‹ Les bruleurs de templesChapitre 10 sur 10 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Le 5 avril 1848, Avignon, fort agîté déjà, depuis quarante jours, par les événements de Paris, paraissait en proie à une émotion extraordinaire. La munieipalité provisoire, composée, en général, de portefaix, empêtrée dans ses ,babits provisoire», dans ses éeharpes provisoires, endossés pour maintenir un ordre plus provisoire encore, parcourait tous les quartiers de la ville en s*efforçant de soulever sur son passage un enthousiasme absent et des clameurs muettes. Les fenêtres se fermaient à moitié, les boutiques aux trois quarts, et les citoyens paisibles, après avoir regardé à droite et à gauche pour être sàrs de n'être pas entendu», échangeaient à voix basse ces paroles effrayées :

« Eh bien 1 vous savez? le commissaire extraordinaire arrive demain î... » ;

Quel était ce commissaire extraordinaire? Comment s'appelait-il ? Nul ne le savait. On disait seulement qu il avait flgurè au premier ranj parmi les héros de février, enxahi la Chambre, dirigé le pillage des Tuileries; qu'il s'était posé, contre monsieur de Lamartine et la fraction modérée, en partisan fougueux

du drapeau rouge ; que, faute d'avoir pu faire prévaloir son avis, il s'était trouvé en dehors de la liste des membres du gouvernement, mais qu'on le ménageait, qu'on le craignait, et que, pour l'éloigner de Paris en livrant à son influence le» provinces soupçonnées de tiédeur républicaine, on lui faisait parcourir, quelques départements de l'Ouest et du Midi. Les imaginations méridionales se mettant de la partie, on traçait de cet agitateur inconnu un portrait épouvantable. Il ne marchait qu'accompagné d'une centaine de sbires retroussés jusqu'au coude, portant la carmagnole et demandant des têtes. Il levait, rien que pour sa table, un impôt de cinquante mille francs par jour sur les bourgeois et les riches, il avait exhumé, pour son costume, toute la défroque de 93 ; la cravate de Robespierre, le gilet à la Saint-Just, les pistolets passés à la ceinture, et un plumet rouge à son chapeau. Les plus alarmistes assuraient même qu'il buvait du sang dans un crâne monté en coupe, et se nourrissait de chair humaine.

Le même jour, à quatre heures, un joli jeune homme, drapé à l'espagnole dans un manteau dont le collet cachait à demi son visage, arriva à Avignon par le bateau à vapeur, et se fit conduire à l'hôtel d'Europe avec son mince bagage. En dépit du manteau et du feutre, la petitesse de sa taille, la souplesse de sa démarche, l'élégance de sa main et de son pied, une indiscrète mèche de cheveux blonds s'échappant entre la coiffe du chapeau et le velours du collet, tous ces indices eussent peut-être inspiré quelques graves soupçons sur ses droits à porter l'habit masculin, si les rares promeneurs qu'il rencontra sur son passage n'avaient eu d'autres soucis en tête. En entrant à l'hôtel, notre jeune homme demanda une chambre, et donna quelques ordres d'une voix délibérée dont le timbre frais et charmant oubliait parfois de se déguiser. Deux heures après, il descendait à la table d'hôte : débarrassé du manteau de voyage, il portait avec une grâce cavalière, bien qu'un peu timide, une redingote serrée autour de sa taille fine, un large pantalon de drap, des brodequins vernis qui faisaient valoir son pied microscopique, un foulard de soie noué négligemment à son cou d'une blancheur suspecte, et une charmante toque de velours bleu sous laquelle ses cheveux semblaient avoir peine à se contenir ; bref, un déli-

cieux costume qui eût changé les soupçons en certitude pour un observateur attentif.

La table d'hôte offrait en raccourci Timage de la société d'alors et des impressions qu'elle avait reçues de la'nouvelle république, à ses dbux extrémités contraires. Trois commis voyageurs de bas étage, démagogues subalternes, venus de Marseille pour se faire admirer par les populations voisines, étaient entrés dans la salle à manger, coiffés de bonnets rouges tout neufs, posés perpendiculairement sur leurs têtes, et donnant à leurs faces vulgaires un air beaucoup plus grotesque que terrible. De l'autre côté de la table s'assirent deux gentilshommes campagnards du voisinage, qui, trop inquiets pour rester chez eux dans ces journées d'angoisse où il semblait que chaque heure dût être le salut ou la perte, avaient eu tous deux la même idée , celle de venir se loger dans un hôtel, afin d'être à la source des nouvelles et d'y étourdir leurs inquiétudes par cette lanterne magique d'incidents et de personnages. Ils avaient de l'esprit et surtout du bon sens. La discussion qui ne tarda pas à s'établir entre eux et les commis voyageurs, parut- intéresser vivement le jeune homme à la toque de velours, qui tout en se penchant sur son assiette, n'en perdait pas une syllabe. Le dîner était à peine commencé depuis quelques minutes, lorsqu'on vit entrer un nouveau convive. A sa vue, nos deux campagnards poussèrent une exclamation de surprise :

« Quoi ! Gustave de Nareins ici?

— Oui, mes très-chers ; Paris n'était plus tenable; l'autre soir, nous n'étions pas en nombre, au club, pour faire un mort à cent sols la fiche ; les Italiens chantent dans le désert ; vous ne rencontreriez pas deux voitures dé maître sur toute la ligne qui va de l'arc de l'Etoile à la Bastille; il n'y a plus un salon ouvert ; le faubourg Saint-Germain ressemble à une vaste nécropole à laquelle les lampions servent de flambeaux funèbres. 11 n'en est pas moins avéré que nous sommes enchantés, ravis, et que nous célébrons, tous les huit jours, une fête populaire!.. »

Ce nouveau venu était un jeune homme de vingt-cinq à vingthuit ans, qui semblait réaliser toutes les conditions d'un héros de roman habillé par un bon tailleur : sa mise, d'une élégante négligence, faisait ressortir la distinction de sa tournure et la

grâce do to«te 9a personne. U •était bruQ ; sa %ure régulière, relevée d'une fine moustache brune, et parfaitement eucadréc. eutre de beau^t cbeveux iV)Ârs et dias fav^is correc](s« pouvait se prêter tour à tour à Texpression de ta boj^xiie bum^ur, d'une gaieté malicieuse ou d'un tendra sentiment. Gette^ vivacité d'impressions., cette pby'Sio^omie ardente et mobile, ^& regard fier et hardi, également prêt à. laacer des Eammes pu à se voiler d'une mystérieuse langueur, tout prouvgiit que, si Gustave de Nareins avait jus^que-U gaspillé, au mi^eud'M^ moi^de de dandys et (te viveurs, saa riebiesse» de coeuj ^ d'esprit, il pourrait bien, quand viesidrait soa hewre,. éprou^^r toutes, \e^ éznqtiQns et^ (^ouf^ mettre tautes le;» sotlisies d'UA ^Mm^^ s^ïiJm^^\^^ ^ pas$ii<W>é.

« £t les femiitteA? luji dire9.^le9 én^a^ geatU$bQB».me^ dfv lè^^^ Yince.

-^ Oh ^ les femiDea !< repiriit-i\ atV^Q mt peiÂte ip<Ni& qw lui, al* ]^X fort bien ; i\ n'y en a plus ymt seyl^ ^ Pa^is,.. Qu'y fj^r^ieinlr Qlles? La républiques ne. apuxriti qu^e iQSi citoyei^. ^ti\i^. !y^^$^ quetoa est à toAdces,, Floriuû ^$iri|^4W$« Vous^eline et.J.oi)4Ujil|W sont paj'ties pau]^ l'Afrique. 9iana po^r VAmé);ique du Sud, Laurette pour GonstaBtinofdô^ Angola pom Saint-Pétersbourg, Silvanelle pour Pékia et Goguçttq pour Pontoise ;. yoilà ou en. e3t, poux le moment, le plus joli échantilloa de la plus, bell^ moitié du genre hiunaiu ; voust savez qi\e je n'eu coj^fîais pas. et ne veux pas en connaître d'autres 1

— C'est vrai 1 dit en riant ua de ses deupc iaterlocuteucs ; Giuâtave mc^ix paji k l'amour 1

— Pai:don»^ m^3 çbwsr, répUqiiA-t-U su^ le même ton ; je. croîs à l'amour comm^ au sojeil; iaai$ je ne le regarda pas», i\ nié^ blouirait. »

En même temps» soit hasasd, soit attraetioa. magnétique, ses yeux reacontr^renl ceux, d-u jeune voyageur que n.ous avoasi ixttroduit au oommeiuiement de ce chapitre. Celui/-oi, depuis l'eutrée d^ G^iâtave, a'avait pas cessé de l'observer du coin de l'œil avec une curiosité qui resa&mblait presque ^ un sentiment plus vif. Lorsque l'élégant Parisien, après son dénombrement railleur des royautés féminines de la bohème galante, avait effleuré,, ea sceptique endurci, le délicat chapitre des femmes et de l'amour, on eût pu àucpreadre un imperceptible sourire sur. les lèvres

LK TEMPLE DE BAAL. ]7â

de son silencieux et attentif auditeur» un éclair à demi v^é soiiftss se» paufkières. GiiatetTf , plsieé à labié- en face de lui, éprauvu, eA h Yiùsyemi^ une sgensation biaarre i son regard curiewc «t counaisseuar- &». glisaa de cet eau IsJfâae et fLexible> de ce oieBtoni ôl}jkm imberbe! roAâeur, à eea cheveux d'un blond charnuunt qua la toque bleue avait tant de peine à conUoir; mais il fol intei^ T^mj^ isim 9on exaoïen) poj^ i»n di^si dÎMcifrs qui lui ikiauMia :

« Et que viens- tu faire dans ce pays-ci ?

. TTT C^rbleut l \9k belle 9«ei3lioo> 1 J^ areviena obta moi^ à la campagne, pour essayer de ne pas mourir de faim, me qui, en tec^fks de républiques, «e afivàble U plus: ddffîeile d)^ estirefirise^. A la Cftflupftgne» (MK dkMt. toti^urs avoijr de Tairgent.^ les. aspearges »'y coûtent pas un }fm9i U h(%lta» comme ohea. \évy\ * . C)^ia«itai^acii^ôiM»âU.âMi^jrsatâon sur lâisituaëoft présente. h^ 0Q«Mbi^)m99wr9: à bctun^i rpi^, qui, diepuisc Vamiée de: Gudtstxe ^ 9^axefi«3^4. piairaâ«^eufe fort s&andaUsé^. dlu loa el des. iiaiiïâjè]?e». de oet ectea^i s^risiloeraitie ,. repvirent li^uj^ niai» dit&y^ ruœbes sur i'àgie 4'off oépiibUoajixx qui allait luire sur la France et amener tous les Français à s'aimer comme ém frères^ IViais Us fureut bûni^^us^MUQui baittu^ par te» arg'UnsM^i^tï» simpr«s> et dï'oits de» deux; geftlilsbommesi Kr^mfiaf^nwds» que renforçait le spirituel persiflage de Gusdave. Tout eu mangeant et en pajrlaut, il: regardiait à la (iéKobée sou preblématiqpte visr^i-yis, qui ne perdait pas trop oonten^Me soue^ ee eoatruie embarrassaat, et écoutait, d'aiUeufa ayeo. une altetttioB avide) h, eonversatioa générale. Q» eût dit quiil; oompavail mentalement les deux so^ détés, les deux opiuibn& qui oomhafttaient. sous ses. yeux, et que chacune de oee attaqufes: eïi dd œs ripostes continuait pour lui ttife» leçoiu ooittmeDcéev

« Api!opo&, dit Gustave^ quel est donc ce commissaire extra-, ordinaire, ^ce terrible Croquemitaine qui doit arriver demain matin, et qui e£foate d'a^aucâ j.uâqit'aiiix garçooade cet excellent l^ôt^l?-

•^ On ne sait pas son ikm»:, réplsqua ub des convives.

— Pardon, 1 je le sais., nii>i ! s? écria un des coan-mis voyageurs dfuu air triomphant : o'estl le citoyen Juliea Féraud; un bon, •elui-làl HB' chaud patviote!' UU' anû dot Sobriqr, d^ Barbes et dib Jifautqui

— Connais pas ! fit Gustave. »

Le petit jeune homme blond qu'il examinait avec une curiosité toujours croissante, garda le silence ; mais un mouvement d'épaules, un léger pli de ses lèvres roses et fines, au moment où on nomma Julien Féraud, prouvaient peut-être que ce nom ne lui était pas étranger.

«Mais enfin, que vient-il faire ici, ce commissaire ? reprit un des campagnards.

— Installer la république, répondit le monsieur au bonnet rouge d'un air doctoral.

— Très-bien. Et quel est le but de la république?

— Rendre le peuple plus libre, plus riche et plus heureux qu'il ne l'a été sous les tyrannies monarchiques !

— Parfaitement; je vois que nous nous entendons à merveille. Eh bien 1 mon cher monsieur 1 si votre excellent commissaire, votre patriotique commissaire, par ses allures rébarbatives, empêche notre population de voter pour qui elle veut, direz-vous encore que le peuple est très-libre et le suffrage très-universel?

— Mais, monsieur...

— Et si, par le seul fait de aon arrivée, par la frayeur qu'il va causer à dix lieues à la ronde, nos cocons descendent à soixante centimes et nos garances à seize francs ; si les propriétaires, ruinés par ce bas prix, ne peuvent plus donner à leurs travailleurs que vingt sous par jour au lieu de trois francs ; si les négociants sont obligés de suspendre leurs achats, les fabricants de fermer leurs usines et les chefs d'atelier de congédier leurs ouvriers; si, par une gradation douloureuse, la richesse devient gêne, la médiocrité pauvreté, la pauvreté misère, et la misère faim, direz-vous encore que le peuple est beaucoup plus riche, beaucoup plus heureux que sous cette infâme monarchie?

— Mais, monsieur...

— Eh bien! moi, mon cher monsieur, je parie ce que vous voudrez, mon porte-cigare contre votre bonnet rouge, que, si l'illustre citoyen Julien Féraud, commissaire extraordinaire, est en effet aussi commissaire et aussi extraordinaire qu on le prétend, il produira exactement sur la liberté, le bonheur et la richesse de ce peuple- ci, l'effet que je viens de vous dépeindre I »

Cette boutade termina la discussion ; on se leva de table ; le

jeune homme à la toque bleue s'esquiva à petit bruit, alluma son bougeoir et monta l'escalier qui conduisait à sa chambre. Arrivé *au bout d'un long corridor à portes numérotées, il se retourna et vit Gustave qui était monté derrière lui. A cette vue, il douOla le pas, atteignit sa chambre, ouvrit la porte, mit la clef en dedans, et s'enferma à double tour.

Gustave de Nareins redescendit, appela un garçon, et lui dit tout bas, en lui mettant un écu de cinq francs dans la main :

« Tâche de savoir le nom de ce petit monsieur qui a dîné à table d'hôte, et qui loge au n® ^. »

Quelques minutes après, l'ingénieux garçon frappait à la porte du 27, un grand cahier à la main. On ne lui ouvrit qu'après avoir longuement demandé qui il était, et ce qu'il voulait.

« Monsieur, dit-il quand la porte fut enfin entr'ouverte, c'est le livre de l'hôtel; nous avons les ordres les plus sévères pour y faire inscrire le nom des voyageurs et le pays d'où ils viennent

— Est-ce bien nécessaire? dit le jeune homme en hésitant.

— Très-nécessaire.

— Eh I bien, donnez I... »

Il prit une plume et écrivit rapidement : Franz Albemare, Paris.

Puis, quand le garçon se fut retiré et que le voyageur se fut de nouveau enfermé à double tour, il ôta sa toque de volours: les boucles de ses beaux cheveux blonds ruisselèrent sur ses épaules...

C'était Nathalie.

Sa première impression, après la révolution de février, fut d'en être enivrée. Mais cet enthousiasme dura peu. Placée aux avant-scènes de cette comédie sans gaîté ou de ce drame sans grandeur, elle en vit de près les acteurs, les coryphées et les comparses ; elle en étudia les fils et les ressorts, et dès lors son jugement fut fait : la petitesse des personnages lui rapetissa les événements. Elle comprit (Jue, parmi ces singuliers vainqueurs, les plus intelligents étaient épouvantés de leur victoire, que les plus énergiques ne tarderaient pas à la rendre odieuse, et que les plus convaincus la riendaient déjà ridicule. Elle pressentit que cette révolution, ne s'appuyaut sur rien, n'ayant rien à créer ou à détruire, forcée de laisser la société dans l'état où elle la trouvait ou de l'avoir tout entière pour ennemie, fonctionnerait dans

le vide, n'aurait d'autre alternative que d'être malfaisante ou impossible, et périrait d'inanition ou d'excès. «

Un moment elle crut que Julien allait s'emparer, sinon de son cœur, au moins de sa destinée. Leur traité d'alliance antisociale étant, contre toute espérance, couronné par une révo^ lution , quoi de plus simple que de s'unir pour les bénéfices comme ils s'étaient alliés pour la lutte? Mais, depuis quelque temps, Julien était fort entamé dans l'esprit de Nathalie ; elle doutait de lui. Elle éprouvait ce sentiment de déception préventive , qui devient presque une vertu chez les femmes sans principes, et les protège contre les prestiges du faux héroïsme et du faux génie. Elle se demandait si cet orgueil , cette véhémence, ce charlatanisme de destruction et de haine, cette allure théâtrale de factieux et de tribun, ne cachaient pas, en définitive, un fond de ipédiocrité; si Julien n'était pas une de ces 'contrefaçons de grands hommes qu'on annule en leur donnant cours. Elle avait su par lui les détails des derniers moments d'Ernestine, dont la mort donnait une satisfaction suprême à ses rancunes et à sqs haines ; niais on lui apprenait en même 'temps que monsieur Servais était ruiné. Or Nathalie, que le* gl^âces quadragénaires de l'ex-député tentaient peu en dehors du portefeuille qu'il avait espéré et des millions qu'il ne possédait plus, ne Rongeait guère ^ renouer avec lui, Elle se disait 'd'ailleurs qu'il était de bon goût de le laisser pendant quelques mciç seul à ses regret^ et h, sa douleur ; que^ dans ces premiers temps, il éprouverait un sentiment pénible à revoir une femme qu'il accusait peut-être, qui, peut-être, dans les dernière^ confidences de r^onie, lui ayait été dénoncée par sa femme ou par son fils comme uue de$ causes de leurs fautes et de leurs malheurs. EUei s'abstint donc de toute démarche auprès de lui, se contenta de ^e faire écrire à sa porte, et attendit les événe^ ments , égalepient décidée, à se tenir en garde vis-à-vis de l'homn^e dont elle n'avait plus rien à at^en(}re et de celui à qui elle ne croyait plus.

C'est dans cette attitude de méfiance et de réserve qu'elle vit passer les pvenvers épisodes de la république. Julien, emporté dans ce chaos démagogique dont (es chefs étaient déjà toas brouillés entre eux, venait la voir de temps à autre, et la

mettait au courant. Seulement , grâce à une de ces péripéties d'intérieur si communes entre les frères de la veille dans les moments de cr^se politique, elle était presque obligée, pour le recevoir, de se cacher de Versolant et de la rédaction de Vlnitinteur. Voici pourquoi : soit dépit de n'être rien et de voir son journal distancé par les organes plus authentiques de l'opinion républicaine, soit instinct et pressentiment d'homme d'affaires , Versolant , quinze jours à peine après la catastrophe, s'était réveillé réactionnaire des pieds à la tête, et avait dirigé Vlnitiateur dans ce sens. Son état-major, inspiré par lui , et heureux d'ailleurs de céder 'à ce goût d'opposition qui est le génie et la vie des journalistes, faisait assaut de verve et d'élo- ' quence en l'honneur des doctrines monarchiques , des grands principes d'ordre, de religion, d'autorité et de morale, et signa-' lait à la risée ou à l'indignation publique tous les épisodes burlesques ou sinistres qui marquèrent cette parodie, à l'eau de rose vinaigrée, des souvenirs de 89 et des velléités de 93. Nathalie, qui , comme tous les gens du métier, ne dédaignait pas de mesurer un succès par les chiffres, put constater alors un détail qui lui donna beaucoup a^ penser. Malgré ses romans, malgré le savoir-faire de Versolant, la faconde de Julien et l'influence de monsieur Servais, l'/m^ia^t^rn^avait pu , avant le 24 février 1848, dépasser six mille abonnés; à la fin de mars, il en o(MBptait vingt*cinq mille, et des milliers de numéros se vendaient, chaque soir, dans les rues : il Commençait à faire, en style technique, beaucoup plus que ses frais , et monsieur Seryftis, qui y avait dépensé, en dix-hiiit mois, près de cent milla écufl et qui en était resté le principal actionnaire, pouvait espérer de prochains bénéfices. Maigre indemnité dans sa ruine 1 planche bien mince pour un si grand naufrage ! N'importe I t'était là uri indiee ; l'esprit fin et pénétrant de Nathalie en coheluait que l^s courants de l'opinion se dirigeaient vers ce point, que la société que Ton voulait faire tomber à gauche allait pencher à droite.

Julien 9vait violemment rompu avec Versoktnt et ses anciens collaborateurs. Bientôt on apprit qu'embarrassé de lui et de ses 6xagération8 compromettantes, le gouvernement l'envoyait dans quelques départements du Midi dont on n'était pas sûr, et qu'il

180 LE TEMPLE DE fiAÀL.

8*agissait de convertir à la forme- républicaine. Avignon devait être sa première étape. La résolution de Nathalie fut prise à l'instant. Elle se décida à partir incognito, pour aller juger par elle-même de quelle façon Julien remplirait sa tâche, quel accueil il recevrait, et quelle place elle tievait décidément lui donner dans son esprit et dans sa vie. Sans se collier à un seul de ses amis, sans que Julien surtout pût s'en douter, profitant du bouleversement et des préoccupations générales , elle s'arrangea pour arriver à Avignon la veille du jour où le nouveau commissaire y était attendu. Pour ^re plus libre de ses actions et de sa personne, elle s'habilla en homme, et, malgré son mépris pour les futilités féminines , elle ne put se défendre d'un sentiment de joie et de vanité satisfaite en se regardant dans sa glace, transformée en un jeune et charmant cavalier, digne de voyager de compagnie avec cette belle duchesse de Chevreuse dont un illustre écrivain nous racontait naguère les romanesques équipées.

Le lendemain , dans la matinée , Julien fit son entrée à Avignon , dans un costume exactement copié sur un portrait en pied de Saint-Just. Il s'installa à l'hôtel de ville, convoqua l^s autorités municipales , les magistrats, le procureur de la république, le capitaine de gendarmerie, et leur dit d'un air hautain, en croisant ses mains dernère son dos :

« Eh bien ! citoyens, qu'avons-nous fait depuis quarante jours ? Où en est la république dans ce pays-ci ?

— Tout le monde a accepté sans difiiculté la nouvelle forme du gouvernement, et quand on aura bien reconnu qu'elle ne fait de mal à personne , qu'elle protège Tordre et respecte la propriété, nous ne désespérons pas de lui rattacher même les royalistes et les grands propriétaires....

— J'en serai charmé, reprit Julien avec un ricanement terrible ; mais nos pères, nos héroïques devanciers de 93 leà domptaient par d'autres moyens... Et, dites-moi, avez-vous de la troupe ici? •

— Oui... deux bataillons du brave 52« de ligne revenant d'Afrique, et un escadron du 7® dragons.

— De mieux en mieux. Et qui avez-vous à la tête de votre garde nationale?

tk ÎBMPLS Dt BAÂt. 181

— Le loyal et intrépide colonel d'Ervaton.

— Oh I délicieux 1 Un noble, n'est-ce pas? Ah t mais vous êtes charmants, dans ce pays de troubadoars ! Et qui comptez-vous envoyer à TAssemblée constituante dans les élections qui vont avoir lieu? »

On lui montra une liste composée de cinq noms parfaitement honorables, où, à force de recherches savantes, on avait réussi à glisser un républicain de la veille, malheureusement afîUgé de la particule.

« Excellent 1 cinq voltigeurs de l'ancien régime à culottes

courtes et ailes de pigeon 1.. Ah ! encore une question Avez-

vous ici des ateliers nationaux?

— Non , citoyen ; chacun a tâché de faire travailler suivant ses moyens, et, jusqu'à présent, nous avons pu nous tirer d'affaire

— Je vous en félicite... voilà un département bien en règle vis-à-vis de la République... Allons, il était temps que j'arri« vasse, et l'on a bien fait de m'envoyer ici ! »

Les assistants se regardèrent plus stupéfaits qu'effrayés. Julien reprit d'une voix de stentor, en se campant sur la hanche, une main passée dans son grand gilet à revers, l'autre posée sur la poignée de son grand sabre : *

« Or çà, citoyens, écoutez^moi, et d'abord sachez que j'arrive avec des pouvoirs sans bornes... je voudrais, à l'instant, faire tomber toutes vos têtes, je n'aurais qu'un ordre à donner, et vos têtes tomberaient. »

Julien faisait évidemment des efforts inouïs pour être effrayant et sinistre. Quelqu'un qui lui eût dit qu'il ressemblait au Satan de Milton, au Charles Moor de Schiller, aux héros de lord Byron, l'eût prodigieusement flatté. Le capitaine de gendarmerie, peu versé dans la littérature satanlque, dit tout bas à son voisin :

« Il est ivre, s»

Julien reprit : •

« Trois ateliers nationaux seront immédiatement établis : on donnera aux travailleurs quarante sous par jour, et on n'aura le droit d'exiger d'eux que cinq heures de travail. Chaque semaine le total de leur solde sera délivré par le receveur gêné-

rat, contre un bon signé àç m^ main. La troupe de lif neet les dragons sortiront t!te h Vlîlé dans les vin^-quàtre heures \ les l«l¥i4**S Héfcfhi kéùis Charges dé protéger l'ordre. Les élections ëfè lÀ ^fié fttiti'6nale défont cassées, et Ton s'arrangera pour ne iioAimet Oiftcteirs q^é dé solides patriotes, de purs et ^nergi()ue8 démocrates. Quant à la liste électorale, les cin(j[ noms seront MflififS. On dlï^^seï'a une nouvelle liste composée ainsi qu'il suit r léèdto^s blanqui, fiarbès, Louis Blanc, Sobrier et Julien Féhkttd. £!«ttè \\m é&f^ éilvoyéé à tous les comités et clubs dvi département, avçc ordre de la. faire prévaloir. Ce soir, j'ouv^- Ai^ ^éftidBtui le 6lub des Xmis du peuple; on y acclamera iM Mm9 deâ^ titiH ^fidldàts, et quiconque tèsisterait sera dé^ claré suspect. J'ai dit. Qu'on aille me préparer les grands i^p^r- Mftéèlé de là ^fèteétUfé, et qîié Ton commande ^our ce soir ua> dfeke* iè Ifrôftte couverte, à l^irigl-cinq firanCs pîir tête ; je m'occuperai de choisir les convives.,^ Citoyens l^ Pq vous r^tieps

^«Éind leiis hbhttêté^ ÂUdltéufs dé celte étrange allocution $% trouvèrent dans la tué , ils se frottèrent les yeuic comme sUÏs SirâiléHl Û\h tèyt. Pour tous, même pour ceux qui étaient oOr- (f 'se "èi^by^ieiit tépublicalns , il était clair que, si les ordres ^ âè-fnltteÀ fè<»vâièïit Uh ôotnmèricenlent d'exécution, c'était, pour le pays, le signal d'une conflagration générale: car le fougueux' pffè^nsul tMlverait aisément ces quelques centaines de tapageWrs^tti ^eteticôntîéiit partout au service des mauvaises causes : niftiH «lOMiidetit làife^ dominent Telbpècher de pi^lier ces décrets , inouïs ? Les hommes qui l'avaient revêtu de si grands pouvoirs ne j^elrsi^itellEttëbt'tl^ pas k lui donner raison ? Comment cornniêiMquef Weô 1^ capitale, obtenir des ordres, arrêter dans son eftôr^e Titftn ide là jèutié tiontàgne ? On tint conseil au Cercle dn ^ïAfAeiftfe, "ùk Hq f éU'Mssaiènt toutes les bonnes têtes de la vlhe. tl j^^ttcît là ^qftéVquês officiers qui proposèrent de jeter Julien par la fenêtre : les cerveaux s'exaltaient, les discussions s'échauffaient ; les hommes sages pouvaient aisément prévoir ee qui arriverait le lendemain, si l'on ne parvenait pas ^à .étouffer atf ^Itil tel 49e ^6tm« de tîDllhi'oft et dé désordre, quand GusUve de Mrèîns, présenté ^ Gettle pàt ses anciennes connaissances, les feuMékotnihès t^ifnqi'aKnatdà, demanda la parole et dit| avec

LR tBKPLB DB BÀAL. 183

Uft mélanp de fermeté et de gaieté qui eut beaucoup de succès :

« Mes&ieurst si vous m'en croyez, vous ne ferei pas à cet énergumèoe plus d'honneur qu'il ne mérite; voua ne compromettrez contre lui aucune des autorités réeuiiôres de la ville. Votre légitime résistance passerait, à Paris, pour une tentative monarchique. Que les troupes restent dans leui-s quartiers et lea gaJNles nationaux dans leurs maisons. Si vooe avez confiance en moi, je me charge de vous débarrasser, avant vingt- quatre heu* rei^ de ee monstrueux produit de la démagogie parisienne...

•*• Unis oommeat cela ? lui demanda-l^n de toutes parts.

*^ La population de la ville est bonne, n'estn^e pas ?

•*- Excellente.

«^ Trés4)ien... en outre elle est curieuse, comme partout. Vbus qui aveï de l'influence, arrangez-vous — • et ce ne sera pas difficile «^ pour qu'une foule compacte , mais essentiellement pacifique, te rassemble demain matin sous les fenêtres du citoyen JuHen Péraud ; le reste me regarde, et je vous promets qu'il n'y aura pas un coup de poing échangé, pas une goutte de sang répsindue... »

Gustave parlait avec une assurance de si bon goût, sa personne était si sympathique , son prestige d'élégant parisien ajoutait tellement à ses moyens de persuasion, que, sans plus de questions et de commentaires, on lui donna carte blanche.

n se fit indiquer le meilleur volturier de la ville :

« R me faut, lui dît-il, pour demain votre meilleure ca éche et Vos deux meilleurs chevaux ; le tout devra stationner sur la place Grillon, à dater de neuf heures. Il s'agira de conduire tout d'un trait, jusqu'à Orange , un étranger de distinction. Voilà 26 fir. d'arrhes. » Le yoiturier s'inclina.

* A présent, dit Gustave à ceux qui l'accompagnaient, chacun petit aller à ses affaires. Il n'y aura rien ce soir ; il pleut à vetâô, et Lucullus dînera chez Lucullus. »

Le lendemain, à neuf heures précises, une foule immense, silenckuse el recueillie comme si elle eût assisté à un enterrement, se pressait sur la place de la Préfecture, devant la porte de l'hôtel DÛ lulien avait couché. On se racontait dans les groupes le dîner sardanapalesque de la veille, et la quantité de bouteilles i» yin de Champagne bues ii la santé de la liberté , de l'égalité

IH'i LE TEHPLE DE BAAL.

et de la fraternité. Pas un uniforme, pas même un eostume de garde national ou de sergent de ville ne se détachait au milieu de cette masse populaire. Gustave, en grande tenue, habit noir, gants blancs et cravate blanche, monta jusqu'à l'appartement de Julien. Il le trouva faisant sa toilette, et lui dit avec une gravité de directeur des pompes funèbres :

« Citoyen, le peuple est là-bas, sous vos fenêtres ; il vous attend. »

Julien crut qu'on allait lui décerner une ovation démocratique : il boutonna son gilet blanc à revers, regarda un moment à travers les vitres, et reconnut avec orgueil que ce républicain si grave et si bien mis ne l'avait pas trompé : la foule s'étendait à perte de vue, et refluait dans les rues adjacentes. Il fit signe à Gustave qu'il était prêt à le suivre ; Gustave alors lui olîrit son bras, mais avec tant de politesse et de grâces officielles, que Julien se laissa conduire, persuadé qu'il avait affaire à l'ordonnateur de la fête. Ils descendirent. La foule, toujours silencieuse , s'ouvrit sur leur passage , et ils se mirent en marche , précédés, suivis et entourés par une population einpressée, mais muette. Le commissaire extraordinaire commençait à s'étonner de ce silence. — C'est singulier, pensait-il ; les gens du Midi passent pour si bruyants ! probablement on me prépare une surprise 1 — * Au reste, le trajet fut court : de la place de la Préfecture à la place Grillon, il n'y a pas plus de cinq minutes. Julien eut d'ailleurs une autre satisfaction de vanité : dans toute la longueur de la rue Calade, toutes les femmes s'étaient mises à leurs fenêtres pour le voir passer, et il y en avait de charmantes.

Bientôt on arriva sur la place Grillon. Une calèche, attelée de deux vigoureux chevaux, stationnait sur la place ; le cocher était sur son siège, le fouet en main. Get attelage de fort bonne mine se trouvait justement devant la porte de l'hôtel d'Europe, dont la façade oecupe m.j partie de la place. Quelqu'un qui eût levé les yeux du cùté de cet hôtel aurait aperçu, à l'entresol du premier étage, une croisée entr'ouverte, et, derrière le rideau, une main blanche et une têle blonde : c'était Nathalie, qui ne perdait pas un détail de cette scène.

Les rangs pressés de la foule s'ouvrirent de nouveau sur lô

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passage de Julien et de Gustave. Celui-ci conduisit silencieusement son compagnon jusqu'à la calèche ; et là, dépliant le marche-pied, arrondissant les coudes et redoublant de politesse, il lui fit signe de monter.

« Qu'est-ce à dire ? balbutia Julien effaré.

— Cela signifie, citoyen , répondit Gustave avec un sérieux imperturbable, que votre mission dans le département de Vaucluse est terminée, et que, de par le peuple souverain, au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, vous êtes prié de repartir. Vive la république l »

Alors une clameur immense, huées , risées, sifflets , éclats de rire, s'éleva du sein de cette foule. Julien devint livide : il promena son visage à droite et à gauche, et ne vit que des figures hostiles ou railleuses. Comme Néron, il souhaita tout bas que ce peuple n'eût qu'une tête pour la faire tomber; mais ce peuple en avait vingt mille, et vingt mille bouches lui disaient de s'en aller. C'était le sufiTrage universel dans toute sa sincérité.

La pâleur du proconsul augmentait de seconde en seconde. Il voulut parler; les huées redoublèrent. Gustave était toujours là , le chapeau à la main , le coude arrondi , lui montrant le marchepied déplié et lui faisant signe de monter en voiture.

Julien monta. Un tonnerre d'applaudissements et d'acclamations ironiques retentit de toutes parts. « Route de Paris, et fouette cocher 1 » cria Gustave, en saluant une dernière fois le commissaire, que les chevaux emmenaient au grand trot. En un clin d'œil, l'attelage tourna la porte de TOulle et disparut.

« Le tour est fait 1 » dit gaiement Gustave à ses voisins, en allumant un cigare.

Nathalie , derrière son rideau, venait d'assister à une des nombreuses revanches de la société. La leçon ne fut pas perdue pour elle ; Julien était à jamais déchu dans son esprit : il avait été ridicule I

186 LB TEMPLS BB BAÀL.

Le lendemain de ce jônr mémorable, Kathalie, toujours déguisée tant bien que mal sous son costume masculin, repartait^ de grand matin, pour Lyon et Pârîi, par lé bateau à vapeur. Elle avait repris son manteau et son chapeau, qui lui donnaient l'air d'un jeune étudiant retournant â TÉcole de droit après les vacances de Pâques. Par une distraction qui la fit sourire , elle ouvrit la potte dtt petit Salon réservé aux dames, et recula en apercevant un amas de robes, de mantelets, de tartans et de châles, sous lequel trois oU qUatré Anglaises réparaient la brièveté de leur nuit d'auberge. Ne tottlant pas effaroucher par sa présence la pudeur britannique , Nathalie alla se rasseoir dans la salle commune, se tapit dans un coin, et se prit à rêver, à la clarté d'une chandelle fumeuse que commençaient à faire pâlir les premières lueurs du matin. Tous les incidents de la veille lui revenaient en mémoire , comme autant d'indices dont elle discutait avec elle-même la valeur et la portée. Fort peu dupe de ses propres paradoxes , très-décidée à ne point passer avec ses enthousiasmes primitifs Un bail indéfini , la femme de lettres , depuis quelques semalfies , se désillusionnait de plus en plus. Elle devinait qu'elle avait fait fausse route, que le triomphe de ses idées et de ses amis n'avait été qu'un succès de surprise, et que, si elle songeait sérieusement à son avenir, «'était à l'extrémité contraire qu'elle devait le chercher. Le désastre de Julien , ses forfanteries démagogiques, cette expulsion dont le ridicule allait sans doute le poursuivre jusqu'à Paris , complétaient pouv Nathalie cette déception qu'ont dû subir de nos jours tant de femmes intelligentes, croyant avoir aimé et admiré des héros, des hommes de génie, des bienfaiteurs de l'humanité , ayant eu foi en leurs plans de régénération sociale , et voyant s'applatir, au premier coup d'épingle, ces outres gonflées de vent. Julien n'existait plus pour elle : en revanche, l'élégante

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8i}hdfiette de Oo^ave de Nâreins n'àppar&issait-élle pas , de temps à autre, à eette imagination vive et mobile, comme 9e lève une étoile à Torient , pendant que la nuit tombe à VautiCd bout de Thorizon ? C'est ce que nous n'esterions pas affir^ier. Quand Nathalie eut assez rêvé, elle vit (^vÇ'û faisait {[rai^d jour. Secouant les derniers frissons du matin, elle alluma une cigarette, monta sur le pont, et s'absorba d'abord dan^ la çpi|^- ' têmplation des beaux paysages qui se succétlaient sous ces ^eux. Le ciel était pur, et le soleil dissipait peu à peu les bryipe^ l^- ^ères, qui allaient s'accrocher au flanc de$ montagnes du y|y^rais et du Dauphin^. D'espace ep espace, quelaue château fprt en ruines, quelque village échelonné sur la crête d'ujie çQlliQé du sur la pente d'un ravin, détachait sa masse grisâtre au-^^^^^s des rangées de peupliers, des fouillis de sauljss çt d'ai}l;ies ^i s'épaoïouissaient sur les deux rives, e( qi;^e le printemps CQPimençait à teindre d'une verdure tendre et veloutée. (4 laa)iiN^e matinale parsemait de tons vifs et irisés coipme l'opalç )es foçhers qui surplombaient le bord, et dont les déchirures g'b^billaient déj^ de mousse, de genêts Qt de bruy^fe^ rpses. Ge spectacle ravissait Nathalie, habituée, depuis loAg^Q^ ^péçu^ /l ne voir d^autre verdure que celle du Luxenii^ourg^ et dQUé^» pour sentir et peindre l$i nature, de ces aptitudes singulières ^i caractérisent la littérature mp^rne. So^ esprit, t04JjOi^ armé pour l'observation ou la lutte, jrpidi contre tpu( ^ç^Uq)^talisme inutile^ endurci p^r de vieilles i^çeji 4^ h^jou^ ^ 4^ guerre contre la société, se détendait devant ces scènes agfQsitfvs et souriantes, çt la disposait, à son insu^ ji {^lu9 49 JtQAdJr^i^ et d'abandon. En c^ moçient, elle se riBtQurna çpmjQç poii^r çl^f cher un confident de cette heure alipable et 4qV<^* ^t ^t peine à retenir un cri de surprise : Gustave dç N^rçi^s |^ tenait debout sur le pont, à dix Mg d'elle^ ç\ il Ja iregardajt nvec une expression de courtoisie et a^ finesse qui ^eq^lait im ? h vous ai deyinée ; mais je n'en ajirai l'air s^'âu^t %m vou? |^ ypudrez.

