‹ Les Bretons (volume 2)Chapitre 11 sur 88 · LB GALLOIS · texte numérisé non relu

LB GALLOIS

« 0 terre des Remris , serait-ce pas étrange Si dans un chant breton turestais sans louange, Comme au temps de Merlin, toi qui portes encor La harpe dont la voix enivrait la dé-maur ! Aujourd'hui la clé-maur fouille le sol des mines, Mais la harpe aux doux sons erre sur les collinos .

Le barde qui s*endort sur ton sommet sacré ^ 0 blaac rocher d'Erhi , se réveille inspiré ! »

Les Bretons s'écriaient : « De quel peuple est cet autre? « Nous entendons sa langue, et ce n'est point la nôtre. « Venez-vous de Ker-Ludd \ ville des bâtiments , « Pays de durs Saxons et de fourbes Normands? »

— « Le pays d'où je viens vous en sortez peut-être. « Dans les vieilles chansons (vous, surtout, digne prêtre), « Jamais n'avez- vous lu quand les brandons de feu « Contre Tlle-de-Miet furent lancés par Dieu? « Us vinrent, les Saxons, avec leurs lances minces , « Four punir nos discords et Torgueil de nos princes : .« L'état ne posait plus sur son triple pilier, « Le sage laboureur, le barde, l'ouvrier. « Terrible fut le choc, la défense terrible. a La Tueed, rouge de sang, devint un fleuve horrible. « 0 dragon des Kemris, de cimiers en cimiers

' Londres.

f Que tu volais ardent sur le front des guerriers !

• Quand le barde égorgé se taisait, quelles flammes

• De ton gosier béant tu jetais dans les âmes!

• Et Merlin, et Merlin, ce roi des éléments,

i Soumettant la victoire à ses enchantements! « Si la mort Teût permis, Arthur, la Table-Ronde t Eût été le pavois et le centre du monde ! « Malheur quand tu péris, ô roi géant, malheur! « Toute File en poussa de longs cris de douleur,

• Et les ours blancs du Nord, en rugissant de joie,

• A travers les glaçons nagèrent sur leur proie,

i Plus nombreux que les flots boulant par un temps noir,

• Plus féroces que nous dans notre désespoir.

1 0 chants de morti Hourras sanglants! Affreux mélanges! « Enfin le Dieu clément nous envoya ses anges. « Tandis qu*en leurs marais les restes des Kemris « Luttaient contre la mort, nous, faibles (St proscrits, « Dans nos havres secrets nous déployions nos voiles :

• Mais ceux-là dont le front est couronné d'étoiles , « Moines , évéques saints, en tête des vaisseaux ,

« Au nom du Tout-Puissant les guidaient sur les eaux; « Et tous ces exilés, comme un chœur angélique, « Abordaient en chantant aux rives d'Armorique.»

LE PaÊTRE.

« Frère, quand le soleil d'à -plomb sur ces rochers, (I Fera briller au loin la pointe des clochers, « Gravissez le coteau ; la , vers toute chapelle « Tournant les yeux, cherchez comment elle s'appelle, « Et quand vous entendrez, frère, leurs noms bénis, « Vous vous croirez encor dans votre vieux pays : ff Tant le vent qui du nord au sud pousse les lames , a D*une Bretagne à l'autre aussi pousse les ftmes. « Ces deux jumelles sœurs ont eu le même sort, « Le même siècle a vu leur naissance et leur mort.

« Bretagne de l'Arvor, que ta lutte fut belle,

« Au joug des conquérants terre toujours rebelle I

« Durant onze cents ans, combattant sous tes rois

« Et SOUS tes ducs guerriers, tu défendis tes droits :

M Nul vainqueur n^enchaîna la douce et blanche hermine,

« D'elle-même elle offrit sa royale étamine

• Et sa couronne d'or, où Ton voyait fleurir

« La devise : « Plustôt que se souiller mourir. »

« Pourtant y frère, vivons ! Aux vieilles mœurs Gdèles, « Marchons sans nous souiller dans les routes nouvelles ; t Ht ne fuyons pas Dieu , sonrcQ de Funité , « D'où découlent la paix et la fraternité. » —

Tout à coup le marin : o Hommes pleins de sagesse , « Vos voix ont un aimant qui m'attire sans cesse. « Tous deux je vous connais. Vous, honnête pasteur, « Je vous ai vu dans Scaer prêcher comme un docten r , « Ce jour de malencontre où des buveurs de cidre, « Sans Liiez, que voici, m'étouffaient comme une hydr(\ « Quant au frère étranger^ notre cher commensal , « Je dis que sur la harpe il n'a point son égal. « Oui , lorsque mon vaisseau me porta dans son île,

« Je vis en plus d'un lieu plus d*ua concert habile ;

« Mais à ce grand concert de bardes et d'amis

« Où, comble un frère ancien, Breton, je fus admis ,

« Sa harpe , qui murmure encore a mon oreille ,

« Mêlée aux sons des vers, n'avait point sa pareille,

« Avec effusion chantant la liberté,

tt Et tout ce qu'aujourd'hui sa voix forte a chanté.

« Qu'il soit le bienvenu gur nos bords! Pour lui, certes,

« La table et la maison de Mor-Vrati sont ouvertes.

« \ mon feu de goémon s'il veut s'asseoir un jour,

« Il y verra Nona, ma fille, mon amour :

« Son front jeune est plus blanc que le sable des plages,

« Dans sa bouche on dirait deux rani^s de coquillages ;

« La sirène aux yeux bleus dont parlent les marins

« Kst à Carnac, chantant ses airs doux et sereins.»

— « Bon ! dit le ïrégorrois, et la jeune merveille « Que sa tante l'abbesse avec amour surveille ! « Sous son voile de lin quand elle chante au chœur, « On dit : un ange est là , sa voix calme mon cœur ;

RENCONTRE DES CINQ BRETONS. t79

« Mais lorsqu'au grand parloir Mana lève son voile . « Les yeux tout éblouis, on dit : c'est une étoile ! »

— « Yous êtes amoureux de la fleur de beauté ,

• Reprit le bon Liiez, mais son fruit velouté

« Craint l'Océan, il craint Tair d'un froid monastère :

• Le doux fruit de beauté ne vient qu'en pleine terre. »

Anna , qui se taisait , rougit a ce seul mot ; Son cousin, la voyant rouge comme un pavot, Poursuivit: « Dans nos bois je sais deux sœurs jumelles, f Deux fleurs de ce printemps et toutes deux fort belles :

• Bretons, n'attirez plus chez vous notre étranger, I Et vers mon gai courlil laissez -le voyager. »

La dispute rouvrait déjà sa triple bouclie , Mais le sage Gallois : o Toute grâce me touche.

• Je verrai la sirène, et l'étoile, et les fleurs.

• Ce qu'ici j'aurai vu , je Tirai dire ailleurs.

• Vers vous tous, mes amis, un grand désir me porte :

« Quand viendra rétranger ouvrez-lui votre porte. »

— « Eh bien, a votre gré parcourez nos cantons, « Vous trouverez partout des frères, des Bretons.

« Au fond de tous nos cqsurs un même sang pétille, « Nous sommes tous enfants d'une môme famille. »

— « Adieu, frères! Adieu! • — Les joyeux pèlerins Bientôt, hors du vallon, entonnaient leurs refrains.

La Vierge et la nourrice : hisloire aa\ ooaOns de Léon. — Enseignement pour Anna. ~ Les Pèlerins se remeilenl en route. — Morfaii. — ils trarerseot les montagnes d'Arré. — Le cor d'Arthur.— Approches pittoresques du Huel-Goat et arrivée à l'hAtellerie. — Comment deux cœurs s'entendent de loin.— Le saunier du Croisic est chargé d'une lettre par le clerc Daùlaz.

Sur les monts aérés, dans les gorges obscures De nos gais pèlerins suivons les aventures.

Aux confins de Léon, lecteurs, vous le savez, Trois jeunes voyageurs hier sont arrivés. Un prAtre, un laboureur, une fille vermeille. Mais, tous trois fatigués du chemin de la veille, Effrayés du chemin qui s'étend devant eux, Entre leurs draps bien chauds n'osent ouvrir les ynix .

18i CHANT TREIZIEME.

Tout dort, hormis F hôtesse. A travers sa fenêtre Le premier point du jour a peine vient a naître, Qu*en son humble logis, active a nétoyer, Elle allume sa braise et,. devant le foyer, Tout en accommodant pour les gens de Tauberge Le repas ordinaire, elle pria la Vierge Et le divin Enfant de bénir le gruau Qu'elle-même donnait a son flls au berceau : Pour lui, du gruau blanc la bouche toute pleine, Gatment il remuait dans son maillot de laine.

Oui, plus d'une nourrice a vu dans sa maison, Tandis qu*elle allaitait son jeune nourrisson, Plus d'une mère a vu près de la cheminée La Vierge toute blanche et de fleurs couronnée ! Comment vers les enfants ne viendrait-elle pas Celle dont FEnfantrOieu but le lait ici-bas? Sous son voile de lin doucement recueillie, Croyez-le, bien souvent pour bénir la bouillie. Elle est la près du feu : Tenfant tout en émoi.

Sourit^ et les parents ne savent pas pourquoi.

