‹ Les bronzes d'Osuna: remarques nouvellesChapitre 3 sur 19 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

LES TRIBVlVi MILlTVat A POPDLO,

J'ai parlé, dans le précédent chapitre, des tribani militam a popalo, qualifiés tels par les monuments é|)igraphiques. et j ai affirmé leur identité avec les tribuns militaires électifs de Tancionne armée romaine, dont les historiens et grammairiens latins nous ont transmis la mémoire. Une opinion contraire s*est produite, cependant, et avec un ceilain éclat, à Toccasion du chapitre cm de la loi municipale retrouvée à Osuna; il est nécessaire de la discuter.

Le chapitre cm de la loi d^Osuna est ainsi conçu : «Lorsque, dans ttla colonie de Genetiva, la majorité des décurions présents aura décidé 41 quil y a lieu d'armer et de mettre en campagne les colons, résidents u ou agglomérés, pour défendre le territoire de la colonie, .tout dunmuvir, ou préfet préposé à la justice, qui, étant en chargc4:lans la coulonie, prendra le commandement de ces citoyens armés, aura la fa- « culte de faire exécuter le décret de la curie, sans encourir aucune u responsabilité. A cet égard, le duumvir, ou celui qu'il aura délégué au Ci commandement, exerceront les mêmes droits et le même pouvoir disciu plinaire qui sont accordés au tribun militaire dans Tarmée romaine (ati « tribano militum populiromani in exercita popali romani) , et ils seront à l'abri c( de toute recherche , pourvu qu ils se renferment dans les limites du « mandat que leur aura doimé la majorité des décurions \ »

Sur ce texte, ici reproduit, d après une traduction que j*ai lieu de croire exacte J*ai consigné l'observation suivante, p. 26 de mes Bronzes d'Osuna, et p. 353 du Journal des Savants de 187a : «Cette disposition c< pouvait bien avoir été particulière à la colonie de Genetiva, en raison a de sa situation exceptionnelle, au milieu d'un pays insurgé de la veille, u On ne signale aucun autre exemple de pareille loi municipale, mais il « est permis de supposer qu'il s'en est produit ailleurs. »

* iQuicumque in colonia Genetiva «id ei sine fraude sua Osicere iiceto.

« (luumvir pnefeclusvc juri dicundo « Eique duumviro aut quem duumvir ar-

tpraeerit, cum colonos incolasque con- tmatis praBfuerit, idem jus eademque

« tributos quocumque lempore colonia; « animadversio esio, uti tribuno militum

■ tînium tuendorum causa armatos edu- «populi romani, in exercitu populi ro-

irere decuriones censuerint, quod ma- «mani est • (Voy. p. 1 3 et 176, de

«jor pars qui ium aderunt decreverînt, Tédil. de M. Berlanga.)

Un savant , que j'honore , n'a vu , au contraire , dans cette loi espagnole qu'une disposition commune à tous les municipes, et lui attribue l'origine des fonctions qui répondent au titre de tribanus militam a populo, dans les monuments épigraphiques, tandis qu'à mon avis ces monuments ne font que constater les derniers souvenirs du tribunat militaire électif. La loi d'Osuna ne serait, dans la nouvelle hypothèse, qu'une interprétation, peut-être môme une parcelle de la loi Jalia municipaUs, relative au service militaire dans les cités; et le tribunat a popalo des inscriptions, au lieu d'être une charge d'État, ne serait qu une charge municipale, sans autre relation qu'une similitude d'autorité avec le tribunat légionnaire de la république et de Tempire. « Il ne saurait être (( question de celte dernière magistrature, a-t-on dit, dans les inscriptions u dont il s'agit, car elles sont postérieures au temps où ce pouvoir d'élec- (( tion fut enlevé au peuple. D'ailleurs le caractère municipal des tribuns a a populo est indiqué par la nature des autres chaires dont on les voit tt revêtus; et les inscriptions où il est parlé d'eux proviennent toutes ((de cités autres que Rome.» On ajoute qu'en étudiant l'organisation de Tempire, «on voit que, si Rome s'était chargée de défendre ses sujets ((Contre les barbares, elle avait laissé à chaque cité le soin de maintenir «la paix sur son territoire. Le moyen d'obtenir ce résultat, c'était de ((permettre aux villes de posséder un corps armé, chargé d'assurer «l'ordre, de faire la police, de surveiller les prisons et de protéger les «tribunaux.» Enfin l'on a dit que les preuves abondent de l'existence de corps armés dans les municipes de l'empire romain. Par conséquent on a conclu que la disposition du chapitre cm de la loi génétivaine n'était point spéciale à cette colonie militaire, à raison de sa situation particulière au milieu d'un pays qui couvait encore la révolte, mais qu'elle était d'une application générale dans tous les municipes, bien quelle ne nous fût révélée que par les bronzes découverts h Osuna ^

Tel est le système qui m'est opposé : j'ai tâché de le concentrer dans quelques lignes; habilement développé par son ingénieux auteur, il a pu semer l'incertitude dans les esprits. Mais, après avoir mûrement pesé les témoignages, étudié les textes et consulté l'histoire, il m^a paru que ces conjectures nouvelles étaient inadmissibles, quelque séduisantes quelles fussent, et que les tribuni militam a populo de l'épigraphie nctaient que des représentants égarés du tribunat militaire électif, du temps de la république, dont quelques titulaires auraient prolongé leur existence

» Voy. VOfficiel du a février 1876, p. 887.

jusqu'au temps d'Auguste^ peut-«tre de Tibère, obtenu même sous ie haut empire des nominations devenues purement honorifiques, bien qu aucune des inscriptions existantes, où ii est question deux, ne semble postérieure à Tépoque d'Auguste. Sans nier la possibilité de quelques hypothèses, avancées par mon très-docte contradicteur, je ne les regarde point comme suffisamment justifiées par les monuments subsistants. Je persiste donc, avec toute la déférence qui est due à Topinion qui s écarte de la mienne, dans la réserve où je me suis renfermé, en expliquant lautique loi coloniale de Genetiva Jalia; en quoi j'ai pu paraître timide, quand je croyais netre que prudent, et n'obéir qu'aux lois de la saine critique.

