faut, en maugréant, remettre au lendemain : nuit d'alarme, les avant-postes en éveil; une fièvre surexcite chacun, vers deux heures du matin, des coups de feu. * Aux armes ! > On se lève en tumulte. C'est une fausse alerte, deux sentinelles qui se sont prises pour l'ennemi.
On tient conseil, il faut prendre parti. Des traîtres ont, paralt-il, averti la commandature; des uhlans au guet ont été signalés. Le commandant Bernard a envoyé ses éclaireurs en reconnaissance, appris que la garnison de Neufchâteau s'agite, prépare une sortie... D'autre part, que faire avec des auxiliaires comme les mobiles, mal commandés, sans discipline ni endurance? On décidait alors de renvoyer au camp aussitôt le bataillon du Gard; son retour fera croire à celui de la colonne entière et les partisans, terrés tout le jour dans la ferme, n'en sortiront qu'au soir, continueront seuls dans l'ombre, allégés d'autant. En même temps, le capitaine Richard partait en hâte, avec un gardepêche, pour rejoindre le sou.s-orficicr qu'on nvait rlmreé de couper le télégraphe, vers Gommercy. Il fallait re-
mettre cette diversion à la nuit suivante; tout était retardé de vingt-quatre heures.
Le vendredi donc, à six heures, en pleine obscurité, la petite troupe s'éloigne. En tête, quelques cavaliers explorent la route; Tissot,Rollin, en habits de paysans, précèdent aussi à cheval ou en voiture. Puis vient le premier groupe; aux embranchements des chemins, les porteurs de lanternes à signaux élèvent et balancent leurs falots verts et rouges. Çà et là, un court feu de bengale. Il fait un froid glacial, défense de fumer. Parfois, lorsqu'on traverse un village aux fenêtres encore éclairées, des curieux se penchent sur le pas des portes. Alors, pour leur donner le change, quelques volontaires alsaciens les forcent à rentrer, en les bousculant, avec des menaces en allemand.
En deux longues files parallèles, on piétine dans la trace de qui vous précède; la neige, aux descentes, aux montées, s'amoncelle, on y enfonce à pleines jambes. Fantômale, dans l'air étoupé de neige, à travers la forêt épaisse, la colonne silencieusement avance. Il est cinq heures du matin quand on arrive dans le profond ravin boisé où est cachée la fei-me de Saint-Fiacre. On a parcouru trente-cinq kilomètres.
Exténués, sans toucher a\ix vivres, — le pain, le vin sont là, mais Goupil n'a pu faire cuire la viande pour l'arrivée, — les hommes se laissent PGuler dans la paille. Alors un conseil de guerre a lieu, devant l'âtre. Les membres du comité, les commandants de compagnie discutent. Foug ou Fontenoy ? — Foug, dit Goupil, n'est qu'à dix kilomètres, et le temps presse. . . — A Fontenoy, la besogne est moins dure, mais l'étape est encore longue... On n'arrive pas à s'entendre; il n'y a qu'à aller dormir, en attendant le retour de Kronberg et de Rollin envoyés en avant pour reconnaître l'état de la Moselle, les garnisons de Toul et de Fontenoy. Et pesamment tous s'endorment. Bientôt un bruit persistant les réveille; il fait grand jour, aux quatre coins de la cour flambent d'énormes feux; les hommes chantent et rient.
On doît leur imposer le calme, on verrouille les portes. Que personne ne risque le nei dehors! A cinq cents mètres de là passe la route de Vaucoulcurs à Toul, que les uhluns à chaque instant sillonnent. Cependant, on tient un dernier conseil de guerre; Roilin est rentré de sa mission, rend compte. La veille au soir, à Fontenoy, il a trinqué avec le vice-sergcntmajor et le chef de gare allemands; leur sécurité est complète. Alors le projet de Foug est abandonné. On opte, à la majorité, pour Fontenoy. Il n'y a plus qu'à partir tôt, voilà tout.
Les ordres sont donnés pour troiB heures; on marchera de jour, quitte à faire halte au-dessus de Montle- Vignoble, pour ne traverser qu'à la brune la petite vallée de la Bouvade, qui, à un kilomètre au sud de Toul, tombe dans la Moselle. A huit heures, on franchira la rivière, à Pierre-la-Treiche, et à minuit, en môme temps que Richard coupera de son côté la ligne télégraphique et ferrée, le pont sautera... Sitôt dit, sitôt fait; on renvoie les éclaireurs, devenus plue compromettants qu'utiles. On laisse à la ferme le chariot; on se répartit les outils; seuls suivent les chevaux qui portent la poudre.
Un jour semblable au crépuscule éclairait la noire étendue du bois, la blancheur mouvementée des monts. Quand on sortit de la forêt, Toul, soudain, apparut vers la gauche avec la masse de sa cathédrale, et, plus loin, les contours du mont Saint-Michel. Dans les rangs, un murmure d'émotion courait, beaucoup crurent qu'on les menait à l'assaut de la forteresse; alors, soulevés d'un brusque élan, ils entonnèrent à pleine gorge, joyeux, la Marteillaise. Mais la roule tournait à droite, s'enfonçait en chemin creux... Attendra-t-on le soir pour franchir la vallée? Non, l'heure presse, l'espoir grandit. Audacieusement, follement, dans le jour qui baisse, mais où tout se distingue encore, la colonne défdeà six kilomètres des remparts, traverse Mont-le-Vignoble, Gye, arrive à Bicqueley, se hâtant vers la Moselle.
C'est à ce moment que Gustave Méric, en sortant du village, avait aperçu, dissimulés dans le ravin, les trois cents chasseurs des Vosges que la patrouille allemande frôlait.
iVlaintenant la nuit était tombée : on était, sans que Gustave s'en fût aperçu, tant les histoires de Thomassin l'avaient passionné, tout près de Pierre-la-Treiche, et bien qu'il ne fût guère plus de six heures, c'est à peine si l'on distinguait, dans les ténèbres, la silhouette massive d'une maison isolée, entourée de murs, auprès de laquelle les compagnies étaient groupées. Gustave se reconnut. On était devant le vieux manoir où habitait un brigadier forestier.
Le lieutenant Rambaux sonne à la porte. Un pas se fait entendre, un bruit de clef, et lentement la porte s'ouvre, dans la lumière d'une lanterne qu'on hausse. C'est le brigadier, qui, interdit, recule, à la vue de l'uniforme français.
— Je suis garde général des forêts, lui dit le lieutenant, j'appartiens en ce moment à l'armée. Pouvezvous me laisser reposer chez vous, avec quelques hommes qui m'accompagnent?
Le brigadier s'exclame. Parbleu! Revoir les soldats de la France, quelle joie inattendue; quelle fête!... Mais à la lueur des falots, un à un, par la petite porte de la cour, les chasseurs pénètrent, et le brigadier, ébahi, regarde ce défilé interminable, ces trois cents pèlerins aux costumes bariolés et crottés, aux armes qui par éclairs reluisent; sa femme et les siens l'entourent, pris d'épouvante.
Pendant que les hommes s'entassent dans les chambres vides du premier étage et que les officiers se rassemblent, au rez-de-chaussée, dans une vaste salle, Gustave accompagne le caporal Mosbach, un géomètre de Toul, qui connaît à fond le pays. On a chargé le caporal de placer les sentinelles aux endroits convenables, celles-ci comme toujours choisies parmi les Alsaciens oui parlent allemand^ et Gustave, avec une
admiration profonde, rit de les voir enveloppés de longues couvertures, coiffés de shakos prussiens. Les espions et les curieux peuvent venir. — Werda!... Chasseurs des Vosges? Non point, mais quelque troupe prussienne, qui mamfuvre aux environs de Toul.
Cependant, il faut s'occuper de francliir la Moselle, les membres du comité s'en vont au village à la recherche des bateaux. Le froid est si vif, la fatigue des hommes telle que près des feux, dans le manoir, sans môme toucher aux vivres de réserve, qu'on vient de distribuer, beaucoup s'endorment.
Gustave grelotte ; il a faim, il regretterait presque maintenant sa rencontre, si un enthousiasme ne le tenait debout, le cœur sautant, les nerfs au vif. Huit heures sonnent. Dans la nuit glaciale, les vibrations du bronze se détachent, avec une étonnante netteté. Les membres du comité sont de retour. Gustave est appuyé contre une fenêtre du rez-de-chaussée ; il tend l'oreille, il voit le dedans rouge de la pièce. L'officier à quatre galons, c'est Bernard, déclare qu'il n'Ira pas plus loin ; les uns gesticulent avec violence ; les autres, le menton penché sur leurs cabans ouverts, semblent plongés en léthargie. Il paraît que les barques ne seront pas prêtes avant neuf heures Le bac est pris dans les glaces. Il faut d'abord le dégager; l'autre bateau, le brigadier forestier est parti le chercher à un kilomètre. Va-t-on continuer ce soir?
Gustave entend des voix sourdes qui protestent : t Les hommes sont exténués... Fontenoy est à douze kilomètres encore... Et si l'on était poursuivi, comment battre assez vivement en retraite? N'est-il pas prudent de remettre à la nuit du lendemain ?. . . » La querelle se prolonge, s'envenime, le commandant hésite; Coumès, qu'on veut consulter, ne peut être arraché au sommeil qui le terrasse; mais enfin Goupil, Rollin, Tissot et Adamistre, la majorité l'emporte : on décide de d^ mander des volontaires, en exposant franchement la situation.
Un seul cri. Partir tous, et de suite f
Dans la lenteur des préparatife et dans la fièvre de l'attente, Gustave, ne se doutant pas de l'heure, — minuit bientôt, — ne se souciait plus de l'inquiétude de son grand-père, qui certainement, guettant son retour, veillait. Les deux femmes endormies dans la petite maison, sa mère, sa cousine, auxquelles d'ordinaire il ne pensait jamais sans tendresse, ce soir, emporté par cette légèreté fougueuse de la jeunesse, il n'y songeait pas plus que si elles n'eussent pas existé. Il était tout à l'émotion de descendre sans bruit, vers la rivière, mêlé à cette troupe héroïque qu'il sentait maintenant frémir d'une seule âme. Le grondement du courant s'élevait comme un soupir monotone, coupé de faibles sanglots, par le choc sourd des glaçons. Les lanternes allaient et venaient sur la berge, tandis que d'un bord à l'autre, le long de la corde tendue, invisibles, les barques pleines glissaient. Par groupes de trente, au milieu des riverains, les chasseurs encapuchonnés attendaient sans mot dire. L'arrière-garde s'embarquait enfin.
