DE L*0RGÂMISAT10N OB L'ARMEE ROMAINE ET DE SES REVOLUTIONS
L'histoire de l'organisation militaire des Romains n'est autre chose que l'histoire de la grandeur de Rome et de la fusion des peuples sous
^ Voy.poar la découverte des bronzes, pour les Remarques nouvelles, voy. ibid, et le texte accompagné de commentaires, avril, mai, juin, juillet et septembre le Journal des oavants, mai 1874; cl 1875.
sa loi. Comment Rome a-l-cHe assujetti l'univers et comment le monde subjugue a-t-il fait de lacquisition du droit de cité Tobjel de son ardente ambition ? Tel est le problème que présente l'histoire romaine au lecteur attentif et réfléchi. Le secret en est dans la constitution romaine elle-même. Simple commune d'abord et gouvernée par un chef électif et viager, puis par des consuls annuels, Rome s'est élevée, grâce à l'esprit de suite de son administration, à la suzeraineté de toutes les cités ou municipes qui couvraient alors l'Italie, ensuite et de proche en proche à la domination du monde connu. La force militaire a été l'instrument de cette élévation. C'est par elle que Rome est graduellement arrivée à cette concentration de puissance où tant de peuples ont perdu leur autonomie et leur personnalité politique; c'est par elle que l'humanité primitive de fOccident européen a été jetée comme dans un moule nouveau , usé h son tour par d'odieux abus du pouvoir militaire et par Tineptie de chefs d'empire dégénérés. Mais de ce moule l'empreinte indestructible est encore reconnaissable dans les formes administratives et dans la direction moitié de la société moderne.
Le Romain a été le peuple le plus grave, le plus tenace et le plus discipliné de l'ancien monde. Son esprit sérieux était uniquement tourné vers les grands desseins politiques ; mais son génie s'est montré surtout profond et avisé dans sa constitution politique. Nulle part, dans l'histoire, on ne rencontre un instrument d'action mieux approprié à son but^; et ces bases du gouvernement romain étaient si bien choisies, si fortement établies, qu'elles purent résister, pendant dix siècles, aux nom* breuses révolutions dont la vie sociale a été le théâtre inévitable, partout et en tout temps. Les petits rois de Rome se brouillèrent avec l'aristocratie, qui les chassa et se passa d'eux pour gouverner l'Etat, en héritant de leur pouvoir et de leurs ordonnances. Le règne de cette aristocratie eut son tour de décadence, et l'empire des Césars, né de l'épuisement de l'aristocratie autant que de l'anarchie démocratique, put continuer encore pendant longtemps le mouvement ascensionnel de la puissance romaine, organiser admirablement l'administration de l'univers et conserver la domination du monde à la ville éternelle. Aussi n'est-ce point le détail de la tactique militaire des Romains que je veux analyser ici, mais plutôt le caractère politique de leur milice et les traits principaux de ses variations selon les temps.
La constitution sociale des Romains fut tout à la fois civile et mili-
^ Voy . les bel les pages de Montesquieu , n et suiv. ; et Huschke , Die Verfassung des dans sa Grandeur des Romains, cliap. i, Kônigs Servius Tullius, p. 4a3 et suiv.
taire, et ce caract6re a persisté jusque dans les dernières transformations de leur empire. Tout citoyen était soldat , tout soldat était citoyen , et Tun se confondait perpétuellement avec Tautre, quoique la séparation du pouvoir civil et du pouvoir militaire y fût profondément marquée. L*armée fut d*abord composée des gentes, ou clans antiques, avec leurs chefs en tête. Le roi Servius Tullius substitua f aristocratie de fortune à Taristocratie de race, en laissant toutefois subsister les prérogatives de celle-ci. Les registres du cens s*identifièrent alors avec la matricule de Tarmée^, et le service des armes fut corrélatif à la distribution des droits politiques. Vexerciias^ c'était le peuple même réuni pour voter au champ de Mars; comme jadis les nobles Polonais ù leur diète, il se rendait en armes à ses comices. Une partie stationnait dans la citadelle , pendant que Tautre se rendait au scrutin , et c'est pour cela que les droits politiques s'exerçaient hors de Tenceinte^. En campagne, le citoyen apte au service était classé, armé, selon le rang de fortune que le cens lui attribuait. Le service fut pendant longtemps gratuit, et il resta obligatoire pour tous les citoyens valides, de dix-sept h quarante-cinq ans, comme dans la Landwehr moderne. De quarante-cinq à soixante ans, le citoyen romain était encore engagé au service, à titre de réserve. A ne voir que cette constitution primitive, aux mains d'une aristocratie habile* ment organisée, toujours en haleine et toujours militante, par expédient comme par nécessité, on pouvait prédire aux petits peuples avoisinant la cité romaine le sort qui leur était réservé. On est même étonné que ces peuples aient laissé si souvent Rome se remettre de ses défaites et réorganiser ses forces, après ses désastres, sans se liguer fortement contre une puissance si menaçante pour leur liberté'. Ils ne s'en avisèrent que fort tard et quand il n'était plus temps. Ce double carac*
^ « Hoc scrlptum est , dit Aulu-Gelle ,
■ cum ex generibus liominum sufTragium
• feratur, Curiaia comitia esse ; cum ex «censu et œtate, Ceniuriata; cum ex re-
■ gionibus et locîs, 7ri6ttto. Ceniuriata «aulem comitia intra pomœrium ficri
• nefas esse, quia ezercitum extra urbem « imperari oporleat : intra urbem impe-
• rari jus non sil; propterea Centuriata « in Campo Marlio haberi , exercitumque « imperari praesidii causa sol i tu m : quo- « nîam populus esset in suffragiis feren- «dis occupatus. • (Cf. hic les notes de Gronovius et de Conradi sur ce texte ,
6dlt. de 1763 , pag. 3o3 et suîv. tom. II; Denys d*Halic. lîv. IV, et Beaufort, Repub, rom, I, pag. ai3, in-^*.}
* Voy. dans firisson, Deformulis, pag. ia4 de Tédit. de Conradi, lySi, m-fol. les formules de Tappel aux comices, qui sont les mômes que celles de t*appei aux armes.
^ Beaufort en a fait la remarque avec beaucoup de sagacité, loc. cil. I, p. xxix et XXX. Cf. les observations judicieuses de Saint-Évrcmond dans les Réflexions sur les div. génies du peuple rom, cliap. 11, 111 et V, t. II de mon édit.
tère , civil el militaire, se manifeste autant dans les lois que dans les habitudes des Romains. Le droit prétorien lui emprunta son autorité. L'imperium des jurisconsultes n'est que le droit de justice militaire, absolu dans le camp, tempéré dans la cité par la souveraineté populaire.
Jusquà répoque des guerres civiles, le semce militaire fut donc, à Rome, non pas une charge, mais une prérogative du citoyen. L'obligation du service était restreinte aux citoyens inscrits au cens pour une somme déterminée. On ne confiait point d'armes à ceux qui n'offraient aucune responsabilité à la république; leur usage était réservé, dit Gibbon, à cette classe de citoyens qui avaient une patrie à glorifier, un patrimoine à défendre, et qui, participant à l'établissement des lois, trouvaient leur intérêt, comme leur devoir, à les faire respecter. Le service militaire passait avant toutes les autres obligations du citoyen, et primait toutes les aptitudes civiles. Nul ne pouvait arriver aux charges de magistrature, du temps de Polybe, s'il n'avait fait au moins dix campagnes. On se préparait dans les camps au maniement des affaires publiques; c'est pourquoi les nobles envoyaient à la guerre leurs enfants, encore en bas âge, en les attachant à la personne des généraux de leurs amis, et gagnaient ainsi quelques années, pour les rendre plutôt capables de remplir les emplois publics. Mais un plébiscite provoqué par G. Gracchus mit fin à cet abus en fixant à dix-sept ans l'entrée au service militaire ^ On pouvait être appelé jusqu'à quarante-cinq ans , si , à cet âge, on n'avait pas fourni dix ans de service dans la cavalerie, ou seize ans, quelquefois vingt ans, dans l'infanterie.