Ce n est pas la première fois que la supposition du caractère municipal des tribuni militam a populo est mise en avant. La découverte des bronzes d*Osuna lui donne-t elle une probabilité de plus? je ne le pense pas; mais, il y a près de vingt-cinq ans, M. Becker, dans son troisième volume du Manuel de l'antiquité romaine, tout en reconnaissant l'identité des anciens tribuns électifs avec les tiîbuns a populo des inscriptions, écrivait, transeando il est vrai, et sans appuyer, du reste, son opinion d'aucun texte ou indice probable, que ^, sous le haut empire, la qualification de tribuni militam a populo ne désignait plus que des magistrats municipaux : opinion rétractée aujourd'hui par les nouveaux éditeurs du même ouvrage. Dix ans auparavant, M. Osann avait prétendu que ce titre n'avait jamais été qu'honorifique^, et M. Lange, s'éloignant encore de ce sentiment , dans son Bistoria matationum rei militaris Romanorum, avait soutenu que le trihunus a populo n'était point identique avec le comitiatus, mais que ce tribun était prœter regulam ex populo electus , en quoi ii avait été réfuté par M. Becker. M. Lange avait aussi fait argument du silence prétendu des écrivains latins au sujet de ce titre. Non constat, avait-il dit, comitiaios rei publicœ tempore unqaam tribunos militam a populo dictas esse. Renchérissant sur toutes ces idées, M. de Boissieu, dans son beau volume sur les inscriptions antiques du musée de Lyon^, n'avait pas hésité, en iSSâ, d'imprimer ce qui suit, au grand étonncment de ceux qui le lisent aujourd'hui :

«Quant aux tribuni militum a populo, qu'on rencontre en certain «nombre des monuments de Tépoque impériale, il ne faut pas qu'on M s y trompe, et que, sur la foi de quelques érudits, on trouve dans leur

' Handbach der rômischen AUertlià- i846, p. 544, cité par Lange, p. 46, mer, 111, ii,p. 377. note la.

* Voy. la ZeitschriJÏ f. d. AUerth, de ' Ins. ant. de Lyon, iSbitin-M.p.^iQ.

« (iire la preuve du rétablissement de lancicn mode d eleclion des il tribuns militaires.

« Ce serait une grave erreur, car alors il n y avait plus de comices. . . ((leur dignité était purement honoraire, et le plus souvent, de même a que les tribuns de la milice palatine, ils n avaient de militaire que le unom.

((L'expression a populo me semble indiquer, dans ce cas, non Vorii^gine du pouvoir, mais celle de celui à qui il était conféré. C'était une de («ces mille fictions par lesquelles un homme de condition modeste, ((un provincial surtout, jouissant de quelque crédit auprès de Tempe- ((reur, ou de ses représentants, sortait de lobscurité et échappait aux u lourdes chaînes de la fiscalité romaine.

C'était à la fois et un moyen de se libérer des charges du décurio- (( nat, de ne rentrer que de plein gré dans les magistratures de la curie, :( et une récompense des sei*vices rendus au peuple dans Texercice des (( fonctions municipales.

(( L'étude comparée des inscriptions sur lesquelles le titre de tribuni (( niilitum a populo se rencontre, et la loi de Valens, insérée au livre XII* ((du code Théodosien, ne me laissent aucun doute à cet égards »

Il est difficile à l'imagination d'aller plus loin dans la vision historique, et, si j'ai fait une si longue citation, ce n'est que pour montrer jusqu'où peut pousser l'esprit de système, quand on s écarte des lois sévères de l'érudition critique.

Jamais personne n'a songé à chercher dans les inscriptions la preuve du rétablissement, sous l'empire, de l'ancien mode d'élection des tribuns militaires. L'assimilation des tribuns a populo avec la milice palatine est une pure chimère. Quant au caractère d'honneur municipal dont le détail complaît au docte archéologue, c'est une vraie fantaisie; et pour ce que M. de Boissieu a trouvé dans la constitution impériale qu'il indique, c'est, je ne crains pas de le dire, une complète hallucination. Et cependant cette opinion a rencontré un approbateur dans un savant épigraphiste ^ d'Heidelberg, M. Zell, qui s'est fait le champion du caractère municipal des tribuns a populo, et surtout le patron (le l'idée que l'a populo indique l'origine du fonctionnaire et non l'origine de la fonction elle-même : « Niclit cin vom Volk gewâhlter, son- (( dern ein aus dem Volk genommener. » Dans cette opinion , a populo

* M. de Boissieu cile la const. 74 1 ^ Cari Zell, Handbuch der rômischen

XII, I, au (X)de Théodosien, et le code Epigraphik, Heidelberg, i8[)a, t. H, de Justinien, X, 55, consL un. p. 3o3.

devraitv ainsi qu'on Ta dit, être pris, dans ces inscriptions prétendues municipales, comme équivalent de popalaris hajas iiiîis.

