PAYS DE TREGUIER
Hervé, tisserand au boarg de Lan-LefT.
Jeanne , sa femme.
La petite MANA,1eiir fille.
Le grand-père.
L'aveagle Jean-le-Gdenn , chanteor ambulant.
Une vendeuse de prières.
Docssal , saunier du pays de Nantes.
Tn Gallois.
Pâtres, lutteurs, sonnears de cloches, pilleurs de edtes, mineurs , mendiants, gendarmes, etc.
Druides, chefs de clans, bardes, saints de Bretagne, l'Ankou ou la Mort, la Fille-Jaune, lutins, etc.
Entrée en Bretagne. — Prière. ~ Pardon et gratnd'oiesse en Cornouaille. — Loic et Anna. — Anne Hoél est chargée de filer la QuenouilIe-dc-Dieu. — Suite dn Pardon. — Batterie entre un Cornouaillais et un marin do pays de Vannes. — Le clerc Loïc et son ami Liiez interviennent. — Histoire des Pierres croisées , où l'on retrouve Anna et sa sœur Hélène. — Fin du Pardon.— Le vieux Hoël et les lutins.— Évocation.
« J*entends au loin, j'entends les landes sY'vellIer ! « Au murmure des flots lasses de sommeiller, « Les paroisses d'Arvor veulent que je les nomme ; « Merlindansson tombeau triomphed'unlongsommc: « Dormez encor, Merlin! 0 Bretagne, pourquoi « Quand le monde inquiet partout marche sans loi ,
i CHANT PREMIER.
« Pêcheurs, sur vos ilols^ pâtres, sous vos ramures,
• Solitaires manoirs, pourquoi tous ces murmures?
« Où les prendre ces chants que vous me demandez?
« Silence, ô mersdePouest, l'esprit souffre, altendezl •
Au sortir de Paris , brasier qui toujours fume ,
De mon cœur s'échappait ce cri plein d'amertume ;
La Loire cependant m'entraînait sur ses eaux,
Et Nanles, la superbe, avec tous ses vaisseaux
M'apparaissait ; bientôt vint cette lande immense
Oii comme en un désert la Bretagne commence ;
La rivière profonde, un men-hir isolé
Kt l'idiome pur depuis Tlnde parlé :
La mer enûn, la mer! les chênes au vert sombre,
Près des champs de blé noir les hameaux couverts d'ombre ;
Des pèlerins passaient leurs longs cheveux épars,
VA tout charmait mon âme , enivrait mes regards. . .
Le premier entre tous, ô vivante harmonie,
Si ma voix t'a chantée et si tu l'as bénie,
A ton appel nouveau j'accours; je redirai,
Avant qu'il meure aussi, cet ensemble sacré :
Ta couronne est tombée, antique souveraine ! Mais ta grâce rustique est si douce et sereine , Que ces vers consacrés a tes humbles beautés, Chers aux Bretons, ces vers seront partout chantés.
Dans la paix de mon cœur et dans son innocence , (Qar les simples de cœur ont aussi leur puissance) Malade ou désolé, quoi que fasse le sort, J'achèverai mon œuvre et serai le plus fort : Mais bien souvent, Seigneur, quand la noire tempête Élèvera ses flots au-dessus de ma tête. Ainsi que le pêcheur près de sombrer, hélas! Vers vous en gémissant je tendrai les deux bras ; Mon Dieu, que votre oreillealors s'ouvre et m'entende : Ma barque est si petite et la mer est si grande I
Commençons. Sur la mer ou dans les prés en fleurs , Tous entendront ma voix, nul ne verra mes pleurs.
On célébrait la messe en Thonneiir de la Vierge, Dans un hameau de Scaer ; sur chaque autel un cierge Placé devant les Saints lentement s'allumait, Et Ton sentait Todeur de Tencens qui fumait ; Lorsque Tenfant de chœur se taisait au pupitre , Suspendue en dehors au châssis d'une vitre. Chantait une mésange , et sa joyeuse voix Au-dessus de Tautel semblait l'hymne des bois. On ouvrit le portail , et l'assemblée entière Fit en procession le tour du cimetière. Les croix marchaient devant ; sur un riche brancard, Couverte d'un manteau de soie et de brocart , La Vierge de Coad-Rî suivait, blanche et sereine, Le front couronné d'or comme une jeune reine ; Tous les yeux, tous les cœurs étaient remplis d'amour; L'été du haut du ciel dardait son plus beau jour ; Les landes embaumaient et les châtaigniers sombres, Penchés le long des murs, versaient leurs fraîches ombres Sur ces heureux croyants qui chantaient : a O piaf « Are, maris stelltty Dei matera/ma! »
De retour dans TégUse , à genoux sur la pierre , Riche ou pauvre, chacun se remit en prière; Car, en face de Dieu, ces gens-la, comme nous, N'ont pas besoin de siège où poser leurs genoux ; Comme nous, orgueilleux, lorsqu'une pompe vaine, Ou quelque ennui secret au temple nous ramène , Au saint maître du lieu , surpris de les revoir, Ils ne demandent pas de les bien recevoir. Souhaitant qu'a Tautel le prêtre abrège l'heure, Et tout bas regrettant Taise de leur demeure. Dieu vit dans leur église : en symboles pieux 11 s'explique à leur âme, il se montre k leurs yeux ; Du fond de leurs hameaux partis en long cortège, L'été, sous le soleil, en hiver, sous la neige. Ils viennent l'adorer, et, tous agenouillés, Ils sèchent devant lui leurs vêtements mouillés. —
Le jour de ce Pardon, la grand' messe était belle. Les voix montaient en chanir. Du bas de la chapelle
Les femmes doucement envoyaient pour répons À réléison grec les cantiques bretons.