Le caractère distinctif du monde antique se produit, à Rome, sous sa forme la plus saisissante. La vie publique était tellement alors dans les mœurs et dans le droit de chacun , que l'armée elle-même reflétait l'image de l'assemblée souveraine qui réglait les destinées civiles de la cité. Il arriva plus dune fois que le consul, en plein camp, convoqua ses soldats en assemblée du peuple : pensée qui fut excellente en son principe, et dans les premiers siècles, mais dont l'application fut si fatale à la liberté, lorsque la composition des assemblées publiques et de l'armée fut profondément modifiée, comme nous le verrons plus tard. Personne n'ignorait ainsi, chez les Romains, les nécessités, les ressources et la discipline de la vie militaire, et ceux à qui l'élection devait ensuite confier la direction des affaires apprenaient dans le métier des armes le dévouement h la règle et à la patrie, en même temps qu'ils
* Plut. C. Grac, v; Tib. Grac. xvi. — Val. Max. I, i, i.
acquéraient Fascendanlque donnent des qualités supérieures à Thomme privé sur ses semblables.
Le recrutement militaire sopérait de plusieurs manières. La plus régulière et la plus habituelle se nommait délectas, le choix, ou délectas légitimas. Il fallait un ordre du Sénat pour y procéder, c était ordinairement au mois de mars de chaque année quil avait lieu. L'opération était présidée, au Forum, ou au Champ de Mars, par le consul ou préteur, qui devait commander Tarmée. Tous les appelés devaient répondre, à peine detre poursuivis comme déserteurs, tenebriones , et ils subissaient une visite qui constatait leur aptitude. Le rôle des propres au service étant dressé, leur destination ultérieure était indiquée pour une autre réunion dans laquelle s^accomplissait la solennité du serment. Ce serment était renouvelé plus tard dans le camp avec des formes redoutables; il liait Tinférieur à ses chefs. Le soldat jurait im complet dévouement au salut de la patrie : omnino pro republica se esse factaros ; il promettait entière obéissance aux ordres de son supérieur, omniaqœ factaros qaœ is prœciperet; il s'engageait à ne quitter le service qu'après le congé de son général : nec recesswros nisiprœcepto consalis^. Sous [empire, une clause nouvelle fut ajoutée, à savoir que l'intérêt de l'empereur passerait avant toute autre considération dans l'esprit du soldat : se imperatoris salatem omnibas potiorem esse habitaros. Pour quiconque connaît la religion du serment chez les anciens, ses eOets sur la discipline seront compris facilement.
Une seconde espèce de levée s'appelait du nom de tamaltaaria, ou sabitaria; c'était une sorte de Landstarm, la levée en masse, en cas de péril extrême, de tous ceux qui pouvaient porter les armes. On la nommait aussi conjaratio, parce que le serment s'y prêtait en commun, par acclamation. Ceux qui n'étaient pas inscrits au cens pour la somme requise, ne pouvant servir dans l'armée de terre, étaient employés dans le service maritime , où des travaux plus pénibles étaient nécessaires. Telle était la pratique au temps de Polybe; quant aux prolétaires et aux capite censi, l'impossibilité où ils étaient de s'entretenir à leurs frais , en campagne, avait motivé leur dispense ou leur exclusion du service. Du mot délectas ou de légère, lever, choisir, venait le mot de légion, qui représentait la nation ou la tribu armée.
Selon Varron et Plutarque, la légion romaine fut, à son origine, composée de 3,ooo fantassins, nombre qui répondait à celui des trois tribus primitives. Varron prétend même que de ce nombre de mille,
' Vo^. Lange, Histor, matationum rei mililaris, etc. i3d6, in-4"i p. i3.
venait le mot de miles, ce qui estime étymologîe fort contestable. Un roi de Rome porta la légion à 6,000 hommes de pied, et ce fut encore d après I analogie avec la tribu, car à ce roi (Servius) est due l'institution de la quatrième tribu. Ces quatre premières légions jouirent toujours â Rome d'une considération particulière, même après l'augmentation dé leur nombre. Le chiffre de 4, 000 à /(,aoo hommes parait avoir été maintenu jusqu'à la seconde guerre punique^. Il y faut ajouter les contingents fournis par les municipes alliés ou soumis, lesquels étaient placés sous le commandement d'officiers romains, et complétaient leifeclif de l'armée en campagne. Au temps de la dictature de Camille , vers le milieu du iv* siècle de la ville, Rome avait mis en campagne dix légions de /i,ooo hommes chacune. Mais, à partir de la bataille de Cannes, Tite-Live et Polybe nous apprennent que la légion fut portée à 5, 000 ou 5,200 fantasssins, nombre qui demeura ainsi fixé jusqu'au temps de Marins, lequel éleva la légion à 6,000 hommes, ce qui fut le dernier terme de son accroissement jusqu'à la fin de l'empire. Indépendamment de ce nombre de fantassins, chaque légion avait l'attache d'un corps de cavalerie de 3oo hommes environ; tel était le cadre normal indiqué par les auteurs anciens. Il va sans dire que les nécessités de la guerre ou des circonstances particulières pouvaient modifier ces divers chifires^.
Ainsi la légion romaine, en son dernier état, équivalait à peu près à la force d'une de nos brigades d'infanterie. Elle était composée de diverses armes et de différentes qualités de soldats, correspondants, selon les aptitudes militaires, aux diverses classes du cens; les uns armes de hastes ou de piques, et pour cela nommés hastati, quils gardèrent même après qu'à leur pique on eût substitué le javelot, pilant. Us formaient la première ligne et comptaient environ 1,200 hommes. Après eux venait un bataillon pesamment armé , occupant le centre du corps de bataille, en nombre égal aux hastati, et qu'on nommait les principes, comme formant le principal appui de la légion. Ils étaient suivis d'une sorte de réserve de vieux soldats, qu'on appelait triarii, composant l'arrière-garde. Sur les flancs, en queue, ou dans les intervalles qui sépa-
^ aTota legio, niillia liominum qua- On ne saurait trop apprécier ces belles
• tuor, » dit Tile-Livc, XXVIII, xxvni, études du savant académicien sur fétat
à propos de la révolte de fan 546. militaire des Romains, malheureuse-
* 1 ouchant la composition de la lé- ment répandues dans un trop grand
gion , voyez le deuxième Mémoire de Le nombre de volumes de la célèbre collec-
J^eau, dans le (ome XXV des Mémoires tion académique. (le VAcud. des inscript, et belles -lettres.
raient les corps indiqués, se glissaient, sous divers noms, des troupes légères dont la destination était de harceler l'ennemi ou de fattaquer soudainement. Plus tard , une infanterie volante , connue sous le nom de velites, s adjoignit à ces premiers bataillons. La légion entière se partageait en dix cohortes; chaque cohorte comptait trois manipules; chaque manipuFe deux centuries, et chaque centurie dix décuries. Chaque centurie avait un drapeau. L*étendard de la cohorte avait la forme d'un dragon. Une aigle était le signe distinctif de la légion. La légion en ordre de bataille présentait donc dix colonnes ou cohortes, composées chacune d un nombre proportionné de soldats pris dans les diverses armes de la légion. La cavalerie était en queue , quelquefois sur les flancs En somme , le cadre normal de la légion, chez les Romains, parait avoir été de 5,5oo soldats, gregarii; de 55o sous-ofliciers , decani^ et de 5o centurions, dont 5 étaient supérieurs aux autres. L'ordonnance fondamentale reposait sur le manipule ^ Le commandement des légions et des cohortes était confié à des prœfecti, a des legati ou à des tribuni, qui, selon les temps ou les circonstances, ont exercé une autorité plus ou moins prépondérante.
