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aux lianes, descendent en cascade des voûtes de la route, remplissant la forêt de couleurs et de parfums.
Un tirailleur, s'arc-boutant de ses pieds ag^iles comme des mains, aux troncs lisses, allait couper les jolies fleurs et les jetait sur le chemin. Nine en avait des brassées qu'elle déposait dans la charrette à bœufs avec d'infinies précautions, comme si elles n'eussent pas dû se faner bientôt. Elle se faisait des colliers de g^uirlandes embaumées, et riait en voyant les sing[es aux favoris de mag^istrats, qui, là-haut, tout près du tirailleur, se dressaient sur leurs pieds en criant, étonnés et mécontents de voir piller leurs jardins suspendus.
Rien ne manque au charme de cette route : arbres immenses, d'essences précieuses ou utiles ; yaos droits comme des pins; ficus abritant de leurs couronnes la végétation des sous-bois.
L'humus que des siècles ont accumulé dans les vallons, sur lequel chaque année lèvent d'ouest secoue les feuilles mortes, dégage une odeur lourde de fécondité, grouille d'une vie intense qui, dans l'espace d'une nuit, fait pousser une de ces curieuses plantes, géantes déjà après un jour d'existence.
Des ruisseaux frais sautent sur les cailloux dans les gorges; des oiseaux de toute taille fuient parmi les branches, jetant, dans des rayons de soleil.
les éclairs chatoyants de leurs merveilleuses couleurs.
Et Ton peut traverser en toute sécurité la forêt de Phu-Quoc : elle n'a pas d'animaux féroces; à peine quelques buffles sauvages, anciens animaux domestiques abandonnés là depuis très longtemps et qui, peu à peu, ont repris la vie libre des clairières; quelques troupeaux de sangliers ; et, en revanche, des cerfe, des chevreuils grands et petits, des singes en bandes nombreuses.
Lorsqu'on a traversé les deux tiers de la forêt, et que l'on descend du dernier col vers Duong-Dong, la futaie s'éclaircit; les poivrières commencent à s'étager sur les flancs des collines déboisées; la rivière de Duong-Dong
qui descend des hautes vallées de File, de ces sommets qui s'arrondissent tout verdoyants dans le ciel, côtoie la route, s'en éloig[ne et revient encore, en de capricieux méandres, baig^nerles arbres du chemin. C'est une rivière aux eaux claires, et cela change des arroyos troubles et sales des plaines basses de Gochinchine.
Elle court très vite sous les branches, et les rais de lumière, le soir, irisent les remous qui murmurent sur les pointes de ses rochers.
Elle rappelait aux voyageurs les rivières morvandelles peuplées de goujons bleus, ou bien le Gapeau, chantant clair sous les cerisiers de la vallée de SoUiès, et Nine, tout de suite, voulu
s'arrêter, s'asseoir sur les cailloux d'où l'eau jaillissait en buée lumineuse, enlever ses chaussures, et baig^ner ses pieds dans l'eau fraîche, ainsi qu'elle l'avait fait là-bas, au fond d'une combe où sautait un ruisseau, où fleurissaient des primevères, dans une châtaigneraie du Morvan.
Les poivrières s'étagent au flanc des collines; elles ne manquent pas d'élégance, ces longues lignes correctes de grosses colonnes de verdure que forme la liane aux innombrables rameaux s'enlaçant autour du tuteur. Taillées avec soin par les Chinois qui se livrent à leur culture, nettoyées, propres, elles ressemblent à de coquets jardins.
L'on ne peut se défendre de quelque
admiration pour ces planteurs chinois qui, chaque année, débarquent par centaines des jonques venues de Honkong ou d'ailleurs, pour hasarder leurs maig^res économies et leur travail dans les plantations de la précieuse liane.
Quelquefois leurs efforts sont récompensés. Bien souvent, la baisse inattendue des cours, Faug^mentation des droits de sortie, un cyclone dévastateur, les ruinent. Alors, stoïquement, ils abandonnent les belles poivrières aux prêteurs d'arg[ent qu'ils n'ont pu rembourser ; ils reprennent la route de Chine, et Tannée d'après, admirables de persévérance, ils reviendront chercher de nouveau le sourire de la Fortune, dans les vallons de Phu-Quoc.
La route atteint Duong-Dong après 3 kilomètres d'agréable promenade au milieu des champs de poivre et des vergers.
Le village se resserre dans un coude de la rivière : village aisé, aux jolies rues, aux maisons de bois bien alignées le long du fleuve, aux gens sympathiques.
N'était l'insupportable odeur qui se dégage des centaines de cuves où fermente le nuoc-mâm, la fameuse saumure extrême-orientale, on aimerait cette coquette et tranquille bourgade, dont la pagode s'incline sur les eaux claires d'une rivière de montagnes, et qui se berce à la chanson des vagues jetées sur ses plages de sable fin par la mousson du sud-ouest.
Anine, depuis long^temps, désirait connaître ce coin de pays où, dans les temps, luttèrent des armées, se mesurèrent des rois. C'est là que Gia-Long, au cours des multiples et douloureuses pérégrinations qui précédèrent son avènement au trône, était venu, vaincu et fugitif, méditer sur ses misères et sur ses destinées futures.
C'est près de ces rochers mouillés par les flots, sous ces filaos dont les fines chevelures chantent doucement dans le vent, que Tévêque d'Adran parlait de France à son royal élève. De là il partit, sur une jonque semblable à celles qui balancent à la brise leurs grandes voiles, au fond de la crique, pour aller aux Indes, chercher le secours des Français.
De là, plus tard, Gia-Long[ lui-même cing[Ia de nouveau vers son empire d'Annam.
Anine connaissait toutes ces choses d'histoire très ancienne que Pierre et le P. Grantlui avaient contées; elle les évoquait facilement, dans leur cadre qui n'a pas dû chang^er beaucoup, pendant les siècles qui nous séparent de ces événements.