Jl n'avait pas eu b^spin d'^n grmi effprt àe «ii^iepour amYir It I^e ^rçon 4^ ïhùi^l d'Surgpe) QQ ]m r^pport^f^ .)e r«p«^

PU MWh mn èt^nu pn 1$ mï^/ifflmi, fmm^iitmm^tiiik-

raire, s'était empressé d'ajouter, pour gagner plus en conscience

rargentdeCustaTe, que oe petit monsieur avait Vair tout chose, et ne se souciait guère de donner son nom. Ce nom de Frans Albemare, malgré sa variante masculine, rappela à monsieur de Nareins un roman qu*il avait lu; il se souvint d'avoir entendu parler, à &on club, d'une jeune femme qui signait ainsi, dont on vantait la beauté, le talent, la vie originale, et qui, disait-on, avait eu l'étrange secret d'allier l'indépendance la plus absolue à la vertu la plus inattaquable. Ces souvenirs assez vagues — car Gustave ne se piquait pas d'être fort au courant des coulisses dé la littérature — achevèrent de lui monter la tête, et la veille, pendant toute la soirée, il avait rôdé dans les corridors de l'hôtel, guettant une occasion favorable qui ne s'offrit pas : Nathalie était restée enfermée dans sa chambre avec une patience de ce* nobite. Enfin, vers onze heures, le garçon, devenu Tami intime du jeune dandy dont il prisait fort les grandes manières., était accouru tout essoufflé, le prévenant que le petit monsieur du 27 s'était fait inscrire pour le réveil de quatre heures du matin, c'est-à-dire pour le bateau à vapeur de remonte. Gustave, huit jours auparavant, s'était cru très-raisonnable parce qu'il quittait Paris où il ne s'amusait plus et ne connaissait plus personne, pour venir à la campagne faire des économies. Mais la raison chez lui ne régnait jamais que par intérim. Infiniment moins blasé qu'il n'en avait l'air et qu'il ne le supposait lui-même, il s'était jeté, avec une avidité juvénile, dans ce commencement d'aventure, et, cinq minutes après la confidence du garçon, son nom était écrit à côté de celui du 27 pour le réveil du lendemain.

En reconnaissant l'homme à qui elle songeait peut-être, Na- ' thalie se sentit rougir, et elle en eut contre elle-même un dépit si vif, qu'elle fit retomber sur Gustave ce premier mouvement de mauvaise humeur. Avec le rôle qu'elle s'était donné, Nathalie compressait la nécessité de ne pas avoir de cœur. Jusque* là elle y avait réussi. Grâce à ce singulier caractèi^é que nous avons essayé de peindre, à ce mélange de perversité dans ses sentiments et ses idées, de chasteté dans ses habitudes, de fierté et surtout d'orgueilleux dédain pour l'espèce humaine, elle se croyait parvenue à n'être plus femme, à n'être plus qu'une sorte de puissance intellectuelle servie par une beauté merveilleus^t

et douée du privilège de tout inspirer sans rien ressentir. Monsieur Servais, Amédée, Versolant, les écrivains de l'Imitateur, Julien lui-irême, avaient été traités par elle d'après cette méthode, comme des zéros dont sa volonté souveraine fixerait le chiffre. Un moment elle s'était figuré que ce chiffre se formulerait dans les millions de monsieur Servais et dans son avéne* ment politique. La révolution de février avait tout renversé, à l'heure juste où la mort d'Ernestine allait faire tomber la dernière barrière qui la séparait de son amoureux quadragénaire. Maintenant, c'était une partie perdue à regagner, une toile déchirée à retisser fil par fil, et nous avons vu avec quelle sagacité elle devinait où allaient être, dans cette nouvelle phase, les bonnes aiguilles et les bonnes cartes. L'idée qu'elle pourrait être détournée de son but ou arrêtée en chemin par une faiblesse, qu'un homme pourrait songer à devenir son maître ou seulement à faire tressaillir son cœur et rougir son front, cette idée l'eût froissée comme une humiliation ou effrayée comme un péril. Aussi en voulait-elle déjà à Gustave et à elle-même de ce mouvement imperceptible t[ue lui avait causé sa présence et qu'elle n'avait éprouvé pour personne.

Elle se retourna brusquement, alluma une seconde cigarette, et parut examiner les deux rives du fleuve avec une attention de statisticien ou de paysagiste. Pourtant elle possédait au plus haut degré l'art féminin de voir sans regarder ; elle observait du coin de l'œil l'attitude de monsieur de Nareins, et, sans le vouloir, elle jouissait de son embarras. Le fait est que Gustave, s'il eût été un dandy roué et blasé, comme il le supposait, ne se fût pas laissé intimider le moins du monde par ces légers signes de mauvaise humeur, et eût profité du déguisement de Nathalie pour entamer cavalièrement la conversation. Elle s'y attendait, elle.le craignait peut-être. Il n'en fut rien. Monsieur de Nareins était ému, et cette émotion ne ressemblait pas à ce qu'il avait ressenti à travers les variations rapides de ses fugitives amours; il ne comprenait pas comment une femme inconnue, rencontrée dans une situation équivoque, et appartenant^ suivant toute apparence, à la race des bas-bleus qu'il ne pouvait souffrir, s'était si vivement emparée de son imagination. Cette singularité l'irritait, et, tout en s'impatientant, il ne pouvait détacher

son regard de cette indéfinissable créature qui l'attirait et Vîn- (éressait comme une énigme. Pourquoi s^était-elle déguisée çn homme? Pourquoi était-elle venue à Avignon? Y avait-il quelque secrète coïncidence entre son voyage et celui de Juliea ? Mais alors, pourquoi repartait-elle seule, au lieu d'aller le retrouver? Tout en s'adressant ces questions,^ monsieur de Nareins, partagé entre Tenvie de parler' à la jeune femme et uue invincible émotion de timidité, se promenait de long en large sur le pont, dans un état d'agitation contre lequel il luttait vainement. Un incident inattendu vint le tirer d'embai^ras.

Parmi les passagers se trouvait un de ces commis-voyageurs à bonnet rouge que nous avons Vus, l'avant-veille, à la table de l'hôtel d'Europe. On lui avait persuadé qu'il n'avait qu'à pousser jusqu'à Paris pour se faire donner une préfecture de première classe, et il était parti, comptant beaucoup sur ses séductions de physionomie et de costume. Le beau temps l'avait attiré sur le pont ou il fumait une grosse pipe, et il venait, entre deux bouifées, de reconnaître Nathalie. Lui %ussi, pendant le dîner de l'autre soir, avait fait ses remarques, et s'était dît que le joli jeune homme à la toque bleue pourrait bien être une jolie femme. 11 avait de hautes prétentions galantes, que sureiicitait pour le moment le triomphe de ses opinions et l'originalité pittoresque de son bonnet neuf : il résolut à Tinstant de s'assurer d'un fait qui allait peut-être entremêler des roses et des myrtes à ses lauriers civiques, et se mit à faire la roue autour du bauc où Nathalie était assise, en se rapprochant toujours davantage. Déjà sa figure et son attitude prenaient les airs vainqueurs du Lovelace d'estaminet Nathalie frissonna de dégoût, et un grain de frayeur s'y joignit. Elle regarda autour d'elle, et ne vît que Gustave , qui s'était un peu éloigné , et le^ patrons du bateau occupés à la manœuvre. Elle comprenait que ses habits d'homme, excellents pour la protéger tant que personne ne l'aurait, .econnue, n'étaient plus bons qu'à la compromettre du moment qu'on n'y croirait plus. Elle eût voulu avoir six pieds de haut, une cravache à la main et des moustaches ; elle n'avait rien de tout cela; elle était seule, désarmée, elle était femmiB^ elle tremblait, et son ignoble persécuteur la frôlait d^ de «)U manteau ; déjà il mesurait de l'œil l'étroite place qui restait sur

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le banc à côté d'elle. Involontairement, malgré soi peut-être, Nathalie, se retournant à demi, adressa un regard à Gustave, regard éloquent, regard de femme! Plus prompt que réciair, Gustave enjnmba le pont et vint s'asseoir à ses côtés. Pi^Js, sans dire i:n mot, sans faire un mouvement, il fixB. sur le coiïimis- voyageur des yeiix d'une expression telle, que ^infortuné séducteur, agrandissant peu à peu son cercle d'évolutioi>s, finit par tourner les talons, et disparut dans la pénombre àe Tescaiier des premières. Le père Enfantin, de pontificale mémoire, eAtvu là, en deux éditions, féminine et masculine, un exeinple cle cette puissance du regard dont il avait fiait, on le sait, un ^es articles de la Fol nouvelle.

La glace était rompue entre Gustave et Nathalie: chez elle, Tesprit et le goût suppléaient au cœur, et c'eût été, à ses yeux, une sotie pruderie de persister dans son incognito vis-à-vis d'un jeune homme à qui elle venait de se dénoncer en l'appelait presque à son secours. Elle s'eîçécuta donc de fort bonne grâce, et fit le récit de son odyssée républicaine, de sa tournéje d'observation à travers les départements, des motifs qui l'avaiçpt engagée à s'habiller en homme sans en calculer la conséquence, de ses anxiétés et de ses frayeurs quand elle avait vu qu'pn la reconnaissait. Tout cela fut raconté avec une bonne humeur, une finesse, une convenance, qui ravirent Gustave et lui firept perdre le peu de sang-froid qui lui restait. Ce fut ainsi çme commença leur ci^userie, sous ce bpau ciel, par celte 4puce journée de printemps, en face de ces splendides paysages ^o^t la succession était moins rapi(}e que celle de leurs én^otioas i^t de leurs pensées. Elle allait, celte bienheureîise causerie, comnoe la plume de ipadame de Sévigné, courant, marchant, s'^musant en chemiii, tantôt sentimentale, tantôt souriante, sous-entendapt ce qu'elle n'osait dire, fuyant ce qu'elle ne vpulait pas entendra, quittant sans cesse la grande route pour le sentier détourna, cueillant une fleur, regardant une étoile, égrenant un§ periç, respirant un mot comme on respire un parfum, et d'autapt plus attrayante que les deux interlocuteurs, sur cett^ ^j^rXe du Tendre, voyage?iient en pays inconnu. La srtya^Ufttt r§^ peclive de Gustave et de Nathalie ava^it, en effet, çej^ (je p^flicuïiër et de piquant, que noh-sèulemént ils ne se connaissaient

ni Tun ni l'antre, mais qu'ils étaient Tan ponr l'autre une découverte ou un problème, et allaient mutuellement servir de démenti à leurs prétentions et de châtiment à leur passé. <^ustave de NareiiM, jeune homme de haute naissancei^ nourri et élevé dans les traditions d'une famille chevaleresqub, se croyait sceptique et blasé parce>qu'il venait de passer quelques années Avec des lorettes et des viveurs, et que l'amour, exilé ou à peu près des hautes sphères de la vie mondaine, ne lui était apparu que sous cette forme légère et rieuse. Mais, au fond, c'était une nature aimante, presque naïve, et le charme de cette nature fine «t distinguée résidait justement dans ce mélange de tendresse délicate et d'aspirations romanesques se cachant sous ces surfaces brillantes comme un cœur de chevalier sous un acier poli. Pour lui, Nathalie était un type tout à fait nouveau; elle déroutait toutes ses idées sur les femmes. Il eût été bien moins dépaysé s'il eût vu en elle tout simplement une femme de la haute, comme on dit en argot de Bohême ; il n'aurait eu qu'à évoquer ses souvenirs de famille, ou mieux encore à se figurer exactement le contraire de ce qu'il connaissait et fréquentait. Mais ici, c'était autre chose ; c'était un esprit aussi indépendant, une existence aussi libre, des allures aussi cavalières qu'aurait pu les avoir une de ces faciles beautés, et, en même temps, un je ne sais quoi de fier et de viril, de frais et de chaste, qui jetait l'imagination à cent lieues des bosquets de Mabille. Gustave, en dépit de lui-même, n'était pas roué ; mais il était connaisseur, ee qui est fort différent, et il devinait, à une foule d'indices, que cette femme si isolée, si dégagée, semblait-il, de toute entrave et de tout lien, rencontrée dans des circonstances si aventureuses et abordant si résolument les idées les plus hardies, n'avait pas un moment vécu de cette vie immonde qui donne à la beauté même et à la jeunesse quelque chose de plâtré et de frelaté. En outre, Gustave, qui avait de l'esprit, comparait mentalement l2^,conversation stupide des Mousqueton et des Florine avec ces aperçus si fins, ce bonheur incroyable de mots et de pensées, cet art merveilleux de nuances et de demi-teintes que Nathalie déployait au courant de la causerie. Le contraste de cette intelligence raffinée et de cette hardiesse d'imagination, nvec cette réserve à la fois craintive et hautaine qui semblaif

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Tarmure naturelle de cette femme étranfjfe, ce visage charmant 8J[ lequel l'air du matin ou peut-être une émotion inconnue faisait courir une rougeur virginale , ce costume même, qui irritait la curiosité et ajoutait au piquant et au mystère, tout cet ensemble plongeaft monsieur de Nareins dans un trouble et une ivresse dont il n'avait jamais eu l'idée, et il était amoureux de Nathalie avant de s'avouer qu'il pût l'être ou de se douter qu'il le fût.

Mais si telle était Timpression que lui causait sa compagne de voyage, celle qu'elle subissait à son tour n'étaft ni moins nouvelle ni moins profonde. Gustave ne ressemblait pas plus aux hommes de sa connaissance qu'elle ne ressemblait ellemême aux Mousseline et aux Mousqueton. Les femmes, même nées dans une condition médiocre, quand elles y suppléent par certaines distinctions de goût et d'esprit, ne se trompent jamais sur ces signes de race qui survivent aux. hiérarchies sociales; elles les reconnaissent par instinct lorsqu'elles les rencontrent, et elles sont instinctivement froissées des indices contraires. Nathalie avait vécu dans un milieu peuplé d'hommes spirituels, d'écrivains, d'artistes, de bourgeois politiques : chez presque tous, elle avait senti ce côté vulgaire, affairé, ce parfum de bureau, de café, de coulisses, dont ils ont, plus tard, tant de peine à se guérir, après que leur talent ou leur fortune en a fait des personnages importants. La suprême élégance de Gustave, cette noblesse de manières et de langage qui avait résisté chez lur* aux habitudes du viveur, expliquaient à la femme de lettres ce^ vague malaise dont elle ne pouvait se défendre avec ses anciens' amis. En le regardant et en l'écoutant, elle entrevoyait, pour la première fois, ce monde qu'elle avait haï sans le connaître, et qui, en se personnifiant dans Gustave, cessait de lui paraître un ennemi. Elle s'abandonna d'abord à ce charme sans trop de méfiance et de crainte. Elle aspirait, elle savourait de toute sa rare finesse d'organes les mystérieuses harmonies d& cette belle journée, de cet air pur, de celte riche nature, de ce renouveau printanier, et de ce jeune et brillant cavalier, fier et doux, gracieux et intrépide, homme de cœur sous son écorce de dandy, et qui pouvait si aisément, pensait-elle, devenir romanesque et passionné. Gustave était respectueux et tendre , et il y avait.

dans cette teMresse d'un homme qui décbraii m pag croire , à l'amour, d^ns ce r^i^pect d'un Purisi^n ^éga»t pour un^ femme en habit d'bQmme, «eule sur un bateau à vapeur, un hommage Involontaire ^ui enebanUit Nathalie. Ce beau ïève dura qm^^ qu^ heures, Cr^^tave ^'éloigna, puis revint. C^râce à, la cfim^^fi^ derie du voyagiS, m costume de Nath^iUe, dée^rm^s sure d't^ii^ protégée, ils purent rester ensemble, dîner en tête ^ ^tj^, p%i%r tager c^s nûUe petits détails de la yie familière q^ r^s^eniant «i yit0 l'intimité en c«s sortes de renoontros. liai» 1^ soir ^myi^, A mesure qu'on approchait de li^yon, Ui ^i^\ «'^^mbrit, )'«tf ilevint froid »t humide, Désirant $e recueillir et lire dans ##a /ceanx dont te troyble l'épouvantait, Nathalie i^'eny^^loppa d§«Qii manteau, fit à Gustave un petit ^gne d'adieu, at d^^içoôdil i^à 1^ ^lon. Il n'o^a pas l'y cuivre.

hk elle s'assit, appuya sa têt^ djiQs ^a ^naii».^ ^ ^'iut9s^(>im avec une sévérité d'inquisiteur.

Un effroi violent, une douleur vague, une bumUiat^^g ard9ptei tels furent les sentiments qui s'jsmparèrent de Nathalie qHM)4 elle eut reconnu ^ qui se passait dans son coeur. C'ét^ apft châtiment qui commençait. XUmr 6i?stave de Nar^us lui .sep^r hlait à la fois un malhf^u^v un crime et une honte, lif'êlre préservée de tous les périls de sa position, de toutes les $4du^tj^q# de son entourage, être restée froide et pure pour ne rien pefdi^ de sa force et arriver plus sûrement au but, m demander i# monde que la puissance et la fortune^ le tout pout^ ftbowtir à quoi ? A s'éprendre, comme une pensionnaire ou une mgém» de théâtre, d'un jeune dandy de haute naisâianee, 4î'est'Mi^e dN type qui lui avait toujours été le plus odi<9Ux, et qu'elte avail^ peint, dans ses romans, de ses couleurs les plus noires 1 $îm sur le point d'aimer un homme d'un autre rsmg, d'un autre monde que le sien, pour qui elle ne serait probablement qu'une aventure de voyage ou tout au plus un caprice de quelques se*mainesl L'aimer parce qu'il était élégant et beau «parce que tout en lur portait la trace de cette distinction ^t de cette no<blesse, dernier héritage d'une race abhorrée 1 En arriver là, en quelques heures, elle, Nathalie, elle, Francine Albemare, entrée jadis si franchement dans cette erpisade révolntionnaifed^nteiL venait de saluer le triomphe ! Cette pensée l'irritait contre elle-

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laême et faisait saigaer pour la première fois ce cœur qui «'était cru invulnérable. £He ressentait, sanfi se ravouer* un aulr^ genre de blessure, juste punition de sa p^rrersité. Le mal qu'elle avait rêvé) celui qu'elle avait fait, se représentait k sa mémoire avec une lucidité terrible. Elle se souvenait <le set serments de ])aine et de guerre» des horriblee conseils donaés k Julien, dee complots contre Ernestine et contre la maison de monsieur Ser* vais, de Ta^^ie et de la mort de cette malheureuse femme, de fie pauvre Amédée qu'elle avait tué en se jouant; et avec eeH(^ angoisse qui saisit les créatures dépravées, priitesd'iia sentiment sincère, mais qui ne les réhabilite pas, elle se 4einafidait âe quel droit, »prèB ub passé aussi nudlaisant, elle acceptefeit l'amour d'un honnête Ivomme. Cette torture, qu'elle q'avai^ jamais ni prévue ni eoupçounée» lui fut plus eruelle que tout le reste, Habituée à l'analyse par métier et par geul» Nathalie examina, pour aiitsi dire, à la loupe, cette eouffrance nouvelle qui s'éveillait tout à coup dans son âme À des profondeurs in« coimues; et elle comprit qu'elle aimaHt ^n s'expliquaiU ce qu'elle souffrait.

Mais cette âme étajt trop pervertie pour d'arrêter longtempe ^ une pensée d'humiliation et de repentir. Une image toute différente sourit hientôt à son orgueil, et elle finit par se dire : Pourquoi pas ? Elle avait entendu lee garç^s de Thôtel, ai 4épjt de la République, appeler monsieur de Narehis monsieur le marquis : voir ce marquis â ses pieds, désespéré de ses ri*- ■^ueur», lui offî'ant sa main et son nom, se faire prier, puis dire <Hïi, et deVeiiir madame kt Biàrquise, elle, l'htimble ôlle d^UT'-^ 4iste, la femme de lettres, l'alliée du tribun lulien 4 eabrar par •cette porte, dorée et ar monée» dauà eette société "pÊtamenne qu'elle avait tant de fols vouée à la haine et au ttépris i Après i^Mi, cet espoir était-il si insensé? N'était^Ue pas plus 'belle que bien des jeunes filles nebie» ? Ne pourrait-elle pas regarder eon fiancé sans rougir, porter, sans rougir, la couronne de mari ^ ? Nathalie se surfurit arran|[eant ce petit £den nobiliaire et conjugal avec une eomplaisanoe (fd la fit sourire à ses dépens: marquis et marquise 1 l'éponéît i bûq iraagihaticm èrillante ficm «aprit positjf : la belle ^airel Qes mots avaient-ils désormia nn saiis? Qli'itaît-M qo^ua vieux Ittre et «n «oreeMi

de parchemin, en plein dix-neuvième siècle, pour gouverner le* hommes ? Gustave ne paraissait-il pas doué de toutes les quali* tés et de tous les défauts propres à n'être jamais rien? Et puis il était dissipateur, et, de son aveu, en train de se ruiner, si ce n'était déjà fait : quel avenir ce gentilhomme endetté préparerait-il à sa femme? l'heureuse perspective d'avoir un jour sur les hras un descendant des Croisés, sans argent, sans état, incapable d'un travail quelconque, bon à porter avec grâce des habits dus à son tailleur, à conduire brillamment des voitures qu'il n*aurait plus et à faire courir des chevaux qu'il serait forcé de vendre? Autant valait la pauvreté littéraire que la pauvreté blasonnée. Ces idées tour à tour prises, quittées, reprises, passées à cet état qu'un homme d'esprit a appelé cristallisation, ramenèrent Nathalie à son naturel, et le roman s'envola. Elle se promit d'attendre encore , de ne rien livrer à l'entraînement et au hasard, et de laisser à l'avenir le soin de décider ce que Gustave devait être pour elle.

Pendant cette longue rêverie, le temps avait marché. Monsieur de Nareins, resté sur le pont où il épuisait son porte-cigares, apercevait déjà dans un brumeux lointain les milliers de becs de gaz qui annoncent Lyon. Ennuyé de cette heure de faction solitaire, mécontent du long éloignement de Nathalie, il descendit, la chercha du regard, et, d'une voix qu'il s'efforçait d'affermir, lui demanda si elle voulait lui permettre d'être son compagnon et son guide dans la seconde ville de France. Les premiers mots de Nathalie, son air, son attitude , le conster* nèrent. Ce n'était plus la même femme. Cette heure de réflexion lui avait suffi pour mettre en pratique ce chapitre essentiel de la science féminine qui, à l'aide d'indéfinissables riens, fait passer de la température de Naples ou de Catane à celle de la Sibérie. Le pauvre Gustave ressentit une douleur profonde qui aurait fort humilié ses prétentions au dandysme, s'il y avait réfléchi. Il jr eut quelques minutes de silence j puis Nathalie, ne voulant pa^ pourtant le désoler tout à fait, revînt à lui eV lui parla un langage afl^ctueux , mélancolique , presque maternel , dont le sens était qu'ils avaient fait tous deux un joli rêve, que ce rêve ne pouvait avoir de suite, que, plus raisonnable et plus accoutumée à souffrir, elle s'était réveillée la première, mais

qu'elle garderait un bon souvenir de cette agréable rencontre et de cette charmante journée. Tqutes ces nuances furent indiquées avec un tact, une finesse, une délicatesse de main qui eût fait honneur à Terburg ou à Metzu. Il ne tînt qu'à Gustave d'être persuadé qu'il devait à sa compagne de voyage une vive reconnaissance pour ce douloureux effort qui leur rappelait à tous deux la réalité et le bon sens, oubliés pendant quelques heures. Des larmes, de vraies larmes montèrent aux yeux de monsieur de Nareins, qui fut obligé de se détourner pour les contenir ou pour les cacher. Ensuite, comme le bateau abordait, Nathalie lui dit ou lui laissa deviner qu'elle comptait descendre à l'hôtel de Provence.

Quand ils remontèrent sur le pont , il était nuit close ; une nuit pluvieuse et froide , sans lune et sans étoiles. Quelques lumières éparses sur le bateau et sur le bord massaient confusément dans un chaos de lumière et d'ombre les monceaux de bagages, les groupes compactes de voyageurs et la horde envahissante des portefaix. Rien n'égale, on le sait, le tumulte de ces moments. Gustave, par des prodiges d'agilité et même de pugilat, réussit d'abord à ne pas perdre de vue Nathalie, et à se tenir derrière elle sur la mince planche qui conduit du pont à l'embarcadère. Mais arrivés là, il y eut un tel désordre, un tel reflux de toute cette foule effarée, de tels steeples-choses à la poursuite des bagages et des omnibus, que Gustave se. trouva un instant séparé de sa compagne. Get instant suffit à Nathalie : souple comme une anguille, n'ayant à la main qu'un léger sac de nuit , elle se glissa rapidement à travers les groupes, cassa derrière les gros ormeaux qui interceptent les lumières du quai, et disparut dans l'obscurité avant que Gustave put se douterr qu'elle n'était plus là. Il la chercha quelque temps avec une anxiété croissante ; mais chaque seconde rendait sa reclierche plus vaine, et il en reconnut lui-même l'inutilité.

Un moment il, espéra que la disparition de Nathalie était involontaire et fortuite, qu'il allait la retr iiver à l'hôtel de Pro^ vence : il y courut, et demanda si un jeune homme petit, mince et blond, en manteau et large chapeau de feutre, ne venait pas d'arrive'r par le bateau à vapeur. Sur la réponse négative, il laissa son nom et sa carte, et recommanda .que si ce jeune

homme se présentait, on lai dit qu'il allait reyenir, Ruis il s^ précipita eomme ufi fou i l))ôtet Beauquls , et répéta sa qiie$r tion : ^

« Il n'est pas venu ttn jeune homme petit, minée, hload^ en manteau et large feutre ?

— Non, monsieur, nous ne l'avons pae vu. »

A tous les hôtels cireonroîsins, même demande et même ré* ponse. Gustave parcourut ainsi une partie de cette fraude vil)^ insensible à la pluie , s'égarant dans un dédale de rues ineoAnues, ei^ambant des flaques d'eau et de boue , furieux, tantôt contre Nathalie, tantôt contre lui-même, s'aecusant de Tav^ir laissé échapper, Taccusant de s'être moquée de lui, se traitant de collégien et de niais dupé par une coquette de cabinet de lecture, et plus amoureux encore qu'il n'eût voulu se Taveuet.

À la fin, il revint à l'hôtel de Provence : un garçon Pattendah sur la pQrtç avec un sourire béat :

« Monsieur, lui dit-il, ce petit monsieur est vçmu,

•^ Âh 1 a'éoria Gustave, frissonnant de joie ^t tàtant déjà SOA porte-monnaie pour payer dignement oefta hçnpQ nauveÛe \ #t tu lui as dit que j'allais revenir? «»

-r- Oui, monsieur, et je lui ai donné vQtre carte.

^ Très-bien ; et il m'a attendu? Afllons, m^iTi^be; ^op^dui^moi à. sa pcHrtel

^ Ahl monsieur! il est repiifti, 4it la f^çpn à'mt m triomphant.

^ Comment I reparti! Aiiaérablel a'éoria monsieur de N;^reins en lui sautant au «ôUet; tu n'm iom pa« /ait ina eûv^-mission î

-- Oh 1 que si fait l'ai donné la carte d^ monsieur; j'ai dit que monsieur allait revenir, qu'il avait bien reeo mmandé q^e le petit monsieur l'attendit. Sur quoi le petit monsieur a tiré un portefeuille de sa poche ; il en a déchiré une page ; il a écrit quelques lignes dessus; il m'a dit de vous les remettre, et il s'est en allé si vite qu'on eût dit un feu follet I... »

Gustave se jeta sur le chiifbn de papier que te garçon lui tendait. Voici ce cfu'avait écrit Nathalie :

LE TBMPLB BB BAAL. iV^

« PArdoBneiHQkCi, lâen^^ur le «avrq^isj, si je «n'él^gne de TOtts avec eette brusquerie. U n'y a en» ero^s^îe bien, ni chax^ latanisme é» vertu ^ans ia réaoltttioa que je prends, ni es$ai de eoqueiterle dfans l'e^^èee de ebanne où m'ont plongée les ainiables caprices de notre causerie et les détails de celte douce journée. Ge eharme est un danger, et j'ai du faire un efiért pour le rompra, moi pauvre fille, sans autre bien que ma réputation intacte» sans autre défense que œoi-même, et exposée à plus de périls et de calomnies par mon isolement, ma vie indépeadaatei mon mépris pour certaines lois extérieures dont l'imprudent publi ressemblerait $i aisément & une faute l Je le sens aujour<* d'bui, j'ai eu tort d'entreprendre œ voyage, de porter eedégui-r sèment : Vous me l'avez doublement fait comprendre, d'abord en me protégeant, ensuite... en me rendiuat votre oj^ion si précieuse, que la crainte d'être mal ji(gée par vous serait pour moi le plus eruel des supplices.

» Encore une fois , veuille^ réâ^ciiir , si vous avie^ envie de poursuivre une connaissance qui doit s'arrêter ioi. Les fèves peuvent faire croire à l'impossible : c'est pour cela qu'ils sont des rêves, et qu'ils sont charmants ; mais la réalité est toujours là qui nous attend au réveil. Vous portez un grand nom ; vous appartenez h un monde que je ne eonnais pas et qui me repousserait oomme une aventurière si j'essayais d'y entrer. Moi, je suis une femme de lettres, un bas-ble«» comme on nous appelle, une créature sans sexe, écrivant des romans hostiles & tout oe que vous aimes. Que peut-^il jamais y «voir de commun entre deux 4U^s placés k ces deux pôles extrêmes , réunis un moment par une rencontre fortuite, et n'ayant, eu, pour s'intéresser l'un à l'autre, d'aulre raison que ces contrastes mêmes? Cette journée a été ^armante; nW gâtons pas le souvenir et ne lui donnons pas de lendemain... Quant à vous supposer d'autres idées, d'autres espérances i ou*^ trageantes pour moi, avilissantes pour tous deux, je ne vous ferai pas cette injure.

» Cepenoani, monsieur le marquis, je ne veux pas que vous tn 'accusiez d'une pruderie excessive qui n'est pas dans mes ba^ bitudes et q\A vous traiterait comme une e^Qption- Oans quelques jauf a, je «mrai 46 rétpur h ftrist Rue -d» VaHymrd, n<> 37,

au çînqnième étage, vous trouverez une petite porte où il nd vous est pas défendu de frapper. Je vous conjure de ne pas venir me voir dans ma mansarde, mais je ne vous l'interdis pas. Sa pauvreté plaidera pour moi. Mes amis, mes camarades, y sont reçus fraternellement : ce sont des journalistes, des artistes : beaucoup moins bien élevés que vous, habitués à vivre dans les ateliers et les coulisses, ils me respectent pourtant. Vous ferez comme eux; et cependant, je vous le répète, il vaut mieux que vous ne veniez pas.

» Adieu. Ne gardez pas un trop mauvais souvenir de cette pauvre bohémienne qui vous a distrait, pendant quelques heures, de vos duchesses et de tos lorettes. »

Gustave lut et relut cette lettre avec colère d'abord, puis avec une sorte d'attendrissement inquiet, nouvelle preuve de l'empire que Nathalie exerçait déjà sur son cœur. Il en commenta minutieusement chaque ligne et chaque syllabe, se demandant s'il devait en être désespéré ou flatté ; si Nathalie, plus indifiTé^ rente ou plus forte, aurait cru nécessaire de le fuir; s'il n*y avait pas dans cette fuite un commencement d'aveu. Que fallait-il prendre au sérieux, le désir qu'eyprimait Nathalie de ne plus le revoir, ou cette espèce de demi-invitation qui, sans lui ouvrir sa porte, la lui indiquait? Monsieur de Nareins médita longtemps ces questions intéressantes. La raison lui conseillait de renoncer à une aventure qui se rompait d'elle-même, de ne plus regarder cette rencontre que comme un joli songe, et de retourner chez lui, à la campagne, pour essayer d'y réparer le désordre de ses affaires, très-compromises par six ans de prodigalités et deux mois de république. La raison fut-elle écoutée? Peut-être le saurons-nous plus tard.

Pendant ce t^mps , Nathalie, pour être plus sûre de l'éviter, prenait une voiture de place, se faisait conduire au prochain relais et y attendait la diligence. Le surlendemain, elle arrivai! à Paris.

Elle y passa quelques semaines, livrée à ses occupations ordinaires: seulement, son premier soin avait été de consigner Julien à sa porte. Le tribun déchu s'y présenta deux ou trois fois, ne fut pas reçu, et en éprouva plus de colère que de sur-

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l^rise. Couvert de ridicale par sa désastreuse campagne à Avignon, qui devint, pour les petits journaux réactionnaires, le texte d'inépuisables railleries , renié par ses amis, qui ne lui pardonnaient pas sa mésaventure, il descendit d'un degré l'échelon révolutionnaire, et s'enfonça dans les rangs de ces démagogues frénétiques qui préparaient à la France de sanglantes journées.

Nathalie attendit patiemment que trois mois se fussent écou* lés depuis la mort d'Ërnestine. Elle profita de ce délai pour réfléchir, triompher du sentiment romanesque qu'elle avait éprouvé ou redouté en rencontrant Gustave de Nareins, et se tracer un plan de conduite.

Vers la fin de mai, elle écrivit à monsieur Servais :

« Vous êtes malheureux; on vous dit ruiné; venez me voir. »

€e billet laconique trouva l'ex-député non plus, hélas ! dans son bel appartement de la rue Saint-Florentin , mais dans un petit logement de la rue Cassette, qu'il avait loué à la suite de ses malheurs et qu'il occupait avec sa nièce Lucile. Anselme s'était logé dans le voisinage et passait une partie de ses journées chez son ancien patron. Quand monsieur Servais reçut le message de Nathalie, il fut très-troublé; il rougit comme un jeune homme , jeta la lettre , la reprit, et parut en proie à bien des émotions contraires. Enfin, cédant à un sentiment de rancune qui n'avait pas eu le temps de s'effacer, frémissant à l'idée de retourner chez une femme que de graves soupçons lui dénonçaient comme la complice de Julien, il déchira le papier avec une sorte de violence convulsive, et en lança les morceaux dans la cheminée. Mais aux premiers mots qu'il échangea avec Lucile et Anselme, ils s'aperçurent que sa voix tremblait.

Un instant après, Lucile dit tout bas à Anselme, sans que son oncle pût l'entendre :

« La lettre est de cette femme, j'en suis sure. — Je l'avais deviné, répondit-il; mais croyez-vous donc qu'il consente à retourner chez elle?

-* Pas cette lois 1 murmura Lucile en souiùrant.

Ceci nous ramène chez monsieur Servais, çriq ngus a trop, ij^it perdre de vue ce charmant démon de Nathalie.

