‹ Les BretonsChapitre 26 sur 35 · Affluence du · texte numérisé non relu

Affluence du

Marclié-des-Jours-Gras. - Un

départ de

conscrits. — Toute

la famille de Liiez et son c

onfesseur

l'accompagnent. —

Adieux désespérés de Liiez.

- Répons(

- =t propositions de

son ami Daûlaz. — Liiez vei

it partir. -

- Il va dans la ca-

thédrale prier saint Corentin

. — Vue ,

V>'est aujourd'hui qu'il va du monde vers Kemj Des montagnes, des bois, du côté de la mer, Hommes en habit bleu, femmes en jupe noire, On ne voit que des gens s'en allant à la foire. Il en vient de partout. Gelé pendant la nuit, Sous le pied des bestiaux le chemin retentit. Que de vaches, de bœufs, de petites charrettes, De pesants limoniers secouant leurs sonnettes! Place à ces jeunes gens qui passent au galop! Place aux filles allant modestement le trot! Et charrettes, bestiaux, ou chrétiens, cette foule De toutes les hauteurs vers la ville s'écoule.

Ah! voici dans le fond la ville de Ktmper, Assise au confluent de l'Oded et du Stcr.

Comme sa catliédralc, aux deux tours dentelées, S'élève noblement du milieu des vallées! O perle de l'Oded, fille du roi Grallon, Qui de saint Corentin portes aussi le nom, Réjouis-toi, Kemper, dans tes vieilles murailles! Vois avec quelle ardeur, ô reine de Cornouailles, Tes fils, de tous les points de l'antique évêché, Pécheurs et campagnards, viennent à ton marché! CornouaiUais ! en passant près de sa basilique. Du bon saint Corentin adorez la relique. Que tous ceux d'Elliant et des mêmes chemins

Non pas les LcoiiarJs, eux de qui les ancêtres. Voici quelque mille ans, hommes jaloux et traîtres, Volèrent le poisson dont notre Corentin Coupait pour se nourrir un peu chaque matin. Et qui chaque matin, ô pieuse merveille! Nageait dans sa fontaine aussi frais que la veille. Eh bien ! les Léonards volèrent ce poisson. Mais Kemper n'oublia jamais leur trahison; Sans jouir de leur crime, ils en portent la peine, Et toujours le poisson nage dans sa fontaine.

Tant de gens sont venus au Marché-des-Jours-Gras, Qu'à peine dans Kemper on pourrait faire un pas ; Le Champ-de-Foire est plein et d'hommes et de bêtes, Et la Place-de-Ville est une mer de têtes. Mais ces gens si nombreux, qu'on dirait des fourmis, Tous ne reviendront pas ce soir à leur logis. Voyez là-bas, voyez dans ce coin de la place, De quels torrents de pleurs ils inondent leur face! Ils ont droit de pleurer et de gémir si fortj

Les pauvres jeunes gens : ils sont tombés au sort!

Déjà pour les compter arrivent les gendarmes;

Et, comme eux, leurs parents sont noyés dans les larmes,

Je connais ce conscrit : c'est un enfant de Scaer,

C'est Liiez, vrai Breton, un beau corps, un cœur fier.

Celle qui lui tint lieu de mère, sa marraine,

L'a conduit à Kemper avec sa fille Hélène;

Avec sa fille Hélène elle est venue ici.

Car le jeune liomme avait le cœur de celle-ci ;

Anna, son autre fille, était aussi du nombre.

Et Loïc qui la suit partout comme son ombre.

Enfin le confesseur lui-même était venu :

Leur mutuel amour du prêtre étant connu.

Homme sage, il voulut raffermir et défendre

Ces cœurs pleins de jeunesse et tout près de se fendre.

En tous lieux un départ est chose triste à voir;

Mais dans notre Bretagne, oh ! c'est un désespoir.

