‹ Les Bretons (volume 2)Chapitre 4 sur 88 · bien d*autres encor qu'on observe en rêvant · texte numérisé non relu

bien d*autres encor qu'on observe en rêvant

A Tàge où l'âme est tendre, et quand Toeil étincelle;

L'inquiet voyageur les écrivit à celle

Qui remplissait son cœur de .troubles et d'ennuis ,

Hélas ! et le formait de quitter le pays. —

Or, sous ce tertre, assise à l'ombre des broussailles. Que lit la jeune Anna, la vierge de Comouailles? Four son frère malade, auprès de son hameau Plie avait ramassé quelques fleurs de sureau , Kt rentrait au logis, quand l'homme de la poste, Une lettre à la main , dans un sentier l'accoste. Alors, la jeune Anna, sans trop de vanité, Dut sourire en voyant ce papier cacheté ; Puis, assise à l'écart, sur la pelouse verte, Quand elle eut cette lettre en ses deux mains ouverte ,

Certe, elle dut bénir Kemper et son couvent Où l'esprit s'illumine et devient si savant Que les mots les plus Ans elle les pouvait lire : a Quisongehmoi, dit-elle, et qui peutdoncm' écrire? »> La rougeur sur le front elle l'apprit bientôt, Kt sa main referma la lettre au premier mot !

Mais, plus tard, ce billet d'amour et de tristesse. Comme Anna le lisait, le relisait sans cesse ! Attendant toujours Theure où , seule a la maison , Libre, elle pût écrire à ce clerc sans raison.

Lui, cependant, Tœil morne et baissé vers la terre. Parmi les saints rochers il errait solitaire. Il calculait leur poids, mesurait leur longueur, Occupant son esprit pour distraire son cœur ; Déjà sur son passage on causait a voix basse, Et plus d'un n'eût osé le regarder en face , Quand sur un grand dol-men tristement appuyé, Pensif, il s'arriHait comme pétriûé.

Tristesse! da clerc Da&lai ; — Mor-Vraa l'emmène inr tiii*r. — HospiUlité à l'ile d'Hœdic. — La Messe des deux lies , un le PaTiUoo-de-Dien.— Aatorlté de l'Ancien. ~ Courses dans le golfe da Mor-Blhaa. — Ils reviennent à Carnac. — Lettre d'Anna et Joie do Jevne clerc.

NoD , celui que l'amour a rempli de sa flamme, Eu changeant de pays ne change point son âme ! Plus il marclie, et souvent plus il aigrit son mal , Celui-là dont le sang roule un germe fatal , Le mal intérieur paraît sur son visage Et partout d'un œil triste on le suit au passage : De même un amoureux : partout et sans repos Il emporte la flamme attachée a ses os;

^* CHANT QrATRIÈME.

Et ceux qui de son mal ont tant souiïert enx-môme, I :u le voyant passer, disent: «Ce jeuue homme aime! r

Lo sombre Cornouaillais ! toujours seul , un malin , Il regardait la mer bouler dans le lointain , iiisfiu'a ses pieds bondir, et ses folles pensées Sfl mêlaient à ces jeux des vagues insensées. Or, son hôte Mor-Vran, qui Taimait comme un ûls. Vit ses pas sur la grève et les avait suivis : a Ça , dit le vieux marin , qu'est-ce donc? k votre âge, " Tous mesjours se levaient, se couchaient sans nuage. fl Ma fille s'inquiète. Elle m'a dit hier : M Cet étranger s'ennuie, emmenez -le sur mer ! « Que vous semble, Daûlaz? vous voyez cette zone, ' 1/ isthme de Kiberon couvert de sable jaune : n Nous raserons ses bords ; vous verrez en passant « Se dresser des rochers jadis rouges de sang ; « Puis, louvoyant au loin, si la mer est facile, (î Chez mes anciens amis, nous irons d'île en île. *[ C'est tout un monde a voir, car, dans le Mor-Bihan,

a On compte autant d*îlols qu'il est de jours dans Tan.

« — Ehbien, partons, Mor-Vran, ditleclercdeCornouaille,

• Et que mon âme en deuil sur la vague tressaille !

0 Où vous irez j'irai, sans demander pourquoi.

« Si je vous ai sauvé, vous-même sauvez- moi. »

H disait, et déjà voyant tout proche un groupe

De pêcheurs, le marin hclait une chaloupe. — .

Une chaîne dllots ou de roches a pic De Saint-Malo s'étend jusqu'à File d'Hœdic : lies durant six mois s'enveloppant de brume, De tourbillons de sable et de flocons d'écume. Des chênes autrefois les couvrirent, dit- on , Chaque foyer n'a plus qu'un feu de goémon. Parfois, derrière un mur oîi vivait un ermite Dont le vent a détruit la cellule bénite, Derrière un mur s'élève un figuier pâle et vieux, Arbre cher aux enfants, seul plaisir de leurs yeux. La tristesse est partout sur ces îles sauvages. Mais la paix , la candeur, la foi des premiers âges ;

56 CHANT QUATRIÈMii.

Les champsn'oDtpoinlde borne et les seuils poiiildeclts Les femmes d*UQ bras fort y récoUent le blé ; De la sortent aussi sur les vaisseaux de guerre ^ Les marins de Bretagne effroi de TAngleterri?.