Le iribunas mililam était originairement le commandant de la tribu armée en guerre : tribanus a tribu, comme il est écrit partout. La tribu armée, c'était la légion. Le commandement en était alors temporaire, i\ courte échéance (comme la magistrature supérieure du chef d'expédition dont il relevait), mais fort important par son objet et par son influence politique, car le tribun militaire exerçait à Rome. même une police magistrale; ce qui le rendit de très-bonne heure l'objet de la jalousie républicaine et des convoitises de l'ambition. Sa désignation fut pendant longtemps dans les attributions des consuls ou autres commandants supérieurs, responsables envers l'État du succès de l'expédition. Mais de bonne heure la méfiance avait tempéré le pouvoir des chefs d'armée à ce sujet , et il s'était établi que la légion serait commandée par plusieurs tribuns, alternant l'un avec l'autre et équilibrant ainsi par le nombre, comme les autres magistratures romaines, les effets dangereux d*une autorité militaire concentrée. Polybe, qui nous révèle des détails curieux à cet égard, nous apprend que, de son temps, il y avait six tribuns militaires par légion, chacun commandant à tour de rôle, et ordinairement pendant deux mois. Mais la division du commandement dans la légion ne parut point avec le temps une garantie suffisante. Profitant de certaines difficultés de situation, le parti plé-
^ Voy. de Boissicu, Inscrip, aniiq. de Lyon, i8ii6, in-fol.
béien avait cl*abord demandé et obtenu la participation de la plebs aux honneurs du tribunat militaire, comme ii avait obtenu la participation au consulat. Ce ne fut pas tout, et la démocratie romaine exigea que le tribunat militaire fût, au moins pour une part, conféré par la voie de Télection dans les comices par tribu. Cet événement important s'accomlit Tan Sgk de Rome, Tile-Live en est témoin^; et depuis lors ce fut une lutte constante entre le tribunat électif, soutenu par fintrigue et par Tesprit de faction, et le tribunal délégué, ayant pour appui les nécessités du service public et l'intérêt suprême de fÉtat : le suffrage populaire n ayant pas toujours les moyens de s'éclairer, et d*ailleurs la passion privée Tempoiiant souvent sur le bien public.
Le patriciat atténua dans la pratique ce que la délibération démocratique avait de fâcheux et de nuisible; mais une nouvelle résolution populaire de Tan 4^3 de Rome remit en vigueur la loi de Tan Sg^; il fut derechef décidé que les seize tribuns des quatre légions seraient créés dans les comices^. On vécut ainsi pendant un siècle. Advenant la guerre de Macédoine , les généraux déclarèrent qu ils ne pouvaient pas diriger l'entreprise romaine , dans les conditions de la coutume établie, Tintrigue et Tincapacité ayant envahi le commandement des légions; et Tite-Live rapporte encore que Tan 58 1 il fut résolu, propter Macedonicum bellam, que les tribuns militaires ne seraient point choisis cette année par le suffrage populaire, sed consalam prœtoramve, in iis fa-ciendist jadicium arbitriamqae e$s€t^\ on imposa seulement aux consuls Tobligation de porter leur choix sur des hommes d'expérience. Mais ce sursis ne fut pas de longue durée , et le peuple reprit bientôt l'élection des tribuns militaires. Le service public en souffrant évidemment, le sénat fit adopter une transaction d'après laquelle, sur les huit légions qui composaient alors l'armée romaine, le peuple et les consuls éliraient chacun un nombre égal de tribuns militaires*. Ce partage fut-il de durée? On le présume. Ce qui est assuré, c'est que les tribuns élus affectaient la primauté sur les tribuns délégués, la faveur publique s'attachant naturellement à l'élection. Aussi voyons-nous que Marius, qui avait acquis déjà de la notoriété, sous le commandement de Métellus, en Afrique, quitta le théâtre de la guerre pour venir briguer à
^ Tite-Lîvc, VII, v. «Eo anno pri- tqusB antea perquaiu paucis suIFragio
« mum placuît Iribunos niilitum ad le- « populi relictis locis, diclalorum et con-
«giones suflragio ficri, nam et antea. «. «suluin fucrant bencficia. » (Tite-Live,
« imperatoreft ipsî fiiciebant. » IX , xxx.)
* «Tribuni mililuniseni déni înqua- ^ Tite-Live, XLII, xxxi et xlix.
• tuor legiones a populo crearenlur, * Tite-Live, XLIII, xii; XLIV, xxi.
Rome le tribunat militaire; et Salluste rapporte la chose en des termes qu il faut remarquer, parce qu'on y trouve Torigine de la contraction grammaticale, ou de la dénomination, sous laquelle ces tribuns élus furent désormais connus, tribani miUtam apopalo^. L'écrivain militaire Frontin emploie la même locution ^. Un scholiaste de Gicéron appelle aussi ces tribuns conUtiati, nommés par les comices. Il est seul à rapporter cette locution.
Mais à de nobles vertus civiques, qui honorent l'humanité, se mêlait , dans ces anciens temps, la barbarie qui en obscurcit le mérite. La guerre alors mettait en question la liberté personnelle et la propriété territoriale des vaincus. Elle aboutissait à l'extermination, quand elle était poussée à la rigueur. Or, le génie du peuple romain étant rustique autant que farouche, l'appât des terres confisquées excitait les riches, l'appât du butin séduisait les pauvres. Le patricien, le cavalier, rentraient à Rome, après la campagne, pour se rendre adjudicataires ou fermiers des terres conquises, et le citoyen moins riche rapportait la part qu'il avait eue dans la prœda bellica : vente d'esclaves, argent, meubles précieux capturés. La guerre devenait une industrie , autant qu'un expédient politique , et les convoitises privée^ s'accommodaient avec les passions publiques : hœ tibi erant artes. Les consuls, dit Montesquieu, n'ayant qu'un an à passer au pouvoir, étaient obligés de concentrer leur ambition dans cette courte période, et le peuple, sans commerce et sans arts, trouvait à s'enrichir par les réquisitions ou par la distribution du butin. Le caractère naturellement avide et intéressé des Romains y obtint des satisfactions. Par contre, les effets terribles de la guerre et de la conquête provoquèrent des soumissions prudentes , des pactes internationaux, et des reconnaissances de suzeraineté, qui facilitèrent l'extension de la domination romaine. D'autre part, l'ignorance de la poliorcétique et le peu de durée des campagnes annuelles permettaient de prolonger les résistances. Ainsi le siège de Véïes dura dix ans. Ce fut fépoque d'un progrès dans l'art militaire , et de l'introduction de la paye dans l'armée. Cette institution de la solde fut accueillie avec acclamation par les classes inférieures; Tite-Live^ en a le témoignage
' «Tribunaium roililarem a populo [StralagemaL II, iv.) — «Duces a po-
«pelebat. » (Salluste, Jagurtha, lxvii.) « pulo, non a miiitibus creari scièrent. »
Ces contractions étaient familières aux (Val. Max. II, vu, i5. Voy. la disserta-
Homains. « Amat a lenone hic, — ubi tion de M. L. Renier sur VA militiis,
« sunt qui amant a lenone ? » dit Piaule , dans ses Mélanges épigraphiques. )
en divers endroits. ' Voy. Ti'te-Live, IV, lix et lx.