Monsieur Servais avait épuisé en queh{ue$ semaines les trois, genres de malheurs les plus accablants : douleurs de famille avec des circonstances poignantes pour son amour-propre et pour sa conscience; naufrage de ses espérances politi^ives» et ruine personnelle. Lorsqu'il fut un peu remis de l'espèce d'à-néanlissement où l'avait plongé cette série de désastres, il ttssaya de les mesurer, et alors l'hom^œ que nous avons vu si oatraîaé^ «i feible, §i «veqglé par son «mbitioià et sa VJOiUé, as retrouva tel que la »atare gavait fait, doué de mts formels et de cette baUieté de seeoad litrdre, qm est la bravoure et to ^ie des négociante» et guii i&aidSsaiile 4aofi le» fraodeè affaires, peui eicoeU^r 4ms les petites^

^our k mooient, le désAstre était immease, ^t lonte eoa habileté n'y pevvait rien. Lee lerres qu'il possédait dans le é^ periement de la Loire, grevées de pl^s de ceat mille écus d'hy-* ]i&thôqttes^ dégradées par lee lAQadatioiiSk abafidopoées par les fermiers, écrasées par i'im|^ôt dee fwuranle*C4aq oeRtimee« œ représentaient plus qu'un passif de vin^ mille frâaee par an. L'usine iAceadiée ne pouvait plee être reconstruite, laule d'ar* ^Li, Tout Vawir de moosieur Servaie ee réduisait à des reatee sur rËtat, à des valeurs ittdMstrielles% ^e VInitia4ewr avait quelque peu entamées, et qui, évaluées, en mars 184*^ à guinze cent mille francs, n'en valaient pas, en mars l84d, trois cent mille. Ajoutez-y quelques maisons avec lesquelles il était en a&ires, et qui venaient de déposer leur bilan ou de fermer leur caisse, et vous comprendrez qu'un homme positif, habitué par état à tenir coinpte des mauvaises chsmees et diyosé $ttt& îdéee

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noices par ses afflictions domesticjues, pût« aaD« exagération fêssiïnîste, se croire complètement ruiné. Vendre ses actions OU ses fentes au chiffre où elles étaient descendues, il ôe pouvait s'y décider : ce qu'il y avait de mieux, c'était d*iattehdré et de se déduire, en attendant, au plus strict nécessaire, n s^y résigna avec un certain courage et des traditions d*épargne qu'il Retrouva, en cherchant hien, sous son luxe de fraîche dàle. Sa nièce Lucile le seconda admirablement dans cette reforme radicale. Née pauvre, simplement élevée, n'ayant jaiûàis Regardé que comme temporaire son séjour dans l'opu* lènle tnàisondê son oncle, accoutumée à rêver pour elle-même ùû avenir dé médiocrité, détestant cette richesse, première éâUse des malheurs de sa chère Ernestine, Lucile, si la mort de ^6û amie n'eut pour longtemps banni de sou cœur toute idée de jôië, se fût presque réjouie de ce changement de fortune qui là ramenait h son atmosphère naturelle, la délivrait d'un éclat odieUl et là rapprochait d^Ânselme. Elle essuya ses larmes, et 'se tnlX Gravement à Toeuvre. Les grands valets de pied, les ct^'ôhèrâ, les valets de chambre^ les hommes d'écurie» les cîiffiérîètéà à chapeau ifurent remplacés par une vieille ser- TàUté du Vivarais qui devint le maître Jacques de la maison. Lucile, réïitrâht dans ses spécialités de ménagère, se ât la gou* v^lfnante en chef; on quitta le bel appartement de la rue Saint- Florentin pour s'installer, rue Cassette, à un troisième étage; meubles, chevaux et voitures furent vendus à bas prix, et monsfeur Servais, redevenu prudent, employa Vargeot de la vente à assurer, pour un an, le payement des intérêts de ses dettes et le tnodesle budget de son nouveau ménage.

Mais s'^il montra quelque philosophie dans ce premier bilan dé son ïiàùfrage, on peut dire, pour rappeler une locution familière, que le diable n'y perdit rien. Monsieur Servais était trop vani{cux, trop bourgeoisement attaché aux biens de ce monde, ptfur ne pas ressentir à une profondeur immense et avec une ardente amertume une catastrophe qui faisait saigner en lui toutes les fibres à la fois. Cette ardeur sourde, cette colère contenue, ces Rancunes implacables, il les reporta sur les doctrines auxquelles il attribuait tous ses maux, sur ces idées d'anarchie intellectuelle, politique et morale qui venaient

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de précipiter le pays dans un abîme et le menaçaient de périls plus affreux encore. Monsieur Servais devint le type de ces fougueux réactionnaires que nous avons vus, en 1848, rêver des Saint-Bartbéiemy^etdes cours prévôtales, regretter la Bastille et les let^;res de cachet, demander qu'on les ramenât au régime du bon plaisir, fallût-il y arriver nu-pieds, un cierge à la main. Par un chemin fleurdelisé. L'ex-député en fit, pour ainsi dire» une querelle personnelle entre la révolution et lui. Le moindre incident de la vie républicaine, le nom des hommes du gouver* nement, une manifestation, un groupe dans la rue, un tambour battant le rappel, tout le faisait entrer en fureur : il était fana* tique d'ordre, d'autorité, de répression, d'absolutisme : il ne jurait plus que par Philippe II, Louis XIV et Joseph de Maistre. Voltaire, Dulaure, Paul-Louis Courier, VHistoire de dix ans^ V Histoire des Gi/rondins, furent impitoyablement expulsés de sa bibliothèque et remplacés par les Soirées de Saint-Péters* bourg, la Politique tirée de V Écriture sainte et la Législor' tion primitive. Si les événements eux-mêmes n'eussent offert tant de sujets d'angoisse et d'effroi, si un deuil récent n'avait attristé cet intérieur appauvri, il y aurait eu quelque chose de comique dans ces exagérations absolutistes d'un ancien député de la gauche, dans ces colères d'autant plus violentes que^ ne reposant pas sur des principes solides, sur une conversion réfléchie, elles exprimaient une passion et non une croyance.

Nous avons déjà dit la nouvelle position qu'avaient prise Versolant et Vlnitiatev/r- Monsieur Servais les eut tout naturellement pour auxiliaires dan^ cette guerre acharnée contre ses opinions, ses souvenirs et ses admirations de l'avant-veille. Restés en dehors du triomphe républicain et de l'accaparement du National j jetés, par cela même, dans le mouvement con-* traire, Versolant et ses rédacteurs n'avaient pu d'ailleurs se séparer d'un homme qui, par ses énormes avances, était devenu le vrai propriétaire du journal. Ils avaient fait, l'un par spéculation et par habileté à prendre le vent, les autres par habitude et par goût, ce que monsieur Servais faisait par ressentime;it contre les malheurs accomplis et par crainte de malheurs plus grands. Tout le personnel de Ylnitiateur, depuis le caissier jusqu'aux plieuses, ne prêchait plus que réaction religieuse et

monarchique, et nous avons vu à quel point ce brusque changement, servi par les circonstances et les courants de Topinion, avait accru le succès d'abonnement et de vente.

Ces révolutions intérieures mirent singulièrement en relief un personnage qui a joué jusqu'à présent, dans notre récit, le rôle humble et sacrifié de la vertu. Seul peut-être de ce groupe de journalistes et d'écrivains pressés autour de monsieur Servais, Anselme prit au sérieux ce revirement d'idées et de doctrines. Il n'avait cessé de gémir des entraînements politiques de son patron, de son aveugle confiance en Julien, de ces attaques à peine déguisées contre les garanties sociales, croisade destructive à laquelle monsieur Servais prêtait son nom, son argent et son vote. Aussi s'était-il contenté de remplir auprès de lui les fonctions passives de secrétaire, et d'accepter au journal une position insignifiante et secondaire. Mais, après que l'événement lui eut trop donné raison, Anselme voyant l'oncle de Lucile se repentir amèrement de ses erreurs, et Vlnitiateur se faire l'organe des griefs et des revanches de la société vaincue par surprise, comprit aussitôt l'excellente place que pouvait prendre dans ce moment critique un homme nouveau, obscur, sans engagement avec le passé, abordant une à une toutes les idoles dont le culte avait coûté si cher, et montrant par quelles analogies fatales ces coupables complaisances pour les corrupteurs et les sophistes avaient amené dans les rues cette guerre commencée dans les livres. Les premiers articles qu'il écrivit dans ce sens eurent un grand succès. C'était plaisir de voir combien l'angoisse universelle, la rancune des intérêts menacés ou froissés, l'esprit de sauvetage mis à la mode par le danger imminent, faisaient bon marché des gloires les plus populaires, et applaudissaient à la chute de ces statues déifiées dans les jours de sécurité. Le procédé d'Anselme était simple : il s'emparait d'vû sujet quelconque, d'un de ces nombreux épisodes où sg défrayait chaque matin l'inquiétude publique, et il paraphrasait avec conviction et avec verve le texte que voici : r Vous êtes justement effrayés des conséquences de telle doctrine, de tels symptômes d'anarchie morale ou sociale, de l'exclusion de l'armée, de la déchéance des classes bourgeoises, de l'excitation permanente de ces hordes déchaînées contre la propriété et la

ÛÔ6 LE TEMPLE Î>Ë BAàL.

farnïTIe, du règne de tel tribuh, des circulaires inspirées par telle femme de lettres, des blasphèmes de celui-ci, des hurîemeûts de celui-là : prenez garde ! c'est Vofus qui avez fait unf succès de vo^ue à ces drames qui renfermaient en germe toutes ces doctrines, tous ces blasphèmes, toutes ces haines; c'est vous qui avez glorifié les chansons de ce poète, les discours de ce (ribun, les romans de cette femme 1 » — Et profitant au mcment où ces naufragés eussent volontiers jeté hors de leur radeau tout ce qui n'était pas leur pain du jour et leur rie dû lendemain, Anselme nommait par leur nom tous ces talents, toutes ces oeuvres auxquelles il rattachait par des filiations visibles les câlainités présentes ; il montrait d'un doigt impitoyable la page, lé chapitre où venaient ^e rejoindre, comme à un premier anneau, toutes ces folies et tous ces désastres. On le lisait, on l'approuvait, on battait des mains. Personue alors n'était tente àé le taxer d'irrévérence, de fe traiter dlconoclaste. Tefsolant; devinant, avec son flair d'homme d'affaires, le parti qu'on pouvait tirer de cette veine, y poussait Anselme de toutes ses forces. Il énumérait joyeusement les centaines d'abonnés que lui valaient les articles d'un collaborateur compté jusque-là pour si peu dans la rédaction. Mais son enthousiasme n'était pais comparable à celui de monsieur feervais. Ayant eu Anselme

Ebur secrétaire , s'étant habitué à le regarder comme un omme sans conséquence,' monsieur Servais fte se croyait pas Srécisémeht l'auteur de ses âriicîeS , mais il firiît par ise perstiaer que c'était lui qui les lui inâpifait, que 6*était à feeà côtés et dans son commerce intime que le jeune publiciste puisait ses haines vigoureuse^, cette forte dialectique, ces démonstrations victorieuses, saluées par tant de suffrages. Seulement il hè trouvait jataais qu'Anselme eh dît assez, qu'il frappât assez fort, qu'il fût assez agressif : — « Allons, ferme I à'écriâit-il ; point de faiblesses! point cle réticences) Écrasons Èes misérables qui nous ont fait tant de mal, qui ont perverti là France I Qu'il ne reste pas une pierre de ces piédestaux, jme colonne de ces teinples. Faisons rougir la société de ces engoueniehts coupables, de ces tolérances insensées, qui nous ont conduits où sous sommes 1 Sus à l'historien qui a réhabilité ces monstres exécrables, Danton et Robespierre, dohnaht ainsi Tenvië de les

imiter aux pârodiste$ de 93 1 Sus au romancier gi^i ^ i|iau^uf é le communisme, insulté le lien sacré du piaria^e» 4émol| Fédifîce tutélaire de la famille I Sus au chansonnier qui a appris aux conscrfts à souffleter leurs officiers, aii sujet fi renverser ses rois, au paa^nre à se pnoquer de ses prêtre^, de ces saints ministres d'une religion sans laquelle le peuple n'ei:( Ju'une bête fauve I... Bravo, Anselme! ces exécutions vous font le plu? grand honneur... Np mollissez p^s, allez jusqu'au bout, et je yous promets, au nom de tous les honnêtes gens, un ma|[nir fique avenir I »

Anselme était heureux de ces éloges, heureux de voir Luçile lui sourire dans ses habits de deuil et oublier un moment l'inr consolable douleur où l'avait plongée la mort d'Ernestine. peqtr être, T— ainsi qu'il l'avoua plus tard, — une pensée trop profane, une espérance trop terrestre, se mêla-4-elle aux conyictions qui guidaient sa plume. Un |[rain de vanité littéraire se glisse toujours, même dans les esprits les plus dévoués au service dçi la vérité. Anselme ne pouvait être insensible à l'idée de sd faire un nom par ses heureuses hardiesses, de se créer une position qui lui permit enfin, sans rien devoir ni demander à per-* sonne, d'associer sa pauvreté à celle de Lucile, désormais déshéritée de tout espoir de fortune par la ruine de son oncle. Il aimait, il était aimé ; il appelait le succès à l'aide de son amour *• qui refuserait de lui pardonner?

Peut-être s'étonnera-t-on de deux choses ; que monsieur Servais, après son désastre, n'eût pas songé à retourner en province pour y vivre à meilleur marché, et que, dans son enthousiasme pour Anselme, ^devenu l'interprète de ses sentiments el) Y étoile de son journal, il ne se décidât pas immédiatement à le marier à sa nièce. Retourner dans son pays eût été pour l'exdéputé un châtiment plus cruel encore que tout le reste. Son amour-propre eût trop souffert s'il avait fallu se faire voir, ruiné et déchu, dans cet arrondissement qui, deux ans auparavant, l'avait envoyé à la Chambre en le saluanC^de ses acclamations comme un ministre futur. Si Paris, au milieu de ses magnificences, renferme tant de misères, si l'on y rencontre en foule les lambeaux de ces existences brisées par le malheur des temps ou par leurs propres fautes, c'es^, qu'on s'y cache

mieux ; c'est que, dans ce vaste désert d'hommes où personne ne vous connaît, si les privations sont plus dures, la vanité est plus à couvert. Rien de plus triste, a dit le grand poète florentin, que de se souvenir, dans l'infortune, de Tépoque où on était heureux. 11 y a quelque chose de plus douloureux et de plus navrant encore ; c'est de voir des visages de connaissance comparer, en nous regardant, notre abaissement présent à notre splendeur passée. Monsieur Servais, en outre, avait des motifs personnels pour ne pas se soucier de revenir à X... Il n'ignorait pas que la plupart de ses anciens électeurs, un moment aveuglés comme lui par l'esprit d'opposition, étaient maintenant furieux du dénoûment de sa. campagne politique; qu'ils l'accusaient très-haut de ne pas les avoir compris, d'avoir de beaucoup dépassé son mandat, et qu'ils lui préparaient un accueil fort brutal pour son arrivée. Enfin, comme tous les ambitieux désappointés, il ne pouvait se résoudre à regarder la partie comme tout à fait perdue. Il lui semblait toujours que, dans ce malaise et ce mécontentement universels, un incident allait surgir, qui renouerait entre ses mains le fil brisé par la grosse main ae rémeute : dès lors ne fallait-il pas être là pour saisir l'occasion propice et ne pas se laisser oublier?

Quant au mariage immédiat d'Anselme avec Lucile , il y avait aussi plusieurs raisons pour l'empêcher. D'abord Lucile avait annoncé qu'elle porterait le deuil d'Ëmestine comme celui d'une sœur ou d'une mère, et qu'elle demandait à rester deux ans tout entière à sa douleur. Ensuite l'horizon révolutionnaire de 1848 était, on s'en souvient, très-peu favorable aux idées matrimoniales. On ne savait pas où l'on serait le lendemain, et si l'on aurait littéralement de quoi vivre. La révolution, en attendant qu'elle réussît à détruire la propriété et la famille, rendait l'une illusoire et l'autre impossible. Or, de tous ceux qui la prenaient au tragique, il n'en était pas, nous l'avons vu, de plus pessimiste que monsieur Servais. Marier ces deux jeunes gens lui eût paru la plus insigne folie en un moment où Anselme avait encore sa fortune à faire, et où lui-même ignorait s'il pourrait assurer quelques milliers de francs à Lucile. Celle-ci d'ailleurs n'était que sa nièce ; jamais, même depuis la mort de sa femme et de son fils, il n'avait très-positivement songé qu'elle dut être

son héritière, et lui qui croyait manquer de tout, lui qui s'exagérait encore sa ruine, il sq fût traité de fou et de dissipateur, s'il s'était dépossédé, en faveur de Lucile, d'un des minces débris qui Ml restaient. Dans la naïveté d'un égoïsme (me le malheur transformait sans le corriger, monsieur Servais trouvai! fort doux, au milieu de ses tristesses, d'avoir auprès de lui, pour le soigner et le sauver de l'isolement, une jeune fille jolie, douce, attentive, qui s'occupait de son ménage et entrait à merveille dans ses plans d'économie. Il aimait à reposer ses regards sur ces deux êtres timides et bons dont l'affection discrète ne lui demandait rien, qui n'étaient pour rien dans ses fautes et ses malheurs, et représentaient pour lui ce qui convenait le mieux à sa situation nouvelle : Lucile , le sage gouvernement de sa maison réduite au nécessaire ; Anselme, sa conversion politique, amenée par de rudes leçons. Il leur prêchait donc tout naturellement l'attente et la patience, déclamait contre la folie de gens assez imprévoyants pour se créer des liens de famille dans ces jours d'anxiété générale, et prouvait à Anselme qu'il fallait, avant tout, poursuivre son grand travail de révision et de démolition aux dépens des écrivains dangereux et des gloires malfaisantes. ^^

Au reste, le deuil de Lucile s'arrangeait bien de cet état transitoire qui, en lui rendant ses espérances, les laissait dans le vague et le lointain. Après les scènes douloureuses où elle avait eu sa part et son enjeu, après la lente agonie d'Emestine morte dans ses bras, un bonheur immédiat lui eût paru impossible ; elle se le serait reproché comme un crime envers cette chère mémoire. Plus tendre que passionnée, elle éprouvait une sorte de mélancolique douceur à voir Anselme tous les jours ; elle jouissait de ses progrès dans l'esprit de monsieur Servais, du retentissement inespéré de ses écrits, comme d'un gage d'avenir, comme d'un retour à ces vérités morales et chrétiennes, que Lucile, trés-peu savante, mais très-pieuse, demandait sans cesse à Dieu pour son oncle et pour son pays. Cet espoir sans date, ces soins intérieurs, cette vie à trois entre monsieur Servais et Anselme, ces succès de l'homme qu'elle aimait, cet éioignement d'un monde qu'elle avait toujours redouté et haï, tout cet ensemble n'était pas sans charme pour cette âme pure et résignée

310 LE TEMPLE DE BAAt.

qui ne regrettait ni la fortune, ni le luxe, ni les rêveë politiques de son oncle. L.es jours qu'elle passait ainsi lui eussent paru presque heureux, si elle avait pu écarter le voile funèbre qui les couvral: encore, et si elle n'avait eu de nouveaux sujets d'inquiétude et de frayeur pour son oncle et pour Anselme.

C'était, en effet, l'époque où tout le monde pressentait una collision inévitable entre les derniers défenseurs de l'ordre e^ l'armée démagogique, recrutée par les ateliers nationaux, enfiévrée par quatre mois de propagande et de misère. La fin 4q juin approchait : des bruits sinistres circulaient de toutes p;^4$ ; la guerre civile se respirait dans l'air. Un matin, le rappel, puis la générale, battirent dans tous les quartiers de Paris, Anselme, garde national dans la 10® légion, vint, en courant, hifti se§ adieux ^ Lucile et recommander à monsieur Servais de reçt^^ chez lui. La jeune fille n'e^s^ya pas de cacher S09 émotion « elle pressa la main d'Anselme entre ses mains laremblantes, lui dit de faire son devoir, et présent^ èk ses lèvres son beau fc^at rougissant. Puis, le prenant un moment ipart, elle syou^f^À voix basse :

« Le malheureiuxl... vous allez peut-êlre le rencontrer cto l'autre côté des barricades... Anselme, je vais prier pour vous et pour lui 1 >

Loin de nou$ la pensée de retracer en détail ces journées terribles qui resteront comme une tache de sang au flajic de la dé-* mocratie 1 On en connaît les épisodes criminels ou héroïques ; on sait combien de généraux payèrent de leur vie la défense et le triomphe de la société frappée au cœur, et quelle sainte vii^ time s'offrit pour le salut des restes de son troupeau. Leiroir sième jour, Anselme, qui avait bravement combattu, et n'était pas rentré chez lui depuis la veille, revenait, harassé 4e fatigue, par les rues tortueuses de la Cité, lorsqu'il rencontra un groupe de gardes nationaux de son bataillon, enmienant un insurgé, pri« les £H*mes ^ la main. L'insurgé était blessé au bras, et sa figure noircie de poudre l'eût rendu méconnaissable pour tout ai^e que pour Ans6lm9. Gelui-^i le regarda attentivement et reconnut Julien. Profondément ému, il questionna ses oamAraoes. Le pri* 3onjiier, lui dirent-ils, n'avait pas été saisi sur la •bariioade o(Lgp[ie, jpiis ,4^s tto^ des outisons Tûistnes, ^ h blessure, soa

fusil qu'il tenait encore, cinq ou six cartouches trouvées dan§i sa poche, n'avaient pu laisser aucun doute sur sa culpabilité. Pourtant ces gardes nationaux semblaient plus attristés qu'irrités contre leur capture. La victoire était certaine ; le feu de la lutt^ commençait à s'amortir. Vingt-quatre heures auparavant, ils auraient fusillé l'émeutier : en ce moment, ils avaient presque pitié du vaincu. C'étaient d'ailleurs des jeunes gens, ayant fait vaillamment leur devoir, mais retrouvant, après l'ivresse du combat, l'insouciance et la générosité de leur âge. Anselme finit par leur déclarer que Julien était son proche parent, qu'il avait ïlû être entraîné plutôt que coupable, et il les supplia de le remettre entre ses mains. L'arrestation n'^tvait pas eu d'autres témoins ; la répugnance des gardes nationaux pour le rôle d'aïguazil répondait à l'éloquente prière d'Anselme : un d'entre ewf. i'ayait remarqué au premier rang des défenseurs de l'ordre. JBref, après avoir parleiuenté quelques minutes pour la forme, ils remireni; Julien à Anselme, et se retirèrent en souhaitant à l'un des réflexions salutaires, et à l'autre des cousins plus sages.

Demeurés seuls, les deux anciens amis marchèrent quelque temps côte à côte sans échanger une parole. Julien souffrait visiblement ; les chairs de son bras avaient été labourées par une balle, et le çang s'étajt figé sur ^a blessure. Sa figure hâve et amaigrie exprimait un mélange de douleur, d'abattement et de colère. Anselme prit son autre bras sous le sien, lui dit de s'appuyer sur lui, et lui demanda s'il croyait pouvoir arriver, sans défaillir, jusqu'à la rue du Pot-de-Fer où il logeait. Julien fit un signe affirmalif. Ils traversèrent ainsi. le Pont-Neuf, et remontèrent, parla rue Dauphine, vers Je quartier du Luxembourg. L'uniforme d'Anselme servait de passeport à son compagnon blessé. }1 y avait, à pette époque, bien des volontaires en habit bourgeois dans les rangs de la garde nationale ; en voyant passer Julien, le bras en écharpe, soutenu par Anselme en tenue de grenadier de la 10^, on ne doutait pas qu'il n'eût reçu sa blessure en combattant pour Iq République, comme disaient alors les journaux et les bulletins officiels. Ils recueillaient sur leur passage de vifs témoignages 4© sympathie. Parfois même des femmes, des boutiquiier^, de^ yieilUrd^, rangés sur le seuil de

leur porte et attendant des nouvelles, offraient au blessé leurs services, Tinvitaient à entrer chez eux pour étancher sa soif et se faire panser : tant le danger et le malheur communs ouvraient les cœurs à une fraternelle pitié 1 Julien, toujours silencieux et morne, refusait d'un geste. Son visage se contractait ; ses lèvres livides frémissaient, comme s'il eût eu envie de dire à ces brèves gens : « Imbéciles I vous me prenez pour un des vôtres, et je suis un ennemi 1 » Bientôt ils arrivèrent au logis d'Anselme, qui, se faisant aider par son portier convaincu qu'il tenait dans ses bras un défenseur de la société, parvint à hisser son compagnon jusqu'à son cinquième étage. Dès que Julien se trouva seul avec Anselme, il s'écria avec un incroyable accent de rage :

« Oh ! je n'aurai pas même eu le bonheur d'être vu sur une barricade, commandant le feu aux insurgés 1 pas même le plaisir de m'ensevelir sous ces pavés comme Sardanapale sous ses trésors 1 pas même la consolation d'être traduit devant un conseil de guerre, et de pouvoir y jeter l'insulte à la face de mes vainqueurs 1 »

Ce fut le dernier cri de l'orgueil. La fièvre qui fivait soutenu le blessé, tomba tout à coup : il pâlit horriblement et s'affaissa sur lui-même. Anselme le porta sur son lit, déchira la manche de sa blouse, lava avec de l'eau fraîche le sang coagulé autour de la plaie, et y appliqua des bandes de linge qu'il noua d'une main tremblante et maladroite. Ranimé par la fraîcheur de l'eau, Julien revint à lui. Ce court évanouissement avait brisé sa force factice et fait succéder à la fièvre une sorte de langueur qui le disposait à des sentiments plus doux. Il se releva à demi, tendit la main à Anselme, et lui dit avec une amertume où se mêlait pourtant un reste de leur vieille amitié :

« Poiirquoi m'as-tu sauvé?

— Ah • je voudrais te sauver tout à fait, répondit Anselme» sentant se réveiller toute son affection d'autrefois pour l'ami de son enfance- Julien, je t'en supplie... C'est Dieu qui a permis cette rencontre d'aujourd'hui; c'est lui qui, en nous réunissant, a voulu que ct^ qui devait être ta perte devint ton salut, que ceux qui t'e^nmenaie nt cédassent à mes prières, et que, te voyant revenir avec moi, on te prît pour un des nôtres. »

Ces mots ravlv'èrent l'irritation de Julien.

c Oui, ta dis vrai, reprit-il avec une ironie poignante; il me manquait cette humiliation... être pris pour un des vôtres!... être honoré de la sympathie des Joseph Prudhomme et de leurs épouses 1 Quand cette égratignure sera guérie, tu me prêteras ton uniforme, et j'irai au Champnle-Mars crier vive Cavaignac ou vive Lamoricière 1

— Calme-toi, je t'en priel interrompit Anselme efl&ayé de cette exaltation féhrile.

— La malédiction de cet homme m'a porté malheur ! poursuivit Julien avec un rire sinistre. Tu te souviens, Anselme 1 cette chambre éclairée de flambeaux funèbres, cette femm^ mourante, et, devant moi, ce bourgeois dont je m'étais joué,s t dressant tout à coup et me maudissant au milieu de mon triomphe 1... Ce n'était plus le même homme 1 il avait grandi de six pieds; il m'écrasait. A chacune de ses paroles, je sentais comme une lame de stylet qui me traversait le cœur.... Et de* puis... toujours cette voix qui retentit à mon oreille... toujours cette femme froide et pâle étendue sur ce lit!... Leur anathème pèse sur moi, et je ne le surmonterai jamais!... A dater de ce moment, une fatalité impitoyable s'est attachée à mes pas... rien ne m'a réussi... Dans cette République où je devais être le premier, toutes les places m'ont été prises... J'ai cru que, sous le règne de la violence, jl suffirait d'être le plus violent pour être le maître, et l'on m'a repoussé... J'ai voulu être terrible, et j'ai été ridicule. La province, cette stupide province, m'a traité comme un gamin ivre... Revenu ici, j'ai demandé vengeance, et l'on m'a ri au nez... on m'a répondu qu'il fallait savoir se venger et réussir soi-même! J'étais fini, perdu, anéanti, déchu... un embarras pour ceux-ci, un effroi pour ceux-là, importun et odieux à tous!...

— Et pourquoi ne pas profiter de cette leçon? Pourquoi ne pas revenir à nous? demanda Anselme.

— A vous I s'écria le blessé en s'exaltant de plus en plus ; à vous? à monsieur Servais qui m'avait maudit... A Lucile et à toi qui aviez le droit de me haïr ! A Nathalie qui me fermait sa porte ! A ces misérables girouettes de Vlnitiateu/r, qui se sont jetées, Yersolant en tête, dans la réaction, pour attraper quinze ou vingt mille abonnés de plus ! Non, non 1 plutôt cent fois

m'enfoncer dans le gouffre ouvert 1 II était là, béai^t ; la société tout au bord ; il n'y avait, semblait-il, qu'à la pousser du doigt pour l^v \eter. Eh bien I là encore j'ai été vaincu, et vaincu honteusement, sans qu'on m'ait compté, .sans qu'on m'ait vu... Je croyais être au moins un des chefs de l'insurrection, combattre de haut dans ces journées qui devaient compléter le 24 février... Je n'ai pas même eu cette gloire 1 II y en avait de plus anciens, de plus célèbres que moi ; des gloires de l'émeute et de la barricade plus éclatantes que la mienne !... Au lieu de commander, il m'a fallu obéir ; au lieu de m'envelopper dans mon drapeau rouge comme dans ma pourpre, j'ai été confondu avec des inconnus; j'ai reçu bêtement, tristement, une blessure qui m'a mis hors de combat pour quelques heures ; on a voulu me cacher ; j'ai été arrêté, emmené... tu sais le reste I »

Julien, en prononçant ces paroles, s'enivrait de sa douleur, et touchait au délire. Une fièvre ardente $e rallumait dans son regard. Courageux comme le désespoir, on devinait que ce qui l'irritait le plus, c'était de ne pas faire du bruit, de ne pas faire répéter son i^om, fût-ce dans la défaite, fut-ce dans le crime, fût-ce dans la mort. Anselme s'çfforçait de le calmer ; mais Julien le repoussait. La chaleur de juin, la fatigue et la faim qu'il avait endurées, sa blessure qui s'envenimait par la violence de ses mouvements, tout contribuait à le jeter dans un état d'excitation nerveuse qui s'aggravait à chaque instant : sa voix s'emr barrassait, ses yeux s'injectaient; des mots confus, entrecoupés, inintelligibles, s'échappaient de sa bouche brûlante. Tout à coup par un geste trop rapide pour qu'Anselme pût le prévenir, }l déchira et arracha le linge serré sur sa blessure ; le sang coula à flots, et Julien retomba évanoui.

Anselme était glacé d'épouvante ; la plaie lui paraissait plus profonde qu'il ne l'avait cru d'abord. Il se souvenait avec angoisse de tout ce qu'il avait entendu dire des suites mortelles des blessures d'armes à feu sous l'influence de ce ciel embrasé et de cette atmosphère étouffan*.e. Il n'osait pas appeler du secours, craignant que Julien, en se ranimant, ne se trahît ou ne se dénonçât lui-même, et sachant que, dans ces affreux moments Je guerre civile, tout devient soupçon et méfiance. Il allait cependant s'y décider, lors/ju'pn (rappa douce^menl à sa porte : il

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courut ouvrir, et faillit tomber à genoux comme deyanl une apparition céleste : c'était Lucile.

Depui* '.5 veille, la pauvre enfant ne respirait plus ; les nouvelles tragiques qui circulaient dans la ville lui semblaient autant de présages sinistres pour la vie de l'homme qu'elle aimait. Monsieur Servais, dont rien n'égalait l'anxiété, après nvoir fait vingt fois le court trajet de la rue Cassette à la rue ait Pot-de- Fer, était revenu dire à sa nièce qu'on n'avait pas revu Anselme le 24 et que les commères du quartier faisaient déjà son oraison funèbre. L'ex-député, pendant ces journées néfastes, ressemblait à une âme en peine. Il ne pouvait rester cinq minutes à la même place ; tantôt il voulait aller se battre contre les insurgés, tantôt il prophétisait d'un ton lugubre leur infaillible victoire. Ses déclamations Contre l6s mauvaises doctrines, premières causes de tous Ces malheurs, iiedoublaient d'éloquence et de verve. 11 était beau d'indignation orthodoxe et monarchique. S'il n'avait fallu que sonner le tocsifa pour faire massacrer tous les auteurs dangereux, depuis Voltaire jusqu'à Michelet, il se serait pendu à la corde. « Ahl les scélérats I les infâmes I groramelait-il entre ses dents, voilà où l/s nous ont menés!... Aujourd'hui, plus un morceau de pain ; demain le carnage, le viol et le pillage! » Et il arpentait son salon d'un. pas de tambour-major. Sa nièce eut la plus grande peine à l'empêcher de courir aux barricades dans son costuiile de gardé national tout neuf, qu'il consentit pourtant à laisser dans son armoire. A la fîn, à force d'avoir crié, de s'être agité, monsieur Servais, accablé par trois nuits d'insomnie, se laissa aller sur son fauteuil et s'endormit. Lucile profita de ce moment. Trop inquiète pour s'arrêter aux considérations vulgaires, trop pure pour être prude, croyant que son oncle lui avait caché la vérité, comprenant d'ailleurs qu'il y a des heures de suprême angoisse qui justifient les démarches '/es plus insolites, elle se fit accompagner par sa vieille servante en guise de porte-respect, ôt elle alla chez Anselme.

Lorsqu'il eut surmonté sa première émotioil, il prit Lucile par la main et la conduisit jusqu'au lit où gisait Julien, toujours évanoui. A la vue de cet homme qui lui rappelait tant de cruels souvenirs, la jeune ûUe ne put retenir un frémissement: mais

S16 IB TEMPLE DE BÀÀt.

elle se remit aussitôt et écouta le récit d'Anselme. Ensuite il lui montra la blessure de Julien, qui saignait toujours. Par goût et par habitude , Lucile était un peu sœur de charité ; elle visita la plaie, rassura son amant, déplia un paquet de charpie qu'elle avait apporté à tout hasard, et se mit à panser le blessé avec la dextérité d'un chirurgien. Pendant cette opération, elle expliquait tout bas à Anselme que l'abondance du sang était un bon signe, et que, selon toute apparence, Julien serait guéri en quelques jours. Le jeune homme la contemplait avec une sorte d'extase. Quand tout fut fini, le bras malade bien enveloppé et un nouveau pansement préparé pour la nuit, Lucile, après avoir fait à Anselme toutes ses recommandations médicales, ajouta, en rougissant un peu et avec son mélancolique sourire, que, maintenant qu'elle était tranquillisée, sa présence chez lui n'avait plus d'excuse, et qu'elle allait retourner chez son oncle.

« Oh ! par grâce ! une minute encore 1 » murmlirait-il d'un air suppliant.

En cet instant, Julien fit un mouvement et ouvrit les yeux. La première figure que ses regards rencontrèrent, fut celle de Lucile, encore à demi inclinée vers lui ; Lucile en grand deuil prodiguant ses soins au bourreau d'Ernestine. La chambre était à peine éclairée ; dans cet état bizarre qui suit les longs évanouissements et qui garde les visions flottantes du sommeil, Julien, accoutumé autrefois à voir Ernestine et Lucile toujours ensemble, prit un moment la vivante pour la morte ; il crut que c'était elle qui sortait du tombeau pour assister à son agonie, ou que lui-même, descendu dans les régions funèbres, était, pour son châtiment, mis en présence de sa victime. « Ernestine I Ernestine! murmura-t-il en tressaillant.

— Non ! ce n'est pas Ernestine I dit aussitôt Lucile redoutant un nouvel accès de délire: c'est moi, c'est Lucile Dermont, venue pour savoir des nouvelles à^ votre ami... Votre blessure n'est rien... avant huit jours, vous serez gù\éri. ^

— Vous! oui, vous 1 toujours compatissante et bonne! reprit Julien qui, sans reprendre encore toutes ses idées, éprouvait un vague bien-être... Vous avez bien fait de venir... Anselme est bien heureux 1

— C'est mademoiselle Dermont qui a pansé ta blessure, dit Anselme précipitamment; elle s'y connaît, elle t'annonce une prompte guérison.

— Oh 1 merci 1 merci ! bégaya le blessé avec une expression presque affectueuse : vous me pardonnez donc ? on pourrait donc me pardonner ?

— Oui, répondit Lucile dont les yeux rayonnèrent d'un pieux enthousiasme : vous avez fait du mal, mais l'expiation et le repentir peuvent tout effacer... Votre orgueil vous a rendu criminel : domptez votre orgueil ; humiliez-vous sous la main qui vous frappe ; profitez de la bonté divine qui a placé Anselme sur votre chemin, vous rappelant ainsi le compagnon, les amitiés, les joies, l'innocence de vos belles années 1 Vos doctrines sauvages vous ont précipité dans l'abîme : rejetez-les ! revenez au Dieu de votre mère, au parti des honnêtes gens, à cette foi qui lave la faute et dicte le pardon ! Julien, ce n'est pas moi qui vous parle... c'est Ernestine... Ernestine qui est dans le ciel, et qui vous pardonne 1 >

Lucile, modeste et craintive d'ordinaire, prononça ces paroles avec une expression ardente et inspirée que rien ne saurait rendre. Un moment on put croire que cette voix persuasive el vibrante arrivait jusqu'au cœur de Julien : sa physionomie hautaine et méchante parut s'attendrir; ses yeux secs et fiévreux s'humectèrent : mais les mots d'orgueil, d'humiliation et de repentir réveillèrent tous les mauvais instincts de cette âme ulcérée. Ses pensées, un instant arrêtées par la souffrance et l'hallucination du réveil, reprirent leur cours. Il se dressa sur son séant, et s'écria avec un geste violent comme pour écarter une vision importune :

« Non, je ne me repens pas, je ne m'humilie pas, et je ne veux . pas être pardonné 1 >

Puis, se rejetant sur le lit et se retournant du côté de la cloison, il garda un morne silence.