Gustave, lorsqu'il mit le pied sur le talus opposé, eut une sensation d'allégement. Plusieurs autour de lui la partageaient. Cette station debout, dans le bateau léché d'un noir clapotement, au-dessus de l'eau perfide, cela inspirait des pensées graves. Les uns s'inquiétaient du redoutable inconnu, que l'autre rive, monde nouveau, recelait; les autres malgré eux se disaient: cette rivière, la repasserons -nous? Tous, songeant à la France, recueillaient leurs forces. Il lallait maintenant gagner au plus court. Gustave avait repris la tête, cheminait à côté de Thomassin. On suivit un instant la Moselle, remontant la rive droite, puis, tournant brusquement à gauche, on s'éleva, par la rude pente du bois de Chaudency. Les ténèbres étaient opaques, la neige dense, semblait qu'on n'avançât point.
Gomme on parvenait au sommet de la colline, l'horizon, vers l'ouest, s'iUumina d'une lueur rougeâtre, une
détonation éclatait. Instinctivement, on s'arrête, on regarde... Minute oppressante d'angoisse. Mais de nouveau un éclair, une détonation encore. Plus de doute, c'est le canon de Toul qui tonne, c'est le signal d'alarme. Un troisième coup, un quatrième, le bruit déferle au loin, se répercute, secouant dans leur sommeil tous les postes voisins, qui se dressent, courent aux fusils.
— Du jarret, mes enfants I gouailla ïhomassin,ouje m'enrhume... V'Ià déjà Toul qui éternue I
La marche reprit, plus rapide, fouettée par la crainte d'être découverts, l'encouragement des officiers, la fatigue tournée en fièvre. On traversait Villey-le-Sec. On pataugeait dans de mauvais sentiers, fils noirs un instant tracés, pistes perdues que, derrière la colonne, des chasseurs effaçaient, sous le râteau. Enfin, c'était la route de Toul à Nancy, au bord de laquelle on soufflait un instant, puis, à travers les labours, dans un ravin, la marche têtue encore une fois se déroula. Gustave, à mesure qu'on se rapprochait, peu à peu sentait tomber son exaltation. Il se croyait en chemin depuis une éternité, il était Lien las et boitait. Au contraire, autour de lui, les visages raidis vers le but marquaient la tension de l'espoir, l'oubli de l'heure, dans la vie âpre de ces minutes uniques. Gustave tressaillit. La demie de cinq heures venait de tinter, tout près d'eux, en vibrations longues, solennelles. On était au-dessus de Fontenoy . La silhouette confuse du village, de l'église, se devinait vaguement. Thomassin étendit le bras :
— La gare est là I
Et Gustave, prêtant l'oreille, scruta la nuit. 11 embrassa par la pensée le vaste paysage, la Moselle descendant vers le nord, dans son étroite vallée que dominent les collines et les bois, s'élargissant en marais vers l'ouest et le sud, du côté de Toul. Un ciel d'ombre pesait sur la morne étendue.
A vingt pas de la première maison, le commandant Bernard arrêta la colonne. On se distribua définitivement les rôles, répartis d'avance pendant la marche :
les compagnies Coumès et Magnin attaqueront le poste ;
les compagnies Bernard et Maillière fouilleront le village; la compagnie Adamistre restera en réserve, gardant les poudres et les outils, en attendant le moment de se porter vivement sur le pont, à un signal, la lutte terminée... Les ofliciers se concertaient à voix basse; les hommes se taisaient, dans cette pause suprême, avant l'action. Bientôt, le jour allait poindre, il n'y avait plus une seconde à perdre. Le silence était si profond que chacun entendait son cœur battre. Au loin, venant de Toul, le souffle d'une locomotive haletait.
Gustave passa, sans tourner la tète^ devant la porte de sa maison... Elle était entre-bâiilée, une lumière rougeoyait à la vitre... * Est-ce que grand-père m'attend toujours? » se dit-il, mais il n'eut pas envie d'entrer. Une curiosité, plus forte que tout, le redressait, l'emportait. 11 fallait qu'il fût là, qu'il vît surprendre le poste, sauter le pont... Et ce n'était point du courage, mais l'attrait impérieux de l'inconnu, l'insouciance aventureuse de ses dix-sept ans. D'autres lumières brillaient aux fenêtres... D pensa : « La mèche est éventée, les Prussiens sont avertis. » Il suivait les hommes qui rampaient sans bruit vers la gare.
Mais à ce moment Thomassin, qui était devant lui, butta dans la neige. On vit alors la sentinelle du poste s'avancer en criant :
— Werda?
Déjà Coumès sur elle frappait du sabre ; l'homme tomba. En même temps, détendue comme par un ressort, toute la compagnie s'élançait, d'un seul bond. Le poste, à ce moment sortait. Une autre sentinelle, qui, placée à l'entrée du village, avait d'abord pris les francstireurs pour des fidèles se rendant à l'église, à toutes jambes était venue prévenir.
L'agression fut si brusque, que les landwehriens éperdus rentrent précipitamment dans la gare, en poussant un hurrah étranglé. Gustave, qui vivait comme
dansun rêve, voit ses compagnons se ruer contre laporte close, barricadée en hâte, contre les fenêtres d'où les Westphaliens tirent. L'éclair rouge des coups déchire l'air obscur et brumeux de l'aube. Un sous-lieutenant enjambe une fenêtrCj la porte cède sous l'assaut de quelques chasseurs et d'un officier, c'est Goumès... 11 y a là dedans un bacchanal du diable : des cris, des gémissements, des coups de feu.
En même temps Magnin a escaladé la barrière, blessé sur le quai une sentinelle. Sept Prussiens sont hors de combat, sept autres prisonniers, le reste en fuite.
Où est donc Gottlaub?... Gustave ne l'aperçoit pas, mais, en revanche, celui-là qu'on tire par les bottes de la table sous laquelle il s'est blotti, tiens! c'est le vice-feldwebel... Ah! Ah! quelle mine il fait! Hein, mon vieux, c'est moins drôle que d'avaler une snuerkraut ..
Partout, avec une agitation fébrile, on se démène. Déjà, au pont, le sergent Décorse et Sidi-Mohammed, le turco, ont fondu sur les deux sentinelles : l'une git à terre, poignardée, l'autre a pu détaler dans l'ombre. A ce moment, le train dont tout à l'heure on entendait haleter au loin la locomotive s'est rapproché, on perçoit à une portée de fusil le souffle régulier de la machine; on voit grossir son fanal. Vite, Goupil, une lanterne rouge d'arrêt à la main range les hommes sur le quai ; ordre de ne tirer qu'au commandement. Qui sait si ce sont des voyageurs, des prisonniers, ou l'ennemi?... Mais, devant le disque fermé, la gare sans lumières, le train ralentissait et, prévenu par Il sentinelle qui a pu s'échapper, il stoppe, rebrousse chemin, s'éloigne vers Toul, à toute vapeur. D'autres fuyards, courageusement, donnaient l'alarme. L'un d'eux, quoique blessé, s'avançait à la rencontre du train-poste de Nancy, du côté de Liverdun, et grimpé sur le remblai réussissait à avertir par ses cris le conducteur.
Cependant, les compagnies Bernard et Maillière fouillaientle village. Trois ou quatre Westphaliens sont faits
388 LES BRAVFTS GENS
prisotniera. Plusieurs se cachent au fond des hangars et des caves. Effarés, les habitants ouvrent leurs portes, se penchent aux fenêtres. Ils s'exclament, ne savent que répondre. Des vieilles se lamentent. Maintenant les francs-tireurs prennent position, au sud, sur la route de Gondreville; au nord, sur le chemin de fer du côté de Liverdun. La gare est occupée, le village cerné de toutes parts.
Un quart d'heure à peine s'est écoulé.
Au pas de course, la compagnie Adamistre s'est précipitée vers le pont, le franchit à la hauteur du canal de la Marne au Rhin. Le capitaine place une vingtaine d'hommes chargés de détruire la voie et de surveiller le débouché de Toul. Les membres du comité, qui, avec les porteurs de poudre et d'outils, s'étaient aussitôt élancés, ont fait halte à la première pile. Ils ont le plan à la main, mesurent fiévreusement!... C'est là que le puits de mine doit être préparé. Et l'on creuse, on pioche avec ardeur. La neige est déblayée, les cailloux sous le fer aigu étincellent et volent. Le bruit sourd des pelletées se succède. Le trou s'agrandit... Rien. Pourtant à trente centimètres en dessous du sol, on doit rencontrer sous le ballast la trappe de bois qui ferme l'ouverture du puits I Et les travailleurs de nouveau s'acharnent, le trou s'enfonce I Rien. Penchés au-dessus, les membres du comité ne respirent plus... Se serait-on trompé ? L'ennemi aurait-il découvert, comblé la mine?.. La peur de l'échec étreint ces vaillants à la gorge; ils se regardent avec une inquiétude affreuse...
On creuse, on pioche toujours. On est à quatre-vingts centimètres maintenant... Toujours rien. Alors une rage s'empare de Tissot. D saisit parmi les outils un crayon de fer, dans le fossé. Il frappe, il sonde désespérément. Le cou tendu, l'oreille avide, on écoute; la terre ne rend qu'un bruit sourd. Enfin, sous les coups furieux, résonne comme un choc dans une maçonnerie; est-ce la trappe? Un coup encore 1 Cette fois, c'est l'écho
d'une carité profonde; il retentit jusqu'au fond des cœurs !