Lorsqu'à Tile d'Hœdic aborda sans malheurs Avec ses étrangers la barque de pécheurs, Le premier qui les vit, accourut sur la côte, Disant avec douceur : • Prenez-moi pour votre liole ? » Un autre, survenant, ajouta : • Demain soir, « A mon feu de varech vous viendrez vous asseoir. « Dans cet ilôt pierreux qu'à grand*peine on défriclie, « Pour vous garder longtemps aucun n'est assez riche ; « Mais chez chacun de nous venez loger un jour, a l£t nos trente maisons s'ouvriront tour à tour : « Ainsi, connu de tous en quittant ces rivages, « Vous aurez des amis dans nos trente ménages. »

Puis, pour mieux honorer leur venue en ces lieux, L'Ancien, le chef du bourg, voulut boire avec eux;

11 les mena lui-même à la cave commune; On servit k chacun sa mesure , rien qu'une : Ainsi le commandait la règle, et ce qu'on prit Au mur de la maison par le Chef fut inscrit.

Car telle était cette lie avec ses mœurs austères Mais douces, et Loïc, cet habitant des terres, Admirant ces cœurs purs, ces fronts calmes et sains , En lui-même disait : « Suis -je au pays des Saints? » Pour Mor-Vran , le marin , il était b la fête : il parlait de longs cours, de pêche, de tempête.

C'était un samedi. Le lendemain, voilà,

Dès qu'au soleil levant la mer se dévoila,

Quetouslesgensd'Hœdic, enfants, hommesetfemmes,

Se tenaient sur la grève à regarder les lames:

« — Ah! disaient-ils, la mer est rude, le vent fort,

« Et le prêtre chez nous ne viendra pas encor ! »

Ensuite ils reprenaient d'un air plein de tristesse :

« — Ceux deHouad sont heureux, ilsonl toujours la messe ! »

CHANT QIATRIÉME.

i:i, sans plus espérer, graves, silencieux.

Sur leur ile jumelle ils altachaient les yeux.

« — A genoux I dit soudain le Clief, voici qu'on hisse

(( Le pavillon de Dieu , c esl Theure de roilice. •

Alors vous auriez vu tous ces bruns matelots,

Ces femmes, ces enfants , priant le long des (lois ;

Mais comme les pasteurs qui regardaient Tcloile,

Les yeux toujours fixes sur la lointaine voile,

Tout ce que sur l'autel le prêtre accomplissait ,

Le saint drapeau d'une Ile a l'autre l'annonçait.

Ingénieux appel 1 par les yeux entendue ,

La parole de Dieu traversiiit retendue ;

Les îles se parlaient, et, comme sur les eaux,

Tous ces pieux marins consultaient leurs signaux !

« — Hélas! disait le soir, au seuil d'une chaumière, fl Le jeune homme étranger, votre ile hospitalière, « Votre sainte maison , demain nous la quittons 1 « Regrettez -nous un peu, nous qui vous regrettons. « Ou bien, pour quelques jours quittez ces lieux saumâtres,

« Et venez avec moi voir le pays des pâtres, « Dans les herbes des prés courir les gais ruisseaux , H Et les cbônes verdir, et chanter les oiseaux. » Le pôcheur répondit : a Chacun a son asile ^ « Le pâtre a ses vallons et le pêcheur son ile ; « Ce terrain sablonneux où tout semble languir, « La faim , la seule faim nous en ferait sortir ; « Sur les vaisseaux du roi , mornes , l'âme abattue , « Ce n'est pas le canon seulement qui nous tue. »

Or, comme en leur bateau montaient les voyageurs, D'autres rentraient au port , et , parmi ces pêcheurs , On eût dit une rixe k leurs cris, leurs reproches, Taudis qu'ils déchargeaient leurs filets sur les roches. L'Ancien fut appelé : « Je prétends , dit l'un d'eux , « Que ce lot me revient , jiigez entre nous deux. » Alors, le bon vieillard , sans que nul l'en empêche, Avec autorité fait les parts de la pêche : Dans ses décisions il ne fut rien changé Et tout ce qu'il jugea fut trouvé bien jugé.

Il est luaitre et seigneur par le droit de son âge. Comme le plus ancien on le croit le plus sage...

Ils n*onl point tous péri les fruits de Tâge d'or Et le barde inspiré sait les trouver encor ! 0 candeur, équité , fleurs mortes dans les villes , De vos fraîches senteurs vous embaumez nos Iles : Perles blanches du cœur, comme celles des mei*s, Vous aimez a briller près des gouffres amers i

Que rame de Loïc, âme toujours en peine,

De ce séjour de paix sorte au moins plus sereine y

Partout , chemin faisant , allégeant son ennui

Kl plus calme demain qu'elle n*est aujourd'hui ! -«

Mais quand ces deux amis, dans Tardeur des voyages , Vont sur le Mor-Bihan sonder toutes les plages , Faudra-t-il, avec eux errant de flot en flot , Suivre le jeune clerc et le vieux matelot? 0 sombre Gâvr-lniz, voici que dans ton an(ro

L^S ILES. 6t

Le couple voyageur, armé de flambeaux , entre ; ' Et sur tes murs sculptés, runes mystérieux , lis promènent longtemps et les mains et les yeux. Vous, antique Belle-Ile , Ënn-Ârh dépouillé d'ombre, Ilur plongé dans Teau, rescifs, tlots sans nombre, Vous les voyez baisser leur voile; et toi, Rhuis , Sur les six corps de Saints dormant sous tes parvis S'agenouiller ! Rhuis > terre trois fois sacrée Qu'enivrait Tal-iésin de sa harpe inspirée, Oii pleurait Âbeilard, où la terreur des rois , Gildas, faisait gronder les foudres de sa voix !... Enfin , quittant la mer, ils vont en caravane Dans la ville des ducs, l'antique et noble Vanne.

