‹ Les bruleurs de templesChapitre 9 sur 10 · TIMPLE B'ÉPMtSI · texte numérisé non relu

TIMPLE B'ÉPMtSI

Ërneskina ne s» pressa pas deïdpandr». Son BmrL tonlinua i « Toyons I mes eoUègues d'aberdt leurs femmes, leure nièoee et leurs filles : quelques notabilités de la finance; point de mi«^ nistres, c'est impossible, mais plusieurs étrangefa m dieti»^ tion, deuit ou trois membres dn corps dif^matique, et queU ques personnes du faubourg Saint-Germain.^^ A. prés«at« intiie» rens-notts la rédaction de YlnUiut^UT ^

— Comme vous voudrez.

"•-«Versolant, oui; je ne puis pas &ire autrement li me coite cher, mais j'ai besoin de lui t »

Il y eut un moment de silènes, lionsieuv Servais semblait^ hésiter i prononcer un autre nojn. A ia fin il r^rit^ usa sans un léger troulûJe dans la voix ;

« Et Francîne Âlbemare, l'iqviterons*«0iisf »

A ce nom, unie pMeur mortelle monta au iirani d'Ernosttne. Sa belle el ardente figure prit une expression d^effroi^ de dotH leur, presque de hainer et elle bégaya d'une voix tremblantes . « Mais, mon ami, cette femme ne s'appelle pas Franeinë Albemare, die s'appelle Nathalie Duvivier : elle vit seuie, libre; sans appui, sans parents, affîranchie de tout Irein^ de toute bienséance ; vous-même dites que ses romans sont nmj^iB de leA'^ dances dangereuses» et que tous ne vous soucieriez pas que votre fils Amédée la vit ttap souvent i.«,

--* C'est vrai , répondit monsieur Servals avec va eertatn em>^ barras; mais elle est très*belle, elle a un grand talent^ et, anl'^ gré sa vie indépendante, malgré sen mépris pour les loi^ mondaines, on assure que sa oonduite est irrépBoebdglst . .* »

Un sourire amer erra sur les ièvreç d'EmestUM; et peut-ém aUait*elle essayer quelque objection^ lorsque Mien, à fui mon» sieur Servais tournait le dosi, se leva à demi suir sa ohaise^ <| ^a sur la jeune femme un rçgard expressif. Iki aMosentt Ernestine parut vouloir braver ce regard; mais, âasis cbMitf;^ quelque pensée douloureuse lui ^ été lai force : comme si ^le pliait sous une puijssance supérieuire i la sienna, èUe an laâiaA retomber dans son fauteuil, et dif d'une vèix éteinte :

« Eb Vi^nl mon and ! invltei^la!...

— Merd, ma chère 1 reprit menaieur Servais; je n'y tenais pas beaucoup^ maia je me réjouie de yona Ironver rai^eMieble;

Maintenant, messieurs, dit-il aux deux jeunes gens, il est une heure, allons où le devoir nous appelle ; vous, Julien, au journal ; moi» dans nos bureaux ; vous, Anselme, à la Chambre, pour le compte rendu de la séance, et tâchez de ne pas mettre tant de très-bien 1 aux discours de monsieur Berryer 1 »

Etr après avoir salué d'un geste de père noble sa femme et sa nièce, il sortit, accompagné de Julien et d'Anselme. Ërnestine et Lucile restèrent seules.

Elles n'eurent pas besoin de se rien dire : Lucile tendit ses bras à Ernestlne avec une ineffable expression de douleur et do tendresse, et la jeune femme s'y jeta en sanglotant.

« Mais qu'y a-t-il donc? Qu'y a-t-il de nouveau? demanda Lucile terrifiée, après un long silence pendant lequel on n'avait entendu que des caresses et des pleurs.

. — - Rien encore... rien. Dieu merci l murmura Ernestlne en relevant avec un reste de fierté sa belle tête sillonnée de larmes; mais j'étouffe... chaque jour aggrave mes déchirements et mes tortures... je meurs, te dis-je, je meurs à petit feu, et je mets mon dernier espoir dans la fièvre qui me dévore... »

Et elle présentait ses mains brûlantes à Lucile, qui les cou» vrait de baisers.

' « Je te fais honte, je te fais mal, je te fais peur l reprit madame Servais d'une voix saccadée : Pardonne-moi 1 Depuis notre arrivée à Paris, une puissance fatale plane sur moi, sur nous tous... Je la sens qui m'étreint, d'heure en heure, avec une force plus implacable... Elle est là, elle est ici, elle veille à mes côtés, elle se glisse dans mon cœur ; partout où je pose le pied, partout où mon œil s'égare, je la retrouve, et c'est lui, que j'avais cru oublier, lui que je croyais ne plus aimer, c'est lui qui fait peser sur moi ces mystérieuses influences ; conseils funestes, images corruptrices, séduction, haine, amour, jalousie, remords, épouvante I

— Julien l s'écria Lucile: Ah 1 quand j'ai su que nous le retrouverions ici, j'ai pressenti ce qui arrive... *

— Non; car tu ne le connaissais pas, tu ne pouvais pas le connaître 1 reprit Ernestlne avec angoisse. Ne vois-tu pas qu'il est le vrai maître de la maison ? Mon mari ne songe qu'à son ambition» à sa carrière politique : Julien le conduit sans qu'il

LE TEMPLE d'£PU&S£. 81

s'en doute, et où le conduira-t-il ? Âmédée ne jure que par lui. Ces mauvais livres qui achèvent de perdre et de corrompre cette cervelle déjà si pauvre, c'est Julien qui les lui indique, c'est Julien qui les lui fournit ! Il le mène dans les petits théâtres, dans les coulisses, dans les hais masqués, dans ces divans où quelques sophistes faméliques et râpés prêchent le mépris de toute loi et de toute foi : il déprave son intelligence et son cœur. Encore six mois de cette vie, et Âmédée, usé, hlasé, ruiné, endetté, malade, grossira le nombre de ces jeunes vieillards de vingt ans qui nous effrayent du spectacle de leur caducité... Et moi, malheureuse, et moi!... Sais-tu ce qu'il fait? Il m'écrit des lettres, tantôt passionnées, tantôt menaçantes, et je suis forcée de les recevoir, de peur d'un éclat : d'ailleurs je les trouve partout, dans ma corbeille à ouvrage, entre ]es pages de mon livre de messe, dans le sachet où je tiens mes gants et mes mouchoirs, dans récrin où j'enferme mes bracelets et mes colliers... Sais-tu ce qu'il fait encore ? Il me traite comme Amédée ; il emploie, pour me perdre, les mêmes dissolvants. Ces pages de Balzac, de George Sand, d'Eugène Sue, ces romans corrupteurs, ces chansons libertines ou impies, tous ces ouvrages dont je ne connaissais que le titre et d'où s'exhale une vapeur mortelle à la conscience et à l'âme, il s'arrange pour que je les rencontre sans cesse sous mes yeux, sous ma main, pour qu'une fascination magnétique y ramène constamment mes regards ! Lucile, quand j'ai lu une de ces œuvres, lorsque je me plonge avec une douloureuse ivresse dans l'étrange rêverie que me laisse cette lecture, le bien, le mal, la vertu, le vice, le devoir, la faute, l'honneur, l'ignominie, tout se déplace et se bouleverse pour mon esprit troublé : j'ai la fièvre, j'ai le vertige 1... Oh 1 chère et angélique enfant I toi qui gardes près de cet enfer toute ta céleste innocence I pleure sur moi 1 prie pour moi !... — Ah I c'est affreux 1 murmura Lucile.

. — Ce n est pas tout encore, poursuivit la jeune femme avec une exaltation croissante : il y a autre chose, je le devine, j'en suis sûre, je le sais. Amédée, avant notre départ pour Paris, n'avait contre moi que cette antipathie banale qu'on doit à sa marâtre : maintenant il me hait, et je surprends parfois ses yeux fixés sur moi avec une expression qui me glace. D'où lui vient

8,2 LE TEMPLE D'ÉPUliSÇ.

cette hftiae ? De eeite le^nme, de oette Naihgliè Duviviet, ék. OQUe Franoiike AU^i^re ^ull aime ofmi$M un fou el qui sô) moque de lui^ de oecte Fr^acine, le aphinx» k démon» le mau-i vai$ géftie qui seiable «usoité ^ur ma perte ; de o^e Francioe à laquelle JuUeti m'a saeri^^ qui le domiâe aaiks doute, doat il e8t aimé |/eut-ètre» dont la seule image mé oomsume de jalousie et de désespoir^ et achèvera, si BÂeu Hé me vient en aidé, de me précipiter dans Tabîme t».. Car, Luciie, je âe l'ai pais toui dit : Ce Julien que je devrais maudire, dont l'amour ressemble, à une menace, et qui s'est retr^vé sur ma route poUt mon sup« ptioe et mon ehâtimeDt.»

«-^ Ëh bien t dit Luctle éperdue.

•^ £h bien I misérable, ie l'aime: encortt à«héfiya £|iie«ti»if e* cachant ion Visage dansiBea mains^

Ërnestine devinait à peu près juste sur les principaux pointa qu'elle venait d'effleurer dans soft douloureux entretien aveci Ludle. Il n'était que trop vrai que Julien avait déjà "fait, en quelques années, d'effrayant progrès dans les voies maur valses, et qu'une aoibilion ardente^ implacable, saêlée de fiel ei de baine, prête à tout rnaverser pour arriver au but, s'ean parait peu à. peu. de toute son âmei Par malheur, il n'avait été 4[ue trop énergiquement poussé dans cette directâon fatale par cette belle et étrange Nath^ie Duvtvier qu'il . retrouvait à Paris, disposée à conUnuei^ aveelui l'alliance desti*uetive dent ils avaient préparé k(s bases lors de leur {Nremiér« rencontre. Nathalie était ambitieuse tomme M,, comme loi peu soucieusu du choix jes moyene ; mais elle lui était supérieure i elle apport tait dans ses projets un oadtul, une astuce, une prévoyance loin-* taine dont l'ardent jeune homme était incapable. Sous le pseu-» donyme de Francine Albeçutre, elle commençait à se Daire ung

plAee, ftinoA 4aii» Ift littèrfttiir» pm^iieM dite , «a iiHîiiB» d«ll$ ces couliMe^ )iné»aire«<m %'9tpptèunx tés réiMmUoA» etl6S«â«*^ ces. £» quitlâiit X... elk détail démise 4a fltodeM poslè ^iil 1» faisait tiyfe> floftis c{»i m poavâH Ift eondij^e qult ûii« «bMittVii et iMMMiéte méiiocriié. Pauvn «t Ubre comam rolsean^a ci«l, sans ikQv «m» lainiile, «¥k» s'^Ml logë« dan» ime nâiMAfê», à^ un cî»|aiôme éta^e d» U vqe de '^f^Miigil'âfd> «t I» omiTMitè A^ «eue paiiTreté fièrè^ TaiUamtieiit ftoc8]»téOr «^<^ «Mt» i^déj^MN' dance sans bornes et cette beauté splendide* avait été M pt9^ mîère séduction. LWigiiiaUtéet l'otgttéfl d^oiitiilaMurt rebelle eotrôreat sans d^nte pour beammu^ dMM tMt« teftti> ^1 imi^ s'appuyait sur aacvB prineiip» d» religi^ ott doiMtate^ mail' ^ «'y joignit un aaikiimelit phe réMAi. 4Yenie p«t» dO t»€ip ^ lèbres eiœnples, Nathalie âTàit oompri» tenu <» <)«if ulie léttitali^ j^uBft, belle, poétiipie, doltéa d'w gratod taleftt M d*uiiti hattto* intoUigeuce^ dorait perdre d^ piestige al dlAttuefiM èR id<ift&aiil' prise sur sa condiâte et I4 m privée att& teèiffiéfélil» «I Mtt nailieiurs, aux détraeteurs de sas do cttiw eii ai da ses oifvl<ag«a* Elle s'était donc entourée d'une sorta 4'a«réala qui aartit mer^ veUlenfisement ses débuts. Versolant et las hommea d*eaprit i|trî formaient son état-majorv aprto avoir «saayé da loi plaiM ël avoir reconnu l'inoiilité de lauiu tsMitiVea, M «dUlii«nl éédliit» et dCMBÎnés par «e bûarra mélanfa da ebaslëté et et ftatdiêësè cpii ressemblait si peu ijax typead» leur èbiiâaissaticê, et donttaU à toute cette aveatureuse BdbèMe lèUtè^NM pUdsir de voir nea paradoscas les plus împoaaiblea peraMniftê» éaM Utte feoMiè cbarmaatès. Elle eut pour oes nouveMMft aïkiia le pl^qlMHit de VHtvraisemblable et da iimprévû, et ikae ré^i^teut de fëN hMkm grâce à cette oamaradarie ftimilièm «[Ul, M ^xefuaAI te^fe pTé^ tetttion, n'en froissait aueunOi 6irUe tdtnation était défà blefr étal^lia fuandi Julien arriva à Paris^, et reilèûa avee elle léS rë<laiioÂs eommencéaa à X... It avait déjà subi èe j^eÉfe é'Mt^û^ dant qu'elle estareait awlour d'elle». M aia NMbaUé, edMitté d^ et annoncée à la république daa têttrea, éUVirtHifléè d'écrhraif» distingués qui lui promettaient la gleira , êtrt bietitât sur cet esprit affamé de célébrité, de lertwle et de bruit, Un torrt autre prestige que l'humble directriee dea p^rsfeè d'uit cheMieU d'arrondisBemeot. Bile 1$ gotfvenia é'àuian^ pittft aiaémetti qu'elle

s'était préservée du seul sentiment qui puisse désarmer une femme supérieure vis-à-vis de Ttiomme qui ne la vaut pas. Julien devint le premier ministre de cette royauté féminine et pseudonyme. Pour être plus libre de suivre ses inspirations, il laissa tout ignorer à Anselme ; et monsieur Jacques Servais, lorsqu'il s'installa à Paris* en famille, avec toutes les illusions et les vanités naïves d'un grand homme de province, se trouva, sans s'en douter, pris dans les invisibles mailles de cette association fraternelle.

