II. S
Eux cependant, le front au soleil découvert, Ils regardaient au loin briller l'Océan vert, Et du côté de l'est, sur leurs landes stériles. Les immenses men-hîr, ces géants immobiles.
Silence ! la voici ! Lentement, lentement,
La voici qui s'en vient vers l'époux son amant;
Et derrière elle aussi cent vierges d'Armorique,
Avec les yeux baissés et d'un air si pudique
Qu'à les voir s'avancer sous leurs coiffes de lin,
Du linon le plus blanc et du fil le plus fin,
Vous diriez, aies voir si calmes, des novices
Sortant de leur chapelle à la lin des offices;
Ou plutôt dans Carnac (tant sur nos bourgs chrétiens
Semble planer eiicor l'ombre des dieux païens!)
De la blanche Corric on dirait des prêtresses.
Alors qu'au mois d'Even, durant les sécheresses,
Pour contraindre la pluie à descendre du ciel,
Elles allaient, le soir, cueillir la Heur de Bel,
Et parmi les rochers, les ronces, les décombres.
En regardant la terre erraient comme des Ombres.
De gais enfants du bourg, tenant un arbrisseau, Sont devant le portail; sur l'arbre est un oiseau; 11 faut que Nona prenne et lance dans l'espace Ce prisonnier du ciel qu'un ruban rouge enlace : Symbole délicat dont le sens est caché Et que l'esprit flétrit sitôt qu'il l'a touché. Avec ses ciseaux fins déjà la jeune belle S'approche, et le bouvreuil sautille et bat de l'aile, Quand Mor-Vrau pousse un cri de joie; et vers la mer Un étranger s'avance eu habit de Kemper,
Ses cheveux dénoués, et ses immenses braies D'une ceinture en cuir sortant à mille raies.
« Loïc, c'est vous, enfin! Depuis trois jours, Daûlaz, Je regardais la route, et vous n'arriviez pas! Je disais : Le saunier aura perdu ma lettre. Ou le vieux matelot est oublié peut-être. Enfin, Dieu soit loué!... Vous! sachez, mes amis. Qu'un jour, passant à Scaer, des buveurs du pays S'étaient rués sur moi, q-and ce brave jeune homme Me sauva sous les pieds de cjs bêtes de somme. Place à lui ! je lui dois une place d'honneur. »
« — Votre lettre, ô Mor-Vran, m'a rempli de bonheur. J'étais triste ; le prêtre à qui s'ouvre mon âme Déjà n'espérait plus d'en rallumer la flamme; Mais, sur votre billet, il m'a dit de partir. Cheminant jour et nuit, depuis lors, sans mentir, J'ai vu bien des forêts, des landes, des villages; Ce matin, me voici près des vagues sauvages ; Excusez si mes yeux sont dans l'étonnement, Et si, venant de loin, je parle étrangement. Mais, vous-mêmes, pourquoi ces immenses bruyères? Et pourquoi vivez-vous dans ces forêts de pierres? »
Le nouveau marié répondit : « Ecolier,
Votre accent, il est vrai, nous est peu familier;
Mais, comme vos habits, si vos discours sont autres,
Les penchants de nos cœurs, je le crois, sont les vôtres.
Soyez le bienvenu! Quant à tous ces rochers,
Ils font l'étonnement de bien des étrangers.
Un savant nous a dit qu'aux temps païens, des prêtres
Coucliaient sous ces granits les guerriers nos ancijtres:
Sous chaque pierre un corps repose enseveli.
Pourtant nous les nommons SoIdats-de-Corncli.
Écoutez : les soldats de deux rois idolâtres
Poursuivaient notre saint déjà l'ami des pâtres,
Et sur un chariot traîné par de grands boeufs
Le bon vieux Cornéli se sauvait devant eux;
Or, voici que la mer, terrible aussi, l'arrête ;
Alors le saint prélat, du haut de sa charrette,
Tend la main : les soldats, tels qu'ils étaient rangés,
En autant de men-hir, voyez! furent changés.
Telle est notre croyance; et personne n'ignore
Que le patron des bœufs, c'est ici qu'on l'honore.
Aux lieux où la charrette et le saint ont passé.
Le froment pousse encor plus vert et plus pressé. »
H — Bien ! repartit le clerc. Dieu vit dans celte histoire, Et tous les cœurs bretons sans peine y doivent croire. Mes hôtes, à présent dirigez mes deux yeux Vers celle-là qui fait votre orgueil, jeune et vieux. Je cherche autour de nous quelle est la plus gentille : Montrez-moi votre femme, amis, et votre fille. »
Les traits du vieux marin brillèrent, et l'époux, S'il eût été moins fier, certe, eût été jaloux.
Des filles, des enfants, tous les gens de la fête Environnaient Nona; l'un d'eux, à pleine tête. Criait : « Nona! sauvez, sauvez le prisonnier! » Le bouvreuil tout tremblant sautait sur l'épinier. Du bout de ses ciseaux enfin la jeune belle Coupe le lacet rouge; et l'oiseau, d'un coup d'aile,
L'oiseau, comme l'éclair, remonte vers les cieux; Et les petits enfants, avec des cris joyeux, Appelaient, appelaient le bel oiseau volage Qui dOjà, roi des airs, chantait dans un nuage.
Ces choses-là, Daûlaz les vit en arrivant,
Et bien d'autres cncor qu'on observe en rêvant,
A l'âge où l'âme est tendre et quand l'œil étincelle.
L'inquiet voyageur les écrivit à celle
Qui remplissait son cœur de troubles et d'ennuis.
Hélas! et le forçait de quitter le pays. —
Or, sur ce tertre, assise à l'ombre des broussailles,
Que lit la jeune Anna, la vierge de Cornouaiiles?
Pour son frère malade, auprès de son hameau,
Elle avait ramassé quelques Heurs de sureau,
Et rentrait au logis, quand l'homme de la poste,
Une lettre à la main, dans un sentier l'accoste.
Alors la jeune Anna, sans trop de vanité.
Dut sourire en voyant ce papier cacheté;
Puis, assise à l'écart, sur la pelouse verte,
Quand elle eut cette lettre en ses deux mains oiiverti
Certe, elle dut bénir Kemper et son couvent
Où l'esprit s'illumine et devient si savant
Que les mots les plus fins elle les pouvait lire.
« Qui songe à moi, dit-elle, et qui peut donc m'écrire
La rougeur sur le front, elle l'apprit bientôt,
Et sa main referma la lettre au premier mot.
Mais, plus tard, ce billet d'amour et de tristesse, Comme Anna le lisait, le relisait sans cesse! Attendant toujours l'heure où, seule à la maison,
Libre, elle pût écrire à ce clerc sans raison. Lui, cependant, l'oeil morne et baissé vers la terre, Parmi les saintG rochers il errait solitaire, 11 calculait leur poids, mesurait leur longueur, Occupant son esprit pour distraire son cœur; Déjà sur son passage on causait à voix basse, Et plus d'un n'eût osé le regarder en face. Quand sur un grand dol-men tristement appuyé, Pensif, il s'arrêtait comme pétrifié.