Pourtant TAngelus sonne. On entend sur la place Les appels des bergers et le bétail qui passe ; ^ Leurs outils sous le bras, les ouvriers du lieu Viennent boire à l'auberge et s'égayer au feu : Partout avec le jour recommence l'ouvrage, Us viennent en buvant prendre force et courage. Puis les trois voyageurs, armés de leur bâton. Entrent : l'hôtesse alors sur un vieil air breton, Chantant une complainte a son petit farouche, Des restes du gratin lui remplissait la bouche. Sans rien dire elle offrit au plus grave des trois Le poêlon, qu'il bénit par un signe de croix. Hélas 1 en soupirant! dans son esprit peut-être A ses jours isolés il songeait, pauvre prêtre!

La jeune flUe aussi regardait en rêvant C^tte joyeuse mère et son joyeux enfant : De sorte que Liiez, qui lisait dans son âme,

tSff CHANT TRKÏZIÈMË.

Lui dit : « Instruisez- vous des devoirs d'une femme. « Près de ce nourrisson, apprenez comme on doit « Passer sur une bouche et repasser le doigt. « On^a semé ponr vous du blé dans la paroisse, « Pour vous seule, Annale, il ne faut pas qu'il croisse. « R^rdez celte mère, et vous saurez conmient « Un enfant se nourrit de la fleur de froment. »

Que repondit Anna? Rouge et pleine de honte, A baisser en avant sa coêffe elle fut prompte ; Et pour mieux échapper a tout malin regard, Elle-même donna le signal du départ.

La route de la veille, ils la refont encore, lis passent le torrent. Leur pas ferme et sonore Retentit sur le pont et le quai de Morlaix Qu'aujourd'hui dansleurlangueonnommeMontrou-Lèz: Pays d'Albert-le-Grand, moine d'une foi grande Qui des Saints d'Armorique écrivit la légende.

Ils avancent (oujours. Les montagnes d'Arié Dressent sur le chemin leur dos morne et sacré. Le dos de la Bretagne. Alors tout se déboise, Lande courte, aucun bruit, des rocs semés d'ardoise. Un lourd soleil d'aplomb sur un terrain pierreux. Ils avancent toujours. Dans le fond, derrière eux, Un roulier qui les suit de son bruit monotone; Et loin, bien loin devant, la route longue et jaune Montant avec effort; eux-mi^mes, je les vois, Ainsi que trois points noirs, gravissant a la fois. Enfin, de la Bretagne ih ont franchi Tarote. La, dans l'air vif et pur ils découvrent leur tête Et poussent un grand cri vers le Mont-Saint-Michel Qui levait fièrement son front bleu dans le eieL Puis des vallons encor, des montagnes sans nombre. La nuit les entourait, lorsque, baignés dans Tombre, Ils virent des taillis penchés sur des ravins, Et conmie des géants culbutés par des nains, Sur les flancs des coteaux d'énormes pierres rondes ; Des sources bruissaient dans ces «jorjies profondes;

ISft CHANT TREIZIÈME.

Et c'était une cloche, un beau lac argenté; On eAt dit les abords d'un manoir enchanté. Un cor sonna trois fois!

— Est-ce vous, duchesse Anne, Qui dans vos souterrains, légère et diaphane, Errez en appelant vos fldèles mineurs, Et par des chants plaintifs soulagez leurs labeurs? Arthur, prince gallois, est-ce ta meute noire Qui chasse cette nuit au son du cor d'ivoire? Prmce Arthur, est-ce toi? De l'île d'Avalon A-t-il pu s* échapper Tindomptable lion?

Avec Gauvain, Tristan, et le roi de Cornouailles, Est-ce lui qui chevauche a travers les broussailles? Revient-il au Huel-Goat le grand sonneur de cor?

Arthur, nous t'attendons, nous t'attendrons encor.

Le Huel-Goat ! Mais déjà dans leur hôtellerie Nos amis sont en train de pleine causerie :

Od parlait de la mine et de l'ancien manoir. Des choses da pays les plus belles à voir. Chacun disait son mot. Des honmies du cadastre Venant de la forêt, contaient un grand désastre , Tout un troupeau mangé par les loups! Un dévot Qui conduisait sa yache a monsieur saint Herbot, A ce propos de loups baissa les deux oreilles, Comme s'il redoutait aventures pareilles ; Et se mit a rêver' — Mais quelqu'un dont l'esprit Paraît sans rien entendre écouter ce qu'on dit, Cest Anne de Coat-Lorh : vers le lit de sa mère, Vers tout son monde, hélas 1 et sa sœur et son père Sans cesse elle revient; puis un charme secret I>e son village au bourg doucement l'attirait Vers celui que son cœur trop faible lui rappelle Et qui, dans ce>moment aussi, s'occupait d'elle.

Oui, l'autre jour. Liiez, l'honnête et franc garçon, Sur les bords de l'El-Orn, Liiez avait raison I Oui, tandis qu'en voyage il mène sa cousine,

Et qu'il s'endort ce soir au feu de la cuisine,

Hclas ! je vois dans Scaer un jeune homme du bourg,

Un clerc nommé Loïc, dont le cœur est bien lourd.

t La cloche a beau sonner pour Theurcdu rosaire.

Sonner, sonner encor : le front sur sa granunaire.

Dans sa petite chambre, en haut de Tescalier,

11 voyage en esprit, le fervent écolier.

Enfin, dans son cornet il choisit une plume

Neuve et toute taillée; à la fin d'un volume

H arrache un papier plus blanc que parchemin.

Et dessus il écrit deson habile main :

« Cette lettre, Annaîc, cachetée et bien close, 0 Je la donne à quelqu'un qui jamais ne repose. « A travers les chemins elle va vous chercher : . « Je voudrais la remplir de ce qui peut toucher ! Il Oui, Termite vivant d'herbes et de racines, « Un vieillard tout perclus et qui tombe en ruines, « Un pauvre prisonnier mure dans son cachot, « Anna, muré sous terre et marqué d'un fer chaud.

• Tous les tourments, voila mon image Odèle.

« Un peintre, hélas ! devrait me prendre pour modèle.

• Si je connaissais l'art de mêler les couleurs,

• Je ferais de moi-même un portrait de douleurs. »

Cela dit, Técolier descend avec mystère

Son escalier, et sort sans bruit du^ presbytère.

Mais chez maître Ti-Meûr, l'aubergiste du lieu, Croyez- vous que ces gens soient là pour prier Dieu? \enni. Sur le bahut fume un bon plat de tripes. Ceux qui n'y peuvent mordre ont allumé leurs pipes. Mais le cidre surtout, ils ne Tcpargnent point : Tant qu'a coups de balai, de quenouille et de poin.ii 141 servante les chasse, et déjà Ton s*assomme, Lorsqu'au seuil de l'auberge arrive le jeune homme. — a C'est Daûlaz, le savant! que cherche-t-il ici? « — Le saunier du Croisic, répond-il. — Me voici.

• — Eh bien, l'ami, sortons ! . . Doussall, sans paix ni trêve ,

• De Vanne a Saint-Malô, de l'une a l'autre i»rèvo

19i CHANT TREIZIÈME-

4( Vous courez les chemins : prenez donc ce billet ; « Et sur vos sacs de sel, sur votre noir mulet, « Si vous voyez passant a pied dans la campagne « Une fille modeste et qu'un prêtre accompagne, « Donnez-lui ce papier, mais sans dire mon nom, m Peut-être en l'apprenant elle répondrait : Non t « Cherchez bien mes amis ; qui sait dans quelle lande « Demain voyageront ceux que mon cœur demande. »

Ainsi ces deux amants, par un secret lien, L'un de l'autre éloignes, se retrouvaient si bien. Qu'ils oubliaient ( tant l'âme a cet âge s'enivre 1 ) La fille le sommeil, et l'écolier son livre : Mais l'heure du coucher a la mine sonna. « — Bonne nuit, dit Liiez ! — Bonsoir, lui dit Anna. » — £t le prêtre : a A demain notre course dernière I « Nous avons vu la mer, nous irons voir la terre. »

\ la fontaine téeriqve de Baranton. — Le chemin de la Mine. -^ Rencontre d'un vieux mineur. — Crainte» et sombres entretiens des trois voyageurs. — Anna s'arrête à l'entrée de l'usine.— Le Dragon enchanté.— Joie du prêtre et de Liiez en revoyant le soleil — Voyage et apparitions dans les Montagnes-Noires. •— Arrivée à Scaer. — La Crieuse-de- .Nuit.

F!st-ce vous , Baraoton ? Sur sa pelouse verte Que la fonlaioe sainte est aujourd'hui déserte ! Les piaules ont fendu les pierres de ses murs ; Et les joncs , les glaïeuls et les chardons impurs Entouré son bassin d'où ses eaux étouffées De ravins en ravins coulent au Yal-des-Fcos î Nul bruit dans ce désert, hors le cri du vanncui Immobile longtemps au bord des flaques d'eaii .

Le beuglement d'un bœuf lointain ou la voiiL triste D*un cerf de Brécilien qu'un chien suit a la piste. 0 bois d'enchantements , forêt de Brécilien Où dans son fol amour s'est endormi Merlin , Où rois et chevaliers , sur leurs bonnes montures, Venaient de tout pays tenter les aventures, 'Bravant les nains hideux, les spectres, les serpents. Tous les monstres ailés, tous les monstres rampants, Bravant ( autre péril) les doux regards des fées Qui, leurs voiles au vent, leurs robes dégraffées. Suivaient dans le vallon les sons errants du cor Et peignaient leurs cheveux autour du perron d*or : 0 bois d'enchantements, vallon, source fécondé Où se sont abreuvés tous les bardes du monde, ^st-ce vous? est-ce vous? Terre morne et sans voix, Qui vous reconnattrait sous vos noms d'autrefois?