En un clin d'œil,le tampon de bois est enlevé, et par l'ouverture carrée, Tissot, très grand, se laisse tomber, fait la courte échelle à Loisant, qui porte la lanterne sourde. La première cheminée, profonde de quatre mètres, bifurquait en bas en deux caniveaux, dans le sens de la pile, terminés chacun par de petites cheminées de deux mètres destinées à recevoir la charge. On se met à passer la poudre, mais un des sacs se dénoue, en sorte que les deux mineurs la poussaient à même entre leurs jambes aux caniveaux. Dehors, muet, le cercle de têtes les contemple. L'heure avance, Bernard, craignant une attaque, s'impatiente. Le trainposte de Nancy est signalé. Un fourrier delà compagnie Maillière arrive en courant ; — f On perçoit distinctement, venant de Toul, le bruit d'une troupe de cavalerie et d'artillerie qui s'avance vers Fonlenoy. »
— Qu'y a-t-il ? crient du fond du puits les mineurs.
— Rienl répondent RoUin et les autres.
Et le travail continue. Mais le danger croit, les spec tateurs s'énervent. L'aube va poindre.
Enfin, les mèches sont en place, on jette aux mineurs une corde, Tissot réapparaît. Loisant à son tour, posant la lanterne, saisit le filin et crie :
— Tirez!
Vite, il n'y a plus maintenant qu'à bourrer le ballast... Mais tous soudain s'exclament. Loisant est à mi-chemin.
— Et la lanterne?
Elle est au fond, allumée. A la première pelletée de terre, elle peut aller donner contre la poudre, allumer toutl...
Loisant redescend,
— La lanterne! éteignez la lanterne!
On lâche de la corde. Loisant retombe, empoigne e falot, fait le geste réprimé aussitôt de le briser brualement à terre... Le sac répandu. La poudre 1...
— Vite, remontez-moi f
— Mais éteignez donc I
Eteindre ? Si en soufflant la lanterne faisait mèche ? Loisant alors la prend entre ses dents, et s'accroche au filin.
— Tirezf N... de D...
Les tempes en sueur, il sort enfin de l'orifice glacé, et rageusement lance la malencontreuse lanterne dans la Moselle. Alors, on entonne précipitamment les cailloux et la terre, on comble le trou... Instantanément le pont se vide, les hommes d'Adamistre ont rallié, il ne reste que Goupil, Rollin et Tissot, qui réunit en faisceau les extrémités des dix mèches, et, assis, se met à les tailler avec son couteau, entre ses jambes. Il allume enfin, s'assure que le cordon fuse.
— Allons, ça flambe bien! dit Goupil. Filons.
Et au pas de course tout le monde s'éloigne. On se retrouve dans la grand'rue; les compagnies pour le départ se forment. Un blême petit jour se lève.
Gustave, qui depuis l'assaut de la gare était rentré à la maison, où M. Méric et les femmes l'avaient accablé de questions et de reproches, venait de ressortir, malgré les supplications de sa mère et la défense de M. Méric. Il voulait voir où en étaient les choses, arriva juste comme un officier, devant le rang, tirait sa montre en disant :
— Encore deux minutes, et le pont sautera. Autour des francs-tireurs, des habitants groupés
leur serraient les mains, se félicitaient du succès, tout en déplorant leur départ, qui allait les laisser sans défense, à la merci du plus fort. Tous les regards étaient rivés vers l'ouest. Les secondes parurent aussi longues que des heures.
Certains comptaient en eux-mêmes. On retenait son souffle, il semblait que le temps lui-même fût suspendu. Soudain une détonation terrible ébranla la terre, suivie de deux autres, simultanée.=;. T^'^f r^'o'^"'" ''e flammes empourpra le ciel, et au loin l'énorme gerbe de débris,
soulevée droit, s'éparpilla dans une grêle de pierres. Un nuage de fumée flottait au-dessus de la Moselle. 'Deux arches venaient de s'efîondrer, la pile était rasée net, au-dessous de l'eau. Alors, de toutes les poitrines, un immense cri s'éleva :
— Vive la France!
Les chasseurs des Vosges saluaient leur œuvre.
Il était sept heures moins un quart. A cet instant, par une coïncidence due à la coutume du pays lorrain, l'angélus quotidien se mit à sonner, et dans la pâle aurore de ce glorieux dimanche, ce fut comme une action de grâces de la patrie, à ti-avers le chant matinal des cloches.
Qu'était devenu Gottlaub ?
Lorsque dans la nuit le canon de Toul s'était fait entendre, le landwehrien s'était levé grommelant, et, comme M. Méric, en bas, las d'attendre Gustave, s'était endormi sur sa chaise, ronflant en tuyau d'orgue, il l'avait secoué durement, lui disant de tenir sa porte ouverte et les lumières allumées. Lui se rendait à la gare, il rentrerait après l'alarme. Ainsi s'expliquaient les lueurs veillant par ordre aux fenêtres, et qui avaient inquiété Gustave.
Gottlaub, dans la première minute d'affolement où la foudroyante surprise avait jeté les vingt-cinq hommes du poste, — les autres étaient partis en patrouille vers Toul, — n'avait eu qu'une idée : mettre à profit sa connaissance des lieux, et fuir le plus vite possible. Aussi, prenant ses jambes à son cou, il avait jeté son fusil et gagné, en se faufilant le long des maisons, la route de Gondreville, puis le chemin de terre qui abou tit aussi au village, suivant au pied du coteau l'étro' t défilé de la Moselle. Il se rappelait, tout en courant, sa conversation du soir, et les affirmations de M. Méric... t Foyez-vous ce fieux célérat! D savait touti » Une colère le transportait, serrait ses poings noueux. 11 leur ferait payer cher leur trahison, à ces canailles!
A mi-chemin de Gondreville, le fracas de l'explosion l'avait arrêté court, il avait vu en se retournant l'éruption formidable, le cratère lançant son jet de pierres et de flammes, au-dessus du cours embrasé de la rivière. Et tenant son ventre, il s'était mis à courir plus vite. Il traversait comme un fou Gondi eville, les yeux hors
de la tête, l'écume aux lèvres, injuriant les femmes assemblées sur le seuil des portes, les paysans aux nouvelles. A ce moment, il pouvait être huit heures, des coups de feu éclataient. Gottlaub ne se rassura qu'en apercevant, sur le pont du village, les uniformes des camarades. C'étaient cinquante-cinq hommes du bataillon de Geldern, qu'un train avait amenés de Toul, débarqués près du canal, et qui traversèrent la vallée en tiraillant^ dans la crainte qu'il n'y eût, dans Gondreville aussi, des francs-tireurs.
Gottlaub fraternisait, et guidant le détachement, qui au hasard, dans les fenêtres, déchargeait ses armes, on laissait derrière soi Gondreville, on se rapprochait, avec une prudente lenteur, de ce Fontenoy t du diable i. Du côté de Liverdun, une autre troupe s'avançait. C'étaient un capitaine avec quelques officiers et une quarantaine d'hommes, de différents corps, qui, par hasard, se trouvant dans le train-poste de Nancy, arrêté près du village, en étaient aussitôt descendus. Le train lentement les suivait, tandis qu'on examinait aux lanternes les abords de la voie. D'abord les détonations firent croire que de l'artillerie était engagée. Mais enfin le jour se levait, on aperçut la brèche, les arches croulées dans la Moselle. Alors, ne voyant personne, que quelques francs-tireurs trop lointains, disparaissant sur sa gauche, le détachement pressa le pas, entra dans le village en même temps que les Westphaliens. Tous étaient dans une exaspération frénétique, proféraient d'horribles menaces.
— Dans un quart d'heure, vous serez tous brûlés, vociféra le lieutenant.
Le maire est arrêté, traîné à la gare, baïonnettes sur la poitrine. A tort et à travers, on empoigne, on maltraite qui se montre ou qui se cache, qui se tait ou qui parle. Les maisons, les greniers, les caves, l'église, le clocher sont parcourus, fouillés, sondés. On espère trouver quelque frauc-tireur retardataire. Son compte
serait bon! Personne. Mais un jeune homme qui traverse le village et demande imprudemment : < Où sont les Français? » paraît suspect. Il a des souliers boueux, une giberne sous sa blouse; plus de doute, c'en est un!... On se jette sur lui, on le frappe avec acharnement. Il proteste qu'il est voyageur, fils d'un verrier^ dans la Savoie. Une brute ricane, le tire à bout portant. Et comme le malheureux s'affaisse, la cuisse brisée, on le porte à la gare en le lardant à coups de baïonnette- Ses cris atroces redoublent la rage des meurtriers,
Gottlaub était allé droit à la maison des Méric. Trois ou quatre landwehriens l'escortaient. La porte était ouverte, Gustave, assis sur la table jaml^es ballantes, mangeait un morceau, l'estomac creux, la tête vide, ne savait plus bien, maintenant que ses compagnons de la nuit s'étaient évanouis, leur coup fait, sans laisser de traces, s'il n'avait pas été le jouet d'un cauchemar. Il les avait un instant reconduits jusqu'à l'orée du bois Essarté, les avait vus se jeter en désordre sous les arbres, foncer dans la futaie. Ils avaient dû gagner le bois du Tambour, la forêt de Haye... Qui sait où ils pourraient repasser la Moselle?... Puis, éreinté, les tempes serrées de migraine, il était revenu au moment où les premiers Allemands entraient dans Fontenoy.
— C'est toi, Gustave? lui avait crié sa mère. Prépare-toi...
En haut, les deux femmes rassemblaient vivement quelques effets. Rosalie, ses cheveux blonds noués d'un tour de main, passait à la vieille Mlle Méric un caraco de laine. Inerte, la démente se laissait faire, en bavant doucement. M. Méric, pendant ce temps, attelait une charrette. Il avait résolu de fermer la maison, d'aller rendre, pour quelques jours, visite au cousin de Bicqueley. On y serait mieux qu'à Fontenoy. . .
D'un bond, Gottlaub se jeta dans la cuisine. Sa peur rentrée lui sortait en fureur de bête. 11 saisit Gustave par la uuque. Il iiuriait des phrases inarticulées, où
revenaient en allemand les mots de « traître... francstireurs, vendus... ».
Un officier s'approcha, Gottlaub lui dit ses soupçons, les aveux du grand-père, l'absence compromettante du petit-fils. D'un coup de poing dans le visage, Gustave était renversé, et les uns le pilaient avec la crosse de leurs fusils, pendant que les autres^ pour l'empêcher de bouger, lui tenaient aux côtes leur baïonnette L'officier, paisible, regardait.
