Les brigands de Rome
Au mois d*août 1861, je quittai Gapoue, nou pas celle que les Carthaginois d*Annibal ont rendu célèbre, mais la Gapoue moderne, une ville assez laide, située au-delà du Volturne.
Un gros bourg appelé Santa Maria distant de quelques lieues en allant du côté de Naples a été construit sur les ruines de la vieille cité, les débris de ses monuments que les barbares avaient apportés ont servi aux Italiens modernes à cet efTet.
— Prenez garde aux brigands, m'avait crié mon hôte, le comte Galozzi 1
— J'y songerai, lui avais-je répondu
Une abominable patache décorée du nom pompeux de diligence m*ayait reçu dans ses flancs, lesquels contenaient déjà trois marchandes de fruits du quartier de Porto basso. Trois matrones rougeaudes, sentant le tabac et Toignon et dont la plus jeune frisait la cinquantaine. Dieux lazzarones possesseurs d'uue assez mauvaise figure et de guenilles très-peuplées d'insectes complétaient le chargement de la diligence.
Nous parties. Pendant Tespace de deux lieues tout alla bien ou à peu près. La voiture n'avait que des cahots à disloquer le corps le plus robuste ; mais mes compagnons de route n'y paraissaient faire nulle attention.
Ils causaient entre eux et naturellement des histoires de brigands faisaient tous les frais du dialogue.
— La bande de Pasquale Forgione est dans les environs, disait ma voisine de gauche.
— Est-il Dieu possible, répondait ma voisine de face. Seigneur Jésus que deviendrons-nous! c'est un monstre qui, dit-on, se joue de lairertu des femmes 1
— Ah Maria î s'écria la troisième en se voilant pudiquement la figure avec ses mains.
— C'est comme je vous le dis, on raconte des horreurs à ce sujet
LES BRlGANIàS pE EOJIE 7
— Maïs il n'y a donc pas de Dieu pour un pareil scélérat, je meurs de frayeur I Ah san 6ennaro! protégez-nous I .
— Dans une demi-heure nous serons à Sparanise, dit en riant un des lazzarones tranquiliîfiezvous 1
— Eh hien I cocher, oh là I cocher! que faitesvous donc?
— C'est vrai, quel manège est-ce là, demandai-je à mon tour en allongeant malète à travers un carreau absent.
— Rien, rien Excellence, je prends le chemin le plus court, voilà tout. Je tiens à ménager mes chevaux, les pauvres hôtes I Je suis un honnête homme, et les chevaux c'est comme lès gens, il ne faut pas les surcharger.
Ce disant le faquin ralentit si bien l'allure de ses deux haridelles qu'il me sembla que la voiture demeurait immobile.
— Ah 1 Jésus, Padrona del cielo! sainte Vierge! vingt exclamations de ce genre, stridentes, effroyables, retentissent, proférées par les trois commères. Leurs visages bouffis sont décomposés par la terreur. Pendant que je cherche à comprendBe la cause de ce bouleversement les lazzaroni sautent par la portière.
Je me penche et j'aperçois une vingtaine de
coquins rangés autour de la voiture et nous couchant en joue.
Le cocher tranquillement descendu de son siège s'occupait à présenter quelques carottes crues à ses chevaux.
Il n'y avait plus à en douter, l'honnête homme nous avait fourvoyés dans une embuscade.
— A terre tout le monde, cria une voix impérieuse.
Les marchnides descendirent en poussant des gémissements capables d'attendrir les rochers.
— Eh ! signer, fate piii presto, me dit l'homme qui avait donné l'ordre précédent. Puis, voyant que je me pressais peu, il monta sur le marchepied et me tira violemment.
En cherchant à me retenir, je le repoussai.
— Ah Christo, hurla-t-il avec colère I
Au même instant quatre ou cinq bandits firent irruption dans la voiture, ils se jetèrent sur moi et sans que je pusse me rendre compte de leur manière d'agir, ils me jetèrent sur le sol avec aussi peu de façon qu'un ballot de marchandises avariées.
Cette chute non préméditée m'étourdit au point que je demeurai sur le sol, étendu sans mouvement.
Un objet pesant et d'aspect fort rude qui me
tomba sur le dos secoua un peu cet engourdisse^ ment.
Dn second choc plus violent me fit ouvrir les yeux, je me retournai et je distinguai alors un gaillard de belle taille qui consciencieusement me gratifiait d'une volée de coups de bâton; la bande rangée autour de lui le regardait faire.
L'humiliation plus encore que la douleur, fort vive cependant, me réyeilla tout à fait. D'un bond je fus droit sur mes jambes, prêt à lutter contre mon bourreau.
Une corde habilement lancée et qui s'enroula autour de mes chevilles me fit retomber sur le nez. La partie n'était décidément pas égale.