Lucile leva les yeux au ciel, fit à Anselme un signe douloureux, et disparut, suivie de la fidèle servante, à qui elle avait recommandé de ne pas souffler mot à son oncle de toute cette équipée.

La guérison de Julien fut rapide. Pendant quatre jours, il

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îisU mmfé 4a<^é cheé Anselme, acceptant les $ohîs âe soji wmitké, mftl« ^oïRpanl bhw^uemerrt l'entretien, dès qHe son amî essayait d'évoquer auprès de lui le souvenir de Lucile et de le i^iBener à àe» iûê^ réparatrices. Le quatrième jour, Anselme, Bn reàterant ehee lui, trouva son logis vide. Julien était parti sans lui dire adieu.

l»ê Hhôîs étants Mfqiïérent l*âpogée jè la faveur d'Anselme Mptès de Tiioiisieur Servais. Leï journées de juin avaient acheva i^ étirettitét Y^hez Veic-députë la fibre réactionnaire, et aucun châtiment, aucune répression ne lui semblait assez énergique, ott^ontire les fbtcenés qnî avaient voulu précipiter la société au hfLÛ du gottfiîhe, bn contre leà vrais coupables qui l'avaient ata^ée au botd. Reconnaissant plus que jamais dans les articles d'Anselme ses pensées les plus chères, il les lisait, il les savou- M\ avec un ^enthousiasme qctasi paternel, s'arrêtant aux bons endroits, l«s décldtnant à Voit haute, ne leur reprochant parfois ^tt'ttn peu trop de tnodération et de douceur, et annonçant au jWitté publîcîstë qtiHl irait loin. Souvent, pour mieux faire dei^bn^t son iiïflaencé ïhàgistrale sous la signature d'Anselme et se donner ttn petit àir littéraire, il allait lui-même au bureau de Vlnitiateur corriger les épreuves. Si le gérant ou le metteur eft pages levait l'ait de croire à uiie collaboration tacite, monsieur Servais, ravi, se gardait de le détromper, et sortait de PiWptiîherie âVeè les allures mystérieuses d'un homme d'État^ faisant du journalisme par intériih. Souvent aussi, Anselme et L^i^, bien qu'enchantés de cette nouvelle direction de son ei^t, étaient obligés de tempérer les éclats de sa fougue conséi^Vâtrice. f

Cette situation dura encore quelques mois. Puis, un matin, nièiMfeai* Sérvah, habitué à Ûiie vie laborieuse, n'ayant cessé

de s*ôccuper activement de commerce et d'industrie que pour se plonger au plus épais de la politique, s'aperçut qull s'ennuyait, qu'il s'était fait dans son existence un vide d'autant plus sensible que le danger, quoique toujours fort réel, paraissait pourtant s'éloigner un peu. La défaite de juin avait ajourné les espérances et les projets du parti démagogique. Les représentants étaient en vacances; la stagnation générale des affaires ne permettait pas encore à monsieur Servais de songer à tirer parti des débris de son naufrage. Sa frayeur, sa colère, son ressentiment contre la révolution, contre ses causes et ses auteurs, ne suffisaient plus à remplir ses journées et l'exposaient à des redites. Peu à pou, cet esprit dont la conversion n'avait été que l'œuvre fugitive des circonstances, se lassa de son désœuvrement et s'abandonna de nouveau à une pente d'où l'avaient violemment détourné de terribles secousses. Il en est du cœur de l'homme comme de ces terrains que côtoie un torrent ou ua fleuve. Quand l'inondation vieaxd'y passer, il semble qu'on ne doive plus y voir jamais que deb ^^chers, du gravier et du sable; arrive une saison nouvelle, et l'œil qui s'est attristé de ces ravages est tout étonné de les voir recouverts d'un nouveau tapis de fleurs, d'arbustes et de gazon. Pour monsieur Servais, cette floraison vivace, prête à reparaître sous les ruines, c'était la séduisante image de Nathalie. Il l'avait repoussée et maudite, tant que ses angoisses ou ses rancunes lui tenaient lieu de tout le reste. Il y était ramené par mille secrètes amorces qui avaient dormi au fond de son âme, et qui se réveillaient une à une, à mesure que son inaction lui pesait davantage et que sa colère lui suffisait moins. Le spectacle des vertueuses amours d'Anselme et de Lucile le laissait indifférent* ou lui causait une sorte de mélancolique envie. Il songeait alors au charme singulier, à l'intérêt indéfinissable que Nathalie avait répandu pendant quelque temps dans son imagination et dans sa vie; à ces riens délicieux dont certaines femmes ont le secret, et dont l'effet est Infaillible sur les hommes arrivés au déclin de l'âge sans avoir vécu. Après tout, Nathalie avait-elle été si coupable? Quelle preuve avait-il contre elle? La lettre inachevée d'Amédée dénonçait à ses méfiances une seconde personne, comme complice de Julien ; mais cette personne dont ses forces défaillantes

ne lui avaient pas permis d'écrire le nom, n'était-ce pas Erne»tine plutôt que Nathalie? Ernestine, qu'Amédée haïssait et que sans doute il soupçonnait! Madame Servais, à son lit de mort, ne lui avaiv^pas nommé d'autre coupable que Julien... Que pouvait-il donc, en définitive, reprocher à cette charmante femme? D'avoir écrit quelques romans empreints d'idées socialistes ? Mais qui devinait alors la portée de ces doctrines ? D'avoir cru à l'étoile de Julien ? Mais lui-même n'avail-il pas été dupe du jeune révolutionnaire? De l'avoir poussé dans cette voie d'opposition qui s'était éboulée dans un r.bîme ? Mais n'était-ce pas pour le voir arriver à un ministère ? N'avait-il pas partagée cette illusion jusqu'au dernier moment ? Devait-il rendre Nathalie responsable de sa propre ambition ? Qui ne s'était trompé d'ailleurs dans ces années d'entraînement et de vertige? Une femme de vingt-quatre ans était-elle bien impardonnable de n'y avoir pas vu plus clair que des hommes blanchis'dans les affaires publiques? Ces questions, analysées avec une complaisance qui ressemblait déjà à une amnistie, aboutissaient presque toutes à l'absolution de Nathalie. Monsieur Servais les ruminait d'ordinaire en se promenant sous les tilleuls du jardin du Luxembourg, dans le voisinage de cette mansarde de la femme de^\ettres, où il se souvenait d'avoir passé de si douces heures. Veis»olant et ses collaborateurs, à qui il demandait souvent de ses nouvelles en prenant un air d'in- ' différence, lui en rapportaient les choses les plus édifiantes. Depuis la révolution de février, elle avait vécu dans une retraite absolue, se tenant complètement en dehors de la politique et des vainqueurs du moment. Elle avait fermé sa porte à Julien; elle reconnaissait avoir fait fausse route, prenait parti pour la société contre le désordre, et s'informait souvent de monsieur Servais avec la plus tendre et la plus respectueuse sympathie. Ces propos habilement répétés fermentaient dans l'imagination oisive du quadragénaire en disponibilité ; et, chaque jour. Versolant et ses amis, qui se piquaient d'être observateurs, pressentaient l'heure prochaine d'un rapprochement entre^'nonsieur Servais et la sirène, comme il l'appelait parfois avec un sourire anacréontique. Chaque jour, aussi, sa promenade le rame* nait plus près du n^ 37 de la rue de Yaugirard. Caché derrière

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un tronc d'arbre comme un collégien amoureux, il lançait des regards furtifs du côté des deux petites fenêtres, espérant voir s'agiter les rideaux de mousseline ou paraître derrière les vitres cette délicieuse figure qu'il s'était vainement efforcé d'oublier. Peut-être Nathalie s'aperçut-elle de ce manège; mais elle n'avait encore aucun intérêt positif à rappeler son vieil ado.-, teur qui passait pour ruiné. Elle évita donc de se montrer, et Tépreuve, en se prolongeant, ne fit qu'accroître son lointain prei^tige. Un léger incident vint y ajouter encore, et révéler à monsieur Servais une nuance de sentiment qu'il ne connaissait pas. Cinq ou six fois en passant devant ce n» 37 ou en rôdant dans les environs, H remarqua un beau jeune homme dont l'élégance aristocratique et cavalière contrastait avec les habitués modestes de ce quartier isolé. Même, soit instinct d'amoureux, soit effet d'une idée fixe, il lui sembla que ce jeune homme, quand il le rencontrait dans le jardin , dirigeait ses regards du nlême côté que lui. A coup sûr, il n'y avait pas lieu de se préoccuper d'un fait aussi simple : rien n'annonçait que ce beau cavalier allât chez Nathalie : la maison avait cinq étages, et il pouvait se trouver là pour tout autre motif. N'importe! Cette rencontre causait à monsieur Servais une vague anxiété ; il en ressentait une impression que Nathalie ne lui avait pas fait encore connaître, et qui touchait de fort près à la jalousie. Dans les premiers temps, en effet, et dans le milieu où elle lui était d'abord apparue, on l'avait si bien acceptée comme un camarade, il était si bien avéré que tout le monde avait essayé de lui plaire et que personne n'avait pu obtenir plus que son amitié, que monsieur Servais, en s'abandonnant à cette séduction, n'avait jamais songé à être jaloux. Cette fois, éloigné d'elle, remarquant sous ses fenêtres un jeune homme qui ressemblait si peu à son ancien entourage, il éprouvait une souffrance bizarre, et la vivacité du. sentiment que lui inspirait Nathalie s'accroissait de cette souffrance même. La jalousie effraie parfois ou étouffe l'amour dans^les âmes jeunes et pures qui ne veulent pas qu'un souffle, une ombre passe sur leurs chevaleresques tendresses; mais dans l'âge mûr, chez les hommes usés dans des soucis vulgaires, mordus par une passion tardive et incapables de ces délicatesses qui sont la religion du cœur, la jalousie est unexci*

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tant, approprié aux corruptions cachées de notre nature : elle fiessembie à ces piments ^i attèreni le goât , mais rayiTent Tâppétit. '^

Un soir, Nathalie était dans les bureaux du journal avec Tergolant et deux eu trois intimes : le matin, elle avait pu, tout en restant invisible, suivre du coin de Toerl les pérégrinations de monsieur Servais qui avait passé dix fois devant sa porte, et stationné, pendant deux heures, dans Taftée du Luxembourg.

« Parbleu l s'é«*ia gaiement le rédacteur en chef, il faut avouer ^e cette bienheureuse année 1B48 qui va finir, aura été, en toutes choses, gouvernée par l'imprévu I Quand ce bon monsieur Servais nous a libéralement donne son argent, il y avait mille à parier contre un qu'il n'en reverraît jamais un centime... Eh bien ! messeigneurs, si l'abonnement continue à grandir dans eette proportion ï»croyable, notre bailleur de fonds touchera, en avril prochain, un dividende de trente pour cent au moins... Mais aussi ce petit Anselme est un vrai trésor... il va bien, Botre démolisseur en titre f Poëtes, prosateurs, chansonniers, historiens, romanciers, pamphlétaires, journalistes, tout y passe, et l'honnête public nous envoie des liasses de mandats sur la poste pour chaque débris de statue I Tudieu ! quelle verve ! quelle logique 1 Qui se serait douté, quand ce brave Anselme copiait en gémissant les discours de monsieur Servais, qu'un si beau feu couvât sous cette cendre ?

— A quelque chose malheur est bon ! dit Nathalie d'un air» dégagé ; monsieur Servais aura au moins cette fiche de consolation dans sa ruine.

— Bah ! reprit Versolant ; il se croit ruiné parce que, chez lui, le provincial et le négociant ont repris le dessus sur le spéculateur et sur l'homme à idées ; mais si j'étais à sa place, moi qui vous parle, je voudrais être, avant deux ans, plus millionnaire qu'il ne l'a jamais été?

^- Comment cela? fit Nathalie en laissant s'éteindre sa cigarette.

— C'est tout simple : monsieur Servais a encore entre les mains des rentes sur l'État et des actions industrielles pour une valeur considérable ; seulement cette valeur est momentanément dépréciée par les incertitudes politiques. Or de deux choses l'une : ou la société succombera dans son duel contre la dém^-

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gogie, et alors tous ces titres d'actions ne sont plus qm des ehiffoDs de papier bons à bourrer le dernier fusil du dernier garde national : ou la société sera la plus forte, et alor«, plut les fonds sont bas aujourd'hui, plus il y a d'argot k gagner. Monsieur Servais prend pour une chute ce qui n'es4 qu'un mouT^ ment de bascule. Il a du Lyon, il a de l'Orléans, il a du Nord, il a du Marseille. De quoi se plaint-il donc? l'instrument loi reste. En France, la fortune publique est comme ces violons que Ton brise, de temps en temps, pour en rendre le sonmeiUeor. Dans le moment où ils sont brisés, les morceaux n'en valent riea ; mais rajustez-les, et donnez-le$ k uq Paganiiu,.. vous verres quel parti il en tirera 1

— J'adore votre comparais^»! musical^ 1 reprit Nathalie en riant. Alors, selon vous, le violon de inonsieur Servais poiirraît encore jouer d'autres airs que L'or est una cMmive^?

— Il pourrait du moins s^outer : Sachons.mus m âewiv k* répliqua Yersolant sur le même ton.

On fit encore qu^elques plaisanteriies ; puiA la eottv^rsation changea de sujet.

Rentrée chez elle, Nathalie réfléchit sérieuaMieal à ce ^'rile venait d'entendre. Elle commeng^^ par eQeuiller d'une main disr traite ua Jtieau bouquet de fleurs rares po&é sur sa cheminé» dans un de ses vases de vieux Sèvres EÛisuite elle effleura àxk doi^t ujue carte glissée entre la f\âx» et son oadse, et sur laqiiellti on lisait : Le marquis Gustave de Narein^. Qarle et bau^tiet «NIim nissaient., à ce qu'il paraît, dans sa pensée , par é'inlimes analogies, car son regard allait de ^^9e k l'autve, et ellfi resta on moment rêveuse en les regar4tin^. Ua nu^ge de tristesse pissa sur son front ; puis un sourire railleur plissa se^ lèYres : -«^ L4 vie n'est pas un roman 1 murmiu:a-t-^lle.

Cette hésitation dura quelques nûnutes } il s'Sfts^it pour Nathalie de prendre uq parti. Elle avaii vingt-^aatre aas ; quelques années encore, et au lieu de gouverner sa destinée elle serait forcée de \a subir. La gloire littéraire ne la teatait plus ; son esprit ferme et fin lui disait qu'on n^ recommanee pas deux foisdans ujjL siècle u^ grand talent et une grande eéléhritéfiuniAine, appuyée çur l^s mèm^ sopbis»es. Ces sqi^aiiies, d'ailleurs, ^v%ie^t f^it lew: imp^ : ^ Ift dégftàtMâlftl maiateAaBi commt

une lie amère au fond d'une coupe vidée : le peu d'illusions politiques qu'elle avait eu s'était évanoui : son mépris pour les hommes survivait seul aux dernières expériences. La richesse t Et avec elle le luxe, l'éclat, l'influence, une part dans la royauté parisienne, une cour d'adorateurs de la fortune se pressant à ses pieds, s'inclinant sous son sceptre, un palais de millionnaire dont elle serait la souveraine! Quel beau rêve! mais aussi quelle chance douteuse et lointaine ! Fallait-il croire aux prédictions de ce Yersolant, chimérique comme tous les faiseurs qui parlent toujours de millions sans être jamais pleins de leur sujet ? N'y avait-il pas d'autres affections, d'autres espérances^ un autre bonheur? — Â cette idée, sa jolie tête s'inclina un moment ; ses yeux charmants se fermèrent à demi, comme pour évoquer une fugitive image ; mais bientôt réagissant violemment contre elle-même, elle se dit avec une sorte d'impatience nerveuse : Non, non ! pas de faiblesse 1 c'est une partie à jouer : que les cartes du moins ne tremblent pas dans ma main!...

Elle prit une plume , et écrivit à monsieur Servais les lignes suivantes :

« Mon ami, vous ne m'aviez pas comprise, lorsque cédant, il y a six mois, à un sentiment irrésistible, je vous priai de venir me voir : c'était trop tôt, je le reconnais aujourd'hui ; il y a de grandes douleurs qui veulent, avant tout, la solitude et le silence ; moi, je n'avais songé qu'à une chose : c'est que vous étiez malheureux, et que je voulais vous consoler l

» Vous avez bien souffert, je le sais, et j'en ai pleuré de loin avec vous ; mais les souffrances les plus horribles ne sont pas celles que tout le monde voit et que tout le monde plaint ; il en est de plus poignantes encore, et celles-là, je les ai subies ; j'ai TU tomber une à une toutes mes illusions les plus chères ; ces idées dont j'appelais le triomphe pour le bonheur et la liberté des hommes, n'ont porté que des fruits empoisonnés ou stériles ; la date de \eur victoire a été celle de mes mécomptes, et un moment entraînée par elles , exposée, pour quelques rêveries de jeune fille, à être confondue avec leurs dangereux apôtres, j'ai dû mêler à mes regrets un sentiment de remords : j'ai dû me demander si ceux qui m'avaient connue à l'époque où je m'enivrais de ces séduisantes chimères, ne m'accusaient pas

maintenant comme si j'y avais persisté. Voilà peut-être, mon ami, ce qui vous a détourné de moi ; vous avez cru que je vous tiendrais le même langage qu'autrefois. Frappé dans vos intérêts comme d-'\ns vos affections, foudroyé comme nqus tous par une catastrophe imprévue, il vous était pénible de revoir une femme dont le souvenir se liait à vos jours d'illusicn et d'espérance ; vous aviez peur de m'entendre vanter ce que vous haïssiez ou me réjouir de ce qui vous désole... mon ami 1 détrompez-vous 1 rendez-moi plus de justice! Pauvre fille sans appui, sans expérience, sans famille, ne connaissant rien du monde que mes songes, n'ayant d'autre guide que cet instinct d'honneur qui m'a conservée pure, j'ai pu être abusée par mon imagination juvénile, égarée par ces mots sonores q^\ font battre, depuis six mille ans, les cœurs généreux... mais aujourd'hui je ne suis plus la même femme! Cette cruelle épreuve m'a vieillie de vingt ans ; la même leçon nous a éclairés tous les deux ; vous ne trouverez dans mon langage que l'écho de vos sentiments et de vos pensées : vos douleurs se confondront avec les miennes, et mon amitié s'efforcera, en les partageant, d'en adoucir l'amertume !

» Et puis, tout est-il fini? Un homme tel que vous peut-il se déclarer vaincu, parce que la première heure a été mauvaise, parce qu'une surprise incroyable a livré la place à l'ennemi ? Le pays n'a-t-il donc plus besoin des hautes intelligences qui l'honorent et qui peuvent le sauver ? N'existe-t-il pas des revanches pour les grands talents et les grands cœurs trahis une fois par la fortune ? Marengo a été perdu jusqu'à quatre heures du soir. Ce que je crains pour vous, c'est ce découragement qui saisit les hommes supérieurs dans ces moments funestes où ils voient leurs efforts pour le bien et l'honneur de l'humanité déjoués par le hasard ou l'absurdité des partis.. Cette disposition fatale qui rendrait inutiles et inactives ces facultés éniineates dont votre pays vous demandera compte, l'isolement la développe et l'aggrave. L'isolement ne vous vaut rien, mon ami, et à moi pas davantage... Vous, il vous entretient dans ce sentiment de langueur, dans cette idée d'irréparable, qui finirait par vous fermer l'avenir : moi , il me livre sans défense à toutes les tristesses de mon pauvre cœur, à toutes les rêveries de ma pauvre

tête... Yotre affection me serait si bonne ! votre société si douce I ô mon ami t c'est par égoïsme que je vous supplie de ne pas m'abandonner. Je m'étais si bien accoutumée à compter sur vous comme sur le meilleur et le plus aimable des guides 1 Ce sentiment que vous m'avez inspiré et dont je chercherais vainemeat à définir les insaisissables nuances, me protégeait si bien contre des influences moins sûres, contre des entraînements plus dangereux 1 Car enfin, je suis seule au monde, et il y a, dans la vie d'une jeune fîUe, d'autres dangers, d'autres malheurs possibles, que des dangers ou des malheurs politiques... Vous me devinez, n'est-ce pas ? Oh ! par grâce, ne me repoussez plus ! Que vos douleurs, au lieu de nous séparer, nous rapprochent: vous n'avez ni femme, ni sœur, ni fille ; moi, je n'ai ni frère, njL père, ni époux, personne qui me protège et qui m'aime ! Soyons l'un pour l'autre un peu de ce que Dieu nous a ravi. ou ne nous a pas donné !

» A bientôt donc I J'espère que cette fois ma prière ne vous trouvera pas insensible. Ai -je besoin d'ajouter que, depuis le M février, ma porte est rigoureusement fermée à monsieur Julien Féraud? Vous ne rencontrerez pas dans ma mansarde une seule figure qui vous déplaise : vous ne recueillerez pas sur mes lèvres une seule parole qui ne soit pour vous dire l'amitié de votre Nathalie. »

Monsieur Servais était seul quand il reçut cette lettre ; celles Va ne fut pas déchirée : il la pressa sur son* cœur avec des trans* ports d'adolescent. Puis il se releva, l'cnil brillant et la face colorée, comme si un nouvel intérêt, un nouvel espoir eût tout è coup ranimé en lui le sentiment de la vie suspendu ou assoupi par le désœuvrement, la tristesse et l'enuui. Un quart d'heure après, il montait les cinq étages de Nathalie d'uu pas plus leste qu'on n'eût pu le croire d'après son acte de naissance.

Lorsqu'il entra dans le petit salon qui précédait la chambre de Nathalie, il s'y trouva seul un moment. Ce moment lui suffit pour remarquer quelques légers changements dans la mo*^ deste ornementation de cette pièce. Ainsi le beau portrait de George Sand, gravé par CalamaU, avait fait place ftu Christ consolateur de Scheffer. Trois ou quatre atatuettee données à^ la femme delettre^p^^e^ a^|§ I^§ sevilpteurs séfilistes, »v«ieii|

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disparu, et étaient remplacées pl^ le pompe de lmJBim& ludre 0t V(mge gardien. Lai femme artiste semU^il s'effafâp peu à peu sous une nuance de religion mondaine et de sentiment de famille. Maie un objet de dimenskn heauee^up plus mifice attira bie^^ plua puissamment le regard «uûei^i^ de mén^eqr Servais. C'était la carte de Gustave de Nareins, que Nathaiiii, peut^tre à dessein» avait kâasée a«r le marbre delà cdoieHiiiiée. «^ Un marquis ea visite obex eUe I Qu'eet^ee donc fué ee mxt^ quia? dit tout bas ramotureus. de ^uarâonte^eiuiq ans ; et par nni sorte d'intuition magnétique, familière aux jaloux, il soufta au beau jeuuie homme qu'il avait souvent reaû«Atré d^» le vaisÂnage. Ces véûe^ot^s iaquiétaAtea lureat intenriettfoea pu l'arrivée de Natbatie,

Si monsieur Servals, au lieu d'to e un homme poiiliqae^ avait été un observateur de ré&ole de moBsieuF de fialxao, il «araîl GCAstaté e| deviné, dans la mise et le&allurea de la sivène^ dee «odiBcations tout aussi signiâj&atives que celles de son mobile Vt&t. Nath^e, ost elËrî, daiks les premiers temps o;^. il l^avâil e^nue, affeortait des airs oavaliera, une lamiliarité viviie, des« tinée ù la protéger contre les périU de sob îsoleiDent et à fair-0 bien comps'endre âi son ento sage qu'eàle n'était et ne voulait être qu'un camarade. Ce paradoxe extrà~fé9D^li&, ebea une peiv* eonne aussi jewske et aussi jolie> ne manquait pea de piquant et de grâce; mais Nathalie avait trop d'esprit et de tact p^ur ignorer qu'une femaoBce^ ike renonce jaiiMiift iD^tunément aux dou^a et diserèies délieatessea de: se» sexe, et que eette miseen scène, e^ détournant Vidée de séçhustion «t de faiblesse, Is reïibdait réellemef^t moins aéduasanta. Se dépouillant peu à peu de son étalage de romancier soeiali;^e et bohème, eUë étiiil redevenue tout à fait femme, et sa beauté j avait gagné vm effet de demi-jour qui en augmentait le charme. 0^ sentait qu'elle rendait, pour ainsi dire» dans le droit ooHkmun, venonesmt auit privilèges d'une originalité £a£tioe et d'une aituatiim exeeptioanelle, et ne voulant plua d'autre parure que l'éclai velouté de son regard, la rougeur de son bea» Iront, l'»md[)ké réserve de ses manières et de son langage. Sans se Fex^iquep. monsieur Servais subit ViuAuenee de ce changement, et il lui sembla que Nj^iailia n'avait jamaifl été si diasmante*

Elle entr'ouTrait la porte de sa chambre, aa moment où il tombait en arrêt devant la carte du marquis Gustave de Nareins.

« Ah I vous voilà bien étonné 1 dit-elle en souriant. Un marquis ! Vous voyez que je me range : je reçois meilleure compagnie!... »

Elle lui tendit la main ; monsieur Servais la serra avec une onction à demi sentimentale, à demi paternelle ; mais son regard ne se détachait qu'avec peine de cette carte aristocratique.

« Vous voulez peut-être savoir, reprit-elle d'un ton de badinage, comment il se fait que Francine Albemare, comme Je m'appelais dans le temps de mes erreurs, reçoive maintenant chez elle un descendant des Croisés? La chose est toute simple; j'ai rencontré monsieur de Nareins dans un petit voyage entrepris pour me distraire de l'abandon de mes amis ; — il m'a paru spirituel, de fort bonnes manières; la familiarité s'établit vite en voyage, surtout avec une pauvre femme seule, toujours seule... nous avons causé pendant quelques heures; il m'a demandé la permission de venir me voir, et je n'avais aucune raison de lui refuser ce que j'ai accordé souvent à des gens moins bien élevés que lui...

— Et quel âge a-t-il? demanda monsieur Servais avec une étourderie naïve.

— Oh ! je ne sais pas au juste... vingt-cinq à vingt-huit ans... Au reste, pour aller au devant de toutes vos questions et épuiser tout d'abord ce sujet épisodique, je vous dirai qu'il est trèsbien, et que, si je le voulais absolument, je crois qu'il ne me serait pas impossible de m'en faire aimer un peu... Maintenant je vous ai tout dit, comme à un confesseur. Vous êtes tranquille, n'est-ce pas? Vous savez qui je suis, et vous. êtes bien sur que ce beau jeune homme, — il est très-beau, — soupirerait en vain pour l'insensible Nathalie, malgré ses parchemins et ses yeux uoirs? D'ailleurs, si je voulais écouter tout à mon aise des déclarations auxquelles il ne songe probablement pas, je n'aurais pas commencé par rappeler auprès de moi, avec des instances peu flatteuses pour mon amour-propre, un ami qui ne voulait plus revenir; je n'aurais pas désiré $i vivement

voir chez moi Thomme dont le jugement m'est le plus précieux et dont la clairvoyance m'effrayerait le plus I »

Monsieur Servais fit une grimace qui pouvait passer, à la rigueur, pour un sourire approbatif. %

« Voyons.^mon ami, reprit-elle d'un air plus grave; notre marquis nous a pris trop de temps ; causons de vous et de ce qui vous intéresse : je vous avertis que je vais être très-questionneuse et très-bavarde. Vous avez eu de grands chagrins... Oh! croyez-le bien, si j'avais osé, si je n'aVais craint, dans les premiers moments, des préventions injustes ou des suggestions calomnieuses, s'il n'y avait pas des pudeurs invincibles, plus fortes même que l'élan du cœur, aucune puissance humaine ne m'eut empêchée d'aller vous consoler, confondre mes larmes avec les vôtres!... Mais enfin le passé n'est qu'une large tombe^ et tous nous y laissons, en avançant dans la vie, une partie de nos affections et de nous-mêmes. Les hommes de votre valeur ne doivent pas se river au passé ; ils doivent avoir l'œil toujours fixé sur l'avenir pour lui demander des revanches : quels sont vos projets? Quel est réellement l'état de vos affaires?

— Déplorable 1 répondit monsieur Servais, sur qui les témoignages d'affectueux intérêt prodigués par Nathalie faisaient l'effet de la devanture de Chevet après un long jeûne ; déplorable ! La République m'a écrasé. Je n'ai plus un centime de revenu à attendre de là-bas, et ici toutes Ws valeurs que je possède, si je les vendais aujourd'hui, ne sufiliraient pas à payer le chiffre total de mes dettes.

— Et que comptez-vous faire?

— Oh I tout simplement profiter bientôt du léger mouvement de hausse qui paraît se décider, pour vendre mes actions et mes rentes avec une perte un peu moindre, bien qu'énorme encore; employer ce capital à payer mes dettes, faire lever les hypothèques dont mes terres sont grevées, et alors, redevenu propriétaire, aller m'établir là-bas dans une ferme que les inondations n'ont pas emportée; restaurer peu à peu, jour par jour, mes pauvres terres dévastées, en attendant qu'à force d'économie et de travail, je puisse reconstruire mon usine, la remettre en activité et reprendre un jour ma place dans le commerce et l'industrie.

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— Gest-à-dire que vous véiséterez pendant dî^l ans, que vous travaillerez dix autres années, et qu'au bout de ce temps, tous vous retrouverez propriétaire et industriel de province;^et cela en admettant les chances les {dus favorables... Abl je vous avaif connu d'autres. anUûtions; j'avais rêvé pour vous un autre avenir 1

— Mais cet avenir est brisé, ces ambitions sont déçues 1 a'&oria Tex-député avec amertume...

— Et pourquoi cela? Pourquoi désespérer u rite? 4e ne sttÎ9 qu'une femme ; j'entends fort peu k la politique et aux afiEiaire^ pourtant je ne voi^, dans votre aituation, i^en qui soU irrépa-T rable...

-*- Je voudrais vous croire, mais yous èt^ bahituée à ùi^ \ des romans! reprit monsieur Servais avec un souriv^ triste. V

— Je n'en fais plus, et je vais vous paxler cbiffreal répUqi^ \ gaiement Nathalie. Tout se réduit à ces deux points : votre £o(* tune est ébranlée, et vos électeurs vous boudent : il ^*a^ doa/ç d'abord de rétablir votre fortune. Vous aviez trois million&t ayez-en six; ce sera un excellent moyen pour réhabiliter votre politique!

-— Hélas 1 nous ne sommes ni au ten^ dea mijraçles, ai 9^ pays des Mille et une Nuits, dit monsieur Servais en soupirant

— 11 n'est question ni de MiUe et une Nuitat ni de miraelee» mais de simples calculs de probabilité. Il n'y a pas de graad iiomme, si grand qu'il soit» qui vaille ce héros à treiKe-^inq millions de têtes qu'on appellera France. Eh bienl faites pour ln^ France ce que monsieur de Talleyrand fit pour Napoléon : pariez pour elle!

— Mais l'enjeu? demanda moneieur Servais, qui commençaH à^eomprendre.

— Vous l'avez sous la main : ces rentes, sur l'État, ces actiops que vous voulez vendre pour payer vos dettes, gardez-les; achetez-en d'autres : supposez que tout ce qui vaut cent francs aujourd'hui 4 décembre 1B48, en vaille mille dans trois apa : vous voilà plus riche que jamais!

— Acheter! avec quoi? Et mes dettes! repritril, phis«9l&iaadé que persuadé.

— Bah! on s'aventure... qui ne risque rien, n'a rien! Partes

du principe qu*en ce moment il n'y a pas de milieu; l'extrême hardiesse est suprême sagesse... Donnez vos ordres à un agent 'de change vpttis, pour dormir tranquille, payez les intérêts de vos dette» atvec vos dividendes d'actionnaire de ['Initiateur : — ils voat être magnifiques, — et couvrez vos achats en vendant, au fur et à mesure, vos terres, ces mal-heureuses terres qui vous rapportent peu, vous coûtent beaucoup, et vous enchaîneraient là-bas comme Prométhée sur son rocher, avec votre ambition trompée pour vautour 1 . . .

• *- Vendre mes terres 1 Et qui les achètera ?

— Pwsonne, si vous les vendez en bloc et si l*on vous croit tuiaé. Mais ayez sur les liem un homme intelligent qui divise vos propriétés, et en ofifee soos main un morceau à chaque paysan du voisinage, suivant sa convenance. Faut-il que ce soit moi, un autew de contes bleus, qui vous apprenne ou qui vous rappelle toutes les folies que peut faire faire à un paysan, à un :cultivateur, (a manie d'acquérir ou de s'arrondir? D'ailleurs, ce '^ui vous ruine peut tes enrichir; partagées en arpents ou demiarpents, ces mêmes terres que vous ne pourriez remettre en "état qu^avec -des frais CBormes, ne coûteront à chacun que la main-d'œuvre, que le paysan compte à peu près pour rien; ^rous ferez la fortune de cent travailleurs, et vous vous délivrerez d'une charge écrasante... Qu'en dites-vous?

— Je dis que vous êtes une fée, et que rien ne semble impossible en passant par vos lèvres charmantes, répliqua-t-îl ; seulement oet homme intelligent dont 'vous me parlez et qu'il faudrait charger du moreeHement et delà vente, oîi le trouverai-je?

• — Il est ehez vous... à vos côtés...

• — Anselme?

< — Justement; dîtes-moî, mon ami, reprit Nathalie avec une gravité afTectueuse ; vous allez peut-être sourire de ma ques- Mon, en songeant à mes idées et à mes allures d'autrefois... Mais je vous ai averti que ma conversion était complète... Puisqu'Anselme doit, dit-on, épouser votre nièce Lucile, et puisqu'elle a déclaré, à ce qu'on assure, ne pas vouloir entendre parier de mariage avant deux ans, vous semble-t-îl bien*oonvenable que les deux jeunes gens vivent d'ici là presque sous le mtoe toit, et soient vus constamment ensemble?

— An fait, je n'y avais pas songé...

— Ce que j'en dis, ce n'est pas poor douter de leur parfaite innocence, reprit-elle avec un grain de moquerie ; si l'églogue n'existait pas, ces deux vertueux amants l'auraient inventée. 11 ne s'agit, bia> entendu, que de convenances à observer et de médisances à prévenir. Or, qui vous empêche d'envoyer Anselme à X... avec vos pouvoirs? Son père est notaire dans le pays : à eux deux, avec un peu de savoir-faire , — et qui en a plus que les notaires de petite ville? — ils peuvent vendre à parties brisées toutes vos terres sans faire trop de sacrifices... Vous, pendant ce temps, au lieu de vous abandonner à ce désœuvrement qui finirait par engourdir vos facultés si brillantes, vous vous lancez dans ce monde de l'industrie, qui a, lui aussi, sa poésie et sa grandeur ; vous y déployez la supériorité que vous avez tour à tour appliquée au commerce, aux affaires et à la tribune.., et qui sait ? dans quelques années peut-être, vous prenez rang parmi les rois de la finance; royauté dont les portefeuilles valent bien ceux des ministres I

— Ah 1 vous êtes admirable ! vous me réveillez de ma torpeur ! s'écria monsieur Servais ébloui.

— Je vous le disais bien ! ajouta-t-elle avec un sourire. Voyezvous, mon ami, ce qui m'attristait le plus pendant cette séparation que vous avez faite si longue, c'était moins encore le regret des heures charmantes que je perdais, que cette pensée dont j'étais sans cesse poursuivie : cet homme si distingué, capable de si grandes choses, dont l'avenir pourrait encore être si beau, est là, à quelques cents pas de moi, découragé, abattu, entre deux êtres excellents, mais incapables de le comprendre et de le ranimer ; et moi, moi qui voudrais tant le voir heureux, illustre, je suis condamnée vis-à-vis de lui à l'inaction et au silence ; je ne puis pas lui dire les mots qui relèveraient son courage... J'en souffrais horriblement, pour moi, pour vous, pour le pays...

— Oh ! c'est vrai 1 j'ai été impardonnable 1 fit monsieur Servais qui, en ce moment, se fût volontiers accusé, lui et les siens, d'injustice et de cruauté envers Nathalie.

— N'en parlons plus, je vous retrouve 1 reprit-elle avec une émotion savante ; d'ailleurs, la question d'argent n'est que la

moitié de mes ambitions pour vous. Il faudra bien que la politique vous dédommage de ses premières trahisons 1...

— Ceci est impossible I répliqua-t-il d'un air rembruni. Tous les électeurs de mon département sont furieux contre moi... on dirait, à les entendre, que j'ai fait, à moi tout seul, la révolution de février... je n'aurais pas vingt voix si je me présentais aux élec^âons prochaines... d'ailleurs j'ai pris la politique en horreur...