Il se retourna brusquement, s'indigna : un vieillard le tirait par sa tunique, le suppliait en sanglotant de mettre fin à ce supplice. Brutalement, M. Méric était repoussé, et tandis que Gottlaub. tirant de sa poche une ficelle, ligotait solidement l'aïeul et l'enfant, les autres, rentrés dans la maison, exploraient les chambres, y découvraient les trois femmes qu'ils chassaient devant eux, vers la gare, en les bousculant. Rosalie et Mme Méric, blanches de terreur, titubaient sans mol dire. Soudain la vieille, qui avançait avec peine, courbée en deux, poussa un soupir profond; un des landwehriens la toucha de sa crosse, elle s'affaissa silencieusement, conmae une chose molle, un paquet de linge. Elle était morte.
On la laissa sur place, un sourire mouillé aux lèvres. Elle semblait, de ses yeux écarquillés dans le visage de cire, contempler avec étonnement ces choses.
A la gare, Louise Méric et Rosalie étaient parquées avec les mères, les filles, les sœurs qui, venues apporter aux leurs, déjà enfermés dans les wagons, des vêtements et des provisions, avaient été arrêtées, jetées contre une balustrade. Un soldat lança dans le dos de Rosalie un coup de poing si violent, qu'elle s'en alla tomber sur un tas de bois, à quelques mètres.
Gottlaub, qui venait de mettre ses prisonniers sous bonne garde, le remarqua. La jeune fille, avec sa simple beauté campagnarde, était de celles qu'avant la guerre, lorsqu'il travaillait à Gondreville, il avait en vain courtisées. Un boujour par-ci, une plaisanterie par-là. Mais
396 LES BRAVË8 GENS
le refus de Rosalie lui était resté STir le cœur. D'autant que, rerenu avec son régiment en septembre, et cantonné justement chez les Méric, Gottlaub, en dépit de ses avances, n'avait obtenu que de polis et méprisants rapports. N'importe, elle était « chentille... ». Le coup de poing, tout en le réjouissant, lui déplut donc. Une malice anima ses yeux troubles Ehl ehl la belle, on verrait bien... En attendant, Gottlaub se promit de ne plus la quitter, et prenant un des fusils abandonnés le matin, il se rangea parmi les gardiens de ces femmes. Justement, par jeu, on faisait le simulacre d'apprêter les armes, comme pour se préparer à une exécution sommaire. De temps à autre, les fusils s'abaissaient, visaient longuement ces malheureuses. Et leurs transes toujours renaissantes étaient pires que la mort.
Pendant des heures, la fureur et les cris se donnèrent cours. Le nombre des Allemands grossissait. De Toul, de Nancy, il en arrivait encore. Et les arrestations et les violences continuaient. Les prisonniers passaient entre deux haies d'injures et de coups. Qui tentait de s'en approcher était perdu. A une jeune fille qui tendait vingt francs à son père, un Prussien les arrache et du poing dans la bouche fait sauter trois dents à l'insolent, qui osait réclamer. L'instituteur est saisi, les mains liées derrière le dos, si étroitement que la corde entre, fait une boursouflure bleue : on lui barbouille la figure avec du lard. Les habitants qui ont recueilli les blessés du matin et les soignent charitablement sont le plus maltraités. Partout les vainqueurs trépignaient leur proie à coups de plat de sabre, à coups de talon. Leurs officiers leur disaient : « On vient de trouver dans les bois, pendus et horriblement mutilés, deux des nôtres. » Tout était prétexte à surexciter : les lumières innocemment allumées le matin. — On attendait donc les francs-tireurs? Et ce soi-disant signal de l'angélus... Ces mensonges arrivaient infailliblement à leur but, portaient au comble la frénésie des représailles.
Dans le tumulte qui emplissait la gare, M. Méric et Gustave, dédaignés par Gottlaub, restèrent assez longtemps immobiles, abrutis sous les menaces. Puis, comme ils ne bougeaient pas, et comme sans cesse d'autres prisonniers arrivaient, un moment l'attention se détourna d'eux. Gustave en profita pour couper ses liens contre la boucle de sa ceinture ; il dénoua ensuite ceux de M. Méric. Le vieillard avait aux poignets deux entailles saignantes, il ne sentait plus ses mains raidies.
Une bousculade se produisit. Un train partait, un autre arrivait, amenant de nouveaux vengeurs. Gustave tira par la manche son grand-père. Ils s'écartèrent du groupe, ils étaient libres. Libres dans une prison de fous. Une heure sonna au clocher de l'église. Gustave se rappela son émotion du matin, au-dessus de Fontenoy endormi, la lente et solennelle vibration de la demie de cinq heures. Telle était donc la récompense du devoir, le paiement de l'héroïsme...
Mais où pouvaient être les femmes? Gustave eut un déchirement à l'idée de sa mère, et aussi de Rosalie, si belle parmi ces sauvages... Peut-être on les avait relâchées, elles étaient à la maison?... Et comme les rues étaient pleines d'une foule en délire, qui enfonçait les portes, jetait les meubles par les fenêtres, ils allèrent aussi vite qu'ils purent, du côté de chez eux. M Méric, hagard, murmurait :
— Qu'est-ce qu'ils font? Qu'est-ce qu'ils font?
Le sac de Fontenoy, par ordre, s'exécutait.
La nouvelle venue de Toul s'en répandait i peine, et déjà le village était jonché de meubles en morceaux. Les pillard8 sautaient de joie, entraient, sortaient, en criant leurs farouches hurrahs ; on s'acharnait plus à briser tout qu'à emporter. Pourtant beaucoup, chantant des chansons à boire, s'en allaient par bandes, portant au bout de leurs baïonnettes, qui un poulet, qui un lapin, qui un jambon. C'est alors que le plus beau calice de l'église, caché chez des fidèles, fut pris. La plupart cherchant des objets précieux, devant les maisons à
façade importante la presse était plus grande; mais, presque tout étant de longtemps caché, plus furieuse aussi la déception. Des ivrognes envahissaient les caves, et, pour boire à l'aise, en tiraient les tonneaux, qu'ils roulaient, défonçaient dehors. Chez les aubergistes ot les épiciers, des corps à corps ensanglantèrent le sol; on renversait les comptoirs, on s'arrachait le sucre, la mélasse et le lard. Par colère, ceux que des jaloux empêchaient de boire, lançaient des fenêtres à la volée les litres de liqueurs et d'eau-de-vie. Faute de bijoux, le linge était disputé. Des vêtements, des couchages, des < duvets » étaient pris, portés en triomphe dans les wagons; on les revendrait à Nancy.
Dans ce terrible lâcher de la bête, quelques-uns, que la réflexion n'avait pas quittés, se tinrent à part, exprimèrent leur ti^stesse. Un Bavarois, trouvant une montre en or, la rendit; ailleurs, debout sur le seuil des demeures qu'ils occupaient si tranquillement la veille, quelques braves landwehriens en écartaient les voleurs. Rares exemples, (jui mettaient davantage en lumière l'atrocité du reste.
M.Méric, lorsque avec Gustave il put atteindre sa maison, la trouva vide et ravagée. De Louise et de Rosalie pas l'ombre. Charrette et cheval avaient disparu. Dans la cuisine, rien que les morceaux de la lourde table luisante, et la carcasse du vieux bahut, dont les portes pendaient, lamentables, sur les gonds descellés. Au premier, les planches des armoires et les tiroirs des commodes gisaient, retournés, épars. Le vieillard allait de pièce en pièce. Un tremblement perpétuel agitait sa tète branlante, et tout bas il marmonnait cette phrase, qu'il répétait sans cesse :
— Est-ce Dieu possible I
Soudain, il découvrit sous une table les hardes que dans la matinée sa bru avait empaquetées, nouées d'une serviette. Elles étaient là, oubliées, inaperçues Bans doute. Il se frappa le front, et dit :
— Ta mère est peut-être encore à la gare, avec Rosalie.
Et Gustave était si abattu, qu'il soupira seulement :
— Oui, peut-être.
Mais, en lui-même, cette succession d'événements prodigieux avait brisé tout ressort, d'espérance ou de crainte. Il se dit :
— Elles sont mortes, comme ma grand'tante. Je ne les reverrai plus.
Et cette certitude ne lui tirait pas une larme. Son paquet sous le bras, M. Méric, têtu, répéta :
— Elles sont à la gare Allons-y!
Ils partirent. Ils traversèrent encore les rues bouleversées. Comme ils arrivaient près de la station, quelques fantassins les dévisagèrent. Sans doute c'étaient les landwahriens qui avec Gottlaub les avaient arrêtés le matin. Gustave crut reconnaître l'officier, vit ces hommes échanger quelques mots, puis, avec stupeur, un fusil s'abaisser, dans sa direction. Il voulut crier. Un éclair brusque, une détonation... et à son côté M. Méric chancelait, s'abattait. La balle avait traversé le bras, péne'tré dans le ventre. Gustave, fou d'horreur, sanglotait, sans forces, à côté du vieillard étendu. Il n'apercevait ni le cher visage affreusement crispé ni un groupe d'officiers qui les considéraient, d'un air satisfait. 11 lui sembla que c'était la fin du monde; et quand M. Majeur, l'instituteur, prit le grand-père dans ses bras, pour le reporter chez lui, il était si las, qu'il suivit machinalement, sans pensée, les yeux secs.
A peine ils étaient de retour, M. Méric allongé, gémissant à petites plaintes courtes d'enfant, sur un matelas qu'un voisin prêtait, la porte s'ouvrait encore : des Prussiens entraient, et arrachant un des volets pendants du bahut, ils s'en servaient comme d'un brancard, y couchaient le blessé, l'emportaient en le balançant durement vers la gare. 11 fallait, quitte à en mourir, que cet otage fût dirigé sur Nancy ! . . . . Gustave, les prunelles dilatées, était resté accroupi dans un coin, près de l'âlre. Il se tenait recroquevillé sur lui-même, l'air fou, et pas plus que ces
assassins il ne se demandait pourquoi on emmenait le' vieux et pourquoi on laissait le petit... Bicqueley, les francs- tireur s, le pont, grand-père, Gottlaub, et sa maman, et Rosalie, un étrange kale'idoscope défilait devant lui, en images incompréhensibles et brusques, pareilles à des visions de fièvre où toujours revenaient, conmae une ritournelle sinistre, des coups de feu mêlés à des chants gutturaux.