Je n ajouterai point à ces divei*ses pi^opositious d'autres hypothèses plus excentriques, qui ont eu moins de cours que les précédentes. Toutes s expliquent par la rareté primitive des monuments où se trouvait couché un iribanas mUitum a populo, par Tinsuffisance des sigles qui les indiquaient, et par Terreur où Ton était sur Tâge des inscriptions.

Ainsi, une inscription d'Aveliino, connue depuis l'an 1629, mais répandue seulement dans le grand public, en 1699, par la collection épigraphiquc de Fabretti^ ne contenait que des sigles qui étaient lettre morte pour les érudits. Les fouilles de Pompéi, dans le premier quart du xvm' siècle, donnèrent à Muratbri^ quelques nouveaux documents, mais qui troublèrent beaucoup l'esprit du savant antiquaire, comme Ta remarqué le docte et judicieux Marini^. Le célèbre Maffei publiant^, quelques années après, Tinscription de Vérone, dont nous parlerons plus tard, y vit plus clair, montra d'un pas plus ferme la voie à suivre, et donna le premier l'explication où s'est arrêtée la science épigraphiquc, par lorgane de ses maîtres les plus accrédités, en notre époque contemporaine. Aux yeux de Maffei, le tribunus miliiam a populo de l'inscription de Vérone est identique avec le tribun comiiiaius dont parle un scholiaste de Cicéron déjà cité par nous. Quarante ans après, l'explication ne paraissait plus douteuse à Marini, qui écrivait, à Rome, en 1 795 : «cotesti tribuni creati a populo , diversi da que', che si facevan da' ttconsoli, sono abbastanza conosciuti pe' libri di Livio, di Festo, e di ualtri. )) [Fr. Arv, II, p. 565.) Et les découvertes de notre siècle ayant porté jusqu'à une vingtaine le nombre des inscriptions où il est question des tribuns a populo , les grands épigraphistes de notre âge, Orelli^

' Voy. Fabretti, InscripU antiq. etc.

Romœ, 1699 ou 1703, in-fol. cap. ix, n* aa4; et cf. Moinmsea, Inscript. neapol n' 1888.

' Muratori, Nov. thés, veier, inscripi.

Milan, 1739-Û2, à vol. in-foi. n" 743,7; 765,3; 818.6; 48a,a.

' Marini, Atli $ monam. d,fr. Art.

(1796) , 1. 11, p. 548. Muratori fut, ditil , spaventato par ces inscriptions.

^ Muséum Veronense (edente Scip.

McifTeio), Veronœ, 1749. in-fol. fol.

^ Orelli a écrit, sous le n* a 1 29 de sa

collection , la note suivante : « Nota tribut nom mililum senatus consulta, cui oppc- « iiitur trih, mil. a populo. ■ Je ne me suis pas prévalu de celte insc. 3109, parce que j*explique autrement qu OrcUi la sigle s. c. Mais la note atteste Topinion d'Orelli sur Tidentilé de Ya populo et du comiîiattts : opinion confirmée par lui sur le n* 3459, où il réduit le titre dont il s^agit à une valeur purement bonorifique, sous fempire, par suite des changements opérés dans T organisation de Tarrnée romaine.

d'abord, puis Borghesî, puis M. Mommsen dans plusieurs occasions solennelles ^ dont la dernière date du mois de novembre iSjli; enfin M. Henzen ^, M. Hubner, et M. Wilmanns^, se sont accordés pour reconnaître la même identité de fonction militaire chez ces personnages désignés à ]a fois par l'histoire, par les grammairiens et par Tépigraphie; ils ont attribué, d'un avis unanime, la même origine grammaticale à Ta popah^'y et tous ont assigné aux inscriptions dont il s'agit la date du siècle d'Auguste, ou des premiers Césars, sans y vouloir admettre le caractère municipal, dont, depuis la découverte des bronzes de Genetiva, on a cru pouvoir raviver le système abandonné.

Quoi qu'il en soit de runanimité et de l'autorité de la tradition établie à cet égard, parmi les érudits majorum gentiam, depuis Maffei jusqu'à nous, la découverte de la loi d'Osuna introduit, dit-on, un élément nouveau dans le débat, et, au jugement de savants autorisés, la face de la controverse est changée par le chapitre cm du statut espagnol. Nous n'en croyons rien , mais , reprenant la discussion par sa base , nous rechercherons premièrement quel fut ou quel dut être le sort et le nom du tribunat militaire électif sous la république romaine, et quelle put être sa destinée sous Auguste, ainsi que sous les premiers empereurs.

Nous ei^aminerons plus tard si les monuments épigraphiques s'accordent avec les témoignages des écrivains latins, et surtout si la constitution municipale de Tltalie d'abord, puis de l'empire, se prête aux hypothèses qui ont été produites. Enfin nous lâcherons de nous rendre un compte précis de l'influence que la découverte d'Osuna peut et doit exercer sur la solution définitive de la question posée.