' « Tribun us mili taris a populo faclus.
palpitant. Peu à peu Reme, toujours en guerre, par principe de gouvernement, acquit à la fois plus de connaissances dans iart militaire, surtout dans sa lutte contre Pyrrhus, et trouva plus de profits à satisfaire une passion nationale. Sa puissance fit de tels progrès, qu'elle fut bientôt en état de porter ses vues ambitieuses au delà de la terre ferme italique. Il faut lire , dans Saint*Evremond , le tableau judicieux de ces rapides progrès, qui furent suivis d*une inévitable révolution dans le système militaire des Romains, et de l'institution des colonies, source nouvelle d'agitations intestines, et d'affermissement de puissance extérieure.
Marins a été le principal promoteur de ce changement important dans l'organisation des armées romaines. Rome ayant été entraînée dans les guerres extra-italiques, le système séculaire du recrutement et de la composition de Tannée était devenu insupportable pour la population romaine d'abord, ensuite pour ses alliés italiens eux-mêmes, assujettis è fournir des contingents considérables à la république romaine [aaxilia). Ils demandaient des concessions qu'on ne voulait point accorder. Le patriciat eut le tort de s'obstiner au refus des réformes, et le parti populaire eut le tort de les poursuivre avec imprévoyance et passion. Il en fut de cela comme des lois proposées par les Gracques. La cause était bonne, le patronage était suspect; le patronage ayant changé, les ré> formes furent accomplies, au grand profit de la république. En effet les grandes guerres de Rome, au vu'' siècle, avaient rendu l'ancien système impraticable. Le patriciat, s'étant engagé dans des gueiTes qui favorisaient sa politique de domination, dut en subir les conséquences. Au vi* siècle de Rome, ces guerres lointaines et permanentes avaient déjà épuisé la population romaine dans ses couches les plus robustes, les plus élevées et les plus attachées à la constitution nationale. Le métier des armes était à charge à beaucoup de ceux que leur condition sociale appelait forcément au service, et pesait lourdement sur la portion active et riche du peuple. L'élite seule conservait le feu sacré du patriotisme et de la noble ambition.
A cette disposition d'esprit se joignaient des nécessités issues de circonstances nouvelles. On ne pouvait plus faire la guerre en Afrique, contre les Numides; dans les Gaules, contre des masses barbares, comme on l'avait faite jadis dans les vallons de l'Étrurie ou dans les campagnes du Latium, aux portes de Rome. Indépendamment de la tactique qui devait changer, la consommation d'hommes qu'entraînait la guerre était bien différente d'autrefois; ce fut au milieu de cette transformation des choses que se produisit Marius, génie militaire de premier
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ordre, soldat de fortune, élevé par son mérite» en face dune aristocratie qui ne suffisait plus à sa tâche; médiocre politique, il est vrai, esprit grossier et chagrin, plus enclin à exciter les passions de la foule que propre à les diriger, il sauva pourtant la république par la guerre dans des moments critiques; mais il eût été, probablement incapable de la conduire dans la paix, si le sort avait favorisé sa fortune dans sa lutte avec Taristocratie romaine. Il avait commencé sa réputation en Afrique, dans la guerre de Numidie. Ce fut là quil conçut Tidée de la substitution de la cohorte au manipule, dans Tordonnance élémentaire de la légion. Le front du manipule, dans la légion, n'était que de douze hommes; il laissait des intervalles trop favorables à l'irruption d ennemis agiles et hardis, et présentait un front de bataille trop peu imposant pour être conservé dans faction. Marins donna soixante hommes au front de la cohorte, et la raison stratégique se trouva d*accord avec la raison politique pour la substituer au manipule. Avec la cohorte il put former des carrés , comme ceux de nos batailles d*£gy pte.
Je signalerai , à cet égard , ime note intelligente fournie au président de Brosses^ par un officier français fort instruit, qui a montré qu*on ne devait pas prendre h la lettre le témoignage de Tite-Live (XXII, v , XXVII, xu), lorsque cet historien semble affirmer que la cohorte était un cadre réel , avant Marins. Cet officier pense avec raison que les historiens latins du vin* siècle se sont servis des dénominations usitées de leur temps , pour faire connaître les événements antérieurs. Tite-Live en eOet emploie le mot de cohorte dès les premiei*s livres de son histoire. Salluste tombe dans le même défaut, lorsquil parle des tarmes et des cohortes de Jugurtha. Mais les changements dans la tactique dont Marins lut fauteur sont peu de chose en comparaison de la révolution qu'il opéra dans le recrutement de Tannée. Pour l'entretien des légions, il avait fallu abaisser graduellement le cens des citoyens appelés au service militaire. Au temps où vivait Polybe, le cens primitif de 10,000 as était déjà réduit à /i,ooo. Bientôt il descendit à i,5oo, au rapport d'AuIu-Gelle (XVI, x), ce qui ouvrit l'accès de la militia aux proletariL Cicéron nous apprend lui-même^ qu'on comptait à peine 2,000 possesseurs de terre dans la population urbaine de Rome: ainsi le proclamait un tribun : unon esse in republica duo millia qui rem haberent; >> et cela pendant que quelques citoyens avaient acquis des fortunes prodigieuses; c'est dans ces conditions sociales qu il fallait pourvoir aux nécessités politiques, et aux besoins de la guerre d ou dépendaient le salut et
" Ilist. Je la répub, rom. 1, p. 98. — * Cicéron, de Officiis, II, 21.
Texistence de la république. Le génie démocratique de Marius y pourvut, par des procédés violents, mais qui sauvèrent TÉtat. Il oflrit à ceux qui jadis en étaient exclus la condition des armes comme une carrière lucrative, et, nommé consul, en 6&6, il recruta larmée quon devait opposer à Jugurtha, «non more majorum, neque ex classibus, sed ((uti cujusque lubido erat, capite censos plerosque ^ n
C'était depuis longtemps parmi les peuples socii de Tltalie, parmi les provinciaux de toute condition, en un mot parmi les vassaux ou les sujets de Rome que se recrutaient, du moins en grande partie, Tarmée romaine et ses troupes auxiliaires. Il faut se souvenir qu on était soumis de diverses manières à fimperium romanum, qui a été un fait politique, avant d'être un fait géographique. On était incorporé dans Fempire romain dune manière absolue, par la soumission sans réserve ^ après avoir subi la défaite et la conquête. Les peuples classés dans cette condition se nommaient dedititii; la volonté du vainqueur était la loi suprême de ceux qui s'étaient ainsi rendus à discrétion^. Us perdaient la liberté personnelle, le domaine public et la propriété privée. On pouvait encore être rangé sous la puissance romaine par le droit des traités, et il y avait divers degrés dans les situations déterminées par ces contrats publics internationaux. On distinguait les amiciy les socii, \esfœderati.