Les enfants, appuyés sur la rampe massive, Admiraient tour à tour dans leur âme naïve Le calice d'argent, et les liants chandeliers. Et les portraits des Saints adossés aui piliers.
'- Â la Préface, avant le divin sacriGce,
Un jeune paysan qui chantait a ÏOÎùde , S'approcha de l'autel oii , comme un blond faisceau ,
^ Pendait une quenouille avec chanvre et fuseau ,
' l* La prit , el rougissant , les yeux brillant de flammes ,
Descendit dans la nef vers le coté des femmes.
|: On l'avait vu déjà , soucieux par instant,
I Vers ce même coté se tourner en chantant;
•|J ;| Puis, les yeux ramenés lentement sur le livre,
'i Au milieu du verset oublier de poursuivre,
]\ Et bien des assistants , témoins de tout ceci ,
Vers le lieu qu'il cherchait se détournaient aussi,
Curieux de trouver celle cause imprévue Qui toujours attirait et son âme et sa vue.
Loïc était le nom de ce modeste clerc : 11 portait un costume a la mode de Scaer, L'habit court et brodé, la braie au\ plis antiques, Et tombant sur le dos les grands cheveux celtiques.
11 se fit sur ses pas un murmure joyeux.
Une Glle en priant seule baissa les yeux :
a Anna, dit- il, voici ce que pour Jésus môme
« Vous Glerez chez vous avec un soin extrême ;
« Jeune ûlle, prenez la Quenouille-de-Dieu ,
« Travaillez : Dieu paîra celle œuvre en autre lieu.
« Puis, dimanche prochain, votre tâche Olée,
« Vous aurez soin d'offrir une autre quenouillée ,
« Pour que Tautel toujours ait du chanvre et du lin ,
« Hit qu'une autre après vous file pour Torphelin. »
De ces deux jeunes ^ens ainsi s'ouvre l'histoire.
Et des amours passés évoquant la mémoire, J*ai souri, car mon cœur, qui se souvient de tous. N'a pu trouver ailleurs un souvenir plus doux... Mais déroulons aux yeux celte journée entière Et donnons francFiement Tombre avec la lumière. —
La grand'messe finie et l'angélus sonné. Aussitôt tout ce peuple humblement prosterné Rajustant ses cheveux ou sa coiffure blanche. Avide de grand air^ sur la place s'épanche.
Ce Pardon, sans mentir, est le roi des Pardons, Et la Cornouaille envoie ici tous ses cantons ; De pauvres , de chanteurs chaque sentier fourmille , Vous entendez les sous sonner dans leur coquille ; Avec leurs grands fourneaux vingt tentes sont debou! , Et dans ses beaux habits la jeunesse partout : Car, dès que se répand l'annonce d'une fête , Cette heureuse jeunesse a s'y rendre s'apprête , Mais ce n'est guère, hélas ! pour honorer les sain(s
LE PAKDON. U
Qu'arrivent si fervents ses rapides essaims.
Oh ! la foule charmante autour de la chapelle, Et les tendres regards! — a C'est vous, la jeune belle? « Si vous voulez des noix, ouvrez bien votre main. « — Mes amis , venez voir au détour du chemin « Une fille pleurant comme une Madeleine « Et qui vend ses cheveux peur des rubans de laine. « — A gauche, par Jci ! suivez -moi, venez tous ! « C'est une batterie entre des hommes soûls. »
Ah ! comme ce torj;ent gronde, roule et tournoie! Les femmes, les enfants sont bondissants de joie.
(( — Liiez, séparons-les. Verrons-nous sans bouger « Comme des animaux ces hommes s'égorger ? (, — Non , non , laissez finir entre eux cette bataille, « Ils sont de même force, ils sont de mOme taille. « —Place ! — Recommencez. — Bruk, serre-lui le cou. « —Monsieur, vous recevrez bientôtun mauvais coup :
i± CHANT PREMIER.
