‹ Les BroussardsChapitre 2 sur 3 · DANS LB · texte numérisé non relu

DANS LB

GOLFE DE SIÂM

Ils quittaient la France sans regrets, parce qu'orphelins tous deux, ils. n'y laissaient personne, rien que des tombes et des souvenirs : des morts aimés qu'ils étaient allés voir, avant le départ, pour leur dire, à travers la terre, leur bonheur de nouveaux épousés, leurs espoirs de joies dans les lointaines patries de soleil qui allaient être les leurs; des souvenirs de très petites choses auxquelles

on s'attache, parce que, pendant longtemps, elles ont tenu dans notre vie journalière, sans que nous nous en doutions, une place considérable : un arbre centenaire, au détour du chemin, qu'il feUait contourner pour passer ; une girouette qui grinçait dans le vent, sur un vieux toit où nichaient des moineaux ; des pierres moussues, immuables, que Ton revoit par la pensée, durant les rêveries des siestes nostalgiques, et que Ton cherche, à chaque retour, le long des sentiers.

Us partaient sans regrets. Appuyée contre son Pierre, au bordage du navire fuyant vers l'est, petite Nine, heureuse, n'avait aux yeux qu'un peu de mélancolie à regarder disparaître dans le soir

le clocher d'Endoume et la Vierge de la Garde.

Endoume, c'était toutes ses années finies, écoulées semblables, dans une paix jamais troublée, entre le cottage du vieil oncle qui Tavait recueillie autrefois, par un jour triste, dont elle n'avait pas souvenir, le couvent des religieuses de Saint-Charles qui l'avaient élevée, et la chapelle, habillée de lianes toujours vertes, dont la silhouette se détache gracieuse, en contre-bas du rocher de Notre-Dame.

Elle ne connaissait guère autre chose.

A peine se souvenait-elle de lointaines vacances passées dansTEstérel, chez un brave homme de vigneron, qui la hissait dans un des paniers de son âne,

pour escalader les talus des collines de Pierrefeu, couverts de grappes dorées »

au temps des vendanges.

Plus récemment, l'oncle lui avait dit :

a Je veux, petite Nine, te montrer ta Provence que tu ne connais pas encore !

Il n'y a pas qu'End oume, vois-tu. Il y a aussi Hyères et Garqueirane où habitait ta pauvre mère ; il faut que tu connaisses, avant que mes jambes ne soient trop vieilles pour t'y conduire, les bois qu'elle aimait parcourir, et le petit cimetière où elle repose. »

Us avaient suivi, dans des promenades lentes et délicieuses, les sentiers parfumés de fenouil qui longent la côte, vers Hyères et le Lavandou. Nine avait rêvé longtemps devant les criques bleues

OÙ couraient des barques aux voiles penchées.

Puis, ils avaient regagné Endoume, et, par un jour gris d'hiver, une de ces journées d'angoisse où le mistral hurle sur la mer blanche d'écume, où les femmes de pêcheurs montent à Notre- Dame, un cierge à la main, prier pour le retour des barques absentes, l'oncle était mort.

Les religieuses, ses maîtresses, avaient soutenu, dans le désarroi de son deuil brutal, la pauvre orpheline seule de nouveau; elles l'avaient arrachée au cercueil qui s'en allait, dans la pluie et l'orage, et conduite au couvent.

Petite Nine avait retrouvé dans la sérénité des dortoirs blancs un peu de

calme d'âme, pour rejoindre les seuls parents qui lui restassent au monde, une cousine mariée à un industriel de Milo, dans les Gyclades.

Huit mois s'étaient passés depuis son deuil; huit mois pendant lesquels les événements s'étaient précipités, car il y avait cinq semaines déjà qu'elle avait épousé le lieutenant Pierre Thyl rencontré à Milo où il était allé guérir, chez des amis, au bon soleil de l'île chaude, une anémie profonde rapportée de la brousse cambodgienne.

Leur mariage avait eu lieu sans bruit, dès que le deuil d'Anine l'avait permis.

Ils avaient regagné la France, pour aller revoir en pieux pèlerinage la maison d'Endoume et la tombe du cher mort.

cueillir les premières primevères dans les bois du Morvan; puis, le congre de Pierre étant expiré, ils étaient revenus à Marseille et partaient pour TExtrème- Orient.

Le clocher d'Endoume disparaissait dans le soir. Insensiblement, la Vierg^e de la Garde descendit sur les flots, ne fut plus qu'un point dans le crépuscule mauve, et s'évanouit.

Us revirent, les jours suivants, les côtes d'Italie, les contours estompés très loin des hauteurs de Milo et de Crète. Ils coururent, au bras Tun de l'autre, les bazars de Port*Saïd; petite Nineaima les ^uits silencieuses et claires du canal de Suez, les silhouettes des caravanes se découpant sur le ciel, les

mirages sur les sables infinis, Ismaïla, si joli sous ses palmiers. Elle voulut voir Djibouti et son marché brûlant, et Colombo qui l'émerveilla. Le mois de voyage se termina trop tôt à son gré, et, la tête lourde de toutes les choses vues ensemble, le cœur plein de tout son bonheur, elle débarqua à Saïgon.

Saigon, la perle de T Extrême-Orient, intéressa la petite mariée sans lui plaire.

La vie y était trop bruyante; trop ou pas assez. Les passants qui flânaient la dévisageaient de trop près, avec <?ette liberté qu'en France on tolère au milieu des foules, mais qui, de la part de promeneurs clairsemés comme ici, est presque de l'insolence t

Il lui suffit aussi de passer une heure à une table de café, avec quelques ménages de connaissances retrouvés par son mari, pour voir à quelle inten-

site atteignait, sous Tinfluence, sans doute, du climat exaspérant des tropiques, la rage des potins, des médisances, quelquefois des calomnies. Et Nine fut prise de beaucoup de pitié pour toutes ces femmes qui se dévouaient en vaillantes compagnes aux côtés de leurs maris, qui luttaient pour qu'au foyer n'entrât pas la maladie ou la désespérance si facile ici, qui mouraient à la peine souvent; et qui pourtant, inconsciemment , s'entre-déchiraient, à leurs heures perdues, comme des sœurs ennemies.

Elle eut horreur de la ville, et fut heureuse de la désignation de son mari pour le poste le plus éloigné, le plus solitaire de la Cochinchine, Hatien,

DANS LE GOLFE DE SIAM il

perdu très loiiï, au fond d^une baie, dans le g[olfe de Siam.

Ils passèrent trois jours à foire leurs préparatifs, leurs achats pour la vie de brousse qui allait être la leur. Us visitèrent les bazars étranges, où Ton vend des broderies précieuses et des meubles de rotin; les magasins des épiciers chinois, où Ton trouve de tout; les officines des Indiens, marchands de bibelots rares et de vaisselle commune.

Nine s'étonna du nombre de grands hommes campés en bronze sur les places de la ville. Elle ne put s'empêcher de sourire devant un enterrement chinois : les parents et amis du mort le conduisaient si gaiement à son dernier repos au milieu des sons discordants

d'instruments aussi bruyants que frêles.

Elle admira le tombeau de Tévêque Pigneau de Bébaine, dont Pierre lui redit la vie, en l'assurant que là-bas, à Hatien, ils retrouveraient des traces de son passage et de son œuvre : son âme rêveuse s'émut à ces souvenirs de très lointaines conquêtes pacifiques. Gholon, la ville chinoise, la captiva avec sa vie grouillante et ses boutiques innombrables. La monotonie triste de la plaine des Tombeaux, l'immense nécropole indigène, la rendit songeuse.

Elle détesta la promenade du Tour d'inspection, parce que là, comme dans les rues de la ville, les gens insistaient trop à la dévisager, et elle eut hâte de partir.

Ils quittèrent Saigon dans la soirée,

par le bateau de Touest qui devait les conduire jusqu'à Ghaudoc. Nine n'échappa point à la mag^ie des nuits claires sur le grand fleuve. Les quelques passagers, vieux coloniaux blasés sur ce spectacle pour eux renouvelé trop souvent, s'étaient couchés et dormaient.

Elle se serra contre Pierre, et tous deux, appuyés au bordage du navire, restèrent longtemps sans parler, dans le silence du soir que troublait par instants le cri chantant de quelque piroguier priant le grand bateau de ne pas le heurter au passage*

Les paysages des rives, au levei* de la lune, se découpèrent en dentelures fantastiques ; les aréquiers, sous la brise, secouaient dans Tair les plumes de leur

feuillage. Parfois, une mince lueur apparaissait sur la rive, et, portée par les eaux, arrivait la mélopée lente et toujours la même de quelque gardeur de buffles égaré dans la solitude des rizières immenses.

Le jour vint sans que Nine eût songé à dormir et elle s'attendrit sur le charme des villages de chaume aperçus subitement, au soleil levant, dans le fouillis de verdure, à un coude de la rivière — charme plus apparent que réel, car si Nine eût pu descendre, elle eût vu, parmi toute cette débauche de soleil, des mares croupissantes, des coins malpropres, des porcs vautrés dans la boue de ruelles immondes...

et des enfants aussi! Mais les appa-

rences comme les illusions ne sont-elles pas ce qu41 y a de meilleur dans la vie !

Le navire toucha Mytho , puis Vinh- Long ; et, dans le déroulement des lignes interminables de cocotiers toujours les mêmes, et dont la petite mariée se lassait, à la fin, les quais de Ghaudoc apparurent illuminés, rappelant tout à coup à Nine, à moitié endormie. Messine et ses lumières que, quelques mois plus tôt, au retour de Grèce, appuyée comme elle Tétait ce soir, au bras de son Pierre, elle avait tant aimée !

De bons camarades les attendaient à Ghaudoc, qui furent pour Nine pleins de prévenances et d'attentions. Elle eut avec Pierre, dans le blockaus, une pe* tite chambre blanchie à la chaux, et cela la désillusionna un peu, car elle eût désiré, en quittant Salg^on, ne plus habiter jamais une maison de pierre, mais une paillote, une de ces cabanes ensoleillées, abritées parmi les bananiers sous de grands arbres, qui de loin, le long du fleuve, lui avaient paru si hospitalières.

Ils partirent le lendemain pour Ha-

tien. De Ghaudoc à Hatien, il y a quelque 1 20 kilomètres à travers la plaine sans bornes couverte de marais et d'herbes hautes qui Tout fait appeler la plaine des Joncs. Le mince canal de Vinh-Te part de Ghaudoc et rejoint à Gien-Than la rivière qui déverse ses eaux dans le g^olfe de Siam, au fond de la baie d' Hatien.

Il y a près d'un siècle que fut creusé ce canal, sur Tordre des empereurs alors puissants de Hué. Je ne sais quelles terribles menaces avaient été faites aux mandarins de la contrée, au cas où Tœuvre -ne serait pas achevée à la date fixée. Mais le canal, de 80 kilomètres de longueur et de 15 mètres de large, commencé au premier mois de Tannée, après qu'aux grandes fêtes

du Tét, on eut prié le Bouddha d'en protéger les travaux, fut terminé avant la fin de la treizième lune. Trente mille ouvriers cambodgiens et annamites armés de pioches rustiques, et dont le tiers mourut à la peine, avaient travaillé nuit et jour pour mener à bien le colossal travail.

Pendant trois mois seulement, au moment des très hautes eaux, des chaloupes minuscules peuvent franchir, avec quelques passagers, en douze ou treize heures, la distance qui sépare les deux postes. Durant le reste de Tannée, on se rend de Ghaudoc à Hatien en barque annamite, en sampan que conduisent à la rame quelques indigènes.

Il faut alors plus de trente heures pour

arriver, trente heures dans un marais que dessèche le soleil ardent, qui dégage une odeur lourde de miasmes et fait éclore une nuée de moustiques, de moucherons, de lucioles de toute espèce. Ce canal de Vinh-Te est d'une mélancolie désespérante.

Mais Nine le traversa blottie contre son mari, et les paysages les plus dépourvus de beauté conservèrent pour elle un peu de poésie.

Ils avaient quitté Ghaudoc dans une pirogue très étroite et très longue que poussaient, de leurs bras arc-boutés, dix tirailleurs choisis : debout sur les bancs de la légère embarcation , laissant nus jusqu^à la ceinture leurs torses fins et vigoureux, les sampaniers se pen-

chaient, merveilleux de souplesse et d'équilibre, sur leurs longues rames qui s'enfonçaient dans Teau en un rythme toujours le même. Le chef d'équipe, accroupi à Farrière, sur la poupe très relevée, tenait la barre, et chantait sa monotone chanson annamite, dont le thème ne varie jamais.

La journée écoulée, le soleil couchant dessina sur Peau sans rides la silhouette mince de la pirogue et des rameurs inclinés. Des vols innombrables d'aigrettes s'envolaient des berges, au passage de l'embarcation, et criaient dans l'air : leurs milliers d'ailes blanches frissonnaient dans la lumière du soir comme un immense voile ondulé par la brise. Au loin, vers la droite.

des montagnes cambodgiennes s'estompaient en mauve, par delà la plaine unie. A gauche et plus près, le coucher du soleil incendiait les bois intensément verts des collines de Triton, que les convulsions de la nature, aux époques préhistoriques, ont dressées là, solitaires, bien avant les alluvions de rimmense étendue de marais au milieu de laquelle elles s'isolent.

La nuit vint. La chanson des piroguiers s'ajlanguit et se tut. Les rames glissèrent plus lentement dans Teau sombre; les barques rares qui remontaient le canal se firent silencieuses, et Nine, protégée par une double moustiquaire, s'endormit dans la cabine étroite^ au fond -d^ la barque. .

