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LES QUÊTEURS

La qu'te du vicaire. — Le clerc Loïc Daûlaz et deux y tables raccompagnent. — Belle matinée de juin. — Arrii et l'onne réception chez Iloël. — Sa femme Guenn-Du ses filles. -- Travaux rustiques. — Viennent d'autres qi teurs. — Le taureau de Ker-Barz. — Ce que disaient à p d:ux jeunes gens. — Départ du village. — Confession Loïc. — Retour au presbytère.

Un jour de la semaine, après cette humble fête, Le vicaire partit pour faire au loin sa quête.

Deux notables'de Scaer, leur bâton à la main, Décemment habillés, l'escortaient en chemin. Et derrière eux Loïc conduisait par la bride Le cheval, qui suivait d'un pied boiteux son guide, Comme s'il prévoyait qu'en retournant au bourg Son double bât d'osier, le soir, serait [;*us lourd. L'aube pointait, la terre était humide et blanche, La sève, en fermentant, sortait de chaque branche, L'araignée étendait ses fils dai.s les sentiers Et ses toiles d'argent au-dessus des l.'.ndiers. Première heure du jour, lorsque, sur la colline,

La fleur IJve vers loi sa tige verte et fine, Que mille bruits confus se répandent dans l'air, Et que vers l'orient le ciel devient plus clair, Heure mélodieuse, odorante et vermeille, Première heure du jour, tu n'as point ta pareille!

Ainsi tout s'animait ; hommes, femmes, enfants. Sortaient de leur village et s'en allaient aux champs. En passant, chacun d'eux saluait le vicaire. Quelques-uns l'arrêtaient pour causer d'une affaire, De leurs foins déjà mûrs, de la belle saison ; Ils lui disaient aussi d'entrer dans leur maison. Qu'il serait bien reçu ; puis, à chaque notable, Qii'un verre de bon cidre était prêt sur la table iîientôt le soleil d'or parut. Son globe en feu Embrasa devant lui l'espace vide et bleu; Sur la terre à longs traits il pompa la rosée ; Et quand toute sa soif enfin fut apaisée. Des bords de l'horizon l'astre silencieux Avec tranquillité s'éleva dans les cieux. Alors tout fut chaleur : les herbes et les plantes Inclinèrent encor leurs têtes nonchalantes, Et les quêteurs, marchant au milieu des épis, Penchaient comme eux leurs fronts parle hàle assoupie.

Sous les chemins boisés, fatigués de leur course. Parfois ils s'arrêtaient, ou bien près d'une source Qui coulait fraîchement sur un lit de cailloux; Car sans cesse on ne voit et l'on n'entend chez nous Qu'eaux vives et ruisseaux, et bruyantes rivières; Des fontaines partout dorment sous les bruyères : C'est le Scorff tout barré de moulins, de filets.

C'est le Blavet tout noir au milieu des forêts; L'EUé plein de saumons, ou son frère l'Izôle De Scaer à Kemperlé coulant de saule en saule, Et de là, pour aller ensemble à Lo'-Théa, Formant de leurs beaux noms le doux nom de Létà; C'est l'El-Orn que la mer sale de son écume. Et le triste Aber-Vrarh enveloppé de brume. Dans le creux d'un chemin les deux vieillards assis Sur les jours d'autrefois faisaient de longs récits, Jours de troubles civils, de tourmente, de guerre, Et que n'avaient pu voir Loïc ni le vicaire. Ceux-ci restaient pensifs; le plus jeune pourtant Semblait d'un autre soin distrait en écoutant ; Et le jour du Pardon (peut-être on se rappelle) Comme ses yeux cherchaient le bas de la chapelle, Durant ces entretiens ses yeux à l'horizon Vers la forêt du Lorh cherchaient une maison. Puis, tous s'étant levés, de demeure en demeure Ils s'en allaient encore à la quête du beurre; Bien peu leur refusaient; et souvent sur leurs pas Eux-mêmes ils donnaient à ceux qui n'avaient pas. Ils virent tour à tour Ker-Gôz et ses prairies. Puis Ros-Zôz, le moulin aux collines fleuries, Les terres du Moustoir et de Saint-Guennolé, Et le hameau d'Hoël de ses arbres voilé.