La vieille passerelle de bois qui traverse le fleuve devait être là, déjà. Les mêmes oiseaux de mer devaient crier sur les mêmes vieilles roches ; les mêmes Bouddhas riaient devant la pagode en mirant leurs ventres énormes dans Teau limpide; le vieux chef de canton lui-même qui vint les saluer.
avec sa long^ue barbe de neige, paraissait avoir cent ans ; et Nine se le figurait très bien, prosterné dans un triple salut, devant son souverain malheureux.
Il les précéda, sur la plage de sable blanc, qui se creuse en une courbe parfaite, vers An-Thoï où ils allaient visiter la grotte vénérée de la « bonne prière »> .
Il y a une demi-heure, de Duong-Dong à An-Thoï; une demi-heure de promenade délicieuse, parmi des herbes courtes fleuries de minuscules corolles bleues, que mouille la frange d'écume des vagues, étalées sur la grève par la brise du large.
Le vieux chef de canton redisait à Anine la légende merveilleuse de la grotte sainte. Il parlait lentement, en
désig^nant, du bout de son éventail fermé, des directions, sur la mer infinie; et quand il arrivait à des passag^es particulièrement palpitants, il s'arrêtait, esquissait un laï vers le ciel, aux génies invisibles dont il craignait de troubler le repos, s'essuyait le front du pan de son acai ao » , et fichait dans le sable une baguette d'encens qu'un enfant allumait, et dont le mince filet de fumée montait en parfumant l'air.
C'était il y a des lunes et des lunes.
Sur les côtes de Chine, dans une grotte sombre où bruissaient des ailes de vampires, vivait un très saint homme. Il avait le crâne rasé, ne mangeait que des bourgeons d'arbres et quelques coquillages que les pêcheurs, égarés sur ces
rives sauvages, déposaient pieusement dans un pan de sa robe de bonze.
Il aspirait à la perfection et se désolait de n'y pouvoir atteindre. Or, un jour, les génies protecteurs lui parlèrent ainsi : « Sors de ta grotte, saint homme ! prends ton bâton et marche vers l'occident; marche jusqu'au moment où la divinité te révélera la « bonne prière » que tu rapporteras, et qui doit t'assurer la perfection à laquelle tu veux arriver. »
Le vieillard n'hésita pas : il quitta sa solitude et marcha vers l'ouest. Des disciples, inspirés par le ciel, se joignirent à lui, et tous allèrent ainsi sans parler, car ils avaient, au départ, fait vœu de silence.
Les g^énies prévenaient les villag^es de Tarrivée de la caravane sainte, et les dons affluaient dans les besaces des pèlerins; en sorte qu'ils subsistaient sans peine, et, de plus, répandaient les bienfaits sur leur passag^e.
Mais la route était longue et le soleil ardent : des disciples tombèrent épuisés au bord du chemin, et la divinité les accueillit dans son sein parce qu'ils avaient cru à la Bonne Prière, Quelques-uns, se croyant indigènes d'arriver à la perfection suprême , s'arrêtèrent et fondèrent en différents endroits des bonzeries où ils finirentleursjoursenservanthumblement le Créateur. D'autres manquèrent de foi, et périrent au fond des forêts, où les chiens hurleurs se partag^èrent leurs os.
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Un jour arriva où le saint homme resta seul sur la route. Alors il se prosterna et glorifia la divinité; puis, plein d'une confiance nouvelle, il reprit son chemin . Il traversa les royaumes et les empires, les pays d'Annam et les forêts des Khmers. Il allait toujours droit devant lui, et les génies, dans leur sollicitude, lui donnaient le pouvoir d'enjamber les vallées et de ne poser ses pieds, l'un après l'autre, que sur les cimes des monts; et c'est ainsi que l'on montre, en maintes régions, sur les sommets élevés, incrustée dans le rocher, l'empreinte du pas de l'antique pèlerin.
Après des jours et des jours, il arriva sur le bord d'une mer que nous appe-
Ions aujourd'hui la mer Persique. Et fatigué alors, le vieillard s'assit sur la plagie et douta de la route, car il ne voyait aucune voile sur les flots, et il ne savait pas comment il pourrait franchir ces eaux.
Mais un requin attira son attention en frappant les vagues de sa queue et en s' échouant sur le sable : le saint homme, rendant gloire à la bonté des génies, monta sur le dos du poisson énorme qui gagna la haute mer, se dirigeant vers Touest.
Des jours passèrent. Les oiseaux, chaque soir, apportaient au pèlerin quelques brins d'herbe cueillis sur des rives inconnues, et dont il se nourrissait. Il recueillait sur ses lèvres, pour se
rafraîchir, la rosée du matin que les esprits faisaient pour lui plus abondante.
Et le requin fendait les flots, se guidant sur le soleil, ou sur les étoiles lorsque venait la nuit. Lorsqu'il fut très loin, et que Ton ne vit plus, devant et derrière, que l'eau verte, sans bornes, le requin s'arrêta : a Saint homme, ditil, qui allez chercher la «bonne prière » , je vous supplie d'exaucer la requête que je vais vous adresser! » — Le pèlerin, dont ce long voyage à travers les vagues troublait la sérénité, oublia son vœu de silence, et répondit au requin qu'il se souviendrait de lui lorsqu'ayant acquis la a bonne prière, » il pourrait converser librement avec la divinité. « Voilà des
lunes et des lunes, continua le requin, que par la volonté de la divinité, je fais pénitence d'anciennes fautes, et que je n'ai mangé ni succulentes ang^uilles ni quelque autre poisson. Priez donc le Créateur de mettre fin à ma dure punition. » Et le vieillard promit, car ilcraig^nait que le requin ne Tabandonnàt dans l'eau verte.
Et en craig^nant ainsi, il péchait pour la deuxième fois, car il doutait de la puissance de ses génies protecteurs. Il péchait pour la troisième fois, et plus gravement, en faisant une promesse qu'il ne tiendrait pas, car il savait parfaitement qu'il n'obtiendrait la a bonne prière » que s'il n'adressait aucune autre requête à la divinités
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Le requin le déposa peu après sur les côtes d'un pays de sable que les g^ens d'Occident ont nommé l'Arabie, et le pèlerinag^e du saint homme s'acheva.