Combien de temps Gustave demeura prostré là, il ne put jamais s'en souvenir, pas plus qu'il ne se rappela, par la suite, la sonnerie des trompettes qui mit fin au pillage, ni le moment où les incendies commencèrent. 11 avait appris, sans donner signe d'intérêt, du même voisin qui avait prêté le matelas, que l'on avait vu sa mère et Rosalie emmenées vers Toul; Gottlaub n'avait pas reparu, sans doute il était parti avec l'escorte des prisonnières... Mais ce détail, qui à un autre moment lui eût percé le cœur, ne l'avait pas touché. Il avait ressenti depuis vingt-quatre heures des sensations trop fortes pour lui. Il n'éprouvait plus qu'une torpeur, un anéantissement sans bornes.
Ce fut à quatre heures de l'après-midi qu'une riche voiture amena de Toul les officiers supérieurs porteurs de l'ordre d'incendier. Une dépêche de Versailles avait transmis au commandant des étapes l'inflexible consigne, et aussitôt ce dernier rédigeait, faisait placarder un avis en ces termes :
f La plus revêche surveillance à la sûreté du chemin de fer et d'étape. Le pont du chemin de fer tout près deFontenoy aux environs de Toul, aujourd'hui la nuit fait sauter. Pour le punition le village fut brûlée de fond en comble. Le même sort tombera aux lieux dans lesquels quelque chose arrive de semblable. »
Signé : Von Schmadkl.
Au signal des chefs, les pillards, ivres de colère et ie vin, se précipitent. Ils entassent au premier étage
d'une maison les couchages qui restaient encore; ils y mettent la torche. Leurs bravos et leurs chants saluent les premières flammes. Épouvantés, perdant tout espoir, quelques vieillards et des femmes se sauvent alors, passent à travers la ligne de sentinelles, qui leur tirent dessus, accueillent de même à coups de fusil quiconque approche. L'abbé Antoine, vicaire de Gondreville, — qui, venu le matin à Fontenoy pour y dire sa messe, en était reparti sans avoir pu atteindre l'église, — essaye en vain dépasser; personne n'entre. Un vacarme affreux monte du village, avec de noirs tourbillons de fumée que crèvent des bouffées de flammes. C'est un sabbat de démons.
En même temps que le jour baisse, le foyer de l'incendie lentement s'étend. Avec une précision méthodique, on attend qu'une, maison croule pour allumer l'autre. Ainsi le plaisir dure, c'est à qui se dispute l'honneur d'apporter le brandon, et quand le feu jaillit, alors ce sont des hurrahs et des battements de mains. Avant de quitter la place, on a soin de briser les fenêtres et d'arracher la porte, afin que le courant d'air active...
— Viens, petit I
Gustave leva la tête. C'était une vieille femme qui, passant devant la porte, l'avait aperçu, dans la lueur qui illuminait la cuisine; la maison d'en face flambait. Déjà le voisin qui tout à l'heure avait parlé à Gustave s'était enfui. Trois soldats se dirigeaient vers la maison Méric. Docilement Gustave suivait la vieille, qui le tirait par le bras, en courant. Mais au tournant de la rue, la conscience des choses le reprit. Il secoua la tête, dit doucement :
— Je veux voir.
Ils se terrèrent à l'angle d'un mur. Le soir rapide de janvier tombait, d'immenses remous de clarté jaune et rouge trouaient l'ombre. Une étrange odeur de poils roussis et de chair grillée les prit à la gorge. C'étaient des vaches qui dans une étable proche, avec d'affreux meuglements, rôtissaient, vivantes.
Les trois soldats étaient maintenant dans la cuisine, exploraient l'escalier, les chambres. Gustave entendit un gros rire; c'était un des soldats qui, barbu, l'air paisible sous sa casquette plate, ouvrait les bras, d'un air de dire : « Envolés, les oiseaux ! » Ils empilèrent la table, les chaises, jetèrent la carcasse du liahut. Gustave, dans une déchirante hallucination, revit la pièce familiale, close, intime, avec les objets usuels à leur place. Grand-père était sur sa chaise, au coin de la lourde table, polie par les ans; comme il fait bon au coin de l'âtre, où la marmite mijote sur la cendre tiède. Tant de soirs pareils!... Dans un bougeoir de ferla chandelle coule, et sa lumière droite éclaire les cuivres au mur, l'angle luisant du vieux bahut. Là-haut, maman et Rosalie travaillent, rangent l'armoire au linge, d'où une bonne odeur de pomme sucrée s'exhale... Quoi donc? Qu'est-ce que c'est que celui-là qui apporte des bottes de paille, cet autre qui ricane, en versant un liquide jaune? Ahl la bonbonne de grès où l'on conserve l'huile... Et maintenant voilà que par l'escalier dégringole une pile de matelas oubliés, avec des édredons de plume... un bois de lit, à présent!... Gustave le reconnaît. C'est le lit de la grande chambre, celui où il est né et où son père est mort. . . Qu'est-ce que cela lui fait? Est-ce qu'il a encore une famille? Est-ce que d'autres temps reviendront!
Mais le soldat barbu, à l'air paisible, traverse la rue en courant. Il a empoigné, dans la maison en face, dont le toit vient de s'abtmer dans un horrible craquement de bois etd'étincelles, une poutre en flammes, et il tisonne les matelas, la paille. Une acre fumée blanche s'étire en spirale, et bientôt la chose monstrueuse éclate, la flamme dansante et folle, qui de ses langues agiles lèche en un instant les murs noircis, les poutrelles du plafond, sort en tire-bouchons rouges par les carreaux brisés. Et dans l'élément aveugle, c'est tout le p^ssé qui s'évanouit, la religion des existences anciennes, l'invisible charme des traditions, des habitudes avee
LES BRAVES GFNS 403
leurs joies et leurs peines, la douceur des mille liens obscurs qui attachent si profondément au foyer et au sol... Muet, Gustave se laisse emmener par la vieille.
Partout le drame se renouvelait.
L'adjoint au maire, M. François, vivait avec sa femme et sa mère, une paralytique de soixante-quinze ans. Avant que le signal de l'incendie fût donné, il avait demandé à charger l'infirme sur une voiture, pour la conduire à Gondreville chez sa fille. Refus brutal. Mais les premières maisons étaient en flammes. M. François rentre en hâte chez lui, veut emporter sa mère. Les incendiaires se fâchent, poursuivent le gêneur, à la baïonnette, jusque dans le jardin. Sa femme se débat, veut enlever du lit la vieille femme qui, clouée sur son séant, la supplie du regard, tout son être dans les yeux. Un des Prussiens l'arrête et la gifle; elle s'élance une seconde fois, on la prend et on la jette à terre. Elle se relève égarée, se sauve en entraînant son mari, qui de nouveau accourait :
— Fuyons, nous sommes perdus I
Ils revenaient à peine de leur terreur, que déjà la fumée sortait de la maison, la flamme en un instant s'y répandait, et sur son lit de souffrance, la paralytique brûlait.
Vingt maisons étaient ainsi détruites. Toute la nuit, vers le ciel sans étoiles, elles levèrent dans les ténèbres glacées leurs torches sinistres et fumantes. Groupées dans quelques chaumières, les femmes et les jeunes filles, avec les enfants, attendaient en tremblant que le jour parût. Alentour les soldats rôdaient, et malheur à celles qui étaient surprises dans l'isolement...
Quant aux familles sans abri, les uns se cachaient dans les vignes, le long des murs, épiant la minute où ils pourraient s'élancer à travers champs; les autres, sans lumière et sans bruit, se tenaient dans la maison Toussaint, d'où l'on peut plus facilement s'échapper du côté de la forêt. On entendait de là le crépitement du feu, les chants rauques des Prussiens, les gémissements et
les plaintes des malheureux qu'on arrêtait et qtfon frappait. Quelques fugitifs purent gagner le taillis, où ils s'abritèrent, gicloltants, sur la neige. Gustave, sitôt qu'il eut atteint, avec la bonne femme qui le guidait, la maison Toussaint, se coucha dans le coin le plus sombre. Il était à bout de forces, las de sentir et de penser, et pesamment, vite, il s'endormit, d'un sommeil de plomb.
Pourtant, tout près de là, avec plusieurs des femmes qu'on avait arrêtées le matin, Louise Méric et Rosalie erraient dans l'ombre, les yeux rivés sur le foyer énorme, dont le reflet tragique empourprait au loin. Mais impossible d'arriver jusqu'aux maisons; les sentinelles, fusils chargés, veillaient.
Lorsque exténuées, après le long calvaire qu'avait été leur voyage, frappées en chemin lorsqu'elles ne marchaient pas assez vite, se relr/ant sous une bourrade quand elles tombaient, les prisonnières étaient arrivées à Toul, on ne gardait du convoi que les hommes. Les portes de la prison se fermaient devant elles. Qu'elles s'en retournassent! Et beaucoup, déchirées d'inquiétude, pensant à leurs enfants, à leur mari, étaient revenues. Gottlaub, voyant sa proie lui échapper, Mme Méric et Rosalie libres, avait dû, retenu luimôme à son poste, se résigner... t Pon! pont la petite ne perdrait rien pour attendre!... •
Bravement, avec leurs compagnes, les deux femmes s'étaient mises en route. Par les durs sentiers, par les champs couverts de l'épais linceul, elles s'étaient hâtées, le cœur serré, vers cette grande lueur qu'on voyait là-bas... Quel inconnu horrible les attendait?... De ne pouvoir franchir le cercle des fusils braqiiés. d'être là, sans rien savoir, redoutant tout, à tourner autour des brasiers comme de pauvres papillons nocturnes, c'avait été le dernier coup, la douleur suprême. Elles avaient dû, rompues, les pieds saignants, revenir vers onze heures à Gondreville. Elles passaient, au presbytère, une nuit abominable.
A la même heure, M. Méric mourut, dans le wagon qui l'amenait à Nancy. Au matin, du village à demi consumé, dans le silence glacé de l'aube, dépaisses colonnes de fumée noirâtre montaient encore.