; « Ne counaissez-vous pas ce peuple et ses usages/
• - Hommes pleins de boisson, luez-vous donc, sauvages! •» i ■
Pourtant deux jeunes gens, pareils a ces nageurs I Qui veulent pour autrui périr, hardis plongeurs,
|i Dans ces flots furieux entrèrent avec joie
!* Et sortirent vainqueurs, tenant chacun leur proie.
L'un de ces combattants était un étranger. D'où cette rixe ardente et prompte a s'engager. Ses habits rattaches, il dit au clerc : « Jeune homme^ « Jesuisun francmarin, c'est Mor-Yran qu'on me nomme ; ' « Si jamais a Carnac vous veniez Toir la mer,
« De s'ouvrir devant vous mon logis serait fier ; (c Vous, qui m'avez sauve de ces buveurs de cidre « Pour qui tout habitant de Vanne est comme une hydre. « Et serrant les deux mains de ce brave, il partit.
Mais Loïc avait Ik sa mère qui lui dit :
a N'avez-vouspas de honte? un clerc et presque un prôtre
« Avec des batailleui's en plein jour se; coinoiellre !
« À vo(re ami Liiez laissez un tel combat;
« A lui c'est son métier, puisqu'il s'en va soldat. »>
Elle parlait ainsi, celte mère prudente, Mais fière en elle-même et de son fils contente. Les héros du Pardon quels furent-ils alors , Sinon ceux qu'on a vus si vaillants et si forts?...
Trois femmes à genoux dans une lande verte , Le reste de Tannée oubliée et déserte, Sur le bord d'un ruisseau trois femmes à genoux S'occupent en priant à chercher des cailloux ; Sur le courant béni bien d'autres k la file Se penchent, remuant les graviers 'et l'argile , Dans l'espoir d'y trouver un caillou vénéré Où l'on voit en relief la croix de saint André.
Jadis un chef païen cria dans son délire :
« J'ai les croix en horreur et je veux les détruire ! »
Mais a peiue la croix du bourg avait |>éri , '1 Que Dieu meltait son signe aux pierrc^s de €oad-Ri.
I Quelles douleurs du corps contre elles ne se brisent ?
\ Pourtant la foi faiblit, les incrédules disent ;
I « Tombez du haut d'un arbre et cassez-vous le bras,
j a Les pierres de Coad • Rî ne le sentiront pas. »
I' C'était pour en parer le blond Nannic, leur frère,
\ Qu'Anne et sa sœur Hélène , a colé de leur mère,
. Cliercbaient dans le torrent un talisman croisé ; \ . Mais son lit ce jour- Ta paraissait épuisé.
!* Anne se désolait, aussi sa sœur Hélène,
{ Quand deux jeunes amis , la main ouverte et pleine ,
« Vinrent en souriant vers les charmantes sœurs ,
1 Et leurs yeux semblaient dire : « Allons , prenez nos ci ins !
Aucune n'était sourde à ce muet langage , \ VA ces pierres pourtant, (feinte et pudeur do l'ùiit»)
Aucune n'en voulait ; mais a peine Tcnfant Dans ses petites mains les saisit triomphant , Que réclamant leur part de son trc^or, chaciino
Disait avec douceur : « Nannic , donuez-m'on une ! »
Les vêpres, cependant, en Tabsence du clerc, S'étaient dites ; le ciel déjà brillait moins clair ; On partait ; quand le son aigu d'une bombarde (C'était vous, ô Ban-Gor, bon meunier, joyeux barde) Retentit ; et Ton vit courir a travers champs, Courir a son appel ûUes et jeunes gens : Car tous ces pieds légers préfèrent, sans reproches, Le sonneur de bombarde au noir sonneur de cloches. On eût fait bien des tours de bal si le curé , Son vicaire avec lui , n'eût traversé le pré ; Mais chacun , a l'aspect de ces fronts vénérables, S'enfuit : les buveurs seuls n'en étaient plus capables. Dieu ! quels flots de boisson leur gosier entonna! Que dé chansons ! quel bruit ! — Pour le père d'Anna, Bien qu'il se crût l'œil sûr, le corps droit, le pied ferme, Au grand jour seulement il revint a la ferme. Eh ! comment, chers lecteurs, retrouver son chemin, Lorsqu'ils petit nain noir, l'ayant pris par la main
Méchamment le traîna durant la nuit entière De taillis en laillis , de bruyère en bruyère? A peine il se sentait sur ses pieds redressé . Que le nain le faisait rouler dans un fossé.