Après bien des conseils au soldat, le vicaire De loin vit arriver un pêcheur, son vieux père. Bientôt, comme ils causaient entre eux d'Enèz-Eussâ (L'île d'Ouessant), Liiez, plus hardi, commença : « Beaucoup, voyant mes yeux et mon visage humide. Diront que Dieu m'a fait d'un ca-ur faible et timide; Peut-être à leurs foyers cet hiver diront-ils Que j'aurai peur devant les sabres, les fusils, Ou peur de la fatigue, et, toujours à la file, Avec mon régiment d'aller de ville en ville. Dans les mauvais chemins portant sans nul repos Mes armes, mes habits, mes vivres sur le dos; Peur enfin d'endurer ce qu'un soldat endure,

Et, tout transi de froid, de coucher sur la dure; Mais, peur de la t'atipuc ou des coups de canon, A ceux qui diront nui ! moi je répondrai non! Devant les yeux du loup, hommes de ma famille, \'ous savez si mon cœur tremblait; vous, jeune fille, Ma cousine Lena, qui pleurez près de moi, Si moi je pleure aussi, vous savez bien pourquoi... Adieu, puisqu'il le faut, plaisirs de ma jeunesse! Adieu, mes chers parents ! Adieu donc, ma maîtresse ! \'ous, monsieur saint Alan, patron de mon pays. Adieu! je vais en France. Adieu, tous mes amis! »

Aux plaintes du soldat aucune des trois femme3 Ne rijpondit : l'angoisse avait brisé leurs âmes. Toutes les trois pleuraient. C'est alors que Daùlaz, Jeune clerc qui portait un livre sous le bras, Dit ces mots, qui seront l'honneur de son histoire, F.t dont les assistants ont gardé la mémoire.

(( Si tu veux, ô Liiez ! tu ne partiras pan, Dit le sage écolier qui se nommait Daùlaz. Retourne en ton pays; moi, l'étude me lasse, Et dans ton régiment j'irai prendre ta place. Oui, je prendrai ton sabre et ta giberne aussi. Tandis que tout l'été, jeune homme sans souci. Et comme un joyeux clerc dans le temps des vacances, Tu courras les Pardons, les luttes et les danses. Pour quitter notre bourg. Liiez, j'ai mes raisons : Mes bras ne savent plus travailler aux moissons; On a brisé leur force. Hélas! un savant maître. De moi, pauvre ignorant, a voulu faire un prêtre! Il a changé mon âme, et \oilà mon malheur.

Je ne suis point ber^^er, ie ne suis point docteur :

Que puis-je faire ici? Je suis comme la pierre

Qui le long du coteau roule faute de terre.

Une fille pouvait m'arrêter en ce lieu;

Mais elle ne veut point voler une ame à Dieu :

Sa bouche me l'a dit. A cette fille même,

A tous ceux de mon temps qui m'aimaient et que i'aime,

Puis à ma vieille Armel, adieu! . . . Pauvre garçon,

Ce matin, en passant devant notre maison,

Ce matin, j'entendis ma bonne et vieille mère

Qui chantait d'une voix si triste en sa chaumière

Que, pour la voir encore et lui parler un peu,

J'ouvris et vins m'asseoir près d'elle au coin du feu.

Aussitôt je sentis en moi mon cœur se fondre;

Et des discours, auxquels lui seul pouvait répondre,

Sortirent de ce cœur, si pressés, mais si doux.

Que ma mère me dit : « Jeune homme, qu'avez-vous? »

Alors il fallut bien partir ; mais, sur la route,

Mes larmes, croyez-moi! tombaient à grosse goutte.

A présent. Dieu la garde et lui donne toujours

Quand ie ne serai plus, qu'une âme charitable Prenne soin quelquefois de placer sur sa table Du chanvre pour vûtir son vieux corps sans chaleur, Et du cidre en hiver pour réjouir son cœur! Embrassons-nous, Liiez! Voici la triste chose Qu'au pli de ton oreille en partant je dépose ; Mais si je ne puis rien pour ma mère et pour moi, Mes jours te serviront, Liiez : ils sont à toi! »

<i — Ah ! si quelqu'un disait, au pays d'où nous sommes, Qu'il n'est plus d'amitié loyale entre les hommes,

Mon ami, celui-là ne t'a jamais connu,

Ou de nos jeunes ans ne s'est point souvenu.