Patron de Julien et d'Anselme dont les parents avaient tant contribué à^^son élection, bailleur de fonds de Vlnitiateur à qui. il avait confié le soin de éa naissante renommée parlementaire, mis immédiatement en rapport avec Versolant et la direction du journal, monsieur Servais vit Nathalie Duvivier qu'il avait à peine remarquée à X..., et il la prit très au sérieux. Par ses antécédents et son caractère, l'honorable député devait être parti* culièrement sensible aux séductions de Nathalie. Il tranchait de l'esprit fort, allait rarement à la messe, et observait de point en point ce catéchisme bourgeois 9'Ae l'ancien Constitutionnel avait mis à la mode ; maïs, avec tout cela, il possédait l'ingénuité du provincial qu'un fonds d'honnêteté originelle empêche de croire à certains raffinements de corruption ou de malice ; la candeur de l'homme sérieux dont la jeunesse s'est usée dans les affaires, dont l'âge mur s'absorbe dans les préoccupations politiques, et qui, ayant peu connu les femmes, a pourtant, çà et là, quelques velléités vagues de curiosité et d'attrait pour ces £dens profanes où le serpent continue à inspirer les filles d'Eve» La première femme de monsieur Servais, créature maussade, chétive et revèche, indifférente à tout ce qui n'était pas le soin du ménage ou l'accroissement de sa fortune, n'avait fait d'ailleurs que passer dans sa vie, en ne lui révélant le mariage que par ses côtés les plus désagréables. Quelques années plus tard, lorsque Ërnestine était entrée dans sa maison, il avait été un moment, ému de la beauté et du malheur de la jeune orpheline ; il s'était, sans trop d'invraisemblance, abusé sur le sentiment qui l'avait porté à demander sa main. Mais la froideur d'Ërnestine qui, elle aussi, s'était trompée sur l'état de son propre cœur en consentant à cet^ union inégale, ne tarda pas à réagir sur luii

LE TEMPLE D'ÉPHËSE. 85

et, comme il était trop vaniteux ou trop distrait par son ambition pour attribuer cette froideur à la différence d'âge ou pour lui chercher un autre motif, il s'imagina que l'éducation du couvent a\'ait donné à sa jeune femme ces allures rigides et fflacées', il en profita pour déclamer contre les religieuses et les aevotes» et s'habitua à ne voir dans Ernestino qu'une admirable statue, impassible comme le marbre, et destinée, par sa beauté, à faire honneur à son salon, quand il serait ministre ou président de la Chambre. Et pourtant, sans le vouloir, sans le savoir, il commença à ressentir contre elle cette secrète rancune, mêlée d anxiété et de malaise, que l'indifférence d'une femme très-belle, épousée malgré sa pauvreté, inspire à un homme vulgaire , orgueilleux et riche , prêt à s'en irriter sourdement comme d'une atteinte à ses mérites ou d'une marque d'ingratitude. Lorsque monsieur Servais arriva à Paris, le fugitif sentiment de généreuse ou vaniteuse affection qui l'avait uni à Ernestine s'était complètement évanoui.

Aussi fut-il fasciné par Nathalie Duvivier, dont la beauté contrastait avec celle de sa femme, et qui, aussi habile qu'Ernestine était sincère, lui donna pour la première fois de sa vie, la joie de se voir l'objet d'attentions et de prévenances, de la part d'une femme intelligente et belle. Mais ce qu'il n'avait pas prévu et ce qu'il aurait dû prévoir, c'est que son fils Amédée, déjà gâté aux trois quarts par une éducation où la maison et les exemples paternels avaient eu fort peu de part, enivré de romans et de mauvais livres, et pressé de jouer un rôle quelconque de Chérubin ou de Don Juan, malgré la nature qui l'avait traité en marâtre, se passionna à première vue pour Nathalie., et apporta dans cette passion absurde toute la vivacité de ses dix-sept ans, combinée avec toute sa sottise native. Pourtant, ce jeune et aimable roué de petite ville, qu'un cigare faisait pâlir, qu'un verre de vin rendait malade, et qui n'aurait pas su dire trois mots de suite à une femme de bonne compagnie, crut de sa dignité de ne pas trop se laisser dominer par cette vision romanesque , et , accaparant Julien qui devint son Mentor, il se mit à courir les théâtres , le quartier Breda et le bal Mabille, très-convaincu qu il recueillait la succession directe de Létorièrc et de Laitzun.

CG LE TEMPLE d'ÉPIIÈSE.

Nathalie s'aperçut vite de l'effet qu'elle avait produit sur monsieur Servais et sur Aiïiédée. Bien qu'elle se sentît fort peu de goût pour les façons bourgeoises , l'épaisse encolure et les cheveux gris du député , bien qu'elle éprouvât un souverain mépris pour l'adolescent à mine blafarde, elle jugea à propos de les ménager tous les deux, très-certaine de n'être jamais sérieusement compromise ni par l'un ni par l'autre, et commençant d'ailleurs à diriger toute sa conduite d'après un sentiment que chaque jour accrut: une haine, instinctive d'abord, puis réfléchie et implacable, contre Ernestine.

Grâce à son empire sur Julien, elle n'avait ignore aucun détail de son premier amour avec Ernestine et de leurs projets de mariage pendant le temps que Julien appelait sa période d'innocence. Habituée à observe^ , douée de cette pénétration particulière qui se trompe rarement parce qu'elle suppose toujours le mal, elle devina qu'Ernestine avait accordé sa main à monsieur Servais dans un moment de dépit ou de désespoir, qu'elle avait trop présumé de ses forces, qu'elle aimait encore' Julien, ou du moins qu'elle n'avait trouvé dans cette union ni le bonheur ni le repos.

Elle la haïssait : pourquoi ? d'abord parce que les existences déclassées détestent les existences régulières , parce qu*Ernestine, pauvre comme elle, orpheline comme elle, n'avait eu qu'à dire oui pour devenir la femme d'un millionnaire et tenir une grande place dans la considération du monde. Mais bientôt sa haine eut une cause plus positive. Encouragée par le premier ébloui ssement de monsieur Servais et d'Amédée , voulant profiter de cette inexpérience qui a fait commettre aux provinciales nouvellement installées à Paris tant de fautes et de bévues dans le choix de leur société, elle fit une visite à madame Servais* Ernestine l'accueillit avec une froideur glaciale. Cette âme loyale, ardente , incapable de dissimulation et même de ménagement, se révolta à l'îdée de recevoir chez elle une femme-auteur, ne tenant à rîeri et volontairement placée au-dessus des convenances et des timidités de son sexe. Elle frémit d'une colère qui fît trembler sa voix et étinceler son regard, en songeant que c'était là la rivale qui lui avait ravi le cœur de lulien et qui probablement en était encore aimée. En un quart d'heure , elle fit

LE TEMPLE d'ËPHÈSE. 8^

subir à l'orgueil de Nathalie toutes les tortures que sait épuiser et raffiner, en pareil cas , le génie féminin. Inutile d'ajouter qu'elle laissa ignorer à monsieur Servais, absent dans ce mo-. ment-là, la visite de mademoiselle Duvivier, et qu'elle ne la lui

rendit pas.

Nathalie sortit de chez elle, la rage dans le cœur ; et dès lor» elle résolut la perte de celle qui l'avait humiliée. Son ascendant sur Julien, l'habitude qu'elle avait prise de lire dans cette âme enfiévrée et d'en remuer le fiel , l'inclination secrète de monsieur Servais, la passion bruyante d'Amédée, tout favorisait ses desseins, tout lui permettait d'aroir sans cesse une main et un regard dan» cette maison où elle avait marqué d'avance sa victime. Julien n'était que trop disposé à suivre ses conseils et ses ordres, et ua jour qu'il dem«kndait par quel moyen on pouvait séduire uae femme, elle répondit brusquement : « Diriger ses leetureat.

— Mais comment? lesquelles?

Égarer avee George Sand ; dissoudre avec Balsac; corrompre avec Eugène Sue. ;» Julien lui serra la main. Ils s'étaient compris. A dater de ce moment, un complot terrible fut orgswiisé contre Ernestine, et nous avons vu, par ses confidences à Lucile, comment il s'exécutait. Julien devint plus empressé, plus passionné que jamais auprès d'elle, et telles étaient ses facilités pour la voir sans cesse, telle était la prédilection de monsieur Servais pour le jeune et énergique interprète de ses idées politiques^ que sa femme ne pouvait pas même s'armer contre Julien de ces obstacles matériels qui viennent parfois en aide dans les situations dangereuses. Il était libre de la voir, de lui parler, de lui écrire , de lui apporter des livres, d'entrer, en son absence, dans son appartement, d'y cacher ses lettres, empreintes tantôt d'une romanesque tendresse, tantôt de cette violence qui produit tant d'effet sur les coeurs troublés. La vie d'Ernestine devint un affreux supplice : elle luttait contre Julien , contre elle-iucrine, contre les funestes images que ces romans , choisis avec une habileté infernale, apportaient à son âme pare et ignorante. Souvent elle repoussait ces livres comme des ennemis, comme des traîtres; ime force Hiystérieuse, irrésistible, l'y rah-

88 L£ T£MPLE d'ÉPHÈSE.

menait, et elle achevait en frissonnant la page commencée. Le poison se distillait goutte à goutte; elle le sentait s'infiltrer dans ses veines avec un mélange d'horreur, de stupeur et d'ivresse. Pendant ce temps , Nathalie , par quelques mots adroitement lancés, créait à monsieur Servais des griefs contre sa femme ou envenimait le vague malaise que lui causaient la froideur et l'indifférence d'Ernestine; et elle profitait de son influence sur Âmédée pour changer en une haine furieuse sa puérile antipathie contre sa belle- mère.

Deux bons génies, deux anges gardiens, veillaient encore auprès d'Ernestine. Lorsque Lucile Dermont avait su qu'elle allait retrouver Anselme à Paris , qu'il aurait ses libres entrées chez son oncle, elle comprit que cette situation nouvelle ranimerait leurs espérances; mais elle les plaça sous la protection céleste, et se promit, sans repousser jamais Anselme, de n'encourager son amour qu'avec la plus rigoureuse réserve. Elle avait , du reste, entière confiance dans l'intacte fidélité de cet amour, et cette confiance ne fut pas trompée. Ces deux cœurs s'étaient rivés l'un à l'autre, et ils ne pouvaient plus se reprendre. Dans cette atmosphère où s'agitaient à leurs côtés tant de passions coupables ou de poignantes douleurs , ce furent de douces et limpides tendresses, comme au temps où ils se promenaient ensemble sur les pentes boisées de leurs montagnes. Anselme obéit à tout ce que lui imposa Lucile ; il fit taire ses regards et ses lèvres ; il ne chercha point à la voir seule : il redoubla de travail et d'efforts, se dévouant aux intérêts , aux vanités de monsieur Servais, et se disant que chacune de ces heures laborieuses le rapprochait peut-être du moment où il pourrait enfin demander la main de Lucile , sans craindre pour elle un avenir de pauvreté. Lorsqu'il avait bien travaillé , lorsque monsieur Servais le félicitait de ses aptitudes de secrétaire ou de son talent de rédacteur, ou bien lorsqu'elle avait pitié de son abnégation et de son obéissance, elle le récompensait par un regird, et il sentait redoubler son amour et son courage.

Mais calmes et résignés dans leurs tendresses , Anselme et Lucile ne tardèrent pas à éprouver de cruelles inquiétudes pour leur chère Ernestine. Julien avait cessé de se confier à Anselme; il rompait l'entretien, quand son ami risquait une question et

LE TEMPLE B'fiPHÈSE. 89

une prière; il lui cachait ses entrevues avec Nathalie. Pourtant Anselme le connaissait trop pour ne pas tout craindre , et la pâleur d'Ërnestine, ses yeux rougis de larmes qu'elle s'efforçait vainement de cacher, les longues heures qu'elle passpit enfermée dans «a diambre, le changement de ses manières vis-à-vis de Lucîle qu'elle repoussait violemment, ou qu'elle attirait sur son cœur avec une sorte de démence, tout leur prouvait que la malheureuse femme était au seuil d'une crise redoutable ; en regardant autour d'eux , ils ne voyaient pour cette destinée si cruellement menacée d'autre recours qu'eux-mêmes, c'est-à-dire deux êtres faibles, isolés et sans appui. Combien de fois Lucile alla s'agenouiller au pied des autels , avec quelle ferveur elle priait Dieu de sauver Ernestine, lui offrant pour prix de ce salut son propre bonheur, nous n'avons pas besoin de le dire : ce caractère tendre et timide puisait, dans cette pensée, de la résolution et de la force. Pour pouvoir se concerter avec Anselme, apprendre de lui ce qu'il leur importait de savoir, et essayer de se mettre en mesure de déjouer le&-oomplots hostiles, Lucile se relâcha de sa sévérité, fort superflue d'ailleurs, vis-à-vis d'Anselme et d'elle-même, et lui annonça qu'elle le verrait, de temps en temps, en tête à tête, chaque fois que l'orage leur paraîtrait gronder de plus près, ou qu'ils auraient à se communiquer quelque nouvelle intéressante. Il fut convenu que , dans ces occasions délicates, lorsque Lucile mettrait sa robe de drap noir, ce serait signe qu'elle attendrait Anselme le lendemain dans le salon , une heure avant le retour de la Chambre ; ces jours-là, madame Servais, par un accord tacite, les laissait seuls ensemble pendant quelques minutes, croyant qu'ils n'y parlaient que de leurs espérances et de leur amour , et ne*voulant pas les priver de cet innocent bonheur.