— Querelle d'amant 1 dit Nathalie. Quant à vos électeurs, loin de moi l'envie de vous jeter à leur tête avant que leur mauvaise humeur soit passée!... Mais un département qui possède un homme tel que vous ne peut pas le bouder longtemps... Il suffirait donc de trouver un homme nouveau, qui se présentât avec un prestige lointain, et qui, au fond, ne serait que votre doublure ; un chapeau qui vous garderait votre place à la future Assemblée Législative, et s'en retirerait dès que vous jugeriez le moment venu d'y rentrer... Cet homme, je crois aussi l'avoir trouvé : — c'est Versolant ! »

Nouvelle exclamation de monsieur Servais. Nathalie reprit avec ces délicates nuances de gravité et d'enjouement qui la rendaient si persuasive :

« Et pourquoi pas? je vous parlais de chapeau tout à l'heure : on garde sa place avec un journal aussi bien qu'avec un chapeau. Depuis dix mois, Ylnitiatev/r s'est passionnément dévoué à la cause de l'ordre : il a fait oublier ses péchés passés. Versolant en est aujourd'hui le directeur officiel. Rien ne force de dire qu'il le dirigeait aussi avant la révolution de février. On peut même faire entendre à ces bons électeurs que, si la politique du journal a si merveilleusement changé, c'est que maintenant il a à sa tête un homme d'une admirable fermeté de principes, prêt à affronter le martyre pour la défense de la religion, de la société, de la morale, de la propriété et de la famille : Versolant, l'illustre Versolant, désigné d'avance par Fopinion publique comme un ministre futur, dispensateur intarissable de pensions et de bureaux de tabac 1... Ce n'est pas tout ; ^appréciez toute l'excellence de ma combinaison : A quoi avons-^cus dû, pendant ces dix mois, la plus grande partie du succès de Ylnitiatetf/r f aux articles d'Anselme. Anselme personnifie, aux yeux de ses concitoyens, Vlnitiateur réhabilité et converti ; mais trop jeune

encore, trop pjauvre, convaincu de la vérité du proverbe que nul n*est prophète dans son pays, il présente Versolant comme un autre lu^-même ; il répond des opinions de Versolant comme des sienne» : il part avec lui, séjourne avec lui dans le département, le pilote dans les endroits difficiles, profite Je ses connaissances locales pour lui épargner les fausses manœuvres, pour Taider à doubler sans encombre les récifs et les brisants de cette mer électorale. Versolant nommé, l'arrondissement ne cesse pas de vous appartenir ; on vous réconcilie peu à peu avec les gros bonnets du pays ; çt, avant trois ans, plus riche que jamais, remis en possession de votre légitime influence, vo^s rentrez dans la carrière politique, et Nathalie applaudit, av^c la France entière, aux triompjies de votre ébquence ! »

Transporté d'enthousiasme, monsieur Servais se leva, bais^ ^^lamment la main que Nathalie lui tendait, et lui dit avec uae ■ émotion toute juvénile :

« J'ignore si votre espoir est réalisable, ou s'il n'est qu'un

jrêve de votre amitié ; mais toutes les paroles que vous venez

de me dire sont là — il se frappa le front — et là ! — il mit

• !a main sur son cœur. Je ne puis vous dire tout le bien que vous

me faites : vous me rendez la vie ; vous me réconciliez avec

moi-même ; soyez remerciée et bénie ! Ces routes nouvelles, que ' vous venez de m'ouvrir, c'est à moi de savoir y marcher 1

— Ainsi donc vous ne me trouvez pas trop extravagante ?

— Je vous trouve adorable, et dès demain jç vais parler (J,e nos projets à Anselme et à Versolant. »

Il dit adieu à Nathalie ; mais avant ie sortir il s'arrêta ejacoie un moment devant la cheminée où la carte de Gustave de ^%" reins attira de nouveau son regard.

« Et ce beau marquis ? dit-il timidement en déguisant mal ' son anxiété sous un sourire.

— Mon ami, pour lui comme pour tout le reste, il n'en seca que ce que vous voudrez ! répliqua Nathalie avec un délicieux mélange de coquetterie féminine et de soumission filiale. *

La rentrée de monsieur Servais ehea Nathalie amena un résultat trop facile à prévoir. Il n'éprouva plus dans son intérieur que malaise et ennui. Lucile était habituellement silencieuse, occupée de peinture ou des soins du ménage. Sa résignation méiancolique, que la présence d'Anselme éclairait seule d'un fugitif rayon de joioi n'était pas de nature à égayer son oncle, et le deuil qu'elle portait avec une scrupuleuse rigueur rappelait à monsieur Servais de douloureux souvenirs. Bientôt ce deuil lui déplut et le froissa comme une sorte de reproche ou de protestalion tacite contre sa propre indifférence. Cette sourde irritation ne tarda pas à se compliquer d'un sentiment pire encore. Soit -que la vanité de monsieur Servais ravivât, en se réveillant, une ancienne blessure, soit que Nathalie eût l'art de ranimer en lui, par des gradations insensibles, une rancune effacée, il ne pouvait plus, en regardant sa nièce vêtue de noir, s'empêcher de songer au triste drame domestique qui avait précédé la mort d'Ernesiine, et de se dire que Lucile en avait été témoin et complice, qu'elle avait essayé de le tromper, qu'elle n'avait ignoré, dès i origine, ni l'amour d'Ernestine pour un autre que lui, ni aucun de ces détails si mortifiants pour son orgueil. Dès lors, par «ne injustice très-fréquente chez les hommes égoïstes et vaniteux, toute l'amertume que lui avaient causée la froideur, l'agonie et l'aveu suprême de sa femme, se reporta sur Lucile et se détourna de Nathalie. L'une qui avait tant contribué à ses malheurs domestiques, en devenait à ses yeux aussi innocente que s'il l'eût rencontrée pour la première fois ; l'autre, innocente de tout excepté de s'être dévouée jusqu'à l'immolation et au mensonge, lui paraissait presque responsable de ce qui l'avait humilié, irrité ou désolé ; ce contraste, du reste, aurait pu se traduire en deux mots : /'une le flattait, 1 autre l'ennuyait. (r

Toutefois monsieur Servais ne s'arrêtait pas à approfondir

<e8 nuances. Sa grande affaire , pour le moment, était de don-

oer ses instructions à Anselme quHl avait aisément décidé à

aller passer quelque temps à X... pour s*y occuper, de cou* cert avec maître Maynard , son père , du morcellement et de la vente de ses biens. Il y avait plusieurs années qu'Anselme n'était retourné dans sa ville natale ; son père se faisait vieux ; ses sœursf faute de dot, ne trouvaient pas à se marier, et leurs lettres réveillaient chez leur frère les aflfeclions de famille assombries par la pauvreté. Un peu exalté par ses succès littéraires, se figurant qu'il y avait là pour lui tout un avenir assuré, il croyait déjà pouvoir profiter de ce premier sourire de la fortune , non-seulement pour aplanir les obstacles qui l'avaient séparé de Lucile, mais pour répandre un peu de bien-être dans cette maison où l'on s'était imposé tant de privations et de gêne pour subvenir à son éducation. En outre, il était heureux de l'idée d'être utile à monsieur Servais, de se rapprocher encore plus de lui et de sa nièce par les soins qu'il allait prendre. Il lui semblait que si, à force de zèle et d'intelligence, il l'aidait à remettre à flot sa fortune, il serait presque de la famille et aurait un droit de plus à la récompense espérée. Cette pensée le consolait à demi du chagrin de se séparer de Lucile, et celle-ci, contente de voir son oncle donner à Anselme cette marque de confiance , éprouvait en outre , dans ses mystérieuses pudeurs de jeune fille , une sorte d'allégement à rompre cette situation anormale, ce contact journalier avec rhomme qu'elle aimait, mais qu'elle ne devait pas. encore épou-^ ser. Monsieur Servais ne rencontra donc de ce côté-là au-l cune des résistances qu'il avait un moment redoutées. D'autre* part, Nathalie endoctrinait de son mieux Versolant , qui , en-' chanté d'être pris au sérieux et de devenir un homme politique, s'empressa d'accepter la candidature et promit d'éblouir de sa faconde tous les électeurs du département. Dès lors il ne* s'agissait plus que de préparer les voies, et on y employa tout» le temps qui précéda les élections de 1849. Monsieur Servais^ écrivit aux amis qui lui étaient restés fidèles; on ^t circuler* dans tout le pays des numéros-spécimen de Vlnitiaveur, où le| nom de^ Versolant, imprimé en gros caractères, était recommandé à tous les défenseurs de l'ordre, et où la religion, lai morale, la propriété et la famille, évoquées à toutes les pages, répondaient de lui comme du plus énergique et du plus dévoué

de leurs champions. La prose d'Anselme fit merveilles dans ces préliminaires. Toute cette hécatombe d'écrivains dangereux et de gloires funestes, qu'il immolait, depuis un an, sur l'autel de la réaction, devint pour Versolant une excellente réclame ; elle prouva à vriori la netteté de ses intentions et Isî^fermelé de ses principes. Là ne se bornèrent pas ses moyens db réussite. Sachant que les idées générales aiment assez, chez les électeurs, à s'appuyer sur les intérêts individuels, et que, plus le suffrage universel élargissait le cercle, plus l'influence du bureau de tabac avait de place à y occuper, il se fit annoncer par les allvrmeu/rs de sa candidature comme un homme dont le (»'édit n'aurait plus de bornes, du moment qu'on lui aurait mis le pied à rétrier parlementaire. Monsieur Versolant, disait-on, par sa position de directeur d'un grand journal, était intimement lié avec tous les personnages éminentsde l'époque. A... le tutoyait, B... avait voulu en faire son chef de cabinet, C... le regardait comme un oracle, D... était le parrain de son petit dernier; et ainsi de suite. De quelque côté que soufflât Vaura popularis ou la faveur du pouvoir, quels que fussent les ministres, présents ou à venir, de la république ou de la monarchie française, Versolant était sûr demies envelopper dans ses mailles. Aussi, quelle manne appétissante de places, de pensions et de grâces , s'il était nommé représentant I Saint-Sauveur voulait une maison commune ; il en aurait une , bâtie en pierres de taille et dessinée par un architecte de Paris. Le Tracol n'avait pas de tableau dans son église : on lui en enverrait un de monsieur Ingres. Féline demandait trois gendarmes; on lui donnerait une brigade. Ici un pont ; là une foire ; plus loin, des frères de l'École chrétienne. Ce chef-lieu de canton serait éclairé au gaz; cette commune serait érigée en canton, cette succursale en paroisse. Un tel avait quatre garçons : on en placerait un au conseil d'État, un autre dans les ambassades ; on ferait du troisième un secrétaire du ministre de l'intérieur, et du quatrième un chef de division. Celui-ci avait un procès en cassation . il le gagnerait : Versolant était au mieux avec trois conseillers de la Cour suprême. Celui-là était exproprié par la Compagnie du chemin de fer : on lui payerait son terrain cent écus le mètre, et on lui donnerait vingt actions par-dessus

le marché. Lé clocher cle cette église menaçait ruine ; on le remplacerait par une flèche gothique, dans le genre de celle de Strasbourg ou de Saint-Denis. Celte montée était trop roide pour les grosses charrettes de roulage : on l'adoucirait par une pente sinueuse , digne d'un jardin anglais. Il n'y avait pas , dans le département, de militaire retraité ou d'employé mi^ à la réforme qui ne dût recevoir une augmentation de cinquante pour cent avec une gratification annuelle. Quant aux bureaux de tabac, il y en aurait autant que de fumeurs. Bref^ le Paradis terrestre, l'Age d'or, l'Eldorado n'étaient rien en comparaison de ce qu'allait être ce bienheureux pays, du mo-. ïaent qu'il aurait choisi Versolant pour le représenter. On y viendrait de loin pour contempler le délicieux spectacle d'une population toute composée de gens riches , et n'ayant d'autre î)eine que d'émettre un vœu pour le voir réalisé. Les iBédecin& y enverraient leurs malades. - !^

. Monsieur Servais, en faisant agir ses amis, en écrivant lettrea sur lettres pour recommander la candidature de Versolant, qu'il destinait à remplir son intérim à l'Assemblée, se retrouvait dans, son élément; il renaissait, au moiAs par un côté, à cette vie politique à laquelle on renonce avec tant de peine et que, pendant quelques mois, il avait crue close à jamais pour lui. L'honneur en revenait à Nathalie, et l'ex-député lui répétait sans cesse, avec une reconnaissance passionnée, que c'était à elle seule qu'il devait cette espèce de résurrection. En même temps, afin de mêler l'utile à l'agréable , U renseignait minutieuse* ment Anselme sur la marche qu'il aurait à suivre pour tirer bon parti des terres sans donner à ses ventes partielles une publicité qui confirmerait le bruit de sa ruine et dont les acheteurs abuseraient. Il s'agissait de faire venir un à un, dans le cabinet de maître Maynard, les paysans, les petits fermiers voisins, dont monsieur Servais lui donna la liste, de les sonder, de leur faire des offres et de surexciter chez eux, par tous les moyens licites, cette passion de la propriété foncière, si remarquable parmi nos populations agricoles.

Un des premiers jours d'avril 1849, monsieur Versolant et Anselme, emportant dans leurs poches tout le détail de la carte j stratégique où allait s'exécuter cette double manœuvre, partir^

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rent ensembie pot» X... Les odieux d'Anselme et Je Lucilc gardèrent cette empreinte de résignation triste et douce qui filait bien à leur caractère et à leur amour. Lucile avait du couragef elle n'avait pas été habituée au bonheur depuis son entrée dans le monde ; elle était décidée à retarder jusqu'à l'année suivante toute idée de mariage; d'ailleurs son oncle ne s'expliquait pas là-dessus d'une façon précise ; il affectait, au contraire, de parler sans cesse de sa pauvreté et de sa ruine, «)mme pour reculer indéfiniment les espérances de sa nièce. Ce fut donc avec une sorte de mélancolie sereine qu'elle reçut ies adieux d'Anselme et lui serra là main. Les deux amants étaient si surs l'un de l'autre, que toute promesse, toute phrase leur eût paru au-dessous de leur certitude et de leur tendresse. Seulement Anselme, qu'agitaient malgré lui des pressentiments pénibles, obtint de Lucile que, s'il se présentait quelque cir- ©onstance grave, elle lui écrirait, et qu'en attendant elle lui donnerait de ses nouvelles par le curé de X. Au reste, les fâeh^rux pressentiments d'Anselme paraissaient en ce moment tout à fait chimériques. Monsieur Servais, qui avait besoin de lui, le comblait de démonstrations affectueuses. Anselme, disaitil, était l'homme nécessaire de la situation et du journal ; bien Çtie momentanément éloigné de Paris, on le conjurait d'envoyer ses articles, de continuer sa rude guerre aux idoles et aux temples des faux dieux, de ne pas laisser reposer une veine si excellente, un talent que la solitude et le repos de la campagne Allaient développer et grandir. Encore un peu de temps, un peu éô patience, quelques mois d'exil et d'attente, un nouveau sertiee à rendre à l'oncle de Lucile, et que ne devait-il espérer? Làdessus on ne précisait rien, mais on laissait tout entendre.

Le départ s'accomplit donc sous des auspices assez favorables : Versolant était de bonne humeur; il avait rempli une malle de lettres de recommandation. Deux archevêques , trois èvêques, dix grands vicaires, cinq généraux, huit magistrats, dix-sept ministres en retraite, en activité ou en expectative, quatre ducs, onze marquis et six académiciens , avaient attesté, sur papier glacé et avec paraphe, les vertus et les talents de Versolant, les immenses services qu'il rendait et qu'il pouvait rendre encore à la tause de fordre, et les avantages non moins immenses que

8*assureraient les électeurs assez bien inspirés pour le nommer. Yersolant, avec sa naïveté parisienne — car toutes les habiletés ont leur côté naïf — s'imaginait très-sérieusement que c'étaient là des talismans infaillibles.

En route, et, plus tard, dans les courses électorales qu'ils firent de compagnie, Yersolant, pour payer Anselme de son hospitalité et de ses services, se fit auprès de lui le Tallemant des Réaux de la littérature contemporaine. Il lui raconta mille détails de la vie privée des écrivains célèbres. Anselme Técoutait avec une curiosité trop avide. Le contraste de tous ces grands mots d'humanité , d'héroïsme, d'artistes sacrés , de fraternité , de charité , de dévouement et d'amour, de ce sentimentalisme olympien planant sur les affections vulgaires , de ces vertus extrà-légales dédaignant les devoirs communs , avec ces vanités féroces, ces petites perfidies, ces machiavélismes de coulisses, ces désordres intimes, cet égoïsme raffiné, ces amas d'immondices cachées dans tous les coins du cœur et de la vie, ce contraste qui amusait Yersolant comme un prétexte de mépris pour l'espèce humaine, saisit Anselme comme une révélation, comme un moyeii d'en finir avec ces doctrines dont les apôtres mettaient si peu d'accord entre leurs maximes et leurs pratiques, ou cherchaient dans leurs sophismes l'apologie de leurs fautes et de leurs vices. Il conçut dès lors le projet d'écrire un livre où se résumerait, sous une forme plus durable, l'esprit de ses premiers articles, et qui s'intitulerait : Révisions littéraires. Condenser dans des pages solides ce qu'il avait écrit sur des feuilles volantes, et faire de ce qu'il savait des auteurs la pièce justificative de ce qu'il pensait de leurs livres, telle fut pour lui, au milieu des dangereuses indiscrétions de Yersolant, l'idée primitive de cet ouvrage, qui parut à Anselme calculant d'après ses premiers succès , devoir mettre le sceau à sa renommée.

Mais bientôt ses causeries journalières avec Yersolant, cette intimité que resserraient les circonstances entre deux hommes si différents, produisirent sur lui un effet d'un autre genre. Un peu cynique , traitant Anselme comme un homme du métier revenu des illusions et des croyances du jeune âge, le faiseur parisien s'abandonna à penser tout haut avec son cornac électo-

rai, et Dieu sait quel chaos ou plutôt quel néant absolu de sentiments et de principes celui-ci découvrit dans ses confidences I 11 devint évident pour lui que Versolant ne croyait à rien, pas plus en religion qu'en politique et en morale, qu*il jouait avec les cocardes comme avec les consciences, adoptant pour ses opinions le thermomètre de la hausse et de la baisse, et prêt à vendre son vote, ses électeurs, son pays et lui-même, pourvu qu'il crût en tirer un honnête bénéfice. En un mot, c'était, sinon un Tartufe, au moins un MascariHe de réaction, qu'Anselme s'était chargé de présenter à l'estime et aux suffrages de ses concitoyens, provinciaux de la vieille roche, disposés à prendre au pied de la lettre les professions de foi catholique et monarchique d'un candidat entouré d'une si brillante auréole et s'appuyant sur de si respectables recommandations. Ces découvertes le refroidirent; Versolant, qui possédait au plus haut degré la sagacité des roués subalternes, s'en aperçut, comprit les motifs de cette froideur subite, et désormais Anselme eut en lui un ennemi. Après que le premier éblouissèment fut passé et que les promesses de Versolant se furent discréditées par leur excès même, les électeurs de X.... devinrent les complices des scrupules et des répugnances d'Anselme. Le bon sens de la province garde toujours un fonds de rancune contre ce qu'il appelle la hâblerie parisienne, et cette rancune trop légitime finit d'ordinaire, quand on lui donne le temps, par triompher du prestige. Il y a, d'ailleurs, depuis dix ou douze ans, des communications trop rapides et trop générales entre Paris et les départements pour qu'ils ignorent, surtout quand la curiosité s'en mêle, le fort et le faible des produits que la grande ville leur envoie. Au bout de quinze jours, on sut que Versolant, avant d'être réactionnaire, avait été tour à tour saint-simonien, socialiste, républicain et tiers-parti ste, et qu'avant de diriger Ylnitiateur, il avait été gérant de trois ou Quatre sociétés en commandite dont l'histoire' n'était pas bien nette : on citait, entre autres, une société pour Textinction des punaises, qui avait fort mal tourné ; ce qui fit dire à un loustic du Café Français , que l'homme aux punaises devait être en mauvaise odeur auprès des honnêtes gens. Un des notables du pays, proche parent de l'évêoue de T..., un des prêta

943 LB TflMPLB DE BAÀi.

IMs dont Tefsolant avait apporté Tapostille, découvrit, par des questions insidieuses, qu'il ne Fayait jamais vu, et que la lettre avait été donnée un peu étourdiment, sur la demande d'un tiers, cousin germain du secrétaire de Tévêque. Un autre grand propriétaire, ami intime du général C..., eut alors l'idée de lui écrire pour savoir s'il s'intéressait ré«>îlement à Versolant. Le général répondit qu'il ne le connaissait pas, mais qu'il se souvenait vaguement avoir donné une lettre de ce genre, p<)Ur faire plaisir à un de ses aides- de- camp, camarade de collège du candidat. On en conclut que les autres recommandations n'avaient pas beaucoup plus de valeur, et, dès lors, au Keu de servir Versolant, elles lui nuisirent. La caricature et Fépigràmme se mirent de la partie. La province a si peu d'oc* oasions de se venger des sarcasmes de la métropole, qu'elle ne liéglige pas ces rares revanches. Un journal de la localité pu-^ Uia sur le candidat recommandé par les hommes célèbres et apostille par les punaises, un article dans le style du CharivetH, qui fit beaucoup rire. Anselme, adjuré, dans une réunion préparatoire, de dire, la main sur la conscience, si vraiment il répondait de Versolant comme de lui-même, finit par déclarer qu'il n'en savait pas plus sur lui que tout le monde, et par faire un demi-aveu que son auditoire compléta.

Versolant, doué de l'opiniâtreté particulière aux hommes de Sun espèce, soutint jusqu'au bout une candidature dont les chances diminuaient de jour en jour. Il parcourut tous les villages, bourgs et hameaux; il promit douze mille cinq cent trente-deux bureaux de tabac, des pensions dont le chiffre général dépassait quatre millions, et des travaux d'utilité pu- Uique qui eussent absorbé le quart du budget total d'une année, •fous les dimanches, on le vit, à la grand'messe, dans l'église paroissiale de X..., lisant avec une attention édifiante un Eucologe doré sur tranches. Anselme l'accompagna d'abord partout, puis un peu moins ; puis il prétexta de violentes migraines pour le laisser manœuvrer seul.

Le grand jour arriva; Versolant eut cinquante-trois voix : ses concurrents en eurent vingt-cinq mille. Il subit sa disgrâce avec la résignation stoîque qui est encore un des caractères du

faiseur, dè$ longtemps acclimaté WsL déboires et aux bourras-

ques. Parmi ces mUlierg d'électeurs restés insensibles à ses mérites et à ses promesses, il n'en voulait qu'à Anselme, qui, peusait-il, l'avait trahi. Cependant il lui dit adieu de fort bonne grâce en repartant pour Paris, se chargea de ses commissions pour monsieur Servais, et lui répéta dix fois que son mauvais succès n'ôlait rien à sa reconnaissance, et qu'il n'oublierait jamais les bons offices de son jeune collaborateur.

Si Anselme s'acquitta fort mal de la partie politique de M mission, qui consistait à faire accepter Versolant par les électeurs de X..., il réussit beaucoup mieux dans la partie financière, c'est-à-dire le morcellement et la vente des terres de monsieur Servais. Là il eut pour auxiliaires les instincts conservateurs de la petite propriété et de la culture en détail. Toug les dimanches, maître Maynard, le père d'Anselme, invitait, sous divers prétextes, les paysans et cultivateurs voisins à venir le trouver dans son étude, et, après beaucoup de paroles, force rasades et de nombreuses poignées de mains, presque tous ces honnêtes . campagnards s'en allaient avec quelques arpents de plus et quelques écus de moins. Appelés et reçus séparément par le notaire, la plupart, en achetant, ignorèrent d'abord qu'il y eût d'autres acquéreurs. Ils crurent à une vente fortuite et partielle, et nul ne supposa que monsieur Servais fût forcé de se défaire de ses biens. Ainsi ses intérêts et son amour-propre furent ménagés, et personne, à tout prendre, n'y perdit; car tous ces lopins de terre, détériorés par le gravier bu le sabl^, que monsieur Servais, découragé par les inondations ou absorbé par la politique, ne comptait plus pour rien et avait laissés à l'abandon, ne tardèrent pas à se transformer sous les efforts infatigables de la petite culture, et se couvrirent de prairies, d'oseraies ou de moissons.

Tous les deux mois , une somme de quinze à vingt mille francs partait de l'étude de maître Maynard, à l'adresse de monsieur Servais. Celui-ci en accusait exactement réception, accablait Anselme de remercîments, suppliait son père de fixer luimême le^ hiffre de ses honoraires, et finissait en donnant de bonnes nouvelles de Lucile, avec accompagnement d'allusions affectueuses aux vœux et aux espérances de son amant. Cet échange d'envois d'argent et de témoignages de gratitude dura

244 LE TEMPLE DE BilAL.

un an; après quoi, monsieur Servais écrivit à Anselme qu'il lui savait un gré infini de son activité et de son zèle, mais qu'il le priait de suspendre la vente, n'en ayant plus désormais un besoin aussi urgent; qu'il se décidait à garder les Géranies avec le parc et le domaine attenant au château, pour le cas où il reviendrait, plus tard, passer une partie de l'année dans son pays natal. Bientôt Anselme apprit que l'usine incendiée allait 9e relever de ses ruines ; qu'un riche fabricant des environs se mettait hardiment au lieu et place de monsieur Servais, reconstruisait les bâtiments, rétablissait les machines, et louait le tout pour vingt ans en partageant les bénéfices. Il était clair, en un mot, que le grand naufrage de l'ex-député passait à l'état d'histoire ancienue, que la planche s'était changée en radeau, et que le radeau allait devenir un vaisseau à trois ponts. Le pauvre Anselme ne savait plus que penser de tous ces changements ; il ouvrait avec émotion chacune des lettres qui lui arrivaient de la rue Cassette, espérant toujours qu'on allait le rappeler. Lucile écrivait de temps à autre au curé de X..., le priant de donner de ses nouvelles à Anselme : son langage était triste, comme toujours; il laissait dans le vague tout ce c^e son amant aurait voulu savoir, et celui-ci, sûr de l'amour de Lucile comme du sien, était bien forcé d'attribuer à monsieur Servais cet ajournement indéfini. Il eut un autre sujet de surprise et de contrariété. Au milieu des soins qu'il s'était donnés pour la vente des terres de monsieur Servais, il avait continué à écrire de loin en loin des articles qu'il envoyait à Vlnitiateur. Les premiers furent publiés immédiatement et sans qu'on y changeât une syllabe; puis les intervalles devinrent plus longs : les articles restèrent des mois entiers sur U marbre, et parurent ensuite dans toutes les conditions propres à en amortir le succès. On voyait que les épreuves n'en avaient pas été corrigées ; ils fourmillaient de fautes d'impression ; ils étaient relégués à la quatrième page, et enfin, chose plus grave l les passages les plus significatifs, ceux qui donnaient le ton et le sens de l'article, étaient modifiés, affaiblis ou retranchée. Anselme se plaignit; on lui répondit que les courants de l'opinion n'étaient plus tout à fait les mêmes, qu'il était trop loin de Paris pour en juger, et qu'un journal devait avant tout se conformer

au goût de ses abonnés. Ce qu'on ne lui dit pas, et ce qui était la vraie cause de ce nouveau revirement , c'est que Vlnitiateur, grâce à son succès de la première année, avait passé avec un courtier d'annonces un bail de cent mille écus par an, que désormais. la rédaction et l'abonnement n'étaieni^plus qu'affaire de luxe, et que Versolant, furieux du mauvais succès de sa campagne électorale qu'il attribuait aux idées rétrogrades d'une province encroûtée , revenait peu à peu à tes allures de scep* tique, sans que monsieur Servais, enchanté de ses beaux dividendes et absorbé par de nouvelles affaires, s'en aperçût ou voulût s'en apercevoir. Ce qu'on ne lui dit pas, c'est que Versolant, l'accusant d'avoir déserté et trahi sa candidature, s'était promis, en guise de vendetta, de décommander Anselme, et de ne rien négliger pour qu'avant deux ans cette réputation naissante fut oubliée ou écrasée.

Ce mauvais accueil engagea Anselme à cesser tout envoi à Vlnitiateur, et il s'en consola en travaillant de plus belle à soa grand ouvrage des Révisions littéraires, pour lequel il se passionnait de plus en plus, et dont il attendait succès, gloire et fortune. Son plan était simple. 11 prit dans ses articles de 1848 et 1849 ce qui avait le mieux réussi, ce que monsieur Servais et le public avaient applaudi comme répondant le mieux à leurs angoisses et à leurs rancunes. Il profita, dans une certaine mesure, des récits et indiscrétions de Versolant touchant les dessous des cartes de la littérature et les côtés obscurs ou fangeux des talents les plus superbes ; et de ces deux textes habilement fondus, patiemment développés et se servant l'un à l'autre de complément et de commentaire, il fit un livre vigoureux, condensé, homogène, impitoyable pour les doctrines, rude pour les personnes, et ne laissant debout ni un sophisme, ni une idole.

Ce travail l'occupa jusqu'au printemps de 1850 : deux ans s'étaient écoulés depuis la mort d'Ernestine. Il n'y avait donc pas de raison pour qu'Anselme restât plus longtemps éloigné de Lucile ; et pourtant monsieur Servais ne le rappeUit pas ; ses lettres étaient rares, brèves, vagues, embarrassées; on pouvait aisément deviner que son esprit et son cœur étaient dominés par d'autres sentiments ou d'autres intérêts, et qu'il ne lui aurait plus écrit s'il n'avait eu honte d'un abandon absolu. In-

quiet de ce laconisme et de cette froideur, effrayé de la tristesse toujours croissante qui se révélait dans les lettres de Lucile au curé de X..., craignant que, poursuivie parle souvenir d'Ernestine et des causes de sa mort, elle ne cédât à des scrupules exagérés et ne songeât à entrer au couvent, désirant enfin ne pas se laisser tout à jfait oublier et rentrer par la publication de son livre dans la littérature active, Anselme fixait déjà le jour de son départ pour Paris , quand de douloureux incidents vinrent prolonger son exil.

Depuis quelque temps, en aidant son père dans les travaux de son étude, il s'était aperçu que le bonhomme Maynard, comme on l'appelait à X..., baissait sensiblement. La mort de l'avocat Féraud, son proche parent et son oracle, lui avait porté un rude coup. Dans les petites villes, la vie est si uniforme, que les habitudes y prennent un empire tyrannique, et que tout ce qui les brise est cruel comme un malheur et effrayant comme un présage. Maynard était accoutumé à voir son cousin soir et matin, à faire sa partie d'impériale ou de piquet, et à apprendre de lui ce qu'il devait penser des événements de chaque jour. Ei| le voyant partir le premier, il s'écria qu*il le suivrait de près, et depuis lors il parut atteint d'une caducité précoce. Pourtant sa santé en souffrit moins que son intelligence, qui n'avait jamais été très-forte, et qui donua bientôt des signes de défaillance. Un moment ranimé par l'arrivée de son fils dont il était fier, et par les soucis que lui causa la vente des terres de monsieur Servais, il ne tarda pas à retomber dans une sorte d'atonie qu'assombrissaient encore des embarras d'argent. Maynard éta^t veuf depuis longues années ; sa femme, en mourant, lui avait laissé, outre Anselme déjà adolescent, trois filles en bas âge, et cette lourde charge avait cruellement pesé sur un ménage qui ne s'était soutenu jusque-là que par des prodiges d'économie. Un peu plus tard , séduit; par l'exemple de maître Féraud qui avait voulu faire de son fils Julien un savant, le notaire s'imposa de grands sacrifices pour l'éducation d'Anselme. C<* fils aîné, sur lequel il comptait pour relever sa maison, avait, en effet, assez brillamment répondu à ses espérances. Mais le patronage de monsieur Servais, paralysé par la révolution de février, et desi articles de ^purpal, l^^auçpvip lus et peu payés, tels avaient

été jusque-là tous les bénéfices nets de ses premiers succès. En attendant, la gône, pour ne pas dire pire, était entrée dans cetto maison et n'en sortait plus. Les honoraires perçus eur la vente des terres de monsieur Servais, avaient soldé l'arriéré d'une année, et il n'en restait rien. Par un louable sentiment de discrétion, Anselme n'avait rien dit de ses espérances, de son amour pour Luciie, et de la part que ce mariage, s'il avait lieu, pourrait lui- donner un jour dans la fortune de monsieur Servais, veuf sans enfant. Tout cela, d'ailleurs, était encore dans le vague, et dépendait d'un homme qui se disait ruiné et se montrait fort peu disposé à se dessaisir. Au milieu de ces anxiétés et de ces ennuis à coups d'épingle, les facultés intellectuelles de monsieur Maynard déclinaient de jour en jour, et, comme la présence d'Anselme était sa seule joie, le pauvre bonhomme s'y attachait avec cette obstination machinale qui ressemble moins à un sentiment qu'à un besoin. Lorsque Anselme parlait de son prochain départ, son père ne disait rien ; mais il pleurait comme un enfant, et il fallait que cette intelligence fût bien tombée pour ne pas comprendre que la place d'Anselme était à Paris, sous peine de perdre tout le fruit de cette éducation si chèrement acquise, de ses succès si ardemment désirés!

On en était là, et le jeune homme se demandait tristement ce qu'allait devenir cette maison après son départ, lorsqu'un matin, Henriette, l'aînée de ses sœurs, vint frapper à la porte de sa chambre et le pria de lui accorder un moment d'entretien. Elle Jonchait à sa vingtième année : la nécessité et la pauvreté avaient mûri sa raison avant l'âge, et elle gouvernait le ménage en digne fille de sa pieuse mère.

« Anselme, dit-elle avec une gravité calme et triste, vous allez retourner à Paris, et je sais que de puissants intérêts vous y ramènent... Mais votre cœur est bon; vous êtes profondément attaché à votre père et à vos sœurs, et il faut que je vous dise tout... Si. vous nous quittez en ce moment, cette maison est perdue. »

Anselme poussa un cri de poignante surprise : Henriette continua :

« Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer l'état de notre pauvre père. S'il reste seul, si votre départ lui cause la moindre

secousse, — ce qui n*est que trop probable, — avant un mois, il sera totalement incapable de rédiger un acte, de dresser un contrat, d'écrire un testament. Il est trop pauvre pour payer un clerc qui puisse le suppléer. Déjà, depuis quelque temps, une partie de sa clientèle l'abandonne pour aller chez maître Dubuisson, l'autre notaire de la ville... Qu'il soit bien constaté que mon père n'a plus sa tête à lui, et nos derniers clients s*en iront; l'étude sera déserte, et c'est notre seule ressource t.. .

— Est-ce possible ? dit Anselme avec efiroi.

— Hélas ! ce n'est que trop vrai : mon père et nous, nous vous avons caché notre vraie situation pour ne pas trop attrister votre séjour dans la maison paternelle. Le mouvement qui s'est fait ici à l'occasion des ventes de monsieur Servais, l'affluence des acheteurs, l'argent des honoraires, nous ont aidés à vous tromper; mais, par le fait, nous ne possédons plus rien... et nous avons des dettes 1

— Mais la fortune de notre mère, que j'étais si heureux de vous abandonner en entier?

— Elle n'a jamais été bien considérable... Et puis, Anselme... ne me grondez pas trop... lorsque je voyais qu'il manquait ici quelque chose à mon père ou à mes petites sœurs , c'était plus fort que moi... j'entamais ce modeste capital, et il me semblait que notre sainte mère me souriait dans le ciel... Ce n'est pas tout... Il y a deux ans, après la mort de monsieur Féraud, le père de ce malheureux Julien, sa veuve et ses filles se sont trouvées encore plus pauvres que nous ; Caroline, l'aînée, que j'aimais comme une sœur, avait la vocation religieuse, et ne pouvait payer la modique dot qu'on exigeait pour l'admettre... Qu'auriez- vous fait à ma place?... Je lui ai prêté ou donné cet argent... Elle a échappé aux misères de ce monde... Elle est heureuse, elle prie pour nous... Si j'ai eu tort, pardonnez-moi!

— Oh l vous êtes une sainte créature, reprit Anselme attendri de tant d'abnégation et de charité. Je ne puis mieux faire que suivre vos conseils et vos exemples... Voyons, Henriette, que voulez-vous de moi?

— Ne le devinez-vous pas ? dit-elle d'une voix tremblante... Ah I ce sera, je le comprends, un dur sacrifice ! Restez avec nous quelque temps encore... vous serez l'àme et l'esprit de notre

père... Non-seulement vous le soutiendrez par votre présence, mais cet affaissement d'intelligence qui nous tourmente si horriblement, nul ne s'en apercevra si vous le suppléez ; ces acte?, ce^ contrat i> dont il s'acquitterait mal, vous les rédigerez à sa place : ses clients nous seront fidèles ; vos talents, votre réputation, votre caractère, en attireront d'autres : notre père aura une douce vieillesse, et c'est à vous seul qu'il la devra... Ses bénédictions et les nôtres, le témoignage de votre conscience, la piété filiale dans son expression la plus noble et la plus pure... dites, n'y a-t-il pas là de quoi tenter un bon cœur? »

Son frère la regardait avec une admiration douloureuse.

« Comment hésiterais-je, lui dit-il, quand vous me tracez mon devoir ? Pauvre enfant! vous me demandez un sacrifice... votre vie, à vous, n'est-elle pas un sacrifice de tous les instants? Vous êtes déshéritée de toutes les joies de ce monde... vous avez grandi , vous vieillirez peut-être dans cet horizon étroit, dans cette pâle maison où tout est privation et souffrance ; les autres jeunes filles de votre âg& ont les fêtes, le plaisir, le sourire, le chant, la danse, la parure... vous, Henriette, vous vous consumez dans les obscurs détails du ménage, et vos humbles vertus s'exhalent comme les fleurs dans la solitude... Vous ne vous plaignez pas, ai-je le droit de me plaindre? Non ; je vous obéirai comme à la voix de Dieu et de notre mère... Et pourtant, avant de vous dire oui, j'ai une permission à vous demander...

— A moi ?

— Oui, à vous... ohl soyez tranquille, le cœur que je dois consulter est]digne de comprendre le vôtre : il acceptera sa part dans le sacrifice... Depuis longtemps... bien longtemps, j'aimais une jeune personne de ce pays, aujourd'hui fixée à Paris...