Le peuple arnicas avait traité d'égal à égal; il était Tami, non le vassal des Romains : u aequo fœdere in amicitia venit, » dit un jurisconsulte^. Quant aux socii et ùuxfœderati, leur entrée contractuelle dans l'alliance du peuple romain était marquée par des conditions qui différaient entre elles; mais elle avait, en général, cela de commun qu'ils avaient également reconnu la prééminence du peuple romain, tout en conservant leur autonomie; ils avaient traité impari fœdere. Leurvasselage s'établissait par cette formule : ut is populos majestatem populi Romani comiter observaret; c'est le même jurisconsulte qui nous l'apprend; et il en donne ce commentaire : hoc enim adjicitur, ut intelligatur alteram populum saperiorem esse, non ut intelligatar alterum non esse liberam. Telle était donc la forme par laquelle on se soumettait à la suzeraineté romaine. Les socii comme les fœderati étaient dans la clientèle du peuple romain. L'analogie de leur condition avec celle des anciens clientes est nettement exprimée par le même texte. Le peuple socias était de condition meilleure, lefœderatus était soumis à plus d'as-
' Sallusle, Ju^uHi^a^ Lxxxvi. gardé qu*un souvenir restreint à Tescla-
* Voy. Polybe, qui définit admira- vage , mais très-exact au fond, blemcnt cette condition , XXXVI , ii ; * Proculus , au fr. vu , S i , Dig. XLIX ,
Gaius, Comment, I , S i4 et suiv. , n'en a 1 5, De captivis et postliminio.
sujettissemeni; mais tous deux conservaient ia liberté, la propriété, participaient même quelquefois, par le commerciam isolé, ou bien parle commerciam et le connaiium réunis, à la jouissance de la cîvitas, au point de vue purement civil. Quelques^ municipes étaient plus favorisés encore par ladmission au saffragiam et aux honores. La variété des traités graduait les conditions politiques et civiles.
Ainsi le peuple amicus n'était point assujetti à Yimperiam romanam; le socias et le fœderatus y étaient soumis, quoique en gardant leur liberté administrative et municipale , et en recevant, à ceitain degré, communication de la civitas^. Les deux points sont bien marqués dans le pro Balbo de Gicéron : Prenez garde, dit-il, que, dans le traité avec le peuple de Gades , on a mis un article qui nest pas dans tous les traités : a majesa iatem popali romani comiter conservato. Id habct banc vim ut sit ille in
«fœdere inferior Cum aiterius populi majestas conservari ju-
ubetur, certe ille populus in superiori conditione causaquc ponitur^;» et Gicéron proclame Texcellence de la politique romaine dans cette combinaison de la supériorité du suzerain avec l'autonomie du vassal et avec sa participation même & la civitas^; le socius n'était assujetti quen ce qui touche les relations extérieures, 1^ fourniture des contingents , quelquefois des subsides; sur ce point important, il devait obéissance et fidélité, Tite-Live erï a un texte formel^. Quant à la condition inférieure de quelques fœderati , Gicéron nous en fournit de remarquables exemples ^ Les sociiet les fœderati étaient donc, à vrai dire, compris dans Tempire romain. En vertu de leur reconnaissance de la majestas romana, ils devenaient sujets.
Une condition intermédiaire entre les dedititii et les socii était celle des provinciw , dans lesquelles la rigueur du droit de conquête avait sup-
' Voy. Wasteau , De jure manie.
p. a4o et suîv. dans le Trésor d*OËinchs, vol. II , t. 2.
' Gicéron , pro Balbo, XVI , 35 et 36 , Nobbe.
' Pro Balbo , XIII , 7 ; « Quibas ex ci vi- « latibus , nec coacti essent civitatem mu- «tare, si qui noluissent, nec si qui esn sent civitatem nostram . . • consecuti , « violatam fœdus eorum videretur , . • .
« illud maxime nostrum fundavit impe-
• rium. •
Conditiones pacis . • . fuerunt «haec : Imperium majestatemque populi • romani gens JStolorum conservato sine
« dolo malo. Ne quem exercîlum qui ad- « versus socios amicosque eorum duce- «tur, per fines suos Iransire sinito :
cneve uila ope juvato. Hostes eosdem
• habeto quos populus romanus , arma- «que in eos ferto, bellumque pariter
• gerito , elc. , etc. » Tite-Live , XXXVIll , XI : c His legibus fœdus ictum cum ^tolis
• est. » Voy. aussi le jurisconsulte Scœvola au fr. iv, Dig. XLVIII, 4 •' texte important à consulter.
* « Quœdam fœdera exstant .... quoc rum in fcederibus exceptum est , ne quis « eorum a nobis civis reclpiatur, etc. • (Gicéron, pro Balbo, XIV.)
primé la liberté personnelle et le dominiam, mais en faveur desquelles cependant le fait de la liberté, de la propriété, était maintenu, par tolérance administrative. On leur envoyait de Borne un magistrat chargé de les gouverner. Gela s*appelait redigere informam provinciœ. Lr forma, formula ou lex provinciœ, déterminait la condition civile des personnes et des terres, selon la faveur ou la rigueur qu'avait paru mériter le pays soumis : omnes génies scire volamas^pro merito cuique erga nos fortunam esse ^. Il y avait quelquefois dans une province des civitates sociœ. Ladministration de la justice en province a honoré des gouverneurs romains qui prirent pour modèle, dans leur gouvernement, Tadministration judiciaire du préleur à Rome. AmpUssimam jas , dit Gains, est in edictis daoram prœtoram, urbani et peregrini, qaoram in provinciis jaridictionem prœsides earum habent^. Les Verrines,les lettres de Gicéron et de Pline le Jeune , sont les sources les plus abondantes de renseignements à cet égard ^.
Les populations des pays soumis, sujets, tributaires ou alliés, telles furent donc les sources générales du recrutement des armées romaines, au vn* siècle de Rome. L'autorité, la volonté du général en chef y prévalut, y domina, plus effectivement quau temps passé. Uimperator y disposait en maître absolu des grades, des faveurs et de la discipline. Le fonds romain ou italique de Tannée y fut en minorité, comme par exemple dans la guerre des Gaules.
La victoire couronna et consacra la réforme de Marius; mais la réforme portait en germe la dictature, et puis lempire. Salluste en fait bien la remarque en son langage énergique ^. Ainsi fmit la milice du cens, et commença la milice mercenaire, avec laquelle Rome acheva la conquête du monde, mais par laquelle elle perdit la liberté. D'importantes réformes dans l'organisation intérieure de la légion suivirent la réforme de Marius pour le recrutement. Elles furent complétées par les réformes de Gésar, notamment en ce qui touche la séparation de l'arme de l'infanterie et de l'arme de la cavalerie, et la substitution fréquente des legaii aux tribani, dans le commandement des légions.
Gésar, dans ses grandes guerres, ne fut que le continuateur des procédés de Marius. De son temps, la propagation du droit de cité en Italie avait ouvert de nouvelles ressources. Jadis les civitates fœderatœ venaient en aide à Rome, par des contingents qu'elles fournissaient. Désormais
' Tite-Live , XXXI , xxxi. « tissumus quisque opportunissumus , cui
' Gaius, Comment. I, 6. «neque sua curae, quippe qus nuHa
^ Voy. mon Essai sur Vkist du dr. «sunt, et omnia cum prclio honesia vi-
français au moyen âge, 1. 1, p.8a etsuiv. « dentur. » (Saltuste, Juguriha, lxxxvi. ) ^ « Homini potentiain quserenti egen-
ce ne fut plus à titre à'auxilia que servirent celles qui avaient échangé leur liberté municipale contre la civitas romana. Les deux éléments de la légion romaine et des aaxilia coexistaient donc dans la composition de larmée romaine. Quelquefois, ie nombre des troupes auxiliaires remportait sur le chiffre des légionnaires. Le nombre même des légions variait selon les temps , les besoins ou l'opportunité. Le nombre seul des quatuor legiones primœ parait avoir été sacramentel; pour ces légions, le vieux droit fut toujours respecté, car le Romain conciliait habilement et admirablement le respect de la loi avec les exigences de la nécessité ou de la justice. Après la loi Julia de civitate, des sénateurs, des généraux ou leurs délégués, parcoururent les provinces dotées de la civitas, et , dans chaque municipe, levèrent les cadres de Tarmée, le plus souvent au gré de leur caprice : César ne le dissimule pas. Ces enrôlements avaient un tel caractère d'irrégularité, qu'il fut facile de s'y soustraire, soit à prix d'argent, soit par la désertion, qui jadis avait été un crime capital, et pour laquelle on se montra très-indulgent, dans cette époque de transition ^. Le désordre des guerres civiles aidant, les levées* dhommes pour la milice ressemblèrent soit par la forme , soit par la condition des soldats, à ce qu'on appelait auparavant les levées tumul" taaires^, dans lesquelles tout le monde, sans distinction de condition, était appelé à la défense de l'État.