Nous l'avons vu, l'effroi et le désespoir d'Ernestîne avalent fini par éclater, et Lucile en avait reçu la douloureuse confidence. Le soir même, quand Anselme rentra avec son patron et Julien, la robe noire lui annonça que Lucile le recevrait I3 lendemain * lui-même semblait triste et agité, comme s'il avait compris d'avance la nécessité de cette entrevue. Ils échangèrent, en se quittant, un regard où se peignirent toutes leurs alarmes*. le lendemain, à cinq heures, Lucile était à son poste; Anselme

90 LE TEMPtK p'ÉPHÉSBt

fut exact cûmme un amoureux perfectioaué par le malheur, Ernestine , afin de ne pas troubler par sa présence l'entrelien d'Anse^-^c et de Lucile, s'était retirée dans' sa cîiambre. attenant© au salon ; mais elle éprouvait ce jour-là un tel reaoublement d'angoisae , elle avait surpris, la veille, les regards de Lucile et d'Anselme fixés sur elle avec une telle expression de terreur et de pitié, que, par un sentiment instinctif, faisant violence à ses loyales habitudes , elle se tint près de la porte , pour recueillir ça et là quelques lambeaux de la conversation,

La douce physionomie d'Anselme était bouleversée, et ses premières paroles trahirent le désordre de ses pensées :

« Lucile! dit-il, que faisons-nous i<îi? Quel air mortel ou y respire ! Comment nous y dérober, vous,, moi, notre malheureuse amie ?

— Que se passe-t-il donc? demanda Lucile oubliant ses propres alarmes.

— Écoutez : i*étais hier au bureau du journal, seul et corrigeant mes épreuves. Une mince cloison me séparait du cabinet du rédacteur en chef. Versolant était absent ; mais bientôt j'entendis la voix de Nathalie qui s'y était installée et qui causait avec deux ou trois de ses intimes en fumant des cigarettes. Le nom de monsieur Servais frappa mon oreillCi et me rendit plus attentif:

« Eh bien ! Francîne, disait un de ces messieurs, que fais-tu de cet intéressant ménage provincial et parlementaire ? Je n'ai pas de mal à dire de cet excellent monsieur Servais, puisque c'est lui qui subventionne la boujique : il vaut de l'or. Ce Mirabeau d'arrondissement se figure qu'il sera un jour appelé à sauver la patrie, et que, ce jo.ur-là, il n'aura qu'à nous dire à tous, comme Dieu aux flots dé la mer ; « Tu n'iras past plus loin. » S'il savait les agréables surprises que nous lui réservons pour ces heures délicates ! Son faux toupet se dresserait d'horreur sur sa tête respectable. Et dire qu'il se fie à ce petit Julien , notre Sainl-Just en expectative ! C'est celui-là qui lui fera voir du pays î

— Oui Joute espèce de pays, a répliqué Nathalie en ricanant.

— Comment cela ! Bah ! vraiment ! Sa femme ! s'est écrié l'audiioire, comprenant à demi-mot.

— Oui, un premier amour, une passion de jeunesse, que l'on

^E TEMPLE D'£?HfiSB. 91

avait crue éteinte, et qui s'est rallumée, gçâce à cq brave montàéut Servais qui a tnis le bup dans la bergerie...

T**» Oh I quant à sa ffemme , elle est charmante : je 3'ai vue, Tautre soir, aux Italiens, avec sa jolie nièce... Tout le monde se retournait pour admirer ces deux beautés d'un caractère si différent : brune , pâle, avec ses yeux bruns et son opulente courornio de ebeveux noirs, aveo l'expression de tristesse et de langueur empreintes sur son noble visage, madame Servais ressemblait aune toile de Murillo. Si elle voulait, si elle était moins triste et moins abattue , elle serait bientôt une des femmes les plus à la mode de Paris.

: -- Oh I l'espère que d'ici à quelque temps, elle sera très à la mode ! a murmuré Nathalie ; et il m'a semblé, à travers la cloigon, entendre un ftifilement de vipère.

. — • Ah î çà, Francine, ma chère, quels sont donc tes projets sur cet honnête trio ? Le jeune et bouillant Amédée t'adore ; le père Servais a senti, en te voyant , battre son cœur quadragénaire ;, tu domines Julien, du haut âe ta grandeur féminine et souveraine : que sortira-t-il de tout cela ? un vaudeville ou un roman ? une comédie ou un mélodrame? un contrat ou un testament ? ; — C'est mon secret, mes petits, a dit Francine, toujours railleuse : pourtant je vetix bien vous en confier une partie. Le jeune' Amédée est plus fat et plus sot qu'il n^est permis à un fils de famille ; il m'agace les nerfs ; il sera la première victime que j'offrirai ànos dieux inconnus. Quand j'aurai suffisamment flambé le peu de cervelle qui lui reste , quand je Vaurai bien disposé , par mes dédaigneux caprices , à achever de s'abrutir pour s'étourdir et m'ofiblier^ je renverrai se faire pendre à Mabille , au lansquenet ou ailleurs, et nous aurons le plaisir de pousser notre cri de guerre! « Uii homme à la mer 1 » •*** Pour monsieur Ser^ vais, c'est plus sérieux: Monsieur Servais est une capacité, comme disent les grammairietis du centre gauche, et, de plus, il est une caisse : nous devons le choyer, le dorloiter, le caresser, mî mettre sur les yeux un bandeau de batisie brodé de dentelles, afin qu'il arrive tout doucettement au bout du fossé, avec la conviction profonde qu'il nous conduit , qu'il nous arrêtera , et que iout ce mouvement d'idées n'a pour but que de faire de ui un ministre. Une fois au revers de ce fossé que nous tâche*

rons de rendre aussi large que possible , nous ferons quelque chose pour reconnaître ses services ; nous le laisserons libre, à son choix, de rester, de sauter, ou de tomber l ^~ Et madame Servais ?

— Oh ! celle-là, c'est différent ; c'est une petite querelle par* ticulière entre nous deux, une petite partie pour amuser nos entr'actes : seulement, gare à elle, si j'ai les bonnes cartes l

— Mais voyez donc cette chère Francine! j'ai toujours prédit qu'elle irait loin I s'est écrié un des interlocuteurs, et l'on a levé la séance. »

— Oh ! ce n'est que trop vrai , et il n'y a plus à en douter ! reprit douloureusement Lucile Dermont; mon oncle se perd, mon Emestine est perdue ; d'affreux malheurs nous menacent tous, si nous restons ici, si nous continuons à subir ces fatales influences I

— Nous sommes menacés d'un plus grand malheur I poursuivit Anselme d'une voix étouffée ; mais d'abord... Lucile l Lucile ï m'aimez-vous?

— Si je vous aime ? répondit Lucile avec ce cri des pures et immortelles tendresses que nul ne saurait imiter; si je vous aime ! Anselme, seriez-vous là si je ne vous aimais pas ?

— Oh ! pardon, pardon... je vous crois, j'ai besoin de vous croire... Mais si vous saviez l

— Eh bien l quoi ? demanda Lucile, pâle, mais résolue; lorsque je tremble pour Emestine , je suis insensible à toute autre crainte.

— Ce matin, je suis sorti avec monsieur Servais ; il était gai et expansif ; Julien venait de nous quitter. — Savez-vous , m'a dit votre oncle en souriant , que votre ami et cousin Julien est un jeune homme d'un grand avenir, et que , s'il suit mes conseils, s'il modère sa fougue, nous pouvons lui prédire une brillante carrière ? »

Je me suis incliné en guise d'affirmation. Votre oncle a repris d'un air de complaisance :

« Oui, il n'a absolument que ce léger défaut, qui lui va bien, mais qui pourrait lui nuire ; une tête trop ardente, des idées trop hardies, un goût d'opposition trop passionné , trop violent... Aussi, pour le calmer, pour le modérer, pour le réconcilier avec

LB TEMPLE D^ÉPHtSE. 93

U j30ciété régulière, je me Buis décidé à le marier, à lui donner ma nièce Lucile...

— Moi 1 s'écria la jeune fille avec une indicible expression de terreur ; moi !

— Oui, vous, vous ! répéta Anselme. Ce même cri de douleur et de surprise que vous venez de pousser, je n'ai pu le retenir; mais votre oncle, tout à son idée, a poursuivi avec^le plus grand calme: «Qu'y a-t-il donc de si étonnant? Lucile est dans sa dix« neuvième année ; elle n'a rien, et Julien est pauvre ; mais en s'attachant à ma fortune, il est à peu près sûr de parvenir. Ernestine ne m'a pas donné d'enfant ; je n'ai pas d'autre héritier qu'Âmédée, dont je suis fort mécontent ; j'ai donc le projet d'assurer à ma nièce une centaine de mille francs , pour aider aux débuts de ce jeune ménage... »

Lucile entendit à peine ces derniers mots : dans cette âme an-* gélique, une pensée de dévouement et d'immolation devait vite germer sous les larmes. — Si ce projet qui fait mon malheur, sauvait Ernestine I se dit-elle ; si je pouvais, en me sacrifiant, détourner le péril qui la menace ( si Julien marié, sûr de son avenir, enrichi par monsieur Servais , soumis à de meilleures influences, abandonnait ses horribles projets I — Toutes ces impressions(Yurent plus rapides que l'éclair: l'amour de Lucile pour Anselme, le désespoir de celui-ci, le caractère de Julien, les souffrances réservées à la jeune fille qu'il épouserait, toutes ces images sinistres assaillirent aussitôt Lucile, et redoublèrent ses angoisses.

Elle n'eut le temps ni de démêler, ni d'exprimer ce qui se passait dans son cœur : pendant qu'elle fixait sur Anselme un regard désolé, la porte s'ouvrit, et Ernestine parut sur le seuil de sa chambre.

^lle était livide : ses yeux brillaient d'un feu sombre : sa figuré noble et passionnée avait une expression effrayante. Elle venait d'enK^ndre ce qu'Anselme avait dit.

« Jamais \ jamais ! s'écria-t-elle d'une voix stridente ; je ne le veux pas, cela ne se peut pas ; ce serait affreux, ce serait impie I Que le malheur sc:t pour moi seule, et que deux êtres innocents et bons ne soient pas punis de mes fautes 1 Lucile, mon enfant chérie! ma fille et ma sœurl toi, la femme de Julien 1 Tu en

04 LE TEMPLE d'ÉPHÈSK.

mourrais de chagrin, jour par jour, heure par heui^ ; et moi l.„ ph! ce n'est pas possible 1 Laissez-moi partir... J*ai encore la force de m'éloigner, d'aller là-bas, dans un couvent, et puis dç mourir 1.., Oui, mourir, mon seul refuge contre les autres et contre moi-même ! reprit-elle avec une exaltation voisine du délire. Quand je ne serai plus là, quand je serai loin, quand je serai morte, vous ferez entendre raison à monsieur Servais ; vous lui dessillerez les yeux, vous lui direz que vous vous aimez, que cq n'est pas Julien qui peut épouser Lucile, que Julien le pousse à l'abîme, qu'il est entouré de gens qui ont conspiré sa perte : moi^ il ne me croirait pas, et puis... faible et misérable créature que je suis, aUrais-je le courage de le lui dire? Moi absente, toutes ces haines tombent, tous ces complots se délient, et peut-êtroj avant de mourir, apprendrai-je que monsieur Servais est sauve, que Lucile et Anselme sont heureux 1 Oui, vous dis-je, il faut que je parte, pendant que je puis encore lever la tête sans rougir !... Ici je meurs; ici l'air que je respire me consume et me ^uel.,. Adieu... adieu 1.,. »

Et la malheureuse femme étreignait dans ses bras Lucile avec une violence terrible : leurs larmes se confondaient, et ces deux têtes charmantes se i'essemblant par la douleur, s'a|)puy aient Vune sur l'autre ; on eût dit deux blancs alcyons fuyant l'orage avec un doux frémissement d'ailes et de cris plaintifs. A la fin, Lucile, plus forte, parce qu'elle était plus résignée, dit à son amie :

« Ernestlne, je t'en prie, calme-toi 1 profitons des courts motnents qui nous restent, pour chercher les meilleurs moyens de conjurer ces périls I Avant tout, songeons à te sauver... *Tu veux quitter Paris 1 Tu as raison : je crois que ce départ est nécessaire; mais tu n'as pas besoin de lui donner ces allr.res violentes. La session va finir dans deux ou trois mois. Dis à mon oncle que tu es souffrante, que la vie de Paris te fait mal, que tu as besoin de respirer l'air de la campagne, que je tiendrai sa maison en ton absence , et que tu lui demandes la permission de nous précéder là-bas... Ensuite, moi, je parlerai 'à Julien. . Au milieu de toutes ses pensées coupables, il conserve pour Anselme une certaine amitié ; il n'a jamais songé à moi ; Il ne voudra pas faire à la fois notre malheur et le sien ; et si

LB TEMPLE d'ÉPOÊSÊ. 95

nion oncle lui propose réellement ma main , c*«sl lai qui refusera, en alléguant le premier prétexte venu... le désir de rester garçon, pour être plus libre aux heures des crises politiques. Nous tâcherons d'emmener le plus tôt possible mon oncle hors de cet affreux Paris. Julien, trop orgueilleux pour revenir dans son pays avant d'avoir fait sa fortune, ne nous accompagnera pas : une fbis que nous tiendrons monsieur Servais chez nousi à l'ombre de ses beaux sycomores, nous essayerons de réclairer peu à peu, sans secousse, sans froisser son amour-propre, sur je mal affreux que lui font et que s'apprêtent à lui faire les pré* tendus instruments de son ambition politique : il écoutera quel* ques-uns de ces hommes sages dont nos province^ sont remplies, et qui n^ont pas prétendu, en le nommant, nommer un révolu^ Jionnaire. Toutes ces bonnes influences succéderont pour luî â ces entraînements fébriles dont lui-même ne se rend pas compte... loi aussi, mon Ernestine, lu te sentiras, dans celte atmosphère', rassérénée et apaiséer-Tout ce que tu auras souffert ici, net'ap^ j)araîtra plus que comme un mauvais rêve à travers les brumeè lumineuses dé nos calmes horizons ; «t dans quelques mois, BQUs aurons retrouvé, sinon le bonheur -r- qui est heureux eu ce monde? — au moins le repos de la conscience et du CïBur I j»

Pendant que Lucile parlait, les yeux d'Ernestine, secs et branlants d'abord, s'étaient mouillés de larmes ; elle contemplait la jeune et .douce orpheline avec une reconnaissance exaltée :

« Lucile I lui dit-elle enfin ; ouï, sols ma volonté, soiis toa conscience I Je consens d'avance à tout ce que tu décideras, A si tù me sauves... oh ! je ne puis pas t^aimer d'avantage... mais ma vie, ma vie entière poui* te remercier et te bénir î »

Comme elle prononçait ces iïiols, monsieur Servais entra', guivï Sie Julien ; il était radieux :

« Bonnes nouvelles, mesdamçs I s'écfia-t-il. j'ai parlé aujourd'hui sur la réforme, et mon discours a produit une sensatioïi impossible à décrire : tous mes collègues in'ont entouré, au mo- Hient où je descendais de la tribune, et la séance a été suspendue pendant dix minutes... Julien, j'aimô à 1$ déclarer, c'est TOUS qui m'aviez suggéré les deux ou trois idées qui ont eu le plu§ de succès, et votre article de ce matin a merveilleusement réussi" sur les bancs où je siège... Allons, mon cher I noU3 toar-

96 LB TEMPLE d'ÉPHËSB.

chons a pas de géants... sic itu/r ad dstral exclama le déput en essuyant son front, couvert d'une sueur parlementaire.

