CHAPITRE I
Où il est parlé des brigands appelés coupe Jarreti^ de leur manière de vivre et des rapports intéressants que Tautaitr eut avec les prindpavx d'entre eux.
De Sparanîse j'étais arrivé sans trop d'encootres à Fondi, une ville où saint Tbomas-d'Aquin mourut. J'y allai voir sa cellule dans le couvent qui porte son nom et dans la chapelle m sépulcre vide. Les troupes du général Bonaparte en entrant à Fondi s'emparèrent entre autres choses du cercueil du saint, lafuel était richement orné, une partie de l'or fut convertie en écus, et les bienheureux ossements furent expé* diés à Paris où ils sont encore.
Fondi à l'époque dont je parle n^était pas italianissime, on y avait fusillé le buste de Oaribaldi, arboré le drapeau bourbonnlen et des bandes d'apparence fort hétéroclites venaient d'y faire une entrée quasi triomphale. Je restai prudemment dans ma chambre^ m'oompant^ pour me distraire, à^omierdes sains au fils malade du mUre de la maîsoB.
Un bienfait n'est jamais perdu.
Quand le lendemain je me préparais à partir, mon hôte me prit à part, ferma la porte, puis après s'être assuré que personne n'écoutatf aux fenêtres, il me dit ù voix basse :
— « Seigneur français, j'ai conçu ''pour voua la plus grande amitié, et je veux vous donner un bon conseil: »
— « Généralement en Italie et surtout dans les Âbruzzes un pareil exorde précède nécessairement une demande d'argent ; je portai la main à ma poche, bien peu garnie poulrlant. L'hôte vit mon geste et à ma grande surprise H me retint le bras. — Je ne demande rien à votre seigneurie, me dit-il de Pair d'un homme profondément offensé. Vous avez été bon pour moi en donnant des soins à mon enfant malade, je veux vous sauver la vie. Voici : j'ai prié Giuseppe, le fils de mon voisin, de vous accompagner jusqu'à Monticelli. Ne dites pas uu mot en route, fiex-vous à lui, e'est le seul moyen, sinon d'éviter la rencontre des coupe-jarrets, au moins d'empêcher qu'elle ne vous soit funeste.
— Les coupe-jarrets! Qu'est-ce? demandai-je.
— Les coupe-jarrets, dit mon hôte, sont des bandits comme l'Italie en a beaucoup ; mais ceux-ci procè-, dent par une manière qui leur est particulière. Ils se tiennent sur le bord des routes par groupes de deux ou trois. Un voyageur vient-il à passer, ils le suivent d'une façon en apparence indifférente, jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à une dizaine de pas en arrière
de lui. Alors l'un d*eux tire une serpe bien affilée qu'ils ont toujours à leur ceinture, et, par un mouvement rapide, qui leur est familier, il lance cette serpe au bas des jambes du voyageur, dont elle coupe les talons. Tous s'approchent du pauvre diable, bien empêché de bouger, et ils le dépouillent à leur aise' sans lui faire d'ailleurs aucun autre mal.
« Gomme tous les brigands de la contrée, ceux-ci forment une association qui a ses repaires, ses signés de convention, son dialecte et ses statuts. Giuseppe est un 468 leurs ; avec lui, vous n'avez rien à craindre.»
On heurta à la porte qui s'ouvrit. Un homme au pas traînant, à la figure louche, entra et vint me baiser la main en m'appelant Excellence.
« Voici Giuseppe qui Va vous conduire, dit l'hôte. » L'aspect du guiden'étaili^epmoins que rassurant; mais comme je venais de passer par bien d'autres dangers et qu'il me tardait d'arûver à Rome, je ne fis aacuœ observation et, suivi de Giuseppe, je sortis de Fond! par la route qui conduit à Monticelli.
Nous marchions tranquillement depuis une heure et demie, et déjà je croyais à une mystification de la part de mon hôte, quand j'aperçus quatre gaillards osseux, malpropres, dépenaillés, qui se teiiaieut assis au bord de la roule. Us paraissaient fort occupés à pécher des grenouilles dans uue des mille flaques d'eau qui rendent cette partie de iltalie presque aussi pestilentielle que les marais Pontius.
À mon arrivée prés d'eux, les quatre hommes se levèrent, et je remarquai, non sans une certaine
appréhension fort naturelle, que chacun d'eux avait • à sa ceinture une serpe parfaitement aiguisée. A tout hasard, je me mis en défense avec la seule arme que les bandits» qui, trois jours avant, m'avaient dépouillé, à Sparanise, m'avaient hiissée, c'est-à-dire un finros bâton.