Les voici dans l'enclos, au milieu du village. Là, sous un châtaignier ouvrant son beau feuillage, Us entendent le bruit des haches, des marteaux. Et les coups des faneurs qui redressent leurs faux. Tous sont à l'œuvre. On scie, on façonne des claies, Des fourches, ou des pieux pour soutenir les haies;

Anna file son chanvre; et, rieuse avec tous, Lena berce Nannic qui dort sur ses genoux. « Vraiment, vous aimez bien, Hélène, votre frère, Dit en entrant le prêtre ; on vous dirait sa mère.

— Ah! c'est notre bonlieur, notre dernier enfant! Nous serons vieux ici le jour qu'il sera grand. Nous devons bien l'aimer. » La mère véritable Tout aussitôt reprit d'une voix lamentable :

« Aimez-le aussi pour moi, pour notre père Hoël;

Avant qu'il ait grandi nous serons dans le ciel. »

Et la mère se tut. La pieuse assemblée

Entendit ce propos et n'en fut pas troublée,

Ainsi que des chrétiens qui savent d'un cœur fort

Accueillir à son heure et la vie et la mort.

Hoël n'oublia point les antiques usages :

« Le ciel est tout en feu, dit-il ; et les gens sages

Viendront prendre avec moi le frais dans mon manoir.

— Hoèl ! ferme ou château, plus d'un voudrait l'avoir: Une bonne maison, bâtie en pierre grise,

Avec ses deux hangars au soleil bien assise, Et, comme dit son nom, bâtie au coin du bois.

— C'est vrai, de père en fils ici nous sommes rois. Pourtant les sangliers y font la guerre aux hommes. Et la nuit les chevreuils viennent manger mes pommes.

— Jésus Dieu! dit le clerc en entrant, le beau lit! Ma mère avait raison : chez Guenn-Du tout reluit. On pourrait se mirer dans vos bassins de cuivre. Ici tout sent la cire. Hé! n'est-ce pas un livre?

— Oui, jeune homme, ungroslivre! Anna le lit souvent. Dam ! nos sœurs de Kemper l'ont eue à leur couvent.»

Anne sur le bahut apporta du laitage,

Des crêpes de blé noir s'élevant par étage; Hélène aussi servit un grand morceau de lard; Et tous les serviteurs au régal prirent part. L'âme du jeune clerc était pleine d'ivresse: S'il ne lui parlait pas, il voyait sa maîtresse.

On finissait, quand Bleiz aboya tout à coup,

Comme il faisait toujours à l'approche du loup.

Liiez courut au chien, et, retenant sa chaîne :

« Les Tal-Houarn, nos parents, sont ici près du chêne.

Ils ont pris le vieux loup ! — C'est bien, neveu Liiez !

S'ils veulent faire aussi leur quête, amène-les. »

L'été, lorsque du ciel tombe enfin la nuit fraîche,

Les bestiaux tout le jour retenus dans la crèche

Vont errer librement : au pied des verts coteaux,

Ils suivent pas à pas les longs détours des eaux,

S'étendent sur les prés, ou, dans la vapeur brune.

Hennissent bruyamment aux rayons de la lune.

Alors, de sa tanière attiré par leurs voix.

Les yeux en feu, le loup, comme un trait, sort du bois.

Tue un jeune poulain, étrangle une génisse.

Mais avant que sur eux l'animal ne bondisse,

Souvent tout le troupeau se rassemble, et les bœufs.