Ce mode de procéder était tellement dans les nécessités de la situation de la république, que le parti conservateur lui-même n'en put pas employer d'autre lorsque les réactions le portèrent au pouvoir. Pompée, à l'exemple de quelques généraux, ses prédécesseurs, ne se fit pas scrupule d'enrôler des étrangers dans les légions, et, bien que le témoignage CD vienne de César, il n'est pas récusable. César avait formé une légion tout entière de Gaulois transalpins. C'était ta célèbre légion de Yalauda, dont le nom lui venait des Leods ou Leudes celtiques : vocabulo gallico, dit Suétone. Les légions de Labiénus étaient également composées des deux éléments, romain et étranger. César, par l'institution de ses legati, avait battu en brèche le tribunal militaire qui le gênait. Brutus comptait des légions entières de Macédoniens (Appien). Jamais, avant la guerre sociale, on n'eût donné le nom de légion à de semblables troupes; elles eussent été classées parmi les auxilia. Aussi vit-on s'introduire une distinction tout aussi nouvelle ; on eut les legiones vernaculœ et les legiones civium romanorum. Sextus Pompée et Brutus appelèrent même à leur
* Cf. Salluste, Ep. ad Cœs, I, et fr. * Voy. de Boissîeu, Inscr. de Lyon,
l\^ S lo, Dijf. XLIX, 16. p. 293.
aide les esclaves : les gladiateurs furent admis dans la milice. Il est probable que César, siln*eût rencontré le poignard de Brutus, eû( remédié à un pareil désordre par la réforme qu introduisit Auguste.
Dans un pareil état de choses, il est facile d'imaginer ce que devint le tribunat militaire de Tancienne république. Il est évident, d après le témoignage de plusieurs lois romaines du vu"* siècle , et d*après le rapport de Gicéron, soit dans sa correspondance, soit dans le pro Claentio, que les élections tribunitiennes ont persisté, au moins pour les qaataor prima. César s* était fait élire tribun militaire , au début de sa carrière. Mais en Tétat de Tomnipotence que s'arrogeaient des hommes tels que Marins et César, en Tétat surtout de la composition des armées extraitaliques, le tribunat électif devait peu les gêner. Ils avaient la ressource de révocation pour les tribuns qui avaient fourni un certain temps de service : nous avons des inscriptions où nous lisons : iribanus ex evocato; ils avaient surtout leur complète liberté d'action pour les corps nombreux de troupes auxiliaires placées sous leur commandement. La loi subsistait, mais, dans la pratique, elle nen travail pas; le corps électoral qui nommait les tribuns militaires était d'ailleurs le même qui nommait les commandants militaires, et le même courant politique qui entraînait l'élection de ces derniers entraînait aussi l'élection des premiers. Mais il dut souvent arriver cependant que des tribuns militaires, nommés dans les comices, restèrent sans emploi effectif; de là cette couleur honoraire qui, dans les monuments épigraphiques, s attache à la qualification de tribunas militam a populo.
Ce qui dut par-dessus tout faire tomber en désuétude le tribunat militaire électif, ce fut la réforme d'Auguste dans l'organisation de l'armée. J'ai dit réforme , j'eusse mieux dit révolution. Elle substitua le régime régulier des armées permanentes au système des armées congé diables à la paix, lequel était la loi constitutionnelle de la république romaine. Sans doute, pendant la seconde moitié du vu"* siècle, les guerres prolongées et l'emploi des troupes mercenaires avaient, de fait, transformé le service des armes de temporaire en permanent. Mais l'élection annuelle des commandants militaires et des chefs de légions n'en était pas moins chose de principe; la pratique en était respectée, au moins pour une catégorie de tribuns militaires; et il demeurait établi , comme maxime fondamentale du droit public romain, qu'aussitôt la campagne terminée et la paix faite , le soldat devait être congédié : Quoniam belb confecto, dit Suétone, pax esset, et dimitli deberet victor exercitus. Or, ce qui caractérise les armées permanentes, c'est la continuation du service militaire en temps de paix.
Auguste, comme on sait, après rétablissement de son principal, partagea Tadminislration des provinces de Tempire avec le Sénat; et, dans ce partage, il reiint habilement pour lui le gouvernement des provinces dont Tagitation intérieure, ou la position voisine des frontières, exigeait une surveillance constante et lentreticn d*une force toujoui*s disponible pour les défendre ou les contenir. Au Sénat il départit au contraire les contrées paisibles où le maintien de la sûreté publique n était eiposé à aucun péril. Là il ne permit, au rapport de Dion (LÎ(, xxvii), Tentretien d'aucune force militaire. La police y dut su£Brc à tout, et les cités parurent offrir, à ce premier moment, assez de garantie par leur responsabilité. Il ne garda même à Rome, ou dans le voisinage, que trois cohortes , pour sa sûreté personnelle : neqae plares quam ires cohortes in arbe passas esL Pour le reste des forces militaires de Fem pire, légionnaires ou auxiliaires, il les cantonna, sous le régime d*un service permanent et savamment organisé, dans les provinces échues à son lot, dans le partage avec le Sénat : Qaidqaid aatem ubiqœ militam esset , dit Suétone [Aag. xlix), ad certam siipendioram prœmioramqae formulam aJstrinxit.
L avenir du soldat préoccupa surtout son attention; Auguste le retenait sous les armes pendant une partie notable de sa vie, mais il assurait du même coup lavenir du vétéran : definilis pro grada cajasque et temporibas militiœ et commodis missionum; et il y trouvait à la fois la certitude de leur attachement personnel et. la garantie de leur respect pour Tordre établi : ne aat «taie, aat inopia, post missionem, sollicitari ad res nova^ possent Le service militaire devint ainsi une carrière régulière, une profession déterminée. C'était tout juste le contraire des habitudes et des lois de Tancienne république. Cette révolution a été févénement capital du principat d'Auguste, la base de l'établissement impérial, et lacheminement à la monarchie militaire de ses successeurs.
Mais les deux réformes les plus caractéristiques, peut-être, du gouvernement d'Auguste, furent: i° celle par laquelle il affranchit l'Italie épuisée de l'obligation du service militaire; a** celle qui imposait, sinon de droit, du moins de fait, le célibat aux militaires.