Et en premier lieu il est évident que, de toutes ces questions, la plus importante est celle qui se rapporte à l'identité des tribuns électifs dont parlent les écrivains latins et des tribuns a populo dont parlent les monuments épigraphiques. C'est la question fondamentale., et on fa si bien senti, qu'on a fait de la thèse contraire le pivot de la contestation*. Or la lecture des textes nous semble, à cet égard , ne laisser aucune place au doute. Voyons Tite-Live , qui , en six ou sept endroits divers , constate

* Voy. ses Inscript. neapoL que nous ^ Corp. insc, lai, de Berlin, t. II, cl cilerons plus lard, \e Corpus in script, lai. Wilmanns, Exempla inscript, a vol. inde Berlin, en vingt endroits divers, et 8% 1873.

surtout son Rômisckes Siaatsrechi, II, ^ Voy. Momoisen, R. St. II, 54 1,

p. 54o-543 (1874). noie a. Je rapporterai son texte, injra,

* Dans son III* vol. suppl. de la col- p. 3o et 5i , note 3.

lection d'Orelli, passim^ et p. i48 de * Voy. VOfficiel des ag et 3o mars

YIndex. 1876, p. 3359.

ccs élections tribunîtiennes. Tantôt il les mentionne simplennent comme faites par le suffrage public : « Iribunos militum ad legiones suffragio ufierin (VII, v); tantôt, et Je plus souvent, il les mentionne dans des termes qui se confondent avec ceux de Tépigraphie (la remarque est de Maiïei) : «duo imperia eo anno (âà3, a.c.) dari oœpta perpopulam. . .; i< unum, ut tribuni militum. . • a populo crearenliu*. » (IX, xxx).

Advenant la guerre de Macédoine (58i), on sait qui! y eut suspension dans la pratique de la loi d'élection., Tite-Live en témoigne en ces termes : «Ne tribuni militum eo anno sujfragiis crearentur(XLII,xxxi). » Quelques pages plus bas, Tite-Live nous apprend que le sursis ne fut pas de longue durée, et que le peuple reprit Télection des tribuns militaires, à foccasion de la création de quatre légions nouvelles, qu*on envoyait en Macédoine : «Tribunos bis, non permisisum, ut consules «facerent : populas creavUn (XLII, xii ou xiv). De là conflit entre le peuple et les généraux d*armée, à la suite duquel intervient une transaction ménagée par le sénat (en 584)» et d'après laquelle : « Parem «mimerum tribunorum consules et populas crearent» (XLJV, xxi). Estce clair? et que disent de mieux les inscriptions, en caractérisant ces officiers par la dénomination de tribuni militum a populo ? et comment souscrire à cette assertion que, lorsque Tite-Live parle de ces tribuns, l'expression d'^ populo ne vient jamais sons sa plume?

Après Tite-Live, Tordre des événements nous amène le témoignage de Salluste, duquel nous apprenons que Marins, après avoir acquis de nilustration sous le commandement de Métellus, en Afrique, a quitté le théâtre de la guerre pour venir briguer à Rome le tribunat militaire électif: 4itrihunatum militarem a populo petit,» cest Texpression de rhistorien; elle est plus concluante que celle de Tite-Live, car elle produit littéralement, comme le remarque M. Mommsen, la formule épigraphique, rappelée encore |)lus formellement par un écrivain militaire du temps des Flaviens, Frontin, lequel, comme nous lavons déjà fait remarquer, nous apprend, dans un langage qui devait être celui des camps, que Caton l'Ancien avait le grade dont il s agit : « Porcins Cato, «qui tum, jam consularis, tribunus militum a populo factus, in exercitu tterat^ »

Il y avait donc dans Tannée romaine deux classes de chefs de légion ou de tribuns militaires, ceux qui étaient élus à Rome, en même temps que les consuls et par le peuple, et ceux qui étaient élus au commencement de chaque campagne par les consuls ou généraux d armée. Les

'^ Froiitin, Slrat. II, iv, 4» Oudendorp et Dedericb.

premiers afrectaient la primauté sur les tribuns délégués, et leur prétention se conçoit aisément. Elle poussait Marius.qui avait été lieutenant de Métellus, seloD le témoignage de Plutarque (Afanii5,vii),à solliciter le tribunat populaire, qui ne lui conférait, dans la hiérarchie militaire , qu'un rang inférieur. C'est à cette affectation de faveur publique et de prépondérance que se rapporte un passage important du grammairien Festus, où nous trouvons un nouvel argument pour notre opinion. Il en ressort que le consul Rutilius Rufus, en Tan de Rome 6&8, d'après les Fastes, à peu près à l'époque de l'élection deMarius, pour rétablir l'égalité entre ces deux classes de tribuns militaires, et pour régler les prérogatives de chacun, présenta et (it adopter une loi dont il n'est fait mention nulle autre part que dans Festus. C'est du nom de ce consul, que les tribuns militaires délégués ont été nommés RafalL Le témoignage de Festus, qui vivait au m* siècle, emprunte son autorité de celle de Verrius Flaccus, dont il a été l'abréviateur, et qui , comme on sait, était instituteur des petits-fils d'Auguste. Malheureusement le texte de Festus ne nous est point parvenu dans son intégrité. Le manuscrit des Farnèse, le seul qui nous en reste, est déplorablement lacéré dans la moitié de son texte. Au passage qui nous intéresse, la partie droite des lignes est h demi rongée de vétusté. Mais la substance nous en a été conservée par un second abréviateur, Paul Diacre, en ces termes : uRufuli appellabantur tribuni militum a consule facti, non a populo; «de quorum jure quod Rutilius Rufus legem tulerat, Rufuli sunt vo- «cati ^ »

L'a populo de l'épigraphie n'est donc autre que l'a populo de l'histoire et de la grammaire latine : contracté seulement en style lapidaire, comme dans toutes les locutions analogues. Qu'on veuille bien ouvrir la Minerva de Sanctius, ou \Index rerum et latinitatis de la première venue des collections épigraphiques, celle d'Orelli, par exemple, à la lettre A, et au mot procurator, ou bien l'un des volumes de la collection de Berlin, entre autres le troisième, pa5${m, et au mot veteranus, et l'on trouvera cinquante exemples de ce genre *'^. Ce n'est certes point pour le besoin de ma cause que j'imagine cette explication de la populo; je la trouve consacrée par l'érudition courante et par des analogies péremptoires : «Sprachlich ist, dit l'un des premiers épigraphistes du

' De verh. signif, page a6o, édir. de * A Rufo prœfecti, a secretis, veie-

Mullcr. Il est inutile de rapporter ici les ranas ex aquilifero, ex siqnifero, ex

restitutions du texte proposées par Sca- eqaile, a rationibas, a veredis, ab epi"

liger et par Mu lier. stoUs, a patrimonio, a mandata, etc.

i« siècle, zn vergleichen prœfectas fabram a prœtore oder a con$ule,n L'assimilation est topique et décisive ^ (Voy. dans Orelli. 8669.)