La s'arrêtait leur course, et le fruit de l'oubli , Le clerc en voyageant ne l'avait point cueilli, —

De retour à Carnac sur ses anciennes grèves. Au murmure des flots il reprenait ses rôves , Lorsqu'un soir, en rentrant, il voit dans son logis

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6i CHANT grATRIEMK.

Une lettre briller sur le burrel de buis , Lne lettre a sou nom ! Ah ! conune vers la porte ^ Pour la lire k Têcart brusquement il remporte , Tout brûlant de savoir si par quelque regret A sa plainte touchante enfin on repondrait !

Mais, faiblesse du cœur ,terreurs qu'un rien redouble ! Sur ce papier ouvert déjà son œil se trouble : 11 semble redouter ce qu'il désirait tant, i:t ce qu'il redoutait il le lisait pourtant.

« —Votre lettre est bien som bre, ô jeune homme ! bien somb « Aux lieux où vous passez on vous prend pour uneOmhre . « Loïc, c'est que l'amour, s'il ne va point vers Dieu, A Laisse ceux qu'il atteint tout noircis de son feu ; (( Et la science aussi nous leurre sur sa trace, « Pareille a l'herbe d'or qui brille , puis s'efface. « Pourquoi donc, pauvreclerc, errerloin decbez nous? « Pour calmer votre cœur, Daûlaz, que cherchez-vous ? « Revenez! N'ouvrez pas vos yeux h tant de choses.

« La paix ne peut rester qu'en des âmes bien closes. 0 Où triste vous passiez vous reviendrez content. « Jour et nuit, votre mère en priant vous attend , (( Car plus elle vieillit et plus elle vous aime : « Jeune homme ! revenez ! Je vous le dis moi-même. »

Lorsque Tami d'Anna rentra dans la maison . Les yeux et tous les traits de Tamourcux garçon BrillaieDt, et ses cheveux autour de son visage Frissonnaientcommeaulourd'unbouleauson feuillage. Le voyant si joyeux , le vieux marin sourit. FA Nona qui lisait au fond de son esprit : « Daûlaz, vous avez donc quelque bonne nouvelle? « Lui dit-elle en filant. — Oui, dk! Ton me rappelle. « Pardonnez, reprit-il en leur tendant la main , « Je suis heureux, pourtant je vous quitte demain. »

Le marin Mor-Vran s'oppose au départ da clerc. - Fête à Carnac. — S. Cornéli, patron des bœufs. — Plaintes d'un vieillard sur le déclin des anciennes mœurs. — Ce que Daûlaz répondit. -- Paroles d'un étranger : — Le dieu Hu- Cadarn et ses bœufs honorés avant Cornéli. — Déluge causé par le Castor-Noir. — Commémoration druidique de la victoire des bœufs de llu-Cadarn. — Ktunnement des assistants. — Le clerc fait sa prière de départ. — Il retrouve le vieillard. — Procession nocturne et secrète de Carnac.

CARNAG.

J'ous les men-hir luisaient sous le soleil levant , La bruyère jetait ses doux parfums au vent , Et j le long des bateaux amarrés au rivage , La baie avec amour roulait son flot sauvage.

Par ce beau jour, pressé de rentrer au canton , Le jeune Cornouaillais s'arma de son bâton: « — Adieu, digne Mor-Vran, et vous, sa chère fllle , • Nona , ma sœur, adieu I le jour se lève et brille,

li» CHANT CINQLIEMË.

« Je veux a son coucher dormir lo'm de chez tous : • Maisqued'amisjelaisseenpleuranl! Àdîeulous!» — Mor-Yran dit : « Un Breton n a point double promesse. « Vous deviez à Carnac entendre la grand'messe, M Donnez-nous de bon cœur ce jour, c'est le dernier : « Sinon, mon brave ami, je vous tiens prisonnier, t

Refuser un tel hôte était lui faire outrage.

Le clerc déposa donc le bâton de voyage.

H n'en eut point regret, non certel k chaque pas.

Que de choses il vit qu'ailleurs on ne voit pas ! —

Aujourd'hui, Cornéli, c'est votre jour de fêle! Votre crosse a la main et votre mitre en tête, Des hommes de Carnac vous écoutez les vœux , Majestueusement debout entre deux bœufs, Bon patron des bestiaux! et votre image sainte Sur le seuil de Téglise est nouvellement peinte ; Mais les bœufs, les taureaux y les vaches au poil roux , Hélas 1 ne viennent plus déQler devant vous !

CARNAG. «

a Oui , disait un vieillard au milieu de la place , fl Notre pays s'en va ! tout décline , tout passe ! « Grand Dieu I pour renverser nos usages bénis, « Avec les cœurs sans foi les prétires sont unis ! i Au temps du vieux curé J'en ai bonne mémoire , « Le Pardon de Garnac semblait un jour de foire. « Alors, parés de fleurs , de feuillage, d'épis^ « Les bœufs au large cou, les vaches aux longs pis « Arrivaient par milliers, et, toute une semaine ) Q Leur cortège tournait autour de la fontaine. « Comme saint Gornéli, cet ami des bestiaux , « Éloi, dans ce temps-lb, protégeait les chevaux ; « SaintHervélessauvaitdesloups; et^surleurscouches, « L'été, grâce k saint Marc, ils défiaient les mouche». « Alors rhomme souffrant avait un aide, alors « Les animaux étaient plus heureux et plus forts ; « Gartousavaientleurssaints, leurs protecteurs, leurs ft'les; « Tous vivaient confiants , les hommes et les bêtes; « Et les Jours de Pardons, m'assurait mon aïeul , t Lorsqu'on n'y menait pas son bœuf, il venait seul. »

Aux plaintes du vieillard, à son étrange histoire,

la sourire muet courut dans l'auditoire ;

Pourtant le sage clerc du pays de Kerné

Reprit : « Tout va de même aux lieux où je suis né ,

u Touts'erfaee; et l'ennui se glisse au cœur des hommes:

« Mes amis, croyez-moi, restons ce que nous sommes.»