Des tablettes lui furent remises, sur lesquelles étaient gravés les signes de la « bonne prière » . Mais ses péchés lui avaient alourdi l'esprit, et il ne put déchiffrer le grimoire divin; il ne put lire que les premiers mots qui étaient :
Nam Ho y Homi, Tho-Phat — et il 8*en revint, serrant sur sa poitrine les précieuses tablettes, et répétant les mots mystérieux.
Or il dut traverser de nouveau là mer, et le même requin le transporta à travers les eaux. Mais avant de le déposer sur les côtes des pays hindous, le
monstre s'arrêta et lui demanda s'il s'était souvenu de sa promesse. Le tieillard fut tellement effrayé de cette demande, à laquelle, hélas! il ne pouvait répondre, ayant oublié la requête du poisson, qu'il leva les mains pour se voiler la face, et que les tablettes de la « bonne prière » tombèrent à la mer.
Le requin, croyant que sa prière avait été entendue, et que c'était une proie qui lui était offerte^ plongea, et avala le grimoire.
Les bons génies soutinrent la détresse du pèlerin malheureux et lui facilitèrent le chemin du retour,, pour que, dans les temps, il fût une preuve de l'imperfection des hommes.
Il s'arrêta à Phu-Quoc et il écrivit.
sur les parois de la grotte d*An-Thoï une inscription qui veut dire ceci :
a Le vieillard a marché longtemps vers Fouest) et il en a rapporté la « bonne prière w : Nam Hoj Homty Tho Phat. »
Puis il reprit la route de Chine où, dans sa solitude , il ne cessa de pleurer ses fautes, de raconter ses malheurs, et de rendre gloire à la divinité.
Et c'est depuis ce temps que le requin est sacré, car il a en sa possession la « bonne prière »> qu'il a volée au pèlerin, et qu'il n'a pas encore rendue aux hommes.
Quand ils revinrent de leur excursion, le Fang^Lé avait contourné la
pointe sud de l'île et était venu s'ancrer devant Duong-Dong.
Les promeneurs montèrent à bord et, enveloppés de couvertures, ils se couchèrent sur le pont pour y dormir, au balancement des vagues mourantes, sous le ciel plein d'étoiles.
Le lendemain, ils remontèrent vers le nord, long^eant les côtes, pour aller visiter Vung-Ké, au fond des îles de la Baie; Vung-Ké au lac enchanté, couvert de lotus que cueillaient, pendant Texil, les compagnes du mandarin Ma-Keuou, fondateur d'Hatien.
Moins grand que 6ia-Long, dont il n'était que le vassal très indépendant, Ma-Keuou a laissé, lui aussi, un souvenir impérissable dans la région d'Hatien : il fut, comme Gia-Long, un prince malheureux ; vaincu par les Siamois
SOUS les parapets de Phao-Daï, emmené prisonnier à la cour de Bangkok, il s'évada et gagna ce Vung-Ké, où, dans le recueillement, il attendit Theure favorable pour chasser l'usurpateur.
La mer, depuis Duong-Dong jusqu'à Vung-Ké, est toute couverte d'Iles, Phou-Yeu, île à l'Eau, île de la Baie.
Le Fang-Lé s'arrêta à Fîle à l'Eau, pour déposer, à l'entrée de la forêt, une pierre tombale expédiée de Saïgon, dernier souvenir de l'Association des douaniers d'Indo-Chine, à un camarade mort dans cet exil, quelques mois plus tôt.
L'île à l'Eau a peut-être 7 ou 800 mètres de traversée et le douanier vivait là, seul, sans même un village indigène où
se ravitailler, dans un espace de 30 mètres de côté où s'élevait sa cabane, et que fermait la forêt impénétrable*
Saris doute, il ne put supporter un isolement aussi complet. La jonque qui, de temps à autre, lui apportait quelques vivres, trouva, à Tun de ses voyages, la maison vide, et Ton découvrit le cadavre du malheureux, en décomposition, pendu à un arbre proche. Il n'a pas été remplacé dans ce poste, et la paillote abandonnée, pillée par les barques de pêcheurs, va bientôt disparaître sous la brousse envahissante.
Dans la cuisine, Anine découvrit, au fond d'une caisse, avec des débris de vaisselle, une petite glace, un de ces miroirs de deux sous encadrés d'étain,
qui sont rornement des sacs à toilette de soldats. A Tintérieur du couvercle recouvert de papier rouge, le douanier avait dessiné, d'une plume hésitante, deux cœurs, avec un nom de femme dans Fun, un nom d'homme — le sien — dans Tautre ; hommage naïf à des amours passés; souvenir évoqué dans la nostalgie des heures seules, d'une fiancée, sans doute, qui attendait au pays le retour du promis.
Pieusement, Nine recueillit cette suprême relique, cette dernière pensée peut-être du pauvre amoureux colonial.
Les matelots arrangèrent, sur le sable incliné de la plage, la pierre blanche du souvenir. Anine s'agenouilla devant la cabane en ruines où doit errer l'âme
du pendu, pendant les tempêtes du sud-ouest; elle murmura une prière et regagna le Fany^Lé qui reprit sa route au nord.
On entre dans Timmense baie des îles par un étroit couloir, entre la terre ferme et un îlot couvert de fougères gigantesques; on glisse pendant une heure sur les eaux calmes de cette rade incomparable, et, en canot, on remonte un maigre rach, pour arriver, au bout de cinq minutes, dans le lac de Vung- Ké.
Plus de nénuphars bleus sur le lac ; plus de village ; plus de pagodes ; plus rien! si ce n'est une misérable cabane habitée par une famille siamoise qui élève des tortues de mer et apprivoise
les coqs sauvages pris au piège dans la forêt voisine.