Oui, c'est elle, l'honneur des sources d'Armorique, Sainteen nos jours chrétiens comme au vieux temps féerique! Voyez (dans tous les puits quand tarit l'eau du ciel).

Des hauteurs d*Héléan , des vallons de Gai^l ; Voyez vers Baranton , à travers les bruyères , Avec les croix d*argent s'avancer les bannières, Tous y tremper leurs mains , et les processions Entonner a l'entour Tair des Rogations ! El moi , moi que Paris nourrit de ses doctrines , Fontaine, j'ai voulu boire a tes eaux divines : Tandis que mes amis dans leur grande cité Entr'eux paisiblement parlaient de la beauté, Je suis venu m'asseoir seul dans ton marécage ; U j'appelai trois fois Merlin, barde sauvage , Et penche sur ta source avec dévotion , Je bus à m'enivrer l'eau d'inspiration.

Ravive donc mes sens , 6 magique fontaine ! L'Esprit noir du Huel-^oat vers sa minem'entraine : Pour marcher d'un pied sûr dans ce monde infernal, Baranton, j'ai besoin d*un puissant cordial I...

Dèsqu il Gt jour, Liiez, sa cousine, et le prêtre

Qui désirait pour eux tout voir et tout couuaitre, S'avançaient vers la mÎDe, et , sans s'ôtre parlé, Cbacun des voyageurs sentait son cœur troublé. Au bord de certains seuils souvent le pied hésite, On craint, par un instinct secret, ceux qu'on visite : Ainsi nos laboureurs se prenaient h songer, Près de mettre le pied sur un sol étranger. Qu'ils se hâtent pourtant! Anna, pieuse fille, Qui sait ce qu'un absent retrouve en sa famille? Vous avez saintement accompli votre vœu , Mais hâtez-vous! Qui sait les volontés de Dieu?

Dr, uu sortir du bourg ils trouvent le digne homme Qui conduisait sa vache a Saint-Herbod , et comme C'était un vieux mineur : — « Prenez garde, dit-il , « A l'Esprit de la mine! Il est traître et subtil. « Veillez bien sur vos pas. Je connais sa colère « Lorsqu'un travailleur chante ou sifile dans sa terre; « Il vous écraserait sous quelque éboulcment, « Ainsi parlez tout bas et marchez lentement.

« Plusieurs y sont restes. Oh 1 c'est un Esprit triste ! • A présent, mes amis, saint Herbod vous assiste ! « Voici la route, adieu. » —

Les ])rés et les taillis Des flots d'une vapeur si blanche étaient remplis, Qu'ils semblaientcheminerentredeuxmursdemarbre. A peine on distinguait le tronc pâle d'un arbre. Les oiseaux se taisaient. De grands rayons dorés Traversaient par endroits cette vapeur des prés. Et soulevaient en Tair une barre d'atomes : Puis des mineurs passaient comme de longs fantômes; D'autres dans lé brouillard suivaient a quelques pas ; On entendait leur marche, on ne les voyait pas. Tels que les animaux qui craignent la lumière , 01) ! comme ils se bâtaient de gagner leur tanière , Ces sombres ouvriers ! Dans leur noir souterrain Comme touss'empressaientd'aller chercher leur pain !

Le bon Liiez, les yeux baissés et l'air farouche,

iOO CHANT QUATORZIÈME.

Jusqu'ici chemiDa sans môme ouvrir la bouche , Il s'écria soudain : t 0 pauvres paysans , $ t Nous qui trouvons la bôche et le fléau pesants , « Et notre champ aride , et que le peu qu*il donne , « Semé par le temps froid, par le chaud se moissonne; « Ce fer qui nous fatigue, ô pauvres laboureurs, « A d'autres malheureux coûta d'autres sueurs. « Oui, de plus malheureux 1 car jamais sur leur face « Le souffle bienfaisant d'une brise qui passe, « Jamais un beau soleil pour réjouir leurs yeux , « Ou de fraîches odeurs sortant des chemins creux , « Et jamais dans les blés le chant de Palouette « Que le fermier écoute en menant sa charrette !

« — Ah ! tu dis vrai , Liiez , repartit avec feu

« Le prêtre , qui semblait comme inspiré de Dieu ;

• Sur notre vieux pays malheur, quand ses collines

« Partout retentiront du fracas des machines ,

« Lorsque les laboureurs seront des ouvriers ,

i Et que nos frais étangs, nos ruisseaux, nos viviers

Les mineurs. soi

• Serviront aux conduits de quelque usine impure,

• EnGn le jour où l'art chassera la nature!

• Tout travail est béni; mais, nous autres Bretons, « Dieu nous fît laboureurs ; tels qu*il nous fît, restons. »

Tels étaient les discours qui , durant ce voyage. Soutenaient l'homme saint et le paysan sage; Et la pensive Anna, dont l'âme ailleurs rêvait, D'un geste ou d'un regard parfois les approuvait. —

Le bois cesse; on arrive au centre des vallées. C'est Tusine. Un grand feu, des huttes isolées. D'infects écoulements. La, dans l'ombre et le bruit. Des femmes,^ des enfants travaillent jour et nuit.

Anna dit : i Vous entrez dans cette maison creuse ,

• Pour moi , je reste ici , je suis peu curieuse. »

Sous cette voûte noire, étroite et pleine d'eau , Courbés comme des f^ens qui portent un fardeau,

âOi CHANT QUATORZIÈME.

Ils entrèrent touRdeiix; mais, d'échelle en échelle. Après bien des détours, de ruelle en ruelle, A la triste clarté de leur lampe de fer, Lorsqu'ils virent la mine, ils crurent voir l'Enfer. Le guide leur disait : « Passons par cette trappe. « Tenez la lampe ainsi de peur qu'elle n'échappe. « Baissez , baisse/, la têtjB ! A présent levez-vous I « La terrea huitcents pieds monteau-dessus de nous. » Alors, comme une mère aux fécondes entrailles , Les naïfs voyageurs admiraient ces murailles , Oîi l'argent et i'étain , et le cuivre et le plomb , Le quartz et le mica se suivent en Glon ; Et de tous les côtés ils écoulaient les pioches, Elles coups des marteaux qui frappaientsur les roches.

Accroupi sous sa lampe, un vieillard en un coin Minait de si bon cœur qu'on l'entendait de loin : « Père, vous travaillez avec un grand courage, « Dit Lilèz.Gagnez-vous beaucoup pour tant d'ouvrage? <( —Hélas! de ma maison je pars avant le jour.

LES MINEURS. i03

I Et le jour est imi quand je suis de retour !

« M ais ces deux vieilles mains ont beau tirer du cuivre, « On leur prend tout : j'emporte a peinede quoi vivre. « C'est un rude métier. Plaignez-moi, mes enfants! • Ah ! quand Dieu prendra-t-il pitié des pafuvres gens? »

Hommes noirs, o mineurs, peuple doux et qui souffres, Retournez au soleil, amis, quittez vos gouffres! Quand le dragon d'Arthur tomberait soUs vos coups, Son trésor enchante, mineurs, n'est pas pour vonsl Ht pourtant qui n'a vu sous les amas de pierres Du vieux Castel-Arthur, en écartant les lierres, A l'heure où le croissant brille vers Bod-Cador, Le dragon merveilleux qui garde un monceau d'or? Ses griffes sont d'acier, de cuivre ses écailles ; Dès qu'il bouge, on entend leur choc sur les murailles; 11 est aveugle et sourd, mais dans le trou des yeux *

II a des diamants qui jettent de grands feux ;

FJ lorsqu'il tourne a l'air ses mouvantes oreilles , Le vent s'y roule et rend des plaintes sans pareilles;

Sou ventre large et gras est tacheté d'azur : Merlin y renferma Tor de son maître Arthur. — Qui tuera le serpent? — Ce monstre, c'est la terre, 0 mineurs 1 Vous avez résolu le mystère ! Vos bras forts ont su rompre, arracher et scier Ses écailles de cuivre et ses griffes d'acier; Mais un plus adroit vient, aux flancs du monstre il entre^ Et ravit les lingots enfouis dans son ventre!

— « Et toi, comme abattu sous le poids de tes maux, • Ouvrier chevelu, qu'as-tu donc? » — A ces mots , Un mineur tressaillit! Il jeta là son œuvre. En relevant la tête ainsi qu'une couleuvre. Le vicaire pâlit. — « Obérour î Obérour ! fl Tu vis encor, tu vis seul et sans voir le jouri « —Obérour? Oui, c'est moi. Vous, pourquoi cet œil sombre? t« Je vous laisse le jour, hommes, laissez-moi l'ombre. a Oubliez le mineur, car lui vous oublia. » — Le courageux reprit sa bêche et travailla.

LES MINEUBS. 205

Quel était donc cet homme? Une mine est un antre Où, loin de tous les yeux, plus d*un malheureux entre; Et dans un confesseur, bien de secrets ennuis Reposent , comme au fond d'un abîme enfouis.