Les cornes en avant, se placent devant eux;

Le loup rôde à l'entour, ouvrant sa gueule ardente,

Et, hurlant, il se jette à leur gorge pendante;

Mais il voit de partout les fronts noirs se baisser

Et des cornes toujours prêtes à le percer.

Enfin, lâchant sa proie, il fuit, lorsqu'une balle

L'atteint, et les bergers, en marche triomphale.

De hameaux en hameaux promènent son corps mort :

Tel le loup qu'on voyait ce jour-là dans Coat-Lorli.

O landes! ô forêts! pierres sombres et hautes,

Bois qui couvrez nos champs, mers qui battez nos côtes,

Villages où les morts errent avec les vents,

Bretagne, d'où te vient l'amour de tes enfants?

Des villes d'Italie où j'osai, jeune et svelte,

Parmi ces hommes bruns montrer l'œil bleu d'un Celte ;

J'arrivais, plein des feux de leur volcan sacré,

Mûri par leur soleil, de leurs arts enivré;

Mais dès que je sentis, ô ma terre natale!

L'odeur qui des genêts et dus landes s'exhale,

Lorsque je vis le llux, le rellux de la mer.

Et les tristes sapins se balancer dans l'air,

Adieu les orangers, les marbres de Carrare!

Mon instinct l'emporta, je redevins barbare,

Et j'oubliai les noms des antiques héros,

Pour chanter les combats des loups et des taureaux!

Au-dessous de Kcr-Barz, dans la prairie immense,

Qui, courant vers l'Izôle, au grand chemin commence.

Le loup entra la nuit, et, son coup achevé.

Partit repu de chair et de sang abreuvé;

Un taureau (pour le frère et l'ami qu'il regrette,

Quel homme ferait mieux que n'a fait cette bête?)

A l'instant où le monstre à travers les palus

S'échappait et d'un bond franchissait le talus.

Le taureau survciiant à la fatale borne

Dans le ventre du loup plongea sa double corne.

Et là, durant deux jours, au-dessus du fossé,

Comme au bout d'une fourche il le retint fixé !

Et les chevaux, les bœufs, les vaches, les cavales,

S'attroupaient pèle-mèle, et tous, par intervalle^;

Du côté des maisons galopaient pesamment,

Et poussaient à la fois un long mugissement. Le village accourut : sur sa noble conquête L'immobile taureau tenait encor sa tête, Mais il s'était usé par un si rude effort, Il releva son front, et puis il tomba mort.

A ce récit, des cris de joie et de colère

En l'honneur du taureau retentirent dans l'aire;

Quelques-uns de plaisir secouaient leurs cheveux,

Ou comme pour lutter tendaient leurs bras nerveux.

Le vieil Hoël lui-même en riant dit au prêtre :

« Voici de braves gens, pour eux soyons bon maître!

Ils sont en vérité des pasteurs comme- vous :

Vous nous sauvez du diable, ils nous sauvent des loups, i

Mais tels étaient au

issi les

; propos mo

•ins farouches

Que laissaient à l'cc

fille ei

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bouches :

J'ai bien peu de scii Prenez garde, pourt:

int,je

t crois ce qi une homme

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itends.

e aux école

Que vous avez appris ces menteuses paroles? — Oh! ne m'appelez plus écolier ni menteur, Mais donnez-moi le nom de votre serviteur !

— Depuis trois ans

passé:

3, jour et m

lit, sa

ns relâche,

Vous n'avez point quitté les livres, votre tâche : On espérait, un jour, vous voir prêtre en ce lieu; Ami, je ne veux pas voler une âme à Dieu. »

A CCS mots durs, Loïc, comme un homme qui doute. Demeura sans parler; mais on criait : « En route! i> Ceux de Ker-Barz, chargés du féroce animal, Partaient, et le vicaire amenait son cheval ;

Le clerc reprit en main la bride; et les deux bandes Sortirent de la ferme emportant les offrandes.