Quand elle se réveilla, à la reprise de la chanson et du rythme cadencé des rameurs, on entrait dans un immense lac qui est la baie d'Hatien. Le soleil qui se levait à l'arrière de la pirog^ue, vers Ghaudoc, filtrait ses premiers rayons à travers l<es feuilles tremblantes des eucalyptus d'eau qui bordent les rives. L'eau avait des teintes roug^e foncé, sous la lumière douce. Au fond, vers la g^auche, des collines boisées s'élevaient, avec, à leur pied, au bord de l'eau, un villag^e apnamit^ dpnt le$

paillottes pour la plupart étaient établies sur pilotis et se miraient dans les eaux calmes : chacune avait son appontement, fait de quelques frag^iles troncs d'aréquiers, qui s'avançait sur le lac, et auquel était amarrée la barque de pèche de la cabane; le village de Thuàn-Yen n'est, en effet, composé que de pécheurs qui, à leurs heures perdues, traversent parfois la baie, pour entrer dans les petits arroyos de la rive droite, et aller chercher vers Luxon, de Tautre côté de la frontière cambodgienne toute proche, quelque provision d'eau*de-vie de contrebande qu'ils revendront le soir, quand com* mencent îles parties du jeu national et prohibé- de « baqum », dans leur»

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cases fermées, à la barbe des douaniers d'Haiien.

Cette baie d'Hatien n'est pas profonde : à marée basse , elle se vide d'eau presque tout entière, et laisse à découvert une immense plaine de vase noire où se traînent des caïmans hideux. La passe sinueuse creusée par la rivière de Gien^Than est balisée de poteaux sur lesquels se posent de gprands marabouts, à Taffût des poissons du fleuve, et qui vous reg^ardent passer avec des airs graves ^ des aigles de mer à la tête blanche, qui s'envolent, effrayés par les cris des sampaniers, et, d'un seul coup de leurs ailes puissantes, franchissent les collines de Thuàn-Ten.

Droit devant soi, entre les hauteurs

i6 DANS LE GOLFE DE SIAM

de Thuàn-Yen et un mamelon de moindre importance, à droite, la baie se resserre en un g[oulet qui aboutit à la pleine mer. Au pied du mamelon de droite est assis le village d'Haïtien : il se compose de quelques rues bien percées, plantées d'arbres magnifiques, manguiers au feuillage sombre, cocotiers lançant dans le ciel leurs troncs droits et frêles, filaos immenses, à la chevelure plus fine que celle des mélèzes de France.

Les maisons européennes sont rares, le long de ces allées; les cases indigènes guère plus nombreuses, car la province est la plus pauvre de Gochinchine, et le poste n'a que peu d'importan<?e. ... ... «

Sur Téminence, dominant le villag^e, la demeure de Tadministrateur, chef d'arrondissement, se dresse, massive, au milieu des arbres. Elle a été construite peu après la conquête, et ses murailles trapues indiquent assez qu'à cette époque, on n'était rien moins que sûr de la fidélité des habitants, et qu'il était bon de pouvoir s'enfermer solidement chez soi.

Les murs élevés du logis, crépis à la chaux, éclataient de blancheur dans la lumière du matin; et Anine le trouva ressemblant à certaines demeures, de pachas turcs, juchées comme des forteresses au sommet des rochers, en Crète.

La jonque contourna les quais du villag[e, et alors, tout au bout di^ ^o.jU-

let, accroupi sur la mer comme une bête énorme, apparut le fort de Phaô- Daï.

tt Phaô-Daï » , les Grands Canons !

ancienne forteresse annamite au temps du conquérant Ma-Keuou; remparts des Siamois envahisseurs, aux époques des grandes luttes dans les mers indochinoises ; et enfin petite garnison française sans canons et sans murailles; joli poste gai, dont les terrasses dominent à pic, de 30 mètres de hauteur, les vagues chantantes du golfe de Siam.

C'était le terme du voyage. La jonque s'arrêta au bas du fort; et petite Nine, ravie du site, du murmure des flots presque aussi bleus que ceux de sa Méditerranée, de la verdure riante des

grands bois d'en face, de l'autre côté de la passe, des ties assises là-bas, dans la mer, et roses au soleil levant, roses comme toutes ces tles d'Italie, de Messine jusque vers Gênes, qui l'avaient captivée, au retour de Milo; heureuse de tout ce qu'elle voyait, de l'air qu'elle respirait, de tout le bonheur qu'elle escomptait, dans ce nid bien fermé, petite Nine débarqua et gravit l'escalier raide qui, parmi les arbres, conduit de l'appontement au camp.

Le lieutenant qu'ils venaient relever était célibataire. Il leur fit foire le tour du camp, leur abandonna le logement, et, ne voulant pas être gêneur, reprit, dès le lendemain matin, le sampan qui devait le ramener à Ghaudoc.

Alors Anine, tout de suite, voulut connaître son domaine, la maison où elle allait vivre, seule avec Pierre; le jardin que leur prédécesseur, dans son insouciance de garçon, avait laissé inculte, et où "poussaient des herbes hautes et quelques fleurs sauvages, au

parfum capiteux, qu'elle trouva jolies ; rétable, avec deux grands bœufe très doux qui s'appelaient Papillon et Barnabe, et qui regardaient de leurs gros yeux étonnés la robe blanche de la petite maîtresse qui leur arrivait; les logements des tirailleurs, qui se ga* raient timides sur son passage, en esquissant un laï discret, un petit salut très peu militaire, de leurs mains réunies, à la dame française. C'avait été une bonne surprise pour les cinquante hommes qui formaient la petite garnison de Phao-Daï, que l'arrivée d'un lieutenant marié. Les Annamites, auxquels les fonctionnaires européens inspirent une crainte, justifiée quelquefois par des traitements trop brusques,

mais surtout, par le souvenir encore vivace — bien que ces choses aient à peu près disparu depuis longtemps — de flag^ellations, à coups de rotin, jusqu'au sang, et d'autres peines plus cruelles qui leur firent sentir la main de fer du vainqueur, aux premiers temps de la conquête, cherchent d'instinct, et trouvent toujours, chez les femmes de leurs maîtres, un peu plus de commisération et de douceur. Les femmes, avec leurs cœurs pétris de tendresse et de charité, comprennent mieux que nous ce peuple qui a quelques charmes^ mais aussi tous les défauts de Tenfance, et s'en font mieux aimer.

Elle admira la vieille porte de

briques qui, au temps où fut construite la forteresse siamoise, enfermait chaque soir, derrière ses barreaux de fer, les défenseurs de Phao-Dal. Ce n'est plus maintenant qu'une vieille chose très respectable, avec son ogive basse, les herbes qui poussent entre ses briques disjointes, et les deux canons braqués à Feutrée sur des affûts de pierre : ils durent, aux siècles derniers, faire résonner les échos des collines voisines de leur grande voix de bronze, ces vieux canons qui portent des inscriptions mystérieuses, trois lettres, J. H. S., surmontées d'une couronne royale, dont Anine voulut avoir la signification.

Pierre ne put la lui donner d'une façon précise; sans doute d'anciens canons

portugfais, jetés là aux temps passés, où de téméraires aventuriers, dans des voyages très longs et très périlleux sur leurs galères à voiles, venaient planter sur ces côtes les premiers jalons des civilisations d'Occident.

Cette porte est tout ce qui subsiste de Tancien fort de Phao-Daï ; elle sépare le camp en deux parties : en avant, c'est la petite place d'exercices, avec, au fond, un rocher large de 10 mètres, haut de 8, laissé là, semble-t-il, parles travailleurs qui, il y a longtemps, écrètèrent le mamelon pour y établir un camp, comme si leur persévérance eût feibli, quelques coups de pioche avant d'achever l'œuvre considérable. On accède au faite par un petit escalier

creusé dans le roc, et du haut, on a une vue merveilleuse : vers le nord, c'est le déroulement, sur la plaine de vase plantée d'eucalyptus, des chaînes de collines de la région d'Hatien. Elles prennent, ces collines, le matin surtout, où la lumière leur arrive plus oblique et moins crue, des teintes adorables; les premières sont d'un vert éclatant, et le soleil tremble sur leurs feuilles en piquant partout des taches de lumière claire, comme des fleurs; les suivantes, vers Luxon, voilent d'une teinte à peine mauve, buée du matin qui flotte comme une mousseline légère, les ramures sombres de leurs forêts ; et, tout au fond, d'un gris bleu très pâle, la chaîne des monts des Éléphants ferme la vue.

A Touest, c'est la grande mer, le phare de la pointe Muï-Naï, tout blanc sur son éperon de 100 mètres de hauteur; le chapelet des îles Pirates, qu'infestaient, il y a un demi-siècle, les écumeurs du golfe, et où se cachent parfois, aujourd'hui encore, au fond des baies ignorées, sous la retombée des bambous, quelques barques chinoises, montées par d'audacieux bandits à l'affût des jonques chargées de poivre qui, de Kampot, cherchent à gagner le port d'Honchong.

Par delà les pirates, très loin, la

grande île de Phu-Quoc, par les beaux jours, esquisse à peine les dentelures de ses monts.

Au sud, de l'autre côté de la passe.

c'est la chaîne des hauteurs de Baïot et d'Honchong, toujours vertes, fréquentées des grands feuves, et qui se terminent, après la baie d'Hatien, sur rétendue sans bornes de la plaine des Joncs.

Et enfin, entre Phao-Daï et la hauteur où se dresse la blanche forteresse de l'administrateur, sur une avancée de terre que contourne le goulet, le village d'Hatien, où se joue la lumière en une débauche de couleurs, des verts de toutes nuances qui font ressortir les toitures grises des paillotes perdues dans le feuillage, et qui se découpent plus haut, en traits précis sur le ciel bleu.

En arrière de la porte, c'est d'abord

le logement des trois sergents français qui partagent avec Tofficier la solitude de Phao-Daï; les cases des tirailleurs; et, tout au fond, enclose de palissades, la maison du lieutenant. C'est une maison basse, bâtie sur une assise de quelques marches. Les murs, dehors aussi bien qu'à l'intérieur des trois chambres semblables, sont blanchis à la chaux; une terrasse domine à pic l'appontement et le camp spécial au bord de l'eau, où les tirailleurs mariés sont installés, chacun dans son compartiment propret, avec leurs femmes et leurs enfants.

Deux grands arbres , deux ficus géants , dont les racines s'agriffent à la pente raide, ombragent la terrasse de leurs

feuillages touffus, et, contre leurs troncs plusieurs fois séculaires, des orchidées ouvrent leurs fleurs bizarres.

Deux autres terrasses plus larges, de chaque côté de la maison, regardent, Tune Muï-Naï et la grande mer, l'autre Hatien et son petit port où dorment des jonques rares. C'est sur cette dernière que sont bâties les dépendances : la cuisine, le petit magasin à vivres, la volière qu'abrite un arbre très grand, aux larges feuilles d'un vert pâle sur lequel tranchent l'écorce presque blanche du tronc et le rouge éclatant des fleurs, aux pétales larges comme des mains.

En dessous, près de la mer, un bouquet d'arbres entouré d'une barricade branlante attira l'attention de Nine.

On lui dit que c'était le cimetière européen du poste et cela l'attrista de songer qu'elle vivrait si près des morts.

Curieuse, elle voulut avoir des détails, et, dans un cahier très vieux, retrouvé parmi les papiers d'archives, elle lut que là, dans ce petit carré de 10 mètres de côté, dormaient leur dernier sommeil quarante -trois soldats d'infanterie de marine! Pauvres petits « marsouins » ignorés, dont aucune pierre n'indique la place, dont aucune inscription ne rappelle le souvenir! Ils vinrent à l'époque de la conquête , quand il n'y avait pas de cases pour les abriter, pas de quinine contre la fièvre impitoyable, et ils moururent bravement,

sans bmit, comme des héros très simples.

Quarante-trois en six ou sept années d'occupation du poste par les troupes blanches ! Quarante-trois sur un effectif ordinaire d'une cinquantaine d'hommes ^ c'est beaucoup, et cette terre de vase qui entoure Phao-Daï, ces misérables plaines qui ne font pousser que des palétuviers . furent payées leur prix, n'est-il pas vrai?

Quelques tombes plus récentes portent des noms : douaniers morts à la peine dans leurs tournées parmi les villages perdus à travers la forêt malsaine; enfants qui succombèrent, tout petits, à la malaria.

Dans un coin, une double pierre sans

inscription, toute couverte de mou88e, tout effritée, disparait dans la brousse envahissante. Le vieux cahier apprit à Nine, qu'à cette place dormaient côte à côte un jeune médecin de la marine et sa femme qui se suivirent, à deux jours d'intervalle, dans la fosse étroite.

Il avait ving^cinq ans, elle dix-huit, et vaillante, jugeant que sa place était auprès de son mari, elle l'avait accompagné dans ce poste perdu, où la malaria les avait touchés, tous les deux ensemble, pour les réunir dans la mort. Ces souvenirs arrêtèrent la joie d'Anine. Elle revit le petit cimetière d'Endoume, le cercueil de son vieil oncle s'en allant dans la pluie et le vent, pendant que se lamentait le glas des

cloches, parmi les lierres de la petite chapelle, là-bas! Elle écouta distraitement Pierre qui, la voyant triste, lui expliquait que ces morts dataient de long^temps; que le poste maintenant était plus sain ; et elle ne put, de toute la journée, chasser l'obsession du docteur et de sa jeune femme couchés là, tout près, dans la terre froide !

Les jours suivants, ils s'installèrent.

Ils arrangèrent leur chambre avec un mobilier simple apporté de Saïgon :

armoires de bois blanc ; grands lits recouverts de ces matelas cambodgiens très durs, qui, les premières fois, courbaturent douloureusement, mais dont on apprécie, dans la suite, la commodité et le bien-être par les siestes de chaleurs accablantes.