Puis, embrassant son hôte, auquel il dit adieu ,

Huns l'église il entra, pour demander a Dieu

La grâce d'achever dignement son voyage :

I ] sentait son corps faible , et faible son courage.

Le vieillard poursuivit : « Hélas ! j'ai donc raison . u Et c'est d'un Cornouaillais que vous vient la leçon ! « Oui, nous oublions tout, jusqu^au saint de nos pères il Qui faisait leur bétail et leurs maisons prospères ! <n Nous sommes des ingrats; or, lui, ne Tétait pas. a Quand des soldats païens poursuivaient son trépas , A llsutbien, grâce aux bœufs qui traînaient sacharretle. n Au bord de celte mer trouver une retraite,

« Car ces rangs de men-hir sont les soldats maudits ; « Mais, ses bœufs, il les fit entrer en Paradis. »

Alors un étranger : « Vos pères et leurs prêtres

« Eux-mêmes n'ont-ils pas oublié leurs ancôtres ?

<i Dans le champ où ses bœufs ont tracé leur sentier.

« I.e char de Cornéli passa-t-il le premier?

« Hu-Gadarn est-il donc mort dans votre mémoire?

« Et de ses bœufs sacrés ignorez-vous Thistoire?

« Bel, Lor, Diana, quel que fût son grand nom,

« Régnait jadis au ciel , dieu formidable et bon ,

a Et son fils Hu-Gadarn, image de son père,

« Avec Kéd son épouse habitait sur la terre.

« A la Pointe-du-Lac ils demeuraient tous deux ,

« Aimés comme des rois, puissants comme des dieux.

« Or, il advint sur terre une grande détresse :

« Le.Castor-Noir mina le Lac- de -la- Prêtresse ;

« La terre s'abîma sous la fureur des eaux ,

a Les hommes avec elle et tous les animaux ,

a Hors deux navigateurs, et les deux bœufs superbes

7i CHANT CINQUIEME.

• Nourris par Hu-Cadarn de ses magiques herbes ; « Au globe qui sombrait sa maio les attacha, t Et, tiré par les bœufs, le monde surnagea. •

Ici, le voyageur semblait faire une pose; Aussitôt le vieillard : • La merveilleuse chose! « Quel livre vous a dit ce que nous écoutons? a Homme instruit ! oh ! parlez encor des vieux Bretons !

<t — La trace de la peur est saignante et profonde ! « lis n'oublièrent pas, les deux sauvés de Tonde, « Ni leurs ûls (après eux gardiens de leur savoir], • Le grand combat des bœufs contre le Castor- Noir, i Un prôlre, en souvenir du combat redoutable, a Choisissait au printemps deux bœufs, roisdeTétable : « Et lavés par sa main, ôtés du joug fumant , « Dans les prés les plus gras il paissaient librement. « Mais lorsque revenait Téquinoxe d'automne , « Un joug neuf, plusbrillautquerord*unecouronnc, <c Courbait leur front rétif, et, tous deux muselés,

GÂRNAG. 73

« Au char sacerdotal ils étaient attelés :

« Le char de Hu-Cadarn , ce symbole du monde

u Qu'ils avaient retiré des abîmes de Tonde. »

De rechef Tétranger se taisait. — Eh I pourquoi Ne vous dirais-je pas, Bretons, que c'était moi? Puisque tous, me prenant les mains comme des frères, Vous disiez : « Oh 1 restez , et causons de nos pères! b

« — 0 temple de TArvor, mystérieux Carnac, « De ton golfe sacré, comme autrefois du lac, u Quand le char surgissait, ô morne sanctuaire, u Quelle acclamation dans ton vaste ossuaire ! « Tout a Tentour des Chefs les clans semblaient rugir, « Et les morts éveillés agitaient leur men-hîr. « Cependant les deux bœufs aussi blancs que la neige , u Lentement s'avançaient, puis, T immense cortège : « Les Druides remplis de Tesprit sibyllin , « Tous couronnés de chêne et revêtus de lin, « Les Disciples muets, les Ovates sans nombre,

. \li\ lui-même il disait : t La' nuit vient, sortons vitel

• Ce soir, il faut coucher dans la ville d'Auray»

• Demain , au point du jour, leste je partirai. •

Or, au milieu du bourg errant comme un aveugle , Il cherchait son chemin , lorsqu'une voix qui beugle Lui fait tourner la tête, et, dansTombre, il croit voir Un troupeau qui passait le long du porche noir. D*aulrcs mugissements venaient de la fontaine. Le jeune homme accouruL Ui , près d'une centaine l)*immenses bœufs cornus , de vaches , de taureaux Conduits par les bouviers, faisaient le tour des eaux. Un vieillard , pour le clerc facile a reconnaître. Lui dit secrètement : a N'en contez rien au prêtre ! « Mon jeune bouvillon , ici je Fai conduit : a Les prêtres ont le jour, mais nous avons la nuit. • Et le vieil et digne homme, avec Teau sans pareille. Abreuvait Tanimal; puis, au creux de Toreille Lui versait quelque goutte en murmurant des mois Dont le pouvoir secret guérit de tous les maux.