Telle était donc Tappellation commune et générale de ces officiers militaires. Vainement on a pensé, je crois, que leur nom spécial était celui de comitiatus, en invoquant Tautorité d*Âsconius. Le texte allégué n*est point d*Asconius, mais du ps^ac/o-Asconius , ce qui est bien différent, car il y a près de deux siècles d'intervalle outre le vrai et le faux Asconius. La confusion des anciens érudits, à leur égard, est aujourd'hui bien démontrée, depuis Texcellente édition d'Orelli, et les travaux de Mai, ainsi que de Madvig^. L'autorité du faux Asconius, le seul auteur qui ait affublé nos tribuns du nom de comitiaax, est donc Irès-suspectc et fort douteuse^; on n'en saurait tirer argument, car la dénomination de comitiatas est étrangère à l'antiquité classique, aucun écrivain de bonne date et de bonne note ne l'ayant employée. Le sentiment général est donc, avec tous les textes authentiques, favorable h la dénomination de tribunas a popalo, ou popali suffragio. Du reste les deux qualifications peuvent avoir été simultanément reçues, et nous en ferions volontiers la concession. Quoi qu'il en soit, voici ce que rapporte le faux Asconius, d'après le texte d'Orelli (n, 1 &2) : «Tribunorum milita- «rium duo gênera : primum eorum qui Rufuli dicuntur; hi in exercitu «creari soient. Alii sunt comitiati, qui Romae comitiis designantur. » Ce texte n'a aucun sens privatif, il indique seulement l'origine comitiale ou populaire de l'élection , et en cela il s'accorde avec tous les témoignages , et rappelle les daces a popalo de Valère Maxime.

On s'est appuyé toutefois, pour contester à nos tribuns le nom spécial de tribanus a popnh, sur trois inscriptions qui, dit-on, appartiennent à Marias, et qui ne donnent point telle qualification au célèbre capitaine, bien qu'elles rappellent son tribunat militaire. Il y a ici, bien assurément, une méprise involontaire. Nous n'avons point d'inscriptions contemporaines de Marins, aucune inscription tumulaire, aucune inscription votive, rien, par conséquent, qu'on puisse dire appartenir à Marius. S'il y en a eu, les révolutions les ont détruites. Il reste trois fragments

■ Voj. Handb. d. rôm. Alt 11, 54 1.

* Voyez la préface de Tédition des Ciceronis Scholiastœ d'Orelli (Turici, i833, a vol. in-8*), en tète du second volume, où se trouve transcrite une partie de la dissertation de Madvig. Cf. aussi les addenda et corrigenda, du tome P' de XHittoria schoUastarum latinoram, de

Surîngar (Lugd. Batav. i834, 3 vol.

in-8V)

' M. Mommsen, loc. cit. 11, p. 54 1.

n. 3 . dit, à ce sujet : iDie Benennung « tribanui comitiatas beruht nur auf dem « durchaus anzaverlàssigen Scholiasten « der Verrinen. ■ Indigne de confiance : c'est ainsi qu'il qualifie le P5ea<{o-Asconius.

d'elogia, relatifs à Marius, ce qui est bien diflercnt, car ils sont d'une époque postérieure de plus d un siècle. Lorsque le principal fut affermi, sans crainte de réaction, Auguste se donna lair de la magnanimité. Il décora le Forum des statues ou des bustes des grands personnages du temps passé; quelques villes obtinrent Tautorisation d'en faire autant dans leurs murs. Et sur la base de ces monuments on grava de courtes notices, rappelant les actes principaux et les honneurs des grands hommes dont le souvenir était ainsi consacré. I^e Valhalla de Munich rappelle cette fondation. Des notices dont il s*agit certain nombre est parvenu jusqu'à nous; elles ont reçu des épigraphistes le nom spécial dWo^ia. Il y en a de relatives à Romulus, à Fabius Maximus, à Paul Emile, à Marius et à d'autres. Ces fragments d'antiquité ont été robjet, parmi les savants, de vives discussions, qui ont été quelque peu apaisées par une dissertation de Morcelli, insérée au tome I"^ de son grand ouvrage épigraphique, mais dont le dernier mot, après Orelli (I, 53 à et suiv.) appaitient à M. Mommsen, dans le P' volume (pag. 277 et suiv.) du Corpus inscriptionam latinaram de Berlin, où les fragments subsistants de ces elogia sont réunis.