— Mon oncle, dit Lucile, s'efforçant d'affermir sa voix, vous savez qu'il n'y a jamais de bonheur qu'on ne doive expier par quelque contrariété... Pendant que vous remportiez ces beaux triomphes, votre Ernestine vous cachait ce qu'elle vient de m'avouer; ^lle est très-souffrante; chaque jour, son état s'aggrave, eUe a la fièvre tous les soirs.. « Au reste, vous n'avez qu'à la regarder; son visage amaigri plaidera pour elle... Ernestine est comme moi une plante de nos montagnes : l'air de Paris lui fait beaucoup de mal ; elle désire repartir, un de ces jours, 'pour les Géranies, où elle nous attendra; moi, pendant ce temps, je deviendrai votre ménagère, et je me suis chargée, en attendant, de vous présenter sa requête ! »

Un nuage gros de tempêtes couvrit subitement le front de monsieur Servais. Son regard, inquiet et courroucé, allait d'Ernestine à Lucile, comme pour \nterroger le fond de leur âme, et découvrir ce qui se cachait dans cette idée de départ. Julien, immobile, se tenait un peu en arrière du député : son calme extérieur était démenti par le frémissement de ses lèvres, et ses yeux, se fixant à la dérobée sur Ernestine, exprimaient tour à tour une colère furieuse et une douleur passionnée.

« Ah 1 çà, dit enfin monsieur Servais, quel est donc ce nou-* veau caprice ?

— Ce n'est pas un caprice, bégaya Ernestine ; je suis réeiie* ment souffrante, et..«

— Madame, reprit son mari d'un ton sec, je ne vous aï pas épousée, orpheline et sans le sou, pour que vous soyez à la campagne quand je suis ici : si vous êtes souffrante, prenez une voiture, allez deux ou trois fois au bois de Boulogne, et votre migraine eu vos maux de nerfs se dissiperont. D'ailleurs, quoiqu'un mari ait mauvaise grâce à se montrer galant, permettezmoi de y DUS le dire : Vous êtes trop belle, vos yeux sont trop vifs pour que je vous croie bien malade... Votre beauté m'appartient, j'en suis fier, et si vous n'étiez pas là dans quinze jours pour faire les honneurs de notre grande soirée, je ne m'en consolerais jamais... Songez que j'ai déjà commencé mes invitations avec la formule obligée : Monsieur et madame Servais vous

Lt TSMPLB D'fiPHÈSB. 97

prient, ete., etc.. — Songez que, pour donner plus d'éclat à mes réceptipnH, j*ai loué et meublé un magnifique appartement, que vous en serez la plus belle parure, que je comité sur vous pour tous les préparatifs, et que votre absence, au dernier moment, serait un vrai désastre... Que dirait-on, grand Dieu? On croirait que je vous cache, que je suis jaloux, ou que vous êtes laide à faire peur... Mais non, ce n'est pas possible ! poursuivit monsieur Servais en s'animant et avec un accent plus dur ; il ne se peut pas que vous ayez sérieusement songé, sans autre prétexte que votre santé, à me quitter dans ce môment-ci!.... Julien, joignez donc vos instances aux miennes I

— Je n'ai rien à dire à madame, répliqua froidement Julien ; madame sait combien nous serions tous désolés de son départ ; j'engage madame à rester. »

Ces derniers mots furent dits avec une expression dont monsieur Servais ne fut point frappé, mais qui glaça d'effroi sa malheureuse femme. Elle échangea avec Lucile un regard de découragement et d'angoisse. Le député reprit :

« J'entends que vous restiez, et vous resterez : je le veux. J'ai besoin de vous, je le répète, pour cette soirée dont on parle déjà, et qui ne sera peut-être pas sans influence sur mon avenir politique. — Car, me disait hier un diplomate, à Paris les grandes positions s'ébauchent le matin à la Chambre, et s'achèvent le soir dans les salons... Vous partie, ce serait une déroute ; vous présente, ce sera une fête. Après, quelque temps après, quand la session touchera à sa fin, si vous êtes toujours mécontente de votre santé, vous pourrez nous précéder aux Géranies d'une semaine ou deux. Mais d'ici là, je ne le veux pas, entendez-vous bien? 40 ne le veux pas ; et Dieu merci I je ne suis pas un de ces hommes que l'on mène où ils ne veulent pas aller ! — Julien 1 Anselme ! suivez-moi dans mon cabinet, nous avons à travailler ensemble, en attendant qu'on serve le dîner. »

Quand les deux femmes furent seules :

« Oh 1 maintenant que Dieu nous sauve I » murmura Emestin* à demi évanouie, en se laissant tomber dans les bras de Lucile.

98 lE TEMPLE D'tPHÈSiR.

I,ei5 quinze jours qui s'écoulèrent entre ôes dernières scènes et la soirée de monsieur Servais, furent pour Ernestine un perpétuel supplice. Son caractère énergique et fier, le dégoût que lui inspiraient Tattifice et le mensonge, rendaient sa situation plus etnefîle, et tijoutaient à ses souffrances par la nécessité de ies dissimuler. Sa répul^ioTi croissante pour monsieur Servais devenait presque de l'horreur et de la haine. Elle reconnais-» sait ïiisémènt dans les romans qu'elle lisait le type de ce mari égoïste, dur et aveuglé, se 'passionnant pour ce qui devait le perdre, se méfiant de ce qui pouvait le sauver, regardant sa femme comme sa chose, et ne Tayant épousée que pour se faire honneur de sa lêanté comme d'un beau tableau ou d'un bel attelage : ces comparaisons trop faciles amenaient, cheï Ernestîfte, un iredotfblemerit de mépris et d'amertume, il n'y avait pas jusqu'à Amédée Servais dont la présence, ou, pour mieux dire, Fè^otinagB ne fût pour elle un stippTice de plus. Ce jeune hbiîïme joignait kUx -prétetïtioiïs du ïbué précoce les privilèges de l^nfânt tertîble : îl désôlaft son père par des répliques peu respectueuses, qui lïe laissaient pas que d'embarrasser la logique de rfloquent déptité. Quand on Ifli teprodhail de fréqûeriter les baîls publics et devoir hiauvaise compagnie, il citait Une chanson célèbte où la danseuse de TOpëra est mise au même rang que la Sœur de Charité , et nne fciule de récits et de drames applaudîSj'btila courtisane est glorifiée aux dépens des honnêtes femmes. Quand oh Ini signalait le danger de ses liaisons avec les jeunes Bohèmes, il ouvrait un livre, signé d'un nom illustre, Ofù le IjourgCôis, le magistrat, le gentilhomme, le prêtre, le geadai'me, étaient vigoureusement immolés à l'artiste en plein vent; au vagabond et au saltimbanque. Si l'on tonnait contre les crimes retentissants qui multipliaient, vers cette époque, les pages si-^ nistres des annales judiciaires, îl soutenait et prouvait, pièces

LB TEMPLE d'ÉPHÈSE. 9Q

en main, que les repris de justice, les galériens, voire les condamnés à mort, ne jouaient pas un trop mauvais rôle dans la littérature moderne, et qu'après tout les prestiges d'ui? beau procès criminel 'avec accompagnement de publicité, de r éclames et de fanfares, valaient mieux, qu'une vie obscure et moiiotone. Si l'on essayait de lui parler religion ou morale, *fl haussait superbement les épaules, demandait à son père s'il se préparait à, parler à la Chambre en faveur des Jésuites, et le renvoyait aux colonnes de Y Initiateur, où les agresseurs, en vers et en prose, du clergé, de la religion, de ses dogmes et de sa morale, étaient quotidiennement recommandés à l'admiration publique.

Mais, vis-à-vis de sa belle-mère, Amédée redevenait sérieux; il la suivait du regard, interrogeait son visage et épiait ses démarches avec une persistance qui lui était évidemment inspirée par une mauvaise influence et un sentiment mauvais. Avaitil deviné la répulsion d'Ernestine pour monsieur Servais? La soupçonnait-il d'aimer Julien, d'être dans une de ces crises qui menacent l'honneur et le repos d'une femme? Ernestine l'ignorait; mais, quand elle rencontrait les petits yeux gris d' Amédée fixés sur elle et exprimant une arrière-pensée méchante, elle sentait un vague frisson se glisser dans ses veinefr.

Surmontant ses propres inquiétudes , relevant le courage d'Anselme qui se désespérait de son calme, Lucile, pendant ces journées critiques, déploya des ressources d'esprit et de cœur que nul n'aurait attendues de cette nature plus douce qu'active, j4us tendre qu'énergique. Elle déjoua souvent les investigations d' Amédée, réussit à rasséréner le front rembruni de monsieur Servais, paralysa les assiduités de Julien, et suppléa Ernestine dans tous les détails préliminaires de la soirée du 16 avril. Elle s'acquitta si bien de celte partie de sa tâche, que son oncle, distrait d'ailleurs par les affaires et la politique, ne put qu'approuver et applaudir, et félicita sa femme à qui il attribuait ces recherches de luxe et d'élégance.

On avait, dans les premiers jours d'avril, quitté l'hôtel meublé pour s'installer dans un bel appartement de la rue Saint- Florenti/v- Le choix des meubles et des tentures, les soins matériels du déménagement donnèrent quelques journées de répit à ces esprits troublés. Ernestine, par une réaction fami-

Hère aux âmes fortement trempées, finit par sortir de son abattement, à mesure qu'approcha le moment où elle devait se retrouver en présence de Nathalie Duvivier. Lucile. attentive au moindre symptôme, profita de cette lueur pour encourager son amie, la relever à ses propres yeux, et lui demander si elle n'avait pas envie de disputer la victoire à celte redoutable Nathalie. Une femme a beau être en proie à tous les tourments intérieurs, elle est toujours femme, et Ernestine, bien que la coquetterie lui fût odieuse, avait un sentiment trop vif de sa beauté pour ne pas éprouver une sorte d'amer plaisir à l'idée de lutter contre sa rivale. A. la veille de cette fête dont l'approche l'effrayait et l'exaltait tout ensemble, elle puisa dans le désordre même de son cœur une énergie fébrile et nerveuse qui la rendait encore plus belle. Monsieur Servais lui-même, quoique d'une nature très-peu artiste, fut frappé de l'éclat de ses regards, de l'ardente pâleur de son front, des tons vigoureux de sa riche chevelure qui n'attendait plus qu'une couronne de diamants pour la faire reine: il se dit avec orgueil que jamais homme politique, appelé à de hautes destinées, n'eut une compagne plus digne de régner sur son salon et d'achever les conquêtes de son éloquence.

La soirée arriva : Ernestine avait voulu que Lucile fut habillée comme elle, sauf les bijoux que la jeune fille ne portait pas, et que sa jeune tante n'avait mis du reste qu'avec une exquise sobriété, malgré les instances de monsieur Servais, dont le goût millionnaire confondait l'élégance avec la richesse. Leur toilette, fraîche comme une matinée de printemps, combinée de manière à faire valoir, malgré ses similitudes, les différences de leur beauté, réunit tous les suffrages, et la fête commençait à peine, qu'Ërnestine était déjà sûre de son triomphe. Monsieur Servais paraissait enchanté; Julien lui-même était ébloui, et on surprenait dans ses regards une expression de respect et de déférence que madame Servais n'y avait pas lue depuis longtemps. Il y avait là des hommes de toutes les nuances, députés, publicistes, artistes, diplomates, banquiers, spéculateurs, et même quelques rares représentants du faubourg Saint-Germain. Tous admirèrent à l'envi la beauté d'Ernô.5tine, qu'ils avaient peu vue jusqu'alors; tous rendirent hom-

LE TËMPLfi DÉPHÈSR. 101

mage à la noblesse de sa physionomie et de ses manières, à la distinction innée de son attitude et de son langage : tous félicitèrent monsieur Servais, dont la vanité se gonflait i é«îlater, à chacun de ces compliments enthousiastes. La grâce pudique de Lucile complétait cette impression délicieuse, à laquelle cédaient les plus insensibles. Il y avait quelque chose de touchant et de charmant dans le soin que prenait l'aimable jeune fille pour s'effacer derrière Ernéstine, dans cette tendresse attentive qui semblait veiller sur le succès de madame Servais, et n'en pas vouloir d'autre pour elle-même. Ce frais et gracieux tableau éveillait les meilleures émotions de l'âme ; les femmes, toutes au charme de ces premiers instants, ne songeaient pas même à être jalouses , et leur surprise était un éloge de plus. Ernéstine, voyant son mari ravi, Julien respectueux, son ange gardien à ses côtés, Amédée occupé à faire danser les demoiselles, respirait plus librement ; elle se sentait plus forte contre les périls, mieux armée contre les orages de son cœur, et son rapide triomphe, qu'elle lisait dans tous les yeux, se reflétait sur ses traits avec une splendeur incomparable, lorsqu'on annonça Nathalie Duvivier.