Ce fut à mi-clicmin du bourg que les vieillards,

Montrant à l'horizon un amas de brouillards,

Dirent qu'ils s'en allaient tous deux par la traverse.

Car du côté de l'est s'amassait une averse:

Les nuages déjà couraient confusément,

Et chaque feuille d'arbre était en mouvement.

Comme si, pour troubler la fin de la journée,

Le diable et tous les siens s'étaient mis en tournée.

« Ah! s'écria le prêtre, aussitôt leur départ.

Que s'cst-il, chez Hoël, passé près du hangar?

Toi, si gai ce matin, tu t'en vas tout morose!

Loïc, Loïc, ton cœur cache une triste chose ! i>

Le jeune paysan reprit avec douceur :

« Vous ne le saurez pas, bien que mon confesseur.

Rien n'y peut désormais. Pourtant le ciel maudisse

Le jour où le curé me prit à son service !

— Quoi! méchant, tu maudis la main qui t'Oleva!

— S'il faut parler, voici ce qu'il en arriva. » Et, comme un pénitent qui tout bas s'examine, En marchant il croisait les bras sur sa poitrine :

« J'étais un enfant pur d'âme et jeune de corps. Plein de calme au dedans, tout de joie au dehors, Lorsque le vieux curé, par une chaleur grande, Me trouva qui chantais sur le bord de la lande. Je gardais mes bestiaux et j'appelais Anna, Qui conduisait aussi ses chèvres près de là : Nous venijns chaque jour seuls sur cette bruyère, Et nous nous appelions la matinée entière.

Le curO, me voyant chanter de si bon cœur, Désira de m'avoir pour son enfant de chœur; Il me dit de laisser ma vache et de le suivre, Qu'il me nourrirait bien, me donnerait un livre, Et que, si j'aimais Dieu, dans la paroisse un jour Comme lui je dirais la grand'messe à mon tour. Ma mère pleura d'aise. — « Enfin, Dieu, je l'espère; Vient de trouver pour toi, dit-elle, un autre père! Que l'âme du premier veille sur celui-ci! Prends courage, garçon! laisse-moi seule ici. Quand tu seras curé je tiendrai ton ménage. Mon enfant, te voici l'appui de mon veuvage!... »

« J'ai fait ce qu'on m'a dit : écolier studieux,

Je n'ai point ménagé ma mémoire et mes yeux;

Dans notre classe sombre, à la fenêtre ouverte,

Je regardais au loin briller la forêt verte,

Et mon cœur se gonllait en écoutant l'appel

De mes amis du bourg, Jéromic et Berthel;

Pourtant je reprenais ma tâche opiniâtre :

Le savant écolier fai.sait taire le pâtre.

Voilà pour le passé. Quant à mon avenir.

C'est d'Anna de Coat-Lorh que je veux le tenir.

Malheur, malheur sur moi dans ce monde et dans l'autre

Si je quitte jamais mon habit pour le vôtre!

Sur elle aussi malheur! Je le dis sans détour :

Dans le fond de son âme il est un grand amour.

— Ah! Loïc! te voilà comme en ton premier âge!

Toujours je te connus ainsi, doux, mais sauvage.

Va ! tu seras toujours le jeune mendiant

Qui courait dans la lande et chantait en jouant!

Retourne à tes bestiaux! Plus sombre que la vaciie,

Partout ce front rétif briserait son :iltaciie.

Renonce à mon habit, ne le profane pas.

Mais malheur à celui qui règle mal ses pas!

11 tombe un jour trempé d'une sueur amèrc,

Et dans l'isolement il cherche en vain sa mère! «

Le clerc pleurait beaucoup, lorsqu'ils virent soudain

La cour du presbytère et les murs du jardin.

Le curé sur sa porte attendait leur venue.

La lune en se levant avait percé la nue.

Et son disque, à travers les feuilles du hallier.

Pendait au bord du ciel comme un grand bouclier.

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