Lutins malicieux , o follets de Bretagne, Qui depuis des mille ans jouez sur la monlagne , Assez rire la nuit des buveurs attardes, Songez a vos périls , nains , et vous défendez ! Défendez , chevaliers , vos antiques murailles ! L'esprit nouveau s*abat et court dans la Cornouailles ; Nos Pardons vénérés un jour seront déserts , Et vous , bardes , Toubli s'étendra sur vos vers. Aux fils des anciens Franks la Bretagne est rouverte : Bardes et chevaliers , saints des vieux temps , alerte ! Arches des ponts, croulez ! Poussez , bois défenseurs, Et fermez tout chemin a ces envahisseurs !
La quête du vicaire. ~Le clerc Loïc Daûlaz et dent Notables l'accompagnent. — Belle matinée de juin. — Arrivée et bonne réception cbez Hoél. — Sa femme Guenn-Du et ses filles. — Travaux rustiques. — Viennent d'autres quêteurs.
— Le taureau de Ker-Barz. — Ce que disaient à part deui jeunes gens. — Départ du village. — Confession de Loïc.
— Retour au presbytère.
Un jour de la semaine après cette humble fêle , Le vicaire partit pour faire au loin sa quête.
Deux notables de Scaer, leur bâton a la main , Décemment habillés, Tescortaient en chemin, Et derrière eux Loïc conduisait par la bride Le cheval qui suivait d'un pied boiteux son guide , Conmie s'il prévoyait qu'en retournant au bourg Son double bat d'osier, le soir, serait plus lourd.
L'aube pointait ^ la terre était biimide et blanche ,
La sève, en fermentant ^ sortait de chaque branche,
•' * L'araignée étendait ses lils dans les sentiers ,
Et ses toiles d'argent au-dessus des landiers : u > Première heure du jour, lorsque , sur la colline ,
'.[ La (leur lève vers loi sa lige verte cl flne ,
i Que mille bruits confus se répandent dans Tair,
:( Et que vers Torient le ciel devient plus clair ;
I Heure mélodieuse , odorante et vermeille ,
} Première heure du jour , tu n'as point ta pareille!
Ainsi tout s'animait : hommes, femmes, enfants Sortaient de leur village et s*en allaient au\ champs.
};^ En passant, chacun d'eus saluait le vicaire.
": Quelques-uns larrêtaient pour causer d'une affaire ,
\ De leurs foins déjà murs , de la belle saison ;
; Ils lui disaient aussi d'entrer dans leur maison ,
' >: Qu'il serait bien reçu ; puis, a chaque Notable ,
:^ Qu'un verre de bon cidre était prêt sur la table.
LES QUÊTEURS. i(
Bientôt , le soleil d^or parut. Son globe eu Teu
Embrasa devant lui Tespace vide et bleu ;
Sur la terre a longs traits il pompa la rosée ,
Et quand toute sa soif enûn fut apaisée ,
Des bords de l'horizon Taslre silencieux
Avec tranquillité s'éleva dans les cieux.
Alors tout fut chaleur ; les herbes et les plantes
Inclinèrent encor leurs têtes nonchalantes,
Et les quêteurs marchant au milieu des épis ,
Penchaient comme eux leurs fronts par le hâle assoupis.
Sous les chemins boisés, fatigues de leur course ^ Parfois ils s'arrêtaient, ou bien près d'une source Qui coulait fraîchement sur un lit de cailloux ; Car sans cesse on ne voit et Ton n'entend chez nous Qu'eaux vives et ruisseaux , et bruyantes rivières ; Des fontaines partout dorment sous les bruyères. C'est le Scorff tout barré de moulins, de ûlets , C'est le Blavet tout noir au milieu des forêts ; L'Ellé plein de saumons , ou son frère Tlzolc
De Scaer a Kemperlé coulant de saute en saule , Et de Ta pour aller ensemble k Lo'-Théa , Formant de leurs beaux noms le doux nom de I ôlâ ; C*est TEl-Orn que la mer sale de son écume , Et le triste Aber-Vrarh enveloppé de brume. Dans le creux d'un chemin les deux vieillards assis Sur les jours d'autrefois faisaient de longs récits ,
i !; Jours de troubles civils , de tourmente , de guerre ,
Et que n'avait pu voir Loïc ni le vicaire. Ceu)c-ci restaient pensifs ; le plus jeune pourtant Semblait d'un autre soin distrait en écoutant ;
iW Et le jour du Pardon ( peut-être on se rappelle) ,
iji»! Comme ses yeux cherchaient le bas de la chapelle ,
Il Durant ces entretiens ses yeux h l'horizon
w, Vers la forêt du Lorh cherchaient une maison.
j.ii ! Puis, tous s'étanl levés, de demeure en demeure
;llflll
lis s'en allaient encore a la quête du beurre : Bien peu leur refusaient ; et souvent sur leurs pas IjiliJ Eux-mêmes ils donnaient à ceux qui n avaient pas.
liîl I Ils virent tour h tour Ker-(iôz o{ ses prairies.