Un bAton historique, s'il vous plait, et dont loki rhistoire en résumé.
Vflgrsle milieu du mois d'août 1860, deux jours aprèç que Garibaldi et son premier corps d'armée dont je faisais partie eut débarqué à Miletoen Galabre, Alexandre Dumas y arriva avec sa suite, venant de Sicile.
— Nous étions partis et déjà loin.
— Cette circonstance ne laissa pas que de contrarier le futur vainqueur de Naples.
— Goûte que coûte, je rejoindrai mon ami le dictateur, dit l'auteur des Mousquetaires; en route ^ criat-il aux siens.
C'était là chose plus facile à dire qu'à exécuter; la route à parcourir était fort longue, et le pays ne possédait pas la moindre carriole, le plus mauvais charriot. J'avais à grand'peine et par Tentremise d'un officier supérieur, obtenu pour toute monture, un àne en assez mauvais état.
— Les transports manquent, répliqua le grand homme ! Eh bien, nous irons à pied, et il partit.
— Après avoir marché pendant une heure et plus, disent sea liislorieiis, vaincu par la lassitude, il B'écm, qua n*ai' je ma canne ! un bâton! toutes mes œuvrai reliées pour un bâton !
• Mais il parlait en vaio, tout le pays était vierge du plus maigre buisson duquel on put tirer une simple badine.
Tout à coup une voix cria: t un petit arbre, j'aperçois un arbre là bas, là bas ! t
Toute la troupe s'acbemina vers le point désigné; un caroubier cbétif y croissait, insouciant detlion» neurs qui lui étaient réservés.
Alexandre Dumas le toisa ! yoilà mon affaire, ditil, que Ton me prête un couteau.
PattlP....ie crois, lui passa le couteau demandé, Dumas sCagenouilla, et après quelques'entaiUes, coupa le caroubier près de sa racine.
Théodore le dépouilla de soti éeorce, et d'étape en étape, le bâton ainsi conquis, servit au grand bomme jusqu'à son entrée dans Naples.
Là, comme un vieil atni, dont les services sont de- . venus iùutiles, on le relégua dans un coin obscur àm palais de Gbiatamone.
Au moment de me mettre en route pouf mon' voyage dans les'Abruzzes» j'avais été dire aéKeu à Théodore, qui en souvenir me donna le fameux bâton.
— Il ne m'a plus quitté, et j'ai fait avec lui une partie de mes longs voyages à travers l'Orient.
Je reviens à mon récit : Taiséfc-Touset soyez calme, me dit Giuseppe. » En même temps, il porta la main à son front, décrivit avec son bras droit un demicercle rapide et se fit avec son pouce quelques signes à la réfrion du cœur.
Ceci voulait dire beaucoup de choses en ma faveur,
8108 doute ; car les bandits cessèient de caresser lears terribles serpes. Ils s'approebèrent et me prirent la main qu'ils m'embrassèrent respectueusement. Je ne compris rien à cette pantomime, et Tinquiétude me reprit, quand je vis les quatre hommes m'entourer^et se dispostr à quitter la grande route en m'emmenant avec MX.
— Ne craignes rien, me dit Giuseppe, que j'interroge^ du regard, j*ai averti ces gens que vous étiez porteur d'un remède qui guérit la fièvre, et comme a fièvre est le fléau qui désole leur village, ils vous y conduisent pour que vous guérissies leurs malades. •
Giuseppe me pariait d'un village, et aussi loin que pouvait s'étendre mon regard, je n'apercevais que rimmense plaine marécageuse tachetée de flaques d'eau verd&tre, et, sur un certain point, une quantité de petits tumulus auxquels je ne fis nulle attention.
-^ Où donc est le village, demandai-je enfin, à Giuseppe, après que nous eûmes marché tant bien que mal à travers les bourbiers pendant une vingtaine de minutes.
— Nous y sommes, me dit-il ; regardez.
Je regardai et je reconnus que ce que de loin j'avais pris pour des tumulus, était des habitations d'humains. La description n'en est pas superflue : sur plusieurs lignes brisées, aux endroits où le terrain était sec» des trous d'une profondeur de deux pieds environ étaient creusés dans la terre ; dans ces trous.
de manière à former un cylindre en maçonnerie/se dressait un mur fait en cailloutisqui s'élevait au-dessus du sol d'un pied et demi à trois pieds.