— Mademoiselle Lucile Dermont 1 reprit-elle en souriant à travers ses larmes.

— Vous le saviez ? dit Anselme avec émotion.

— Est-ce qu'une sœur peut ignorer ces secrets-là? Tout se sait dans nos petites villes ; mais on sait aussi que Lucile est orpheline, qu'elle est pauvre, que monsieur Servais ne s'est en-» gagé à rien vis-à-vis d'elle, et que vous attendez, pour réaliser vos espérances, un avenir un peu plus assuré... C'est à elle,

n'est-ce pas, que vous voulez écrire, pour qu'elle vous autorise à rester ici ?... J'allais vous le proposer, je suis sure de sa réponse!... »

Anselme, jugeant la circonstance assez grave pour justifier une correspondance directe, écrivit à Lucile le résumé de sa conversation avec sa sœur, et lui demanda ce qu'i. devait faire. Cinq jours après, il reçut la réponse suivante : *»

« Restez où le devoir vous retient ; ici, hélas 1 rien ne presse i mon oncle est toujours le même; froid et taciturne avec moi, ne parlant presque jamais de vous, et passant hors de chez lui la plus grande partie de ses journées. Deux où trois fois j'ai essayé de mettre la conversation sur vos écrits, vos talents, le nouve'. ouvrage dont vous vous occupez, vos espérances de succès et de gloire... il a constamment rompu l'entretien, et sa froideur a redoublé,..

» Il est, dit-il, absorbé par ses afifairQs, qui paraissent bien tourner, d'après notre nouveau changement de domicile. Nous commençons à remonter l'échelle des loyers ; nous avons quitté le troisième étage de la rue Cassette pour un bel appartement de la rue du Bac... Ma pauvre vieille Nanette a cessé d'être notre seul domestique ; nous avons maintenant un valet de chambre, une cuisinière et une voiture de remise au mois. Ce retour (Je prospérité m'effraie... je crains... Mais à quoi bon vous dire mes craintes, avant qu'elles se changent en certitudes?»..

» Restez auprès de votre sœur, et demandez-lui de prier pour nous... S'il survient ici quelque chose qui puisse vous intéresser, je m'engage à vous l'écrire... Ou plutôt, mon î^mi, je vous écriyj^j* Je ten^psà autre, pour adoucir la rigueur de votre sacrifice... ' Songez a ^^•- ^^ partageant avec votre Henriette son œuvre d'abnégation ®* ^® dévouement... Moi, je vous aimerai ; l'a^xoiir et le courage ®^"^ frères: ayons bon courage I

Deux autres années s'écoulèrent ainsi ; deux années pendant lesquelles Anselme échangea contre les obscurs travaux d'un notariat de petite ville les luttes littéraires qu'il avait rêvées. Ce temps si long amena peu d'incidents notables dans les situations respectives. Les lettres de Lucile se succédaient à des intervalles réguliers, exprimant la même résignation, la même tendresse et les mêmes craintes. Monsieur Servais n'écrivait plus. Seulement, sa fortune restaurée paraissait suivre la gamme ascendante que Nathalie lui avait prédite. Le bel. appartement de la rue du Bac était quitté pour un hôtel aux Champs-Elysées, acheté par lui à beaux deniers comptants. Le nombre de ses domestiques avait triplé : chevaux , voitures , ameublement , train de maison, tout était à i'unisson, et Ton commençait à parler de ses dîners. Par une progression contraire, Julien, d'après les rares renseignements que Lucile avait pu recueillir, semblait s'enfoncer de plus en plus dans le gouffre. Attaché un moment à la rédaction d'un journal socialiste, il avait été congédié comme trop dangereux; plus tard, impliqué dans un procès politique, puis relâché faute de preuves, il était rentré dans ces bas-fonds parisiens, dont la profondeur épouvante, et où les révolutions jettent leur rebut ; ce n'était plus même un révolutionnaire, c'était un vagabond, un outlaw, peut-être quelque chose de pire.

Consterné de ces tristes détails, voyant avec une douleur morne ces mois monotones s'enfuir sans rapprocher le terme de sa longue attente, Anselme se consolait parfois en revenant à son grand ouvrage, qu'il retouchait, corrigeait, augmentait, à mesure que les événements de cette époque troublée lui envoyaieiit dans ses montagnes leurs échos, leurs leçons et leurs présages^ Dans le courant de l'année 1851, il traita par écrit avec un éditeur de Paris, alléché par le titre, le sujet et le:» premiers succès d'Anselme. Il envoyait la copie, recevait les

épreuvçs, ^\ feiçfttOt ils cgûYinrcût quç lç8 Révisions littéraires

paraîtraient dans l'hiver de 1852. Quels que fussent les liens qui retenaient i^nselme à X...., il pensait qu'il lui serait facile de s'échapper pour trois mois, et que ces trois mois lui suffiraient pour lance'- le livre, le voir réussir, s'en faire un nouveau titre auprès d' monsieur Servais, décider Lucile, emp'^ner d'assaut consen*^ement et mariage, et revenir ensuite dans son pays avec sa réputation affermie et son bonheur assuré.

ilélas ! il ne devait pas tarder à se trouver plus libre qu'il ne le croyait. La santé de son père allait toujours en déclinant, et ce n'était plus qu'à force de soins et de tendresse que ses enfants étaient parvenus à empêcher de s'éteindre cette pauvre lampe où l'huile manquait. En octobre 1851, monsieur Maynard tomba dans une sorte de langueur d'où il ne se releva plus. Après avoir traîné pendant quelques jours, il mourut ou plutôt il s'endormit sans souffrance, une main dans celle de sa fille Henriette ; ses yeux, avant de se fermer pour jamais, semblèrent remercier Anselme, debout au chevet de son lit. Après les premiers instants donnés à la douleur, il fallut songer aux affaires, ces cruelles compagnes '^u deuil chez les pauvres gens. Il y avait encore quelques dettes dont Anselme et Henriette réglèrent le payement avec une scrupuleuse loyauté. On vendit l'étude, et l'argent qu'on en retira servit à satisfaire les créanciers. Après que tout fut payé, il resta une dizaine de mille francs qu'Anselme abandonna à ses sœurs. Une vieille tante, fixée à Bérelles, sur les hauteurs les plus escarpées de la Haute- Loire, offrit de se charger de ses trois nièces, moyennant ce petit capital qui, dans ce pays pauvre et reculé, devait strictement suffire à leur entretien. H n'y avait pas à hésiter. Les trois orphelines ne pouvaient plus rester à X... à moins qu'Anselme ne demeurât auprès d'elles, et comment vivre quatre, sans état, sans appui, dans une ville où leur détresse serai* -^'objet d'une insultante pitié ? Henriette d'ailleurs avait reçu toutes les confidences de son frère; elle savait que ses espérances de célébrité et de bonheur ne pouvaient se réaliser qu'à Paris ; et une fois que leur père n'était plus là pour rendre sa présence nécessaire, il lui eût semblé cruel et même déraisonnable qu'Anselme prolongeât son sacrifice. La jeunesse , même dans les situations les plus douloureuses, a çà et là des songes de bon-

heur et de rayonnantes échappées. Souvent, dans les causeries expansives d'Anselme et d'Henriette, lorsque monsieur Maynard était endormi au coin de l'âtre, et que les deux petites sœurs s'étaient retirées dans leur chambre, il avait été question de Lucile et de son amour, du beau moment où les articles d'Anselme faisaient la fortune de V Initiateur, de son manuscrit des Révisions littéraires, de l'espoir nouveau qu'il y attachait. Avec cette confiance qu'on ne perd jamais tour entière avant trente ans, il montrait à Henriette, dans un avenir prochain, son livre publié et applaudi, les éditeurs et les journaux se disputant sa prose, un commencement de fortune s'unissant pour lui à un commencement de gloire, monsieur Servais, ébloui par son succès, réparant son inexplicable négligence envers l'homme dont il avait encouragé les premiers efforts ; Lucile lui accordant sa main, et lui-même alors revenant chercher ses sœurs, non plus pour partager tristement leur misère, mais pour les présenter à sa femme et les associer à sa nouvelle destinée. Henriette souriait à ce rêve sans trop y croire ; mais il suffisait qu'il fût réalisable pour qu'elle comprît à quel point il importait à Anselme de retourner à Paris.

On se sépara donc. Les trois sœurs partirent pour Bérelles ; Anselme les accompagna jusqu'à la moitié de la route. Puis, après bien des larmes répandues et bien des promesses échangées, il les quitta pour revenir à X... faire ses préparatifs. l\ j trouva une lettre de Lucile, plus volumineuse que les autres. Voici ce qu'elle lui écrivait :

t Paris, 25 janvier iôîît.

» Aujourd'hui que je ne crains plus de vous arracher à un devoir que vous avez courageusement rempli jusqu'au bout, il faut bien que je vous dise tout ce qui se passe ici, tout ce qui m'effraie, tout ce qui me désole. Anselme, j'ai besoin de vous voir, non pas, hélas! pour faire succéder à votre longue attente un peu d'espérance et de joie, mais pour pleurer avec vous et probablement pour vous dire adieu.

» J« ye«6 al ^paité isonv^m, daiid mes leltties, Aé la f^olâear et non oaek Ti»-à^« 4e moi, de 9011 embarras dès que nous awBs tronvioDES seuls ensemble, de son brasq%K etnpressement à détovnier la ooni^rsalkm faand il m'anivait de lui parier é% 704». Ces iaquiféiaiiits indices avaient tell^3»ent itugmenté dans «es deraien t&mpi que, si je n'avais pas eru, en conscience, devoir rester aiaprès de lui tant qu'il ne me chassait pas, j'aurais quitté sa maison. L'autre soir, nous étions en tête-à-tête au oein du feu, après te dîner. Mon oncle sort d'ordinaire immédiatement après ie café. €e jour-là il resta quelques minutes de ftot, «t je devinai, 4 son air pt«s embarrassé que de coutume, 4pi*il aviît ^foelqoe oonfidenoe ou ijfuetqtte qnestton à me faire. inmè moîHBràiiie et effrayée d'avance, je ne disais pas un mot ifoi pût le mettre sur la voie, et mon silence paraissait tout à il ftMS l'intimider et rirrîler. A la fin, il rompit la glace, et me dtt d'une voix: qu'il s'efforçill d'aiermir :

* «^ Ludle, vous êtes si taciturne et si peu curiense, que §« voue paiie rarement de mes affaires; mais enfin vous «e devee pas ig noner pl«s longtemps le nouvel essor qu'a pris ma fortune. Tous les désastres de la maudite année 18^ «ont amplement réparés : ce joli hôtel que nous habitons est à moi ; j'ai donné ordre que l'on rachetât autour de mon iMleau des Géranies de quoi former un beau parc et un bean domaine. L*U8ine est en pleine activité et rapporte de gros bé- «éieee ; ma part d'actionnaire à Vinitiatewr a été, cette année, de soixante mille francs ; j'ai, dans le voisinage, des terrains dont le prix doit doubler; enfin, prévoyant le coup d'État, j'avais joué à la hausse, et j 'ai encore gagné une somme assez ronde sur toutes mes valeurs industrielles. Bref, ma chère Lucile, je suis riche, très-riche...

» — Mon oncle, si cette richesse vous rend heureux, je m'en ïéjcmis slneèrement, lui ai^je répondu.

«^Heureux! non! je ne le suis pas, je ne pnK^^pas Vêtre, lÉKt que je suis seul, sans affectiott et sans famille.îr maîs cet isolement peut finir... Luciie, que diriez-^vous si je me re- Aânaîs T. .«

» — ledirais, mon onde, qtfen «ela tomnrô sn tont, tons êtes le miatrei ai-je répliqué froidement

» Son embarras croissait à vue d'œil ; il semblait craindre de préciser davantage Tayeu qu'il avait à me faire, et, en même temps, s'irriter contre moi et contre lui-même, de cette espèce de contrainte. A la fin, il prit son parti, et me dit avec une brusquerie qui déguisait mal son émotion : ^

» — Mais si j'avais fait un choix? si j'épousais, par exemple, une jeune personne spirituelle, distinguée, belle, vertueuse, que vous connaissez un peu déjà... Mademoi^lle Nathalie Duvîvier?...

j> — Oh ! alors, je ne dirais rien ; mais le jour ou elle ^trerait ici, j'en sortirais.

» — Ah 1 voilà bien vos préventions, votre rigorisme absurde I s'est-il écrié avee emportement. Parce que mademoiselle Duvivier a écrit des romans, parce qu'elle mène une vie indépendante ! Elle n'en a que plus de mérite à rester sage...

> — Non, mon oncle, ce n'est pas pour cela, vous le savez bien, ai-je repris en le regardant fixement.

» Il a pâli ; c'était de colère. Puis, essayant de se modérer : » — J'ignore ce que vous voulez dire, mais j'avais le droit d'attendre de ma nièce plus de soumission à mes désirs, plus de déférence pour mes sentiments, plus de sympathie pour mon bonheur... Je vous croyais... je vous avais connue plus douce, plus i^éissante...

» —Oui, mon oncle, tant qull ne s'a^a pas d'une insulte à la mémoire d'Ërnesiine 1

> A ces mots, sa colère a éclaté :

» — Ah 1 c'est donc cela I c'est vous qui osez me rappeler ce souvenir! moi qui avais la bonté d'oublié!... moi qui, depuis tant d'années vous ai traitée comme ma fille 1... mais, vous l'avez dit, je suis le maître, et j'entends ne me laisser dominer par personne... Si vous êtes raisonnable, si vous témoignez à la femme que j'ai choisie un peu de bienveillance et d'amitié, si vous voulez rester avec nous et devenir la sœur de Nathalie... eh bien 1 je ferai quelque chose pour vous... pour votre Anselme, qui, si nous l'avions laissé dire, eût fini par nous noyer tous dans un bénitier!... nous vivrons ensemble, comme par le passé... Voilà mes oSre» et m«s conditions.,, je vous engage à les méditer...

» — Jamais ! jamais 1 ai-je murmuré, pendant qu'il sortait.

» Les deux jours suivants, il n'en a plus été question entre nous. Le c^rlendemain, — c'était hier, — mon oncle a disparu, après le déjeuner, d'un air mystérieux et troublé qui semblait annoncer quelque nouvel incident ; en effet, une heure après, on a frappé doucement à ma porte : c'était elle, c'était cette femme... Nathalie!

» Je me suis levée, et il paraît que je suis devenue horriblement pâle ; car elle-même, malgré sa hardiesse, a tressailli en me regardant. Je ne lui ai offert ni fauteuil, ni chaise, et j'ai attendu, debout et en silence, qu'elle me parlât la première.

» mon ami, qu'elle était charmante ! Ces femmes-là peuvent donc tout feindre, même la douceur et l'innocence ! Comment mon oncle pourrait-il résister à des séductions pareilles, lorsque moi, Lucile, j'ai eu besoin de réveiller tous mes souvenirs pour ne pas me sentir désarmée ? Sa mise était gracieuse et simple comme celle d'une jeune personne du faubourg Saint- Germain ; ses yeux à demi baissés avaient, en se relevant, une expression caressante dont rien ne saurait rendre la câlinerie . soit pour mieux jouer son rôle, soit que mon émotion eût été réellement communicative, elle paraissait presque intimidée.

» — Mademoiselle, m'a-t-elle dit d'une voix mal assurée, je n'aurais jamais osé venir vous \o\x ; la démarche que je fais en ce moment m'a été dictée par votre oncle ; il désire que vous me connaissiez mieux. Vous n'ignorez pas ses projets; dans un mois je serai sa femme... Il serait bien heureux si sa nièce devenait ma meilleure amie...

» — Mademoiselle, mon oncle connaît ma détermination; je n'en changerai pas, et je vous aurais su gré de nous épargner une démarche pénible à toutes deux.

» Un éclair, une sorte de reflet fauve et aigu qui m'a fait songer aux tigres et aux panthères , a tout à coup passé dans son regard. Mais elle s'est remise à l'instant, et m'a dit avec un frais

sourire :

» — Écoutez , vous êtes'une enfant ; je vous vois prête à sacrifier à aes rancunes absurdes, à des préventions injustes, à des souvenirs déplorables , non pas mon avenir, mais le vôtre. . A l'heure où je vous parle, monsieur Servais a dix millions ; il eu

aura vingt dans trois ans ; avec une fortune aussi colossale et ses altenances auprès de tous les rois de la finance, rien ne lui est plus facile que d'assurer le sort d'Anselme... Vous épouserez celui que vous aimez... Vous serez riche, heureuse... et pour tout cela, que vous demande-t-on ? d'assister à notre mariage, d'y représenter la famille de monsieur Servais et de demeurer avec nous...

» — C'est impossible ! je ne le veux pas , je ne le peux pas I Ernestine est entre nous !

» Ce nom l'a fait bondir ; son regard, si doux tout à l'heure, s'est dardé sur moi comme s'il avait voulu me transpercer ; un ton mat, sinistre comme une lueur d'orage, illuminait son front et ses joues : elle s'était redressée comme le serpent sur lequel on marche ; elle en avait la venimeuse et mystérieuse beauté. Moi qui suis un peu peintre, je dois avouer qu'elle était superbe ainsi.

» — Ah 1 vous ne voulez pas 1 vous ne pouvez pas I s'est-elle écriée d'une voix frémissante. Eh I bien 1 nous nous passerons de vous. Votre oncle ne vous doit rien... c'est par bonté qu'il vous a recueillie... c'est par bonté qu'il voulait vous garder.., Anselme et vous, vous serez rejetés dans la misère et dans le néant!...

» — J'accepte pour lui et pour moi! ai-je répondu avec une fermeté que Dieu seul pouvait m'inspirer... Mais enfin, mademoiselle, puisque mon oncle est si bien décidé , puisque vous êtes la plus forte, pourquoi donc attacher tant dé prix à ma présence à votre mariage, à ma présence dans cette maison?... C'est me faire un honneur que mes sentiments pour vous n'ont pas mérité...

» — C'est que les hommes sont des imbéciles 1 a-t-elle repris avec un surcroît de colère... ils veulent suivre leur fantaisie, satisfaire leurs désirs, et, en même temps, avoir l'approbation du monde ! Et le monde, à son tour, est un composé de niais qui se^payent de conventions et de mensonges.. ***. Vous êtes pieuse; on cite vos vertus... on sait vos fidélités seniimentales à la mémoire de feue madame Servais , et votre oncle pensait que, si vous approuviez son mariage, si vous restiez avec nous...

» — Je serais votre passeport I ai-je interrompu avec une certaine ironie.

» — Oh ! je n'en ai pas besoin 1 a dît Nathalie en se reprenant bruscfuement : mon meilleur passeport, c'est l'amour de votre oncl&. ,\ mais du moins il a voulu que les torts vinssent de vous... Maintenant le doute est impossible , et nous voilà bien à notre aise...

» — Oui , mademoiselle , soyez tranquille : le jour où vous entrerez ici, je n'y serai plus.

» Elle est sortie en affectant un grand calme et après m'avoîr fait une révérence ; mais savez-vous quelles sont les dernières paroles que fai entendu murmurer par cette étrange créature, pendant qu'elle fermait la porte? Celles-ci :

» — La vertu n'est donc pas un mot?

» Les aventures de ma journée n'étaient pas finies : à cînjq heures du soir, je revenais de mon ateli^, accompagnée de ma fidèle Nanette, et je traversais les Champs-Elysées; à la fin de janvier, et avec un temps brum«ux, vous pensez si l'on y voyait clair i Je hâtais le pas, lorsque, derrière un gros arbre, j'ai vu se dresser devant moi, comme un spectre, un homme de mauvaise mine, qui paraissait presque en haillons. Effrayée, j'allais crier au secours : ri m'a imposé silence d'une voix que j'ai reconnue à l'instant : c'était Julien... Oh! mon amil dans quel horrible état !

» — Lucile, m'a-t-il dit, dans la dégradation oii je suis tombé, il ne me reste qu'un sentiment , un souvenir d'autrefois ; most amitié pour Anselme et pour vous... Oui, si déchu que je sois, je vous aime encore... à ma manière. Je sais le malheur qui vous menace : monsieur Servais va épouser cette exécrable Nathalie... Elle l'a fasciné, et je n'en suis pas surpris... Mais ce qui domine chez votre oncle, c'est la vanité. Nathalie l'a surtout séduit en le flattant ; si on lui prouvait qu'elle le trompe, peutêtre, dans un premier moment de colère, romprait-il avec elle....

» — Que voulez-vous dire?

» — Écoutez ! a-t-il continué rapidement en mesurant so© pas au mien : l'autre soir, vers six heures, je me promenais sur le trottoir du boulevard du Temple, devant la porte de Boa-

U TEMPLE BS BAAE. 23)9

Tftlet... Je $ecouai& mes poches ^i soanaîeait k. ereux cûmme mon estomac, et je flairais- le parfoin des fouirneaauL... \&m qu'u4i petit coi]|)é„ venant du boutovard, toiirna^rangle. te la rue du. Temple et s'arrête à dix pas de. U; maci^aalefflAsir' je regarde^ et^ malgré voile et eacfae^nez, je crois reconaakrev à la clarté du gaz et des lanternes^ qui? Nathalie avec ua beau jeune homme, ua abominable aristo dontje n'oublierai jamaÂs.la flgure... car je l'ai vu^daas un moment où... enflu, stMt 1 J'ai %i$. son nom ; il s'appelle le marquis Gustave de Nairein^ et il faint que je sois devenu un bien grand lâche pouir ne pas lui avoôr planté mon couteau^ dans la poit^ine.^. Bah !: 0a m\ cassé te grand ressort, je ne suis plus même eapabla d'un crime l... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... je les^ su tus se glissep, d'un paa leste, le long des maisons, et ils ont disparu dans kipetil esciktier du restaurateur... J'ai eu la patience de le» attendre;^ ils sont sortis, à pied, bras dessus bras dessous, vers huit haiUMfl, et se sont dirigés vers le théâtre de la Porte-Saint-Martin... J'ai profité de la foule amassée devant le contrôle pour me faufiler tout près d'eux, et là j'ai très-bien reconnu Gustave et Nathalie... J'ai pris une contremarque de parterre, et je les ai aperçus, en tête-à-tête, dans une baignoire. Gustave avait l'air amoureux fou; Nathalie regardait en dessous de temps en temps, avec une expression d'inquiétude, craignant sans doute d'être vue... Après le spectacle, je les ai poursuivis encore... Us sont montés dans un fiaere...« et fouette eoehen!.».

»-^ Mais, monsieur, à quoi cetb» découverte; peoit^lie mm eonduice? airje balbutié, hionteuse d'entendre de* 9afle)jA<.dj&taiJs.

» -^ A ceci, m'a*tril> répli^pié av^ vsk oieaoement cymï9ae?^. je ne vous étonnerai- pas* beauooup, si j;e vous dis ^pie^j'ai df-BMnr vaises connaissances... très-mauvaises I' Je suîa Ué avec des gens capables ^*^&i Gustave^a des lettres de. NathaUe,-^de les lui voler,— -s'il a des rendea-vous,. de les surprendre ,7-<« en \m oM, de fournir à ce gros paon de Servais assez de documents et de preuves pour qu'il ne puisse doi^r de^ U trftbisâA. é») cette fèmme>.. Levoulea-voue?

»-^Une àéldikm 1< un voll de: Tespionnageh afrjft lépondu avec horreur; ^<^je me suis eafiiie... Ce-maUÉamoK maiisH sait peur.

260 LB TBHPLE DB BÀAL.

» — Toujours la même ! aussi niaise qu'Anselme ! s'est-il écrié, tandis que je m'éloignais précipitamment.

» Maintenant, mon ami, vous savez tout, du moins tout ce que je sais. Rien ne vous retient plus là-bas... Revenez!... Il faut que je vous voie... Hélas ! j'avais espéré vous rappeler avec d'autres pensées dans le cœur, d'autres promesses sous ma plume... Ce n'était pas écrit au ciel!... J'ai trop aimé Ernestine 1... Dieu n'a pas voulu que son lit de mort pût me léguer un bonheur... Mais vous, Anselme, méritiez-vous de si cruelles épreuves? Oh I pardon I pardon ! je veux me soumettre, et voilà que je murmure! Prions Dieu : il nous donnera la résignation et la force. A bientôt ! Je n'ose plus vous dire que je vous aime : il y a dans ce mot , même quand on l'écrit en pleurant , trop d'espérances , trop de joies, et bientôt peut-être il faudra me détacher de toutes les joies, de toutes les espérances de ce monde I ;»

TU

Huit jours après, il se passait, dans le petit logement de la rue de Vaugirard, que Nathalie allait échanger contre le bel hôtel des Champs-Elysées, une scène que la vanité de monsieur Servais n'avait certainement pas prévue. Gustave de Nareins, prêt à^artir pour un long voyage, venait faire à Nathalie ses adieux et lui rapporter ses lettres. t

Ainsi qu'il arrive souvent à ceux qui se croient invulnérables^ elle avait été, auprès de Gustave, dupe de ses propres calculs. Au moment où le hasard l'avait jeté sur son chemin, elle venait de comprendre, pour la première fois , le jeu et le pouvoir de ces forces sociales qu*elle avait d'abord poursuivies d'une haine aveugle et juvénile. Son éducation s'était faite peu à peu, au contact des événements de cette époque bizarre. Mais son ambition, «n se déplaçant, ne changeait rien ni à la séchere.sse de

sa^Ml

son cœur, ni à la perversité de son esprit, ni à l'impatience fiévreuse que lui causait sa pauvreté. Belle, intelligente, se sentant capable de briller au premier rang des riches et des heureux, elle voulait arriver au but, non plus sur les ruines d'une société plus vivace et plus résistante qu'elle ne Tavait cru, mais simplement par sa beauté, sa supériorité d'intelligence, et ce mépris pour les hommes, qui est un moyen de les dominer. Sa rencontre avec Gustave de Nareins l'avait surprise inopinément au milieu de cette crise, et, sans rien déranger à ses plans, sans ouvrir les sources taries de son cœur, l'avait fait douter un instant de cette insensibilité qu'elle regardait comme son arme la plus forte. Alors, pour réagir contre sa faiblesse, pour s'en punir, et aussi pour donner à son avenir ces chances aléatoires qui plaisaient à son imagination vive, Nathalie avait fait une première tentative de rapprochement avec monsieur Servais. Cette démarche, sous son air d'affectueux désintéressement, ne manquait pas d'habileté ; elle prenait date auprès du millionnaire ruiné, et, plus tard, s'il se relevait, si les pressentiments de Nathalie ne l'abusaient pas, elle ne permettait pas de suspecter la franchise d'une affection qui n'avait pas attendu, pour se montrer, un nouveau sourire de la fortune. Cette fois» c'était trop tôt, et l'adroite créature y avait bien compté ; encore trop près de ses malheurs , trop irrité contre toutes les influences auxquelles il les attribuait, monsieur Servais, un peu par rancune, beaucoup par vergogne, ne s'était pas rendu à cette première invitation. Pendant ce temps, nous l'avons vu, Gustave de Nareins , furieux que Nathalie lui eût échappé, d'autant plus amoureux que son doux rêve avait été plus brusquement interrompu, d'autant plus décidé à la revoir qu'elle le lui défendait de façon à redoubler son envie de lui désobéir, avait laissé là ses sages projets de réforme et d'économique retraite à la campagne. Il était revenu à Paris en toute hâte, et peu de jours après le retour de Nathalie, il frappait à sa porte. La porte ne s'était pas ouverte sans résistance. Il y avait eu des difficultés, des conditions, des capitulations, des protocoles. Enfin, on s'était laissé fléchir, et Nathalie avait consenti à recevoir monsieur de Nareins, d'abord à d'assez rares intervalles, puis un peu plus souvent.

262 LB TBMPLB DB BÂÂL.

Dés lors, une idée diabolique avait surgi dans cette tète dont Tambition ressemblait un peu à l'avidité du joueur. Sûre à» Tamour de Gustave^ non moins certaine de reconquérir Xùk ow tard son empire sur monsieur Servais, elle avait vu là une paiH tie à jouer, et chargé la fortune d'en régler le dénoûment. De« venir maroMise, c'était beau pour la fille d'un pauvre arliete, entrée dans le monde du côté de la Bohême; mais Gustave avait dévopé presque tout soa patriaftoine , et qn'était-ca, dans notre. siècle, que la noblesse sans argent?- monsieu» Servais se croyais ruiné ; mata, cette ruine pouvait n'être que passagère 1 Mathdse» combinaiii teules ces probabilités avec un sang-froid que biens des joueurs lui auraient enviée et elle ajoutait in petto, commet dernier trait d'habileté, que» si monsieur Servais redevenait riche, s'il retombait sous le charme, elle n'O'Vaii paa de meilleur moyea de le^ décider au mariage qu'ea te rendant jalouat dur beau marquis Gustave de Nareins.

L'événement avait justifié ses prévisions : sans jamaîa 99* compromettre vis^à-vis de monsieur Servais, sans donner à sai jalousie un motiC assez évident pour froisser sa vanité et amener une rupture, elle était parvenue à» le piquer au jeu en évoquant le briliant fantôme de Gustave^ehaque foia que l'ex-député fai<«^. sait mine de s'arrêter- ou de reculer su» ce- sentier semé de fleuM; qui devait le mener tout doucement à la mairie et à l'église. Elle avait, disait^elle, uniquement pour Lui complaire en toutea. choses, congédié monsieur die Nâo^eins ; mais elle n'aïueait qu'à. le rappeler, il serait bientôt à ses pieds 1 II était beau^ il était de haute naissance ; il possédai!;, dans le Languedoc, une terre magnifique^ Ti(i»e et parchemins , nom et château , tout celav. si elle le voulait, serait à ellel; Ces insinuations habiles. ache^ vaient de monter la tête de monsieur Servais. Amoureus; comme un adolescent, mais prévoyant comme un h^nnine de son âge, il se jetait aux genoux de Nathalie ; il protestait de ses ré^ solutions matrimoniales, mais demandait un peu de temps, afind'être plus sur de sa fortune^ restaurée, de voir un peu plus clair dans l'avenir du pays, de pouvoir offrir à celle qu'il aimait une position plus digne d'elle. Nathalie l'entendait bien> ainsi, et elle ne profitait de ce» crises que pour river encore plus solidoi» ment la chaîne de son vieil amoureux. Ajoutez-y la vive veeo»*

LB TBKPLB DB BJkAL. S^

naissance de monsieur Servai» pour soi batme éiùik\, eomifia it rappelait, pouv ld»boas conseils q^u'elle lui» avaiti donnés, poiur ces inspirations hardies qni l'avaient Urô de sa torpeur , samè du découragemeatr, aidé- à veconquérir ses millions; et^ouft comprendrez que, trois ans aprôs le jour où il étaijr retouniA chez elle, Nathalie &it complètement maitnesse de toutes ses volontés, et n'eût plus qu'à commandler- sa rohe et sft oqubohiu^ de mariée.

liais, au miiiett^ de ees^ évolutions stsa^giiquorv il élail amvA un léger inoident que Nathalie n'avait pas fait entrer don»: se» calculs. En< jouant avec le feu, elie< s'y était brûiée; ce ccew» qu'elle croyait muet, s'était prononcé pour Gustave. U y avait eu un moment, •*-* bien disputé et bien couvt, -^ où elle s^'éloît retrouvés femme^ oà< cette ambition, cette^ rouerie-, cette foros^d» volonté, cette* supériorité d'intelligeiioe, s-'étaient brisées eontmy un sentiment vvai. ËltC' avait aimé monsiiouv de Nareins, no» pas de cet amour <pii purifie les âmes soûllées et cpi^on m» trouve que dans Les drames ou les romans, mais d^un amouB passionné, pieia de violence et d'amertume>, se servant perp6« tueliement à lui-même àe- châtiment et de torture, et d^autant plus terriibla qU''eU6 luttait sans cesse et protestait contre luiV comme l'impie contre le rayon qui l'effraie et le eondasmov Ce fut un rêve enivrant, orageux, suivi d'ua réveil rapidb^i ou plutôt Nathalie- se réveiHa seule, longtemps avant que moii« sieur de Nareins cessât de se ovoire aimé. Ûonteuse et irritai» de sa &ibless&, comprenant qu'oUe était perdue sii élit rei^ trait dans la catégorie des femmes vulgaires^ dominées par leur cœur ou par leur tâte, elle s'appliqua jour par jour, avec une rare puissance de volonté, à redevenir maîtresse dfelte«méme\ et elle j parvint. Elle soelU , celte fbîs pour toujours, ce cœur dont elle avait cra ne jamais sentir les battements, plus inflexibie encope et mieux armée oontre ses £aiUesses par le ressea» Ument de sa défaite qu'elle ne l'avait été par les sécurités à» son orgueil'. Go fut d'ailleurs le moment où la fortune de mon-* sieur Servais prenait , après une marcha croissante , des fvo^ portions colossale», et où mcmeieur de Nardns était jeté, am contraire , par ses prodigalités et ses, imprévoyances, <kn» ém embarras qu-elLe< devmit et qui s'ag^r^vaient^ck» plue eit pliuk

Monsieur Serrais ne soupçonna pas le romanesque épisode qui venait de se nouer et de se dénouer à ses côtés; ou, s*il en eut quelque idée vague, ce ne fut pas pour croire Gustave plus heureux que liyj; ce fut seulement pour accuser Nathalie de tenir la balance trop égale, et pour se décider encore plus à assurer son triomphe en épousant. Lui-même se trouvait d'ailleurs dans un état d'ivresse causée par l'accroissement rapide de sa fortune un moment ébranlée. Tout lui réussissait en fait de spéculations et d'affaires ; il ne croyait pas à un revers possible, même en amour. La passion de Nathalie, ses agitations, ses luttes contre elle-même, ses alternatives de faiblesse et de force, ajoutaient à sa beauté un éclat, une séduction magique dont monsieur Servais, sans en deviner la cause, subissait à son insu le brûlant voisinage. Sa jalousie, s'il en ressentait encore, achevait donc de le livrer à Nathalie. Et pourtant , d'après certains indices qui ne pouvaient échapper à sa sagacité féminine, elle devinait que la vanité du quadragénaire était plus forte que son amour, et qu'il ne lui pardonnerait jamais une offense, s'il eu acquérait la certitude. Aussi , quelle ne fut pas son anxiété, lorsque, aux premi^s mots qu'elle dit à Gustave de la nécessité d'une rupture, elle le vit tomber dans un désespoir qui lui fît craindre toutes sortes d'imprudences et de folies ! il lui fallut un art merveilleux, une dextérité incroyable, pour l'amener peu à peu à comprendre que le roman ne pouvait pas durer toujours, que la réalité ressaisissait tôt ou tard ses droits. Ce jeune élégant, qui s'était dit blasé avant d'avoir vécu, qui avait atteint sa vingt-sixième année sans connaître l'amour et sans y croire, était devenu un enfant, depuis qu'il aimait Nathalie ; il lui offrit dix fois de l'épouser, et si elle n'avait eu que de l'orgueil, elle aurait eu ample matière à l'assouvir, entre ces deux hommes, Fun si riche, l'autre si noble, tous deux à ses pieds, tous deux fascinés par elle, et la suppliant tous deux de s'emparer pour toujours de leur destinée. Son choix était fait ; elle voulait à tout prix connaître enfin les joies et les puissances de la richesse, dans un siècle où l'argent est tout. Elle se disait cent fois que river son avenir à l'amour de Gustave serait insensé, que cet amour n'aurait qu'un temps, qu'ils se trouveraient un jour en présence de leurs regrets et de leur pauvreté. Cependant la

douleur de monsieur de Nareins était si profonde et si vraie, que Nathalie avait parfois quelque peine à se défendre de la contagieuse influence de ce désespoir et de ces larmes. Elle consentait à le revoir, ajournait son arrêt, réussissait à lui persuader qu'elle souffrait autant que lui , et lui accordait , à la dérobée, quelques heures. Ce fut pendant une de ces trêves, données, non pas à la pitié, mais à la crainte, qu'elle passa avec Gustave cette dernière soirée, oii Julien l'avait reconnue et avait surpris son secret.

Mais ce fut bien réellement la dernière : Nathalie, pendant ces heures qu'elle eut soin de dépouiller de toute illusion et de tout prestige , fit appel tour à tour à la générosité et à la fierté de monsieur de Nareins. Elle lui avoua que son mariage avec monsieur Servais était décidé pour le mois suivant, et que d'ici là leur repos et leur dignité à tous deux exigeaient qu'ils ne se revissent plus. Le jeune homme trouva en efifet dans cette déclaration cruelle et dans les pensées qu'elle lui suggéra un reste de courage et d'énergie qui lui fît accepter le sacrifice. En outre, les misères de la vie réelle interviennent souvent, quoi qu'on fasse, dans nos sentiments les plus romanesques , et monsieur de Nareins dont la fortune avait suivi, depuis quatre ans, une marche diamétralement contraire à celle de monsieur Servais, monsieur de Nareins que ses créanciers commençaient à traquer et dont les terres se criblaient d'hypothèques, comprenait à la fois l'impossibilité d'épouser Nathalie et de restera Paris. Il fut donc convenu qu'il partirait pour l'Italie, et que, la veille de son départ, à une heure où il serait sûr de ne pas rencontrer monsieur Servais, il viendrait prendre congé de Nathalie, et lui rendre ses lettres.