Ils meublèrent la pièce du milieu de fauteuils de rotin laqués de blanc. Nine plaça sur des consoles les quelques bibe-

lots apportés de France, les volumes chers que Pierre choisissait avec elle.

Il rangea, lui, dans son bureau, ses livres de travail, son attirail de chasse, ses paperasses qu'il aimait.

Puis ils descendirent la longue chaussée de pierre jetée sur le marais, qui conduit à Hatien, pour faire à l'administrateur et aux autres Européens leur visite d'arrivée.

Le poste comprenait, avec l'administrateur chef d'arrondissement, un contrôleur des douanes, un agent des postes, un secrétaire de province, un employé du cadastre et deux préposés du service des douanes et régies : en tout sept fonctionnaires dont trois étaient mariés.

L*administrateur, M. Gerly, était un vieux colonial, un broussard, car il n'avait jamais servi que dans les postes isolés, loin des bureaux de la capitale.

Depuis près de trente ans, il courait ainsi la jungle annamite, de Test à Touest et du nord au midi. Il avait dirigé successivement la plupart des arrondissements.

Très grand, un peu voûté, sec avec des os qui saillaient, et des moustaches retombantes de Gaulois, il intimidait, lorsqu'on le voyait pour la première fois, et il était, au contraire, un doux. Il avait été, cela datait de bien longtemps, un normalien brillant; il lui en était resté, dans la conversation, un ton quelque peu pédant, non sans charme

d'ailleurs, et Pierre, à leur première rencontre, l'entendit, avec une surprise joyeuse, lui citer des passages de jBmcoliques dont il avait, dans la mémoire, 'des pages entières.

C'était à peu près tout ce qu'il conservait de France : ses livres de chevet.

Depuis plus de vingt ans, l'envie ne lui était venue qu'une fois de s'en retourner au pays, où l'avaient effrayé toutes les choses trépidantes, automobiles et tramways écraseurs, inventés pendant sa longue absence.

Bien vite il avait bouclé ses malles pour regagner la libre brousse, où, la pipe à la bouche, son chien à côté de lui , son Virgile dans la poche, il pouvait s'allonger au fond d'un sampan silen-

cieax, pour parcourir, en des randonnées de plusieurs jours, les milliers d'hectares de son arrondissement, par les arroyos qui se faufilent mystérieux, sous la frondaison pâle des eucalyptus d'eau.

Il comptait parmi ces pionniers de la première heure, qui suivirent de près les soldats sur la terre conquise. Recrutés un peu partout, médecins, professeurs, ingénieurs, magistrats, ils avaient tous la grande qualité des coloniaux d'il y a quarante ans : la foi !

La foi et la gaieté! Ils avaient dit adieu, sans regrets, à la France étroite, où il n'y avait pas place pour leurs enthousiasmes de conquistadors.

Un volume cher dans leur poche.

un fusil solide à Tépaule, pauvres d*argent et riches de vaillance, fonctionnaires comme il n'y en a plus, ils s'étaient enfoncés dans la brousse des plaines sans bornes.

 cette époque ne se dressaient pas encore, au milieu des parcs, les hôtels luxueux des administrateurs d'aujourd'hui. On couchait dans des paillottes sur des lits de sangle, ou sur des nattes dures; on mangeait ce que l'on trouvait, et dans les pirogues sans défense, avec dix jours de biscuit et un paquet de poisson fumé, on s'en allait reconnaître les centaines de kilomètres carrés que l'amiral commandant avait englobés dans l'arrondissement.

On ne se mariait pas, dans ce temps-

là, parce qu'il n*y avait pas de femmes en Goehinchine, et qu'on n'avait pas le loisir de retourner en France. Mais les

temps, depuis lors, étaient changés :

des maisons de briques s'étaient élevées, pour les chefs d'arrondissement; des routes avaient été tracées ; des chaloupes à vapeur violaient les arroyos; bientôt les automobiles allaient envahir les chemins et les rivières. Alors les a broussards » étaient à regret rentrés dans leur siècle : Adieu la jungle où l'on porte la barbe hirsute et des souliers ferrés! Adieu la misère joyeuse dans les sampans !

L^administrateur habitait maintenant un palais; Saigon avait grandi; des compagnes étaient venues d'au delà des

mers, et, devant leur sourire, tous les durs-à-cuire, coureurs d'aventures, traceurs de routes, pionniers de la brousse, étaient tombés à genoux. Ils avaient congédié la petite épouse jaune, la congaïe peu encombrante qu'on loge dans un coin du sampan ; et ils avaient pris femme. Voilà pourquoi Mme Gerly avait vingt ans de moins que son mari . . .

C'était une jolie blonde, très instruite, et modeste, avec toujours un bon sourire gai sur les lèvres, mais surtout avec une âme de sainte.

Un passé douloureux, pas très lointain, avait jeté, dans le terrain bien préparé de son cœur large ouvert, toute une semaille de dévouement et d'inlassable pitié.

Quand elle n'était pas prise par les soins à donner à ses deux fillettes dont elle faisait elle-même la première instruction, on était sûr de la trouver dans la paillote de quelque milicien malade, dans les taudis de misérables nhaqués, où elle apportait, avec un zèle de sœur de charité, la consolation de ses bonnes paroles et Taumône d'un peu de riz, d'une bouteille de vieux vin réconfortant, ou de quelques médicaments.

Le soir, quand sa journée de dévouement était terminée, quand le soleil baissait, et qu'un peu de brise fraîche venait de la mer, elle ouvrait sa porte aux quelques fonctionnaires d'Hatien, elle organisait des parties de croquet, pendant que son mari emmenait les

plus calmes à Tappontement, où Ton péchait à la ligne en disant du Virgile; elle s'efforçait de calmer les zizanies qui, le croiraitr-on, réussissaient à naître entre ces cinq ou six exilés, dont les longs séjours dans la brousse avaient aigri les caractères.

Dès la première visite, Anine devina en elle une àme très aimante, une grande sœur très sûre, et elle en fut heureuse.

Pierre alla seul voir le secrétaire de la province, pauvre jeune homme instruit, artiste, désabusé d'anciennes espérances, que T ennui et la solitude avaient entraîné petit à petit sur la voie dangereuse du vice extrême-oriental. Il ne comptait plus les pipes d'opium

qu'il fumait. La lumière du grand jour lui faisait mal, et il avait fait fermer, avec des stores épais, toutes les ouvertures de son logement.

Il était diaphane, marchait appuyé sur un bâton et vivait d'un œuf à la coque.

Des cheveux longs et bouclés encadraient son visage émacié et le faisaient ressembler aux anges minces des vieilles peintures italiennes.

Toujours, près du matelas cambodgien étendu sur le sol, dans la demiobscurité, la lampe frêle où grésillait le poison parfumé, jetait sa petite lumière indécise, et les Annamites, entre eux, souriaient en disant que monsieur le secrétaire ne cessait jamais de faire sa prière à Bouddha.

La triste chose que Topium ! et combien de coloniaux, venus de France pleins de vie, d'intelligence et de gaieté, ne savent pas réagir contre les tentations de la solitude et se laissent aller tout doucement aux songes mauvais des fumeries! Ils n'osent d'abord que quelques pipes par jour, une vingtaine; et si, d'aventure, le parfum tenace dont s'imprègnent tous les meubles dénonoe à un visiteur leur vice commençant, ils protestent et trouvent toujours la même excuse puérile : c'est le docteur qui le leur a prescrit, contre une diarrhée rebelle, ou une ancienne dysenterie.

On n'insiste pas, à quoi bon! Il n'y a pas un fumeur sur cent qui ait le

courage de s'arrêter sur la pente. Ils triplent, ils quintuplent la dose; ils déclinent les invitations parce que la pipe est une amante jalouse qui exige leur présence à heures fixes. Ils s'étendent, douze heures par jour, sur les nattes ou le lit de camp, au pied duquel un boy accroupi, ou la congaïe experte, préparent les pilules du subtil poison.

Ils s'étiolent, s'appuient sur un domestique pour marcher, et accusent le climat débilitant et l'anémie impitoyable.

Us vont, pauvres loques lamentables, de plus en plus courbés, de plus en plus pâles, mais incapables jamais d'une minute de volonté qui les éloignerait de la natte honteuse ; ils vont jusqu'au

jour OÙ leurs yeux, qu'alanguissaient les rêves d'opium, se ferment, dans les volutes d'une dernière goulée de fumée acre. Ils s'éteignent, à bout de souffle, comme la lampe où s'enflaient, à la pointe d'une aiguille de métal, les boulettes parfumées.

Et deux coolies, le lendemain, emportent au cimetière la caisse à peine pesante où l'on a couché, pour le sommeil qui ne finit jamais, un Français que des parents pleureront, par delà les mers, en maudissant les fièvres implacables des colonies qui le leur ont ravi!

L'agent des postes était célibataire, également; mais il avait avec lui une petite épouse annamite que l'on ne

voyait jamais, et deux enfents qu^elle lui avait donnés, et qu'elle élevait à l'européenne, d'une façon irréprochable.

Leur père les conduisait le soir à l'Inspection, où ils jouaient avec les petites filles de l'administrateur. Ils avaient de jolies frimousses de métis très peu teintés d'Annamite. Le père était court et gros, portait lunettes, fumait d'interminables pipes, et aimait discuter de choses d'histoire.

Au bureau du cadastre, Pierre fut.

surpris- d'apercevoir, à son arrivée, une femme qu'il salua. Il apprit plus tard que le géomètre vivait, en effet, avec une maîtresse amenée de France, une compagne de très longtemps dont

il avait nn petit g^arçon qui courait dans le jardin, et un autre bébé encore au berceau.

Un peu farouche, le &ux ménage restait à l'écart, bien que Mme Gerly leur eût fait comprendre qu'ils pouvaient venir sans crainte à Tlnspection, et y amener leurs enfants.

Nine accompagna son mari chez le contrôleur des douanes qui habitait, avec sa femme, une grande maison, sur le bord de l'eau.

Ils étaient jeunes et gais, n'avaient pas d'enfants, et possédaient un piano dont les notes s'étouffaient tristement sur la vase du marais qui entoure l'entrepôt des douanes et que, de tout temps, les Européens ont appelé la

a Cité de Venise» ! Lamentable Venise, sans campaniles ni palais de dogmes, où les gondoles sont des sampans, et les barcaroUes une monotone mélopée annamite.

Chez Tagent des douanes, marié à une métis très grosse, très indigène, qui abusait de fard et de poudre de riz, et qui s'habillait d'étoffes aux couleurs voyantes, agrémentées de volants sans nombre.

Contents de cette première visite, charmés surtout de Tamabilité de Mme Gerly qui s'était mise à la disposition d'Anine pour l'initier à la vie des postes, ils regagnèrent le fort.

La vie s'organisa, à Phao-Daï, très calme et très intime : le matin, ils se levaient à Taube, car les moments trop courts qui précèdent et qui suivent le lever du soleil sont les plus délicieux de la journée.

Pendant que Pierre vaquait à ses occupations, parmi les tirailleurs, Anine, coiffée d'un grand chapeau de paille, un de ces chapeaux que portent les Chinois dans leurs cérémonies, surveillait Tarrangement du petit jardin, devant la maison. Elle y voulait beau-

coup de fleurs, et souvent elle descendait au village, demander quelques boutures de gardénias ou quelques plants de tubéreuses aux bonzes gardiens des pagodes dont les parterres bien entretenus sont toujours fleuris.

Ils la voyaient venir avec joie car ils la devinaient pieuse et bonne, et ils saccageaient pour elle leurs massifs.

Hatien est peuplé de pagodes et de tombeaux vénérés, et les bonzes à la tête rasée promènent par tous les détours de chemins les taches jaunes de leurs robes drapées, dont les grands plis recueillent, au seuil de chaque cabane, les aumônes des fidèles agenouillés.

Des génies sans nombre veillent sur ce pays et ne réussissent pas à le rendre

prospère. Des légendes merveilleuses sur les intercessions de ces esprits bienfaisants, sur les moissons providentielles qu'ils firent pousser, aux temps lointains, sont pieusement conservées, de père en fils, par les misérables nhaqués que leurs rizières trop alunées empêchent à peine de mourir de &im, en attendant le retour de cet âge d'or. Nulle contrée d'Indo-Ghine n'est aussi attachée à ses anciennes croyances que cette région d'Hatien; nulle part ailleurs, les paysans perdus au fond de leurs maigres rizières ne se prosternent avec un tel respect au bord des sentiers, au passage des bonzes mendiants avec lesquels ils partagent leur bouchée de riz.

De tous les bosquets d'arbres sacrés où se cachent les temples montent sans cesse, vers la colline de Phao-Daï, les carillons graves ou argentins des gongs ponctuant les prières des officiants. Ils se répondent de pagode à pagode et rappellent un peu les angélus lents que se renvoient les clochers des villages bourguignons, assis sur chaque coteau, tout proches les uns des autres, au milieu des vignes.

Quelquefois, Nine était accompagnée de l'interprète du fort, et alors les bonzes lui expliquaient les origines de leurs sanctuaires, les miracles dans les temps, près de la grande mare, où s'épanouissent des lotus larges comme des rosaces d'église, des lotus d'un

bleu qui se dégrade en vert, insensiblement, en passant par des teintes exquises.

Ils en cueillaient pour elle, de ces lotus sacrés, qui ne doivent se faner que devant Tautel de Bouddha ; ils violaient, pour son sourire, les rites ^ immuables de la pagode et lui offraient, dans un geste hiératique, les fleurs superbes au bout de leurs longues tiges.