Une toiture conique, faite avec des branches d'arbres recouvertes par de la terre détrempée mêlée à des touffes d'herbes et d'ajoncs, complétait l'édifice. J'aurais trouvé par les montagnes une demeure comme celle-ci, isolée, que je l'eusse certainement prise pour la tanière d'une béte fauve ; mais il y en avait ici une centaine; c'était bien un village. Dans chacune grouillait une demi-douzaine d'êtres humains, dont les exhalaisons mêlées aux émanations de l'eau des marais qui filtre dans ces trous et s'y dessèche, me fit croire au voisinage d'un charnier.
Je pénétrai, en rampanX presque, dans un"de ces taudis ; cinq créatures s'y trouvaient couchées sur des nattes dejonc.G'étaient le père/la mère, la femme et les deux enfants d'un des hommes qui m'avaient am3né
Tous ces gens, quasi nus, étaient décharnés, livides, puant la fièvre et la misère. Les deux vieillards surtout dépassaient l'idée que jusque-là je m'étais fait de l'horrible. Leurs corps n'étaient plus que des squelettes recouverts d'une peau affreusement tachetée de plaques noirâtres par le scorbut et la malpropreté. Leur bouche dégarnie de dents, s'emplissait de sang cailloté au moindre effort qu'ils faisaient pour articuler une parole.
Mon guide leur.annonça, en dialecte de coupe-jarrets Fans doute, qui j'étais ; tous se soulevèrent et se traînèrent rampants à mes pieds en criant :
La vita^ per gracia de Dio, lawita ! Je fis apporter de l'eau fraîche, et je leur donnai une dose de sulfete de quinine dont j'ai toujours une abondante proviàon en voyage. Ils avalèrent cette médecine, dont tout le monde connaît l'amertume, avec des contorsionB si fj^rotesques et si violentes, qu'un instant le chef de la famillt put croire que je venais de les empoisonner « il regarda sa serpe, me regarda ; mats Giuseppe le rassura en lui disant cequMlavaitvula veille à Fondi, chez mon hôte, dont j'avais guéri l'enfant.
Pendant cette explication, je me hâtai de sortir, car, vraiment, j'étouffais. Une chaise, prise je ne sais où, m'attendait sur la place publique, située au centre du village. L'on m'y fit asseoir, et chaque chef de famille vint me demander un peu de sulfate de quinine que je leur donnai de grand cœur. Ma popularité grandissait à vued'œil parmlmessieurs les coupe-jarrets.
Écoutez, leurdis-je en assez mauvais italien, ce que je vous donne eât bon ; mais comme premi^ remède vous devriez d'abord quitter ces affreuses tanières!
Un brouhaha désapprobateur s'éleva de toutes parts à ces paroles, des gestes menaçants, des mots injurieux m'arrivèrent de tous côtés.
— Vous venez de les froisser, me dit Giuseppe à voix basse et très vite. Ces gens ont leurs coutumes, ils y tiennent, taisez-vous, où ils vont vous prendre pour un espion. Partons, il n'est que temps, je crois.
Je me laissai encore baiser quelque jmi les mains, et je partis en compagnie de Giuseppe et d'une dizaine de grands flandrins, qui, tous, avaient une belle serpe
passée dans la ceinlpre. J'obseryai que moDs Oiu* 8^^, soit par respect, soit par prudence, avail grand soin de se tenir derrière moi, de façon à se trouver entre mes talons et mon honorable esc(ffte, laquelle BOUS laissa au bord de la route.
— Ah ça/dis-je à Giuseppe, je comprend» jusqu'à ua certain point le métier d^ coupe-jarret. C'est une industna semblable à celle des brûleurs, des contre* soldats, du sourd et des isolés ; mais pourquoi s'enterlent-ils ainsi au milieu des marécages, tandis qu'ils pourraient, comme leurs confrères en brigandage» habiter dans les maisons?