Pas de souvenir du passage de Ma- Keuou en ces lieux. La bourgade quUi dut édifier sur les rives du lac a disparu sous la poussée de la forêt. Plus haut, paralt-il, existe un grand village où Ton retrouverait peut-être des traces du séjour du grand mandarin, mais, au lieu qui fut Vung-Ké, rien! rien que les bois peuplés d'éléphants et de fauves qui viennent la nuit rôder autour de la cabane siamoise.
Le Fang-Lé alla s'abriter dans une anse de Tile qui ferme Timmense baie, et où habitait un douanier que la chaloupe devait ravitailler.
Le douanier était absent : il était allé,
dirent ses coolies, acheter du riz, au grand village chinois, à une demi* journée de sampan, de Tautre côté du lac de Vung-Ké •
L'Ile qu'il habite, seul avec ses deux domestiques indigènes, a quelques centaines de mètres de traversée. Pas un sentier, pas une clairière! La forêt épaisse, inviolée, arrive jusqu'à l'escalier de sa maison de bois. Des bandes de sangliers couraient sur l'étroite lisière de sable noir que découvre la marée basse.. Ils labouraient la terre en grognant et mangeaient une sorte de chiendent salé qui pousse au bord de l'eau.
Pierre descendit à terre et essaya d'approcher du troupeau; il dut rega-
gner le canot enveloppé d'un nuage de moustiques.
Les marins du Fang^Lé traînèrent un filet dans Teau sombre de la baie, et Nine s'extasia devant la pêche miraculeuse qui emplissait à moitié le canot, et où le patron, vieux matelot méridional, choisit quelques poissons, en connaisseur, pour préparer une bouil* labaisse de Provence .
Le douanier du poste ne rentrait toujours pas. La nuit était venue, très noire, et le vent, soufflant du large, faisait clapoter les eaux de la baie.
Anine, qu'impressionnaient des cris inconnus, des bruits mystérieux montant des grands bois d'en face, était inquiète horriblement, quand, dans le
vent, très loin, ils entendirent une voix qui chantait :
Auprès de ma blonde, qu'il fait bon, fait bon ! Auprès de ma blonde, qu'il fait bon dormir!
Le pauvre douanier lançait à plein g[osier son couplet dans la bourrasque et la nuit épaisse, et Tironie de la chanson, dans ce coin perdu, amena aux yeux de la jeune femme une larme qu'elle essuya en riant.
Ils passèrent à causer une partie de la nuit; leur hôte ne tarissait pas; il contait des projets d'avenir, d'avancement, des châteaux en Espagne! Le temps ne lui manquait pas pour en bâtir! .
Le lendemain, il agita longtemps son mouchoir, au départ de la chaloupe;
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et, pendant que le patron nommait au passage, tout le long^ de la côte basse, les postes de douane perdus dans la palétuveraîe, Val-Rine, Kep, Pêm, Ânine songeait au jeune homme de la veille tout seul sur son îlot, avec ses beaux rêves et sa chanson qu'elle entendait encore :
Auprès de ma blonde, qu'il fait bon, fait bon! Auprès de ma blonde, qu'il fait bon dormir!
Le Fanff'Lé rentra à Hatien, après six jours de voyage, par une nuit sans étoiles* Depuis très loin, les faisceaux tournants du phare 4e Muï-Naï indiquaient rentrée de la passe. La chaloupe doubla la balise qui limite le chenal, et, dans le noir, Anine vit briller
en Tair une lumière falote qui était celle de sa maison, et elle eut de la joie, beaucoup de joie, à voir grossir le petit point lumineux qui tremblait et qui, de plus en plus, paraissait monter dans le ciel.
Elle devina, dans la nuit, la masse des rochers de Phao-Daï, et un long aboiement joyeux de Fisto, un long cri des paons réveillés dans les branches du grand arbre, un cri rauque comme un appel de trompette, saluèrent le retour de la chaloupe.
Elle s'arrêta au bas du fort, et les voyageurs, contents, comme on Test toujours, de se retrouver chez eux, montèrent vite les escaliers du camp.
La station, cependant, avait perdu toute sa gaieté. Le nouveau géomètre du cadastre était célibataire et hypocondriaque. Il ne restait plus aucun ménage à fréquenter à la douane, et, pendant la courte absence de Pierre, le nouvel administrateur avait envoyé au fort tout un paquet de plaintes contre les tirailleurs.
Tirailleurs réguliers et miliciens ne s^entendent pas. Les uns accusent les autres, chaque jour, de méfaits inventés, arrangés, embrouillés à tel point qu'il
est impossible d'arriver à connaître la vérité. Les mêmes témoins qui, devant l'administrateur, donnent tort aux tirailleurs, affirmeront le contraire, quand l'officier les interrogera. M. Gerly et le lieutenant avaient pris un moyen terme :
ils punissaient chaque fois plaignants et accusés et tous étaient contents, et bientôt la paix s'était faite entre les deux camps.
Le nouveau fonctionnaire, moins expérimenté, prenait au sérieux ces rapports et ces plaintes et se perdait dans les enquêtes.
Pierre, pour éviter que les jalousies entre tirailleurs et miliciens n'aboutissent à quelques désordres plus graves, à des rixes toujours possibles, et tou-
jours sang[Iantes, entre ces gens pour qui la vie est peu, resta parmi ses hommes et exigea de son détachement beaucoup de travail.
Il les traitait en gens de race égale, ils apprenaient quelques mots de français, et, tant bien que mal, mais ouvertement et sans crainte d'être brutalisés, ils expliquaient à leur chef leurs petits différends, leurs petites misères. Ils amenaient à Nine leurs femmes et les petits enfants malades, qu'elle soignait elle-même.
Pierre s'absentait presque chaque jour, pour conduire le détachement au champ de tir ou à des exercices aux environs d'Hatien. Souvent Anine l'accompagnait à cheval. Elle aimait les
su DANS LE GOLFE DE SIAM
petits tirailleurs et se plaisait à les voir, agiles comme des singles, souples comme les félins de leurs bois, apprendre passionnément des ruses de guerre.