D'un bond, tel qu'un plongeur près de manquer d'haleine . Le prêtre aurait voulu , tant son âme était pleine , S'élancer de ce gouffre : il fallut cependant Monter tous les degrés suivis en descendant; Et conune le sentier pour sortir de ce monde , La route lui semblait plus dure et plus profonde ; Enfin sou œil vit poindre un rayon de soleil : 0 bonheur quand parut le jour clair et vermeil !

Ils partirent soudain. La grande fonderie

Plus loin se déchaînait dans toute sa furie ;

Mais aucun d'eux n'entra. — « Non, disait Liiez, non !

• C'est assez pour un jour I Hélas ! voyez l' Avon ,

« Comme son pauvre lit est troublé par Tusine!

« Oh ! vive qui voudra dans le fond d'une mine ,

« Oh ! vive qui voudra dans ce château de fer, « Moi , je suis paysan, je veux vivre en plein air ! « Pour battre le blé noir, pouf piler de la lande , « Ma force désormais sera deux fois plus grande! « Combien je vais aimer mes vaches , mes chevaux ! « Viennent tous les lutteurs de Kérien , je les vaux ! »

Le cœur franc de Liiez débordait : sur Tépaule On voyait son habit pendre au bout d'une ^i^aule. Anna levait sa robe, et les trois pèlerins Pour marcher plus gaîment entonnaient leurs refrains.

Jusqu'au bas de Carhaix, la cité montueuse. De son Malo-Corret* justement orgueilleuse, lis allèrent chantant, et, devant sa maison. Ils ne passèrent pas sans saluer son nom. Ainsi, le cœur rempli de nos anciennes gloires. Ces amis sont entrés dans les Montagnes-Noires ; Mais leur jarret faiblit , leur courage est rendu :

* La Tour d'AiiYPrf?ne.

Jour et nuit voyager dans ce pays perdu ! Liiez ne chante plus; mais parfois en arrière 11 s'arrête, en tournant les yeux sur la bruyère : —«Liiez, marcherez- vous? — Qu'est-ce, cousin Liiez?

• Des voleurs? — Parlons bas, Annaïcl Voyez-les,

• Ces petits nains velus sur cette roche bleue :

• Gomme ilsmènentleur ronde en remuant la queue! « Nains de toutes couleurs, ils sont là près d'un cent.

I Je n'ai plus dans le corps une goutte de sang.

« — Païen , cria le prêtre, avec toutes ses fables I t Ne songe pas aux nains et songe plus aux diables. « Avançons , avançons ! » — Liiez fit quelques pas , Mais tandis qu'a grand' peine on montait Mcaé-Brâz,

II s'arrêta tout court : « Pour cette fois j'y reste. « Je sens un Corrigan qui se pend a ma veste.

« Vous ne le voyez pas ; pour moi, je le sens bien. « Jevousdisqu'il s'accroche a mon dos comme un chien. »

Il semblait qu'irrités ce soir de leur visite,

Les Esprits de la mine erraient a leur poursuite ;

Toute tremblante, Anna se disait dans son cœur : « Ceci doit annoncer chez nous quelque malheur. »

De môme jusqu'au bourg. Des collines, des mares, Des garennes sortaient des figures bizarres ; La terre se plaignait; on ne sait pas pourquoi L'automne est toujours triste et nous glace d'effroi.

Enfin au presbytère on arriva. Le prêtre

Frappa trois fois des mains ; et, poussant la fenêtre,

Le clerc lui répondit : mais Liiez, mais Anna

Vers leur hameau lointain s'acheminaient déjà.

Et levant derrière eux ses grands bras, un squelette

Les suivait en criant d'une voix de chouette.

Or, cetle voix , c'était la Criéuse-de-Nuil,

Qui le long des fossés en hurlant vous poursuit;

Dans la lande elle est la qui de loin vous regarde,

Et toujours on entend sa voix aigre et criarde.

LA CHARRETTE DE LA lilORT.

2ti CHANT QUINZIÈME.

Par cette nuit de deuil , monté sur son cheval , S'en venait cependant le vieux curé Moâl : Deux hommes Tescortaient, ilsouvraient les barrières» Ou guidaient la monture au bord des fondrières. L'eau ruisselait. — t Pourvu, s'écria le vieillard,

• Que pour sauver ton maître il ne soit pas trop tard.

• ~ Daml si son âme au ciel veut remonter sans crainte, « Il est temps de verser sur son corps l'huile sainte. « 11 râle, je vous dis. — Mais, demanda Loïc,

« Ses filles? — Parlez-vous d'Hélène ou d'Annale?

« Ahl jeune homme, on dirait deux cœurs quele feu grille!

« C'est la neige qui fond ! Lorsque la blonde fille

• De Léon arriva, ce fut un jour fatal :

i Si sa mère allait mieux , son père allait plus mal.

• Sur rhcure elle me dit : « Courez au presbytère! • « Mais lui songeait encore au ciel moins qu'a la terre. « Ce soir, comme il baissait, les deux sœurs et Liiez « Sont allés à la Croix dire des chapelets ;

« Et la mère alluma dix morceaux de bougie,

« Cinq cierges pour la mort^ cinq cierges pour la vie :

iSi ces derniers s* usaient on s'éteignaient d'abord , I C'en était fait d'Hoêl, le malade était mort.

• J'attendais au logis. Donc, voyant les deux vierges

• Qui rentraient en criant avec leurs bouts de cierges, f J*ai compris ; et, malgré la pluie et le temps noir, I J'ai couru vers le bourg pour faire mon devoir. . .

• Maisprenezgardeauchien. Derrière^BleizI derrière! 0

Quand la porte s'ouvrit, la famille en prière Se leva ; le vieux prêtre, a ce morne salut , Comme pressé d'agir monta sur le bahut :

— 0 Eh bien, mon flls, eh bien, ma chère créature, «Vous voilà donc malade? — Oui,dansmoncoppsj'enduic « Tout ce qu'il faut souffrir pour mériter le ciel ; « Mes jambes et mes bras, tout enfle. —Pauvre Hoël !

• — Mais je finismonmal.Voirun prêtre a cetteheure,

• C'est quasi voir la mort entrer dans sa demeure.

• — HoCljVousmecraignez plusqu'on necraintlesloup ».

• Si vous veniez chez moi je n'irais pas chez vous.

2li CHANT QUINZIÈME.

« N'êtes-vous pas chrétien? À votre dernier somme, « Si r heure en est venue, ii faut songer, vieil homme. « Soignons Tâme, le corps pourra s'en trouver bien. « Dans votre lit de mort irez-vous comme un chien? tt Oh ! je le forcerai, pécheur, d'ouvrir la bouche! « Deux Esprits avec moi sont assis sur ta couche, « A droite le Bon Ange, à gauche le Mauvais. « De TAnge et du Démon, choisis, ou je m'en vais!...

« Ail! chrétiens, louez Dieu! cethommeenfin m'écoute. « Laissez-moi le guider dans sa nouvelle route. »

Des deux âmes alors commença Tuuion.

Mais Dieu seul peut redire une confession : Sacrement de terreur entouré de mystère, Le ciel vient demander ses secrets a la terre.

L'aveu fut long. Hoêl, sous des replis cachés, Prudemment dans son cœur retenait ses péchés; Ce livre où le curé voulait lire sans cesse,

Hoël le refermait toujours avec adresse. Kofln le confesseur rappela les enfants, El leur mère Guenn-Du s'installa sur les bancs.

« Ouvrez-les yeux, c'est moi. Regardez votre femme.

Avez-vous mis enfin du calme dans cette âme? « Mon ami , vous allez voir la maison de Dieu , « Et le Père et le Fils, et l'Esprit au milieu.

Là vous attend le prix de vos croix en ce monde.

Pour nous, tristes vivants sur cette terre immonde, « H faut prier la Vierge ; oui , priez-la pour nous ;

J'userai votre tombe ici de mes genoux.

• Homme, si vous souffrez, patientez encore,

• Tout ceci peut finir au lever de Uaurore...

« Çà , mes filles , venez ! vous aussi , mon neveu ! A ce Saint qui s'en va venez tous dire adieu !

• Mais éveillez Nannic, que son père l'embrasse, «Ce petit innocent!... Ahl de grâce! de grâce!

• Mes filles , mon neveu, ne pleurez pas si fort !

« Votre cœur se fendra. Cet homme sait son sort..

j|l6 CHANT QUINZIEME.

0 L'enfaut pâlit. Nannic, embrassez voU^e père, « Cher petit I... Non, la peur le rejette en arrière. »

— « Adieu, femme Gueun-Du ! mes filles, mon neveu, a Et vous, mes serviteurs, je vous dis tous adieu ! « Adieu, biens de la terre! Ab 1 quelle dure peine ! a Mon pressoir est tout plein, ma grange toute pleine, « Et je meurs! Mes amis, venez à mon secours, ■ Et frappez cette Mort qui me vole mes jours. « Hélas ! vous vous taisez ! . . Jésus soit donc mon aide! « Je me tourne a présent où je sais le remède, « Je cède à mon Sauveur... Encor, encor ceci. « Le clerc du vieux curé, Daûlaz est-il ici? « Amenez*le, amenez ma obère fille Hélène. «Qu'ilssehâtenttousdeux.C/estbien(jeperdshaleine. « Mon dernier coups'apprôte). Après moi,mon garçon, (( Il ne restera plus d*homme dans la maison : a Liiez s'en va soldat; toi, si T habit de prôtre « Tesembletriste,obtiensquelqueargentdeton maître « Et prends Hélène : on dit qu'Anna te plairait mieux,

« Mais cette fille a pris son époux dans les cieux. « Mes enfants y votre main. Mon drap sera la nappe, tOù le prêtre. . . Ah î Jésus! ah! comme elle me frappe! •

— « Vite, cria Guenn-Du, vite les sacrements! • La Moft jette en sou cœur les épouvantements! »

Parents et serviteurs autour du lit en cercle Se sont rangés ; le prêtre enlève le couvercle De la boite d'argent qui pendait à son cou, Et sur le front d'Hoêl, les flancs, chaque genou. Verse selon le rit l'huile qui purifie; De sa boite il retire aussi le Pain de vie, Mystérieux mélange' où la Chair et l'Esprit Forment en s'unissant le froment qui nourrit.