Court répit. Oans les rues désertes, les Prussiens attendaient un nouveau signal. L'œuvre n'était point parfaite encore; et las de la ripaille de la veille, mais la conscience pure, ils chantaient au milieu des ruines.
Ce jour-là, l'abbé Antoine, vicaire, et l'abbé Criel, curé de Gondreville, purent après de longues et périlleuses tentatives obtenir l'entrée de Fontenoy, pénétrer jusqu'à l'église. Ils trouvaient la porte principale et celle de la sacristie enfoncées, le reste encore intact Ils avaient la consolation de dérober du moins les vases sacrés à d'imminents outrages, et, l'un portant l'ostensoir, l'autre conduisant une petite fille abandonnée, ils rentraient à Gondreville. Le surlendemain, l'abbé Briel était jeté dans la prison de Toul. Quant à l'abbé Antoine, il ne devait retrouver à Fontenoy qu'une église saccagée.
Dans l'après-midi du lundi de nouveaux ordres de destruction arrivaient. On apprit que par décret de l'Empereur, couronné quatre jours avant, le gouvernement général de la Lorraine, en don de joyeux avènement, frappait la province d'une contril^ution de dix miUions de francs. A l'exception de quelques bâtiments, trois maisons à côté de la gare et trois chaumières au-dessus de l'église, le reste du village allait être livré aux flammes.
Et de nouvelles colonnes de fumée s'élevèrent, d'où le feu s'élançait en pétillements joyeux. Dix maisons, avec leurs mobiliers, s'effondrèrent cette fois. Dans leur rage d'extermination, leur volonté d'écraser, par la ruine et la terreur, toute velléité d'expédition nouvelle, les Prussiens brûlèrent jusqu'aux bestiaux et aux récoltes. Le foin et la paille flambaient comme des feux de joie. Les sacs d'avoine et de blé se consumaient dans les granges.
Le soir, on arrêta encore quelques habitants, qui regardaient leurs maisons en flammes. Ils passèrent, pour atteindre la gare, sous une avalanche de coups de poing, de pied, de pommeau et de crosse. L'un d'eux s'étant plaint qu'un soldat s'acharnait après lui, on écarta le tortionnaire, mais, tenu à distance, celui-ci se vengea en crachant, pendant deux heures, à la figure des prisonniers.
Le mardi, vingt-deux maisons, parmi lesquelles la maison d'école, eurent leur tour. Lorsque la nuit vint, timidement, à la faveur de l'ombre, ceux qui n'avaient pu se décider à s'éloigner essayèrent le sauvetage de ce qui subsistait de leur bien. C'était des débris de literie, un peu de linge échappé aux pillards. Alors, traînant ces humbles restes, ils partaient sans retour ner la tête. Malades d'effroi, brisés de coups, à demi nus, ils échouaient enfin dans les villages voisins, où une inépuisable charité s'ingéniait à panser tant de maux.
C'est ainsi que Gustave Méric, après trente-six heures abîmées dans un rigide sommeil, avait tenté de revoir le logis des siens. Tout le jour, il avait réfléchi, tapi au fond d'un hangar, dans la maison Toussaint. Sentant la faim, il avait mangé quelques pommes de terre cuites sous la cendre, bu de l'eau de neige amassée dans un seau. Le souvenir lui était revenu, et avec le souvenir, la faculté toujours vivace de souffrir. Mais une sorte d'insensibilité atténuait son chagrin. Il avait cette résignation des faibles qu'un destin atroce a broyés. En rampant, quand la nuit fut close, il se glissa jusqu'à la place où s'élevait la maison Méric. Il ne restait que les quatre murs. Et partout ce n'était que rectangles de maçonnerie écroulés et noircis, amas de poutres calcinées, chutes de toits en équilibre. Un jour sanglant, fait du reflet des incendies mourants, plus clair que le triste jour hivernal, trouait les ténèbres, répandait sa clarté tragique sur la désolation des ruines.
LES CRAVliS GENS 407
Il erra dans les rues parsemées de débris. C'est là que sa grand'tante, touchée par k crosse du landwehrien, sans dire mot était tombée. Vainement il chercha le corps. On avait dû s'en débarrasser de suite, le jeter dans quelque tombe de feu : sans doute là, pour aller moins loin, sous ce tas de cloisons et de pierres?... Et frissonnant, il pressa le pas, pour fuir cette cendre encore chaude. Quelques minutes après, non loin de la gare, un instinct le clouait sur place. C'est ici qu'il avait vu les landwehriens se concerter, le fusil s'abaisser... Et le spectre de M. Méric couvrit le sol, le long corps inerte, d'oii coulaient deux filets de sang... Où était le grand-père à présent?
Une secousse intérieure l'arrachait à son cauchemar, un flot tumultueux d'idées l'assaiUit, il redevint le Gustave de l' avant-veille, il pensait.
C'était cela, c'était cela la guerre 1 Parce que des patriotes, des braves gens avaient agi en soldats, fait leur devoir de soldats, parce qu'ils avaient surpris un petit poste, tué ou blessé quelques ennemis, fait sauter enfin quelques pierres, il fallait qu'un village entier (dont pas un habitant, peut-être ! — pas même lui, car les francs-tireurs connaissaient le chemin! — n'avait pris part, de près ou de loin, à l'acte glorieux — et quand cela même eût été ?) — il fallait que toute une population fussent détruits, ruinés!... 11 fallait cette ingéniosité barbare, cette lourde fureur dans le meurtre!... 11 fallait que les pierres elles-mêmes payassent, et que de ce Fontenoy, où un matin, par hasard, le coup de foudre de la bravoure française avait éclaté, il ne restât rien que des décombres, pour témoigner moins de la puissance que de la honte des vainqueurs, et de l'exécration des vaincus!...
D'autres réflexions lui venaient encore, brèves, lumineuses, qui le sillonnaient avec des profondeurs d'éclair. De quel droit, au nom de quelle religion, ces Allemands, qu'il avait pourtant entendus, à Noël, chanter avec tant de gravité leurs chorals austères, faisaient-
ils expier de la sorte, à des innocents, la le'gitirae défense de leur patrie? Et ce n'était pas assez que tant de pertes I... II fallait que la Lorraine entière suât dix millions I Après, les francs-tireurs y regarderaient peut-être à deux fois... Mais qu'était-ce que cette répression féroce, sinon l'aveu mal déguisé de la peur, et le fond môme de l'àme d'une race, aperçu dans sa candeur grossière?. . . Ainsi^ la bonhomie, la rudesse cordiale d'un Gottlaub, cela cachait ces dessous? Et Gottlaub, et tous les autres, c'étaient pourtant des hommes tout semblables à eux.
Il se souvint d'avoir entendu rire jovialement l'autre semaine l'ex-garçon brasseur; il se revit, choquant leurs verres où la bière pâle débordait de mousse, et il se sentit troublé, comme devant l'ouverture d'un gouffre.
Mais Tâcre odeur des bois carbonisés l'étreignait à la ■gorge, lui picotait les yeux. Il n'avait plus rien à faire Icàl Un écœurement l'envahissait, et aussi l'horreur du nom prussien, une rage si violente qu'elle l'éiançait presque à crier. Il n'eut plus qu'un désir : s'en aller, fuir, échapper à cette horreur.
Alors, dans le désert du village fumant, qui retombait au calme et au silence de la nuit, à travers l'ombre glaciale, il se faufila, parvint à atteindre les champs. Et jusqu'à l'aube, au hasard, transi, perdu, il marcha. Le petit jour, peu à peu, levait au-dessus des coteaux et de la vallée son voile de brume. Il reconnut qu'il avait derrière lui les bois de Dommartin, à sa droite le village de Ghaudency, et en avant, à ses pieds, la Moselle. Un effort, et il serait bientôt au bac de Pierrela-Treiche.
Avec une émotion qu'il cachait au batelier, il passa la rivière, à l'endroit môme où il avait escorté les francs-tireurs. D'abord, il avait pensé à se rendre à Toul. Il y retrouverait peut-être sa mère, Rosalie. Mais, fait comme il l'était, déguenillé, manquant de tout, peut-être il était prudent de s'arrêter d'abord à Bic-
queley, où le cousin lui ouvrirait toute grande la forge. Il trouverait là une affection, des soins imme'diats, et qui sait, des renseignements?...
Son pressentiment ne l'avait pas trompé. Comme il .^anchissait le seuil, la première personne qu'il aperçut fut, assise devant la fenêtre, tète basse, une femme rêvant dont les deux mains avaient roulé ouvertes sur le tablier... Ces cheveux dorés, cette taille ronde.. C'est Rosalie I Elle pousse un cri, se lève en hâte. Mai& déjà, de la pièce voisine, Mme Méric s'est élancée, elle tend ses bras. Et Gustave y tombe, éperdument. Rosalie, à petit bruit, sanglote
Une longue et pourtant courte, une triste et pourtant douce après-midi s'écoula. Les uns aux autres, pendant que le cousin laissait inacti/ son marteau, ils se racontèrent leurs malheurs, ils pleurèrent sur les absents. Tandis que le cœur fendu, trop certaines de la triste vérité, les femmes se demandaient ce qu'était devenu M. Méric, la pensée de Gustave se reportait, invinciblement, vers ces braves dont l'audacieux coup de main avait déchaîné leurs misères. Que de fois, depuis trois jours, il les avait entendu maudire, par ceux-là mêmes qui dimanche les avaient applaudis... Ils avaient bien besoin de s'abattre sur un pauvre pays. Sans eux, qu'on était tranquille I .. . Et Gustave tantôt partageait cette rancune, tantôt comprenait qu'il valait mieux quand même que les choses eussent eu lieu ainsi. Il était juste de souffrir, pour la patrie, même d'aussi odieuses injustices.
Avec un enthousiasme qui lui mettait au visage un pâle sourire, il suivait la marche épique, depuis sa rencontre au-dessus de Bicqueley jusqu'à la minute émouvante où montre en main on attendait le tonnerre de l'explosion. Que d'énergie, d'audace, d'endurance ! Qu'étaient-ils devenus, à travers tout ce pays en émoi, sillonné de patrouilles?. . . Pourvu qu'ils aient, sans trop de peine, pu retraverser la Moselle, regagner, à travers bois, leur camp de Boèue, leur nid d'aigles I . . .