Ils le faisaient sans effort, les instincts sanguinaires des ancêtres réveillés en eux, leurs lèvres retroussées sur des dents blanches dans un sourire de contentement; leurs yeux brillants de cruauté, quand les gradés leur enseignaient la manière de se glisser parmi Tombre de la nuit, jusqu'à la sentinelle à étendre d'un coup de coupecoupe, dans rherbe haute.
Ce sont de merveilleux soldats d'avantgarde, des patrouilleurs incomparables, que ces petits hommes aux jarrets d'acier flexibles comme des ressorts ; et c'est un
plaisir que de les suivre lorsque, détachés en êclaireurs, ils disparaissent dans les buissons, g^rimpentaux arbres pour voir loin, se faufilent derrière des talus de rizières qui n'ont pas cinquante centimètres de hauteur, et rapportent toujours le renseignement précis qui leur a été demandé.
Excellents tireurs, pour la plupart, ignorant Fénervement et la peur, calmes sous leur petit chapeau, leur salacco de bambou, ils conserveraient, j'en suis sûr, sous la pluie de fer qui les coucherait parmi les épis de leurs rizières, dans la guerre pour tout de bon, le même mépris du danger, la même audace.
Les tirailleurs annamites, bien enca-
drés, seraient des corps d'avant-garde sans ég^aux.
On s'arrêtait au milieu de Texercice pour préparer, dans les marmites de campag^ne, une soupe de riz sucrée, dont le serg^ent indig^ène, g^alant et respectueux, offrait une tasse à Anine.
Elle riait en g^oûtant à la g^amelle des petits soldats jaunes, et si une charrette bruyante passait, emportant au marché un chargement de pastèques de Louxon, elle régalait le détachement des fruits rafraîchissants qu'elle partageait ellemême entre tous les tirailleurs.
Ils poussaient ainsi, à cheval, leurs excursions jusque vers les rochers du Thap-Dong, sur le sentier de Kompong-Trach. Ces énormes blocs cal-
caires, dont quelques-uns ont plus de cent mètres de hauteur, sont creusés de grottes, où pendent des stalactites, reliées par des couloirs sombres, pleins des bruissements d'ailes et des cris de milliers de chauves-souris, qui log^ent dans les anfractuosités des voûtes.
Dans chaque montagne s'est établie une bonzerie cambodgienne dont les prêtres habillés de jaune suivent lentement, en frappant sur des gongs, les galeries tortueuses qu'éclairent de loin en loin des mèches trempant dans un peu d'huile de coco au parfum acre.
Nine aimait assister à leurs cérémonies dans les grottes sombres dont les murs sont tout couverts d'inscriptions;
âlft DANS LE GOLFE DE SIAM
elle écoutait s'éloigner les voix psalmodiant, dans le silence et Tobscurité des cavernes, les prières de leurs rites très anciens, et elle se serrait contre Pierre à chaque coup de gong résonnant au cœur de la montagne mystérieuse.
prix dérisoires, tant est élastique la conscience de ce peuple qui ne comprend pas comme nous.
Le lieutenant Thyl est venu là pour régler quelques questions de service avec le chef de la province ; il assiste à Taudience journalière, et il observe.
Devant le perron, sous le soleil de feu, grouillent des Annamites : des gens en loques, de vieilles femmes accroupies et qui chiquent le bétel ; elles se lèvent, de temps en temps, et vont, courbées et furtives, cracher dans les massifs leur salive sanglante. Des groupes se forment, et, sans élever la voix, s'invectivent avec des jurons ignobles.
Des miliciens à collet rouge, les
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plantons de Tadministrateur, fendent la cohue, parlent avec des gestes autoritaires, et tendent la main où tombe, par-ci par-là, une pièce de monnaie blanche ou un billet crasseux. Us perçoivent la dime. Nul n'est admis à présenter sa requête à M. le Premier s'il n'a, auparavant, discrètement payé la redevance du planton ou du secrétaire, et aucune surveillance, aucune sévérité n'a jamais pu enrayer cette concussion que comprennent très bien les nhaqués, parce qu'ils n'ont jamais connu d'autre régime, et que pratiquent férocement tous les bas fonctionnaires indigènes.
La porte du bureau est fermée. Un boy tire sur une ficelle de rotin qui,
au-des8us du chambranle, entre dans la pièce, en criant autour d^une poulie.
On entend le bruissement d'un panka qui s'ag^ite, et par instants une parole, un ordre, un juron qui fait passer, comme le vent dans les champs de riz, un petit frisson sur le tas de miséreux assis dans la lumière du jardin.
Enfin la porte s'ouvre, et le défilé va commencer. Derrière une table, en un large fauteuil, l'administrateur allume un cigare et cause avec Pierre, pendant qu'au seuil du bureau le.prëmier annamite exécute en conscience le triple laï d'arrivée.
Au mur, bien en face de la table, un médaillon de bronze préside, une République au profil de bonté, celui qu'af-
fectionnent les humbles petits hommes à faces jaunes, avec en exergue la devise fière et encore nouvelle dans leur brousse : Liberté -Égalité -Fraternité .
Dans un coin, un bureau où fait semblant de travailler un secrétaire indigène vêtu de soie et coiffé du large turban bleu. Il coule, à la dérobée, un regard oblique, de son chef au lieutenant, et du lieutenant à la pendule qui tic-taque au haut de la porte. Délicieux rond de cuir ! Les différences capitales des races se fondent dans les âmes de ces gratte-papiers qui liment, derrière ramoncellement des bordereaux, leurs ongles démesurés de paresseux, et qui implorent les aiguilles de Thorloge trop lente.
Au-dessus de la table s'ag^ite doucement le panka, un panka de luxe, en soie d'une jolie nuance vert clair, qui s'harmonise avec la peinture des murailles.
Sur le bureau, au milieu des papiers, un ventilateur portatif doublant le panka agite en se hâtant ses ailes de cuivre poli où le soleil, par la porte entre-bàillée, accroche des rayons qui sautent sur le visag^e du chef de canton prosterné.