Il est évident et convenu que ces notices épigraphiques n'ont d'autre autorité que celle des préposés aux décorations publiques, institués par Auguste, ou commissionnés par les villes où l'on a trouvé de pareils monuments, comme Arrezzo et Pompéi. Trois de ces fragments concernent Marius, et le second d'entre eux est surtout de certaine importance; il porte le n*" XXXII, dans le Corpus de Berlin^; mais il est clair que lo texte est de l'époque d'Auguste. Or il est vrai que, dans ces trois fragments, le tribunat militaire de Marius est mentionné, sans l'addition caractéristique de l'a populo; mais comitiatus n'y est pas davantage indiqué. Si la suppression de cette note a été volontaire, c'est bien évidemment par un autre motif que celui qui est supposé par mon affectionné contradicteur. Auguste, qui supprimait le tribunat militaire électif dans l'armée, et qui rendait le service peimanent, n'aura pas voulu conserver le souvenir d'une institution qui n'était plus en faveur, et qui rappelait une liberté perdue. L'absence de l'a populo dans ces fragments d'elogia s'expliquerait donc par la pensée politique du principat d'Auguste. Ces trois inscriptions n'appartiennent pas plus k Marius que telle inscription commémorative de nos monuments publics n'appartient au personnage qu'elle a voulu faire connaître et honorer. M. Mommsen a réparé l'omission de l'intendant d'Auguste, dans le Corpus de Berlin, en rappelant, pag. agi,

* Vo^f. ibid. Mommsen, p. a8a, med. f col Cf. Suétone, Claud, xxvni.

ia circonstance que Marins avait été triburkus militant a populo, d*après le rapport de Salluste. Mais cette particularité a pu paraître indifférente aux décorateurs; il suffisait de noter que Marius avait été tribun militaire, ce qui s*accordait avec la pensée politique. Plutarque, qui na point oublié d'indiquer que César fut y^iklapyps par la faveur du peuple, a négligé cette circonstance dans la biographie de Caton FAncien. Qu'en conclure? que Tinadverlance ou fomission du rédacteur des elogia ne saurait autrement tirer à conséquence.

Il est probable que , sous la domination de Sy Ha , les élections de tribuns militaires furent suspendues, ou que leur usage Tut moins fréquent^. Mais , lorsque, sous le consulat de Pompée et de Crassus, en 68&, la puissance tribunilienne fut complètement rétablie, César rechercha le titre de tribun militaire a popalo^, comme un complément de la réaction démocratique à laquelle il donnait son appui; et Suétone ainsi que Plutarque^ nous apprennent qu'il obtint cette dignité, avec des marques spéciales de la faveur populaire , lui qui , dans ses campagnes des Gaules , devait plus tard trouver le tribunat militaire si incommode, le battre en brèche et substituer à son influence séculaire celle de ses legati. Nous apprenons , par une lettre de Cicéron à son frère Quintus, qu'il a demandé le tribanalam a Cœsare, et cette locution est confirmée par une inscription que nous rapportons, infra, au chapitre IV. C'était la contre partie de l'a populo ^.

Nous devons à Cicéron la dernière allusion au tribunat militaire électif^; et cette indication classique, qui correspond à 70 et AS av. J. C. nous met, selon une expression aussi heureuse que juste, u au seuil «d'une période extrêmement troublée de plus de trente ans, période il tout entière vouée aux déchirements et aux violences des guerres ((civiles, ou bien aux réactions d'un pouvoir absolu.» Quelle a été, pendant cette époque et depuis, la destinée du tribunat militaire électif? Il est difficile de le dire avec précision ; mais, de même qu avaient lieu les élections des autres magistratures , de même devaient avoir lieu celles des tribuns militaires des quatuor primœ, Qes dernières élections

' Voj. la Commenlatio de Rubino, De trihvadcia poiestaie, qaalis fuerit inde a Sallœ dictatura^ etc. Casscl, 1826, in^'.

' Rubino, loc, cit. p. 18 et 1 g.

' Suétone, Cœ$ar, v : tTribiinatu «militum, qui primus Romam reverso, *per saffragia populi honor obtigit, auc-

« tores restituendse tribun iciae potes tatis, «cujus vim Suila deminuerat, enixis- « sîme juvil. > (Voy. Féciit. de Burniann , p. 17. — Plutarque, César, 5, Reiske.)

* Voy. Ernesli, Ind, cic, v* Tribunus, et Facciolati, v" Tribunaius.

* Ad, Attic ,XU\, icxxin, 3; et Verr.

act. I,x, 3o. Voy. V Officiel, loc, cit.

suivaient les premières , seloo 1 usage; elles se pratiquaient sous la même innuencc politique, sans aucun embarras, et par des listes arrêtées dans les partis dominants. Seulement leur efficacité était le plus souvent paralysée par les circonslances ; la permanence était devenue la loi de fait du service militaire , et les inscriptions nous confirment la pratique des evocativa stipendia^. Et comme, au moyen de la composition nouvelle des armées, depuis Marins et César, les grades étaient presque tous à la disposition des généraux en chef; comme, d'un autre côté, les élections ne conféraient que des titres à Temploi, et non pas Temploi déterminé de tribun dans telle ou telle légion ;comme, enfin, les triumvirs des deux époques funestes eurent la nomination de toutes les chaînes, il advint évidemment que les élections du tribunal militaire n eurent pour résultat que de conférer des titres sans fonctions, des honneurs sans réalité, et de nommer des officiers en disponibilité, dont fappel possible à l'activité tombait avec lannée qui les avait vu élire. Cest ce que M. Mommsen a lucidement démontré dans le dernier volume de son Manuel d'antiquité romaine, publié il y a quelques mois; cest ce que le docte Orelli, pénétré du sentiment de la vérité historique, avait pressenti, lorsqu'il écrivait, alors même que les monuments étaient incomplètement connus : titalam, honorariam tantam opinor (SASg).