A d'autres on lavait le front et les deux cornes : Les taureaux effrayés secouaient leurs fronts mornes ; Mais le charme opérait, et toute la vigueur Des bœufs de Cornéli leur passait dans le cœur.

Et le jeune Daûlaz, marcheur des plus ingambes,

Sur la route d'Auray courait a toutes jambes,

Qu*ayec le bruit des flots il entendait venir

La grande voix des bœufs errant dans les men- hlr.

Alors se retournant vers la plaine azurée,

Il cria : « Salut, mer! salut, terre sacrée! •

BETOUR EN CORNOUAILLE

Sor ceU< histoire. — L'Enfaot à la fontaine : — Gnenn-Dn et ses fllies 7 plongent le petit Nannic. — Comment le clerc se trouvait Ift et comment il revint en Comoaaille. — Annonce dans la ville du Faonét des grandes lattes de Scaer. ~ Défi Jeté en passant par Daùlai. — Accueil qui lui est fait dans son bourg. — De quelle manière le clerc rencontre Anna. — Récit de son voyage à Carnac. — Le rocher des Pas-de-la- Vierge. — Rendex-vous après la lutte.

Je veux le dire encor : cette histoire, je Taime ! Si mou pays mourant revit dans mon poème, Toute la vie liumaine y trouve aussi sa part, Du berceau de l'enfant au tombeau du vieillard. Après les purs amours cachés sous les feuillces , Les glas de mort viendront et les noires veillées, Les veuves dont les pleurs inondent un cercueil , Et les barques sombrant la niiit sur un écueil ;

Puis le pauvre mineur cherchant son pain sous terre , Ou sans pain, sans abri, le hardi réfractaire; Les durs travaux des champs, les joutes des lutteurs, Et les noces aussi, leurs danses, leurs chanteurs ; Et landes, bois, vallons où la douleur s'émousse : Enlin tout ce qui fait la vie amère et douce I

Or, trois femmes de Scaer, le matin du Pardon, D'une meule de cire à la Sainte ont fait don , Et puis dans sa fontaine elles plongent ensemble Un enfant de quatre ans qui s'agite et qui tremble ; Ces trois femmes sont Guenn et ses filles, Penfant Qui tremble entre leurs mains et si fort se défend , Est le petit Nannic. — Depuis quelques semaines, Comme s^il n'avait plus que de Peau dans les veines. L'enfant dépérissait : maigre et le corps enflé. Lui, plus rouge autrefois qu'un pavot dans le blé, 11 restait accroupi dans un des coins de Pâtre Où la fièvre minait son petit corps bleuâtre. Refusant de manger, et pleurant quand ses sœurs.

Lui venaient, près du feu, dire quelques douceurs, Guenn-DUy voyant sécher ee fruit de sa vieillesse, Disait : « Je raimai trop, Dieu punit ma faiblesse. » Et lui, de jour en jour s'affaiblissait, hélas! Lorsque vint k passer la mère de Daûlaz. Laissant au coin du bois sa charge de feuillage , Volontiers vers le soir elle entrait au village, Les deux sœurs la fêtaient, el son fils, au retour, L'interrogeait longtemps sur Anna, son amour : « Dieul quel vent a flétri cette jeune bouture, a Dit-elle, et de quel mal meurt votre créature? « — Ah ! reprit Guenn, l'enfant a mangé àes fruits verts, 4 Et, j'en ai peur, son corps est tout rempli de vers. « A voir les médecins son père Hoêl s'apprête, 0 Mais la ville est bien loin et le prix nous arrête. « — Les médecins, Guenn-Du, le riche en a besoin I « Mais des remèdes sûrs , sans les chercher si loin, a Le pauvre en a partout ! le pauvre a ses ressources ! <r Pourlui, Dieu n'a-t*il point amasséreau des sources? « Scaer a la sienne aussi. De sa crosse d'argent,

I Voire sainte patronne, appui de l'indigent, « La fit jaillir de terre, et cette bonne abbesse, t Par soixante canaux Templil dès qu'elle baisse. • C'est presque une rifière, et fraîche, et sans couleur, « Et qui vaut pour le goftt le cidre le meilleur. i Dans vos maux, croyez-moi; n'espérez en personne, f Mais demandez au ciel , et prenez ce qu'il donne. . . t Vers trois ans, mon Loïc , si robuste aujourd'hui , f Languissait tristement d'un sort jeté sur lui ; « Comme votre Nannic, il était maigre et blême : f Alors, par le conseil d'une femme qui m'aime, « Je partis pour le bourg, mon Ois entre les bras, f (Car le pauvre cbétif n'aurait pu faire un pas) ; f Lh , je trempai son corps tout nu dans la fontaiue, « (C'était au mois de mai, le jour naissait a peine) ; « Je regardais ses pieds pour juger de son sort , « S'il les eût retirés c'était un enfant mort : « Mais il les allongea de façon si gentille, « Qu'on eût dit dans la source une petite anguille. »

C'est ainsi que Guenn-Du,ie matin dû Pardon , D'une meule de cire à la sainte a fait don, Et puis mené son fils à la source bénite Où le mal disparut (disons-le tout de suite] : , SurTherbe les deux sœurs ont ouvert un drap blanc, Afin de recevoir son jeune corps tremblant. Beaucoup de gens dévots sont encor là qui prient, Et regardent pleurer le pauvre enfant et rient. Daûlaz était du nombre ; a genoux près d'Anna , Certe elle put le voir lorsqu'elle s'inclina : Or, nul y si la vertu de la source est certaine, Nul ne fut mieux trempé dans la sainte fontaine. De longs cheveux, un teint doré comme le miel. Avec de grands yeux clairs qui reflétaient le ciel. —