Déjà, et bien longtemps avant Auguste , une partie de l'ordre équestre, qui représentait la classe intermédiaire entre la plebs et le patriciat, avait donné l'exemple de fuir les fatigues de la guerre, pour s'adonner à la finance, à la judicature et autres habitudes sédentaires. On distinguait, dès la jeunesse de Cicéron, les eqaites equo pubUco, c'est-à-dire voués sérieusement aux armes, et les équités voués aux affaires finan-
cières et aux emplois civils ^ Le mal gagnait la noblesse elle-même, qui devenait ignorante de Fart de la guerre : nobiles ignari laboris militiœ^. Auguste accomplit un souhait public, signe remarquable de la décadence et de Taltëration des mœurs, en donnant à Titalie une exemption militaire dont elle fut satisfaite. Les Latifundia commençaient dès lors à se former. Ceux que les dépouilles du monde avaient enrichis aspiraient à la possession de la terre, non pour la cultiver, mais pour en faire un objet de jouissance et de vanité. La vieille Rome, la vieille Italie, eussent été indignées de cette invitation à la mollesse. La jeune Italie acclama le privilège que lui octroya Auguste en la dispensant du service. Deus nobis hœc otiafecit Dion nous a transmis les discours amplifiés de Mécène et d* Agrippa, qui contiennent l'exposition du plan du gouvernement d'Auguste, et un historien trop négligé, quoique souvent bien instruit, nous a conservé la consécration des propositions du conseiller d'Auguste^. Auguste, dit Hérodien, constitua les troupes mercenaires comme un mur d appui de l'empire. Le prince recueillit les fruits de celte complaisance pour la délicatesse, lorsque, après le désastre de Varus, il voulut lever des troupes en Italie pourréparer ce malheur; il n'y trouva qu'indifférence et lâchetés. Les rigueurs mêmes furent inutiles pour corriger et redresser les habitudes prises*.
Quant au célibat militaire, c'était aussi le contre-pied du régime de la vieille république. Au temps de la deuxième guerre punique, en effet, Scipion disait h ses soldats : Chacun de vous, en combattant l'ennemi, protège sa femme et ses jeunes enfants : « Unusquisque se, non corpus «suum, sed conjugemac liberos armis protegerc putet^;» et ce fier et touchant discours que Tite-Live met dans la bouche d'un centurion, pendant la deuxième guerre de Macédoine^, prouve bien que les huit enfants du soldat ne l'avaient point dispensé de faire vingt-deux campagnes amiuelles dans l'armée active. Toutefois, à l'époque de César, on voit percer la tendance à imposer le célibat aux militaires , dont la qualité originaire était dès lors si profondément changée''. Les exigences du
* Cicéron, Pliilipp. VI, 5. — Pline, Hist. nat. XXXIIl , i : « Non équités, sed « judices vocabantur. »
' Salluste, Orat II ad Cœsar, LVii, p. 1 99. Havercamp.
^ Cf. Dion Cassius , II , xxvii , Sturz ; et Hérodien, liv. II, ch. xi , S 9. Irmiscii renvoie à findication de Dion, dans le texte duquel il faut donner au mot tgo- XcTôv le sens des habitants des cites
italiques, ce qui est confirmé par le texte d'Hérodien, t. Il, p. 345, de redit. d'Irmisch.
* Suétone, Aug. xxiv. doit être ici concilié avec les historiens grecs.
* Tite-Live, XXI, xli.
* Tite-Live, XLII, xxxiv. — Sur Tan 171 av. J. C.
' V oy . Wieling, De connab, milit. Rom .
dans le Trésor dCMlrichs, t. II, p. 3o5.
service, pendant ces grandes guerres du vu'' siècle, avaient dû inspirer cette pensée au grand capitaine. La velléité de César, Auguste la convertit en réalité, iorsqu il prescrivit aux soldats de Tarmée romaine vingt ans de service continus dans des camps éloignés, dont les femmes étaient rigoureusement écartées. Le jas connubii était de fait enlevé aux militaires. Aussi, lorsque des hommes mariés s'étaient enrôlés dans les légions, l'engagement qui privait la femme de la compagnie de son époux, pendant un si long intervalle de temps, était considéré comme un juste motif de divorce, par la jurisprudence, ainsi que nous l'apprend Gains'. Mais, conséquent avec lui-même, Auguste, qui, dans ses fameuses lois pappiennes, avait attaché des peines civiles au célibat, en affranchit les milites, selon le témoignage de Dion, conlirmé, sur ce point, par une foule d'autres autorités^. Us avaient \esjura mariloram, le jas liberorum. Si la discipline y gagna, la prédominance de l'influence militaire dans rÉtat n'y gagna pas moins; et, au point de vue de la population, le dommage ne fut pas moins constaté. « Veterani, dit Tacite, neque con- €(jugii5 suscipiendis, neque alendis liberis sueti, orbas sine posteris dottmos relinquebant '. » Tertullien en fait aussi la remarque^. Une politique en sens inverse de celle d'Auguste dicta l'abolition de ce régime à l'empereur Septime-Sévère , au rapport d'Hérodien *.
Quant à la sûreté intérieure de l'Italie, Auguste ne s'en rapporta point complètement ni toujours à la police des municipes. La lex Julia municipalis n'y avait évidemment pas pourvu. Jules César avait été préoccupé d'une autre pensée dans cette loi , ainsi que nous le montrerons en son lieu; mais Auguste, avec raison, pensa qu'il était luimême responsable de cette police, et il en prit résolument la direction. Divas Aagastas matait per se haie rei consali. Nam salatem reipablicœ taeri, nalli magis credidit convenire, nec safficere ei rei, qaam Cœsarem^. C'était, en effet, une question d'État, dans la situation présente des affaires, et non pas seulement une question d'ordre municipal. Auguste était dans le vrai, en retenant pour son compte l'obligation d'aviser à cette sûreté, dont le bienfait lui attacha les populations, au lendemain d'une subversion complète de la société. Les vers de Virgile, organes de l'opinion de son temps, sont présents à tous les souvenirs. Auguste avait déjà, sur ce point, constitué la monarchie. Le premier, il avait pris en main la police de la sûreté générale. César s'était montré com-
* Fr. 6i,Dig. XXIV, i. * Cité par Wieling, p. 3ii.
* Dion, LX.cité par Wieling; Mar- * Hérod. III, xxv, cité par Wieling, tîal, Pline le Jeune, Ulpien, cités ihid. p. 3ia.
' Tacite, Annal. XIV, xxvn. ^ Paul, fr. i et 3, Dig. I, i5.
plaisant pour ie brigandage. Il disait que : «Si grassatorunri et sicario- «rum ope, in tuenda sua diguitate usus esset, talibus quoque separem «gratiam relaturum ^ » Mais les fripons et les brigands trouvèrent, dans le gouvernenîent d'Auguste, une inflexible compression; et Suétone, qui en rapporte le témoignage, nous révèle en même temps toute l'intensité du fléau pourlltalie, depuis un demi-siècle. On croirait, en le lisant, entendre quelque contemporain racontant les audaces de ce qu'on appelait alors les grassatores, qui avaient commencé par être d'adroits filous et qui finirent par être des voleurs de grands chemins^. «Plera- «que pessimi exempli correxit, quae in perniciem publicam, autex con- «sueludine licentiaque bellorum civilium duraverant... Nam etgrassa- « torum plurimi palam se ferebant succincti ferro , quasi tuendi sui causa : «et rapti per agros viatores sine discrimine, liberiquc, servîque..., et uplurimaR factiones, titulo coilegii novi, ad nullius non facinoris socie- «tatemcoibant'. «Tibère suivit les errements d'Auguste dans cette voie; il porta un soin particulier dans l'exercice de la police de sûreté. «In uprimis, tuendse pacis a grassnturis et latrociniis... curam habuit. Sta- « liones militum per Italiam solito frequenliores disposuit*. » Un texte de Tertullien complète ces indications : « Latronibus investigandis, «dit-il, peruniversas provincias militaris statio sorlitur^. » Je ne multiplierai pas les citations. Les stationarii mililes étaient, à Rome, sous le commandement du prœfectas urbis^, L'épigraphie nous les montre répandus partout''; c'étaient les gendarmes du temps, qu'il ne faut pas confondre avec les irenarchœ d une époque postérieure du Bas-Empire. Ces gardiens de la paix tiraient, dit-on, leur origine des stationarii, mais étaient d'attribution municipale*. C'étaient de véritables gardes de police, comme étaient les vigiles de Nîmes^, dont le prœfectas n'était assurément qu'un officier supérieur de police, comme a dû être le stratège hellénique de certaine époque. Il ne faut point, à cet égard, se laisser
* Suétone , César, i.xxn , et la corresp.
de Cicéron.