Leur entrevue fut triste et silencieuse ; ils n'avaient plus rien à s'apprendre : Gustave avait rassemblé toutes ses forces ; Nathalie ne voulait ni lui rien dire qui ravivât les blessures do son cœur, ni lui rendre une espérance impossible, ni faire éclater les tempêtes qu'elle devinait sous son calme factice. Il lui tendit le paquet de lettres. Machinalement, et pour se donner une contenance, elle les feuilleta et les compta. Tout à coup elle pâlit, et poussa un cri de frayeur : il en manquait une, et, en compulsant Isi date des autres, elle reconnut que celle qui

266 LB TEMPLE DE BJlàL.

manquait devait être la plus compromettante. EUe ragaFda fixement monsieur de Nareins. Ce visage bouleversé gardait une expression si loyale, que le soupçon était impossible. Croyant à un oubli, elle lui montra le paquet et lui fit remarquer la lacune.

Ce fut lui, à son tour, qui pâlit et frissonna. <^ Ah! s'écrla-t-U, je ne croyais pas que mon malheur pût augmenter 1 Vous aUaz me regarder comme un lâche et. un misérable!

— Mais qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle avec ua surcraU d'épouvante.

— Il y a , que je crains que cette lettre ne m'ait été voléei'. Depuis longtemps je soupçonnais, mon valet de chambre de gsar ves infidélités : je l'ai congédié l'autre jour ; le soir même, ea rentrant, je l'ai aperçu, dans la rue , devant ma porte, causant avec un homme presque ea haillons, qui. paraissait être de sa connaissance intime. Dans le moment, j'y ai fait.peu d'attentiouj; mais le drôle, ce matin, en réglant avec. moi soa dernier compta^ avait un air menaçant et goguenard, dont je me souviens- maioH tenant. Nos domestiques sont nos espions... Qui sait si François n'a pas deviné notre liaison ? s'il n'a pas profité de mon étourderie pour fouiller dans mes tiroirs, ourdir quelque comploit avec un autre scélérat de son espèce, me dérober une de voa lettres, et se la faire acheter par monsieur Servais?

— Ah ! "c'est cela, et je suis perdue 1 reprit-elle avec ua mé^ lange de terreur et de colère.

— Je vous reste, moi ! » murmura-t-il timidement. Ce mot la fit éclater.

« Eh ! que m'importe ? dit-elle, avec un accent dur et crud qu'il ne lui connaissait pas : me rendrez-vous les dix millions de monsieur Servais? Ce but auquel je touchais et qui va m'échapper peut-être, me le rendrez-vous? Ah 1 folle et niaise que j'ai été ! Passer cinq ans à préparer cette fortune, brin par brin, pierre par pierre ; dépenser tout mon génie à m'approprier toutes les faiblesses, toutes les vanités de ce gros homme ; être merveilleusement servie par le hasard, et m'exposer à tout perdre, pourquoi? parce qu'un beau monsieur a passé dans ma vie ! m'y laisser prendre comme une pensionnaire I écrire, comme une grisette amoureuse I Ab«I quelle fauta 1 quaUe faut^ I

LE TÉMPLB DE BAÀL. 267

Moi qui me croyais forte et habile I Je suis une sotte, je suis une femflie... comme les autres! »

Les craintes, les regrets, la colère de Nathalie avaient fait tomber son masque : elle avait oublié jusqu'à la présence de monsieur d^ Nareins. Elle se montrait à lui dans toute la hideuse âpreté de cette soif de richesse , qu'elle déguisait d'ordinaire sous tant de grâces et de séductions câlines. Un moment, elle lui fit horreur ; et pourtant il l'aimait «encore I

Il sortit ; elle ne lui dit pas même adieu ; elle ne^ serra pa9 la main qu'il M tendait. Jamais amour romanesque ne se dénoua d'une façctt plus rude et plus prosaïque. Cette fftusse poésie, ce faux amour, ce sentimentalisme taré dont notre siècle a tant ^busé, étaient humiliés et écrasés sous les sacs d'écus de moiH 9ieur Servais. Gustave comprit Natbalie tout «ttiève : ilfi^un Qffort pour la mépriser ; il ne put pas la haïv.

Deux heures après , une belle voiture où tout semblait neuf, ahevaux, haimais, chiffre» et livrées, s'arrêta devuit la porte de Nathalie* C'était monsieur^^ervais, paré, frisé, teint, pom^ madé, éclatant de jabots , d'épingles et de chaînes de montre» qui venait chercher sa future pour acheter avec elle les cadeaux de noce dans les magasin» le plus à la mode.

Évidemment, il ne savait rien encore ; Nathalie avait eu lei temps de se calmer. Elle l'accueillit avec un frais sourire, et, en posant ses lèvres sur son beau front, si intelligent et si pur, U n'y trouva plu» un pli, plus une trace du récent orage. La partie réengagée , Nathalie redevenait le joueur froid et habile. ^ui ne jette jamais les carte» avant le dernier moment.

Ils allèrent ensemble Qhfjs Delille et chez Chapron, chez Mariton et chez Barennes, chez Odiot et> chez Jeannisset, chez: Tahan et chez Mombro. Nathalie, qui n'avait jamais porté de bijoux, fut éblouie et enivrée quand les joaillier» passèrent à son cou un collier de perles et posèrent sur sa tête une couronne de diamsoits. Puis, il futquestion d'achats pour l'embellissement de l'hôtel : Nathalie avait un goût exquis ; elle voulut tout voir ; elle fit déplier les étoffe» le» plus splendides ; elle assortit les couleur»; elle coa'ondtt le» marchand» par ses instincts d'élégance et la finesse* de. ses? remarques; Monsieur- Servais était iiadieui^.

En voiture, il raconta à Nathalie toutes les démarches qu'il avait faites pour « hâter son bonheur. » Les bans allaient être publiés, les dispenses étaient obtenues, les affiches à la mairie. Le mariage tant désiré pouvait avoir lieu dans la quinzaine.

« Et Lucile? demanda-t-elle en affectant une grande indifférence.

— Elle est toujours chez moi ; je crois qu'elle restera ; elle aura sans doute réfléchi, ou peut-être consulté Anselme. Ce qui est positif, c'est qu'elle n'a pas fait mine de partir. Toujours aussi silencieuse ; rien de changé dans ses manières ; je suis persuadé qu'elle finira par prendre son parti, et accepter nos conditions. Anselme a perdu son père ; il va revenir à Paris ; Lucile et lui auront besoin de moi ; ils savent à quel prix on peut obtenir ma bienveillance. Leur intérêt me répond de leur soumission.

— Je le désire, mon ami , si vraiment vous tenez à les avoir auprès de vous ; ce qui m'étonne, car Anselme et Lucile ne peuvent vous rappeler que de pénibles souvenirs... Le génie de votre... de cette Ernestine qui vous a tant fait souffrir, respire encore dans cette jeune fille... Cet Anselme est un fanatique, ou plutôt un ambitieux de sacristie, qui, pour faire parler de lui, a déclaré une guerre absurde à tous les grands esprits, à toutes les gloires de notre pays et de notre siècle. Versolant me disait hier que cet ouvrage depuis longtemps annoncé, les Révisions littéraires, venait de paraître, et qu'il n'y avait pas d'exemple d'une violence pareille, d'un pareil déchaînement d'injures et même de personnalités contre nos' écrivains illustres... Et, voulez-vous que je vous parle à cœur ouvert? moi si ambitieuse pour vous, pour votre magnifique position dans le monde, pour votre avenir que nous vous ferons plus brillant encore, je serais fâchée de vous voir trop adopter cet Anselme, redevenir son protecteur, assumer, au moins en apparence, la responsabilité de ses attaques bigotes et "^eaimeuses contre les t^Jents et les noms dont la France est Mhé... Vous le savez, vos succès, votre réputation, sont toute ma coquetterie 1 Je serais trop malheureuse, si j'entendais dire : « Monsieur Servais rie veut donc plus être de son siècle? il veut donc rétrograder à Torquemada et à Loyola? »

— Vous avez raison , chère Nathalie, toujours raison, répliqua le vieil inamorato : Anselme est un fou, un casseur d'assiettes littéraires, qui y sera pour ses frais... Mais Lucile est ma nièce, ma seule parente ; elle est orpheline et pauvre ; je ne voudrais pas qu'on dît que mon mariage Ta chassée de chez moi...

— Aussi, mon ami, faut-il attendre; vous avez fait, pour la retenir, tout ce qui était humainement possible ; vous avez oublié, avec votre grandeur d'âme habituelle, que Lucile avait été témoin, complice, actrice, d'un drame offensant pour vous... c'est bien, c'est très-bien... Maintenant, qu'elle soit jusqu'au bout maîtresse de rester ou de partir ; votre bonté ne peut aller plus loin 1... Quel noble cœur que le vôtre 1 Tenez, je veux profiter de votre exemple... Je ne maudis plus Ernestine, je la plains... Être votre femme, avoir l'honneur de porter votre nom, et ne pas vous aimer!... Oh ! qu'elle a dû être à plaindre !...Et dites-moi , mon ami, avez-vous définitivement annoncé à votre nièce le jour de notre mariage?

— Non, mais je le lui annoncerai ce soir, répondit monsieur Servais, que ces caresses parlées plongeaient dans une sorte d'extase. » •

La nuit approchait ; leurs courses et leurs commandes étaient finies ; il ramena Nathalie chez elle.

« Ah 1 lui dit-il avec un soupir amoureux, dans dix jours, je ne vous laisserai plus revenir dans cette vilaine rue... Nous rentrerons chez noits I

— Oui, chez nous I répéta Nathalie en modulant ces deux syllabes avec des intonations délicieuses, et en y ajoutant un de ses regards chargés de coquetterie et de tendresse.

— Mais d'ici là, reprit-il, est-ce que vous ne ferez rien pour moi, pour vos amis? Est-ce que vous ne redeviendrez pas, poui quelques heures, la Francine, le bon camarade d'autrefois? C'est aujourd'hui samedi ; jeudi prochain, je voudrais réunir à dîner quelques personnes de votre connaissance, ef leur faire officiellement part de notre mariage: ne serez -vous pas des nôtres? Ne viendrez -vous pas présider notre dîner? Votre mari vous y autorise et votre amant vous en supplie, ajouta-t-il galamment. »

Nathalie se ût. nn peu prier ; puis elle dit oui. Au 6>nd, eette demande la ravissait, comme un engagement de pks.

On était arrivé rue de Yaugirard ; uâ gf and vaiet de pied ou*vrit la portière, et Nathalie sauta légèrement sur le trottoir; mais, en ce moment même, elle tressaillit de frayeur et eot peine à retenir un cri. Devant sa porte, un homme se tenââi debout, et, aii>x dernières lueurs du soir, elle reeon&i^ Julien, malgré ses. haillons, sa barbe- ineulte et ses cheveijtx e» désorchre. D-'une main^ il liû faisait ua geste de menace; de TattU* e, il élevait à la hauteur de^ son visage une lettre pliée dans une enveloppe.

A l'instant, Nathalie se^ souvint de sa lettre perdue, et comprit que c'était celle-là que Julien venait, de lui montrer. Tout ceci fut plus rapide que Téclair.

« Qu'est-ce donc? demanda monsieur Servais du fond de la voiture.

— Rienv €et homme qui m'a usi peu» effrayée enrme deii))andaiH l'aumône, répondit-elle on souriant. >

Julien avait disparu dans l'ombre : Na&alie rentra chez elle, et la voiture repartit.

Le lendemain, ce êirenti de» adieux encoi^e ; tes adieux d'Aa^ selme et de Lucile !

Anselme étai^ arrivé à Paria, ce jouf-là même» de» grand matin , après avoir passé la nuit en chemin de fer. En se retrouvant, au bout de trois ans d'absence, dâtasi cette ville à laquelle tous les ambitieux, viennent demander la fortmae ou la. gloii^e , il éprouvait une impression de malaise et d'effiroi, comme s'il eât déjà senti à l'épiderme les dents du monstre prêt à le dévorer. On saii tout ce que Paris, le matin, a d'aspects tristes et délais deurs repoussantes. G'est la vie des pauvres qui s'éveille au moment où celle des riches s'endort. Le frisson de Finsomnie, l'humidité d'une matinée d'hiver, ajoutaient aux sensations pé^nibies d'Anselme. Ses yeux fatigués erraient sur les affiches de la veille, encore placardées au mur. 11 y hsait les titres des pièces nouvelles, les grands succès de cette année-là^ et chacun de ces noms, ^iii n'étaient pas le^ sien, lui semblait être, pour lui-même , un arrêt de désuétude et d'oubli. Comme il était de trop bonne heure pour qu'il put se présenter à FliÀtel de monsieur Servais, il entra dans un café, et se mit, tout en déjeur

nant, à parcourir les journaux. Quelles ne furent pas sa.surprise et sa douleur r Dans un petit journal spirituel et mordant, il lut un article sur son livre des Jtévisions Uttéraires, et cet article était rédigé avec cette verve méprisante qui ne laisse pas même à la victime Tespoir de faire du bruit en tombant. -7- Quel était^. disait -on , ce particulier de Draguignan ou de Pézenas qui s'attaquait aux plus grands talents, aux plus magnifiques gloires de la France ? Érostrate de petite ville , il espérait réussir par le scandale, forcer le public de s'occuper de lui en mettant le feu aux temples ; mais sa torche n'était pas même une allumette chimique : elle se briserait contre ces marbres immortels, et les^ morceaux tomberaient sans bruit dans le panier aux ordures... Puis, on faisait un portrait charivarîque du malencontreux (écrivain : c'était, disait-on, un frère lai, échappé d'une maison de Saint-Ignace pour faire son tour de France, et arriver un jour au poste de professeur de belles-lettres à Quimper-Corentin ou à Nogent-le-Rotrou : il portait une longue souquenille noire, des bas de coton noir rapiécés et des souliers à boucles... » — En un mot, le ridicule était versé à flots sur le livre et sur Fauteur, et Anselme, encore peu endurci à ce genre de souffrances, sautait sur sa chaise , comme si on lui eût servi, en guise de chocolat, de l'huile bouillante ou du plomb fondu. Il courut chez son éditeur, et y apprit de mauvaises nouvelles. Les Révisions littéraires avaient, en effet, paru depuis trois jours ; mais l'éditeur, homme d'esprit, accueillit Anselme avec ce mélange de froideur et de condoléance dont usent les directeurs^ de théâtres vis-à-vis des auteurs siffles. On devinait que non-seulement il regardait, un fiasco comme imminent, mais qu'il regrettait presque de s*être chargé de la publication.

« Votre ouvrage paraît dans un mauvais moment, dît-il à Ansellne; il y a trois ans, il serait allé aux nues...

— Avez-vous porté trois exemplaires à Vlnitiateur, comme je vous en avais prié?

— Oui, et Ton m'a refusé les quelques lignes d'annonce que j espérais y faire accepter en l'honneur de votre ancienne collaboration...

— Oh! ce n*est pas possible! s^écria Anselme avec un étonnement tout provincial.

— Si bien possible, mon cber monsieur, que tous les coups d'épingle ou de stylet qui vont vous cribler, partiront de là en vertu d'un mot d'ordre donné par Versolant. Versolant vous déteste ; il prétend que c'est vous qui, par vos tartuferies, lui avez fait manquer «on élection dans votre département; et, comme il est l'âme damnée de monsieur Servais...

— Mais monsieur Servais est mon protecteur 1 Je vais chez lui en sortant d'ici 1

— Oui , fiez-vous y 1 reprit l'éditeur en ricanant. Monsieur Servais a aujourd'hui plus de millions que de cheveux : il épouse, la semaine prochaine, mademoiselle Nathalie Duvivier, que vous avez jadis connue, dans les bureaux de Vlnitiorleur, sous le pseudonyme de Françine Albemare. Il ne voit plus que par ses yeux, et, franchement, il ne pouvait en choisir de plus spirituels et de plus beaux ! Or Nathalie, si j'en crois la chronique, a voué une jolie petite haine corse à tout ce qui a entouré ou influencé monsieur Servais, à tout ce qui lui rappelle d'autres affections et d'autres temps... Vous avez dû, si je ne me trompe, épouser mademoiselle Lucile Dermont, la nièce du millionnaire, et vous avez 'vécu, pendant deux ans, dans son intimité. Eh bien ! soyez très-sûr que personne, en ce moment, ne lui est plus antipathique que mademoiselle Lucile et que vous, et qu'elle ne négligera rien pour vous rendre odieux à l'homme qui l'adore et qu'elle va épouser. Maintenant, si vous m'accordez qu'un amoureux de quarante-neuf ans, en avouant quarantecinq et ayant du ventre, doit être complètement dominé par une délicieuse créature qui lui persuade qu'il a du génie et qu'il est aimé pour lui-même, vous comprendrez que vous n'avez rien de bon à espérer de ce côté-là.

— Mais c'est monsieur Servais qui m'a inspiré, dicté presque, les pages les plus saillantes de mon livre ! Il ne trouvait jamais que je fusse assez sévère et assez dur 1

— Oui, en 1848! quand monsieur Servais se croyait ruiné, quand ses &inbitions politiques venaient de sombrer dans l'épisode de Février, quand il avait peur !... Mais aujourd'hui monsieur Servais est rassuré; il est archi-millionnaire^ il est heureux, adoré, enivré ; il va faire un mariage de fantaisie avec une femme plus charmante que rigoriste. Il amnistie les hommes

et les œuvres qu'il accusait jadis de ses malheurs et de ses angoisses ; il se déclare satisfait, et il ne veut plus qu'on trouble sa sécurité 1

— Mais enfin monsieur Servais n'écrit pas I il n'est pas, à lui seul, la littérature et la critique 1 dit Anselme, refusant encore de croire à son désastre.

— Non, reprit le libraire, cruel comme la vérité ; mais Versolant, son chambellan littéraire et votre ennemi intime, connaît toute la presse. C'est lui qui commande le feu, et depuis les grands journaux jusqu'aux plus petites feuilles, imprimées pour les coifTeurs et pour les marchands de cirage, vous serez passé par les armes... Vous entendez bien que la gloire de Béranger, de Michelet, de Paul-Louis Courrier, de George Sand, de Balzac, de Quinet, de Victor Hugo, d'Eugène Sue, est parfaitement indifférente à ces messieurs... Mais éreinter un nouveau- venu, assez osé pour vouloir se faire sa place autrement que comme thuriféraire ! défrayer quinze jours de moqueries, d'insultes et de sarcasmes, aujourd'hui surtout que, grâce au coup d'Etat, la politique leur est interdite, et qu'ils ont si peu de sujets d'exercer leur verve ! C'est pour eux un mets de prince, et ils le dégusteront jusqu'à la dernière bouchée... Mais pardon, mon cher monsieur I on a donné avant-hier la Dame aux Camélias ! un succès monstre, colossal, pyramidal! A l'heure où je vous parle, Paris a mieux à faire qu'à s'indigner avec vous contre les talents dangereux et corrupteurs ; il pleure, c«mme un seul saule ou un seul mouchoir, sur les infortunes et les vertus d'une courtisane réhabilitée par l'amour. Adieu 1 je suis attendu chez l'auteur pour traiter de l'acquisilion du manuscrit 1 »

Et l'éditeur sortit en courant. Anselme, déjà bien découragé» se dirigea vers l'hôtel des Champs-Elysées : il allait voir Lucile : cette idée le soutenait encore.

L'hôtel de monsieur Servais lui parut plus magnifique qu'il ne l'avait imaginé. Tout y était en rumeur; les tapissiers, les domestiques, les ouvriers, les architectes, envahissaient la cour et le vestibule, l'escalier et les appartements de réception. Entre leurs savantes mains, ce qui était beau allait devenir splendide ; ce qui était riche allait devenir magique. Monsieur Servais, peu progressiste en fait de métaphores galantes, avait dit tout haut

374 LB TEnl>LS DC BAAL.

qall Vdukit (psè lô temple t&X digne de là âîvînîté ; e\ les conseils ^e Nathî^ie ayant joint l'élégance au luxe, cet hôtel se transformait, à vue d'œil, en un palais de fées. Au milieu de ce tumulte**triomphal, ce fut à peine si l'on put indiquer à Anselme la chambre de Iiucile : on affectait de ne pas savoir si la nièce de monsieur Servais était encore chez lui. Anselme finit pourtBOiX par se faire renseigner, et il monta tout tremblant à une petite diambre du second étage, dont la simplicité contrastait %Tec toutes ces magnificences. C'est là quil trouva Lucile.

iK Ah 1 vous arrivez à temps ! lui dit-elle ; dans une heure, jè De «erai plus ici. »

t)n effet, tout, dans le eostnme de Lucïle comme dans les ob^ jets épars autour d'elle, annonçait un départ immédiat ; elle ][>ortait une robe et nn manteau de voyage, un chapeau et un voile de crêpe, et ce vêtement entièrement noir semblait être encore le deuil d'Emestine. La vieille Marianne, grommelante et courbée, achevait de fermer les malles et les cartons. Lucile n^emportait rien de chez son onci^ et l'humble mobilier de son appartement demeurait intact. Ëilè sy était toujours considérée lîomme une étrangère, et, en ce moment, on eût dit une voya« geuse quittant une chambre d'hôtel garni sans y laisser, sans en garder un souvenir.

« Tout est donc fini ? s'écria Anselme àve5 un redoublement de douleur; c'est donc ainsi que je devais vous revoir?

— Oui, tépondit Lucile en s^efforçant de surmonter son émotion. Je m'étais imposé, comme un devoir, de rester chez mon oncle jusqu'au moment où il m^annoncerait son mariage d'une façon ofiîcielle. Hier soir, il me fa annoncé en fixant la date; cetera de jeudi en huit. Ce matin, je lui ai écrit une petite lettre bien respectueuse, et je pàrsl

— Et il n'a pas essayé de vous retenir?

-^ Il ne sait rien de mon projet ; il est bien trop absorbe par les préparatifs de ce mariage et les embellissements de cet hôtel I Le saurait-il, je crois qu'il ne me dirait plus rien pour m'empêcher ae partie. Depuis longtemps, ma présence l'importune ; les souvenirs que je réveille en lui jettent une ombre sur son bonheur actuel. Cette Nathalie d'ailleurs use de son influence toujours croissante pour me perdre dans son esprit. Afin de

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Mttver les Jj^parences et par un reste d'habittide, il avait d'abord désiré me garder ; mais, au fond, il sera content de ne plus me voir et d'appartenir tout entier à sa sirène, sans que personne lui rappelle le passé. Hier soir, oe senlfiment était si visible, que jnon onde 'après m*avoir fait cette annonce précise et solennelle, n'a pas ajouté un mot; évidemment il craignait une explication, un attendrissement, que sais-je ? une plainte peut- ^e ; mais je n'ai rien dit, et nous sommes demeurés silencieux ^omme toujours.

— £t maintenanit, que comptez-vous faire?

— Oh J mon plan est bien simple : seulemeiit, toselme, j'ai besoin que vous me laissiez tout oaon oouràge. le vais passer dix joor^, en retraite, dans un couvent de la rue de Sèvres. Puis je partirai pour Saint-Étienne, où les Dames du Sacré*' €œur me recevront provisoirei&e&t comine maîtresse de dessin, lea attendant que je prenne une résolution plus définitive.

— Quoil dit AJisdine avec une navrante expression de dé- .sespoir, c'est donc un ^tdieu! Il faut donc renoncer à vous?

— Écoutez-moi, et restons calmes 1 reprit-elle en essayant de «ourire : je ne prononcerai pas de vœux, d'ici à longtemps; je Testerai libre, et sU un jour, les circonstances devenaient plus |NX)pices, vous savez, mon ami, que mon cœur ne se reprend pas après s'être donné, llai^s, pour le moment, il y aurait folie à vouloir réaliser les rêves d'un temps plus heureux. Nous fi'avcAs rien^ et le premier hôte qui s'installerait à notre foyer, ce «erait la misère... Vous et moi nous la supporterions ; mais si je devrais mère, «^ et ici le front de Lucile se couvrit d'une adond^e rougeur, -^ je deviendrais lâche: plutôt que de voir mon enfant pàtir, j'accourrais me jeter aux pieds de mon^ sieur Servais, m'humilier devant cette femme... Oh ! jamais 1... jamaisl »

Ses yeux, si doux d'ordinaire, étincelaient.

« Mais nous travaillerions, dit Anselme en se cramponnant à une dernière espérance.

— Hélas J il y a, à Paris, des milliers de peintres, des deux •exes, qui ont dix fois plus de talent que moi, et qui meurent de faim... et vousl...

*^ Et laoif dwaaAs^ Anselmis, voyait <la'çllô hésitait.

— Vous, mon ami, si j'en crois ce qui se murmure à mon oreille depuis quelque temps, vous n'êtes pas non plus sur le chemin de la fortune. Malgré ma disgrâce, c'est moi qui ai fait jusqu'à présent les honneurs de la maison de mon oncle, et, à sa table ou dans son salon, j'ai entendu, à votre sujet, des propos qui me pénétraient de tristesse. On prétendait que vous vouliez à tout prix faire parler de vous, que vos attaques contre les plus beaux génies et les plus beaux livres de notre siècle n'étaient qu'un calcul d'ambitieux aspirant à la célébrité par le scandale; mais que vous n'y réussiriez pas, et qu'avant un mois vous seriez écrasé sous le ridicule... Et ce qu'il y avait de pire, c'est que mon oncle paraissait du même avis !...

— Ah ! c'est bien là ce qu'on vient de me dire ! s'écria douloureusement Anselme; et cependant, vous, Lucile, qui étiez alors en tiers dans notre existence , vous savez qui me dictait ces articles, qui était le premier à les applaudir, qui me trouvait toujours trop modéré... N'était-ce pas monsieur Servais?...

— Oui, mon ami , mais monsieur Servais n'a plus peur I » répliqua-t-elle.

Monsieur Servais n'a plus peur ! c'avait été le mot du libraire : Lucile le répétait : c'était le mot de la situation et l'arrêt d'Anselme. Celui-ci semblait accablé par cette vérité cruelle qui lui arrivait de tous les côtés et ne lui laissait plus d'espoir. Lucile reprit doucement :

« Mon ami, ayons du courage ! La vie est une expiation et un sacrifice... La Providence nous frappe : résignons-nous! N'avons-nous rien à expier? Moi, pour sauver Ernestine, j'ai menti, et le mensonge n'est jamais permis... Et puis, grâce à ce mensonge, il a fallu qu'Ernestine mourût pour nous rendre Tun à l'autre; cela ne devait pas être; je ne pouvais pas, moi qui l'ai tant aimée, profiter de ce douloureux héritage... Vousmême, Anselme, soyez sincère... Cette ambition dont on vous accuse, n'est-elle jamais entrée dans votre cœur? En attaquant ces gloires malfaisantes et ces œuvres corruptrices,' est-ce la vérité seule que vous avez voulu servir? Aucune pensée humaine de vanité ou d'amour ne s'est-elle placée entre votre conscience et Dieu ? »

Anselme rougit et baissa la tête sans répondre. Lucile conti-

nua avec un pieux enthousiasme qui triompha de sa douleur : « Soumettons-nous donc 1 Dieu prolonge nos épreuves ; elles nous purifieront, et, un jour peut-être, elles nous^ rendront dignes du bonheur qui nous est refusé aujourd'hui, li faut qu'il y ait des âmes qui souffrent et qui prient pendant que d'autres s'enivrent de» joies et des richesses de ce monde... Anselme ! je vais prier pour les malheureux et pour les coupables 1 » i

En ce moment, Nanette lui apporta une lettre renfermée dans une grosse enveloppe : un inconnu, lui dit-elle, venait de la laisser chez le concierge, en recommandant qu'on la lui fît parvenir sans retard.

Lucile rompit le cachet, et tressaillit en reconnaissant la signature de Julien au bas d'une feuille volante qui accompagnait une autre lettre d'un format plus mince. Voici ce qu'il lui écrivait :

« Moi qui n'ai plus rien à ménager et qui ai bu toute honte, j*ai voulu vous servir malgré vous-même, vous et Anselme, les deux seuls êtres auxquels je songe encore sans horreur ou dégoût. Un vaurien de mes amis» valet de chambre chez ce beau marquis de Nareins, lui a vole /a lettre que je vous envoie cijointe. Elle est tout entière de la blanche main de Nathalie. Que cette lettre passe sous les yeux de votre oncle, et, à moins que le caractère de monsieur Servais n'ait bien changé ou que Nathalie n'ait à ses ordres tous les diables de l'enfer, son congé lui sera signifié. Vous profiterez de ce premier moment de colère pour rentrer en grâce, et vous épouserez Anselme. Vous voyez que l'amitié d'un outlaw peut être bonne à quelque chose.

» Adieu, ne priez pas pour moi : vous y perdriez vos prières 1 »

La lettre de Nathalie, enveloppée sous le même pli, était décachetée.

Anselme et Lucile se regardèrent un moment en silence : puis la jeune fille alluma un bougeoir ; elle commença par brûler la grosse enveloppe et le billet de Julien ; ensuite elle recacheta la lettre de Nathalie. Anselme la regardait faire sans soufOier mot.

^8 LB TSBtPLÊ DÉ tkJLL

Elle buTtît èbn buvard , y prit une autre enveloppe, y enferma la lettre de Kathalié, cacheta le tôUt èâtis initiales et sans thiffi-e, et écrivit dessus : A Mademoiselle Nathalie Duvîvier, 37, tue de Vaùgirard.

« Anselme, dit-elle simplement, vous jetterez ceci à la petite jioste, en sortant. Restons honnêtes 1

— Ahl c'est bien, ce que vous faites là... mais moi, je suis au dèsespoit î dit-il en se laissant retomber sûr sa chaiée. Lucile 1 ma Lucile ! par pitié, accordez-moi uhe grâce î je ne puis croit-e encore — honi je He veux pas le croire! — que votre onclô m'abandonne ainsi, qu'une pareille œuvre d'iAiquité s'accomplisse , que mon livre reste é'crasé sous des sarcasmes de petits journaux... Si j'ai un grand ittccêé, si ce succès me rend mon- S^ieui* Siervais plus favorable, me donne une placb dans la littérature et m'assure une sorte d'avenir... Eh bien ! vous rétracterez votre arrêt; vous aurez confiance; vous consentirez a Bioû bonheur... D'ici là, atî^ndez-moi dafas ce couvent où voUs âllbz... ne Quittez pas Paris!T. ne prehèi pai de détermination... Sî, dans dix jourà, vous ne me voyez pas reparaître, si je ne tous fais rien dire, c'est que Vos tristes prévisions se seront réalisées; c'est qUé je serai vaincu 1... Alors Vous serez libre ; voué partirez, et je n'aurai plus d'autre espérance que la bonté dé Bleu et la Sainteté de vos prières !

-^ Eh bienl j'y consens! dit Lucile sans partager ce dernier espoir. Maintenant, mon knli, quittons -nous : la matinèô â^ce, et je Veux partir d'ifei le pluà tôt possible î Adieu, et ne hi'ôtez pâd, je Vous feti supplié encbré, le pfeu de force qui më reste î

— Adieu i mais {^àS podir toujours I noué ne nous séparons pas pour ne plus nous revoir ! s'écria Anselme en étouffant seé sanglots.

— Je Voué aime èriiîoirfe i voîfâ tout fcè qtiè je puis Vous dite...» Le reste appartient à Dieu ! »

Anselme sortit : un quart d'heure âjirês, Nanetle allait chercher uh fiacre, et Lucile quittait l'hôtel ^n Iais$aat quelque» Ugi^es pour son oncle.

tB TEMPLE DE BÀAL« 279

tes prédictions de Lucîle et du libraire se réalisèrent, ou plutôt furent dépassées. En troi$ jours, d'un bout à l'autre de la presse périodique, depuis le recueil le plus grave jusqu'au journal le plus léger , Anselme fut déchiré , criblé, haché menu, et il ne resta plus de son malheureux livre passé à ce terrible laminoir, que l'idée d'une énorme vanité soutenue par un petit talent et punie par une chute ridicule. Comme toute l'artillerie donna au même instant et avec un merveilleux ensemble, cette exécution fut l'affaire de quelques matinées. L'œuvre réduite en miettes, on injuria l'auteur. Yersolant, horriblement rancuneux et ayant toujours sur le cœur le mauvais succès de sa candidature, donna sur Anselme et sur son père des détails personnels qui n'étaient pas à sa louange. On prétendit que monsieur Maynard était mort insolvable, que son fils avait refusé de payer ses dettes, et que, furieux de sa pauvreté, aigri contre toutes les supériorités et tous les succès, avide de bruit et d'argent, il avait voulu satisfaire à la fois, par cette absurde équipée, sa vanité et ses haines. Nathalie, plus ingénieuse encore dans ses cruautés, inventa une petite histoire qu'il ne s'agissait plus que d'aiguiser en stylet et de tremper dans le venin distillé par ses jolies lèvres. D'après elle, Anselme avait spéculé sur l'immense fortune de monsieur Servais et sur ses bontés pour sa nièce, et avait espéré, par ses jésuitiques attaques contre les gloires de la Francej gagner le cœur de la dévote Lucile qu'il croyait devoir être l'uniquç héritière de son oncle. Tous ces propos, exploités et embellis par une trentaine d'hommes d'esprit, se traduisirent 'en épigrammes, en allusions, en sarcasmes, en quolibets, en calembours, qui éclatèrent sur toute la ligne du journalisme comme un feu de peloton. Après quoi, on jeta un drap sur le livre et l'auteur défunts. Les Révisions littéraires avaient vécu : Anselme n'était plus de ce monde! Seulement, pour résumer l'épisode, le plus grave des journaux voués à }a culture du lieu-commun voltairien et démocratique publia, qn

280 LB TEMPLB DE BÀÀL.

article intitulé : Les contempteurs des gloires nationales^ où la tentative d'Anselme prenait les proportions d'un attentat contre la liberté et la France. Les Révisions littéraires se rattachaient à un vaste complot, à un plan occulte qui ne tendait à rien moins qu'à replonger le pays dans les ténèbres du Moyen Âge, à condamner au bûcher tous les représentants de l'esprit nouveau, à ramener l'ancien régime, l'inquisition, la dîme et la corvée, et à appeler au secours du droit divin les puissances étrangères. Les aïeux directs d'Anselme commençaient à Érostrate et finissaient à Trestaillons : mais. Dieu merci ! les huées, les risées et les sifflets sous lesquels venait de succomber le malencontreux et grotesque incendiaire, étaient là pour prouver que l'admiration et la reconnaissance publiques faisaient bonne garde autour de leurs dieux et de leurs temples , et que la France était toujours la patrie de Voltaire, de Mirabeau et de Manuel. L'article se terminait par une prosopopée, où, après avoir montré les lambeaux du livre impie ramassés par les chiffonniers, l'auteur s'écriait avec le pieux Virgile :

< Discite justitiam monitt, et non temnere Divos I >

Le naufrage était complet : Anselme sentait le flot moqueur lui passer sur la tête et l'engloutir. Il éprouvait cette espèce de torpeur qui suit les grands désastres. Pourtant, au milieu de son abattement , il avait encore une idée fixe, un point auquel il s'obstinait avec un entêtement désespéré ; il voulait revoir monsieur Servais, ne fût-ce qu'une fois, et lui offrir, avec la dédicace d'usage, un exemplaire de son livre. Il lui semblait impossible que son ancien patron, se retrouvant avec lui face à face, n'eût pas un bon mouvement, une sorte de remords, et persistât à désavouer ce qui avait été écrit sous son inspiration , presque sous sa dictée. Le jour même du départ de Lucile, il se présenta, dans l'après-midi, chez monsieur Servais, et ne fut pas reçu. II y retourna le lendemain et le surlendemain sans plus de succès. C'était évidemment un parti pris; mais il en est des caractères timides comme des avares qui se mettent en dépense et des poltrons qui se décident à être braves. Anselme, à chaque tentative inutile, n'était que plus résolu à ne pas lâcher prise avant

d'avoir revu Thomme qui refusait de le recevoir. A force de s'informer, il apprit que monsieur Servais donnait un grand dîner le jeudi suivant ; il pensa qu'en y arrivant vers neuf heures, en grande tenue de soirée, il se confondrait avec d'autres visiteurs, et parviendrait aisément jusqu'à son salon.