Puis Kos-Zôz, le moulin aux collines fleuries, Les terres du Moustoir et de Saint -Guennolé, Kt le hameau d'Hoêl de ses arbres voilé. —
Les voici dans Tenclos, au milieu du village. La, sous un cliâtaignier ouvrant son beau feuillage, fis entendent le bruit des haches , des marteaux y Et les coups des faneurs qui redressent leurs faulx. Tous sont a Tœuvre. On scie, on façonne des claies, Des fourches, ou des pieux pour soutenir les haies; Anna file son chanvre, et rieuse avec tous, Lena berxîe Nannic qui dort sur ses genoux : « —Vraiment , vous aimez bien , Hélène, votre frère , d Dit en entrant le prêtre ; on vous dirait sa mère. H --Ah! c*csl notre bonheur, notre dernier enfant, 0 Nous serons vieux ici le jour qu'il sera grand. « Nous devons bien Taimer. » La mère véritable Tout aussitôt reprit d'une voix lamentable : « Aimez -le aussi pour moi, pour votre père Hoêl ; « Avant qu'il ait grandi nous serons dans le ciel, »
CHANT DEUXIKMK.
lil la mère se Ciit. La pieuse assemblée Entendit ce propos et n*en fut pas troublée, Ainsi que des chrétiens qui savent d'un cœur fort Vccueillir a son heure et la vie et l<i mort.
Hoël n'oublia point les antiques usages: « Le ciel est tout en feu, dit -il, et les gens sages « Viendront prendreavecmoi le frais dansmon manoir. « — Hoël! ferme ou château, plus d'un voudrait Tavoir: M Une bonne maison, bâtie en pierre grise, « Avec ses deux hangars au soleil bien assise, « Et, comme dit son nom , bâtie au coin du bois. K -- C'est vrai, de père en Gis ici nous sommes rois. u Pourtant les sangliers y font la guerre aux hommes , I Et, la nuit, les chevreuils viennent manger mes pommes, B — Jésus Dieu ! dit le clerc en entrant, le beau lit ! « Ma mère avait raison, chez Giienn-Du tout reluit. « On pourrait se mirer dans vos bassins de cuivre. « Ici tout sent la cire. Hé! n'est-ce pas un livre? « — Oui, jeune homme, ungroslivre. Annale litsouvent.
XUS QUÈTEUKS. 25
« Dam! nus sœurs de Kemperronteueateurcouvent. »
Anne, ^ur le bahut, apporta du lailaj^e, Des crêpes de Mé noir s*élevant par étage ; Hélène aussi servit un grand morceau de lard ; Et tous les serviteurs au régal prirent part: L'âme du jeune clerc était pleine d'ivressç, S'il ne lui parlait pas, il voyait sa maîtresse.
On finissait, quand Bleiz aboya tout a coup , Comme il faisait toujours a rapproche du loup. Liiez courut au chien , et retenant sa chaîne : « LesTal-Houarn, nos parents, sont ici près du chêne, « Ils ont pris le vieux loup ! — C'est bien, neveu Liiez ! d S'ils veulent faire aussi leur quête, amène-les. »
L'été, lorsque du ciel tombe enGn la nuit fraîche. Les bestiaux tout le jour retenus dans la crèche, Vont errer librement : au pied des verts coteaux Ils suivent pas k pas les longs détours des eaux,
i6 CHANT DEUXIEME.
j S'étendent sur les prés, ou, dans la vapeur brune,
1 Hennissent bruyamment aux rayons de la lune.
Alors , de sa tanière attiré par leurs Yoix , î.esyeu\ en feu , le loup, comme un trait, sort du bois , '' Tue un jeune poulain , étrangle une génisse ;
Mais avant que sur eux Tanimal ne bondisse, ' Souvent, toutletroupeau se rassemble, etlesbœurs, Les cornes en avant , se placent devant eux ; Le loup rôde à Tentour, ouvrant sa gueule ardente Kl hurlant, il se jette à leur gorge pendante; ! Mais il voit de partout les fronts noirs se baisser
.! Et des cornes toujours prêtes a le percer.
I ËnGn, lâchant sa proie, il fuit, lorsqu'une balle
;! L'atteint , et les bergers, en marche triomphale,
De hameaux en hameaux promènent son corps morl : YeX le loup qu'on voyait ce jour-la dans Coat-Lorli.
'. 0 landes ! ô forêts , pierres sombres et hautes ,
Bois qui couvrez noschamps, mers qui battez nos col es, Villages où les morts errent avec les vents,
Bretagne , d'où le vient Tamour de tes enfants? Des villes d'Italie où j^osai, jeune et svelte, Parmi ceshommesbrunsmontrer l'œil bleu d'un Celle, J'arrivais , plein des feux de leur volcan sacré , Mûri par leur soleil , de leurs arts enivré ; Mais dès que je sentis, ô ma terre natale , L'odeur qui des genêts et des landes s'exhale , Lorsque je vis le flui, le reflux de la mer, Et les tristes sapins se balancer dans l'air. Adieu les orangers 9 les marbres de Carrare, Mon instinct l'emporta, je redevins barbare, Et j'oubliai les noms des antiques héros, Pour chanter les combats des loups et des taureaux !