Voilk dans ce hameau , jusqu'à la onzième heure, Tout ce qui se passa. Triste , triste demeure ! —

Depuis bien des hivers, le femelle démon,

Qu'un Breton n'oserait appeler par son nom , La Mort avait erré de village en village : Elle attaquait la force, elle riait de Tâge; Au milieu d'une lutte elle étouffa Conan ; Au Gôz-Ker, elle prit et la mère et Tenfant ; Et tandis qu*il nageait, enlacé par un saule, Le jeune Kernéiz disparut dans l'Izôle; Mais chez ceux deCoat-Lorh , comme elle n'entrait pas : â La Mortnepeutnous voir, disaientrils , parlons bas. t. Non , non , point de maison, point de tète épargnée I Aujourd'hui dans Goai-Lorh elle fait sa tournée ! Sa charrette est en route , et ses maigres chevaux Galopent dans la lande et par monts et par vaux ! —

L'âme et les sens d'Hoêl désormais plus tranquilles. Le prôtre, avec son clerc éhargé des saintes huiles, A quitté la maison : certes, cet homme noir Avait fait dignement, selon Dieu, son devoir.

Des propos, cependant, près de la cheminée

Commencent a voix basse : a Oui , dans sa Glle aînée ,

• Disait la vieille Guenn, son amour reposait;

• La clef de son esprit, cette fille l'avait.

« Quoi ! sans me rien laisser sortir de cette vie I « Côte à côte, avec lui, pourtant je Tai suivie I Durant plus de vingt ans ! et je le soignais bien ! « Et peut-être il me doit de mourir en chrétien ! c Dites, quand plein de cidre il rentrait de la foire ,

• N'avait-il pas encore au logis de quoi boire?

• Et souvent sur le gril un bon morceau de lard?

« Mais tout homme est un loup, ou bien est un renard. »

-^ • Chut t répondit Armel, parlons plus bas, voisine ;

• Prenez garde aux mourants, ils ont Toreille Une.» « — Oui, dit la Giletta, songez à l'avenir.

t Hoèl, tout bas qu'il est, pourrait en revenir. « J'en ai bien vu passer dans la cruelle angoisse, c Mais j'en connais aussi plus d'un dans la paroisse « Dont le fuseau semblait tourner son dernier tour, « Kt qui chaque dimanche entend la messe au bourg.

« Donc, silence , Guenn-Du ; car, $41 vous abandonne,

« Votre cœurraimeencor, vous êtes toujours bonne. . .

« Allons, donnez du bois, la pluie éteint le feu.

«— Guenn-Du! femme Guenn-Du! — L'entendez-vous, grand D

c Avez-vous entendu celte pauvre voix creuse?

« Oh I oui , je Taime encore I oh 1 la très-malheureuse ! »

Avec un linge Gn, alors elle essuyait Les lèvres du mourant, et, tremblante , essayait En ramenant sur lui ses draps, sa couverture , D*apprôter à son corps une place moins dure. Puis, elle l'appelait; mais, appels superflus 1 Hoël ouvrait la bouche et ne répondait plus.

La chose eu étant la, les deux bonnes veilleuses A récart se font signe, et ces femmes pieuses , En mains leur chapelet, sur un ton languissant, Se mettent k prier pour leur agonisant. A genoux près du feu, leurs coiffes rabattues. On les prendrait ainsi pour deux blanches slatu^

L'orage sur le toit tombe toujours k flots,

El des lits des enfants s'échappent des sanglots

Qui déchirent leur mère. Ensuite un grand silence.

Une veilleuse alors de sa place s*élance

Vers le lit du malade, et voyant ses deux bras

Sans relâche occupés a retirer les draps ,

Près de la veuve en pleurs sous sa coiffure épaisse

Elle revient s'asseoir, et dit tout bas: et II baisse. » —

Vers minuit , quand les morts , froids et silencieux ,

Tous rangés à la file, ensemble ouvrent leurs yeux,

Hoêl recommença ses cris : c'était le râle.

Pareil a la vapeur dans le tube en spirale,

Qui montait, descendait, remontait dans son cou.

Mais quelqu'un manquait là pour frapper le grand coup.

Je l'entends I je l'entends ! priez Dieu ! sa charrelle , Couverte d'un drap blanc et que mène un squelette , Arrive de la lande : aux sifflements du vent Elle a fait quatre fois le tour du vieux Peûl-Van ;

Arrache de ton front, veuve, tes cheveux grisl Que le Char-de-la-Mort passe encore et repasse! El vous 9 marteaux de fer, clouez , clouez la châsse !

La Veave et set amies ensevelissent leur mort. — Conversations dans la forêt. — Chapelle du mort. — Le Convoi da Fermier. — Lamentations.

Si le ciel vous a pris quelqu'un aimé de vous, Rappele/i-YOUS, hélas! combien vous pleuriez tous Quand cet être chéri, que le cercueil emporte, Pour la dernière fois passa sous ¥otre porte; Et comme vous alliez, le front dans votre main , Pleurant toujours, pleurant tout le long du chemin Jusqu'à l'horrible fosse où, béni par le prêtre, Tout ce que vous aimiez entrait pour disparaître ;

Tellement que Tami qui veillait sur vos pas

Vous entraîna, mourant, vous-môme entre ses bras.

Quand le fermier Hoêl mourut, ainsi sa femme Laissa voir au grand jour les tourments de sou âme ; Puis, épouse chrétienne, elle Tensevelit, Et rappela longtemps près de son dernier lit.

On ne verra jamais angoisse plus profonde, Abime de douleurs plus digne qu*on le sonde.

Dès que le point du jour blanctiit le haut du toit, Les femmes conmiençaient leur œuvre. « Il est tout froid, « On peut laver le corps , dit Armel. Mais la veuve « A-t-elle préparé ses draps de toile neuve? — « Ouvrez, dit celle-ci, je vous entends; ouvrez t Le grand bahut de chêne , et là vous trouverez « Bien plies et tout blancs mes anciens draps de noces, « Du fil, un sac rempli de fèves dans leurs cosses, . « Enfin tout ce qu'un mort demande autour de soi.

« Prenez un drap pour lui, gardez Taulre pour moi. i Mais que le menuisier ferme le lit de planches

• Bien doucement ; et vous, dans les deui toiles blanches « Enfoncez chaque épingle avec un doigt prudent :

• Les morts ne parlent pas ; ils souffrent cependant.

• Oui, notre fossoyeur Ta dit : le cœur se navre

« Quand on sait comme lui ce que souffre un cadavre . » —

Vers la même heure, Alan, le valet de Coat*Lorh, Traversait la forêt qui, ipurmurante encor, Secouait ses rameaux humides de la veille, Ainsi que ses cheveux un homme qui s^éveille :

• Lan 1 Alan 1 où vas-tu si vite? Hé 1 les garçons 1 f Est-ce vous qui rôdiez derrière ces buissons?

• Bleiz vous avait sentis. C'est un maître à la piste, ff Bonne chasse ! Chez nous cette nuit fut bien triste. — i Quoi ! ton maître n'est plus? — Jésus I toute la nuit « La Mort sur sa charrette a donc roulé sans bruit?

i Prends garde a toi , Ronan ! Depuis que tu sais lire, «Tu te railles du diable, et les morts te font rire.

ao

« Pourtant, si vous venez tous deux veiller le corps, « Vous aurez du pain blanc et du cidre a pleins bords. « Adieu, Ronan î — Bonjour, Alan ! — Porte ton livre. « Moi, je m'en vais au bourg chercher la croix de cuivre. « Adieu, Furie I courage , Alan! » —

Le soir venu.

Le cercueil ftit ainsi posé ; car je Tai vu : Trois draps semés de fleurs formaient une chapelle; Aux quatre coins, des os de morts, une chandelle; Aux pieds, un bénitier; a la tête, une croix; Et Guenn, la vieille Guenn, sur un siège de bois. Regardait le défunt, dont la lèvre entr'ouverte D'une teinte verdâtre était déjk couverte. Les pieds aussi sortaient d'une horrible façon. Des hommes près du feu hurlaient a l'unisson. C'est alors que, passant sous les murs du village, Mon clieval, effrayé de CB concert sauvage, Se cabra; je poussai la porte, et, d'un coup d'ceil. Je vis ces draps tendus, ce corps dans son cercueil.

LE CONVOI DU FERMIER. * m

Les veilleurs attablés devant un feu de lande, Et dans Tombre, à travers la fumée , une bande D*amis et de voisins qui priaient a genoux. Guenn-Du tenait en main une branche de houx. Je la pris , et deux fois, dans la forme prescrite , Sur le corps du fermier je jetai Teau bénite. Je vis Hélène , Anna . muettes dans leur coiu ; Et près d'elles encor, silencieux témoin , U jeune clerc Daûlaz (il avait voulu rendre Ce devoir à celui qui le choisit pour gendre ) ; Puis le fermier Tal-Houarn, et Liiez, son filleul, Qui, sous ses longs cheveux, sur un banc pleurait seul.