J'entendis le bruit sea d'un fusil que l'on armait, un brigand me tenait au bout de son canon.
— Faisons le mort, me dis-je, et attendons lesr événements.
Ceux qui suivirent furent très-prosaïques. Plusieurs bandits s'empressèrent de faire main basse sur tous les bagages. D'autres nous fouillèrent.
— Quand ils auront tout pris, me disais-je, ils me laisseront aller I
Tout à coup voici que le bandit qui me tenait en joue, s'avise de remarquer mon pantalon, celui
que je portais!
iO LES BRIGANDS DE HOME
— Perdio signor, la belle culotte !
— Tu crois, c'est un vieux pantalon de voyage qui ne vaut pas cinq tornèse (environ dix sous).
— Allons donc, il est fort beau, du drap noir comme la robe del parochio (du curé), je vous serai reconnaissant, signor, de l'échanger contre le mien. Et ce disant, sans attendre ma réponse, il se met en devoir de pratiquer ce troc contre lequel je protestai de toutes mes forces.
Il fallut le subir pourtant I Au grand scandale de mes voisines qui s'écriaient que le diable était bien certainement dans la peau de pareils brigands.
Ce changement de toilette étant opéré, le chef s'avança et me tirant nin grand coup de chapeau.
— Mes respects à votre seigneurie, je m'appelle Pasquale Forgione, per servir lo ! Adieu, bon voyage I Souvenez-vous que j'aurais pu me venger de votre dédain et que je ne l'ai pas fait. 11 y a encore une bonne lieue d'ici à Sparanise, prenez ces deux carlini (à peu près un franc) pour boire en route à ma santé.
Et me jetant deux pièces de monnaie. Pasquale monta dans la diligence qui s'éloigna au grand trot.
Telle fut ma première aventure avec les bri-
gands ; j'y perdis ma culotte, mais j'y gagnai la certitude que Ton pouvait se risquer dans les Âbruzzes sans courir le risque d'être assassiné à chaque détour du chemin.
En 1862 j'eus des nouvelles de Pasquale Forgione, il Tenait d'être arrêté par les carabiniers italiens. L'interrogatoire qu'on lui fit subir et dont je pus voir l'original me parut curieux, j'en rapporte ici les passages principaux.
Que le lecteur me pardonne cette petite digres. sion extra judiciaire, la seule que je me permettrai dans toute l'étendue de ce livre.
Devant les juga<<, Pasquale protesta de ses bonnes intentions : Je ne suis pas coupable devant ma conscience, dit-il, car moi et les miens nous combattions pour la foi.
D. Qu'entendez-vous par la foi ?
R. La sainte foi de notre religion.
D. Mais notre religion n'exècre- t-elle pas les vols, les incendies, les meurtres, les sévices et tous les impies et barbares méfaits dont chaque jour le brigandage se rend coupable, et que vous-même et vos compagnons avez commis ?
R. Nous combattions pour la foi, nous sommes bénis du pape, et si je n'avais pas perdu un papier béni venu de Rome, je vous convaincrais que nous avons combattu pour la foi.
D. Qu'est-ce que c'était que ce papier?
R. C'était un papier imprimé, venu de Rome.
D. Mais que contenait ce papier ?
R. Il disait que quiconque combattait pour la sainte cause du pape et de François II, ne commet pas de péché.
D. Vous rappelez-vous si ce papier contenait autre chose ?
R. 11 disait que les vrais brigands sont les Piémontais qui ont enlevé à François II son royaume, qu'ils sont excommuniés, et nous bénis du pape.
D. Au nom de qui parlait-on dans ce papier et de qui était-il signé ?
R. Le papier était une patente de François II, et signée par un général qui avait un autre titre dont je ne me souviens plus, de même que je ne me rappelle pasr«on nom ; il y avait aussi un sceau attaché avec un ruban.
D. De quelle couleur étaient le ruban et le sceau, et quelle empreinte avait le sceau ?
R. Lé ruban était de couleur blanche comme de la toile, le sceau était blanc et portait l'empreinte de François II, avec des lettres qui disaient Rome...
D. Nous ne pouvons admettre en aucun cas que le pape puisse bénir autant d'iniquités, ni que François II ait pu avilir la dignité du roi en or-
donnant des meurtres, des vols, des incendies, quand même ces moyens, qui déshonorent l'humanité, auraient pu lui faire espérer le rachat de son trône. Votre assertion ne peut donc être qu'une fable.
R. Vous avez fait venir les bersaglieri pour me fusiller ; persuadé que je suis de mourir, je vous assure que j'ai eu cette patente et que tout ce que je vous ai dit qu'elle contenait est la pure vérité ; si d'autres, comme moi, sont arrêtés, vous vous convaincrez alors que je n'ai pas menti.