410 LES DRAVES GENS
Pourvu aussi que la brèche du pont fût longue à réparer, saignât longtemps^ comme une entaille, au flanc Je l'armée allemande!... Et, consolé du moins dans son orgueil, Gustave fit une longue prière, d'ardents souhaits, pour que tous ces braves s'en tirassent sains et saufs.
Ils étaient, à cette heure, hors d'atteinte. La veille au soir, le 24, à sept heures, ils étaient entrés dans Bulgnéville illuminé, au milieu des exclamations et des vivats. Ils n'étaient plus qu'à quelques kilomètres de leur camp. Partis trois cents, ils revenaient trois cents. Le retour avait été moins accidenté que l'aller. Ils avaient, au sortir de la forêt de Haye, pu franchir la Moselle sur la glace, ils se rejetaient sous bois, se reposaient et mangeaient à la ferme dos Gymeis, repartaient bientôt, et, marchant jusqu'à trois heures du matin, arrivaient enfin à Hondreville, près de Vézelise. Douze heures de repos , puis douze heures de marche encore, et l'Avant-Garde de la Délivrance avait rempli jusqu'au bout sa mission.
Ce fut ce mercredi-là que l'église, à Fontenoy, fut pillée. Les soldats prirent, pour bassine à café, les fonts baptismaux; le lustre, frappé à coups de crosse, n'était plus qu'une armature de fer, au-dessus du sol jonché de cristal; les croix avaient disparu, et aussi le diadème de la Vierge, avec la bannière de la Sainte- Enfance. On avait bossue et tordu les hauts chandeliers, brisé une pierre d'autel, enfoncé la porte du tabernacle. A la sacristie, même ravage : en tas, foulés aux pieds, au milieu de la pièce, ornements, surplis, aubes, fleurs; partout des éclats de vases cassés; plus de petits flambeaux ni de candélabres, plus de galons ni de soie aux soutanelles, mais des lambeaux d'écharpes dont on avait taillé les morceaux précieux. Et ce n était pas les gros doigts des vainqueius qui avaient
perpétré ce larcin, mais des mains plus légères. Car quelques femmes les suivaient.
En revanche, c'était bien la main de quelque dur sycophante qui, sur un panneau du bulîet, tandis que l'abbé Briel était retenu en prison à ïoul, avait écrit ces mots : * Misérable est le prêtre qui abandonne ainsi son église. »
On affecta du moins de n'y point porter la flamme. Le clocher intact s'élevait seul au-dessus du village détruit. Pourtant, quelques maisons peu fournies de paille n'avaient pas entièrement brûlé. Les soldats prirent du pétrole, ils enduisirent portes et fenêtres, et de nouveau allumèrent le feu.
Gela fait, il ne resta plus, de ce qui avait été Fontenoy, que des pans de murs chancelants sur un chaos de ruines. L'incendie, faute d'aliments, dut s'éteindre. Sur l'emplacement du village, les vainqueurs, satisfaits, chantaient en chœur, ou bien pour célébrer leur triomphe, ils montaient à la tour et sonnaient les cloches.
Mais, la colère assouvie, il s'agissait d'être pratiques , il fallait, en hâte, des hommes valides, des ouvriers pour rétablir la voie, restaurer le pont. Tous les villages voisins furent requis, sous les menaces les plus sévères. Comme on n'avait pas assez de travailleurs, on en alla chercher jusque sur les places Stanislas et Carrière, à Nancy. Tandis que les musiques jouaient, entre midi et une heure, les Prussiens, au hasard, raflèrent deux cents personnes de tout âge et de tout costume, depuis des gamins, des élèves du lycée, jusqu'à des bourgeois à cheveux blancs. Bientôt un terrassement énorme combla les deux arches écroulées, et au bout de onze jours d'un travail opiniâtre, les trains, qui avaient dû faire un long détour par Metz, lleims, Épernay, roulaient à nouveau vers Toul et Paris, portant aux armées de l'invasion les munitions et les vivres dont, pendant près de deux semaines, elles avaient été prive es.
Gustave, dès le jeudi, avait profité de la permission de rentrer dans le villnge. Il espérait on ne sait quoi, peut-être retrouverait-il les restes de la grand'tante, ou apprendrait-il quelque chose sur M. Méric?... A cause de la réquisition des ouvriers, la rue de la gare et celle du pont présentaient une morne animation. Quelques habitants glissaient, peureusement, vers leurs caves, et sous les déoris entassés, cherchaient les pommes de terre que les flammes ou les Prussiens avaient pu épargner. Gustave s'étonna de rencontrer aussi peu de soldats. Où étaient-ils? Au pont, sans doute. Soudain, comme il tournait le coin d'une petite rue déserte, il se rejeta en arrière, pétrifié d'étonnement.
Sur une place, près de deux cents hommes étaient massés en deux groupes, laissant entre eux l'espace vide de la rue qui allongeait jusqu'à l'église sa double rangée de maisons éventrées et noircies. Seuls, les gros murs çà et là se dressaient, montrant l'ouverture béante des croisées et des portes, le trou vide des toits. Des charpentes effondrées hérissaient leurs moignons. Des plaques rousses, sur des clôtures de pierres sèches, encore tièdes, témoignaient de la morsure du fléau.
Et ces deux groupes d'hommes, coiffés de leurs casquettes plates, bien sanglés dans leurs tuniques, pantalons soigneusement tirés dans les bottes, étaient assis et couchés, en des poses négligentes et familières. Les faisceaux érigeaient, au-dessus des fusils, le bouquet luisant des baïonnettes. Quelques-uns se tenaient droit, paradant la main dans la main dans le rang, l'arma sur l'épaule. Beaucoup étaient réunis autour d'un tréteau parsemé de bouteilles, et posé sur deux tonneaux. D'autres, en veste blanche, ou le cou dan;» un cache-nez, étaient derrière une longue table et se versaient à boire. Au dernier plan, à droite, près du puits, les plus éloignés, pour se mettre en évidence, étaient grimpés sur un éboulis. En avant du groupe de gauche, cinq officiers étaient assis à une petite table,
OÙ se Toyaient une bouteille de Champagne et des verres Un soldat, debout, une serviette sous le bras, présentait à l'un des officiers une assiette. Et tous ces personnages regardaient devant eux, bien droits, immobiles^ comme des acteurs qui renr.plissent un rôle.
Gustave crut à une hallucination, quelque décor sinistre d'un the'âtre de rêve. Une seconde, il eut l'impression singulière que tous ces regards étaient flxe's sur lui. Il eut peur de devenir fou, se retourna... Un photographe était à quelques mètres, l'obturateur dans une main, sa montre dans l'autre, à côté du trépied surmonté de la chambre noire...
Gustave ne sut s'il allait s'indigner ou rire. Une révolte mêlée de dégoût le souleva. Tant d'inconscience dépassait toutes bornes.
Mais il y eut un mouvement, des va-et-vient. Inquiet, il se rencogna dans l'angle de la rue. Au bout d'un instant, il comprit.
Derrière le groupe de gauche, une des seules maisons dont le toit ne se fût pas écroulé, la maison Hachet, mettait la tache déplaisante d'un mur presque intact. Gela gâtait le tableau. Ces messieurs, dans leur sens esthétique, souffraient. Potu" que l'image du châtiment fût complète, il fallait arranger cela. En un clin d'œil, quelques pionniers hardis étaient au faite, abattaient sous leurs pioches un large pan. Dani des attitudes hardies, outils en main, les démolisseurs, leur besogne accomplie, se campèrent alors sur la brèche, et jusque sur le toit. Leurs silhouettes se découpaient en plein ciel, dominaient, avec une morgue tranquille, le village ravagé. Oui, c'était mieux ainsi I...
Et de nouveau, sous l'objectif, les deux cents hommes s'immobilisèrent, le front serein, le regard droit, dans une placidité de justiciers, que leur œuvre transportait d'orgueil.
Par delà la désolation des ruines, le coteau couvert de neige étendait son linceul blême, tandis que l'église, inviolée en apparence au centre du village puni, éri-
geait au-dessus de la tour carrée sa flèche sauvée des flammes, comme afin d'attester la parole du pieux Guillaume :
« Nous lespectous les choses saintes, Dieu est avec nous. >
BITCIIE
— Un espion, mon commandant 1
Le commandant Tej'SsiersorUiil justement de la cave sous l'arsenal, où, depuis le bombardement de septembre, il avait élu domicile, avec les registres et les archives.
Lorsque après les deux tentatives d'intimidation, du 8 et du 23 août, — quelques heures de canonnade à laquelle ripostait vigoureusement la place, puis visites de parlementaires auxquels on répondait seulement: » Des Français ne se rendent point sans combattre I — le grand bombardement foisait rage, un obus avait crevé' au milieu du bureau de ïeyssier, arraché portes et fenêtres. Les projectiles s'acharnaient sur le fort, enflammaient l'arsenal, les bâtiments de l'état-major.
Sur l'étroit pont de pierre, long de trois cents mètres et large à peine de quarante, qui du haut de son rocber abrupt domine la ville basse etla petite vallée de la Ilorn, pas un poste de combat qui ne fût un endroit de mort. Les cinq batteries des dix mille Bavarois et Wurtembergeois, qui surplombaient le fort, des hauteurs voisines, — car Bitche dans son étroite vallée est de partout commandée, — crachaient, tant sur les remparts que sur le camp retranché et la ville, en dix jours, vingt mille obus.
Alors, stoïquement, Teyssier avait fait descendre, sous les décombres de l'arsenal, les archives, et là, dans la petite pièce voûtée, si sombre qu'il y fallait une bougie en plein jour, sur la terre battue, le simple héros travaillait, organisait, sans relâche. Ce qui ne l'empêchait point, à ses heures, celles du danger, d'être toujours à la place d'exemple. Gela modestement, sans phrases, ou avec des mots si naturels, qu'ils semblent d'un récit de Plutarque.