Il accomplit consciencieusement son laï, le digne notable a la barbe blanche, aux yeux mi-clos dont le regard, pourtant, brille, à travers les cils, comme l'éclair d'une lame neuve. Debout, à trois pas devant la table, où
réparé, repeint d'or vif, et des prêtres à robes jaunes le ramènent triomphalement à Hatien.
Mais le choléra, depuis des semaines, sème répouvante dans le viUag^e : ce sont les mauvais esprits, les mânes de ceux qui moururent de mort violente ou qui n'eurent pas d'enfants, qui se vengent ainsi, sur les humains, des malédictions dont ils furent chargés, en quittant la terre.
Et pour enrayer le fléau, il faudrait que le Bouddha, le grand Bouddha au rire épanoui, s'arrêtât à la pagode communale, avant de réintégrer son sanctuaire. Les bonzes se sont récriés : le grand Bouddha, allant visiter des génies de troisième et de quatrième ordre,
qui président aux destinées du village, cela ne pouvait se faire... et le différend est porté devant l'administrateur qui se gratte le front, indécis sur la }
sentence à rendre... On le serait à '
moins ! ;
Les bonzes, introduits, ont expliqué |
leur cause et attendent, drapés dans leurs guenilles jaunes, fiers avec leur j
tête rasée, leurs profils de médailles, pendant que le chef de canton multiplie^ses laïs et ses Bam quân Lon, « plaise au grand mandarin ! »
Quelqu'un, au premier étage, a remonté un gramophone, et le hasard lui a fait choisir un disque de Lakmé.
Au travers du plafond, la voix arrive, lointaine, qui chante : a Où va la jeune
Hindoue, fille des parias? » Et les paroles de la tendre légende impressionnent étrangement Pierre, qui ferme à demi les yeux, pour voir plus flous, plus imprécis, les prêtres extrêmeorientaux aux bras croisés sur la poitrine, et le vieillard dont les mains suppliantes attestent le ciel.
Le grand mandarin se décide : imperturbable, il ordonne que la statue trois fois sainte suivra les quais, s'arrêtera sur le chemin en face de la pagode communale; et que là, les notables d'Hatien, au milieu de Tencens et des pétards d'un koum exceptionnel, lui feront connaitre quels maux affligent leur commune et lui demanderont d'y mettre fin. Puis le Bouddha continuera
sa marche triomphale, sans entrer dans la pagode, et ainsi sa dignité de premier dieu sera sauve.
JPa, approuvent les prêtres et le notable et tous rasent les murs et quittent le prétoire.
Mais dehors ils se chamaillent encore au sujet de leurs divinités respectives, ils gesticulent dans le soleil de Tallée de filaos, et les bonzes au crâne poli, rejetant en arrière leur large écharpe jaune, comme une toge, ressemblent de loin à des proconsuls, discutant des af foires de la république, le long d'une voie romaine.
Aux bonzes succède une ba-ya^ une vieille femme lamentable qui pousse des gémissements et prolonge ses proster-
nations. De grosses larmes, des larmes vraies coulent dans les sillons que creusent les rides sur sa face de parchemin.
Des dents noires, ignobles, trop longues, lui sortent de la bouche, et du coin de ses lèvres, une salive brune de bétel coule sur son menton. Son chignon s'est dénoué pendant le laï, et trois ou quatre mèches, grises et minces, se tordent comme des serpents sur ses reins.
Elle est répugnante, la ba-ya, et pourtant c'est une sentimentale ; écoutez plutôt sa plainte : Elle avait été chargée, quelques mois auparavant, de surveiller, dans les dépendances de rinspection, deux petits tigres, pas plus grands que de gros chats, et laids,
des enfants. Ils miaulaient, dès qu'elle s'éloignait, et n'acceptaient que d'elle lenr nourriture.
Le directeur du Jardin dut pourtant, un soir, éloig^ner la vieille femme. Elle rôda toute la nuit autour de l'enclos, et le lendemain quand, avant de reprendre la route d'Hatien, elle alla dire adieu à « ses enfants » , comme elle les appelait, ils étaient morts, morts de chagrin d'avoir perdu leur mère qui maintenant se lamentait en racontant son voyage, s'accusant d'avoir tué ses jolies bêtes et croyant son âme à jamais perdue, pour avoir laissé mourir les petits du « Ong-Cop » , monseigneur le tigre.
santé ébranlée. Ils eurent, le mois suivant, une longue consultation de leur ami, le médecin, qui rentrait en France.
Il prononça un diagnostic hésitant :
beaucoup d'anémie, beaucoup de nostalgie, il faudrait des distractions qu'on ne trouve pas à Hatien ; il faudrait le retour en France. Il parla d'exiger ce retour : était-ce donc chose si dure? Il accompagnerait lui-même Mme Thyl; elle irait dans sa famille et attendrait le retour de son mari, dont le séjour réglementaire serait terminé dans une douzaine de mois.
Il ne put faire entendre raison à sa malade, et Pierre n'insista pas trop :
où aurait-elle pu aller, sa petite Nine?
chez qui, puisqu'ils n'avaient plus
personne, ni F un ni Tautre, que des parents très éloignés, au milieu desquels elle serait une étrangère ; et puis Nine lui déclarait, en pleurant si fort contre sa poitrine, qu'elle préférerait mourir que de le quitter, et il pensait, de son coté, tellement la même chose, qu'ils ne purent se décider : douze mois seraient bien vite passés, même dans la solitude d'Hatien, où, maintenant, il n'y avait plus de fonctionnaires mariés, en dehors de l'administrateur dont la femme, pour des raisons inconnues, ne descendait jamais du rocher de l'Inspection. ^
Ce poste, autrefois gai, malgré son isolement, ressemblait maintenant à un village abandonné. Près de chaque
demeure de fonctionnaire, où une main de femme n'arrêtait plus la brousse envahissante, les lianes escaladaient les palissades, etTherbe haute poussait jusqu'aux portes. Gela suintait rhumidité et la tristesse ; et derrière les persiennes toujours closes, on n'entendait plus jamais de rires joyeux, ou de chanson française.