•— Yoyes-you8,Bzcell^ce,répoiidit6ittseppe»ksoottpe-jarrets habitent ces tanières, coouneyouslesappeles beaucoup par habitude et un peu par nécessité. Sous le règne du roi Murât, votre damné Mannes fit une si rude guerre aux brigands qu#, ne sachant plus que devenir, les incorrigibles, dont presque tous appartenaient aux coupe- jarrets, imaginèrent de se creuser des tanières au milieu des marais. Plus tard, quand ils purent en sortir, les vieillards qui les avaient creusées voulurent y mourir. Les entuits qui y étaient nés ne voulurent pas les abandonner; ils modifièrent seulement le logis, et les tanières sont devenues les huttes que vous venez de voir. *
Voilà pour le compte de l'habitude, voici pour celui de la nécessité. Les coupe-jarret, d'après un article de leurs statuts, ne doivent posséder aucune arme à feu, Tun d'eux qui aurait seulement un pistolet serait chassé de la confrérie; leurs seules armes sont la
serpe et le stylet. Ce manque d^pmes à feu, au temps où nous vivons, les rend incapables de se défendre avec succès contre les soldats, contre lesquels, au contraire, les marais sont un excellent rempart. Puis les coupe- jarrets ne sont pas des assassins. Ils coupent les talons de leurs victimes, voilà tout ; mais, uoefois qu'ils Tout déponillée, ils la laissent sur le grand diemin, fort empêchée d'aller, ni chercher main forte, ni dire de quel côté sont passés les bandits, ceux-ci se glissant aussitôt à travers les joncs dans lesquels ils
— Mais cependant, objectai-je à Giuseppe, vous connaissez leurs repaires, vous! et bien d'autres personnes vous ressemblent sur ce point.
— Oui, Excellence. A peu près tous les gens de la ville savent où logent les coupe-jarrets ; mais il ne viendra jamais à l'idée de personne de les dénoncer. L'on sait trop ce que coûte la vengeance des bandits. Depuis que nous avons ici des Piémontais, quelques personnes^ soit par peur, soit par l'appât de fortes récompenses, ont conduit des agents de police jusqu'aux but^;l^us, sans exception, ont été stylés en moins dMfftx jours, les hommes de Fondi dans les maisonsv^ls agents dans les marais, sans doute, car jamais on n'a entendu parler d'eux.
Des soldats ont essayé de battre la plaine, la fièvre les a tués.
Enfin de guerrelasse,onafioiparMlBser les coupejarrets à peulprès tranquilles chez eux. On ne raunasseplus que ceux qui sont pris travaillant sut la grande
route. La plupart ottt émigré à Rome, où ils ont été enrôlés dan» les grandes bandes. De temps à autre ils reyiennent ici apporter des provisions et des indulgences à leurs familles.
D'autres sont allés dans les provinces, dans les Fouilles où les grands chefs, honorés des faveurs de notre roi François II les emploient utilement pour couper les jarrets aux chevaux des carabiniers qui battent la campagne. Leur tactique, en pareil cas, est celle-ci. Us se couchent sur les côtés de la route où doivent passer les cavaliers. Des honunes couchés le long des chemins, cela se voit à chaque pas en Italie, les cavaliers passent sans défiance. A peine le sabot du dernier cheval a-t-il dépassé les dormeurs que ceux-ci se soulèvent à demi et lancent avec force leurs serpes dans les jambes des chevaux. Pendant que les bétes tombent et que les cavaliers cherchentà se dépêtrer, la bande des grands tireurs arrive et les fusille à bout portant. Ceci vous explique comment il arrive que tant de carabiniers sont tués.
— Puisque tu es si bien renseigné, seigneur Gîuseppe, ne pourrais-tu me dire quelle a été l'origine des coupe-jarrets et à quel terri ps t Ile remonte?
— Mon dieu non ! Je crois cependaDt qu'iU datent de loin, car il y a dans une église, à Fondi, un vieux tableau qui représente un saint religieux dépouillé par les coupe-jarrets. Les bandits, agenouillés près de lui, tiennentH^rsserpesentreleurs dents. Derrière eux un ange s'occupe àracconmioder les talons des religieux.
Je me rappelai avoir vu ce tableau qui peut date
da dix-septième sièele, le sujet m'avait frtppé, mais peiionae n'avait su on n'avait voulu m^lKionner l'explication.
Vraisemblablement, les coupe-jarrets auront commencé par former une de ces associations mystérieuses, moitié assassines, moitié politiques, comme l'Italie mériodinale en a tant possédé pendant deux siècles.
Leurs statuts, qu'ils observent religieusement leur défendent de tuer ; ils règlent le gouvernement de leurs villages : j'ai déjà dit qu'il leur interdisait la possession d'aucune armeik fet.
Quoiqu'il en soit de cette singulière association, elle existe, je l'ai vu ; mais je suis de l'avis de Giuseppe, elle tend à disparaître.
La première locomotive qui sillonnera les Abruzzes verra la 4n du dernier coup^- jarrets.