Tite-Lîve, on s'en souvient, atteste, sur l'an 3 94 (VII, v), que, de son temps, sous Auguste, ut nunc, le tribunat militaire était conféré par Yimperator. Mais il ne faudrait pas croire, pour cela, que l'élection ait disparu subitement avec la république. Je crois que les institutions anciennes ont mis plus de temps à faire place à des mœurs et à des institutions nouvelles. Auguste, plus habile que César, ne s'est pas montré pressé de hâter ce résultat; personne n'a été plus ménager que lui des vieilles formes; il s'est contenté d'assurer irrévocablement le fond des choses. Le recrutement de la légion a pris d'ailleurs successivement le caractère de tous les temps où il s'est opéré. Le tribunus mi- Utaris a populo était le monument d*une époque où le service était temporaire, et les charges civiles, comme les militaires, annuelles.

Après les lois Julia et Plautia (664,665), le recrutement s'était fait avec désordre dans toute l'Italie. A partir des guerres civiles le service changea de caractère. C'était jadis une obligation passagère du citoyen censitaire; il devint alors la profession des aventuriers de tout genre, une industrie privée, et tourna de fait à la permanence. La condition

* Orelli, 3460, /ig66, et alibi.

légale restait temporaire, si Ton veut, mais la condition de fait était, depuis Marius, la longue durée; tout cela sans forme abrupte, mais par pente douce, irrésistible il est vrai. Auguste porta de Tordre et de la régularité dans cette situation révolutionnaire. L'élection des tribani miUium devait tomber en désuétude avec son système. Mais Auguste en fit Fœuvre du temps plutôt que de ses lois^ Nous trouverons encore, sous son principal, des trihuni miliiam a populo qui gardent au moins leur litre honorifique, s'ils n*ont plus de charge active. Seulement on se contenta de constituer en face de cette charge vieillie un tribunat militaire impérial qui obtint la prééminence, et qui fut qualifié du nom du prmce, divi Aagasti tribanas militam. Nous lavons indiqué dans notre précédent chapitre. Auguste, tout en flattant et en organisant la démocratie à laquelle il devait tant, offrait des appâts h la vanité voluptueuse de Taristocratie. Son goût personnel fy portait. Le paragraphe 38 de Suétone en est la preuve, en ce qui touche les dignités militaires. Il en dut être de même, sous Tibère et ses successeurs. Le tribunat électif ne disparaît avec évidence que sous les Flaviens^. Le faux Asconlus en parle comme d'un fait de récente mémoire. Voilà ce qu'il est permis de conjecturer de divers textes de Suétone, et de quelques autres monuments historiques, tels que les stratagèmes de Frontin.

Sous Adrien, une constitution militaire se produit qui est la consécration solennelle et définitive de la révolution impériale. Elle apparaît comme le point intermédiaire entre la constitution d'Auguste et celle des empereurs chrétiens consignée dans Végèce. Mais ceci m'éloigne de mon sujet, et j'ai hâte d'y revenir en renvoyant à la belle histoire' de ce prince, que nous devons à M. Duruy. Aucun historien ne parle plus, il est vrai, de l'a populo, depuis Suétone; mais il a pu subsister comme purement gracieux et honoraire. On m'a répondu que la populo ne pouvait subsister, quand l'usage des comices avait disparu avec l'empire. L'objection serait capitale , s'il n'y manquait la vérité historique.

Les comices ont cessé de fonctionner sous Tibère séulem«mt, comme élément de législation; quant à la forme comitiaje, pour l'élection des magistrats, elle s'est prolongée jusque sous les Antonins; pure forme, il est vrai, mais qui suffirait pour expliquer la collation romaine d'une magistrature populaire.

* Voy. Suétone, Aag, xxxviii et xl, et interprétant dans ce sens le S ii de Suéibi viri docti, dans Tédition de Burniann. tone, Vespas, (Voy. les édit. de Burmann Cf. le $ XXVII ibid. et Tiber, vin. et de Hase, à V index,) Je ne puis me

* Plusieurs savants ont admis que ranger à cet avis.

Vespasien fut tribunas mililum a populo, ' Duruy, Hist. des Rom. t. IV.

Le peuple romain avait complètement abdique dans les mains de J. César, selon Dion Gassius (XLIII, xlv).

Suétone raconte autrement Inorganisation des pouvoirs du dictateur; qu on me permette d'en citer le texte :

«Comitia cum populo partitus est, ut, exceptis consulatus compeatitoribus, de cetero numéro candidatorum , pro parte dimidia, quos <( populus vellet, pronunciarentur; pro parte altéra, quos ipse edidisset. «Et edebat per libellos, circum tribus missos, scriptura brevi : Caesar « dictator illi tribui : Gommendo vobis illum et ilium, ut vestro suffragio <(suam dignitatem teneant^.» G'était la candidature officielle.

Sous Auguste la forme fut plus piquante et plus polie. Je laisse encore parier Suétone :

uQuoties magistratuum comitiis interesset, tribus cum candidatis suis ((circumibat, supplicabatque more solemni. Ferebat et ipse suflragium «in tribubus, ut unus e populo^.»

