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LA NUIT DES MORTS

Temps des vcillùes. — Solitude -et tristesse chez l.i veuve d'Hocl. — Grande veillée de la première nuit de iioveml^re. — Quels hôtes sont attendus. — Préparatifs d'Anna, et terreurs de sa mère. — Le balayage des Ames. — Feu et repas funèbres, — Le cantique des morts. — Un voyageur. — Vision dans la lande de la Trêve-des-Druides. — Kencontrc du voyageur par le clerc Daijlaz et les chanteurs de nuit.

Les soirs d'automne, après une humide journée, Il est doux de causer devant la cheminée, Tous en rond, les enfants assis sur vos genoux. Et le chien gravement installé devant vous. Tandis que les fuseaux tournent aux doigts des femme Il est doux d'écouter, les deux mains sur les tiammes Des contes merveilleux de pays enchantés. Et depuis des mille ans les vieux airs répétés. Où revit la Bretagne avec toute sa gloire. Et dont le noble peuple a gardé la mémoire. Ainsi dans les manoirs, où chaque souterrain A son dragon de feu, chaque préau son nain;

Puis, après les géants, les grandes passes d'armes, Un simple chant d'amour qui fait venir les larmes.

Chez la veuve d'Hoël tous les soirs tristement

S'écoulaient en silence et dans l'isolement;

Si le fidèle clerc arrivait le dimanche.

Les trois femmes pleuraient sous leur coiffure blajichc ;

Et le conscrit Liiez, sur un banc à l'écart.

Jeune homme désolé, songeait à son départ...

Quand novembre amena sa première soirée.

Cette nuit cependant fut une nuit sacrée;

Car du pa3's de Vanne au pays de Léon,

De Cornouaille en Tréguier il n'est pasun Breton,

Bûcheron dans les bois, ou pêcheur sur les côtes.

Qui chez lui, ce soir-là, n'attende bien des hôtes.

Des que le dernier chant de la Fête des Saints

Est fini, les voilà, pareils à des essaims.

Ou comme des graviers roulés dans la tempête.

Qui sortent par millions, et volent à leur fête ;

Ils vont rasant le sol, pêle-mêle, hagards ;

Et le seuil des maisons, les courtils, les han-ars.

Les granges, tout s'emplit; ils remplissent l'étable.

Tous les bancs du foyer, tous les bancs de la table;

Et même dans vos lits, sous vos draps chauds et doux,

Eux, toujours frissonnants, se couchent près de vous :

Vous ne les voyez pas; mais, la nuit, sur la face

On sent comme un vent froid, un petit vent qui passe.

C'était pour eux qu'Anna, laissant là son rouet. Le front tout en sueur, près du feu travaillait. Elle avait délayé sa meilleure farine,

Pris son bois le plus sec, sa graisse la plus fine,

Et tandis que son monde à vêpres priait Di;u,

Elle, seule au logis, étendait sur le feu

Ses crûpes de hlé noir pour cette race étrange

Qui, dans toute l'année, un seul jour boit et mange.

Quand la flamme brillait trop vive, par instant

De la porto de chêne elle ouvrait un battant.

Et, devant sa maison, elle voyait dans l'aire

La brume s'étendant plus blanche qu'un suaire.

Or la pâte cuisait cncor lorsqu'à la nuit.

Par-dessus la forêt, au loin elle entendit

Les deux cloches du bourg, qui de leurs voix funèbres

Éveillaient en sursaut les morts dans les ténèbres ;

Car la fête s'ouvrait, et le long des fossés

Les gens s'en revenaient causant des trépassés.

« Jésus-Dieu! ci'ia Guenn, comme avec sa famille

Elle entrait au logis, que fait là cette fille?

Par une telle nuit balayer la maison !

\'ous ne savez donc pas, ô fille sans raison.

Que le monde est couvert ce soir d'âmes en peine,

Et qu'ici votre père en pleurant se promène!

Avec votre balai voulez-vous le blesser?

Les âmes des aïeux, voulez-vous les chasser?

— Oh! dit Anna, pardon! mon âge est jeune encore, Ma mère; et vous savez des clioses que j'ignore.

— Eli bien ! à cette table, enfants, asseyons-nous. Mais, Liiez, mon neveu, mes deux filles, et vous, Alan, ne mangez pas jusqu'aux dernières miettes, Et laissez quelque chose au bord de vos assiettes : D'autres vont prendre place autour de ce bahut; N'égouttez pas le verre où vos lèvres ont bu. »

A ces mots, sur la table Anna posa ses crêpes.

« Oh! tous vont là-dessus tomber comme des piic;-ies!

Dit sa sœur. Mais, Liiez, apportez, s'il vous piait,

La grande jatte au beurre : ils sont friands de lait.

— Surtout, reprit Guenn-Du, n'éteignez pas la braise.

Ici, dans le foyer, Alan, plaçons ma chaise...

Mes tilles, à présent venez me décoiffer :

Les morts ont à manger, à boire, à se chauffer. »

Déjà tous sont au lit, les enfants et la mère;

Mais pour fermer leurs yeux le sommeil ne vient guère.

Hé! qui pourrait trouver du sommeil ici-bas

Lorsque dans leur linceul les morts ne dorment pas?

A chaque bruit des bancs ou de la cheminée.

Tous les gens du hameau tremblaient; la sœur aînée

Prenait sa jeune sœur Annaïc dans ses bras.

Et celle-ci cachait sa tête sous les draps.

Les hommes, plus hardis, poursuivaient leur prière.

Ou, la tête en avant, autour de la chaumière

Us regardaient dans l'ombre; eux-mêmes, tout à coup,

Ils ont senti le souffle arrêté dans leur cou :

A l'heure où le brasier était près de s'éteindre,

S'évcillant à demi, le chien s'est mis à geindre ;

Dans la cour on entend un bruit lourd de sabots;

Des hommes qui de loin murmuraient quelques mots

S'approchent, et, frappant trois grands coups sur la porte,

Chantent à l'unisson d'une voix lente et forte :

c(Si dans cette maison vous êtes endormis, Voici la Nuit des Morts : réveillez-vous, amis!

Pour tant de morts et tant de mortes, C'est Dieu qui nous a dit de frapper à vos portes.

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