Ce peuplé aime les morts! Au milieu d'une fête , Pour eux il s'agenouille et découvre sa tête -, Il leur dit de goûter a son cidre nouveau. Et se plait à remplir de spectres son cerveau, Gertes,quandles bouvreuils chantentdanslesbroussailles, Bien des pâtres aussi chantent dans la Gornouailles ; Pour danser aux Pardons tous les pieds sont légers ;

Et les bonds des lutteurs ébranlent les vergers.

Alors, grâce au soleil et grâce au jus des pommes,

La joie est sur la terre et dans le cœur des hommes.

Mais, au premier frisson d'octobre dans les bois,

Les appels des bergers se taisent à la fois,

La lande rend des sons plaintifs; avec la pluie

Descendent les vapeurs de la mélancolie;

Les jours noirs sont venus : jeunes gens et vieillards

Passent silencieui k travers les brouillards;

Les morts ouvrent leur tombe, et la Bretagne entière,

Sous son ciel nuageux, n'est plus qu'un cimetière.

Cependant, poursuivons I accompagnons demain Ces parents dont les pleurs inondent le chemin : Il faut voir le cercueil dans la terre descendre , Et tirer du tombeau tout ce qu'il peut apprendre. —

La tombe du fermier, prête à le recevoir, Etait déjà creusée, et, devant ce trou noir, Les prêtres j revêtus de leurs surplis de neige,

Et leur livre a la main, attendaient le cortège. Le cortège avançait; mais un brouillard si lourd Tombait sur les maisons et le chemin du bourg, Qu*on aurait dit le mort bien loin sans la clochette Et sans le pas des bœufs qui traînaient la charrette.

Ce fut un long trajet. Quand les processions Se rendent vers Coat-Lorh pour les Rogations , Elles mettent une heure à ce pèlerinage, Pans un mois de soleil et de naissant feuillage. Tout est sombre aujourd'hui ; Teau tombe incessammen t. Et vers leur dernier lit les morts vont lentement. Hoêl eut les honneurs qu'aux riches on délivre : Il eut la croix d'argent avec la croix de cuivre ; Un Notable du bourg prit la corne des bœi^fs, AGn de les guider dans les chemins bourbeux ; Puis, hommes en manteaux, femmes en coiffes jaunes, Suivirent à travers les bouleaux et les aunes*

Mais voici que la veuve, au départ du convoi,

« Hclas 1 vous nous quittez ( disait Guenn sur la bière, « Tandis que le clergé chantait l'hymne dernière ) ; « Vos prés, votre courtil plein de ruches à miel , « Votre bonne maison, vous quittez tout, Hoèl ! « T.asI hélas 1 vous laissez sans chef votre famille ! a Entendez-vous les cris d'Hélène, votre fille? 0 De votre Anna, qui tord ses mains de désespoir? « Et Nannic, qui se penche en pleurant pour vous voir ? - « Mon pèrel mon bon père! — Oui, pauvres orphelines, • Appelez-le bien fort ! épuisez vos poitrines! (( Forcez-le de rouvrir ses deux yeux au soleil. « Ahl s'il avait besoin, tant besoin de sonmieil, « Pour dormir avec moi, ne pouvait-il m'altendre? il Dans mon cercueil aussi je suis près de m'étendre : 0 Nous n'avons eu qu'un lit durant plus de vingt ans ; « Morts, nous aurions dormi comme autrefois vivants. »

Les prêtres cependant rentraient dans la chapelle. Sous un amias de terre alors prenant sa pelle. Le fossoyeur, aidé du jeune clerc Daûlaz ,

Poussa sur le cercueil le sable humide et gras. Les parents sanglotaient ; car chaque pelletée Qui tombait sur Hoêl semblait sur eux jetée, —

Comme ce vieux Breton qu'un tertre va couvrir, Si ton heure est sonnée ^ et si tu dois mourir, # Vois avec quel amour j'épanche de ma verve Ce miel de poésie, Arvor, qui te conserve : Comme autour de ton corps je construis un tombeau Plus rempli de parfums, plus solide et plus beau Qu'au fond des bois sacrés, pour sa chère Viviane N'en éleva Merlin, ce grand maître en arcanel Si ton jour est venu, comme tes vieux héros, Dans leur auge de pierre étendus sur le dos, Bretagne, dors en paix! j'ai répandu Farôme, Le miel de poésie, ô mèrel. qui t'embaume.

Les Abeilles : Idstructions de la Veuve à ses filles. — Les deux orphelines vont servir à une fête de leur oncle Tal-Houarn. — Réparations des talus de Ker-Barz (Village-do-Barde).— Travail en commun de vingt laboureurs. — Banquet du soir, et pourquoi le Clerc s'y insinue. «^ Éloge poétique du village fait parle Clerc et enthousiasme des assistants. — Les prières et le départ. — Comment la Veuve terminait sa journée. — La Bague de la Veuve.

• Laissez leur robe noire aux ruches des ai)eiHeSy t Mes 611es ; entre nous les peines sont pareilles : « De rouge à votre noce il faudra les couvrir

• Pour qu'elles aient aussi part dans notre plaisir. « Ces faiseuses de miel, en faisant leur ouvrage,

i Prennent une âme douce et qu'un rien décourage : t iNotre ferme, on dirait, est leur autre maison. « Aimons donc nos amis : c'est bonheur et raison. »

%i% CHANT DIX-SEPTIEME.

La digne veuve ainsi , durant ces jours moroses, Eile-môme tirait du miel des moindres choses. Sur son humble ménage , oh! comme elle veillait! Attentive aux enfants, attentive au valet! Elle avait l'œil au champ, au lavoir, a la huche. Oui y toute sa maison était comme une ruche. Ses filles , qu'au bourg seul on vit depuis un mois, Ce matin vont sortir pour la première fois : « Ça donc , habillez-vous, mes filles, leur dit-elle , ft Puisque pour un banquet un parent vous appelle. « Vous aiderez les gens : mais qu'on voie à votre air « Que vous êtes y hélas! orphelines d'hier. « Moi., si j'en ai la force, avant que le jour tombe, « J*irai jusques au bourg prier sur une tombe, o Et comme avec Hélène Ânnaîc se coiffait , Elle se mit encore k ranger au buffet Les vases de faïence et les vases de cuivre; A la plus belle place elle étalait son livre; Et les montants de buis, les portes , le tiroir. Sous ses doigts diligents brillaient comme un miroir.

Elles partirent : la mère, en leur montrant la route, Leur dit : « Vous trouverez le vieux Furie, sans doute :

Qu'il ait soin cet biver de nos mouches à miel.

C'était Tassocié de votre père Hoël.

Car elles n'aiment pas, ces braves ouvrières,

• A courir pour un seul les bois et les bruyères. « Elles veulent unir le riche et l'indigent.

« Donc, si celui qui tient du ciel un peu d'argent

• Et quelques beaux essaims au pauvre les apporte, « Les ruches sont a peine aux deux coins de la porte, t Que voila de sortir, de rentrer tout le jour,

« Ces mouches , dont le coeur enferme tant d'amour, I Suçant tous les bourgeons, toutes les fleurs nouvelles « QueDieumitdansleschampspour le pauvre et pour elles. »

En suivant leur chemin, croyez que les deux sœurs De ces conseils pieux savouraient les douceurs : Avec leurs corsets noirs et leurs coiffures jaunes , Par ces brames d'octobre on aurait dit deux noues. —

2ii CHANT DIX-SEPTIÉME.

Ce fut ; a leur eutrce, un murmure joyeux. Leur bon oncle en riant les baisa sur les yeux. Chacun les admirait. Elles, toujours discrètes, Disaient : « A vous servir, voyez, nous sommes prêtes. • —

Vraiment, pour relever les talus de Ker-Barz,* Qui, minés par lès eaux, croulaient de toutes parts, Avant que par le froid la brèche ne s'accroisse. Ils étaient bien venus de la seule paroisse Vingt braves ouvriers; et ces vingt travailleurs Firent ce que le double aurait pu faire ailleurs. Cest que tous s'employaient pour une œuvre commune, Pour un ferinier comme eux,sansrécompense aucune; Et durant ce travail des pelles et des bras, Le rire et les bons mots, certes, ne manquaient pas; Puis, leur laine a la main, lorsque les jeunes ûlles S'en venaient devant eux manier les aiguilles , Môme les plus âgés, les plus lourds, les plus froids, Semblaient prendre conseil de ces agiles doigts. Ah ! c'était un plaisir de les voir h la file,

LES TRAVAUX D'AUTOMNE. 2i5

Pêle-mêle, entasser les cailloux et Targile,

Revêtant les parois de mottes de gazon

Epaisses à braver la plus rude saison,

Viennent par-dessus tout les ronces,. les broussailles,

Et ces talus seront plus forts que des murailles.

Non, même aux Lamballais, ces maîtres fossoyeurs,

Nul n'irait demander des ouvrages meilleurs.

Enfin le soir venu, paisible soir d'automne,

Sur Therbe on a posé la nappe étroite et jaune ,

Et les vingt travailleurs, jouteurs toujours ardents,

Se remettent ensemble a travailler des dents.