De petits novices de la pagode, des négrillons cambodgiens, hauts comme des bottes, mais sérieux déjà dans leurs guenilles jaunes, accompagnaient Nine au retour, portant les brassées de fleurs dont elle égayait tous ses meubles, et c* était une vision jolie de rites disparus depuis des siècles et des siècles, que

cette robe blanche, ces dentelles et ce sourire, précédés des petits officiants couleur de soleil.

Us déjeunaient tôt, avant les chaleurs trop lourdes du milieu du jour ; puis ils fermaient leurs portes contre le soleil et la réverbération ardente qui de tous côtés incendie Phao-Daï ; et, jusque vers quatre heures, ils demeuraient chez eux. Pierre, dans son bureau, travaillait. Elle, étendue dans sa longue chaise de rotin, lisait les rares lettres venues de France, les quelques livres apportés par le dernier courrier.

A quatre heures, quand le soleil s'inclinait sur Phu-Quoc, et qu'un peu de vent du large agitait les cimes des arbres, ils descendaient à Hatien.

Nine , arrivée souvent la pre mière à F Inspection (1), accompagnait Mme Gerly dans ses visites aux cases des indigènes. Les pauvres créatures, avec de grands saluts, de grands laïs reconnaissants, leur racontaient la détresse de leurs paillotes basses, et tous les a koums » , toutes les offrandes propitiatoires faites inutilement aux pagodes particulièrement vénérées, pour préserver leur toit du démon Choléra, pour obtenir la guérison de Tenfant étendu là sur une natte, en un petit tas informe. Pauvres petits annamites tuberculeux, victimes du marais puant, aux yeux très doux de bêtes craintives,

(1) Nom donné en Indo-Chine à l'hôtel des administratenra .

dans des orbites creuses, aux gestes jolis qu'ont les petits sous toutes les latitudes. Us connaissaient bien les dames françaises, et ils s'efforçaient de leur sourire, d'un sourire triste d'êtres souffrants, à leur arrivée.

Pierre, pendant ce temps, courait les pagodes, interrogeait les bonzes, s'intéressait aux vieilles légendes de ce pays d'antiques guerriers fameux.

Le sanctuaire de Ma-Reuou, le fondateur du pays d'Hatien, s'était entr'ouvert à sa prière, et un vieux notable, chaque soir, en sortait un cahier jauni, couvert de caractères chinois ; un cahier vénérable, écrit depuis des siècles, sur des feuillets de cette soie très fine et très précieuse où les bonzes d'autrefois

alignaient les signes étranges qui disent leurs fabuleuses épopées.

Ce vieux notable, descendant d'anciens mandarins célèbres, était chargé du culte des génies protecteurs d'Hatien. Il avait bien quatre-vingts ans.

Très grand, il s'appuyait sur un bâton long comme une houlette de pèlerin. Il nouait ses cheveux blancs en un chignon bas sur la nuque ; une barbe peu fournie, mais longue démesurément, lui tombait en fils d'argent sur la poitrine. Il portait une grande robe noire, un long a caï ao » ouvert sur les côtés, avec les manches larges des bonzes annamites, qui enfermait, comme en un fourreau, son corps maigre d'ascète.

Il avait un air très saint et très ancien.

Fair de ces ermites aux barbes immenses , que des artistes d'autrefois ont peints sur de vieilles fresques admirables, dans les églises vénitiennes, en Crète.

Ses yeux, peu bridés, brillaient intensément, quand, dans la demi-obscurité du sanctuaire, où ils s'asseyaient sur une natte, au pied des images grimaçantes des génies, il débitait, en strophes chantantes, le grimoire sacré .

Un interprète traduisait à mesure, à voix basse, et Pierre restait là, très longtemps, à écouter, dans le silence de la pagode sombre, la légende merveilleuse, sous le regard bienveillant d'un Bouddha à Tair parfaitement heureux, qui riait sur son autel.

De Tautre côté de la cloison, les

bonzes officiaient, en marquant des passages de prières à coups de gong qui résonnaient longtemps sous les voûtes plusieurs fois centenaires, pendant que le vieux notable, affaissé sur sa natte, balançait lentement son buste maigre, en tournant les feuillets de soie du livre précieux.

I a ii gJtJ i^^rw^ Jtta -^ ~i -

La soirée se passait gaie, dans le jardin de Flnspection. On causait; on médisait des absents, des gens ignorés de Nine, trop nouvelle arrivée dans cette Gochinchine, où tous les fonctionnaires de chaque administration se connaissent... et se jalousent un peu.

Ces cancans, que s'efforçait d'endiguer, de toute la force de son indulgence, Mme Gerly, n'intéressaient que très peu Anine, et elle allait plus volontiers du côté où les sept ou huit bambins du poste riaient et jouaient sous

les arbres. Elle était devenue tout de suite leur amie : elle organisait pour eux des jeux, avec les boules de croquet que n'utilisaient pas les grandes personnes. Elle écoutait les histoires de Bébé, la cadette de Mme Gerly, qui avait un gentil babil précoce, et terrible parfois : c'était Bébé qui, se trouvant seule au bas du perron, au moment où un nouvel arrivé dans le poste se présentait pour rendre visite à Tadministrateur, un monsieur petit de taille et coiffé d'une cape l'annonçait en criant à pleine voix dans l'escalier : a Maman, il y a un tout petit homme, avec un tout petit chapeau, qui demande papa ! »

Elle s'asseyait à côté de Nine et lui disait des histoires de bétes féroces où

elle était très brave : a Si je rencontre un tigre, je prends un couteau et je le tue! Si je vois un buffle, je le prends par les cornes et je le jette à la mer! »

Nine riait beaucoup, et tout à coup prenait un air effrayé pour dire à la fillette : « Oh! Bébé, regarde ce tigre dans le buisson! » Et Bébé se précipitait dans les jupes de sa grande amie.

On causait encore quelques instants sous les arbres, quand finissaient les parties de pêche ou de croquet. On parlait des derniers livres venus, des dernières pièces de théâtre dont nous ne voyons les représentations, hélas! nous, les broussards, que dans les comptes rendus ou les suppléments de l'Illustration.

Ou bien M. Gerly racontait une bis-

toire annamite. Il avait toute une collection d'anecdotes cueillies au cours de sa longue carrière, toute une série de rapports cocasses, en latin de cuisine, ou en français barbare, œuvres des mandarins indigènes qui se piquent de connaître nos usages et notre langue.

Un jour, il reçut une longue lettre qu'il lut au poste assemblé ; il s'agissait de la mort du tigre de Phu-Quoc, le seul tigre de la grande lie, venu là on ne sait comment et qui était, depuis des années, légendaire.

Il habitait dans les fourrés de lianes, au pied des grands monts. Les indigènes r entendaient chaque nuit, tantôt vers Am-Ninh, tantôt dans les palétuveraies de Baï-Viang, lançant à la nuit

son bref cri de chasse, ses appels à la femelle absente. Parfois un long mug^issement d'angoisse, un bêlement étranglé disait aux nhaqués que a Ong-cop » , monsieur le tigre, venait de trouver son repas, et, tranquilles pour cette nuit-là, ils cessaient de garder leur étable et rentraient chez eux.

Le tigre de Phu-Quoc venait de succomber dans une lutte homérique que retraçait à Tadministrateur, en des pages imagées, le chef de village, ancien matelot à bord d'une canonnière française, gardien de bœufs dans les forêts de File.

tt Je soussigné, Nguyen-Hanh, disaitil, garde champêtre de la plantation de M. Jantaume, ai T honneur de venir, avec un profond respect, vous porter la

connaissance, que, le 27 avril, troisième lune pour nous autres Annamites, j'ai pu tuer le tigre en question à la place de Baï-Vang, il est très grand et se mesure à 3 mètres de long.

M Le seul animal qui existe dans File de Phu-Quoc depuis une quinzaine d'années. 11 avait dévoré, dans la propriété de Baï-Vang, un sacret nombre de bœufs, vaches et veaux, moyennant soixante-dix depuis treize années, à Duong-Dong six ou sept et encore dans les environs; de plus le signe spécial appliqué d'après ses oreilles qu'il a déjà dévoré ailleurs deux femmes avant de s'amener dans l'Ile de Phu-quoc (1) .

(i) Le tigre qui a une oreille fendue, d'après la croyance annamite, a mangé des hommes : un homme

tt Pendant Fattaque de cette bête féroce, il avait sauté sur le dos à un de mes coolies où il a griffé grièvement blessé et bien profond quoique je croirai que ce pauvre coolie, il ne pourra pas se sauver de la mort.

« Voici la preuve : le 26 avril, en plein midi, le tigre qui s'était pénétré dans la place où nos bestiaux, qui sont en train de manger des herbes à l'habitude; il y avait attrapé un veau de quatre mois ; la place où il a attrapé le veau se trouve depuis là jusqu'à nos habitations à une distance de 30 mètres.

a D'après la course de nos bestiaux, nous avons aperçu tout de suite le

ou une femme par coupure. A l'oreille droite : homme; à l'oreille gauche : femme.

tigre qui se met aussi à la course avec emport de veau . Nous l'avons poursuivi à une distance de 20 mètres où nous avons pu retrouver le veau mort-né où il Ta déposé auprès du bord d'un ruisseau.

« Précisément que je laisse cette bête à la même place, et je fus retourné immédiatement pour énoncer à la maison, et je fus revenu aussitôt avec mes coolies pour faire faire une installation assez haute auprès ; la nuit arrive ; nous nous mettons quatre là-dessus avec deux fusils.

a Le moment que cette bête féroce venait chercher sa proie, nous avons tiré beaucoup des coups de fusil, malgré pour cette fois-là que toiis nos coups de fusil sont tous manques.

« Car il file très vite sans apercevoir ; pour la seconde fois une heure après, il revenait encore une deuxième fois pour chercher sa proie ; cette fois-ci nos coupSt de fusil qui sont un peu réussis, nous l'avons pu casser une patte à la derrière, et il se fut emballé.

M Au grand matin nous étions six pour faire la recherche en suivant les traces de sang.

« Nous Tavons aperçu à une distance de 100 mètres depuis la plantation jusque-là : j'ai aussitôt tiré un coup de fusil sur le ventre, il a été complètement blessé et bien affaibli mais il est encore très méchant, et il fit filé encore un peu plus loin à une distance de 50 mètres.

« Nous, nous continuons à faire les recherches, le coolie qui a été griffé par le tigre c'était celui qui vous avait écrit une fois au sujet qu'il avait pris la fuite dans la plantation pour venir rester avec le curé de Luxon.

« Pendant la recherche du tigre dans la forêt, nous allons par deux à chaque endroit, celui-ci qui a avancé trop de marcher tout seul dans un endroit où il s'amenait tout à fait auprès à l'endroit où le tigre se cache et se repose, le tigre . qui se fut sauté sur son dos, et il lui a griffé comme il faut, le type qui se met à crier et nous sommes arrivés aussitôt.

« Nous avons tiré tant de coups de fusil sur le tigre pour faire lâcher le bonhomme, et le tigre fut tombé mort

né; d'après les faits constatés, en ce qui concerne pendant Tattaque de cette béte féroce, je fus fait prévenir aussitôt au chef de canton qu'il vienne voir le tigre, et il y prendra les notes nécessaires pour nous faire un rapport sur ce sujet.

« Et de mon côté, je devais vous envoyer par lettre bien détaillée pour vous annoncer les faits. »

Pauvre tigre de Phu-Quoc ! Il ne lancera plus dans la brousse des vallées sonores, par les nuits chaudes, son bref cri de chasse : « Gop, cop ! » Mais il eut une belle mort et sa fin fut joliment contée !

A la nuit tombante on se séparait, et Nine, appuyée au bras de son mari, remontait lentement à Phao-Daï.

Ils dînaient sur la terrasse, au-dessus de la mer. Ils s'étendaient ensuite dans leurs chaises longues et restaient longtemps Tun près de l'autre, dans la tiédeur des nuits délicieuses.

On se couche souvent tard, aux colonies. Il fait si bon, par les belles nuits étoilées, quand la brise du large chasse les moustiques, rêver aux choses et aux êtres chers qu'on a laissés là-bas, par delà l'immensité du monde.

Peu de coloniaux, dans la brousse, échappent au charme mélancolique des nostalgies du soir! Nous sommes ainsi faits : à peine avons-nous dressé notre tente dans nos lointaines patries de soleil et de solitude, que déjà nous comptons les mois qui nous séparent

du retour ; et, dès que le paquebot nous a déposés sur les quais de Marseille; que nous avons respiré l'air de nos campagnes françaises, suivi les sentiers dont les vieilles pierres couvertes de mousse sont toujours là, immuables, à chaque retour, nous nous prenons à regretter les misères ensoleillées de nos postes perdus.

Ils regardaient mourir vers l'ouest les derniers reflets du jour pendant que s'allumait sur son rocher le phare de Muï-Naï. Ils se laissaient bercer doucement par le murmure de la marée se brisant sur les galets; par la chanson des pécheurs qui vont, dans la nuit, jeter leurs filets au pied de la tour blanche du phare; et leurs pensées

s'envolaient là-bas, plus loin que Phu- Quoc et les continents immenses, aux criques bleues de la côte provençale, aux sentes qu'embaume le romarin, dans les sapinières de TEstérel; aux forêts morvandelles, où la bise d'biver pleure dans les grands cbênes, où les écureuils courent sur les branches des pins noirs; aux futaies silencieuses où poussent la violette et le mug^uet, où les pas s'étouffent sur des tapis de mousse.