Fidèle à ses habitudes, Nathalie était mise avec nne simplicité de pensionnaire : cette simplicité ne la faisait paraître que plus séduisante, et ajoutait à l'effet du contraste de cet air de douceur et de candeur qu'elle savait se donner à volonté, avec son isolement, sa liberté absolue, la hardiesse de ses idées et la célébrité naissante de son talent littéraire. Lorsqu'elle s'a • vança pour saluer Ernéstine, les deux femmes se mesurèrent du regard : la prudence n'était pas au nombre des vertus favorites de madame Servais : au lieu de l'hypocrisie mondaine que la civilisation enseigne à ses disciples, elle reçut Nathalie avec cette froideur glaciale et cette fierté hautaine que sa rivale ne connaissait que trop, mais d'autant plus cruelle cette fois que tous les yeux étaient braqués sur elles. L'attitude d'Ernestine signifiait évidemment : Je vous ai invitée par force, mais je vous méprise et je vous hais. — Un momenx, Nathalie se redressa sous cette insulte muette comme une vipère blessée; mais elle se contint avec une incroyable puissance, imposa un sourire à son visage contracté, et gagna silencieusement sa

102 LE TEUPLE l'ÉPHfiSE.

place après s'être légèrement inclinée. Un instant plus tard, obéissant à un signe, Julien accourait auprès d'elle. Le bal était alors dans tout son éclat. Le mouvement général et le bruit de la fête permettaient les conversations particulières.

« Julien, lui dit-elle à voix basse, voici le moment de me prouver que vous prenez au sérieux notre alliance défensive et offensive. Vous allez, pendant deux heures, faire tout ce qu'il faut pour qu'on vous croie amoureux fou de votre humble servante, Nathalie Duvivier, dite Francine Albemare.

— Ah ! ce n'est que trop facile ! » répondit l'ardent jeune homme,

Unmoment après, Amédée vint la saluer :

«f M.on pauvre enfant, lui dit-elle en affectant un air maternel, vous êtes insensé et vos lettres sont folles. Pourtant j'ai pitié de vous, et je veux vous traiter en sœur aînée. Venez me voir après-demain; je serai seule, nous causerons, et je vous prêcherai de mon mieux. Seulement, ce soir, faites quelque chose pour moi : observez A^otre belle-mère, votre charmante, triomphante et adorée bellè-mère ! Tâchez de deviner si l'honneur de votre père et de votre nom n'a pas quelque péril à craindre de ce c6té-là, et revenez, à la fin du bal, me communiquer vos impressions... Allez! )> «

Sauf quelques légères nuances, les femmes de bonne compagnie sont tellement forcées de se ressembler aux yeux du monde, que, lorsqu'une exception se détache sur ce fond un peu uniforme, elle est sûre d'éveiller la curiosité et l'attention. C'est ce qui arriva à Nathalie Duvivier. On vantait déjà son talent; elle venait de débuter avec éclat dans la littérature à la mode, et cette jeune et belle personne, pauvre et libre, respectée par la calomnie, saluée par les hommes du métier comme une des plus charmantes espérances de la poésie et du roman, exerça bientôt une attraction singulière sur ces gravés personnages saturés du positif de la vie, soumis au joug de la politique et des a/Taires, et heureux de les oublier en reposant leurs yeux sur ceite poétique créature, qui avait presque pour tous le plus grand des mérites : celui de ne pas ressembler à leurs femmes. On l'entoura, et ces empressements furent sa première revanche. Mais bientôt aussi, il devint évic^ent que Julien aifi-

chail une ardeivte passion pour elle; et sans se compromettre, elle accueillait cet hommage avec un affectueux sourire, une modeste rougeur, qui laissait croire qu'elle n'y était pas insensible. Julien avait vingt-cinq ans : animé par la fête, par l'idée, enivrante pour son orgueil, d'occuper de Im les deux plus belles femmes du bal, doué d'ailleurs d'une figure expressive et belle, et mis avec une élégance un peu théâtrale, il pouvait ne pas plaire,, mais il était difficile dje ne pas le remarquer. Son nom circulait dans les. groupes; ses débuts dans la presse avaient fait du bruit. Versolant, poui: ^ui il avait, été le Sésame^ ouvve-toi de la caisse de monsieur Servais, parlait de lui avec enthousiasme ; il passait pour être le favori du riche député,. Qt les nxédisants assuraient ç^êjne qu'il lui. faisait §es discours. On s'intéressa à son amour pour Nathalie, et les propos qui unissaient leurs deux noms arçLvèrent à l'oreille d' Ernestinç. Elle combattit quelque temps l'émotionj doiJLloureuse qu'elle ressentait ; mais l'épreuve était trop forte, pour cette ^me dont la blessure saignait encore. Malheureusement Lucile, obligée d'acquitter ses nombreux engagements avec ses danseurs, n'était plus là pour la protéger contre* elle-même. Ernestine suivait des yeux ce couple que lui désignait la rumeur générale. Elle voyait un perfi.de sourire errer sur les lèvres de cette rivale détestée, dont le triomphe lui semblait insulter à son trouble et à sa détresse. Ce trouble, un moment contenu, ne tarda pas à se révéler dans toute l'attitude d'E^nestine , trop franche et trop passionnée, pour pouvoir longtemps se contraindre. La malheureuse femme, à son insu peut-être, jetait sur Julien des regards pleins d'ajagoisse, et elle ne s'apercevait pas que, derrière la haie souriante des quadrilles, Amédée, l'œil constamment fixé sur elle, ne perdait pas un seul de ses mouvements. Cette scçne muette, que le bal voilait à demi djç ses n^iagnificences. et de ses prestiges, dura deux heures pendant lesquelles Ernestine épuisa toutes les tortures. Enfin, Nathalie,, qui possédait au plus haut degré l'art féminin de voir sans regarder et de deviner saus voir, reconnut qu'elle avait poussé les choses assez loin, et qu'elle pouvait confier aji hasard le soin d'achevei son ouvrage. Elle dit tout bas à Julien avec un éloquent sourire : « Maintenant je vous rends votre liberté ; allez où votre cœur

104 LE TEMPLE d'ÉPHÈSE.

VOUS appelle 1 » — Et elle se retira dans un boudoir où le bruit de la danse arrivait à peine, et où elle fut suivie par quelques artistes célèbres et quelques hommes politiques. Julien s'approcha alors^d'Ernestine, et lui demanda une contredanse. Madame Servais refusa d*abord; puis, s'imaginant que tous les yeux interrogeaient ses secrets, et craignant que son refus ne devînt le texte de quelque commentaire, elle accepta. Julien était debout devant elle, et gardait le silence. Sa présence, redoutée ou espérée, désirée ou maudite, portait au comble, chez Ernestine, ce sentiment bizarre où Tamour se compliquait de remords, d'efifroi et de colère. Lorsque le jeune homme s'inclina pour prendre sa main :

« Vous Taimez donc bien, cette femme? lui dit-elle avec un frémissement terrible.

— Moi, madame 1 répondit Julien du même ton : non 1 je ne l'aime pas; mais elle me console des dédains d'une autre, et, encore un peu de temps, j'espère être résigné. »

Le mouvement du quadrille les sépara pour quelques secondes. Lorsqu'ils se retrouvèrent côte à côte. Ernestine, que ces heures de lutte et de souffrance jetaient dans une exaltation fatale, dit rapidement à son danseur :

«Mes dédains, malheureux 1 osez-vous bien parler de mes dédains?...

— Eh bien I alors, reprit-il avec une ironie contenue, votre amour pour monsieur Servais, votre respect pour ces conventions mondaines qui nous séparent à jamais... »

C'était présenter à Ernestine les deux images les plus propres

lui faire perdre le peu de raison qui lui restait.

« Taisez-vous ! taisez-vous ! murmura-t-elle ; ou je fais un éclat, à l'instant, ici même, dans mon salon. »

Cette menace d'une tête en feu et en délire effraya d'autant plus Julien , qu'il savait Ernestine capable de l'exécuter. Il se hâta de l'interrompre, et lui dit d'une voix douce et suppliante :

« Non, pas d'éclat, mais consentez à me recevoir, à m'entendre. Je vous vois tous les jours, mais comment? dans des conditions qui me rendent votre vue plus cruelle que consolante... Ohl c'est le plus horrible des supplices... Madame...

Erncstinel au nom de nos chers souvenirs, rendez-moi une de ces heures d'autrefois... Cessez de me fuir... n'ayez plus peuri Vos paroles me feront du bien, et cette douce causerie nous ca^ mera tous les deux ! Demain, monsieur Servais ira àlac^hambre à Fheure habituelle ; il emmènera Anselme ; c'est le jour où Lucile va à son atelier de peinture, et Âmédée court toute la journée. A deux heures, je viendrai frapper à votre porte. Ma visite ne peut faire jaser vos domestiques : ils sont habitués à me voir sans cesse dans la maison. Nous pourrons avoir quelques moments à nous... à nous seuls !... Ernestine, par pitié pour mes souffrances et les vôtres, ces moments, donnez-les-moi !...

— C'est impossible, » répondit la jeune femme avec épouvante.

Julien n'ajouta pas un mot, mais il lui montra du regard la porte du petit salon ou Nathalie Duvivier s'était réfugiée. Madame Servais le comprit. Le langage tendre et passionné de Julien venait de réveiller dans son cœur ces images du premier amour, dont rien n'égale le charme magique. La présence de Nathalie chez elle lui ôtait le calme nécessaire pour réfléchir et prévoir. Par un reste de confiance, par une de ces illusions naturelles aux âmes loyales et généreuses, Ernestine s'imagina qu'elle pourrait arrêter Julien dans la voie mauvaise, l'arracher au funeste ascendant de Nathalie, faire cesser cette dangereuse influence qu'elle sentait peser sur elle et sur les siens depuis son arrivée à Paris.

La contredanse était finie ; Julien-reconduisit Ernestine à sa place : lorsqu'ils se séparèrent, un dernier regard, un monosyllabe, expirant comme un souffle sur des lèvres tremblantes, lui apprirent que sa demande lui était accordée.

Madame Servais était trop pure et trop imprudente pour descendre, en ces instants de crise, aux précautions vulgaires, et Julien n'était pas, hélas ! homme à les lui rappeler. Ni l'un ni l'autre ne remarquèrent qu' Amédée avait profité de sa taille mince et de la foule compacte, pressée autour du quadrille, pour se glisser près d'eux. Tous ceux qui sont allés au bal et qui ont préféré le rôle d'observateur à des récréations plus actives, ont pu s'y assurer d'un détail : c'est que par une erreur^'acoustique, très-favorable aux amateurs de médisance, les danseurs, dont la voix est couverte par l'orchestre et qui s'absorbent un

106 I^E TEILPLE D*£PHfi8S»

peu trop dans leurs conversations intimes, croient être seuls à entendre ce qu'ils se disent, tandis que, derrière eux ou à leujcs côtés, des oreilles fines en font leur profit. Amédée, excité dans son espionnage par sa haine contre sa belle-mère et parle désir de plaire à Nathalie, complétant par l'expression trop significative des deux visages les mots qui lui échappaieut,, entendis tout ou presque tout.

Aussitôt il courut dans le boudoir où Nathalie l'attendait : elle remmena, avec une familiarité cavalière, vers l'embrasure dQ la fenêtre, et là, trop dominé par sa propre passion pour calculer aucune conséquence, il lui fit le récit exact de tout ce qu'il ve* nait de découvrir. Une joie infernale brilla dans le regard de Nathalie.

« Et que complez-vous faire? lui demanda-trelle ea soqriaot.

— Me venger' venger l'honneur de moapère \ répondit Am^ dée, qui ne pouvait manquer une si bellç occasion de débitait cette phrase de mélodrame.

— Mais comment?» *

Le jeune sot hésitait : Nathalie lui lança un regard capable da bouleverser une meilleure cervelle que la sienne, et ajouta, ài voix basse, en simulant une émotion profonde :

« Vous viendrez me le dire après-demain. »

Le bal touchait à sa fin ; chacun, en se retirant, féliciliaj^ monsieur Servais sur l'éclat de sa fête, sur la beauté de sdi femme, sur la grâce de sa nièce. Toutes les satisfactions d& la vanité se lisaient sur sa figure épanouie l

« Mon cher, recevez tous mes compliments, lui dit Nathalie en lui serrant la main : madame Servais est ravissante, votr^ appartement superbe, vatre fête délicieuse, et vous êtes le plus heureux des hommes. »

Après le bal, quand Ernestine eut embrassé Lucile et dit. adieu à son mari, elle s'enferma dans sa chambre et se laissa tomber dans son fauteuil, près de la petite table où elle avai]^ l'habitude d'écrire. Les premières lueurs du matin commençaient à se glisser à travers ses fenêtres closes, et se mêlaient aux clartés pâlissantes du fiambeau qui brûlait à ses côtés. .