Le bon Tal-Houam, les reins cambrés, le jarret ferme,

Allait et revenait du courtil a la ferme.

Portant de nouveaux pots, portant de nouveaux plats ;

Et Liiez, son filleul, en poussait des hélas!

Mais lui , toujours la voix et la tête plus hautes^

Disait joyeusement : « Je me plains àe mes botes.

• J'avais cru réunir de vaillants journaliers ;

« Dans le parc, j'en conviens, ils donnent volonliers;

aie CHANT DIX-SEPTIEMK.

< Mais devant les rôtis et la liqueur des pommes, « Je Tavoue à regret, ce ne sont pas des hommes. » On riait, et le cidre à pleins bords de couler; Le lard jaune et fumant venait s'amonceler ; Et Tal-Houarn, et sa femme, et toutes les fermières A peine suffisaient a vider les chaudières.

Or, par le chemin creux qui vers le bourg conduit. Son livre sous le bras, au tomber de la nuit, Venait un jeune clerc : les épaisses fumées Qui lentement sortaient des viandes enflammées. Il ne les cherchait pas; mais ce rêveur pensait Qu'une fille était là dont la main attisait Tous ces ardents brasiers, et, poursuivant sa route, 11 se disait encor : « Je la verrai sans doute. » Ce fut lui qu'a travers les branches du courtil Aperçut le fermier : a Hola! holàl dit-il, « Croyez-vous qu'on ait peur de votre jeune tête ? « Bon clerc ne fut jamais de trop dans une fôte. » El, traîné par la main, le galant, tout le soir,

LES TRAVAUX D'AUTOMNE. «iT

Dut parmi les buveurs, bon gré , mal gré, s'asseoir.

On lui dit, quand sa tasse entre ses mains fut pleine :

• Que cherche notre clerc près de notre fontaine? « Pensif y ce soir encore , il en faisait le tour. » L'hypocrite saisit lestement ce détour :

• Âh! dans ce roi des prés, au bord du fleuve hôie, « Tout esprit studieux avec bonheur s* isole 1

• Oui , j'aime cette source au pied de ce coteau ; i Car celui qui donna son nom a ce hameau ,

I Lorsqu'il avait chanté longtemps sur la colline,

• Peutrètre a l'heure pâle oit le soleil décline,

I Ce vieux barde, rempli des choses d'autrefois , I A la source du pré vint rafraîchir sa voix ;

• Et lorsqu'il remontait a travers les grands saules, ■ Sa harpe en se heurtant vibrait sur ses épaules. -* I La merveilleuse histoire ! ô jeune homme savant , «S'écriaient les fermiers, visitez-nous souvent. «Certes, vous payez bien votre part d'une fête.

« Nous travaillons des bras ; vous, Loïc, de la tête. »

ï-^ïc, lu répondis : « Un barde de nos jours « Qui nourrit de ses chanta les villes et les bourgs, « Un ami m'a conté ces antiques merveilles. « Ab ! comme avec plaisir s'ouvriraient vos oreilles « Si, debout parmi nous, et parlant avec feu, a Sa voix vous expliquait le iiom de chaque lieu, « Noms sacrés qui , restés vivants dans la mémoire, « Depuis quatre mille ans racontent notre histoire!

— « Celui dont vous parlez, ah ! nous le connaissons, « Dit le meunier Ban-Gor. Écoutez ses chansons! » Mais l'hôte : « Si chez moi, ce soir, la gaîté brille,

« La mort, voici vingt jours, entra dans ma famille,

Q Et j'attends le retour de la même saison

« Avant qu'aucun chanteur chante dans ma maison.

— « C'est bien ! dit un vieillard, invité pour son âge « De tout enterrement et de tout mariage.

(t Ça, prions pour le mort ; ensuite, mes amis, « Pour ceux qui de tout cœur céans nous ont admis. « Tous les ans leur blé croisse et leur grange s'emplisse! • Et Tœuvre de ce jour, le Seigneur la bénisse! •

Alors les Requiem, les Grâces, les Pater, Sur rherbe du courlil furent dits ea plein air; Puis l'hydromel encor, le cidre après leà Grâces, Pour le coup du départ vinrent remplir les tasses.

Quand, les pieds cbancelants, la troupe repartit, Un long cri du village au vallon retentit. Leurs femmes les suivaient en devisant entre elles , Car, le dos tout courbé sous le poids de leurs pelles. Ils roulaient lourdement au fond des chemins creux : Et , sans voir ses amours , le doux clerc avec eux.

Dès longtemps les deux sœurs, Anne et sa chère Hélène , Le visage entouré de leurs coiffes de laine , Avaient quitté la ferme : « Ëh quoi ! partir déjà? — « Oui, la mère attendrait, » leur répondit Anna.—

IVIais nous, pour bien finir cette belle journée, Par cette mère en deuil montrons-la terminée : Douce histoire oîi les cœurs trouvent a se nourrir,

iSO CHANT DIX-SEPTIÈME.

Fleur qui dams nos champs seuls pouvait naître et fleurir. . .

Or, la veuve d'Hoêl, sombre de corps et d'âme,

S*en allait vers le bourg, alors qu'une autre femme ,

Veuve aussi, Tabordant a l'angle d'un chemin,

Lui dit , les yeux en pleurs et la main dans la main :

—c( Est-ce bien vous Guenn-Du? Comme un malheur nous chan^i

« En vous voyant venir du côté de la grange ,

« En vous voyant venir sous vos robes de deuil ,

a Je disais : C'est un mort qui sort de son cercueil !

« — Armel , oui ^ plaignez-moi , car nous sommes deux veuves

e Et nous avons passé par les mêmes épreuves.

« Une maison est lourde, hélas I quand un support

« S'écroule et que le poids tombe sur le moins fort !

« Dites, que peut alors une innocente fenmie?

« Tout le monde l'accable, elle n'a que son âme. « Ce sont des serviteurs qui font mal leur devoir, « Des enfants à nourrir, des GUes k pourvoir, a Cent choses k troubler la tête la plus ferme. ^ Loïc , voire bon tils , vient le soir h la ferme :

i MoD pauvre homme Taimait, ma fille Paime aussi,

« Dieu veuille que le prêtre arrange tout ceci !

■ — Gueon , je Tai dit souvent : Dieu le veuille I le veuille !

• Comme un arbre je sèche , et tombe feuille à feuille ,

• Mais nous souffrons sur terre et nous la regrettons ,

• Et j*aimerais à voir fleurir nos rejetons. »

« — Eh bien y quand vous portez au marché votre beurre, « Entrez , nous causerons ; moi , je vais a celte heure , € Je vais porter ma bague à la Vierge du bourg.

• Oui , cet anneau de veuve a mon doigt semble lourd . iMon ancien compagnon, Hoêl le redemande,

• Et je l'offre 'a Marie aûn qu'elle le rende, n

Depuis longtemps la veuve, à l'ombre d'un pilier, Priait à deux gencfux, et sur son tablier Lentement, grain à grain, défilait son rosaire, Attendant, pour remplir son vœu, que le vicaire Fût sorti de l'église et du saint tribunal : Or, deux femmes étaient au confessionnal, Et quand Tune eut parlé longuement , l'autre femme

252 CHANT DIX-SEPTÏÉME.

En eut pour toute une heure a soulager son âme. ( Pourtant la nuit tombait et Tapprocbe du soir Répandait dans Féglise un froid humide et noir. ) Les deux femmes enfin sortirent, et le prêtre Du confessionnal ayant clos la fenêtre, Guenn-Du se releva ; puis , d'efforts en efforts ^ Vers Tîjutel de la Vierge elle traîna son corps.

Mais au pied de l'autel, près de tirer sa bague, Voici que son esprit se trouble; un tableau vague De ses jours d'autrefois passe devant ses yeux : Les plus jeunes d'abord, hélas ! les plus joyeux ; De toutes ses amours elle revoit l'histoire ; L'habit qu'elle acheta pour sa noce à la foire; Elle entend résonner les cloches ; elle voit L'autel où son époux mit la bague k son doigt; Ensuite les enfants, les travaux du ménage, Sa maison -devenant plus sombre d'âge en âge ; Elle, enfin, vieillissant; son mari déjà mort ; Et tous ces souvenirs la troublèrent si fort ,

Que, pour se soutenir, sur le bord de la rampe,

Elle appuya ses maius ! — Mais là , sous une lampe,

Aux dernières lueurs du soir, apercevant

L'épouse de Joseph avec son bel enfant,

Celle que les Martyrs ont prise pour leur reine ,

Son fils entre ses bras, lui parut si sereine ,

Que la veuve d'Hoêl voulut radier ses pleurs

A la mère du Christ, la mère de douleurs.

Et bientôt dans son cœur plus forte et plus allègre,

La bague qui flottait autour de son doigt maigre ,

Elle la retira : « Voici l'anneau d'Hoël,

• Rendez-lui son présent, ô Vierge, dans le ciel ! »— -

n faisait froid , bien froid , et noir sous le feuillage. Quand la veuve revint enfin dans son village ; Mais ses enfants veillaient, et Liiez, son neveu , Avait mis un tronc d^arbre immense dans le feu.

