EXPLICATIONS PRELIMINAIRES
Occupons-nous tout d'abord du lieu où se passent les opérations principales de la fonte. Jamais, de nos jours, on ne vit, il faut bien l'avouer, local moins luxueux. Jadis on était moins exigeant encore. Nous connaissons par une gravure de Bénard les ateliers de l'Arsenal de Paris, où les Keller, après avoir fondu l'artillerie royale, fondirent les statues qui ornent encore, à l'heure actuelle, Versailles et Trianon. Ils ont une certaine allure; mais nous savons que nombre d'œuvres considérables furent exécutées dans des hangars improvisés à la hâte, à peine couverts et insuffisamment clos. C'est ainsi que le Persée de Benvenuto fut jeté en bronze dans le jardin de l'artiste, à Florence; que le bourdon de Notre-Dame fut fondu sur le Parvis même, et que le fameux Louis XIV de Girardon, destiné à la place Vendôme, fut coulé dans le jardin du couvent des Capucines, au coin de la rue des Petits-Champs.
Ces ateliers, définitifs ou temporaires, présentent, toutefois, des dispositions à peu près identiques et qu'on peut qualifier d'essentielles. Il leur faut avoir un sol parfaitement plan et très résistant. Ils doivent être largement ouverts, d'un accès facile, et se trouver autant que possible isolés. Puis, s'ils sont destinés à produire de grosses pièces, ils doivent être munis d'un fourneau placé en contre-haut du sol, d'une fosse située dans le voisinage du fourneau et très en contre-bas; d'un treuil permettant de descendre jusqu'au fond de la fosse, et sans aucune secousse, le noyau enveloppé dans sa chape.
Fig. 10. — L'atelier de fonderie à l'Arsenal de Pari d'après la gravure de Bénard.
Si notre fonderie, au contraire, n'est destinée qu'à produire des œuvres de petites dimensions (statuettes, vases, bronzes d'ameublement), la fosse peut être supprimée. On la remplace, en effet, par des châssis en fer fortement serrés à l'aide d'écrous; et, clans ce cas, le fourneau doit être plutôt un peu bas, afin qu'on puisse facilement saisir, à l'aide de pinces, les creusets contenant le métal en fusion.
Dans les établissements importants, ces deux dispositions, ce double matériel, coexistent, le second journellement employé, le premier plus exceptionnellement; car, en dépit de la « statuomanie » dont nous paraissons atteints, la fonte des grosses pièces est relativement rare. C'est même ce qui explique comment les ateliers de fondeurs, qu'on peut considérer ajuste titre comme les mieux agencés, ne le sont pas, à beaucoup près, aussi rationnellement et aussi scientifiquement que ceux de beaucoup d'autres industries.
Nous venons de dire que la fosse est située au-dessous du sol, de telle façon que lorsqu'on débouche la cuvette du fourneau, le métal en fusion, suivant une pente assez inclinée, vienne remplir directement les cavités du moule. Cette opération ne s'effectue sans accident que lorsque la fosse est complètement étanche et ne contient aucune humidité. Or dans une ville on a toujours à redouter les infiltrations des égouts et des canalisations voisines.
C'est ce qui se produisit lors de la fonte du Louis XIV de Girardon, qui fut un moment compromise parle voisinage d'un puisard recevant les eaux de cuisine du couvent voisin. Le même accident faillit arriver à Falconet, à Saint- Pétersbourg, dont le sol est fort marécageux. Aussi ce grand artiste recommandait-il de construire le fourneau à une élévation suffisante pour que le noyau et la cliape n'eussent pas besoin d'être enfouis. Il préférait que, se trouvant au ras du sol, ils fussent environnés par des murailles de quatre pieds d'épaisseur, constituant une enceinte
suffisamment solide pour résister aux pressions les plus fortes. Une porte étant pratiquée dans cette enceinte, toutes les opérations du moulage pouvaient être exécutées de plain-pied, sans déplacer le modèle ni la chape, et par conséquent en évitant encore, de ce côté, des dangers de malfaçon.
Fis. 11.
Fourneau de fondeur.
« J'ai eu lieu de comparer toutes les difficultés des travaux faits dans une fosse, avec la grande facilité d'agir librement autour d'un grand modèle de cire et d'un moule, » écrivait à ce propos Falconet, sans espoir sans doute d'être écouté, car il ajoutait : « On fond un canon dans une fosse; nous employons des fondeurs de canons ou des ouvriers qui ont appris à fondre avec eux; et, du maître à l'apprenti, l'usage passe aux statues colossales. »
De fait, aujourd'hui comme avant Falconet, les fontes exécutées par nos bronziers les mieux installés, par les Thiébault, par les Barbedienne, ont encore lieu dans des fosses. En outre, il est à remarquer que dans cet agencement, c'est la position du fourneau qui commande l'emplacement de tout le reste, et qu'on n'a point encore cher-
lui