Au dessous de Ker-Harz , dans la prairie immense , Qui courant vers Tlzôle , au grand chemin commence. Le loup entra la nuit, et, son coup achevé , Partit, repu de chair et de sang abreuve : Un taureau (pour le frère et l'ami qu'il regrette, Quel homme ferait mieux que n'a fait cette bCteV )
Si CHANT DELXIÈMK.
I Vient de trouver pour loi , dil-elle, un aulrc ptTe î n Que rame du premier veille sur celui-ci ! « Prends courage, garçon , laisse-moi seule ici. « Quand tu seras curé je tiendrai Ion ménage. « Mon enfant^ te voici Tappui de mon veuvage!... »
c J'ai fait ce qu'on m'a dit. Écolier studieux ,
« Je n'ai point ménagé ma mémoire et mes yeux ;
« Dans notre classe sombre, a la fenêtre ouverte ,
« Je regardais au loin briller la forêt verte,
« Et mon cœur se gonflait en écoutant l'appel
« De mes amis du bourg , Jéromic et Bertliel ;
« Pourtant je reprenais ma tâche opiniâtre ,
« Le savant écolier faisait taire le pâtre.
« Voilk pour le passé. Quant a mon avenir,
« C'est d'Anna de Coat-Lorb que je veux le tenir.
« Malheur, malbeursurmoi dansée monde et dansl'autre
« Si je quitte jamais mon habit pour le vôtre !
a Sur elle aussi malheur! Je le dis sans détour :
« Dans le fond de son âme il est un grand amour. »
« -T Ali '.'Loïc! le voila comme eu Ion premier âge! « Toujours, je te connus ainsi, doux, mais sauvage. « Va, tu seras toujours le jeune mendiant « Qui courait dans la lande et chantait en jouant! « Retourne a tes bestiaux ! Plus sombre que ta vache , « Partout ce front rétif briserait son attache. « RenoQce à mon habit , ne le profane pas. « Mais malheur a celui qui règle mal ses pas , « Il tombe un jour trempé d'une sueur amère , (t Et dans Tisolement il cherche en vain sa mère ! n
Le clerc pleurait beaucoup, lorsqu'ils virent soudain
La cour du presbytère et les murs du jardin.
Le curé sur sa porte attendait leur venue.
La lune en se levant avait percé la nue ,
Et son disque, a travers les feuilles du hallier,
Pendait au bord du ciel comme un urand bouclier.
Z^ux Bretuns sur leurs origines. — Une Moce an bourg de Camac (pays de Vannes ). — L'Uiseau prisonnier. — .arrivée d'un invité de Cornouaille. ~- Acclamations de son hôte Mor-Vran, père de la mariée. — Étonnement de Loïc devant les pierres de Carnac. — Légende des Soldats de Saint Cornéli. — Nona délivre l'oisean prisonnier. ~~ Comment Anna Hoél reçut une lettre de son clerc. — Ce qut* celui-ci devenait.
Bretons, pour qui j'écris les amères angoisses De deux amants de Scaer, cette fleur des paroisses , Et qui dans ces récits simples et familiers Retrouvez les tableaux de vos propres foyers, 0 peuples de Léon, de Tréguier, de Cornouaille, Avec tant de ferveur, vous, pour qui je travaille, Gens de Vanne, écoutez comme des 61s pieux , Car je veux aujourd'hui parler de vos aïeux !
311 CUANT TROISIEME.
Hélas ! leurs noms sont morls ! sur le bord de la grève le dol-men tristement dans les sables s'élève. Aucun barde a l'entour n*entonne de chansons. La harpe suspendue aux portes de9 maisons , Qui charmait de sa voix douce et mélancolique les voyageurs errant dans les bois d*Ârmorique , la harpe a disparu. Notre terre est sans voix. Nous ne savons plus rien des hommes d*autrefois. H marins, laboureurs, ouvriers des peuplades, Kcoutez ces échos des divines Triades, i^Mie durant son exil aux pierres de Rhuis, Clmntait devant la mer Tal-iésin, ûls d'Unis. Dans les livres nourri, moi, je dois vous instruire ; Au nom de vos aïeux c'est a vous de me lire : Ainsi, parlons des morts; puis, aux fôtes de Scaer, Avec vous j'irai voir les luttes en plein air.
Titans, Celtes, Bretons, de ruine en ruine Comment donc remonter jusqu a votre origine , (îace des premiers jours? Sous vos noms différents,
Comment suivre vos pas, bommes toujours errants?