Le sentiment qui la dominait, à la suite de cette crise étrange, c'était la stupeur : comment était*elle arrivée jusqu£-là? Aimaitp

fB TEMPLE D'ËPDÈSE. 107

elle réellement Julien? Et si elle ne l'aimait pas, pourquoi le craindre ? Si Julien était amoureux de cette Nathalie, s'il voulait l'épouser, pourquoi vouloir lutter contre cet amour? Son repos, son bonheur étaient à jamais perdus : mais sonnonneur? Cette vie nouvelle, ces six mois de Paris, ces séductions, ces angoisses, ces lectures, l'avaient-elles changée à ce point qu'il ne lui fût plus possible de s'arrêter sur cette pente fatale? Perdue dans un abîme d'incertitudes et de souvenirs, Ernestine finissait par s'abandonner à ce fatalisme inerte qui s'empare des femmes à cette beure terrible où, cessant d'être sûres d'ellesmêmes, elles se fatiguent du combat inégal de leur conscience et de leur cœur. Une seule force, une seule idée pouvait la sauver ; la force et l'idée religieuse : mais elle subissait ce malheur délétère pour la vertu d'une femme, de voir un mari qu'elle n'aime pas ne pas croire à cette religion qui lui défend de le trahir.

Faut-il s'étonner du travail dissolvant et funeste qui s'était accompli dans cette âme, et qui, à ce moment suprême, la tourmentait en l'égarant ? En proie à cette rêverie que sa volonté dirigeait à peine, Ernestine laissa machinalement tomber sa main brûlante sur les papiers épars sur la table ; elle prit une plume, et, sans avoir conscience du bizarre instinct qui la poussait à épancher au dehors le trop-plein de ses douleurs, elle écrivit quelques pages confuses qui se sont retrouvées plus tard : en voici un fragment qui pourra donner une idée de l'état de ce pauvre cœur.

« .... 17 avril. J'ai vingt-deux ans depuis trois jours, etpour*» tant je suis bien vieille... Toutes les joies, toutes les douceurs de ma vie sont dans mon rapide passé : mon avenir est sombre et vide ; fille, je suis orpheline ; amante, j'ai été trahie ; épouse, je ne puis aimer mon mari, je n'en suis pas aimée... et je ne serai jamais mère I . . .

... » Il est six heures du matin \ il fait grand jour : c'est le printeir*ps. Le printemps I avec quel bonheur je l'accueillais, quand nous liions, avec Lucile, épier, sur nos chères collines, le premier cri de l'alouette, la première fleur de féglantier! Alors tout chantait aussi, tout fleurissait danâ nos cœurs 1... Aujourd'hui Paris, sa brume, son ciel gris, son atriiospbère

106 LK TEMPLB d'ÉPHÈSB.

étouffante ; et plus un rayon pour m'éclairer ! plus une étoile pour me conduire 1 plus' une voix pour me consoler 1

... » L'A campagne me parlait en amie; la société me tue: je n*y trouve que de dangereux, exemples et de perfides conseils. A part Lucile qui est une sainte, cette maison-ci agit comme si elle ne croyait pas en Dieu... Il y a donc une justice autre que la justice du ciel ? Il y a donc une morale autre que la morale divine? Moi qui déteste le mensonge plus que la douleur, plus que le mal, plus que la mort, J8 le rencontre ici partout 1... Mon mari me chassera demain, sll me croit coupable ; et pourtant le monde où il vit, les hommes qui le flattent, les opinions qu'il défend, tout conduit à l'oubli de ces devoirs qui ne lui semblent importants que lorsqu'ils le touchent I Cette société qui me flétrirait si elle me soupçonnait d'une faiblesse ou d'une faute, c'est elle qui dévore ces livres, qui couronne et pensionne ces auteurs, qui applaudit ces pièces de théâtre, hommages vivants, hymnes éclatants en l'honneur du désordre et du vice! Chacun de ces maris, de ces pères, de ces frères, pris isolément, tressaillerait de colère et de honte si sa femme, sa fille ou sa sœur se conduisait d'après les maximes que ces œuvres glorifient ; et, collectivement, ils crieraient au fanatisme, à l'intolérance, aux ténèbres, aux démolisseurs de statues, aux incendiaires de temples, si un roi ou un ministre, un prêtre ou un simple écrivain voulait lutter contre ces gloires funestes, contre ces productions monstrueuses qui portent dans les imaginations souffrantes la fièvre et le poison. Contradiction ! convention ! mensonge I

...» Rccevrai-je Julien? Oui ; je veux en finir avec cette situation indigne de ma franchise et de mon courage... J'aime mieux voir jaillir le sang de mes blessures sous une pointe d'épée, que sentir se serrer autour de mon cou les froids anneaux de la vipère I... Julien viendra... Je lui dirai d'épouser cette Nathalie... Oui, je le lui dirai, et s'il consent, eh bien! je verrai clair dans cet étrange sentiment qu'il m'inspire, et qui, 2^arfois, me semble plus près de la haine que de l'amour*.. Si c'est moi qu'il aime, s'il me le redit, s'il veut me le faire croire, ohl avant que ces paroles soient sorties de ses lèvres, il saura que je suis protégée contre lui, non pas par ma vertu,

LE TBHPLB D*ÉPHÈSB. 109

mais par mon orgueil... qu'une femme coupable est forcée de mentir... et que, plutôt que de tromper, j'aime mieux partir, m'enfuir Jeter comme un manteau taché de boue cette richesse exécrée !... Oui, c'est bien cela... Julien est ambitieux, il est pauvre... il n'ignore pas qu'une fois séparée de monsieur Servais, je reprends, moi aussi, possession de ma pauvreté !... Pendant que je lui tiendrai ce langage, j'attacherai sur lui ce regard pénétrant qui sonde tous les replis du cœur... Si je vois passer sur son front un nuage, un seul, d'hésitation ou de crainte, oh 1 je ne le haïrai plus, je ne l'aimerai plus, je le mépriserai... Mais s'il accepte? ah 1 malheureuse I malheureuse ! Dieu de ma mère et de Lucile ! secourez-moi t sauvez-moi 1 enseignez une suprême prière à la misérable femme qui ne sait plus vous prier I... »

Pendant qu'Ernestine préludait par ces effusions douloureuses aux douleurs et aux périls de la journée, monsieur Servais, après avoir dormi quelques heures, se levait plus dispos et plus satisfait qu'il ne l'avait été depuis longtemps : sa fête de la veille lui avait valu les compliments les plus flatteurs ; sa femme y avait eu un grand succès, et il oubliait presque ses vagues griefs contre elle, en se remémorant l'effet qu'avait produit sa beauté. On lui apporta, comme d'habitude, ses lettres et ses journaux, qui redoublèrent d'abord sa bonne humeur : «c Bien ! très-bien ! se dit-il en ouvrant le Constitutionnel: voilà qu'on parle déjà de mon bal !... puis il ajouta en se frottant les mains:

— Allons! ça chauffe 1 Des banquets à Lille, à Bordeaux, à Âutun, à Mâcon, à Angoulême ! Des banquets partout, et le pays en mouvement à chacune de ces fêtes populaires 1 II faudra bien que j'aille aussi moi-même dire mon mot là-dessus devant mes électeurs attablés I... Patriote de la Loire.,. Que dit-il? Bon ; un éloge enthousiaste de mon dernier discours t — « Mon* sieur Servais, notre éloquent député, marche glorieusement sur les traces des Manuel, des Garnier-Pagès, etc. » Signé F. — Ce doit être de ce brave Féraud, le père de Julien... Ah! voilà une lettre de î:>i: il m'assure qu'on me prépare une ovation à mon arrivée à X... 11 me recommande son fils. Recommandation su* perflue, car chaque jour je m'attache davantage à Julien... Et cette lettre-ci, de qui est-elle? de mon régisseur, ce vieux grognard de Bergerin... Ici le front de çdonsieur Servais se rem-

hhSÉii ttû tfôti. ^ Wttjotftà dw ftoléâiiees f Totijoilf « à6È remonft^nces ! Comme *î je n'étais pai asse* sage pour me conduire ! Eh bien ! quoi ? j'entame mon ôapital ; ma caisse est vide ; j'y a! ptis deux cent quatfc-tîflgt trois mille francs, depuis que je ' élis â Paril . La réédite est Èflauraise... les fermiers ne payent Jwrf... les ouvriers murmurent et veulent une st;5irftentatio9 de salaire... Ha fabrique souffre de mon absence... Tieille»" chansons que tout cela ! Le père Bergerin cesserait son ramage ^^'il savait que l'argent que je dépense ici est placé à gros intérêts... Mais faites donc comprendre de pareilles choses à ces intelli- |[ènees bohiéeé ! j>

En froissant 1* grosse tnissivé du père Bergerin contre les autres papiers, tnonsieur Servais fit tomber à ses pieds une lettre qu'il n'avait pas encore remarquée. 11 la ramassa ; elle ne portait pas de timbre, et l'enveloppe paraissait avoir été cachetée à la hâte. Quelque supplique f murmura-t-il ; quelque pauvre diable qtti me demaride un bureau de tabac ou une pièce de iingt franc^r! Hais à peine en eut-il lu deux lignes, qu'une émotion terrible bouleversa son visage ; un cri étouffé monta de sa poitrine à Ses lèvrèsf.

If sonna tic/iemment.

* Qui a apporté cette lettre? % demanda-t-îl attt domestiques.

l^ul nef pût ie lui dire : chaque matin« avaât son réveil, les

J'ournaux et le cottrrief étaient déposés sur un plateau, dans 'astlèbatnbre : la lettre s'était trouvée là avec le reste.

ifonsieur Servaîë tenvoya tout son monde, et relut plus hôsêmetdi Voici Cè què^iul écrivait son correspondant anonyme i

« on Vous trahit, oû vous trotnpe, ôt, pendant que vous pour- £ltivez raccomplissement de vos pensées politiques, tous ne ^ns apercevez paé de ce qui se passe dans votre maison. Il y à une intrigue entre Jttlfen et votre femme. Hier soir, à votre É^l, tous les yeux, excepté les vôtres, ont remarqué leur intelligence. Ifadame Servais a donné, pour aujourd'hui même, un rçndez-vol < à Julien ; si vous voulez vous en assurer, rentrez chez vous de dettx à trois tieures» au moment où on vous croira à la Chambre.

» Ne regard "«z pas ceci comme une vulgaire lettre anonyme :

LB TEMPLB d'ÉPHÈSB. 111

celui qui vous écrit se fera connaître plus tard ; il tient autant que vous-même à l'honneur de votre nom. »

Monsieur Servais lut trois fois cette lettre, cherchant à qui l'attribuer; instinctivement, il songea à Âmédée : mais l'écriture, évidemment contrefaite, n'autorisait aucune conjecture. Le sentiment qu'il éprouvait était horrible : c'était à la fois une surprise profonde, une douleur poignante, un immense froissement d'amour-propre, et ce cri de l'honneur blessé qui déchire le cœur en éclatant. Vaniteux à l'excès, absorbé depuis longtemps par des intérêts vulgaires, monsieur Servais n'en était pas moins un honnête homme, dans ce sens mondain qui implique toutes les iûconséqttences, mais interdit toutes les bassesses. 11 n'avait pas cette philosophie narquoise du roué Parisien, qui se console vite de ce genre de mésaventure, et calcule, en y songeant, ce qu'elle pourra lui rapporter. Issu d'uhe de ces vieilles races bourgeoises où les traditions honorables font partie de l'héritage, enfant d'une de ces provinces arriérées où les désordres domestiques sont très-rares, il ressentait l'outrage dan6 toute sa vivacité, sans grande élévation de sentiments et d'idées, mais avec cette énergie agreste et brutale qui ne recule devant rien pour punir et se venger. Être trompé par cette Ërnestinë dont l'indifférence lui avait semblé une .vertu, par cette orpheline sans paiû el sans asile, qu'il avait recueillie chez lui, enrichie, épousée, parée 1 Être ttahi par ce Julien qu'il voulait associer à son avenir, à sa fortune! Était-ce vrai? était-ce possible? Il n'ignorait pas le ca^ que l'on doit faire d'une lettre anonyme : mais celle-là, dans sa précision cruelle, offrait tous les caractères de la vérité : elle réveillait d'ailleurs les anxiétés vagues qu'il avait ressenties depuis quelque temps; elle s'accordait avec quelques sourires railleurs de Nathalie, quelques allusions voilées d' Amédée, qui l'avaient parfois inquiété et troublé... Non, le doute n'était pas permis, la lettre ne mentait pas, et ce qu'elle révélait, il était seul peut-être à l'ignorer 1 A cette idée, une effrayante colère s'emparait de lui, et peu s'en faUut que, dans ce premier paroxysme, il ne courût chez sa femme pour lui arracher un aveu et la broyer sous ses pieds. Sa vanité le retint ; même en se disant que c'était sûr, il doutait encore, et il son-

112 LB TEMPLE D*ÉPHÈSK.

geait, en outre, qu'en attendant quelques heures, il aurait des preuves. Incapable de dominer son angoisse, craignant de la laisser voir à ceux qui viendraient chez lui dans la matinée, il sortit à l'A hâte, en faisant dire à sa femme qu'il ne rentrerait pas pour V«*déjeuner. Il erra dans les Champs-Elysées. Avril commençait à revêtir de sa pâle et fraîche verdure les massifs d'arbres et les jardins des hôtels. Des enfants roses et jaseurs arrivaient avec leurs bonnes et animaient les contre-allées. La vue de ces beaux enfants redoubla la colère de monsieur Servals contre Ernestine, qui n'avait apporté sous son toit aucune des joies de l'époux et du père, qui y apportait peutêtre le malheur et l'opprobre. A midi, il s'achemina lentement vers le bureau du journal, où Julien passait d'ordinaire avant la séance de la Chambre. Il le demanda; on lui répondit qu'il venait de sortir. Il se traîna jusqu'à la Chambre, où sa pâleur le fit plaisanter par deux ou trois de ses collègues sur l'inconvénient de donner des bals et de veiller jusqu'au matin, quand on est un homme politique. Il chercha Julien dans la salle des Pas- Perdus, dans la salle des Conférences ; il regarda, à plusieurs reprises, dans la tribune des journalistes : Julien n'y était pas. Les minutes s'écoulaient ; à la fin, ne pouvant plus maîtriser sa fiévreuse impatience, monsieur Servais sortit. Au moment où il passait sur la place, l'horloge du Palais-Bourbon sonna deux heures.