Un jour, — c'était au plus fort du bombardement, après une nuit blanche, il examinait, avec les officiers d'artillerie, la pièce la plus exposée, en cherchant comment on pourrait la couvrir; à la suite d'un coup d'embrasure, un obus tombe, éclate ïeyssier, renversé, couvert de débris et de poussière, se relève et continue son examen. Puis il quitte les artilleurs et descend au souterrain où se fait la cuisine et où loient les médecins et les officiers d'administration. Ils sont ea émoi, on leur a dit que leur chei" était tué. Teyssier avise les foyers saccagés, que l'étage démoli encombre de plâtras, et du ton le plus naturel :
— Eh bien, messieurs, on ne déjeune donc pas, aujourd'hui?
Les lieutenants étaient dignes du chef. Jouart, qui commandait l'artillerie, s'est écrasé le pied, dans une chute de cheval. Il se fait porter à dos par ses artilleurs, et, dans la fournaise, dirige méthodiquement le tir. Les obus grêlent sur le magasin de la Grosse- Tête, dans les sous-sols duquel il y a dix mille kilos de poudre. Une étincelle, et la moitié du fort va sauter. Jouart, de sa chaise à bras, ordonne les travaux : avec entrain, sous la pluie de fer, on blinde, on abat, on terrasse... C'est encore Mondelli, qui, par quatre fois, s'échappe de Bitche, traverse les lignes, la France envahie, et va chercher les ordres et les encouragements de Gambetta, puis les instructions da Thiers. C'est Bousquet, c'est Simon, vingt autres. Et ce sont les dévouements admirables de Bitche, de sa commission municipale. C'est Lamberton, l'abbé Guépratte, Mme Lauza. Grande histoire, que celle de cette petite ville!...
— Qui étes-vous, mon garçon? demanda Teyssier de sa voix calme.
i L'homme, habillé en cuirassier, devant lui, baisse
: les yeux, tortille dans ses doigts son képi. Sa tunique
est trop large pour la taille, ses basanes sont sales,
comme après une longue marche. 11 a les cheveux
courts, un hérissement de barbe pas faite. Il bredouille, d'un air embarrassé, un nom. Il rejoint... Teyssier insiste :
— Ah! vous êtes de ce régiment-là?... Eh bien, dites-moi le nom de vos chefs. Voyons, comment s'appelait votre colonel, votre capitaine?
Le cuirassier reste bouche bée.
— Vous avez été blessé, m'avez-vous dit? Dans quelle ambulance vous a-t-on soigné? Vous avez une trace de blessure... Montrez?
Mais l'homme, sans qu'on pût même tirer de lui son numéro matricule, prit un air d'égarement, feignant l'idiot.
— C'est bien, dit Teyssier, qu'on le conduise au camp retranché.
Et il ordonnait au chef de l'escorte de le faire surveiller de près, en le faisant parler, si possible.
Resté seul, le commandant, pensif, se mit en route, pour une de ses tournées habituelles, dans le fort. Il se pencha sur une embrasure, regarda au loin, par delà la petite vallée, le cercle des hauteurs muettes, couronnées de grands bois, où, dans la brume d'octobre, l'automne, déjà, parmi les sapins noirs, étendait sa dentelle de rouille. Et, devant cette solitude apparente, que peuplait le cercle invisible des bivouacs bavarois, il fut pris d'une mélancolie qui n'allait point sans fierté.
Ainsi, n'ayant pu réussir à enlever les remparts de vive force, voilà que l'ennemi, las de son éternel investissement, usait de la ruse!... Et Teyssier, en un éclair, revit les trois mois écoulés. La satisfaction du devoir accompli imprégnait d'un calme très noble ses traits énergiques, ce visage au front haut, bombé sous les drus cheveux gris, aux yeux d'un bleu métallique, masque osseux et grave, où la volonté était adoucie de bonté.
Les étonnantes semaines se déroulèrent, depuis sa nomination, son arrivée, le 19 juillet Rien de prêt, loui à créer, dans le désarroi sinistre que laisse der-
rière lui le 5' corps, la retraite de Failly, déclarant, avant de partir, qu'il est téméraire, inutile de défendre Bitche 1 Sur les cinquante-trois pièces, dix-sept seulement qui puissent servir. En deux jours les divers services sont distribués. On ramasse tout le bétail des villages voisins, les vivres, le fourrage. Il n'y a ni vin, ni sel, ni luminaire. Mais il y a de la poudre. L'ennemi peut venir I
Et ce sont alors les canonnades, lesparlementaires... Entre temps, on s'occupe. La garnison, grossie d'un millier de traînards et d'éclopés de Wœrth, est à peine de deux mille cinq cents hommes. Il y a du travail pour tous : les sorties d'abord ; puis le labeur fébrile du fort : abatis, traverses, et les réseaux de fils sur les glacis, et les routes qu'on coupe à l'entour, les chemins creux qu'on défonce. Viennent enfin les jours tragiques: Bitche est en feu, canons tonnants, poutres broyées. Cent trente maisons sont en cendres, cent à demi brûlées. La famine, le typhus et la variole sévissent. Quand les derniers obus s'abattent, comme fatigués, sans atteindre le fort, les soldats plaisantent :
— Ils n'ont plus de poudre, qu'ils viennent en chercher ici I
Et Teyssier, paisiblement, à un parlementaire qui peu après s'est hasardé, fait déclarer :
— Toute démarche est inutile, nous ne nous rendrons jamais.
Déjà, après la nouvelle de Sedan, il avait, à d'autres ouvertures, répondu :
— Que m'importe ce qui se passe hors de mes remparts!...
Une seule pensée : tenir jusqu'au bout, — l'Empire, le monde peuvent crouler I — tenir bien haut, jusqu'au bout, le drapeau de la France.
Mais, derrière lui, soudain, des pas, des voix. Teyssier se retourne.
Le faux cuirassier est là, penaud. Un fantassin, près de lui, gesticule :
— C'est un tell D...I Nous sommes du même village. Il sort de la prison centrale d'Enssisheim. Pas plus cuirassier que moi. Un voleur, condamné à cinq ans de prison f...
— Il s'est échappé de la prison centrale, mon commandant. C'est un espion des Bavarois I
L'homme, sur place, est déshabillé. Pas un effet qui ait la même marque. Vingt matricules, la défroque de plusieurs morts. Et, pour bretelles, la ceinture en cuir fauve des Bavarois I On essaye de lui faire faire l'exercice du sabre... Il n'en a jamais tenu un de sa vie.
— C'est bien, qu'on l'emprisonne, dit Teyssier.
Et tandis qu'on emmène le traître, effondré, le commandant donne l'ordre de réunir le conseil de guerre. Nul doute : c'est la mort. Et Teyssier, qui n'a jamais reculé devant elle, — il l'a vue de près à Sébastopol, à Montebello, — à cette idée s'assombrit.
L'étrange chose que sa destinée I II y a trois mois, il était un obscur officier du nombre, limité à des devoirs faciles, libre presque de toute responsabilité. A présent, voici que dans la tourmente subite où la France est en train de sombrer, il se trouve, dans celte petite ville de Bitche, perdue au faîte des Vosges, conune sur un navire à l'ancre dans le désert des flots. Garnison, habitants, sont l'équipage dont il est le maîtr* absolu. Toutes ces vies sont dans sa main, et aussi le sort des trois couleurs, image tangible de la patrie, qui au plus haut mât, sur les Vosges déjà presque allemandes, orgueilleusement, planent.
Hier il n'était rien; aujourd'hui une ville entière, une nation s'inccirnent en lui. Le sentiment de celte responsabilité est si lourd qu'il efface, anéantit tout. Qu'est la mort d'un traître à côté de tant de braves I Et Teyssier, froidement, juge la situation.
Si le réseau de l'investissement semble s'être un instant relâché, si, grâce au dévouement des campagnes voisines, quelques denrées qui manquaient ont pu être amenées jusque dans les murs, cela signifie seulement
que l'ennemi feint de dormir, — et prépare un réveil terrible. Ce que la violence n'a pu faire, la trahison le fera. Cet espion, qu'on a saisi, sa mission était de surprendre le service des portes; il eût sondé l'esprit des troupes, noté la répartition des postes, leur nombre, s'il y avait du canon sur le chemin couvert...
La vision de 93 revient au souvenir du commandant. Les six mille Prussiens de Hohenlohe, conduits par un émigré, un transfuge, arrivant jusqu'au pied des fossés, où heureuseraentune porte d'accès venait d'être murée, la garnison courant aux armes, et, la lâche attaque repoussée, le traître pris dans sa souricière avec deux cent soixante-dix assaillants.
Cette fois encore, Bitche échappera.
Le conseil s'est réuni; le faux cuirassier avoue ; l'arrêt est rendu. Mais, dit le code militaire, aucune exécution capitale n'aura lieu avant qu'on en ait référé à 'Empereur.
Longuement, dans sa cave d'où souvent l'insomnie le chasse, dans le fort où sa méditation le promène, Teyssier réfléchit : « Il n'y a plus d'Empereur. Il n'y a plus que la France qui sombre, et Bitche, qui tient toujours... » Et, juge suprême, dans la tristesse et la sérénité de sa conscience, le commandant examine, rejette le recours en grâce : cet homme mourra; les Bavarois sauront que Bitche, sous le feu ou non, fait bonne garde.
Le lendemain, devant la garnison assemblée, l'espion tombait, frappé de dix balles; et du côté des monts, sur lesquels les Bavarois accourus contemplaient la scène, le fort, s'enveloppant de fumée, tira, et, dans le grondement des obus, il semblait qu'une voix s'élevât, une voix de sarcasme et d'espoir : — « A bon entendeur salut! »
Cinq mois après, Hitche, inviolée, tenait toujours.
11 fallut — le 27 mars, la paix depuis (longtemps signée — un ordre formel du même ministre (]ui, dans l'armistice, avait oublié de régler le sort de la glo-
rieuse petite place, pour décider Teyssier à amener, malgré lui, les trois couleurs. Tandis que son héroïque j)halange s'éloignait, libre, avec enseignes et canons, et au milieu des acclamations, traversait la France, — seul, jusqu'à la dernière minute, dans le vieil uniforme recousu, râpé, déteint, dont en quarante semaines il n'avilit pu changer, le commandant demeurait à son bord. Mais enfin les Bavarois entraient, et, comme le drapeau coulait à pic, Teyssier quitta son étroit pont de pierre, le front haut, le cœur brisé, mais non vaincu.