La voix des temps passés ne dit point dans quel âge L'ancien peuple de Haff quitta son doux rivage, Ni par quel grand malbeur ce peuple rejeté, Loin de la Corne-d'Or, le Pays-de-rÉté, Où Byzance florit plus tard riche et fameuse, Se sauva vers le nord et sur la Mer-Brumeuse. Une branche de gui brillait a leur drapeau. Dans leurs barques d'osier recouvertes de peau Ils voguaient, engourdis par les vagues glacées, £t les côtes partout de neiges hérissées. Hu-Cadarn les guidait durant ce triste cours. EnCn, battus des vents, assaillis par les ours. Au Pays-de-la-Mer que la langue celtique
Commeencesjourslointains nomme encorrArmori(]ue, Ils plièrent leur voile, et, Bretons et Kemris, De ces hommes de TEst nous sommes tous les flis.
César, char de terreur, c'est loi qui sur leur lerre
Le premier 6s rouler tes machines de guerre,
Lt le sol labouré depuis ces deux mille ans
[S'a pas encor perdu les lignes de tes camps!
La race chevelue humilia sa tète
Devant toi, dur vainqueur de la cite Vénète ;
^lais l'effort fut pénible, et tu mis tes àeu\ bras
Pour plier sous le joug ces enfants d*Hu-Ar-Bn« :
Fils de Vénus, en vain tu criais vers ta mère !
Pour briser tes vaisseaux sur cette plage amère
Ils invoquaient aussi Tesprit de Diana
El les enchantements de Sein et de Monft ;
Chaque soir, fermentaient sur la pierre cubique
Les herl:»ages mêlés dans le vase mystique,
El les vierges de Kéd dans les flots, chaque soir,
llfnversaieùt en hurlant le Vase-du-Savoir :
La mer boulait, le vent coupait, hachait les voiles.
Comme d'une araignée il emporte les toiles :
\laléfices puissants, rites mystérieux,
l^morés de la plume, inconnus de tes yeux !
LES NOCES DE NONA. i\
Mais, à son tour, voilà que semant rëpouvanle, Conan-Mcriadec accourt de Trinovanle, Revôt la blanche hermine, cl, premier de nos rois, Plante dans Occismor Tarbre saint de la croix. L'Armorique s'assemble et le Chef-Roi préside. L'évêque Modéran, El-Hir-Bad le druide, Défendirent leur dieu ; mais le Très-Inconnu Fut vaincu par TEsprit nouvellement venu. La hache Gt tomber ses vieux bosquets de chênes , Son brasier s'éteignit ; les blanches Gallicènes Pour la dernière fois montant sur le Gador, Se coupèrent la gorge avec la serpe d*or.
Alors, pour recueillir.le divin héritage, Partout formant un cloître, ouvrant un ermitage, On vous vit dans nos bois accourir par essaims , V'ih de rile-de-Miel, Gis de l'Ile-des-Saints, P(M, Malô, Corentin, vous, dont nos basiliques Avec les noms sacres vénèrent les reliques ! Tout fut soumis au Christ, et, signe triomphant,
ii CHANT TROISIEMK.
T.R croix sancliGa la pierre du Pcûlvan.
Mais de ces anciens jours, jours de grande mémoire, Sans efforts revenons h notre simple histoire; Car le sol a garde ses antiques débris, El l*âme des aïeux anime encor les fils. —
Dans le bourg de Carnac, du portail de l'église Dont les men-bir brisés ont bâti chaque assise, Une noce aujourd'hui sort d'un air grave et doux. [a's hommes, les premiers, accompagnent Tépoux. Ce sont des laboureurs, des pécheurs de la côte, EL des marins aux traits hâlés, a la voix haute. Comme sur leur navire ils marchent en roulant. Puis, dans le goût de Vanne habillés de drap blanc. Viennent les invités d'Er-Déven, ceux des îles, les gens d'Enn-Tell ; et tous se placent sur deux files Afin de voir passer entre ce double rang La gentille iNona, la fille de Mor-Vran. Mais Nona dans l'église, à genoux sur la pierre,
S'oubliait et disait prière sur prière.
Eux cependant, le front au soleil découvert, lis regardaient au loin briller TOcéan vert, Et du côté de TEst, sur leurs landes stériles, Les immenses men-bir, ces géants immobiles.
Silence! la voici! Lentement, lentement, La voici qui s'en vient vers l'époux son amant ; Et derrière elle aussi cent vierges d*Armorique, Avec les yeux baissés et d'un air si pudique , Qu'à les voir s'avancer sous leurs coiffes de lin Du linon le plus blanc et du ûl le plus On, Vous diriez, à les voir si calmes , des novices Sortant de leur chapelle a la lin des offices; Ou plutôt, dans Carnac ( tant sur nos bourgs chrétiens Semble planer encor Tombre des dieux païens), De la blanche Corric on dirait les prêtresses, Alors qu'au mois d*Even, durant les sécheresses. Pour contraindre la pluie a descendre du ciel,
Ijlles allaieiil, le soir, cueillir la lloiir de Bel, Et parmi les rochers, les ronces, les décombres, Ivn regardant la terre erraient comme dos Ombres.