Ces songeries duraient longtemps, longtemps ! Us restaient immobiles, pour ne pas rompre le charme, et quand la main de Nine serrait plus fort celle de son Pierre, qu'un long soupir presque douloureux soulevait sa poi-

trine, qu'elle lui murmurait : a Oh!

quel exquis parfum de figuiers en fleur vient de passer! » il souriait, car il avait cru reconnaître, lui, dans ^es senteurs de la brise qui frissonnait de Touest, rhaleine des muguets de ses taillis .

Qui de nous, dans les rêveries des heures lentes, au fond de la brousse, n'a revécu ses jours passés? A quelques années de distance, les souvenirs s'embuent; on ne revoit qu'à travers un nuage les étapes de la vie parcourues sur d'autres terres de la planète, des étapes tristes, au long des sentiers de Madagascar, du Soudan ou d'ailleurs; des journées d'implacable fièvre qui se succédaient toutes pareilles.

Quelquefois cependant, quand Tesprit court ainsi par grands bonds aux souvenirs si divers des années finies, le voile qui enveloppe comme d'un suaire léger et transparent toutes ces choses qui ne sont plus, se déchire par endroits, d'une façon inattendue, brusquement, et alors nous apparaît, avec tous ses détails, tel spectacle vu il y a des mois et des mois, telle scène de triste mort au bord d'un sentier brûlé de soleil et empesté de miasmes, telle nuit de tuerie dans l'ombre ! Avec tous les détails, ce n'est point assez dire! On a, pendant les courts instants que dure cette évocation, la sensation d'être là, devant le panorama magnifique. On respire réellement telle fleur, petite,

semblable aux verveines de France, poussée à tel endroit précis, dans une fente de rocher où dansait le soleil, sur des paillettes de mica, au fond de la forêt malgache ou de la jungle congolaise, à des milliers de kilomètres.

Ou bien Ton sent, tout contre soi, le souffle court des camarades, cette respiration qui siffle un peu en passant dans la gorge, quand, par une nuit sombre, on entrait sans bruit dans un village perdu dans les bois vierges qui, brusquement, s'éclairaient de la lueur des coups de fusil.

Ou bien encore, on entend avec une netteté absolue, une netteté à faire croire aux morts qui reviennent, le râle d'un pauvre compagnon qui agonisait.

Tous ces souvenirs sont d'une précision douloureuse, pendant les courts instants de leur évocation; ils s'évanouissent comme ils sont venus, très vite ; et l'on a beau s'efforcer de les faire revivre, on ne voit plus surgir devant les yeux fermés que des choses estompées à peine et qui se perdent, confuses dans le linceul des longues années qui nous séparent de ces heures vécues.

On dirait que cette faculté de revivre des souvenirs d'une telle précision nous est plus familière, à nous autres, coloniaux, comme si l'air plus saturé des senteurs pareilles d'Afrique ou d'Asie, le soleil plus chaud de nos patries lointaines connues, aimées, et quittées les unes après les autres, la

mélancolie de tous nos radieux exils, aiguisaient chez nous ce sens d'évocation des courtes joies, des douleurs sans témoins, des morts sans bruit auxquelles nous avons assisté; des journées que nous marquâmes d'un trait rouge, parmi toutes les journées monotones de nos exils passés, des joies de France, aussi, pendant les séjours brefe, entre chaque voyage, aux endroits qui nous sont chers.

Anine connaissait bien quand son mari, les yeux perdus sur la mer murmurante, avait de ces retours vers le passé. Et quand son front se plissait d'effort pour ressaisir la vision disparue elle lui demandait, câline, de lui dire l'histoire qu'il venait de revoir. Elle

avait peur au récit de combats sans merci, dans la nuit des forêts d'Afrique et se serrait près, tout près de Tami très cher qui arrêtait le conte pour que sa Nine n'eût pas, dans son sommeil, les cauchemars qu'amène, au front des coloniaux, Tair pesant des nuits sans brise.

Le soir finissait de mourir sur les cimes de la chaîne des Éléphants, qui vers Luxon se découpent dans le ciel où s'allument les étoiles : le ciel si pur des nuits cambodg^iennes, et ses astres si clairs, que l'ombre nocturne ne peut jamais voiler tout à fait la moire des eaux du golfe, et les silhouettes dentelées des montagnes lointaines.

Ils secouaient à regret le charme de leurs rêveries, chassés par Thumidité, et rentraient s'endormir dans leurs moustiquaires étroites.

Certains soirs, ils faisaient armer le petit canot du poste, le joli canot peint de blanc, qui s'appelait Nine depuis leur arrivée, et ils allaient, vers la baie intérieure, sur Teau calme où tremble, au coucher du soleil, le reflet desap* pontements de Thuân-Yen.

C'est r heure tranquille où les vieillards à barbe rare, les notables d'Hatien,. ceignent leur turban bien roulé, s'enveloppent dans leurs robes de cérémonie, aux menus boutons de métal, et se dirigent, un éventail à la main,

vers la pagode communale, pour délibérer, dans la paix du sanctuaire, sous Toeil des bouddhas ventrus, des affaires du village.

Presque chaque soir, un des nombreux temples estilluniiné pour quelque office.

Les coups de tam-tam trouent Tair, et les tintements des gongs résonnent longtemps, vibrants et lointains, sur la surface unie de la baie.

Le crépuscule, derrière Phao-Daï, allume une immense gloire, au milieu de laquelle les arbres et les toits du fort se détachent, avec la netteté d'un trait d'épuré. L'eau bleue où glisse le canot suit toute une gamme de nuances,, pour atteindre au rouge sang, au loin,, vers la balise de Muï-Naï.

Dans Tair passent des vols innombrables de perruches, aux ailes plus rapides que celles des hirondelles :

c'est un nuag[e vert qui se meut et vibre, avec des cris perçants, une cacophonie qui fuit comme une trombe.

Des bandes d'aigrettes immaculées qui, au petit jour, ont passé en sens inverse pour aller s'abattre sur la plage basse de Muï-Naï où elles se posent en rangs pressés, dans les bambous des pêcheries, agitent très mollement sur le ciel pur la voile blanche de leurs plumages confondus.

Les pécheurs de Thuân-Yen s'apprêtent à partir pour leur travail de nuit.

Ils ramènent à grandes brasses, au fond des sampans, les centaines de

100 DANS LrE GOLFE DE SIAM

mètres de leurs filets; se couvrent la tête du large chapeau de palmes qui protège des embruns comme du soleil, et démarrent, arc-boutés sur les rames, en chantant leur éternelle chanson annamite. Leurs silhouettes montent sur la surface des eaux, pendant qu'ils s'amincissent dans Téloignement, là-bas vers Phao-Daï, et que le soleil couchant les entoure d'un nimbe irisé, comme les choses que Ton regarde à travers un prisme de cristal.

Les grands marabouts, sur les poteaux de la baie, sont toujours impassibles. Ils ne quittent leur perchoir qu'à la nuit, et, d'un vol pesant, ils regagnent la branche élue, parmi les palétuviers de la rive.

Anine aimait ces promenades tranquilles. Les rameurs remontaient le courant jusqu'au milieu de la baie et relevaient leurs rames. Tout doucement le canot dérivait avec la marée. Ils mettaient une heure pour redescendre jusqu'au pied de Phao-Daï, une heure exquise qu'ils passaient à écouter Teau clapoter discrètement à Tavant de la barque, des voix mystérieuses et graves qui parlent sous la quille, et qui sont les cris de rongeurs d'eau, cramponnés au bois des sampans; les appels des pagodes en prières, la basse des vagues déferlant au loin sur les roches.

Quelquefois Mme Gerly, abandonnant le croquet, les accompagnait.

Elle apportait avec elle le dernier livre

reçu : livre d'un auteur aimé, V Isolée ou les Désenchantées.

Les deux amies se serraient l'une contre l'autre, au fond de l'embarcation, et Pierre, assis en face d'elles, lisait des passages de sa voix chaude.

Et c'était, derrière leurs yeux à demi fermés, des visions de choses de là-bas, évoquées brusquement par les phrases berceuses; des visites faites autrefois, aux cimetières turcs, en Crète, où les cyprès, le long des allées sans fin, couvrent les tombes de celles qui furent les petites dames voilées ; des envolées de carillons, sur la brume du Rhône, quand sonnent les cloches de Fourvières.

Pierre fermait le livre lorsqu'on n'y

voyait plus; ils regagnaient Tappontetement de l'Inspection pour y déposer Mme Gerly, les yeux embrumés un peu des souvenirs remués en foule, délicieusement, par les pages évocatrices, et le canot glissait de nouveau sur Teau sombre, vers Phao-Daï.

D'autres soirs, ils poussaient plus loin leurs excursions en canot.

On peut, en suivant des arroyos sinueux, dans la forêt de palétuviers, gagner le village de Rach-Vuoc, et le poste de Baïot. Ces canaux bourbeux débouchent dans la baie d'Hatien et contournent les collines de Thuàn-Ten, pour aboutir, par delà la pointe de Baïot, à la rade d'Honchong. Ils coulent tantôt dans un sens, tantôt dans

Tautre, suivant les caprices de la marée, et les palétuviers se penchent si bas sur leurs rives, que, dans le canot, il fallait se courber pour éviter les branches.

Les berg^es sont de boue noire où des crabes, au moindre bruit, régalent précipitamment leurs trous. Quelquefois, à un coude, un caïman surpris plonge, avec un bruit mou de chute, qui fait monter à la surface de Teau des bulles de vase remuée. Des poules de forêt fuient sous les branches ; un porcépie franchit le rach à la nage, en agitant éperdument ses épines.

Il fait, sous la frondaison basse, une chaleur lourde, et le marais dégage une odeur nauséabonde de fièvre. Mais on est payé des trois quarts d'heure passés

dans l'arroyo, quand brusquement, vers Rach-Vuoc, on débouche dans une jolie rivière, à quelques centaines de mètres de la plagie, près d'un pont de bois coquet qui se dessine sur la mer, au milieu des silhouettes d'aréquiers et des cases de bambous, et auquel s'amarrent des barques dont les petites flammes jaunes ou rouges s'ag^itent au haut des mâts.

Un chef de canton habitait là; un grand vieillard annamite à face rasée comme celle d'un moine, à large turban. Lorsque le canot abordait, il faisait apporter aux visiteurs, sur un plateau de bois précieux, incrusté de nacre, du thé fumant dans les tasses minuscules, en gage de bienvenue.

Nine aimait ce village, et surtout Baïot, un peu plus loin, toujours sur la côte, où habitaient un douanier et sa femme.

Ils étaient là depuis une dizaine d'années sans rentrer en France, dans une maison, au bord de Teau, sur un rocher comme Phao-Daï. Us avaient deux enfants nés dans ce coin solitaire et qui, surveillés, soig^nés par une domestique indig^ène, gazouillaient en annamite beaucoup mieux qu'en français. Leurs parents les voulaient moins malheureux qu'eux-mêmes n'avaient été, et c'est pourquoi ils prolongeaient leur séjour dans cet exil sans plaisir, entassant au fond du bas de laine les trois quarts de leur maigre solde, piastre à piastre.

L'homme était un ancien marin de rÉtatqui, avant son mariage, avait couru longtemps cette mer, sur les jonques de l'administration des douanes. Grincheux, mais excellent homme, sa vieille figure toute ridée, que coupaient deux moustaches grises très longues, deux vraies moustaches de vétéran, hérissées pour avoir subi trop souvent le rasoir, aux jours passés des branle-bas de combat, était toujours renfrognée, et il amusait Nine, en lui contant, dans un langage pittoresque de matelot provençal, les misères de sa vie de brousse, et toutes les choses qui rattachaient à cette terre cochinchinoise.

La femme était reconnaissante à Anine de ses visites ; car elle venait très

108 DANS LE GOLFE DE SlAM

peu à Hatien, et ne voyait que de bien rares passagers, dans son poste écarté.

Et les petites filles s'accrochaient aux jupes de la visiteuse et lui racontaient, en annamite, des histoires, auxquelles elle ne comprenait rien> mais qu'elle se gfardait bien d'interrompre, charmée du babil chantant des mignonnes congaïes blanches.

Ils durent renoncer à ces excursions à Baïot : les collines de la région d'Honchong sont infestées de tigres, et les habitants se plaignent souvent de ces désagréables voisins.

Un jour, en arrivant à Rach-Vuoc, Nine trouva la paillote du chef de canton en deuil; et il vint lui-même avec de grosses larmes coulant sur ses joues

rasées, lui faire dire, par Tinterprète, que la nuit précédente sa jeune fille avait été enlevée par le tigre. Elle était sortie, à la nuit tombante, pour aller à quelques pas de là acheter des bougies parfumées que tous les soirs on brûle sur Tautel des ancêtres, devant chaque porte.

Le chef de canton, pendant Tabsence de la congaïe, crutTentendre qui l'appelait au dehors : « Gha oï ! cha oï » ^ père, père! Il sortit, ne vit rien, alla chez le marchand chinois : elle venait de quitter la boutique. On la chercha et on découvrit sur le sentier des traces de sang qui entraient dans la forêt. Le lendemain matin seulement, les hommes armés de coupe-coupes qui s'étaient élancés à sa

recherche en se guidant sur les traces rouges, découvrirent le corps de la malheureuse, de l'autre côté de la colline boisée. Une jambe avait été arrachée jusqu'au tronc. La jeune fille respirait encore : elle rendit le dernier soupir pendant qu'on la rapportait à Rach-Vuoc .

Nine assista à la cérémonie des funérailles, aux longues invocations pour la morte. Mais elle ne voulut plus suivre, en canot, Tarroyo de la palétuveraie .

Une fois par mois, sur la prière de Mme Gerly, un missionnaire dont la chrétienté n'était pas très loin, par delà les rizières d'Hatien, arrivait à cheval et prévenait les dames européennes que, le lendemain, il y aurait grand'messe au village.