Les gens se renfermaient chez eux et le soir allaient, à pas traînants, jusqu'à la caïnha annamite, qui constitue l'unique café d'Hatien, pour s'ingurgiter, autour"^ d'une table boiteuse dressée dans l'herbe, des absinthes corsées, les absinthes de l'oubli. Et c'était une chose triste, en vérité, que le spectacle de ces cinq ou six hommes, réunis.
mais n'ayant rien à se dire, qui bâillaient sur leurs chaises, devant cette paillote sale, en buvant à gorgées lentes les grands verres de poison.
Les promenades du Tour d'inspection, où, du temps des Gerly, on allait le soir, en bande joyeuse, dans les tilburys dont les petits chevaux hennissaient de gaieté en se poursuivant, sous les voûtes de verdure de la forêt retombante, étaient abandonnées et couvertes de brousse; et Anine ne voulait plus les suivre : elle se sentait mal à Taise, le cœur serré, au milieu de Tabandon de toutes ces choses. Elle n'osait parler haut, en passant dans les sentiers où glissaient des couleuvres vertes, comme si sa voix, qui résonnait étrangement
au milieu du silence, eût pu réveiller des morts endormis là ; elle avait l'impression de parcourir un cimetière, et elle préférait rester au camp.
Pierre lui cachait tant qu'il le pouvait ses petits démêlés avec l'administrateur, ses ennuis, les tristesses du poste, pour ne pas la chagriner. Il ne put éviter de lui dire la mort du secrétaire de province qu'on allait apporter au cimetière de Phao-Daï. Il avait eu la fin lamentable des fumeurs d'opium : à bout de souffle, ne pouvant se soulever sur la natte de sa fumerie, il refusait de partir pour l'hôpital. L'administrateur avait enfin, un peu tard, exigé ce départ. On l'avait transporté à la maison commune, sur le quai, et l'on
arrangeait pour lui, dans une jonque, des matelas et une moustiquaire. Il réclama, par gestes, avant de s'embarquer, une dernière pipe qui lui fut préparée, et pendant qu'il aspirait goulûment sa suprême gorgée, ses yeux s'ouvrirent démesurément; quelque chose racla dans sa poitrine : ses membres tremblèrent très vite, comme les ailes d*un oiseau que le plomb du chasseur n'a pas tout à fait tué ; le corps, que n'osaient soutenir les Annamites terrifiés, roula de la chaise longue sur le sol ; la chaise entraînée s'abattit par-dessus, et ce ne fut plus qu'un tas immobile et grotesque; un tas de vêtements où les os du mort faisaient des bosses pointues, et que re-
gardaient stupidement les indigènes.
Pendant les absences de son mari, Tennui tenaillait plus fort Anine. Son esprit battait la campagne. Elle voyait le cimetière, là, tout près, où le fumeur d'opium pourrissait.
Affolée d'angoisse, elle appelait Fisto et descendait à Hatien pour visiter quelque pagode, ou suivre lentement Tallée des filaos qu'elle affectionnait.
C'est une longue allée qui de l'Inspection va rejoindre les quais. Elle est ' plantée d'arbres très vieux qui secouent à la moindre brise leurs milliers de branches menues où pendent des aiguilles plus fines que celles des pins.
La lumière du soleil, tamisée par le
feuillage léger, teinte en gris le sable de l'allée, et le ciel, au travers de toutes leurs aiguilles emmêlées qu'agite le vent, vibre, comme les horizons de sable du canal de Suez, par la clarté de midi.
Les filaos chantent doucement dans le vent; quand c'est la saison du suroît et que la brise vient de Phao-Daï, leurs branches s'agitent, et, de leurs rameaux innombrables, descend la chanson discrète, pure comme une prière, douloureuse parfois comme une plainte de violoncelle. On dirait la voix très douce d'une mère chantant une berceuse, ou bien une mélodie d'orgue dans une église lointaine.
Le bruit des vagues qui se brisent
au pied de Phao-Daï arrive, atténué par la distance, et accompag[ne en sourdine le chant des filaos : c'est un peu cette chanson que disent, au fond des criques provençales lavées par la mer Bleue^ les sapins de TEstérel; et Nine pensait que la mousson avait dû prendre là-bas, vers Hyères, les strophes aimées pour les apporter, par delà les mers immenses, aux filaos qui les lui répétaient.
Elle écoutait les arbres lui parler, et leurs voix lui semblaient angoissées, pleines de regrets et de supplications, comme des prières pour les mortes, entendues autrefois dans la chapelle d'Endoume.
Lasse, douloureuse, elle s'asseyait sur les vieilles pierres qui subsistent au
bord de Tallée d'une ancienne pagode disparue, et elle pleurait.
Alors Fisto venait près d'elle, appuyait sa tête sur les genoux de sa maitresse et la regardait de ses gros yeux humains, pour lui demander de quoi elle était triste.
Elle prenait dans ses bras la tête de la bonne bête et lui parlait comme si elle Teût comprise : « Je pleure parce que je souffre, mon grand chien; parce que je suis faible, faible, et que je ne veux pas quitter mon Pierre; et parce que je voudrais bien lui cacher que je suis lasse! lasse à mourir, pauvre bon Fisto ! parce que je sens bien que c'est trop long, douze mois, et que je mourrai dans ce poste triste, et que j'aurai, moi
aussi, ma place dans la brousse du petit cimetière humide, où jamais plus Pierre ne reviendra !
Quand elle était lasse de pleurer et que les frissons de fièvre la prenaient, elle remontait au fort; et pour que Pierre ne se doutât de rien, à son retour de la manœuvre, elle lui souriait, voulait qu'il lui racontât les moindres détails de sa promenade ; elle parlait, elle s'agitait. Et puis, n'en pouvant plus, se voyant devinée par le reg^ard plein de pitié de son mari, elle s'abattait sur sa poitrine en sanglotant.