« C'est le moment, dit-il avec un frémissement sinistre. Et traversant le pont d'un pas rapide, il se dirigea vers la rue Saint-Florentin. »

LB TEMPLE D'ËPHfiSE. 113

Ce jour-là, Lucile devait partir vers midi, pour Tatelier de mademoiselle R. B., qu'elle fréquentait depuis quelque temps : elle avait déjeuné seule avec Emestine. Pour quiconque eût été au courant de leurs secrètes pensées, il y avait quelque chose d'émouvant dans ce tête-à-tête, où les voix tremblaient en essayant de parler de sujets indifférents, où les larmes mal contenues brillaient au bord des paupières, où chacune des deux amies eût voulu à la fois deviner ce qui s'agitait dans le cœur de l'autre et lui cacher ses propres angoisses.

« Ernestine, es- tu souffrante? dit Lucile avec une expression d'inquiète tendresse.

— Non., pourquoi souffrirais-je? balbutia Emestine en tressaillant.

— Parce que tu ne manges pas.

— Mais toi aussi, à ce compte, tu serais malade I répliqua madame Servais ; et elle lui montrait avec un navrant sourire le déjeuner intact sur la table.. »

Il y eut un silence. Deux ou trois fois leurs regards se ren* contrèrent, puis se baissèrent sur leurs assiettes vides.

« Tu vas sortir, n'est-ce pas? C'est ton jour d'atelier? reprit à la fm Ernestine avec une sorte d'hésitation.

— Oui... c'est-à-dire... si tu voulais, je renoncerais à y aller aujourd'hui... Je resterais avec toi...

— Et pourquoi le voudrais-je? répliqua Emestine presque violemment. '^

— Mon Dieu ! parce que nous sommes fatiguées toutes deux, et qu'après cette nuit de danse, d'étourdissement et de bruit, il serait doux de passer ensemble quelques paisibles heures...

114 LB TEMPLE DÉPHÈSB.

— *Ta as raison, ma bonne Lucile, mais ne change rien à tes habitudes. C'est aujourd'hui que tu portes ton esquisse à mademoiselle B... Elle t'attend; sois exacte; moi, je prendrai un livre, et je tâcherai de dormir un peu...

Lucile se leva ; elle fit ses préparatifs avec lenteur, comme si elle eût voulu donner à Ernestine le temps de se raviser et de la retenir. Parfois elle la regardait à la dérobée, et s'effrayait de l'expression de ses yeux fixés sur la pendule.

Lorsqu'elle eut rassemblé son léger bagage d'artiste, elle fît mine de sortir ; mais aussitôt, cédant à une inspiration soudaine, elle revint vers Ernestine, lui sauta au cou, et murmura à son oreille en donnant un libre cours h ses Urmes qui glissaient sur }a joue de son amie :

«Chère sœur bien-aiméei Autrefois tu me disais tout; au* jourd'bui n'as-tu rien à me dire? »

Un instant, Ernestine parut entraînée par ce mouvement si tendre et si vrai. A son tour, ellQ pressa Lucile sur son cœur avec une incroyable énergie, et quelques syllabes inarticulées vinrent mourir sur ses lèvres. Ce ne fut qu'un éclair : se dégageant de cette étreinte, elle repoussa LUcile, et lui dit, non sans un mélange de brusquerie et de désespoir :

« Laisse-moi I laisse-moi ! va-t'en I

— Je m'en vais, reprit Lucile d'un air de douloureux reproche : je m'en vais ; calme-toi et repose-toi. »

Une minute après, elle était sortie du salon. Ernestine prêta l'oreille, entendit les portes s'ouvrir et se refermer.

« Si j'avais dit un mot, elle restait, pensa-t*elle. J'ai chassé mon ange gardien ! »

Un peu avant deux heures, Julien entra.

Les hommes qui se dépravent ont une phase transitoire pendant laquelle ils se croient plus corrompus qu'ils ne le sont encore. Julien en était là. Parce que l'ambition, l'orgueil et le désordre étouffaient en lui tout ce que son premier amour pour Ernestine avait eu de loyal et de pur, il se figurait que cet amour était mort tout entier, qu'il serait maître des battements de son cœur en se retrouvant seul avec madame Servais. Pendant toute la matinée, il s'était froidement posé cette question : Que valait-il mieux pour son avenir et sa renommée? Renoncer

LB TEIIPLB D*£PQBS^. 115

à Ërnestine, rester eo bons iQvm^ ^vee le d^ul;é, prqQter de son engouement, çt $e frayer çur ses tracer la route des honneurs et du pouvoir? Ou bien ainei^pr w^ éclat» perdre Ern©* tine et se faire de celte perte une aurép}e, forcer raUp»)tioii da monde en lui jetant, flétri et' déchiré, le ^çi^i de cette femme dont la beauté pe tarderait pas h devenir aélèbre? Ce ^Brnier parti souriait dayantage à Julien : il répondait ]»ieux k «es instincts destructeurs, ^ ce gpût de célébrité par \q mal, qui le dominait de plus en plus. Sou éducation, ses habitudes, le miliei| où il avait vécu depuis sa sortie du collège, lui donnaient, sur la société et ses lois, sur les femmes, sur leurs devoirs, sur le^ vraies conditions de grandeur et de gloire, autapt d'idées fausses qu'il essayait lui-même d'eu propager ; il ressemblait 4 ces alchimistes du moyen âge, qui, en jouaut avec les poisons, finisn saient par les aspirer. Il s'était créé ses types favoris, son idéaj de supériorité mondaine, parmi les héros des romans qu'il avait )us, ces fascinateurs râpés, chevelus et barbus, dpntles grande^ dames subissent le p^gique prestige, ces démons, au front pâle^ marqué du sceau de la^ fatalité, qui n'ont qu'à regarder un^ femme pour qu'elle préfère l'enfer avec eux au paradis dépeuplé par leur absence. Exercer sur Ernestine cettq puissance sat%nique, l'arracher |t 1^ vie régulière, faire répéter de bouche e^ bouche le nom de son séducteur auprès du sien, inaugurer ]^^ cet audacieux défi son duel avec le monde des heureux et 4f? fiches, n'était-pe pas un excellent début, upe épigraph(| x^Jf^ nesqua en tête de son œuvre politique?

Mais quand f ulien se trouy^ seul eU présenta de madaq)^ Servais, ces calculs et cette audace faiblirent, f^e côté système? tique et machiavélique de s^ p^ssipn, les vepiu^iu^ eous^ils ^ç Nathalie commentés par son orgueil, firent place â ces émotions dont le jeune homme le plus perverti ne saurait se défendre ep face d'une femme belle, loyale, unie dans ses souvenirs ^u^ heures les plus pures et les plus douces de sa jeunesse. Çmesr tine était debout; elle ayait retrouvé, devant le 'danger, son énergie et son^courage. ^Ue Qt sigpe k Julien 4^ s'as^oir, f\\ W dit avec une sprte de cordialité fraternelle :

f Eh 1 bien, n^pn f^mi, quand éppusez^ypuji| i^a^efi^gis^^le f{j^ tbrii§Puviyieî?*

116 LB TEMPLE D'fiPHÈSE.

Julien s'attendait à des reproches, à des pleurs , à une scène violente qui eût amené sur ses lèvres des phrases à effet, des déclarations pathétiques. Il s'irrita d'être maintenu dans une atmosphère tempérée, et répondis sèchement : .

« Dans quinze jours peut-être ; cela dépend de vous...

— De moi ?... Mais il me semble que vous n'avez besoin de personne ; mademoiselle Francine Âlbemare, née Nathalie Duvivier, est tout à fait majeure et entièrement maîtresse de ses actions. Elle n'a ni père, ni mère, ni frère, ni parents connus. C'est une joie de prendre sa femme parmi ces existences si libres, si indépendantes... Point de formalité, point d'ennui, point de gêne... Le temps de mettre une robe blanche, une couronne et un voile... Puis, on mène sa fiancée de sa mansarde à l'église, sans qu'elle soit même obligée d'interrompre le roman commencé... »

Tout cela fut dit d'un air de persiflage, sous lequel Emestine s'efforçait de cacher les déchirements de son cœur : mais cet essai de raillerie lui réussit mal. Julien fixa sur elle un implacable regard, et reprit avec une ardente amertume :

« Est-ce bien vous, cette Ernestine Sorel que j'ai connue si franche et si vraie, si ennemie de la convention et du mensonge, est-ce bien vous qui tenez ce langage?... Ahl vous devriez le laisser aux femmes qui, passant leur vie à mentir, vieillies dans cette fiction mondaine qui légalise le vice sauf à flétrir le scandale, jettent l'injure et la boue à la beauté libre et fière? Dites-moi, quelle est la femme la plus digne, selon vous, de l'amour d'un homme de cœur , — celle qui accepte résolument sa liberté et sa pauvreté, méprise des préjugés bourgeois et de plates bienséances, et vit noblement de son travail à la face des prudes, des dévotes et des sots ; — ou bien celle qui, maîtresse, elle aussi, de sa .destinée, aimée d'un jeune homme pauvre , n'a pas même attendu que les cendres de cet amour fussent refroidies, et a donné sa main à un millionnaire de quarante-cinq ans, vaniteux et vulgaire, égoïste et positif, incapable dflria comprendre ? Celle-là a l'estime du monde, une villa, un hôtel ; on se presse à ses fêtes, on salue sa beauté, on s'Incline devant ses vertus. L'autre, vous l'avez dit, habite une mansarde ; on la calomnie peut-être, et les plus indulgents l'ap-

pellent une artiste... Mais, dites-moi, dites-moi, madame, laquelle des deux honorez-vous le plus ? »

Cette diversion était habile : Julien venait de toucher à la fibre saignante. Ernestine tressaillit 'comme un blessé dont on brûle la plaie. Ironie, froideur, calme factice, tout disparut, et elle dit à Julien en le foudroyant de son regard :

c Oui, vous avez raison, et vous ne m*en direz jamais làdessus autant que je m*en dis à moi-même... Mais s'il y a au monde un homme qui n'ait pas le droit de me faire ce reproche, c'est celui qui m'a abandonnée, livrée, sacrifiée... Qui donc a trahi le premier les engagements sacrés de nos jeunes tendresses? Est-ce moi? Est-ce vous? Qui m*a préféré Nathalie Duvivier, dès que cette femme a paru dans notre ville? Qui m'a forcée de croire à l'abandon et à l'oubli ? Qui est resté deux ans sans me rappeler par un mot, par un signe, que mon souvenir n'était pas complètement effacé de son cœur? Qui a laissé ma main tomber dans celle de monsieur Servais, sans rien essayer pour la retenir? Ah 1 je n'ai point d'excuse : j'ai été lâche ; j'aurais du subir vaillamment l'isolement et la pauvreté, plutôt que d'épouser un homme que j^ u'aimais pas... Oui, mais vous ne pouvez ni ne devez me le dire ; car c'est vous qui m'avez livrée à cet homme... Et maintenant vous avez devant vous l'avenir, l'horizon, la liberté, tandis que moi... que me reste-t-il?.... Vous ne me méprisez pas assez pour croire que les dorures d'un salon ou les magnificences d'une fête remplacent pour moi le bonheur perdu?... Dites, que me reste- t-il?

— Il vous reste mon amour, si vous le voulez I s'écria Julien subjugué par cet accent poignant et vrai.

— Malheureux I taisez-vous 1 taisez-vous I répondit Ernestine avec un geste d'épouvante ; vous savez bien que je ne puis pas tromper, que je ne puis pas trahir !... Vous savez bien que la honte me tuerait I

— Et qui vous parle de tromper et de mentir ? reprit Julien avec un entraînement fébrile qui avait son moment de sincérité. Si cette maison vous est odieuse, pourquoi ne pas en sortir? Si ce joug vous meurtrît et vous froisse, pourquoi ne pas le briser? S'il vous semble impossible d'accepter une vie de mensonge visà-vis de monsieur Servais et du monde, qui vous empêche de

118 LB TEMPLE d'ÉPHÈSE.

rompre avec le monde et de fuir monsieur Servais ? Franchissez ce seuil détesté, vous me trouverez prêt. Je vous aime ; mon bras est fort ; l'espace est ouvert devant nos pas ; nouf trouverons des solitudes où les préjugés et les lois ne pourront plus nous atteindre... ^

— Mais cela, c'est un crime! e-est du déshonneur encore! répliqua Ernestine en frémissant. »

Elle ne put en dire davantage ; un hruit de pas étouffés et rapides se fit entendre dans l'antichambre. Ernestine et Juliea n'eurent que le temps d'échanger un regard terrifié. Presque au même instant, la porte s'ouvrit, et monsieur Servais parut ^uc le seuil.

La douleur et la colère donnaient une expression si effrayante à sa physionomie épaisse et commune, qu'Ern^stine et Juliea frissonnèrent. Mais une seconde ne s'était pas écoulée, que les muscles de ce visage se détendirent ; ce regasd mens^çant se rasséréna ; ce front livide s'éclaircit et n'exprima plus qu'yn reste de surprise et d'anxiété. Monsieur Servais venait d'apercevoir sa nièce Lucile debout devant la porte qui faisait lace à celle d^ l'antichambre. Lucile et lui entraient dans le salon en même temps ; elle était calme et souriante ; sauf une légère pâleur, sa blonde et charmante figure n'exprimait que des émotionf douces.