I>e gais enfants du bourg, tenant un arbrisseiiu, Sont devant le portail ; sur Tarbre est un oiseau : Il faut que Nona prenne et lance dans Tespace i'e prisonnier du ciel qu'un ruban rouge enlace : Symbole délicat dont le sens est caché tt que l'esprit flétrit sitôt qu'il Ta touché. Avec ses ciseaux Ans déjà la jeune belle S'approche, et le bouvreuil sautille et bat de Taile; Quand Mor-Vran pousse un cri de joie , et vers la mer Un étranger s'avance en habit de Kemper, Sl»s cheveux dénoués , et ses immenses braies D'une ceinture en cuir sortant a mille raies.
a — Loïc ! c'est vous, enOn ! Depuis trois jours, Daûlaz, il Je regardais la route et vous n'arriviez pas. *i ie disais : Le saunier aura perdu ma letlre
« Ou le vieux matelot est oublié, peut-être, tf Enfin, Dieu soit loué!... Vous, sachez, mes amis, « Qu'un jour, passant k Scaer, des buveurs du pays « S'étaient rués sur moi , quand ce bravejeune homme « Me sauva sous les pieds de ces bêtes de somme. « Place a lui 1 je lui dois une place d'honneur. »
« — Volrelettre,ôMor-Yran,m'aremplidebonheur.
« J'étais triste ; le prêtre k qui s'ouvre mon âme
« Déjk n'espérait plus d'en rallumer la flamme ;
« Mais, sur votre billet, il m'a dit de partir.
(f Cheminant jour et nuit, depuis lors, sans mentir,
« J'ai vu bien des forêts, des landes, des villages,
(( Ce matin , me voici près des vagues sauvages ;
« Excusez si mes yeux sont dans l'étonnement,
« Et si, venant de loin, je parle étrangement.
0 Mais , vous mêmes, pourquoi ces immenses bruyères?
« El pourquoi vivez-vous dans ces forêts de pierres? »
Le nouveau marié répondit : « Écolier,
t. Votre accent, il est vrai, nous est peu familier: « M aïs , comme vos habits, si vos discours sont autres , «1 lj«i)enchantsdenoscœurs,jelecrois,sont les vôtres. V Soyez le bienvenu! Quant a tous ces rochers, (r 11^ font rëtonnement de bien des étrangers. M Unsavantnousaditqu'aux temps païens, des prêtres f Couchaient sous ces granits les guerriers nos ancêtres . K 5ous chaque pierre un corps repose enseveli ^ (! Pourtant nous les nommons Soldats-de-Cornéli. n ^:coutez : les soldats de deux rois idolâtres M Poursuivaient noire saint déjà Tami des pâtres, fl Lt sur un chariot traîné par de grands bœufs fl 1.13 bon vieux Cornéli se sauvait devant eux ; <* Or j voici que la mer, terrible aussi , l'arrête ; n Ators, le saint prélat, du haut de sa charrette Ci Tend la main : les soldats , tels qu* ils étaient rangés. tt En autant de men-hir , voyez! furent changés. u Voile est notre croyance, et personne n'ignore " Que le patron des bœufs c'est ici qu'on Tiionore : fi Aux lieux 011 la charrette et le saint ont passé,
« Le froment pousse encor plus vert et plus pressé.
« —Bien! repartit le clerc, Dieu vit dans cette histoire, « Et tous les cœurs bretons sans peine y doivent croire. « Mes hôles , a présent , dirigez mes deux yeux « Vers celle-là qui fait votre orgueil , jeune et vieux. « Je cherche autour de nous quelle est la plus gentille : « Montrez-moi votre femme, amis, et votre fille. »
Les traits du vieux marin brillèrent, et l'époux, S'il eût été moiiis fier, certe, eût été jaloux.
Des filles, des enfants, tous les gens de la fête Environnaient Nona ; l'un d'eux , k pleine tête. Criait : « \ona ! sauvez , sauvez le prisonnier ! » f.e bouvreuil tout tremblant sautait sur Tépinicr. Du bout de ses ciseaux enfin la jeune belle Coupe le lacet rouge , et l'oiseau , d'un coup d'aile , L'oiseau , comme l'éclair, remonte vers les cîeux ; Et les petits enfants, avec des cris joyeux,
4M CHANT TROISIÈME
Appelaient y appelaient le bel oiseau volage Qui déjà, roi des airs, chantait dans un nuage.
Ces choses -là, Daûlaz les vit en arrivant,