Ce jeune voyageur! après un mois d'absence, H avait donc revu le lieu de sa naissance I Au retour de Carnac il fit un lotig trajet, Suivant les bords du Scorff et les bords du Blavet, Et partout, pour distraire un peu son cœur morose

Laissant errer ses yeux sur loule belle chose. Ainsi durant huit jours il avait voyagé , Chez les curés des bourgs chaque soir hébergé. Eh I qui donc avec lui n'eût agi de la sorte. Rien qu'à voir sa flgure et sa manière accorte? Cet usage se dit chez nous, vicarier : 11 est cher à tout prêtre, à tout clerc régulier ; Et croyez queie soir, en vidant plus d'un verre. On fait plus d'un bon conte au feu du presbytère. Pourtant, le grand Pardon de Scaer étant venu, Le clerc hâte ses pas , sûr qu'il est attendu Pour lutter à la lutte et chanter à i'Ofûce : Tout bon soldat doit être exact à son service.

La veille du dimanche, il marche jour et nuit. Passant donc au Faouêt, au premier jour qui luit, 11 voit déjà unir une messe, et la porte Ouvrant ses deux battants pour que la foule sorte ; Et le joyeux sonneur, debout sur le talus. Appelle autour de lui ses amis chevelus :

« — Hola! mes bons amis qui sortez de la messe, '<« Jeunes gens, approchez! arrière la vieillesse ! fl Arrière ce qui porte et jupe et tablier ! « Des hardis jeunes gens je suis le conseiller. « Approchez, mes amis, venez! pour vos oreilles « Je reserve un concert de choses sans pareilles; a Mais je le dis tout net aux Glles, aux vieillards : « Arrière les jupons et tous les béquillards I n

Pourtant, jeunes et vieux, sortis du cimetière, Par delh les talus couvrent la place entière. Le sonneur crie en vain. Dans tout ce brouhaha Avant qu'il ait parlé la foule rit déjà. C'était un vrai plaisant.

— « Voyez ces filles d*Ève, a Pour savoir mon secret comme leur front se lève ! « Les grands-pères aussi, qui se tiennent plus droit ! « Eh bien ! faites silence au pied de cette croix, 0 Je parlerai pour tous : — Or çà , mes belles filles,

i Bous bommes qui traînez en toussant ?os béquilles, « Disposez -vous! Demain, les habitants de Scaer, f ( Adroits jouteurs, aux bras de saule, au corps de fer ), f Dans un inmiense pré, nomme Pré-de-la-Source, « Donneront une lutte au bourg, après la course ; • Scaer y doit envoyer ses hommes les plus forts, f Prêts avec tout venant a lutter corps 'a corps. « Çk-donc, qui veut partir? »

Un rire de surprise A ces mots fit trembler les vitres de Téglise. Quand ce sonneur parlait sur le pied de la croix , 11 aurait égayé des prêtres et des rois ; Certaines gens blâmaient pourtant ses fantaisies : Scrupules chez les uns; chez d'autres, jalousies.

Il reprit : — • Je le vois, les jupons bleus et verts, « El eeux qu'on baptisa voici soixante hivers, « Renoncent k la lutte : or, dans les deux Bretagnes, a On nommera couards les gens de nos montagnes ,

RETOUR EN GORNOtlAILLE. 8)

« Si vous y rudes garçons au cœur chaud el zé\é, 0 Dont les os sont plus durs que les rocs de TEIlé, 0 Vous n'allez provoquer ces pâtres de Tlzole,

• Adroits jouteurs, au corps de fer , aux bras de saule. »

• —Qu'ils viennent! dit quelqu'un (c'éUitleclercDaûlaz) « Tout est de fer chez nous, et le corps el les bras ! »

Oui, c'était notre clerc, qui des îles de Vanne Arrivait, tout presse de revoir sa chère Anne, Et qui, sentant de loin Todeur de ses taillis. Courait conune un chevreuil à travers le pays. A la croix du Faouët entendant cette annonce, Sans ralentir sa course il Ot cette réponse. —

Son bourg, ille trouva plein de monde, et chacun Dans ses plus beaux habits (surtout bleu, rouge, brun : Vingt couleurs). Le vicaire, en le voyant paraître, Lui dit : « Revenez-vous plus calme et voire maître? » Sa mère l'attendait aussi chez le curé :

Dès qu'ils Tonl reconDU ses vieux yeux ont pleuré. Quant k ses compagnons , et Liiez a leur tête. C'était, la cruche en main , a qui lui ferait fête.

A présent, savant clerc, diles par quel secret. Vous, allant à la source, Anne s'y rencontrait; Et comment, après vêpre, où votre voix sonore Emplissait trop son cœur, vous la trouviez encore?. . . Ah I ces rapports secrets, tous ces liens charmants. Ceux-là les savent bien qui pour âge ont vingt ans ! —

Sur le seuil d'une grange, à Técart de la foule, Anne tient sa ceinture et sur son doigt la roule. Et le jeune Loïc, sans craindre de témoin , Lui présente un anneau rapporté de bien loin ; Mais son doigt se referme, et, ûUe honnête et sage. Elle dit : « Contez -moi d*abord votre voyage. » IDt lui : t Si dans ma lettre on n'a point vu mon cœur, « Pourquoi parler, surtout lorsqu*en parlant j'ai peur?

