LA FONTE A CIRE PERDUE
Il est un point sur lequel tous les connaisseurs sont d'accord : c'est la supériorité des bronzes antiques et de ceux du xvie siècle — italiens aussi bien que français — sur les fontes exécutées de nos jours. En ces temps heureux, où il était permis à un sculpteur d'embrasser, ainsi que nous l'avons dit, son art dans toutes ses parties, on a réalisé dans ce genre de purs chefs-d'œuvre. Ce fait étant au-dessus de toute contestation, nous ne saurions donc mieux faire, pour décrire les procédés les meilleurs et les plus propres à produire des pièces irréprochables, que de nous en référer aux auteurs de ces beaux ouvrages, et de leur emprunter les méthodes qui ont présidé à l'exécution de tant de bronzes superbes, objets de notre légitime admiration.
Pour ce qui est de l'Antiquité, ces sortes d'emprunts ne laissent pas que d'être assez difficiles. Les écrivains spéciaux, qui nous ont transmis la description de tant d'oeuvres magnifiques aujourd'hui disparues, ont omis de nous renseigner sur la façon dont elles furent exécutées. Les plus détaillés d'entre eux, Pausanias et Pline, quand ils effleurent ce délicat sujet, le font dans un langage qui manque de précision scientifique. Ce silence explique comment on a pu prétendre que les procédés "des statuarli de Rome, aussi bien que ceux de leurs précurseurs d'Egïne, d'Athènes et de Sicyone, s'étaient perdus pendant la sombre nuit du Moyen Age. Nous verrons, dans la partie historique de ce livre, ce qu'il faut penser de cette assertion. Mais en admettant même que ces méthodes soient tombées dans le plus profond oubli, encore furent-elles retrouvées
à l'époque de la Renaissance; et cette fois un écrivain de tempérament, mieux renseigné que les critiques d'art de la Grèce et du Latium, plus communicatif surtout que les artistes de l'Antiquité, a pris soin de nous révéler, dans des termes suffisamment clairs pour que les gens du métier en puissent faire leur profit, les différentes opérations qui présidaient, de son temps, à la fonte des statues de bronze ; et cela clans le but — il le proclame lui-même — de nous « initier à la pratique acquise par ses travaux ».
Ce grand artiste, ce sculpteur émérite, auquel il ne faut pas marchander notre reconnaissance, c'est Benvenuto Cellini. Son écrit porte le nom de Traité de la sculpture, et comporte six chapitres, dont le premier est consacré à « l'art de jeter les statues en bronze1 ».
Premier procédé. — Benvenuto Cellini ne décrit pas moins de trois manières de fondre à cire perdue. La première est celle qu'il employa pour son fameux Persée. L'exécution de cette statue avait été, pour son auteur, l'objet de longues méditations et de nombreuses études préalables. On possède même de lui un certain nombre de maquettes préliminaires, qui présentent de curieuses variantes de l'œuvre finale. Nous citerons notamment celle que possède le musée de Florence. Le baron Davilier en avait découvert une seconde, qui est passée avec sa collection au inusée du Louvre.
Quand notre artiste eut bien arrêté dans son esprit la forme définitive de sa figure, il la modela à grandeur d'exécution en argile mélangée de bourre de drap; puis, son modèle achevé, il le maigrit, c'est-à-dire qu'il en gratta l'épiderme, jusqu'à ce qu'il eût diminué celui-ci, de l'épaisseur qu'il voulait donner à son enveloppe de bronze ;
1. Voir les Œuvres complètes de Benvenuto Cellini, orfèvre et sculpteur florentin, traduites par L. Leclanché ; Paris, 1847 ; t. II, p. 355 et suiv.
quand il eut ainsi obtenu son noyau, il le fît cuire ; et, une fois refroidi, il appliqua sur toutes ses parties un nouvel épiderme, de l'épaisseur exacte de celui qu'il avait enlevé. Ce nouvel épiderme était en cire. Il le retoucha, lui donnant tout le fini, toute la précision de détails que devait comporter l'œuvre achevée1.
C'est dans cet état que Cellini soumit sa figure à Cosme de Médicis, qui la lui avait commandée. Elle était si belle — à l'en croire — ■ que le prince témoigna une grande crainte, qu'en passant par la fonte, une œuvre si parfaite fût à jamais perdue. Cellini ne se laissa pas arrêter par ces fâcheux pronostics. Il couvrit, au pinceau et le plus délicatement possible, sa figure d'une barbotlne faite de corne de mouton calcinée, de plâtre, de tripoli et de battitures de fer, le tout parfaitement broyé et délayé avec soin, superposant les couches de façon à donner à cette enveloppe l'épaisseur d'une lame de couteau. Ensuite il continua la même opération en faisant usage de sable à mouler ordinaire, mais en prenant bien garde de n'appliquer des couches nouvelles que lorsque celles de dessous étaient suffisamment séchées.
Lorsque notre artiste jugea que sa chape était d'épaisseur convenable et de résistance suffisante, il la consolida avec des cadres de fer, puis il la soumit à un feu doux. La chaleur fit fondre la couche de cire qui enveloppait le modèle, et cette cire s'écoula par des évents qu'il avait ménagés. Ensuite, il activa son feu pour faire cuire son moule. L'opération dura deux jours et deux nuits, après lesquels, estimant que toute la cire s'était tout à fait écoulée, et que sa chape était parfaitement cuite, il conduisit, avec infiniment de précautions, le moule et son noyau jusqu'à la fosse qu'il avait préparée à une brasse au-dessous du plan de son
1. Cette figure du Versée avait été préalablement garnie à l'intérieur d'armatures en fer, qui en soutenaient les diverses parties. Voir le passage où nous revenons sur l'exécution de cette statue.
fourneau. Puis il remplit la fosse de terre pressée, mais sans secousse, disposant avec soin les évents par où l'air devait s'échapper, et la canalisation par laquelle la fonte, s'échappant du fourneau, devait être amenée dans les différentes parties du moule.
Nous connaissons le résultat de cette heureuse entreprise; et les éloges unanimes que reçut le Persée à son apparition durent am plement dédommager son auteur des angoisses par lesquelles il passa à cette occasion, et sur lesquelles nous aurons occasion de revenir1.
Cellini raconte , nous l'avons dit, que le Médicis, dans la visite qu'il lui fit pour voir le modèle du Persée, voulut s'opposer à ce que l'artiste pratiquât sa fonte ainsi qu'il vient d'être expliqué. Benvenuto persista, et l'événement lui donna raison. Il n'en est pas moins vrai que cette façon d'opérer Fig. 1
Le Persée de Benvenuto Cellini.