Il cherchait des paroles de tendresse pour la calmer; des paroles qu'ont les mères pour les tout petits enfants. Il
rayait, d'un gros trait rouge, sur le calendrier, les jours qui se succédaient, et lui faisait constater combien diminuait rapidement la tache blanche qui marquait le reste des heures d'exil.
Il ne se faisait pas illusion sur Tétat très alarmant de petite Nine. 11 avait essayé de permuter pour avancer son tour de rentrée, et n'avait pas réussi; il avait désiré être relevé d'Hatien, et aucun remplaçant ne s'était présenté :
le métier militaire aux colonies a de ces exigences, veut de ces sacrifices^
Il riait devant sa femme, affectait d'être gai; et quand il avait descendu l'escalier raide de Phao-Daï, pour conduire ses tirailleurs vers les collines de Loc-Tri, il retenait son cheval, res-
tait en arrière de ses hommes, et, torturé d'angoisse, il pleurait!
Un jour, en rentrant, il la trouva étendue sur son lit, sans connaissance.
Des bonzes Taraient vue, évanouie, dans les ruines de la vieille pag[ode, et l'avaient rapportée au fort.
Pierre s'affola , redoutant un malheur .
II télég^raphia au médecin de Kampot :
le médecin était absent pour huit jours, en tournée de vaccine dans le Kompong[- S6m. Il fit demander à l'administrateur un sampan pour courir vers Ghaudoc :
on lui répondit que la pirog^ue serait prête le lendemain matin; le lendemain, pourquoi pas dans une semaine!
Il se tordit les mains d'impuissance,
tout seul, près de la compag^ne adorée qu'il devinait bien malade. Il essayait de la ranimer, lui flag^ellait les mains, lui posait sur le front des lingues mouillés de vinaigre. Il l'appelait de ses mots les plus tendres : a Ma Nine, rouvre tes yeux, parle-moi! tu vois bien que je deviens fou de douleur! Réponds-moi, ma pauvre chère femme... Dis-moi que ce n'est rien. Nous partirons demain, vois-tu... Demain matin nous fuirons ce poste maudit, et nous n'y reviendrons plus jamais... J'obtiendrai de rentrer avec toi... Nous prendrons le premier bateau pour France, et tu redeviendras vite forte et gaie, ma Nine aimée... w Elle ne revenait pas à elle.
Son visage pâle, aux grands cernes
bleus, avait, de temps en temps, des crispations douloureuses qui disaient sa souffrance. Ses doigts s'ag^rippaient éperdument à la moustiquaire, et, par instants, un hoquet sifflant soulevait sa poitrine. C'était bien le brutal accès pernicieux, Pierre ne s'y trompait pas :
il essaya de desserrer ses dents, pour lui faire prendre une potion de quinine, et ne put réussir.
Il vida un flacon d'éther sur un linge et le lui fit respirer ; alors Nine tressaillit et ouvrit les yeux qu'elle fixa très grands sur son Pierre. Elle eut la force de soulever ses bras, d'enlacer le cou de son ami, et de lui dire, entre deux hoquets :
tt Ne me laisse pas ici, mon bon Pierre, quand je serai morte; je ne veux pas
rester dans la terre mouillée du petit cimetière. Emporte-moi avec toi là-bas, à Endoume. . . à Endoume. . .
Ses lèvres remuèrent encore ; ses yeux se rivèrent désespérément aux yeux de Pierre; puis ils chavirèrent, et sa tête trop lourde retomba sur l'oreiller. Quelques hoquets plus rauques, un dernier soubresaut du corps trop jeune qui ne peut pas mourir, et puis plus rien.
Alors Pierre s'affala au pied du lit, et toute la nuit, dans le noir, derrière la porte fermée que n'osait franchir le tirailleur, il cria à la mort, fou de chagrin, comme une bête.
Il ne voulut pas, le lendemain, que personne touchât à sa morte. Il l'habilla de la robe blanche qu'elle aimait, lissa
ses cheveux magnifiques, ferma ses yeux en lui disant de douces paroles, comme si elle eût pu Tentendre. Il ne pleurait plus. Il commanda que Ton creusât comme bière un de ces troncs de bois de trach imputrescible, qui dure des siècles, pour pouvoir, plus tard, emporter en France ce qui resterait de petite Nine.
Il coucha dans son cercueil la morte toute blanche; il se débattit contre le P. Grant qui, le soir, voulut Téloig^ner pour fermer la caisse lourde. Des tirailleurs descendirent sur leurs bras, au petit cimetière, celle qui avait été la femme de leur lieutenant.
La terre retomba avec un bruit sourd sur les planches. Pierre attendit que
tout fût fini, que tous fussent partis, puis il s'assit dans Therbe, près de la tombe, et appuya sa tête sur la terre froide.
Un sergent vint le chercher, à la nuit, et le coucha de force ; le lendemain matin, délirant dans les affres d'un accès pernicieux , comme celui qui venait d'emporter sa jeune femme, le lieutenant Thyl était conduit en sampan vers Chaudoc et Saïgfon.
Les médecins le sauvèrent. Il resta de longes jours prostré, sans souvenirs, sans larmes.
Il se laissa embarquer sur le courrier de France, sans une parole, comme une chose. Le bateau descendit la rivière
i59 DANS LE GOLFE DE SIAM
triste de Saigon, et prit le large. La terre de Poulo-Condore s'éloigna lentement vers la droite, puis la pointe de Gamau, et rimmensité du golfe de Siam s'ouvrit au nord.
Alors Pierre se souvint de ses misères.
Il fixa longtemps (Quelque chose d'invisible vers le fond de l'étendue verte où dansaient les vagues. Il revit, par delà la mer et les iles lointaines, le rocher de Phao-Daï, là-bas, toutes les choses chères hier, et perdues si vite; les sentiers suivis ensemble, les pagodes où résonnent des gongs, les bonzes qui l'aimaient et le petit cimetière plein de brousse, avec ce tas de terre fraîchement remuée, sous lequel elle dormait, sa Nine, dans le cercueil en bois de trach.