« Que vous redire , Anna? la roule et ses merveilles, a Un amant ne voit rien : les choses sans pareilles n Du port de Lorient, la barre du Poull-Du, « Hélas I je n'ai rien vu, je n'ai rien entendu; a Mais partout je cherchais , ô la folie étrange ! i Celle que j'importune encor sous cette grange.

• Triste et seul , jeune QUe, ainsi longtemps j'errai.

• Cependant^ arrivé dans Sainte-Anne d'Auray, « Anne, j'ai voulu voir votre digne patronne

« Que d'un respect si grand la Bretagne environne : a C'est notre mère a tous; mort ou vivant, dit-*on, « A Sainte -Anne une fois doit aller tout Breton. « Beaucoup de gens priaient ; or, mon âme affligée « A prier avec eux se sentant soulagée, « J'ai repris mon chemin ; et le nouvel espoir « Qui me rendait léger, chacun Taurait pu voir, « Car ils sont faits ainsi ceu\ que leur cœur entraîne , « Ils montrent leur plaisir comme ils montrent leur peine. « Bientôt m'apparaissait Carnac et son clocher,

n CHANT SIXIÈME.

« Quand je vis, au détour d'un immense rocher,

• Un enfont qu'on faistfit marcher sur cette pierre :

• Son père le tenait par les bras, et la mère

• Prenant les petits piedi de l'enfant, son amour, i Dans les creux du rocher les posait tour k tour ;

« Tout près, dévotement brûlait un bout de cierge, « Car ces creux vénérés sont les Pas -de -la -Vierge ; i Ils sont , depuis mille ans , empreints sur ce rocher,

• Et par eux les enfants apprennent k marcher.

• Leurs mouvements joyeux, leurs colères sans cause ,

• Le bonheur des parents, NaTc, la douce chose ! « Tout ce qui me manquait, alors je l'ai senti,

• Et, pensif, j'arrivai comme j'étais parti. »

Si tendre était sa voix et son regard si tendre , Qu'Anna , les yeux baissés, s'oubliait a l'entendre ; Il comprit, l'heureux clerc! et lui prenant la main, II y passa la bague en ajoutant : « Demain , « Demain, après la lutte, ou dansera; les fêtes f Seront pleines de joie, Anna, si vous en êtes, t

Ah I jeune homme inquiet, ah ! rassure toi -bien ! Malgré ce froid silence et ce sage maintien , Au milieu des danseurs , joyeuse et hors d'haleine, Tu la retrouveras près de sa sœur Hélène ! 11 est dans tous les cœurs Tardent besoin d*aimer : Cette fleur, Dieu lui-même en uous la fait germer, Dès la première enfance avec nous elle pousse, Et le plus fort s'enivre à son odeur si douce.

îi

p. Ut

On M rend à la fête : Joyenset brtredet de Lilèi et de m bande. — Le plaisir aprèi la moiuon. — Lattes de Scaer. — AfOoenee-et rlTalité des paroisses. — Le fermier Hoél onvre la lice. — Latte des enfants. — Lutte générale. — Grand prix dn bélier. - Tal-Hoaam et Lan-Cador. — Chant des Intteors. — La danse s'ouvre. — Loïc et Anna, Hélène et Lilèf . — Le mennier Ban-Gor et le petit tailleur. ~ Tout le boarg danse. — Ce qui se disait sous la feuiUée.

a — Sitôt que mon cheval s'élance pour la course, « te prix , disait Rouan , déjà sonne en ma bourse. « — Voyez mes souliers neufs , reprit Lena , voyez ! « Danseuse a-t-elle mis jamais plus uns souliers? « — Et ce tissu de chanvre ! ajoutait un troisième : fi Lk-dessous un lutteur vaincrait le diable même, a — Eh bien, cria Liiez, pour renchérir sur tous, « Coureurs, danseurS;lutteurs,seulj'iraicontre vous. »

Oh! qu'ils s'en vont joyeux h cette triple fête! Après les foins rentrés, après la moisson faite; Lorsque, trois mois durant, et suant jusqu'aux os, On a fauché, coupé, battu sans nul repos. Une heure de plaisir sied bien au cœur des hommes : Au chant de la bombarde, au jus doré des pommes, Se ranime l'esprit, se redresse le corps ; Pour les prochains travaux tous se sentent plus forts. Pourtant, que les chevaux courent bride abattue. Que Ronan soit vainqueur ou qu un autre se tue, Les luttes et la danse auront seules ma voix : Ou vous allez. Liiez, une dernière fois. Songeant, pauvre conscrit, pour quel dur exercice Le roi, l'hiver prochain, vous appelle au service !-^

A Scaer, le lendemain de la ftte du bourg, Au bruit de la bombarde, au rappel du tambour. On vit, comme la mer quand elle monte et houle. Dans un immense pré courir toute une foule ; VA là, jeunes et vieux, hommes et femmes, tous

En cercle sur le pré rangés a deux genoux , D'autres pendus au Ironc des ormes et des frênes, Attendre les lutteurs sur ces vertes arènes. Les plus forts de Corré, du Faouêt, de Kérien, Et ceux de Banalec, et ceux de Saint-Urien, Devaient se signaler a ces fameuses joutes. Les paroisses luttaient et se défiaient toutes. Le vieux Moris Cpnan, malgré ses cheveux gris, Reparut fièrement pour dispenser les prix , A savoir : deux chapeaux avec leurs lacets jaunes , Une ceinture en laine et longue de quatre aunes, Des bagues, des couteaux, enfin un bélier noir Que tous les concurrents venaient peser et voir.