* Voy. les notes de Burmann sur Suétone, Aug. xxxn.
* Suétone, Aug. xxxn.
* Suétone, Tiber, xxxvii.
' Voy. Burmann, sur Suétone, Otton, 67.
* Voy. Fr. 1, S la. Dig. De off. prœf, urb., I, la.
' Voy.Orelli, nUBg, i685, et alibi Il ne faut pas confondre les stationes
d* Auguste et de Tibère avec les stationes dont traite Brisson , dans ses Sel. antiqvdt. p. 5 1 de fédit. de Trekell.
• Cf. Wasteau, De Jure municipali, dans le TV^or d'Œlrichs , vol. 11. t. 1, p. 3ii; et Roth, De re munie, rom.
• Voy. Herzog, Gall. Narbon, histor, Append. n° lao et suiv. Il ne faut donc pas identifier ces vigiles provinciaux avec les cohortes irapéri.iles de vigiles de la capitale. Voy. Kellennann.
prendre aux mots : témoin les nyciostrategi dont Temploi de pféposc aux gardiens de nuit est évident'. La considération des personnages que nous trouverons revêtus de Temploi de tribunus miliinm a populo, et la constitution des municipes, dans leur rapport avec la police de rÉtat, ne permet donc pas de trouver place à nos tribuns militaires électifs dans le personnel des fonctionnaires municipaux. L'hypothèse m'en parait inadmissible.
On a parlé d'un conflit à main armée entre le municipe de Pompéi et celui de Nucérie; conflit qui permettrait de supposer une force armée dans les deux cités. Il est vrai quà Pompéi, dans cette ville aux licences effrénées, il y eut, à certain jour, une bataille, et Ton en a fait argument pour expliquer la présence de tribani miliiam dans ses murs. Mais ce ne fut ni soldat ni tribun qui figura dans le conflit, ce fut tout simplement, au grand théâtre de Pompéi, une rixe sanglante, entre des corps de métiers des deux villes, entre les citadins de Pompéi et les citadins de Nucérie, qui étaient venus se donner le plaisir du spectacle chez leurs voisins; rixe dont toute Fimportance historique est dWoir eu Tacite pour narrateur. Le récit nous prouve, du reste, ce quêtait, en fan 60 de J. G., l'indépendance des municipes; elle se développa sous les empereurs subséquents, mais, sous Néron, elle était encore aussi précaire qu'au temps des guerres civiles. Ces airs batailleurs des deux cités déplurent beaucoup à Rome et à la cour de l'empereur, et la répression fut éclatante. Au municipe de Pompéi fut infligée, en punition de sa conduite, la privation de spectacle pendant dix ans^; la catastrophe de l'an 63 ne lui laissa pas le temps d'achever sa peine. Il faut, ce me semble, déduire de cette aventure une tout autre conclusion que celle de l'organisation d'une militia municipalù.
Avec le système d'Auguste et malgré sa prudente exécution devait donc inévitablement tomber l'ancienne pratique des élections annuelles des tribuns militaires. Si, du premier coup, la vieille institution n'était pas supprimée, elle était condamnée à disparaître graduellement, pour
* Voy. Wasteau, hc. cit. p. 317, et les lois romaines qu*il cite; Cf. Keliermann, Vigil. p. 33, uhi note sur les Prœf. vigilant de Nîmes.
* Tacite , Aiinal.W\^ xvn. « Sub idem ttempus, levi contenlione alrox caedes « orta , inter colonos Nucerinos Pom- « peianosque , gladiatorio spectaculo ,
«qiiodLivineiusRegulus, edcbat.
«Quippe, oppidana lascivia invicem in-
• cessentes , probra , deinde saxa , postre- « mo ferrum sumpsere , validiore Pom- « peianonim plèbe , apud quos spectacu- « liim edebatur Cujus rei judicium
• Princeps senatui , senatus consulibus « permisit; et rursus re ad Patres relata , «probibiti publice in decem annos ejus « modi cœtu Pompeiani, coUegîaque. . .
t dissoluta. ■
faire place à la nominalion impériale. Le témoignage de Tite-Live est formel; rapportant Tintroduction de l'élection dans le tribunal militaire, en l'an igk de Rome, il ajoute quauparavant les généraux en chef en avaient le choix, todt comme aujourd'hui, etTile-Live était contemporain d'Auguste : nam antea, sicut nunc. • . . imperatores ipsifaciebanU Par conséquent, il dut y avoir, sous Auguste, et à mesure que les divers corps de Tarrnée furent réorganisés, et que le système nouveau, formula stipendioram , fut mis en pratique, il dut y avoir, dis-je, un certain nombre d'officiers supérieurs, et de nos anciens tribuns électifs, mis, comme nous dirions, en disponibilité, ou renvoyés dans leurs foyers; et voilà qui explique ce nombre notable d'inscriptions contemporaines d'Auguste, où nous voyons figurer le titre de tribanus miliUun parmi les honneurs des personnages indiqués, sans désignation spéciale de légion, ou de service actif. Cette réorganisation des légions ne dut a dû être soudaine et brusque : elle fut lente et progressive; le caractère d'Auguste en est garant. Mais il avait fermé deux fois le temple de Janus; ce dut être l'occasion de congés multipliés, et d'une épuration Octavienne dans l'armée. D'ailleurs Auguste dut vouloir que tous les officiers supérieurs fussent ses créatures, et le tribun militaire a populo a dû être, à certain moment, en médiocre faveur; à telles enseignes que, pour se distinguer de ces derniers, les nouveaux tribuns militaires prirent quelquefois le titre de tribuni militum divi Augasti^\ et MM. HCibner et Mommsen, qui en rapportent l'inscription, font la remarque qu'ils sont ainsi qualifiés par opposition aux tribani militum a populo creatû
On trouve, dans tous les monuments contemporains, la preuve du soin que prit Auguste de la réorganisation de l'armée, et de sa sollicitude pour l'amélioration du bien-être du soldat. Je croirais volontiers cependant qu Auguste ait permis quelques élections de tribuns militaires, sous sa recommandation, comme pour les élections consulaires; mais ce dut être rarement. Quelques érudits ont pensé que les comitia tribuniiia dont parle Suétone, en la biographie d'Auguste ($.xL),se rapportaient au tribunat militaire; inais un texte de Dion y parait contraire. Il eût été pourtant conforme k sa politique de faire nommer Tibère tribun militaire par les comices, à l'exemple de ce qu'avait fait César pour lui-même. Quoi qu'il en soit, le témoignage de Frontin atteste que, du temps de Domiticn, le tribunus militum a populo factus n'était plus qu'un souvenir historique.
^ Voy. le Corpus inscr, lat. de Berlin, p. 68, ou une autre inscription porte : t. II, n° 385a, p. biQ;eiinfra, chap. iv, TRiB.MUJT.AD.CiBSAnB.