On arrangeait pour la célébration de l'office un hangar de l'administration.

Les quelques indigènes catholiques venaient se mettre â la disposition des dames et coupaient de longues palmes de cocotiers, dont ils faisaient des

Ogives vertes, pour encadrer les portes et les fenêtres.

Anine descendait quelques vases fleuris, quelques tapis brodés, pour orner TauteL Mme Gerly fournissait les candélabres de Flnspection. Elles passaient une excellente journée à tout préparer pour le lendemain, et riaient de bon cœur quand le Père, qui n'avait pas un goût très sûr en la matière, croyait devoir donner des conseils pour Tomementation de sa chapelle improvisée.

Après la messe, on déjeunait chez l'administrateur; puis, les dames accompagnaient le missionnaire qui allait acheter, chez les Chinois marchands, de la peinture, un peu d'étoffe, quelques

papiers coloriés, pour orner son église de Luxon. Et quelles teintes il choisissait, Seigneur! du jaune éclatant, du bleu criard, le plus criard possible, du vert à effrayer tous les buffles des rizières.

Et comme on lui faisait remarquer que des nuances plus effacées eussent été plus jolies, il tiraillait sa longue barbe et secouait la tête en disant :

« Plus jolies peut-être pour des yeux de Françaises, mesdames, mais mes paroissiennes ont des goûts différents ; il leur faut des couleurs qui se voient de loin; si mon jaune était pâle, si mon bleu n'était que de Tazur, elles me reprocheraient, mes Annamites, d'avoir lésiné sur le prix d'achat. Et

j^en suis arrivé à penser comme elles, moi aussi, à force de courir les bois, et à ne plus connaître les belles teintes claires que vous aimez, et les nuances passées. » Et, en souriant, le Père bourrait sa pipe de bruyère, arrangeait derrière la selle de son cheval maig^re ses paquets d'étoffes multicolores, et repartait, par la route du Thac-Dong et les sentiers de la forêt, pour sa chrétienté misérable. ..

On était en juin, et bientôt commença, avec la mousson du sud-ouest, la période des orages qui précède rétablissement de la saison pluvieuse.

Il est difficile de concevoir la violence, la magnifique horreur de ces orages d'Extrême-Orient, aussi vite apaisés que venus. La pointe de Phào- Daï, dont Téperon s'avance dans la mer et domine le village, forme un obstacle sur lequel zigzague la foudre, éclatent les nuages, et ce n'est pas un spectacle ordinaire que celui des ouragans qui

s'acharnent, tonnerre, vent et mer en furie, contre le rocher trapu.

Ils se renouvellent presque chaque soir, quand le vent du largue chasse vers la terre les nuées grosses d'électricité qui, pendant les heures lourdes de la journée, se sont amassées sur Phu- Quoc.

La lune se lèye,l)rillante, derrière les collines de Thuàn-Yen, éclaire un instant de ses rayons pâles les crêtes boisées et la baie où elle allume en étoiles les flots clapotants.

Puis, rapidement, la brise cesse; les nuages voilent le disque de douce lumière; les monts disparaissent; les premiers éclairs déchirent Tobscurité, et les premiers coups de tonnerre dé-

chaînent la tempête qui fait gémir les forêts et lance sur les rochers les vagues noires frangées d'écume phosphorescente.

La tour blanche du phare de Muï- Naï, perchée sur son sommet, apparaît par moments très haute dans le ciel.

Le vent mugit dans les grands arbres de la terrasse, les 6cus peuplés de chauves-souris géantes. Sous les ouragans des moussons du sud-ouest, ils se sont inclinés du côté d'Hatien, et ils tendent vers le village et vers la baie leurs branches emmêlées comme de grands bras implorants qui parfois, dans un tourbillon de vent, à la lueur d'un éclair, se redressent en des gestes de suprême supplication»

Les flots déferlent en un formidable sanglot où perce le cri aigu des oiseaux de mer lancés dans la bourrasque, et Forage éclate enfin dans toute sa force.

Le grésillement de la foudre qui déchire Técorce des arbres, les éblouissements des éclairs, les branches brisées qui volent, emportées dans la nuit comme des fétus de paille ; les toitures de chaume arrachées par morceaux et précipitées dans la nuit noire, les bœufs qui mugissent de terreur dans leur étable secouée par le vent : tout se mêle en une scène magnifique de violence.

Gela dure des minutes... des siècles!

puis les nuages crèvent, et, comme si un coup de baguette magique en don-

nait le signal, tout se calme peu à peu; les hurlements du vent s^apai'sent, les crêtes lumineuses des vagues ralentissent leurs bonds, comme des chevaux, qu'au bout d'un galop fou retient progressivement le mors. La pluie cesse.

La lune réapparaît gaie dans les branches où les immenses roussettes recommencent leur repas de fruits, en faisant bruisser la soie de leurs ailes sombres.

L'orage est maintenant tout en bas, sur Hatien, dont les cases surgissent dans les éclairs, pendant qu'une douce lumière court sur le golfe, où moutonnent encore des vagues blanches, et que le phare, sur son rocher, projette vers Phu-Quoc, d'un mouvement dont les tempêtes ne sauraient affoler le

rythme, les faisceaux tournants de ses lampes puissantes.

Il ne feUait plus songer à descendre du fort, de peur d'être surpris par ces ouragans quotidiens qui énervaient Anine jusqu'aux larmes. Elle faisait fermer toutes les persiennes, se serrait contre son mari, et tremblait de frayeur à chaque coup de tonnerre.

L'orage apaisé, elle ne pouvait s'endormir, et elle se levait, le lendemain, fatiguée, la tète lourde, prête pour un accès de fièvre.

Il arriva vite : Un après-midi, elle sentit comme un cercle de fer autour de son front ; elle eut des éblouissements de vertige ; elle s'étonna de trouver, au toucher, tous ses membres douloureux.

Pierre la coucha, la couvrit de couvertures qui ne purent la réchauffer.

Elle eut froid, et ses dents claquèrent, longtemps. Puis sa tête devint brûlante, et tout son corps aussi ; des idées sans suite tourbillonnèrent derrière ses yeux inquiets, et elle s'assoupit, exténuée.

Pierre s'effraya de ce premier accès, précurseur de bien d'autres, il le savait par expérience, et d'où petite Nine sortit courbaturée, pâlie, avec un cerne bleu autour des yeux»

Il lui fit prendre des fortifiants, de la liqueur de Fowler, des vins généreux qui ne ramenèrent pas le rose à ses joues : on ne répare pas, dans ce pays-ci, pour employer l'expression des médecins.

Chaque accès de fièvre, chaque mig^raine, chaque chagrin nous enlève un peu de nos couleurs et de nos forces que nous ne retrouverons qu'au bon soleil de France.

Notre santé s'en va lentement, goutté à goutte, comme Teau des vases poreux balancés par la brise, sous nos vérandas; et combien, ne se rendant même pas compte, devant le travail sourd de Tanémie, qu'il est temps de partir, se couchent, un jour, épuisés, pour ne plus se relever !

Un soir, Mme Gerly était montée à^ Phao-Daï, voir sa petite amie que les orages, depuis plusieurs jours, emprisonnaient au fort.

Elle lui apprit que la plus jeune des fillettes de Tag^ent des douanes marié à une métis était très souffrante, et qu'on avait télégraphié au docteur de Kampot de venir. Elles descendirent ensemble à Hatien, pour aller voir la petite malade, et remonter le courage des parents.

Ces pauvres gens habitaient une case

indigène, une paillote délabrée, au milieu du marais croupissant. Le sol était damé, sans carrelage; le chaume du toit s'envolait par lambeaux, sous les coups de vent; et, pour se préserver un peu des mortels rayons de soleil qui filtraient de partout, ils avaient suspendu par des cordes, au-dessus de la pièce du milieu, une grande natte souple, une de ces nattes qu'emploient les Annamites pour confectionner les voiles de leurs jonques de mer.

La petite fille, — elle avait deux ans, — le teint fiévreux, les pommettes en feu, la respiration courte et sifflante, geignait dans les bras de sa mère qui la promenait en lui disant de douces paroles. Le père, dans un coin de la

triste cabane, regardait devant lui sans voir; de grosses larmes coulaient sur leurs joues. Ils souffraient cruellement tous les deux, de voir leur enfant très mal, et de ne pouvoir rien, sans remèdes, sans médecin pour le soigner.

Bien n'est plus problématique que Tarrivée, à Hatien, du médecin de Kampot, chargé du service des deux postes. Il y a 60 kilomètres d'un endroit à Tautre, 60 kilomètres que Ton franchit, soit en jonque de mer, au gré du vent qui vous jette à Hatien en quelques heures, ou qui vous abandonne pendant quatre ou cinq jours, parmi les îles du Golfe; soit à dos d'éléphant : à la saison sèche, il existe une piste qui met en communication

126 DANS LE GOLFE DE SlÂM

les deux villages, et Ton peut accomplir le voyage en une vingtaine d'heures, si les éléphants sont dispos ; on ne risque guère qu'une rencontre désagréable, dans la brousse de Kompong- Trach, infestée de panthères. A la saison des pluies, la plaine est inondée tout entière; le sentier disparait complètement, et le voyage devient périlleux. Les ruisseaux, sans une goutte d'eau pendant les mois de sécheresse, s'enflent et débordent; on a des chances de se noyer ou de se perdre au milieu des fondrières et des étangs sans limites !

On peut juger combien, dans de telles conditions, est aléatoire le secours du médecin aux malades d'Ha-

tien; et si Ton songe qu'il faut de longues heures, des journées pour aller jusqu'à Ghaudoc, le premier poste sur la route de Saïgon, on conclut tristetement qu'avec la rapidité foudroyante des maladies d'ici, insolations ou accès pernicieux, il n'y a, le plus souvent, qu'à se débattre tant qu'on le peut, tout seul contre le mal, et à espérer en sa bonne étoile.

La nuit était venue ; la respiration du pauvre petit être devenait plus courte, son front plus brûlant, et le médecin, prévenu depuis le matin, n'arrivait toujours pas. Mme Gerly emmena Anine dîner en hâte à l'Inspection, puis elles revinrent chez le douanier.

L'orage quotidien enflammait Phao-

Daï de ses éclairs ininterrompus. Et dans le marais, autour de la paillote, les crapauds-buffles commençaient leur concert horrible . Anîne avait été épouvantée à sa première nuit en Cochinchine, par ces voix lug^ubres qui, le soir, dans les hauts quartiers de Saïgon, montent des fossés. Cela ne ressemble en rien à la chanson claire des rainettes ; cela n'a pas de parenté avec les coassements de nos mares d'Occident. C'est un cri puissant, lent et triste, modulé dans les tons graves, une note longue, répétée à intervalles réguliers, comme une voix qui essayerait des gammes très basses ou comme l'angoisse d'un violoncelle qu'on accorde. On se demande quel monstre peut avoir un organe aussi large, et on

est stupéfait de découvrir les minces grenouilles qui lancent à Torage les gammes sonores de leur concert mélancolique.

Les crapauds-buffles criaient autour de la paillote du douanier, et c'était une chose infiniment triste que cette agonie de petite fille française, dans cette cabane annamite secouée par la tempête, au milieu de ces cris de bétes ignobles qui semblaient appeler la mort.

Le docteur arriva enfin, vers minuit :

il était parti le matin de Kampot et avait crevé un cheval. Il arriva trop tard; Tenfant mourut dans ses bras, pendant qu'il «ssayait de lui faire prendre une potion.

Il s'arrêta une heure, et repartit, au

hasard de la même route périlleuse, pour Kampot où Tattendait un malheureux frappé d'insolation.

Alors ce fut, dans la paillote, une douleur navrante des malheureux parents que Mme Gerly et Nine étaient impuissantes à calmer. Elles couchèrent sur son petit lit de fer le cadavre tout pâle, pendant qu'une vieille femme annamite, la g^rand'mère de la morte, se lamentait et allumait sur le seuil les baguettes d'encens que Ton brûle aux ancêtres, pour qu'ils accueillent et guident, par delà cette vie, les morts aimés que nous perdons !

Anine veilla jusqu'au matin la petite morte. Elle aida Mme Gerly à l'enfermer -dans un cercueil étroit sur le-

quel elles déposèrent une couronne de blancs gardénias cueillis près des pagodes .

Des coolies vinrent au cimetière de Phao-Daï, débroussailler un peu d'espace et creuser une fosse .

Puis le soir, dans le vent et le tonnerre de Torage déchaîné, les quelques Européens du poste emportèrent vers la terre froide le fardeau léger.

Pas de prêtre devant, pour dire les prières d'espoir de ceux qui meurent jeunes ; pas d'église ni de cloches qui pleurent! Ils allaient lentement, silencieusement, en un petit groupe lamentable sous le ciel noir.

Us suivirent la longue chaussée de pierre qui traverse le marais où des

13t DANS LE GOLFE DB SIAM

crabiers s'enlevaient et criaient en tour* noyant dans le vent.

Ils $e serrèrent les uns contre les autres, infime phalange, dans un coin de la Terre des morts de France, et descendirent dans la fosse mouillée la petite caisse blanche sur laquelle ruisselait la pluie avec un bruit sourd de chose creuse que Ton frappe.

Cette agonie sans secours, loin de tout; ce convoi triste, sans prêtre, sans rameau bénit, sans rien, affectèrent profondément Nine. Elle descendit chaque jour au petit cimetière de Phao- Daï pour entretenir la tombe' fraîche, y planter des fleurs, y dire une prière.