D. Qu'avez-vous de si bien attaché à la poitrine avec un ruban? une piastre de François II ; cela n'a rien d'étonnant, puisque vous croyiez en tuant, en volant, en incendiant, combattre pour lui. Hais comment, en commettant autant de scélératesses, avez- vous pu prendre pour témoin d'elles, je dirais presque pour complice, si cette parole n'était pas impie, la Vierge très-sainte, en portant précisément sur votre poitrine, et sous vos vêtements souillés, l'elBgie de celle del Carmme? Cela fait croire que votre religion est plus impie et plus scélérate que celle d'un démon, si les démons pouvaient avoir une religion. N'est-ce pas . là la plus infernale dérision qu'on puisse faire de Dieu?
R. Moi et mes compagnons nous avons pour
protectrice la Madone, et si j*avais la patente ayec la bénédiction, je n*aurais certainement pas été trahi.
En disant ceci, Forgione ponvaitétrede bonne foi.
L*année précédente, pendant que j*étais à Go- ^nza, une ville des Calabres que les habitants reconstruisent en moyenne tous les dix ans, tantôt parce qu'elle a été détruite par un tremblement de terre, tantôt parce qu'elle a été ruinée par les brigands, un prêtre chez lequel je logeai, le père Luigi Volentini m*avait donné à propos du brigandage et de ses mœurs les détails les plus circonstanciés.
Un soir que nous étions accoudés sur son balcon regardant le soleil se coucher, ou plutôt s'éteindre derrière les montagnes qu'il semblait embraser, le père Luigi, qui était aumônier des prisons et confesseur de messieurs les assassins, me dit en étendant la main vers Thorizon.
— Voyez-vous ce groupe de villages, là-bas, collé aux flancs de la montagne ?
— Oui, lui dis-je, la situation en est ravissante.
— Eh bien, tout cela est la propriété des bandits, chaque maison est habitée par une famille qui compte plusieurs meurtriers parmi ses membres.
— Au printemps, les hommes prennent un fu-
sil, passent un couteau dans leur ceinture et partent pour la battue des grands chemins. Ils vont quelque fois fort loin ainsi; à Tautomne ils reviennent, rarement les mains vides, s'occuper* de rentrer les récoltes, et faire danser leurs petits enfants sur leurs genoux. Cela a donné naissance au proverbe calabrais c que les brigands poussent avec les feuilles. »
J'ai connu un de ces excellents pères de famille dont la mort a été une désolation pour le village; c'était un fort bon homme, on lui reprochait seulement d'être un peu cruel sans nécessité, mais à cela près fort charitable et ne gardant pour lui que le strict nécessaire.
Il s'appelait Ruggiero, il dut à une fâcheuse circonstance, à une incartade d'homme pris de vin, d'être fusillé par arrêt de la cour.
— Votre pauvre Ruggiero m'intéresse, que fit^ll donc pour mériter un si rude ch&timent?
— Ohl mon Dieu, un simple meurtre.
Dn soir qu'il revenait par la grande route, l'esprit un peu surrexcité par un caUmcda, (à peu prés un litre et demi) de vin de Mpnteleone, il se heurta contre un jeune pâtre.
Celui-ci l'injuria.
— Arrdco mio, lui répliqua Ruggiero, je vais te couper le cou.
Le pâtre continua les usures.
Alors Ruggiero qui était fort comme un bufDe se rua sur lejeune homme, le terrassa, puis Tagenouillant, il lui mit la tête entre ses deux genoux à lui, comme dans un étau de fer.
Gela fait, il fouilla dans sa poche, en tira un couteau de campagne et en frotta la lame sur la paume de sa main.
Il s'assura du tranchant, puis se baissant, il commença de couper le cou du pauvre garçon.
C'était là une méchante besogne et qui n'avançait que fort lentement.
Le p&tre cri^t à se rompre les entrailles I
— Ah ! ca/ro mio ! répondait Ruggiero, combien tu as peu de patience, ne t'ai-je pas dit que j'ai-* lais te couper le cou ?
L^acte horrible étant accompli, Ruggiero essuya son couteau, d'un coup de pied fit rouler la tête sur le bord du chemin et s'en alla en sifflant Tair d'un cantique à la madone des fleurs.
Deux compagnons du pâtre, qui, cachés derrière un buisson, avaient assisté à toute cette scène, en racontèrent les détails. On ne put faire moins que de fusiller Ruggiero.
Beaucoup de gens le plaignirent, et le village prit soin de sa veuve et de ses fils, car tous les brigands sont solidaires.
Bien que Pasquale Forgione n'eut pas précisément commis de crimes de cette nature, on le fusilla cependant I
Le pauvre honme.
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