Le millionnaire amoureux était dans tout le paroxysme de son bonheur; il passait chez Nathalie une partie de ses journées, puis revenait donner des ordres, presser les ouvriers, ajouter, d'après les conseils de la sirène, quelque détail de luxe ou d'élégance aux splendeurs de son hôtel. Il eut pourtant un moment de trouble et de mauvaise humeur quand on lui annonça le départ de Lucile et qu'on lui remit sa lettre. Égoïste comme presque tous les heureux, naïvement despote comme tous les égoïstes, il eût voulu voir le reflet de sa félicité jusque dans le regard et l'attitude de cette nièce qu'il avait comptée pour si peu de chose. Il s'irritait qu'elle eût l'air de le désapprouver en le quittant, et il l'eût volontiers accusée d'ingratitude, elle, la compagne et le soutien de ses mauvais jours, au moment même où il' achevait de rompre, par son mariage, le dernier lien qui la rattachait à lui. Nathalie, qui, si Lucile était restée, eût trouvé moyen de la faire sortir au bout d'un mois à force de lui rendre la vie intolérable et de créer à monsieur Servais de nouveaux griefs contre elle, Nathalie qui, dès le début, s'était bien promis de faire maison n^**e et d'isoler son futur époux de toute autre influence que la sienne, voyant maintenant Lucile partie et son oncle mécontent de ce départ, ne négligeait rien pour le pousser dans ce sens, et lui représenter sa nièce comme une bigote, à l'esprit étroit et au cœur sec, aussi ingrate qu'intéressée, n'étant restée chez lui que dans l'espoir d'être son héritière, et définitivement indigne de ses bontés. Et pourtant la lettre de Lucile ne justifiait, dans sa brièveté respectueuse, aucune de ces accusations I

« Mon cher oncle, écrivait-elle à monsieur Servais, je vous supplie de me pardonner, si je pars ainsi sans vous dire adieu, sans vous remercier de tout ce que vous avez fait pour la jeune orpheline, et des jours paisibles que j'ai passés sous votre toit. J'ai pensé qu'une nouvelle explication nous serait pénible à

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tous deux, et que, dans cette circonstance, je n'avais rien de mieux à faire qu'à m*effacer discrètement de votre existence où je deviens inutile, où je serais bientôt à charge. Mon départ, soyez-en sûr, n'est ni un reproche, ni une plainte, ni une déclaration de guerre à une personne qui va être chargée de vous rendre heureux. ^11 n'est que la conséquence de sentiments que vous ne pouvez partager, mais qui ne finiront qu'avec moi. J'ai aimé Ernestine comme une mère, comme une sœur; des douleurs communes ont achevé d'unir nos destinées et nos âmes. Voir sa place occupée par une autre femme, le nom que vous lui aviez donné passer à une autre, me serait trop cruel : dès lors, que serait ma vie dans un intérieur où je ne pourrais ni inspirer, ni ressentir affection et confiance, où je subirais et imposerais une perpétuelle contrainte? Tout est préférable à ces situations où les antipathies s'augmentent de l'intimité même des relations journalières, où le cœur dément ce que disent les lèvres, où les lèvres sont forcées de sceller ce qui gronde dans le cœur I

» Je pars ; n'ayez aucun regret, ni aucune inquiétude : vous ne me deviez rien, et vous avez fait pour moi, pour la mémoire de ma pauvre mère, plus que je ne devais attendre. J'ai assuré mon avenir de façon à n'avoir besoin ni du secours, ni de la pitié de personne. Jamais la vie religieuse ne m*a effrayée. Elle m'était apparue comme un refuge, à une époque où je redoutais de grands malheurs pour moi et pour ceux que j'aimais. Si je dois renoncer à un sentiment que vous connaissez et que vous aviez approuvé, c'est là que je chercherai peutêtre ma consolation et ma force: mais je ne m'engagerai pas encore. Le couvent sera pour moi un abri avant d'être un lien. Adieu donc, mon cher oncle 1 soyez heureux, et ne vous occupez plus de cet humble atome qui eût peut-être importuné votre bonheur. Les joies et les fêtes de ce monde sont fragiles : si vous éprouviez de nouveaux chagrins, de nouveaux mécomptes, si les deux coupes où vous buvez aujourd'hui avec 'vresse venaient à s'épuiser ou à se briser, vous aurez quelque part, au fond d'un couvent ou au coin d'un modeste foyer, une nièce qui priera pour vous ; alors, mais alors seulement, souvenez-vous de Lucile Dermont. »

Nathalie, «\ force de subtilités et surtout de câlineries, sut amener monsieur Servais à regarder celte lettre comme offensante dans se§ réticences, hypocrite dans ses airs de résignation, impertinente dans ses prétentions à n'avoir besoin de personne, irritante dans son obstination à rappeler de pénibles souvenirs, et inconvenante par la sécheresse et la froideur des adieux. Lucile fut condamnée en dernier ressorî-, et son oncle trouva moyen d'être à la fois soulagé de se voir débarrassé d'elle, fort content d'avoir échappé à une scène, et fort irrité qu'elle fût ps^rtie sans sa permission. Inutile d'ajouter qu'une bonne part de sa colère se reporta sur Anselme, et qu'il fut plus résolu que jamais à l'abandonner et à le repousser, pour punir ce qu'il s'obstinait à appeler l'ingratitude et la désobéissance de sa nièce.

Mais bientôt ce léger nuage, indigne d'occuper longtemps un homme comblé de millions et adoré par une femme charmante, se dissipa dans le^ apprêts du grand dîner que monsieur Servais avait désigné d'avance comme une date solennelle oii il devait annoncer ofiQciellement à ses convives son mariage avec Nathalie. Dans sa pensée, ce dîner devait être tout ensemble la préface de son bonheur conjugal, l'inauguration des nouvelles! magnificences de son hôtel, et soiudébut dans le rôle de Mécènes que son ambition et sa vanité, transformées par les événements, substituaient désormais au rôle impossible d'homme politique. On comprend qu'une fête gastronomique et mondaine, consacrée par cette triple destination et embellie par la riche imagination de Nathalie, dut épuiser tous les raffinements du luxe et de l'élégance. Nous n'en donnerons pas le menu, bien qu'un illustre exemple ait récemment prouvé qu'une carte de restaurateur pouvait être la page la plus littéraire d'un roman. Qu'on songe aux éçus et à l'amour-propre de monsieur Servais, au long jeûne, au goût merveilleux et à l'orgueil de Nathalie, et c'est à peine si l'on approchera de la réalité. Nathajie avait, en outre, depuis l'avant-veille, un sujet d'allégemenî et de joie qui redoublait son entrain. D'une part, elle avait appris que Gustave de Nareins éts^it parti pour l'Its^lie; de l'autre, elle avait reçu par la- poste, cette lettre, cçtte redoutable lettre que Gustave s.'étî^it laissé voler, par, spn domestique, et qu'eljp av^it,

cru voir, comme une arme vengeresse, entre les mains de Julien. Comment ce valet de chambre voleur, comment ce Julien qui devait la haïr et qu'elle supposait capable de tout, lui renvoyaient-ils purement et simplement ce qu'ils s'étaient donné la peine de dérober, ce dont ils pouvaient tirer un si grand parti? Comment lui rendaient-ils pour rien ce qu'ils auraient pu lui faire payer si cher? Gustave s'était-il trompé en accusant son domestique? Elle-même avait-elle été dupe d'une hallucination bizarre en croyant reconnaître Julien armé de cette lettre? Était-ce monsieur de Nareins qui, la retrouvant au fond de son tiroir et n'osant plus ou ne voulant plus chercher à revoir Nathalie, s'était borné, avant de partir, à jeter le paquet à la poste, en contrefaisant son écriture sur l'adresse? Évidemment il y avait là une énigme ; mais bientôt, au lieu de se fatiguer l'esprit à en découvrir le mot, Nathalie l'accepta comme un heureux présage : c'était, pensa-l-elle, son étoile qui l'emportait, un grain de magie qui se mêlait à ses succès et à ses triomphes! Pressée de s'étourdir, poursuivie encore, de temps à autre, par le souvenir du jeune et ardent amour de Gustave, elle se jeta avec une sorte de passion et de fougue dans toutes les avenues de ce bonheur matériel, fait de diamants et d'or, qui allait remplacer pour elle le bonheur romanesque ; elle y apporta une verve, une furie d'artiste en travail de son chef-d'œuvre. Elle voulut que la première heure de son avènement annonçât à ses convives ce que serait son règne.

Ces convives représentaient à peu près toutes les nuances de la société de Paris. Comme le jeu qu'elle imite en l'agrandissant, la spéculation rapproche les distances, et il est difficile de refuser l'invitation d'un homme qui peut donner des centaines d'actions au pair. Il y avait donc, au dîner de monsieur Servais, des gentilshommes lancés dans les affaires, des princes de la finance, des écrivains en vogue, des artistes célèbres, et quelques-uns de ces spirituels dilettantes que la civilisation parisienne place comme un ciment entre ses diverses couches intellectuelles et sociales. On n'aurait eu garde d'ailleurs de manquer à une réunion dont le principal attrait devait être la présence de Nathalie et l'annonce du mariage de monsieur Servais. On était curieux de voir comment la femme de lettres, l'ex-

Francîne A^lbemare supportait sa nouvelle fortune , et si la dignité de ses manières et son habileté de maîtresse de maison seraient au niveau des grâces de sa figure et de l'éclat de son esprit. Sous ce rapport, la curiosité fut satisfaite et la malice déçue. Tout le monde convint que, si rien n'était comparable à la délicatess: du menu, à l'idéale perfection des vins, à la beauté de l'ameublement, à l'opulence du service, au choix et à la beauté des fleurs répandues à profusion depuis la cour jusqu'au salon, il y avait pourtant une merveille supérieure à tout cela, et que cette merveille était Nathalie.

Sa toilette était admirablement appropriée à la circonstance; elle tenait le milieu entre l'exquise simplicité de la jeune fille et l'élégante richesse de la jeune mariée. Un collier de perles d'un prix inestimable entourait son cou de cygne et justifiait d'avance toutes les comparaisons poétiques de ses admirateurs. Sa robe de velours noir, coupée avec génie et indiscrète avec décence, faisait ressortir la blancheur rosée de son teint et la pureté sculpturale de ses bras et de ses épaules. Dans cette situation si embarrassante et si bizarre, sous le feu de ces regards qui l'analysaient comme un objet de luxe et Tétudiaient comme un problème, elle fît preuve d'un tact, d'une finesse, d'une tenue qui ravirent les plus insensibles et désarmèrent les plus sceptiques. Pendant la première partie du dîner, elle fut attentive et prévenante, avec une légère nuance de gravité, comme une maîtresse de maison déjà pénétrée de ses attributions et de ses droits; puis, quand les convives s'animèrent, quand le vin de Champagne eut délié les langues et aiguisé les bons mots, elle laissa jaillir peu à peu son esprit et sa verve; elle devint, pour un moment, la Francine des dîners Bohèmes, mais en ayant soin de ramener sans cesse vers monsieur Servais ses regards et ses sourires, comme pour lui déclarer que c'était la dernière fois, et qu'elle ne voulait que lui complaire. Cette gradation savarite se communiqua à l'assistance, presque toute composée de gens spirituels, positifs, adorateurs des biens et des plaisirs de ce monde. Alors ce fut une gaîté pétillante, une ivresse de bon goût, un feu d'artifice de saillies et d'épigrammes à dérider un quaker, quelque chose comme une fête païenne dont Nathalie eut été tout ensemble la prêtresse et la

286 h^ Tl^UPLE DE BàAI..

divinité. Ua artiste célèbre se leva, le verre à la rnaïn, et s'écria en regardant Nathalie :

« Â la beauté ! » ;

Un joyeux épicurien répondit à ce premier toast, et en pro* posa un second :

^ Au plaisir I *

Un journaliste connu pour la prestesse de ses évolutions politiques, répliqua avec le même geste :

^ Au succès 1 »

Un spéculateur heureux salua monsieur Servais, brandit à son tour son verre dont la mousse débordait, et dit, avec un accent convaincu qui trouva de^ échos :

«A l'argent 1 »

Monsieur Servais s*inclina; puis, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre solennelle :

« Messieurs, fit-il, j'ai voulu aujourd'hui avoir l'honneur de vous réunir pour vous faire part d'un événement que voim pressentez (fêjà, et que je regarde comme le plus heureux de ma vie : j'épouse, jeudi prochain, mademoiselle Nathalie Duvivier. 3>

Un hourrah entliousîaste accueillit celte déclaration attendue. Versolant célébra, dans une improvisation éloquente, l'alliance de la fortune et du talent avec l'esprit et la beauté. Tous les assistants firent chorus : Nathalie était une fée 1 Servais était un héros ! On eût dit qu'un cliquetis d'écus formait l'accompagne^ ment de 1 epithalame.

Nathalie, au milieu de cette pluie de compliments et de bravos, avait doucement baissé son beau front que couvrait une délicieuse rougeur. Elle fit un signe et on passa dans le salon, où le maître d'hôtel, flanqué de deux valets de pied, apporta le café, les glaces et les liqueurs.

Dans ce moment que Brillât-Savarin et ses émules ont signalé comme le paroxysme du bien-être à la suite d'un merveilleux dîner; dans ce moment où tous ces cerveaux étaient surexcités, où l'arome^'du kirsch et du moka s'ajoutait aux capiteuses vapeurs des vins de France et d'Espagne, aux éblouissements des lumières, aux feux croisés des bons mots, aux extases de la matière triomphq^nte, un domestique annonça :

I£ TEMPLE bfi BàAL. 287

« Monsieur Anselme Maynardl >>

Anselme entra. Il était correctement vêtu; habit ïioir et cravate blanche. Il avait rassemblé, pour cet instant critique, toutes ses forces et tout son courage. Il tenait à la main un exemplaire de son livre,^ qu'il offrit à monsieur Seryais.

Dans ce salon, si bruyant tout à l'heure, on eut entendu une mouche voler. Tous les yeux étaient Mes sur le maître de la maison et sur le malencontreux visiteur.

Monsieur Servais se redressa de toute sa hauteur, repoussa le livre qu'Anselme lui tendait, et lui dit froidement :

« Monsieur, ^ue venez-vbUs faire ici? Je n'aimé pas lés tapa» geurs; {)as plus en littérature qu'en politique..

— Biaiâ, monsieur, je croyais... il y a quatre ans... je pensais...

-^Vous pensiez mal ; la société, pour se relever, n'a pas eu besoin. Dieu merci 1 dé ces àuto-da-fé de séminaire et de ces exagérations dé sacristie. Il liii a suffi, pour cela, d'hommes énergiques, qu'un moment de crise n'a pas découragés, et qui se sont bravement confiés à la fortune de la France. J'ai été un dé bes hommes. Notre siècle possède de beaux talents, de grands écrivains, de grands poètes, des gloires éclatantes dont il est fier. Ce n'est pas bien mériter de son pays que de vouloir le décôurofahér de ce qui fait sa parure. Vous avez voulu forcer le public à s'occuper de vous : le public vous a silflé, et vous auriez dû vous éii sbuvéiiif avant de vous présenter ici. »

^ Un murmure approbateur accueillit ces paroles : des regards pieiûs dé éài-casmé se dàrdaîéiit sur le pauvre Anseline. Il fit ua dernier effort.

« Mais, monsieur, vous m'aviez dit... autrefois»., mademoiselle votre nièce...

— Je h'âî pliis de nièce, et si c'est elle que vous venez chercher ici. Vous auriez pu vous épargner cette peine, car vous ne la trouverez pas. Recueillie dans ma maison presque au sortir du berceau, comblée de mes bontés^ traitée comme ma fille, mademoiselle Lucile Dérmont n'a pas voulu être témoin de mon bonheur : elle s'est enfuie de chez moi, sans même me dire adieu, 'oubliant qu'elle me devait, faute de mieux , un peu d'obéissance et de respect!... »

Un sourd grondçmç»^ d'io^iga^ion circula dans rassemblée

288 LB TEMPLE D£ llÀÀL.

à l'adresse de cette nièce si insoumise et si ingrate. Monsieur Servais reprit :

« Je ne vous renens pas, monsieur ; cherchez ailleurs des gens qui vous protègent. Ma fortune, loyalement et laborieusement reconquise, doit me servir à encourager le talent, mais non pas l'esprit de dénigrement, de fanatisme et d'injure, visant à la renommée par le scandale. Vous vous êtes cru un grand homme, et savez-vous ce que vous êtes ? un pitoyable Érostrate. »

Ce mot souleva une tempête d'applaudissements. Des huées à peine contenues bourdonnaient aux oreilles d'Anselme. Parmi ceux qui se trouvaient là, il reconnaissait ou devinait les auteurs des articles qui avaient écrasé son livre. Il ressentit un incroyable mélange de douleur, de honte, de colère. Nathalie s'était reculée au fond du salon ; pendant toute cette scène, elle avait gardé le silence, et fixait sur Anselme ses beaux yeux veloutés où perçait une moquerie diabolique.

Anselme s'avança rapidement vers elle , et lui dit à voix basse : Madame, c'est Lucile qui vous a renvoyé votre lettre écrite à monsieur de Nareins , et c'est moi qui l'ai mise à la poste.

Ce fut sa seule vengeance. Nathalie devint un peu pâle, et se remit aussitôt. Anselme sortit du salon.

« Que vous a-t-il dit? demanda monsieur Servais à sa belle fiancée.

— Il m'a prié de plaider pour lui, quand votre colère serait un peu calmée, répondit-elle en souriant.

— Le lâche ! grommela monsieur Servais.

— L'imbécile I » murmura Versolant.

En ce moment, les chanteurs du Théâtre-Italien arrivèrent. Les voix charmantes de Mario, de la Frezzolini et de l'Alboni effacèrent vite l'impression pénible causée par cet incident.

Anselme s'en allait, sous la pluie, seul, désolé, perdu, sans ressource, sans espérance, sans asile..,..

Là s'arrêtait le manuscrit d*Ânselme : là aussi pourrait finir notre récit, s*il n'y avait presque toujours, chez le conteur comme chez le lecteur, une secrète envie d'aller un peu au delà du sujet même, de savoir et de dire ce que sont devenus, après les événements racontés, les principaux personnages.

Lorsque Anselme, chassé par monsieur Servais au milieu des huées de ses convives, se retrouva dans la rue, il éprouva d'abord un accablement profond et comme une douloureuse ivresse. A cette prostration morale succéda bientôt un vif sentiment de colère et d'amertume, à mesure qu'il se rendit un compte plus exact de ce qui venait de se passer, et mesura, d'une pensée plus lucide, l'ingratitude et l'inconséquence de monsieur Servais, la perversité de Nathalie, l'égoïsme et la corruption élégante de cette société des heureux et des riches dont il venait de subir les sarcasmes. L'ambition, nous l'avons avoué, un ardent désir de célébrité littéraire , à demi purifié par son amour pour Lucile, avait eu une trop grande part dans sa croisade, d'abord si brillante, puis si malheureuse, contre les hommes et les livres sur lesquels, en un moment d'angoisse, ces mêmes gens, aujourd'hui superbes et railleurs, avaient fait peser la responsabilité de leurs malheurs et de leurs alarmes. Voyant Julien, le fougueux uémolisseur, succomber à son propre triomphe, maudit et foudroyé par les rancunes d'une société plus forte que lui, il s'était dit qu'en prenant un point de départ opposé et en suivant une marche contraire, il arriverait au but; qu'il serait un jour salué, fêté, glorifié par ceux qui venaient de crier anathème à

Julien et à son œuTre. Et voilà qu'au bout de quatre ans , la sécurité de ces mêmes hommes, monsieur Servais en tête, le traitait, lui, le défenseur, comme leur frayeur avait traité l'agresseur Julien!

Tout eu ruminant ces idées sombres et mauvaises, Anselme, qui avait suivi au hasard les rues aboutissant au Rond-Poiut, était revenu sur ses pas, et se retrouvait près de l'hôtel de monsieur Servais, situé à l'angle de l'avenue Gabrielle. Le long du mur du jardin, il aperçut un homme immobile, qui paraissait faire le guet, et, quand il fut près de lui, il reconnut Julien. Les deux anciens amis ne s'étaient pas revus depuis bien longtmps; ttfti^ déùx tnes^iïlîrent, et Julien, saisissant le» mains d'Aiisehbe et les secetiant violemment, loi ditf avec tm ricaite* iMut «ftuTâge :

€ Eh bien I que {réfnfseg-tu de la soeiété en généf ât et de mort* sieur Servais en particulier?

*^le sofs de chez lui... il m'a chassé I répondit Anselme, fticA^dble de contenir son irritation et son désespoir. • ^ Patole d'honneur, je l'aurais parié, rien qu'à lire les artl-* cfes qui éreintmt ton livre, et qui fous sont écrits par le* habitués de la maison Servais, Yersolant ef Cf» f s'écria Julien atee son mauvais rire... Mais dîs-moi, Lucile et tpî, votis n'avez donc pas fait usage de la lettre que je lui aî envoyée 7

•*- LttciJe Ta recachetée sans la lire, et Ta renvoyée i made-inôiselle Duvivîer.

' — Oh ! c'est trop fort f quand on. eât vertueux â ces trente degrés de niaiserie, on mérite tous les malheurs de ce monde l » eïclama Julien.

Et il regardait Anselme aveé Un mélange de Cdtêre et de pîflé.

« Maïs toi-même, que faîsaîs-tu là? reprit Anselme pour détourner l'entretien.

— J^étâis venu à un spectacle gratis... Je savais qu*il y avait ce doir gala chez notre ancien patron, et je voulais voir sortir de chez lui, en grande tenue, nos heureux, nos héros du jour.,. Vrai ! cela m'amuse, et je n'ai pas d^argent pour me payer un autre théâtre... Et puis, je voulais aussi, au moment où Nathalie remontera en voiture, lui crier du trottoir quelques

mots qui auraient troublé son sommeil de cette nuit. Mais J)âh ! je me donnerai ce plaisir une autre fois... Allonsnous-en 1 »

Ils marchèrent un moment côte à cote, sans échanger une parole ; à la fin, Julien s'arrêtant brusquement, dit à son compagnon :

« Tu vois ce qu'on gagne à vouloir défendre la société malgré •elle... Viens à nousl sois des nôtres 1

— Moi I murmura Anselme en frémissant.

— Oui... te voilà sans ressources... Tu ne peux plus épouser Luciîe, qui, avant un an, sera religieuse. Tu ne peux pas retourner là-bas... ton père est mort... tes sœurs ont quitté le pays, et ta présence maintenant leur serait douloureuse plutôt qu'utile... Nous sommes arrivés ton? deux au même point par

' des chemins contraires; plus un sou, plu3 un lien, plus une espérance 1 Eh blenl fais comme moi... crache à la face de ce monde, aussi ingrat envers ses serviteurs qu'impitoyable envers ses ennemis... Plonge-toi dans ce bourbier qui a son charme ! Les gueux sont des gens heureux t a dit le chansonnier que tu as essayé de démolir... Sois gueux comme nous I et si, quelque jour, se présente roccasion d'une revanche, obi alors, nous leur ferons payer, à ces adorateurs du Veau d'or, nos souffrances et nos larmes 1...»

En tout autre temps, ces mots prononcés d*un ton féroce et sinistre eussent révolté ou épouvanté Anselme. Dans la disposition où il se trouvait, cet appel farouche répondait trop bien

^ à ses sourdes colères. Pourtant, il songea à Lucile, et ;garda le silence.

« Où vas-tu maintenant ? » lui demanda son ami. Anselme se souvint alors que, depuis son arrivée à Paris, il avait logé dans un petit hôtel de la rue Coquillière, et qu il y avait laissé son modeste bagage. Il se décida à y rentrer pour cette nuit.

« Soit 1 lui dit Julien ; moi, je vais regagner mon garni de Ja rue du Rocher ; mais je te donne rendez-vous pour demain, midi, dans le jardin du Palais-Royal. Là, nous causerons à Taise, et si tu n'es pas une poule mouillée, tu me croiras et tu ine suivras 1 »

Le lendemain matin, après une insomnie cruelle, Anselme, en proie à d'horribles irrésolutions, allait sortir de chez lui, lorsqu'on frappa à sa porte : il ouvrit, et se trouva en face d'un prêtre dont la figure spirituelle et douce lui rappela un souvenir déjà lointain. C'était l'abbé Nervyn, originaire, comme lui, du département de la Loire, et attaché à une des paroisses de Paris. Anselme l'avait autrefois connu au petit séminaire de Bf;... où il avait fait ses premières études.

L^abbé Nervyn venait chez Anselme de la part de Lucile : la pieuse orpheline était résolue à ne plus le revoir, afin de garder tout son courage. Mais sa prévoyante tendresse avait aisément deviné que, si l'accueil de monsieur Servais était dur, le naufrage complet, Anselme trop cruellement frappé dans son orgueil et sa dernière espérance, il y aurait là pour lui une crise dangereuse, et elle lui envoyait l'abbé Nervyn pour le préserver de ce péril.

La vue de ce prêtre, le nom de Lucile, rappelèrent Anselme à lui-même, et réveillèrent les bons instincts de cette honnête nature. 11 eut honte de ses malédictions et de ses colères de la veille, et, l'abbé Nervyn l'ayant interrogé avec une gravité affectueuse, il lui dévoila l'état de son cœur. Dès lors il fut sauvé ; sa douleur se détendit et perdit de son àpreté : au bout d'une heure, un baume céleste avait passé sur les plaies saignantes de son âme; l'abbé Nervyn lui promit de revenir le voir et de lui chercher des moyens d'existence.

Nous avons vu, par un coin, dans notre prologue, quelle fut cette vie austère de mortifications, de pauvreté et de sacrifice. Lucile, ainsi qu'elle l'avait annoncé, était partie pour le couvent de Saint-Étienne. Acceptant pour elle-même l'épreuve et l'immolation dans toute leur rigueur, elle n'avait pas même écrit, avant de partir, à l'homme qu'elle aimait; mais l'abbé Nervyn était chargé de lui porter de bonnes et consolantes pa« rôles. Anselme revit Julien : cette rencontre était désormais sans danger pour lui. Julien essaya de le pervertir; Anselme s'efforça de le ramener ; ils ne réussirent ni l'un ni l'autre ; chacun d'eux suivit la route qu'il avait choisie au point de départ; l'un, se purifiant dans la pauvreté et le travail obscur ; l'autre, achevant de s'enfoncer dans le désordre, la misère et le vice.

fiPILOGUB. 293

Cest en cet état que les retrouva, trois ans plus tard, Félix Daruel, lorsqu'il vint à Paris et se mit à la recherche de ces deux compagnons d'école, dont il avait connu les espérances et vaguement appris les malheurs. Ses intentions bienfaisantes échouèrent en partie contre le cynisme et l'endurcissement de Julien; il fut obligé de le laisser à Paris, dans ses cloaques, en se bornant à lui assurer une pension annuelle de six mille francs, payable par trimestre et destinée à le préserver autant que possible des tentations du suicide et des avenues de la cour d'assises. Mais pour Anselme que Lucile, restée libre, aimait toujours, Félix Daruel avait été le représentant visible de la bonté céleste, qui, après tant de douleurs, voulait rendre enfin l'une à Vautre ces deux âmes éprouvées et faire luire sur ces longues tristesses un rayon tardif de bonheur.

L'année suivante, le 6 mai 1856, la première représentation de La Bov/rse, de monsieur Ponsard , attira à FOdéon ce tout Paris qui se retrouve et se reconnaît à chaque fête de ce genre. L'aspect de la salle était vraiment magique ; il y avait autant de célébrités qu'à une réception de l'Académie, autant d'habits brodés qu'à la Cour, autant de diamants qu'à un bal du faubourg Saint- Honoré ou à une soirée de l'ancien Théâtre- Italien.

Un journaliste se trouvait à l'orchestre, avec un provincial, son ami intime, qu'il avait comblé de joie en lui offrant sa seconde stalle.

Debout, le dos tourné à la rampe, le lorgnon incrusté dans l'œil et doublé d'une énorme jumelle, le journaliste commença la revue de tous les personnages de connaissance qui affluaient dans les loges et au balcon. Il nomma à son compagnon quelques illustrations politiques ou littéraires, quelques lions de la finance, quelques étoiles de la galanterie bohème; puis, plongeant tout à coup sa lorgnette dans les profondeurs du parterre, la ramenant vers les derniers rangs de l'orchestre, et l'élevant vers les loges et les avant-scènes, il dit à demi-voix, comme se parlant à lui-même :

' < Tiens I c'est étrange 1 j'aperçois d'ici, réunis dans cette salle, les principaux acteurs d'une histoire dont je ne connais pas tous les ressorts, mais qui, racontée dans une vingtaine d'années,

pourra fournir un chapitre assez piquant des caractères et des mœurs de notre époque. Vois-tu, dans cette loge, ces deux femmes qui ont Tair de deux sœurs, et, derrière elles, ces deux têtes, expressives et intelligentes, qui s'inclinent pour leur répondre et leur sourire de plus près ?

— Parfaitement. •

■ — Les deux liommes sont Félix Daniel, que nous avons eu I^our camarade à Sainte-Barbe, et Anselme Maynard, un naufragé de nos récifs littéraires, à qui Félix est venu généreusement en aide, et qui, grâce à lui, a pu épouser une jeune personne qu'il aimait sans espoir depuis des années. Us sont là avec leurs femmes, Louise et Lucile..,

— ïllles sont charmantes 1

— Oui, et toutes les dents de nos vipères s'useraient avant d'entamer leur reptation sans tache, leur âme pure commue la dme du Folhorn. Ces deux jeunes ménages sont l'image du bonheur en ce monde, et du bonheur mérité. Aussi n'est-ce qu^en passant qu'ils viennent se mêler à nos bruits et à nos fêtes. Bien que Félix ait assez de talent pour être célèbre quand il le voa« dra, il préfère â tout sa fraîche solitude, et je crois qu'Anselme est de son avis. «Demain ,peut-êtreTavant un mois â coup sur^ ils retourneront dans leurs montagnes. Regarde comme les deux jeunes femmes paraissent s'aimarl Cette tendresse a quelque chose de touchant; elle ressemble à une fleur éclose sur un tombeau. Lucile a reporté sur' Louise toute l'amitié qu'elle avait eue pour une autre femmç» morte, il y a quelques années, dans des circonstances tragiques.». À présent, tourne qn peu la tête et regarde dans cette avant-scène de droite... Vois-tu cette ravissante figure couronnée de diamants, cette Tobe de fée« dont lo corsage seul coûte cent mille francs ?

— Oh ! mon ami 1 que cette femme est bellel plus belle encore que les deux autres 1 mais quel air de souffrance et de tristesse I ces yeux si beaux ont un éclat maladif qui serre le cœur : je parierais qu'elle a mis du rouge pour cacher sa pâleur... son père, assis à côté d'elle, est bien abattu, bien sombre, bien cassé...

— Son père 1 c'est parbleu bien son mari 1 monsieur Servais, Thomme aux vingt millions I

•—Monsieur Servais 1 ce capitaliste dont tout le monde cite llia-

bileté, le luxe, l'hospitalité fastueuse et les fabuleuses richesses? -~ ï.ui-même. Monsieur Servais à épousé, îl y à ^atre ans, cette jonne ^enraie qui s'appelait alors Nathalie Buvivier,^ qui •avait commettcé par écrire tles romaiïs. Son mariage a chassé de chez lui sa nièce Lucile, cette Lucile cpie je viens de te mon-^ €rer, et qui est devenue madame Anselme Maynfird... Depuis te temps, tout lui a réussi; sa fortune, déjà immense alors, a tri*ç4é ; il suffit «quM! entre dans une affaire pour qu'elle produise "de monstrueux bénéfices. Sa maison passe pour la plus élégante 'de Paris; ses dîners ont une réputation européenne; la Httéra- 4«re et les urts sont à ses ordres, et il les traite roy^ment. Sa 'femme est une admirable maîtresse de maison : elle reçoit avec un tact de duchesse, tme grâce d'artiste, une profusion de mîl- ^ionnaîre. Elle a ardemment désiré ectte fortune qui a dépassé 4ous «es rêves, ^t dont eHe jouit avec un éclat incomparable. 'Depuis quatre ^ns, malgré la disproportion d'âge, elle a décote Targé la itiédisance, déjoué les regards les plus pénétrants des plus^hardis -disciples de M: de Balzac. 11 semble que rien ne manque au bonheur de ces deux favoris de Sa Majesté l'Aiv jent... Eh bien! ils dépérissent... One douleur secrète les Tonge... Sans des prodiges d'art et de toilette, Nathalie ne serait ^lùs que l-ombre d'elle-même. Monsieur Servais, avant son ma- ■nage, était un gros homme rebondi, haut^n couleur, d'une va- ^té robuste, et ne manquant pas de -faconde... Maintenant, il ^ Taird'un ^ectre... Le mot de eette énigme? Je l'ignore, etpeut- "être ne le saura-t-on jamais...

^ Et quelle est, demanda le provincial, eette Bgure de fouine ^rnéede lunettes, qui apparaît dans la pénombre, derrière monteur Servais?

— C'est Versolant, -Fillustre Versolant, le Mameluck financier et littéraire de l'homme aux vingt millions. Journaliste et fai- •seur, il se rend utile en s'enrichissant. Monsieur Servais lui ^ette ses os, et Versolant est son intermédiaire auprès des gens d'esprit et des gens d'a£^ires. Grâce à lui et à son impulsion •intelligente, mes ehers confrères ont déjà décerné cinquante- "frois fois letrtpe orignal de Mécènes à monsieur Servais, qui, -séduit y)ar de célèbres exemples, va, dit-on, îonder des prix tnnuels de littérature. (Hi*assttre ^e Nathalie compte y ajouter

des prix de vertu... Maintenant, très-cher, que ton regard descende de ces sommités brillantes, et ne craigne pas de sonder le gouffre houleux du parterre... Sur la troisième banquette, à côté de cette casquette qui se mouche, vois-tu cet homme qui est plus ma»; mis que ses voisins, très-peu peigné, non rasé, s'essuyant le front avec un foulard rouge, et dont le visage porte à la fois les traces d'une vive intelligence et les marques d'un abrutissement visible? Il s'appelle Julien Féraud ; il est le cousin et le compagnon d'études d'Anselme ; il a été le premier ami de cette Nathalie Duvivier qui est devenue madame Servais; il a pu croire un moment, en février 1848, qu'il allait être un des maîtres de la France et du monde. Aujourd'hui, il vit d'une pension que lui fait Félix Daruel, en l'honneur de leur ancienne connaissance; et comme cette pension est toujours mangée et bue dans la première quinzaine de chaque trimestre, il exerce, pendant le reste du temps, ces petits métiers apocryphes, décrits à la loupe par nos réalistes : hier, il était marchand de contremarques... ce soir, il est claqueur.

— Et pourquoi cette dégradation?

— Oh 1 ceci serait une grosse histoire politique, sociale, philosophique et morale, qui nous mènerait trop loin. Pour le moment, je me borne à te montrer les acteurs ; un autre peutêtre racontera le drame... Ramène ton binocle plus près de nous, regarde, au cinquième rang de l'orchestre, ce jeune homme au teint hàlé et à moustache brune, portant le ruban de la Légion d'honneur : c'est le marquis Gustave de Nareins, jadis un de nos sportmen les plus fulgurants. Il a été amoureux fou de Nathalie, et on assure qu'elle a longtemps balancé entre le titre de marquise et les millions de monsieur Servais. Lorsqu'elle s'est décidée et mariée, Gustave est parti pour l'Italie ; il est revenu l'année suivante, et a fait des efforts inouïs pour renouer avec son ancienne passion et être reçu chez elle : les amoureux sont si lâches 1 — Il n'a pu réussir... La guerre de Crimée commençait; il s'est bravement engagé, a cherché partout la mort sans la rencontrer, et a rapporté une balafre, un grade et la croix... Est-il guéri? Je l'espère. Pourtant ces amours-là sont horriblement tenaces; un charmant écrivain les a appelés la Robe de Ness,,. » «

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£b ce moment, on frappa les trois coups; le rideau se leya, et les conversations s'interrompirent.

Nous pouvons éclaircir à demi un point resté obscur dansle récit du journaliste. Le dépérissement et la tristesse de monsieur Servals et de Nathalie ont une cause qui comptera peut-être parmi les moralités de cette histoire. Julien, lié avec des mouchards et des escrocs d'une dextérité sans égale, a organisé avec eux une sorte de société des Treize, et le chef-d'œuvre de cette société, dont les réseaux s'étendent sur tout Paris, est de faire parvenir, tous les: huit jours, à monsieur Servais, un billet ainsi conçu: i-^i ;

c Votre femme a été la maîtresse du marcpiis Gustave de Nareins : elle vous a épousé parce qu'il était ruiné et que vous êtes riche. Lucile et Anselme ont eu entre les mains une lettre de Nathalie, qui ne laissait là-dessus aucun doute : ils la lui ont renvoyée. »

Nathalie a eu beau établir chez elle un cabinet noir, un cor* don sanitaire, un triple rempart de police et de contre-police, pour qu'aucune lettre ne put arriver à son mari sans avoir passé par ses mains ; rien n'y fait ; le billet hebdomadaire parvient tou* jours à sa destination. Si l'on songe à la vanité de monsieur Servais, on peut comprendre l'effet qu'a dû produire sur lui, à la longue, cet avis si souvent et si régulièrement répété, donnant, dans son laconisme cruel, des détails assez précis pour sembler authentiques. Si l'on se souvient du caractère de Nathalie, de sa confiance dans son habileté et sa volonté, de ses efforts et de ses sacrifices pour conquérir cette fortune, on peut deviner quelle est sa rage en voyant cette habileté si rafiinée, cette volonté si forte se briser, tous les huit jours, contre un piège tendu par une main avilie. Ainsi, ce Julien qui partagea les premières ambitions, les premières haines de Nathalie, qui fut son confident et son complice dans ses criminelles manœuvres contre Ernestine, est devenu aujourd'hui l'instrument de sok supplice. Que sait-on? les médecins assurent que monsieur Ser • vais a un cancer à l'estomac, et Nathalie un anévrbme au cœur. Déjà, dans cette soirée que nous venons d'esquisser, on prétend

^e les regarda du imlUaiHiaire ae «ont lownéi ]^iitnias fois avec une expression de tristesse et de ros^et« du eôté ds sa nièce Lucile. Si Nathalie «nourait la première, ou si monsieur Servais cédait aui^ sourdes rancunes qu'amasse dans son cœur l'idée d'avoir été trompé par cette femme follement aimée, il ne «erait pas impossible qu'Anselme et Ludie ou leurs en&nts fiaissmt par hériter de cette fortune colossale, k cette première «onjecture , ajeutes-en une secoinde : supposez que , dans vinut ou trente ans, & cette distance dont l'histoire littéraire a besoin

, comme Thistoire politique, un ^«nd écrivain reprenne la ^èse imprudemment soutenue par Anselme ; qu'il fasse justice des talents malsains et des fausses gloires qui ont perverti les esprits

. «t les eoeurs peédanl la première «nostié de <o% eiède, «t tous pourrez dire que oolre réoii, eonme 4es bons «élodromes} iMl

. en^ réçompaasantia verltt>al an okiitiaiat le Tfee.

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