Temps dei Yellli^et. — Solitade et tristesse chez la veiiTe d'Hoël.— Grande yeillée de la première nuit de Novembre. — Qaels hôtes sont attendus. — Préparatifs d'Anna et terreurs de sa mère. — Le balayage des Ames. — Feu et repas funèbres. —Le Cantique des Morts. — Un voyageur. — Vision dans la Isnde de la Trève-des-Druides.— Rencontre du voyageur par le clerc Da&lai et les chanteurs de nuit.

Les soirs d'automne, après une humide journée, Il est doux de causer devant la cheminée, Tous en rond, les enfants assis sur vos genoux , Et le chien gravement installé devant vous. Tandis queles fuseaux tournentauxdoigtsdes femmes, H est doux d*écouter, les deux mains sur les flammes, Des contes merveilleux de pays enchantés, Et depuis des mille ans les vieux aii-s répétés,

Oii revk la Bretagne avec toute sa gloire. Et dont le noble peuple a gardé la mémoire. Ainsi dans les manoirs^ où chaque souterrain A son dragon de feu , chaque préau son nain ; Puis, après les géants, les grandes passes d'armes. Un simple chant d'amour qui fait venir des larmes.

Chez la veuve d'Hoël tous les soirs tristement

S'écoulaient en silence et dans l'isolement :

Si le fidèle clerc arrivait le dimanche ,

Les trois femmes pleuraient sous leur coiffure blanche;

Et le conscrit Liiez, sur un banc a l'écart,

Jeune homme désolé, songeait a son départ...

Quand novembre amena sa première soirée.

Cette nuit cependant fut une nuit sacrée ;

Car du pays de Vanne au pays de Léon ,

De Cornouaille en Tréguier il n*cst pas un Breton ,

Bûcheron dans les bois, ou pêcheur sur les côtes,

Qui chez lui y ce soir-la , n'attende bien des hôtes.

Dès que le dernier chant de la Féte-des-Saints Est fini y les voilà pareils à des essaims , Ou comme des graviers roulés dans la tempête. Qui sortent par millions, et volent à leur fête ; Ils vont rasant le sol, pêle-mêle, hagards; Et le seuil des maisons, les courtils, les hangars, Les granges, touts*emplit; ils remplissent Tétable, Tous les bancs du foyer, tous les bancs de la table ; Et même dans vos lits, sous vos draps chauds et dont, Eux, toujours frissonnants, se couchent près de vous : Vous ne les voyez pas; mais la nuit, sur la face, ' On sent comme un vent froid, un petit vent qui passe.

C'était pour eux qu'Anna, laissant Ik son rouet.

Le front tout en sueur, près du feu travaillait.

Elle avait délayé sa meilleure farine.

Pris son bois le plus sec, sa graisse la plus (ine,

Et tandis que son monde à vêpres priait Dieu,

Elle y seule au logis, étendait sur le feu

Ses crêpes de blé noir pour celte race étrange

%M CHANT DIX-HÛITIEMË.

Qui , dans toute l'année, un seul jour boit et mange.

Quand la flamme brillait trop vive, par instant

De la porte de chêne elle ouvrait un battant ,

Et, devant sa maison , elle voyait dans Taire

La brume s*étendant plus blanche qu'un suaire.

Or, la pâte cuisait encor lorsqu'à la nuit,

Par-dessus la forôt, au loin elle entendit

Les deux cloches du bourg, qui, de leurs voix funèbres.

Éveillaient en sursaut les morts dans les ténèbres;

Car la fête s*ouvrait , et le long des fossés

Les gens s'en revenaient causant des Trépassés.

«Jésus Dieul » cria Guenn, comme avec sa famille

Elle entrait au logis, a que fait là cette fille?

c Par une telle nuit balayer la maison I

« Vous ne savez donc pas, ô fille sans raison ,

« Que le monde est couvert ce soir d'âmes en peine,

« Et qu'ici votre père en pleurant se promène?

« Avec votre balai voulez-vous le blesser?

« Les âmes des aïeux, voulez- vous les chasser?

— « Oh ! dit Anna, pardon ! mon âge est jeune encore,

• Ma mère ; et vous savez des choses que j*ignore.

— t Eh bien! a cette table, enfants, asseyons-nous.

• Mais, Liiez, mon neveu, mes deux filles, et vous, i Alan, ne mangez pas jusqu'aux dernières miettes, < Et laissez quelque chose au bord de vos assiettes :

• D'autres vont prendre place autour de ce bahut :

• N'égoutlez pas le verre ou vos lèvres ont bu. »

A ces mots, sur la table Anna posa ses crêpes : i Oh 1 tous vont Ih-dessus tomber comme des guêpes I ■ Dit sa sœur. Mais, Liiez, apportez, s'il vous plaît, i La grande jatte au beurre : ils sont friands de lait. — • Surtout, reprit Guenn-Du, n'éteignez pas la braise. «Ici, dans le foyer, Alan, plaçons ma chaise... « Mes fliles, a présent venez me décoiffer :

• Les morts ont a manger, à boire, a se cliauffer. »

béjà tous sont au lit, les enfants et la mcte :

Mais pour fermer leurs yeux le sommeil ne vient guère .

96a CHANT DIX-UUITIÉME.

Hc 1 qui pourrail trouver du sommeil ici-bas Lorsque, dans leur linceul, les morts ne dorment pas? A chaque bruit des bancs ou de la cheminée , Tous les gens du hameau tremblaient; la sœur ainée Prenait sa jeune sœur Annaîc dans ses bras, El celle-ci cachait sa.tôte sous les draps. Les hommes, plus hardis, poursuivaient leur prière ; Ou, la tête en avant, autour de la chaumière Ils regardaient dans Tombre : eux-même^, tout a coup. Ils ont senti le souffle arrêté dans leur cou. A l'heure ou le brasier était près de s'éteindre, S'éveillanl a demi, le chien s'est mis k geindre; Dans la cour on entend un bruit lourd de sabots; Des hommes qui de loin murmuraient quelques mots S'approchent, et, frappant trois grands coups sur la porte. Chantent a Tunisson d*une voix lente et forte :

« Si dans cette maison vous êtes endormis, Voici la Nuit-des-Morts : réveillez-vous , amis ! Pour tant de morts et tant de mortes ,

C'est Dieu qui nous a dit de frapper à vos portes.

Priez pour eux , ô vous qui dormez dans vos draps ! Les vivants sont légers, les enfants sont ingrats :

Sur un lit de braise et de sotffre Votre père, la-bas, peut-être crie et souffre.

L'argent vient et s'en va : pourtant, je vous le dis, Beaucoup pour un denier perdent leur Paradis.

Hélas! ouvrez votre paupière, Et pour les pauvres morts priez Dieu sur la pierre !

Soyez honnêtes gens, ayez peur du péché; Donnez bonne mesure et bon poids au marché ;

Donnez, donnez bonne mesure:

JésusrChrist vous rendra le tout avec usure.

Sur ses ailes de feu , comme un oiseau du ciel , Et sa balance en main, descendra saint ^lichel ;

Debout sur ses ailes de flamme.

Dans sa balance d*or il pèsera votre âme.

Alors d'un autre lit vous aurez tous besoin ! Pour chevet vous aurez un bourrelet de foin ,

Autour de vous des toiles blanches.

Et sous la terre humide et pesante cinq planches.

Ce chant, mes bons amis, est un chant de douleurs ; A rhomme le plus dur il doit (irer des pleurs.

Priez pour les morts et les mortes :

Nous allons avec Dieu frapper a d'autres portes... »

Les chanteurs s'éloignaient, et tous les habitants, Attendris sur leurs morts, y pensèrent longtemps; Et le conscrit disait : « Ma pauvre âme peu(-é(rc a Ainsi viendra pleurer devant celte fenêtre. »

Âh ! le sombre hibou qui vole d'if en if, Aux oiseau:^ reveillés jetant son cri plaintif,

Est inoiostriste,]iioiDS triste est la voix descbiens vagues Par un soir d*ouragan hurlant contre les vagues , Qu*en ce premier novembre, où nul astre ne luit, Le Cantique des Morts errant toute la nuitl... Des clercs, des mendiants, de village en village, Se plaisent a semer partout ce chant sauvage. Pour rappeler à ceux qui dorment dans leurs lits Ceux qu'en la terre froide ils ont ensevelis, Mais qui viennent ce soir, dégages de leurs langes. Aux vivants se môler : innombrables phalanges, Tourbillons plus serrés que ne sont a la fois Les sables de la mer et les feuilles des bois. Tous ces bruissements qui passent dans les ronces A vos chants désolés, chanteurs, sont leurs réponses.

Par cette nuit de deuil, un barde, un voyageur. Errait sur les conflns de Scaer. Pieux songeur, 11 venait recueillir ces cantiques funèbres Qu*enfant il écoutait, pâle, dans les ténèbres. Et visiter ses morts ; et ce peuple léger

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Dans la brume semblait près de lui voltiger : Parents y premiers amis, jeunes Olles aimées, Enfants qui Tan passé jouaient sous les ramées; Et ceux des anciens temps que leur pesant men-bir. Leur cercueil de granit , ne sauraient retenir; Prêtres, bardes, guerriers, toute une foule étrange Qui vient voir en pleurant comme cbez nous tout change.

Près du tertre où longtemps dans son rêve absorbé Ce pieux voyageur sur la lande est tombé, Comme la troupe morae et frêle tourbillonne , Telle que le brouillard qu'un vent pousse et sillonne I Puis, éprise, on dirait, d*amour pour ce vivant, Doucement elle vient sur son front se penchant :

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