Bientôt, faisant siffler sa gaule blanche et lisse, Un Ancien écarta la foule, et cria : « Lice! » — Hoël, le métayer, eut ce poste d'honneur, Qu'eût jadis, comme un droit, réclamé tout seigneur : Mais où sont les manoirs, et dans quelle autre ferme Trouver un roi des jeux plus expert et plus ferme?

• Ça , dit-il y je connais des fils de Belzëbutb

• Qui, pour moins d'un bélier, donneraient leur salut : i Des meuniers, des tailleurs, fournissent k ces traîtres

• Des charmes de l'enfer qu'ils cousent dans leurs guêtres;

• Pour gagner a coup sûr, d'autres , nouveaui Judas,

• En vous serrant la main vous démontent le bras :

• Nous chasserons d'ici ces hommes de malice.

• Gens de cœur, k présent venez tous. — Lice 1 lice ! •

Entrèrent les lutteurs. D'abord un jeune enfont, Ses cheyeux longs et noirs ramenés en avant; Puis un second enfant, blond et de même taille. Qui lia ses cheveux avec un brin de paille. La fête commençait : durant quelques moments On admira leurs bonds, leurs vifs enlacements. Le plus jeune bientôt, le blond plia : sur l'herbe Son rival retendit; et, tout rouge et superbe, Il regarda la foule, agitant le mouchoir Que lui, Noël Furie, venait de recevoir.

Soudain, de tous les rangs, des hommes de tout ftge S'avancent l'un sur l'autre ; et de nouveau s'engage Une lice où, parmi les cris de mille voix , Vingt couples de lutteurs combattaient a la fois. On entendait : o Courage, EvenI Liiez, courage! « Garçons de Banalec et de Scaer. à l'ouvrage ! » On entendait aussi bien des rires moqueurs. Les amis dans leurs bras soulevaient les vainqueurs. Scaer l'emportait partout! Scaer, le pays des luttes Et des joyeux chanteurs aux savantes disputes; Scaer où les anciens jeux sont toujours honorés ; Et qui, chaque dimanche, au milieu de ses prés. Dans les beaux soirs d'été voit sa mftle jeunesse Exercer sous le ciel sa force et son adresse : Tous, nobles laboureurs brunis dans les travaux. Pâtres au cou nerveux, plus durs que leurs taureaux, Bûcherons que la mort au coin des bois éprouve. Et qui dans leurs deux bras étreindralent une louve!

Cette lutte dura trois heures. Sur son banc

Kul n'osa dcGer le vieux Moris Conan : Redoutable vieillard, a sa place immobile I^^t les deux bras croisés, il attendit trauquille.

le soleil déclinait ; au pied d'un peuplier. Dans la lice broutait toujours le noir bélier : « Cette part au plus fort est encor destinée, a Cria le juge; k lui Tlionneur de la journée! • Tal-Houarn et Lan-Cador étaient la dans les rangs. Des luttes jusqu*alors témoins indifférents , On les vit d'un air grave entrer dans la prairie : C'étaientdes hommes francs tels qu'en fait leur patrie : Ils se prirent la main en ennemis courtois. Et firent tous les deux un grand signe de croix.

Debout, pied contre pied et tête contre tôle, Comme s'ils attendaient que leur âme fût prête. Ils restèrent ainsi tellement engagés , Qu'en deux blocs de granit on les eût dit changés. Leur front tendu suait et montrait chaque veine;

Leur poitrine avec bruit rejetait leur haleine; Tout leur corps travaillait, pareil a ces ressorts Qui semblent pour s'user faire de longs efforts ; Puis, a6n d'en Gnir, sur la terre qui tremble; L'un par l'autre emportés, ils bondissaient ensemble ; Mais par un nœud de fer l'un à l'autre liés, Toujours ils retombaient ensemble sur leurs pieds. Le peuple hors de lui criait : un large espace S'ouvrait et tour a tour se fermait sur leur trace. Et moi, poète errant, conduit a ces grands jeux , Un frisson de plaisir courut dans mes cheveux ! Dans nos vergers bretons, sous nos chênes antiques , C'était un souvenir des coutumes celtiques : Déjà si j'aimais bien mon pays , dès ce jour Je sentis dans mon cœur croître encor cet amour !

Cependant par degrés la nuit venait plus sombre , Et l'on disait : « Assez ! o Alors, perdus dans l'ombre, Épuisés, haletants, ne pouvant se dompter, Les deux nobles lutteurs se mirent k chanter.

iOi CHANT SEPTIÈME.

CADOR. iij

« Quel bomineéles-vous donc? sur son roc solitaire

Un cbêne plus que vous ne tient pas k la terre :

11 plie au vent qui passe ou tombe avec fracas^ jj^

Vous ne pliez jamais et vous ne tombez pas. \o

Comme il étouffe un arbre entre ses dures branches, ^

Vos bras a m'étouffer ainsi pressaient mes bancbes. \

J'ai pâli. Vos cheveux immenses et confus

Tout entier m'ont couvert de leurs rameaux touffus.

Képondez, de quel nom faut-il que je vous nomme?

Et quel homme ôtes-vous, si vous êtes un homme?

TAL-HOUARN.

Vous êtes un serpent! j'en ai vu bien des fois

Autour de mon bâton se rouler dans les bois;

Mais si je secouais le bâton, la vipère

Sous la ronce, en sifflant, regagnait son repaire.

Vous, malgré mes efforts, à mes jambe» serré,

De vos nombreux anneaux vous m*avez entouré. |

A vous seul sur le pré vous en valez un couple.

Samson n'est qu'un enfant. Votre corps vert et souple

 lié mes deux bras, noué mes deux genoux :

Si TOUS êtes un homme, ah ! quel homme étes-vous?

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