Ainsi Auguste respecte la forme comitiale pour félection des magistrats. Il la respecte même pour la confection des lois, et nous avons de lui bon nombre d'actes législatifs rendus dans la forme usitée sous la république. Seulement il parait que la tenue des comices était une comédie. Mais peu importe pour la question : la forme était observée. Les décurions des colonies qui, par la vertu de leur magistrature, avaient leja5 saffragii, envoyaient leur vote à Rome, par la voie administrative, au lieu de s y rendre en personne :

«Exco^itato génère sufiragiorum, quae de magistratibus urbicis decu- « riones colonici in sua quisque colonia ferrent, et sub diem comitiorum « obsignata Romam mitterent '. »

Sous Tibère, on peut constater encore Faccomplissement de quelques actes législatifs, dans la forme consacrée : la loi Junia norbana, sur la condition des affranchis, une loi ViseUia ayant probablement le même objet, et quelques autres d'existence problématique. Mais, sous ce prince, la forme du sénatus-consulte prévaut définitivement sur celle de la lex proprement dite ; ce qui arrache à Tacite la célèbre exclamation qu'on

' Suétone, /. César, xli. Cf. Dion tsingula millia nummum a se divi-

Cassius, XLIII, iLVii, Sturz. «débat.» Il donnait de Targent pour

' Suétone, Octav, Aug, lvi. Au Sxl, qu'on n*en prit pas des candidats I

rhislorien latin nous apprend qu'Au- ' Suétone, loc. cit XLVi. Cf. Schulze,

guste : « multiplici pœna coercilo am- Von den Volksversammlunyen der Rômer

«bitu, Fabianis et Scaptiensibus , tribu- (181 5, in-S**), p. 173, $eq, Dion Cas-

«lîbus suis, die comitiorum, nequid a sius, LV, xxxiv. «quoquam candidatorum desiderarent,

connaît, dont le sens précis a été, du reste, très-discuté* par Schuize et par d'autres :

uTum primum e campo comitia ad patres translata sunt. Nam ad «eam diern etsi potissima arbitrio principis, quœdam tamen studiis tri* a buum fiebant ^. » Les comices furent transférés du Forum dans le Sénat.

Eln fut-il de même pour les élections de magistrats? On la pensé généralement , quoique en vérité la forme en fût si peu gênante , que ce n'était pas la peine d'en faire un coup d'Etat. On a voulu même rattacher à la résolution de Tibère et à la phrase de Tacite le tribanus senattts-conêalto , indiqué dans Tinscription dont j'ai parlé, sup. page 37 , note 5*, et rapportée par Orelli (n'' ti 1 39). Mais ce senatus-consulio a été contesté, d'abord par M. Zell (p. 3oS, II), avec plus d'autorité par M. Henzen, avec plus d'apparence de raison encore par M. Mommsen, dont je partage le sentiment'. D'ailleurs cette inscription de Bude est évidemment d'une époque postérieure à Tibère.

Galigula voulut, parait-il, restaurer l'usage des comices; et il y eut un commencement d'exécution ^, qui demeura sans suite effective.

Tacite nous montre Vitellius supportant très-courtoisement des libertés électorales ravivées :

« Comitia consulum cum candidatis civiliter celebrans, omnem infimae (( plebis rumorem , in theatro ut spectator, in circo ut fautor, adfectavit^. »

Simulacres encore, si l'on veut! Mais, il n'en faudrait pas davantage pour justifier une qualification de iribanas miUtum a populo ^.

Je termine par le témoignage de Pline le Jeune, dans son panégyrique de Trajan; on me dispensera d'en alléguer d'autres à l'appui :

tcGomitiis tuis interfuisti candidatus, non consulatus tantum, sed « immortalitatis. — Vidit te populus romanus in illa vetere potestatis ((suae sede {h. e. in campo martio)\ perpessus es longum illud carmen «comitiorum [h, e. formulam precationis , qua dii invocabantur a magisiitrata qui comitiis prœeraV).)) Et plus bas : atuo judicio (Trajanc) uconsules facti, tua voce renuntiati sumus; ut idem honoribus nostris a suflfragator in curia, in campo déclara tor existeres ^. n

* Voy. Schuize, p. 174» et Hein. XIV, xxvi, où il est parlé des comitia AnL rom, éd. Mûhl. p. Q76. prœ forum.

* Tacite, AnnaL I, xv. Cf. Dion • Voy. Suétone, Domit, x. Tacite, Gassius. LVIII , xx et LIX , ix. Ann. XÎV, xxviii. Appien , R. I , cm, etc.

■ Cl. lat, de Berlin, III, i,n*'347a ' Plin. Panegyr, lxiu. J'ai intercalé

et 3373. dans le texte quelques notes des com*

* Suét. Calig, xvi. Dion, LVIII, xx. mentateurs.

^ Tacite, HisL II, xci, et AnnaL * /6iV2. xcni. Cf. les SS lxiu el LX«vn.

Mais les tribuns militaires étaient-ils des magistrals? Sans aucun doute. Sailuste et Suétone leur en donnent le titre justement, car ils avaient Vimperium et iajarisdictio, dans le camp et aillem^s.

Je pense qu après ces justifications largument tiré de Tabsence de comices sous lempire sera sans peine abandonné. Ils n'auraient donc point cédé légèrement à une apparence, à une ombre d'analogie, les grands maîtres de Tépigraphic moderne, lorsqu'ils ont reconnu, dans les iribuni militam a populo des inscriptions , les mêmes officiers militaires dont Tite-Live, Sailuste, Festus, Frontin, Suétone, ont constaté lexistence, lorigine et les fonctions, sous ia république et dans le haut empire. Quel que soit lentrainement de la nouveauté, quelle que soit la séduction du talent déployé dans la défense de Tbypothèse contraire, j*ayoue mon inclination à rester prudemment à labri de ces grands noms, et à suspendre au moins mon jugement jusquà production de pièces nouvelles, la loi de Genetiva n'ayant pas, à mes yeux, cette vertu de changer nos idées sur ce point.

Page 1