Elle restait là longtemps, assise sur la pierre sans nom du docteur et de sa jeune femme, à écouter la mer qui, tout près y mourait sur la vase, et des souvenirs tristes l'assaillaient ; elle aimait déjà moins ce pays qui Tavait

charmée, à son arrivée, il y avait si peu de temps.

Elle désira, malgré la saison mauvaise, aller à Luxon, sur la route de Kampot, où habitait le missionnaire français, au milieu des cases indigènes de sa chrétienté.

Il y a une douzaine de kilomètres d'Hatien à la chrétienté de Lùxon., La première heure, on suit une route passable, une chaussée de pierres jetée — au prix de quels efforts ! — sur la vase de la forêt de palétuviers.

Plus loin, il n'existe plus qu'un sentier qui court sous les eucalyptus, franchit les rivières sur des ponts branlants et traverse par le plus droit chemin les marais et les rizières.

Pierre avait loué, pour cette excursion, deux petits chevaux du pays, dqux et sûrs, que n'effrayent ni Teau des mares où ils s'enfoncent sans hésiter jusqu'au poitrail, ni, à l'occasion, les pentes abruptes des collines où ils s'accrochent comme des chèvres : admirables bêtes, grandes comme des ânes de France, mais combien plus vites et plus dociles !

Partis d'Hatien à l'aube, ils arrivèrent à Luxon avant la chaleur et trouvèrent le P. Grant en train de creuser, aidé de quelques gamins noirs et nus, une mare devant sa case. Il avait retroussé jusqu'à la ceinture sa soutane taillée comme un long vêtement annamite, en soie du pays jaunie par l'usage.

Il était dans la boue jusqu'aux chevilles, et Teau sale qui giclait sous sa pioche^ souillait sa longue barbe noire.

Il creusait un réservoir pour recueillir un peu d'eau de pluie, car après les averses diluviennes des mois d'orages viennent les jours secs, sans une goutte d'eau, et les puits sont rares dans lâ région.

Le pauvre homme s'excusa de son état, et conduisit les visiteurs à la paillote inclinée par le vent sur ses pilotis, menaçant ruine, qui était sa demeure.

Oh ! les coquets presbytères dans des jardins pleins de fleurs, près de l'église petite et jolie, où tintent les cloches! les avenants presbytères de France, si pleins de tranquille poésie, qu'ils sont loin d'ici!

A côté de la misérable cabane qu'il appela en souriant d'un' sourire un peu mélancolique : la cure, une autre cabane plus lamentable, en torchis de paille et de boue noire, couverte de roseaux, avec de g^rands morceaux de ferraille rouillée, des débris de touques à pétrole pour couvrir le faîte : c'était l'église.

A l'intérieur, au fond, deux grandes caisses de bois blanc accolées servaient d'autel; deux caisses d'emballage où se lisaient encore des avertissements de marchands : Fragile — Ne pas renverser.

Avec dessus, un lambeau d'étoffe jaune, un débris de robe de bonze cambodgien.

A droite une image de la Vierge, une

imaçe de deux sous, grande comme la main, encadrée de deux branches de lis en papier clouées à la cloison de terre; des lis qui avaient été blancs, sans doute, il y avait bien des années, mais qui n'avaient plus de couleur.

A gauche, en pendant, une image pareille de saint Joseph, et au-dessous, une planche clouée droite sur un piquet enfoncé dans le sol ; une planche de sapin où Ton pouvait lire : Raffined OU, percée de trous au milieu, et qui était le confessionnal.

Et puis, les murs de terre barbouillés avec la peinture rapportée d'Hatien :

du jaune derrière Tautel; du vert et du bleu contre les côtés, posés à grands coups de badigeon dont les paraboles

laissaient entre elles des espaces oubliés où avait coulé , en larmes tordues , la couleur trop abondante ^ur le pinceau de paille.

Qu'il y a loin des pompeuses cérémonies de nos cathédrales d'Occident, des grandes orgues, des tabernacles d'or, des officiants magnifiques, à ces temples de misère, à ces prêtres aux grandes barbes broussailleuses, aux yeux creux, aux cœurs hardis, qui attachent sur un même mât d'aréquier la croix de leur mission et un morceau de chiffon tricolore !

Le P. Grant était un savant; il parlait toutes les langues d'Extrême- Orient, et des piles de livres, sa seule richesse, s'entassaient chez lui. Il était

arrivé récemment du fond de la forêt

siamoise, par delà Battambang;, d'où la fièvre l'avait chassé, après dix ans de séjour.

Il dit à Anine attendrie les splendeurs passées de sa chrétienté de Luxon, où ne végfétaient plus qu'une cinquantaine de catholiques, serrés dans leurs cases basses, sous les arbres, autour de lui.

C'est là, au pied de cette montagne de Luxon, qu'aux siècles passés débarqua le missionnaire Pigneau de Béhaine, le futur évêque d'Adran; là que, chassé de Saîgon par les persécutions, il se réfugia avec ses néophytes an nombre de plusieurs mille; là que, plus tard, il vint cacher, avant de le conduire à

Phu-Quoc, son élève, le futur empereur Gia-Long.

De tout cela, il ne reste plus rien que quelques légende» sous les toits de chaume et les manguiers immenses qui furent témoins de ces choses passées, et qui abritent encore, de leurs larges feuillages, la détresse de ce qui subsiste, après deux cents ans, de ces chrétientés disparues.

Il était trop tard pour revenir déjeuner à Phao-Daï; ils partagèrent le repas modeste du Père. Il n'avait pas de pain; Hatien était trop loin* Il se nourrissait de riz et de quelques plats annamites que lui préparait une très vieille femme voûtée, ridée comme du parchemin, presque aveugle, qui se.

souvenait des dernières persécutions où elle avait été épargnée, il y avait près d'un siècle.

Le P. Grant déboucha une bouteille de vin, du vin de messe, et égaya le repas du récit de ses aventures de brousse depuis vingt ans.

C'est une vie de bataille que celle de ces hommes qui s'en vont seuls, dans les forêts siamoises ou cambodgiennes, habiter sous des abris que ne respectent pas toujours les fauves ; qui posent à leur chevet, à côté de leur livre de prières, une carabine de précision et qui , pour célébrer leur messe, au hasard de leurs courses aventureuses au milieu des bois» arrangent sur un tronc d'arbre ou un pan de rocher la pierre

consacrée et les quelques ornements en loques qu'ils emportent avec eux, dans une vieille caisse, avec leurs livres et leurs armes.

Nine ne voulut pas revenir sans visiter le ménage de douaniers qui habite près de la côte, pas très loin du Père. On va de la chrétienté au poste de douane par une longue chaussée de 2 kilomètres, jetée sur la boue de la plage basse.

La maison est bâtie sur pilotis : c'est une paillote, comme tous ces postes douaniers perdus sur les côtes du golfe de Siam ; elle a une douzaine de mètres de longueur, sur quatre de profondeur^ et est partagée en trois compartiments ,

dont Tun ^ert de chambre à coucher, celui du milieu de salle à manger et d'office, et le dernier de bureau et d'entrepôt d'opium; car ces postes ont non seulement pour mission de surveiller les contrebandiers de la côte, mais aussi de vendre, au nom de l'État français, le subtil poison aux Chinois planteurs de poivre qu'abrutit, au fond des taudis, la fumée au parfum pénétrant.

Un appontement de bois, de moins d'un mètre de largeur, court sur la vase devant la maison, jusqu'au mouillage des jonques^ très loin; et la pauvre femme du douanier expliquait à Nine que sa distraction, quand le temps lui, manquait pour aller jusqu'à, la chré-

tienté) était de parcourir plusieurs fois, en comptant ses pas, les 400 mè-»

très de planches du pont fragile.

Elle disait cela en essayant de sourire, la douanière jeune et jolie, quoique bien pâle qui, depuis un an, voyait pour la première fois une femme française :

c'est si difficile d'aller à Hatien ; et puis elle ne pouvait pas quitter le poste, et, dans un élan d'expansion, son cœur trop plein se déversa. Elle avoua à Nine eii pleurant, qu'elle n'avait pu retenir son mari sur la pente mauvaise. Petit à petit, il s'était mis à fumer l'opium, l'aimant moins, elle, au fur et à mesure qu'augmentait la durée des siestes sur le lit dé camp, parmi la fumée acre.

C'était fini, maintenant, bien fini! Il

fumait quinze heures par jour; et le reste du temps, il Tinjuriait; il Favait battue,, parce qu'elle s'était refusée à préparer elle-même les doses du poison.

C'était elle qui tenait les écritures, qui vendait Topium, qui surveillait les jonques mouillées au bout de Tappontement.

Et elle restait là, pleurant de honte, aimant son mari d'autant plus qu'il l'abandonnait davantag^e. Elle voulait espérer toujours qu'il s'arrêterait, pris de remords, et puis, elle avait laissé en France ses deux enfants tout petits^ et il fallait bien leur envoyer la becquée.

Elle disait en sanglotant ces choses tristes, pendant que, sur l'appontement, le douanier expliquait à Pierre des

prouesses de chasses... imag^inaires qu'il accomplissait chaque jour dans la forêt voisine. Et les yeux de la pauvre femme, voilés de larmes, ne pouvaient se détacher de cet homme usé à trente ans, maig^re, tremblant sur ses jambes, cette épave lamentable, voûtée déjà vers la tombe proche, et qui était son mar .

Nine la consola, lui promit de revenir, à la belle saison, la revoir souvent; de lui écrire, de lui envoyer d'Hatien quelques livres pour la distraire; et elle reprit avec Pierre, le cœur très lourd de ce qu'elle avait vu, le chemin de Phao-Daï.

La vie continua au fort, douce et sans à-coups. Chaque matin, à la première aube, le clairon lançait à pleins poumons les notes précipitées du a réveil ». Le camp redevenait bruyant.

Les tirailleurs se hâtaient pour Texercice, et leurs g^radés les houspillaient avec de pittoresques jurons annamites.

Tout le monde debout! Il n'était pas possible de paresser, parmi tout ce bruit, et Anine devait, dès que le ciel s'^éclairait de rose, derrière les montag^nes de Triton, secouer l'engourdis-

sèment pénible des nuits coloniales, cette lassitude que Ton ressent chaque matin au lever, et qui provient des refroidissements qu'apporte Thumidité des dernières heures de la nuit, après la chaleur des après-dtners.

Nine aimait les bêtes et s'entourait de compagnons qui couraient derrière elle, dans les allées du jardin : deux chats siamois, de ces chats si jolis, au pelag^e gris d'argent qui se fonce et devient brun aux extrémités, aux étranges yeux d'un bleu pur comme un coin de ciel. Deux chevrettes que lui avait données Mme Gerly, deux jolies chevrettes du Thibet, avec dé longs poils soyeux, l'une blanche avec une étoile noire au front; l'autre entièrement

noire. Nine leur avait attaché à chacune un ruban où tintait un grelot, les avait appelées Titone et Gali, en souvenir des chèvres du bonhomme de Pierrefeu où s'étaient écoulées ses lointaines vacances. Des poules, des pig^eons qui se posaient sur ses épaules, et lui donnaient sur la nuque de petits coups de bec amicaux, en roucoulant g^entiment. Fisto enfin, le grand chien français qu'un camarade de Pierre lui avait confié à son départ pour la France, et qui accompagnait Anine dans toutes ses promenades.

Quand le temps le permettait, ils descendaient, le soir, jusqu'au village.

Quand il pleuvait ils lisaient et se couchaient de bonne heure, dès que, sur

la baie, avaient couru les notes longues de Textinction des feux que le clairon, par coquetterie, allong^eait chaque soir d'un air de la Dame Blanche :

« Prenez g^arde! Prenez g^arde! La Dame blanche vous regarde ! » Le motif lent vibrait dans le silence de la nuit, sur les eaux, et des échos le répétaient dans les collines, jusqu'à ce que mourût, très douce, la dernière note, parmi la chanson de la mer contre les roches.

Anine avait eu deux nouveaux accès de fièvre, suivis de malaises, d'éblouissements, de faiblesses alarmantes. Ses nerfs luttaient désespérément contre Télectricité continuelle du ciel lourd; elle était tantôt gaie. foUenient, tantôt

préoccupée et triste à pleurer §ans savoir pourquoi. Et tout doucement ses lèvres devenaient moins rouges, sa démarche plus lente, et le cerne de ses yeux plus grand et plus bleu.

Cet état fut aggravé par les départs successif^ des ménages du poste.

M. Gerly avait été appelé à la direction d'une autre province , et ils avaient quitté Hatien, par un $oir de pluie» dans une jonque qui les emportait è Ghaudoc.

Plusieurs autres sampans suivaient, chargés des bagages. Nine avait embrassé, le cœur gros, Mme Gerly çt sa petite amie Bébé; elle avait suivi des yeux longtemps la petite flottille qui fuyait dans le iâel griçjt vers le fond de

lU DANS LE GOLFE DE SIAM

la baie, la pirogue où s'allaient des mouchoirs 9 et elle était remontée au fort en pleurant.

Peu de jours plus tard c'avait été la femme du contrôleur des douanes, frappée brusquement d'hémiplégie, et que Nine avait couchée, pâle et sans parole, au fond d'un sampan.

Il ne restait plus à Hatien que la femme métis de l'agent des douanes, la mère de la petite morte, et la compagne du géomètre du cadastre. Nine descendait au bureau du géomètre, quelquefois : elle aimait caresser les enfants, timides d'avoir vécu avec leurs parents toujours un peu à l'écart.

Elle disait de bonnes paroles à la jeune femme soucieuse parce que la

famille de son ami, depuis longtemps ^ mettait des difficultés à la régularisation de leur union. Gela la chagrinait! Oh!

pas pour elle, bien qu'elle se sût irréprochable, mais pour les petits qui souffriraient plus tard de la situation irrégulière de leurs parents.