L'un sur l'autre appu^'és, et pareils à deux frères,

Nous courions en chantant à travers les bruyères ;

Tout enfants nous n'avions qu'une âme avec deux corps :

Eh bien ! nous voilà tels que nous étions alors.

Le temps seul a changé. Mais, clerc de ma paroisse,

Si Ion esprit, habile à se nourrir d'angoisse,

Dans le suc le plus doux ne cherche point du fiel.

Ton verre jusqu'aux bords est encor plein de miel.

Quant à moi, je boirai mon vase d'amertume

Sans trop de désespoir, ainsi que j'ai coutume.

Que Dieu m'aide, et peut-être un jour sous le drapeau

J'aurai des lauriers verts autour de mon chapeau!

Mais avant que le bruit des tambours nous appelle,

Loïc, vous mes parents, vous aussi, jeune belle,

Entrons dans cette église, et prions Corentin

Qu'il nie guide toujours de sa crosse d'étain... »

Nous, vers le Champ-de-Foire, allons ! Le nombre augmen

Et la bruyante ruche en plein midi fermente,

A peine ce matin on pouvait faire un pas.

Le plus fort à présent ne peut ouvrir les bras.

Cependant nul marché ne tient que si l'un tape

Dans la main, et que l'autre à son tour y refrappe;

11 faut fendre la presse, et dans un cabaret

Boire ensemble, ou l'accord mal formé se romprait.

Durant une heure (ainsi l'usage le demande),

Pour un verre de cidre on chicane, on marchande.

Durant tous ces débats, les génisses, les veaux,

Sont là roulant leurs yeux et tendant leurs museaux.

Ou tire leurs jarrets, on trait les pis des vaches,

Les taureaux en fureur fout claquer leurs attaches.

Les féroces bouchers, ces ennemis des bœufs,

Qui laissent une odeur infecte derrière eux.

Passent. Vous n'entendez que des troupeaux qui bêlent.

C"est un murmure immense où quelques voix s'appellent.

Mille gens, mille bruits. O peuples de Corré,

Vaillants hommes de Scaer, Loc-Ronan, Plou-Aré,

Vous n'avez rien perdu des anciennes coutumes!

Nos pères connaîtraient leurs fils à leurs costumes :

Vous la portez encor, la braie aux plis flottants

El vos grands cheveux bruns longs depuis trois mille ans!

Des rejetons nouveaux poussent aux vieilles souches!

Le langage breton sort de toutes les bouches !

Il était là, le barde, au port franc, h l'œil vif!

Cet hiver au village il ne fut point oisif.

Tandis que son moulin broyait l'orge ou le seigle.

Lui, couché sur les sacs, suivant son goiit pour règle,

Tout en voyant tomber la farine et le son

Et sa meule tourner, tournait une chanson ;

Et la foule, attirée aux airs de sa bombarde.

Aujourd'hui répétait les cantiques du barde :

Airs anciens et nouveaux. Quand s'arrêtaient les chants.

Soudain recommençaient les appels des marchands.

Les rires des buveurs, et, devant les boutiques,

Les conversations bruyantes des pratiques :

« Tal-Houarn, un beau soleil et chaud pour la saison !

Encor trois jours, puis vient Carême et son poisson.

— C'est vrai, le maigre arrive; en attendant, liesse,

Jeanne ! et que ces trois jours soient une mer de graisse ! »

Sous leurs coiffes de chanvre et leurs larges chapeaux.

De ces blonds jeunes gens quels sont donc les propos?

Leurs propos sont bien doux, car leur mine est bien tendre.

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