Peu de temps après, ce dernier ménage partit lui-même d'Hatien, dans des conditions très tristes :

Pour des raisons de service, la direction du cadastre changea de poste remployé d'Hatien, et sa pauvre femme , bien à tort assurément, car l'administration, en ces sortes de choses, est, aux colonies, d'une tolérance très large, crut que c'était i cause de son faux ménage qu'on rappelait son mari à Saïgon.

15a DANS LE GOLFE DE SIAM

Les idées noires vont vite, dans ces postes de solitude, quand personne n*est là pour vous montrer T absurdité des malheurs imaginaires que Ton croit imminents.

En pleurant, la malheureuse fit ses paquets, et dut céder sa place à une Japonaise, une mousmé arrogeante, drapée dans son kimono, qui souriait de ses yeux bridés, en la chassant presque de chez elle,- elle qui vaillamment avait quitté la France pour venir si loin se dévouer en épouse, en mère très courageuse.

Ce fut trop : une montée de honte d'être ainsi brutalisée, de désespoir d'être traitée en paria, comme si elle eM été une malhonnête femme, lui fit

perdre la tête. Elle quitta sa maison, pendant que son mari s'occupait de faire embarquer leurs pauvres bagages, leurs meubles, les berceaux des enfants.

On la retrouva, deux heures après, au milieu de la forêt de palétuviers, sans chaussures et sans casque, près d'un arroyo où elle avait voulu se jeter pour mourir. Un indigène, qui l'avait suivie, l'avait retenue au bord de l'eau noire. Elle se penchait, êchevelée, et regardait fixement les tourbillons de l'eau, autour d'un tronc pourri. On la ramena à Hatien et elle partit pour Saigon sans un mot d'adieu pour Nine qui essayait de la consoler, sans pleurs, farouche, presque folle.

La santé d'Anine s'ébranlait complètement dans cette atmosphère de tristesse; et le médecin, consulté, avait conseillé un voyage de quelques jours dans les iles du golfe.

Hatien est le port de refuge et de ravitaillement d'une petite chaloupe des douanes que commande un patron européen, et chargée de surveiller les côtes, depuis Rach-Gia jusque vers Kratt.

Le Fang-Lé — c'est le nom de la chaloupe — n'a pas 20 mètres de long.

Et, quand un coup de vent le surprend, au largue des Pirates ou des roches de Kep, il fuit à toute vapeur, parmi les vagues qui couvrent son pont, et va s'abriter dans une crique des iles inhabitées; une de ces jolies criques, avec des plages de sable doré où scintillent des paillettes de cuivre ; avec des arbres qui se penchent sur Teau bleue toujours tranquille, et des bandes de singes eu-* rieux qui portent favoris, comme des juges, et qui se poursuivent en criant dans les branches.

La chaloupe revient à Hatien chaque quinzaine pour prendre quelques vivres ; puis elle repart, courant d'une ile à r autre, jetant de temps en temps un coup de filet dans les coins^ d'eau où se

presse le poisson, arrêtant du cri de sa sirène les jonques suspectes qui semblent vouloir l'éviter.

Le patron vit là-dessus, tout seul, avec quelques matelots indigènes, dans une cabine qui a bien deux mètres de côté. Il accepta avec joie la demande de Pierre de les prendre à son bord, et de les conduire, sans déranger sa croisière, dans les îles ignorées qui forment un chapelet ininterrompu tout le long de la côte.

La pluie avait cessé, le vent aussi :

c'était ce qu'on appelle ici la petite saison sèche, une sorte de trêve au milieu des mois pluvieux, quelques journées ensoleillées où l'air qu'ont lavé les

longues semaines d'orages est exqui-

sèment pur ; où le ciel est d'un bleu plus foncé, avec des nuages légers et rares, de longs filaments blancs qui ressemblent à des plumes d'aigrettes envolées; où la mer, lasse d'avoir bondi trop longtemps sur les roches, dans la course échevelée de ses vagues écumeuses, se repose, elle aussi, calme comme un miroir que ride Taile des grands courlis gris.

Ils partirent dans la lumière d'un après-midi tiède, pour aller jeter l'ancre à Am-Ninh, dans l'ile de Phu-Quoc, car le joli et firêle bateau blanc, blanc comme les vols d'oiseaux qui l'accompagnent dans ses courtes croisières, s'arrête chaque soir, dans quelque havre fermé, pour y passer la nuit.

Anine, dont les nerfs se détendaient

au bon soleil sans orages, éprouva une sensation de délivrance avec un peu de regret, en voyant s'éloigner la pointe de Phao-Daï et ses murs blancs. Au fur et à mesure que fuyait la Fang-^Lé^ le fort devenait plus petit, mais, dans la lumière pure, toutes les lignes de ses maisons et de ses arbres se dessinaient au-dessus de Teau.

Puis, par un effet de mirage que Ton observe souvent dans ces mers à réverbération intense, une bande de ciel, bleu sombre, s'interposa entre Teau plus pâle et la ligne verte du pied de Phao-Daï. La colline parut suspendue dans Tair, comme un paysage de féerie ; le morceau de ciel s'élargissait au-dessous d'elle, pendant que ses maisons

devenaient toutes petites, au point de n'être plus qu'une tache blanche et verte que TUot de Poulo-Sici escamota derrière le rideau de ses touffes de bambou.

Phu-Quoc a l'Heureux Royaume » !

Pays des légendes merveilleuses, plus encore qu'Hatien! Refuge de rois aux siècles derniers, repaire des pirates siamois qui rançonnaient, il y a deux cents ans, les barques chargées de pêches miraculeuses! Pays de marins hardis qui, sans souci des sautes de vent et des tempêtes lancées alternativement par les moussons opposées sur les caps de l'Ile, hissent leurs voiles de nattes et gagnent le large, à la recherche des

bancs de poisson à nuoc-mâm et des tortues à écaille, après avoir, au sortir de la crique, tiré, devant le pagodon des « Cent-six-Innocents » , les pétards pro-^ pitiatoires. Sur chaque promontoire, à l'entrée de chaque havre, s'élève un autel dédié à ces bienheureux ; ce sont les génies protecteurs de ceux qui vont sur les jonques, comme, chez nous, les Vierges des marins.

a Ils naviguaient, il y a de cela bien longtemps, cent six sur une grande barque de Chine : la tempête les jeta sur les rivages d' Annam où ils furent massacrés sans pitié. Le même jour, une pluie de sang tomba sur le palais de Hué, et Tempereur, dans un songe où dansèrent devant lui tous les mauvais esprits.

apprit le crime horrible commis dans ses États. Il décréta d'urgence l'entrée au ciel des cent six martyrs, moyennant quoi la pluie rouge cessa et le soleil resplendit de nouveau sur les pagodes de sa capitale. »

Et depuis, nul marin, dans la tem* péte, n'a jamais invoqué en vain la protection de ces génies bienfaisants.

L'on débarque à Am-Ninh, dans un site ingrat, sur une plage de sable noir, plutôt boue que sable, dans laquelle il faut s'enlizer pendant deux milles, faute d'eau profonde pour atteindre la terre ferme.

Au milieu de bosses de terre qui sont des tombes, de vieilles pierres couvertes

d'inscriptions, de débris de vases où brûlèrent les baguettes d*encens, pour des offrandes aux ancêtres, dans un ancien cimetière abandonné et qu'envahit la brousse, s'élève la maison de bois du préposé des douanes.

Pauvre maison! Pauvre douanier!

quand ils firent cette excursion, les planches de sa cabane se disjoignaient ; les paillotes de la toiture avaient été arrachées par le vent, les ronces et les lianes avaient envahi les dépendances, et les vagues, aux hautes marées, minaient les assises de sable de la misérable construction.

Le douanier était un Breton. Il vivait là solitaire, ne mangeant de pain qu'aux jours rares où son service l'appelait à

les DANS LE GOLFE DE SIAM

Hatien, sans distraction aucune, que celle de rêver, oh ! tant qu'il lui plaisait, à ses landes fleuries d'ajoncs, au clocher ajouré de Plougastel, aux pardons d'antan, où il s'était fiancé dans un air de biniou, à sa femme et aux enfants que faisaient vivre ses maigres appointements, expédiés tous les mois là-bas!

Ils passèrent vingt-quatre heures sous son toit de chaume : il était radieux, le pauvre homme, de pouvoir conter ses peines; de pouvoir dire à une femme toute la monotonie triste de ses jours de solitude, loin de sa famille qu'il avait quittée depuis tantôt deux ans, de ses deux petits garçons dont l'un était encore au berceau quand il était parti.

il avait eu bien souvent l'envie de les

faire venir, maintenant que le dernier avait grandi, mais il avait craint pour eux les privations de son poste lointain, et il comptait les jours qui le séparaient du retour; de longs jours, plus d'un an avant qu'il n'eût droit à son congé.

Quand, le lendemain, ses visiteurs partirent, en charrette à bœufe, pour se rendre à Duong-Dong, de l'autre côté de l'Ile, il les accompagna jusqu'au pied des premiers escarpements; ses yeux s'embrumèrent en les quittant, et il s'en revint lentement, vers sa cabane délabrée, au milieu des tombeaux.

L'ile de Phu-Quoc a 50 kilomètres de longueur sur une quinzaine de large La route qui, d'Am-Ninh à Duong* Dong, joint les deux côtes est et ouest n'est qu'un mauvais chemin de forêt, courant dans les ravines, escaladant les cols, creusé d'ornières profondes où se précipitent les roues des charrettes à bœufs, en des cahots épouvantables.

La charrette à bœufs cambodgienne, c'est un essieu et des roues de bois tenant ensemble par miracle; sur l'essieu, un clayonnage de bambou^

enveloppé par un petit toit rond, en feuilles de palmier d'eau que soutiennent des cercles de rotin. On peut à peine s'asseoir, les jambes repliées dans cette cag^e, qui a soixante centimètres de hauteur et à peu près autant de large. On ne peut s'y coucher tout entier : on s'introduit, la tête la première, et on laisse pendre au dehors les jambes qui, tout le long de la route, frôleront douloureusement les pierres et les racines.

Ces cages ressemblent, attelages et roues supprimés, aux grands paniers d'osier dans lesquels les fermières du Morvan portent au marché voisin les volailles de leurs basses-cours; et je n'ai jamais pu entendre grincer sur

leurs essieux de bois les charrettes cambodgiennes, sans me rappeler la fanfare affolée des canards secoués dans leurs prisons de jonc.

On ne graisse pas les essieux des roues, ici : ils crient sur plusieurs tons qui charment les oreilles cambodgiennes; leur rythme est comme les mélopées annamites, toujours le même, et, dans tous les chemins de bois, par les rizières et par les marais, quand on voyage, on entend, bien avant d'apercevoir Tattelage, la chanson aiguë et discordante des moyeux trop secs.

Dans les montées, les bœufs tirent par secousses, et lentement les roues escaladent les racines pour retomber au fond des ornières, avec un gémisse-

ment. Aux descentes, le supplice se précipite : les bétes prennent le trot; il n'y a plus qu'à se cramponner aux bambous de la cage et à recommander son âme à Dieu.

Et c'est la seule façon pratique de voyager ici, quand on ne peut faire la route à pied ! Que de longues heures on passe à songer mélancoliquement au roulement berceur des express, sur leurs rubans de fer, là-bas, pendant que saute en grinçant la charrette cambodgienne.

Pierre et Nine mirent dans la charrette à bœufs leur léger bagage et suivirent à pied la route forestière. Elle se faufile sous la voûte sombre des lianes, serpente dans Tombre, et, par instants,

débouche dans de vastes clairières où, pendant les belles nuits claires, les cerfs, les sang[liers, tous les habitants des bois viennent tenir leurs conseils.

La forêt, en courtisane experte, ne livre pas tout d'un coup ses beautés :

au sortir d*Am-Ninh, les arbres sont de taille ordinaire, les voûtes formées par les lianes innombrables se ferment très basses au-dessus du sentier, les clairières ne découvrent que des horizons restreints.

Plus on monte vers les cols, plus la voûte de verdure s'agrandit : à chaque clairière, la vue s'étend sur le moutonnement des collines toujours plus nombreuses, sur la mer où courent des voiles blanches, au loin.

Les arbres deviennent géants et se couvrent d'orchidées : oh! ces orchidées de la forêt de Phu-Quoc ! Dans nos serres d'Occident, les étrangles fleurs, importées des tropiques et cultivées avec combien de soins, sont belles, certes! Il leur manque un cadre, le cadre où Ton admire ici toutes leurs sœurs, petites, bizarres, inattendues, au milieu deTimmense bruit de la forêt fait des chants d'oiseaux, des cris que poussent en g^ambadant les bandes joyeuses de singes, du bruissement des feuilles, de toutes les voix inconnues que répercutent les échos des bois vierges.

Il en est qui ressemblent, en mieux, en plus velouté, en grenat plus

sombre, aux gueules de loup de nos.

jardins de France : elles s'attachent rares sur une longue liane, et leurs; guirlandes pendent des hautes branches jusque sur le chemin. Il en est d'autres à la corolle d'un jaune ardent qu'en-r cadrent deux pétales sombres : on dirait des abeilles aux ailes déployées; rassemblées en tas au bout d'une tige, que balance la brise, elles font songer à une grappe dorée des jolis insectes, à l'époque du vibrant essaimage.

D'autres d'un bleu foncé, d'autres d'un violet qui se dégrade en mauves adorables, sont rassemblées très haut sur de vieux troncs pourris. D'autres, d'autres encore, jamais semblables et toujours merveilleuses , s'accrochent

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