« Mon oncle ! dit-elle en s*avançant vers monsieur Servais, vous venez à propos pour avoir votre part des remerciements de monsieur Jnlien ; et moi, il faut que je vous demande pardon d'avoir écouté aux portes... Mais, que voulez-vous? nous sommes toutes filles d'Eve dans ces moments-là L.. »

Elle parlait vite, et on eut aisément deviné qu'elle se fe^i&aît une violence horrible ; mais son oncle était trop ému pour le remarquer. Très-soulagé par ces paroles, il dit cl'une voix encore un peu tremblante, mais avec un sourire de bon augure ; "^

« Âh ! c^est donc pour cela, monsieur le sournois, que vous n'avez paru aujourd'hui ni au journal, ni à la Chambre? Vous vouliez profiter de mon absence, pour venir ici et séduire ces dames ?

— Oui, mon oncle, répliqua Lucile du même ton ; et mon-

LB TEMPLE D'ÉPHÈSB. 119

sieur Julien ne s'y est pas trop mal pris : saehant que je n'ai rien à refuser à ma chère Eriiestine, c'est à elle qu'il s'est adressé. Hier, pendant le bal, il lui a demandé une audience : je les ai entendus, j'ai compris de quoi il s'agissait ; ;fe me suis cachée, j'ai écouté : ma tante a dit oui... et me yoil& ! Au moment où vous entriez, monsieur Julien la suppliait de plaider sa cause auprès de moi... et, si vous le voulez aussi, il faudra bien vous obéir f...

— C'est donc toi qu'il aime ? dit monsieur Servais dont i'înquiétude achevait de se dissiper : il veut t'épouser ?

— Damel mon oncle! ces choses-là, une jeune personne bien élevée doit toujours avoir l'air de les ignorer ; mais il me semble que c'est assez clair.

— Bien ! très-bien, mon enfant ! reprît le député d'un air paternel ; j'y avais déjà songé, et je suis enchanté de voir un projet dont je comptais te parler bientôt se rencontrer avec vos propres sentiments. Julien, il était inutile de m'en faire un mystère : le vif intérêt que je vous porte eût mérité plus de confiance I... »

Pendant ca dialogue où Lucile avait réussi à fixer sur elle toute l'attention de son oncle, Ernestine et Julien s''étaient remis peu à peu du trouble afPreux où les avait jetés la brusqu^ arrivée de monsieur Servais. Mais comment peindre ce qui'sç passait dans leur cœur? Le péril urgent, dans certaines situations coupables, triomphe si complètement de toutes les sincérités et de toutes les audaces , la terreur de Julien et d^Ernestîne , en voyant entrer leur mahre et leur juge , avait été si profonde, que tous deux eurent un premier moment de joie égoïste lorsqu'ils virent le danger conjuré par le dévouement de Lucile. Pourtant, incapable de se contenir tout à fait, madame Servais se précipita vers la jeune fille, l'attira sur son cœur aveo une sorte de délire, et peut-être allait-elle éclater, lorsque Lucile, passant son bras autour de sa taille, l'entraîna à l'autre bout du sAlon, et là l'obligea de se taire à force de caresses et de baisers." Julien, plus mattre de lui, honteux d'avoir eu peur, parvint à sa faire une figure de circonstance, supporta brave ment les regards et les discours de monsieur Servais, et finit même par lui dire quelques mots de k^merciement. Lucile, par

120 LB TBMPLB D'ÉPHÈSE.

un héroïque effort qui semblait devoir briser cette tendre et délicate nature, étouffait les sanglots prêts à jaillir du fond de son cœur ; elle a^ait successivement d'Ernestine à son oncle et de son oncle à Julien, causant, souriant, ne laissant à aucune de ces âmes agitées le temps de trop réfléchir, ne faisant paraître que le léger trouble permis à la jeune fille qui vient de décider de son sort par un premier aveu. Hélas 1 dans l'ivresse de son sacrifice, elle n'en mesurait pas toute l'étendue : elle n'avait pas encore traversé sa plus cruelle épreuve.

Peu d'instants après, Anselme arriva, ramené chez monsieur Servais par le vif sentiment d'inquiétude que lui avaient inspiré les divers épisodes du bal. Il s'était d'ailleurs étonné et alarmé de ne voir son patron et Julien ni à la Chambre ni au journal. Quand il entra, les premières agitations étaient calmées, mais alors ce fut Lucile que sa force factice abandonna tout à coup, et qui chancela, comme si elle allait mourir : Ernestine, à son tour, s'élança vers elle et lui dit en la cachant à monsieur Servais : « Sois tranquille ! »

Amédée manquait seul à la réunion de famille. Il rôdait dans les environs, tantôt s'effrayant des conséquences probables de sa lettre anonyme, tantôt s'applaudissant d'avoir averti son père et préparé le châtiment d'Ernestine, tantôt se plongeant dans une rêverie couleur de rose, lorsqu'il songeait à son rendez-vous du lendemain chez Nathalie Duvivier. A cinq heures, pensant que le drame était accompli, il entra, fort ému, trèscurieux, et tâchant de s'endurcir dans ses pensées mauvaises pour affermir ses jambes titubantes. A sa grande surprise, il trouva son père, calme et content, au milieu du groupe que nous venons de dépeindre. En le voyant, monsieur Servais s'écria :

« Arrivez donc, Amédée t j'ai à vous donner une nouvelle 1 Malgré vos fredaines et votre étourderie, j'aime accroire qu'il vous reste' assez de cœur pour approuver ce que j'ai fait pour votre cousine. Julien Féraud vient de me demander sa main; je la lui donne, et j'assure à ma nièce cent mille francs pour aider aux débuts du ménage.

Amédée n'était que blême; il devint verdâtre ; ses lèvres s'a-< gitèrent comme pour demander à l'instar de Basile ; « Qui

' trompe-t-on ici? » Mais Julien fixa sur lui des yeux si menaçants, qu*il en eut peur, et il garda le silence.

Anselme pâlit horriblement, et retint à peine un cri de désespoir. Mais il se tourna vers Ernestine et LucUe, et, grâce à cette divination familière aux âmes vraiment aim&ntes, sa dou* leur s'arrêta devant l'expression de leurs visages. Le' regard de Lucile signifiait : Ayez pitié d'elle l Le regard d'Ernestine lui disait : Fiez-vous à moi I

Le lendemain de cette journée, Nathalie Duvivier, seule dans son petit appartement de la rue de Vaugirard, attendait des nouvelles, et écrivait en attendant. Sa mansarde, comme elle rappelait, se composait de deux pièces au cinquième étage; Tune dont elle avait fait sa chambre, l'autre son cabinet de travail. L'ensemble en était gai, frais, simple et riant. Par les fenêtres entr'ouvertes, on apercevait les massifs de fleurs, les bassins et les grands marronniers du jardin du Luxembourg ; le soir, dans cette saison printanière, le parfum des lilas arrivait parfois jusqu'à Nathalie fumant sa cigarette et rêvant aux étoiles. Quelques jolies plantes grimpantes enfermées dans des caisses rustiques, couraient le long de légers grillages et se cachaient à demi sous les rideaux de perse rose. La chambre, meublée avec une austérité de cénobite, ne possédait qu'une étroite couchette en fer, tendue de mousseline blanche, deux étagères en noyer, remplies de volumes, alors à la mode, de l'édition Charpentier, et un miroir si petit que le charmant visage de Nathalie pouvait à peine s'y voir. Dans son cabinet, on remarquait mi peu plus de luxe, mais un luxe tout artistique et fort peu compromettant, qui lui venait de ses collaborateurs et de ses camarades. Elle aimait à se parer, aux yeux de ceux qui

122 LE TEMPLE D'ËPHËSE.

venaient la voir, de cette pauvreté où se complaisait son orgueil, et qui allait bien à sa jeunesse et à sa beauté. Elle plaisantait avec grâce sur la hauteur de son logis, la tasse de lait qu'elle préparait elle-même, la bûche économique qui grelottait au fond de l'âtre, pu le rayon de soleil qui remplaçait le feu absent. Mais elle avait trop de supériorité d'esprit er de sécheresse de cœur pour être dupe de ces félicités de la mansarde, du pain sec et du grenier, bonnes à chanter, entre deux bouteille de vin de Champagne, au dessert d'un succulent dîner. Elle comprenait fort bien que ses vingt-trois ans, ses beaux cheveux blonds, ses yeux bleus, sa taille élégante, les promesses de son talent, les espérances de son avenir, formaient le plus clair de cette poésie de l'indigence libre et fière dont s'émerveillaient ses admirateurs et ses amis ; elle ajoutait tout bas que ce qui leur semblait excellent, poétique, enchanteur, tant qu'elle était jeune, perdrait beaucoup de son charme à son premier cheveu blanc ou à sa première ride. Aussi, sous ce gracieux stoïcisme, aimant à vivre comme l'oiseau, d'un grain de mil et d'une goutte d'eau, se cachaient upe inquiétude ardente, un fonds immense d'ambitions et de désfrs, un calcul assidu des moyens de sortir de cette situation précaire, et une haine féroce contre ceç barrières sociales qu'il fallait franchir ou renverser.

Au moment où nous la retrouvons, Nathalie était, comme on dit, dans le feu de la composition. Le sourire légèrement ironique qui errait sur ses lèvres contrastait avec l'animation de son regard, pendant qu'elle écrivait les lignes suivantes d'un nouveau roman destiné à son journal : — « Tu me demandes, Silvio, ce que tu dois faire. Écoute la voix de ton grand cœur; cette jeune fille, dis-tu, est déchue dans l'estime des hommes? Une première faute, l'abandon de son lâche séducteur, la méchanceté des dévotes et des bourgeois de sa petite ville, tout la livre aux risées et à l'opprobre. Mais au lieu de cacher bassement son déshonneur, elle a le courage de s'en faire une couronne d^épines et un calvaire. Elle t'aime, et son amour la fait plus sainte que ces femmes vulgaires qui l'insultent du haut de leur facile vertu. Tends-lui la main : glorifie cette seconde innocence, cette âme d'élite purifiée par l'épreuve, et relevée aux yeux du penseur par sa franchise et sa loyauté. Elle

LE TEVPIB p'ÉPHÈSE. 123

est pauvre : tant mieux 1 La pauvreté et la liberté sont sœurs, et vous trouverez dans le sentiment de votre héroïsme incompris des trésors mille fois préférables aux richesses de la terre. Ëpouse-la devant Dieu, devant ce Dieu que défigurent Tégoïsme sacerdotal et la superstition catholique^ et qui n'est pas le Dieu des rois et de$ prêtres, mais des déshérités et des condamnés. Ainsi nous porterons tous deux notre croix, toi dans ta lutte contre les préjugés du monde, moi dans la solitude des cœurs dévastés. Nous la porterons, Silvio, jusqu'au jour prochain de la délivra^ce, où les hommes forts, les sq)ôtres de la doctrine nouvelle, les martyrs de la grande régéfiération sociale jetteront dans le gouffre du passé les hiérarchie^ décrépites et les législations vermoulues.... »

« Ouf! fit Nathalie en posant sa plume; la tartine est passable, mai^ j'aimerais autapt cent mille livres de rente ! Et dire qu'il y aura, dans quinze jours, des milliers d'abonnés qui prendront au sérieux ces belles phrases ! Oh I que les hommes sont bêtes 1 Malheur à celui que je tiendrai sous ma griffe, si jamais j'ai mon jour de triomphe l... »

Nathalie en était là de ses vœux philantl^ropiques, lorsqu'on sonna à sa porte : c'était Julien.

« Pourquoi n'êtes-vous pas venu hiey soir? lui dit-elle brusquement.

— Parce que je n'avais que de mauvaises nouvelles à vous ^pprendre^ répliqua julien ftvec un mélange d'abattement et de rage.

— Que s'est-il donc passé? s'écria-t-elle avec un bond de tigresse à oui on arrache sa proie.

— Tout simplement ceci : nous avons été dénoncés. Monsieur Servais e^^ rentré chez lui un quart d'heure à peine après moi, au moment où Ernestine commençait à m' écouter...

— Eh bien?

— Eh bien! ai^ ipême instant, comme par une évocation ma- |[ique, Lucild Dermonf a paru sur le seuil de l'autre porte. Au b^l de la velile, elle nous avait entendus ou devinés; elle avait fait semblant d'aller à son atelier dç peinture, et était remontée par l'escalier de service : la première personne que monsieur Se^yaiy ^ vuç ei^ eçjtrai^t, c'est elle...

— Et qu'a-t-elle fait ? quVt-elle dit? repril Nathalie d'une voix stridente.

-— Elle a dit à son onde que j'étais venu pour demander sa main, et son oncle me Ta accordée! exclama Julien, à demi fou de honte ei Je colère.

— Elle a dit cela ! ah ! c'est bien 1 c'est beau ! murmura la femme de lettres, qui, incapable de pratiquer le dévouement, le sentait en poëte.

— Oui. très-beau, en effet, et je vous conseille d'applaudir t C'était bien la peine de rêver la conquête du monde pour en arriver à ce dénoûmentl Lucile sacrifiée, Anselme malheureux, moi rivé à cette chaîne bourgeoise, et Ernestine...

— Ernestine?

— Oh 1 elle en mourra, c'est sûr I

— Bien sûr? répéta Nathalie dont les yeux brillaient d'un éclat sinistre.

— Et croyez-vous donc que si elle n'était pas certaine de mourir avant que ce mariage s'accomplisse, elle eût accepté le dévouement de Lucile? » demanda Julien avec emportement,

Nathalie fixa sur lui un regard profond qui pénétra jusqu'aux derniers replis de son cœur. Elle oomprit que Julien, sans se l'avouer, aimait encore Ernestine ; que son amitié pour Anselme n'était pas éteinte ; que, dans cette âme ardente, ambitieuse, à demi pervertie, s'entremêlaient et se heurtaient les sentiments les plus contraires^ qu'en un mot, Julien n'avait pas encore et peut-être n'aurait jamais ce sang-froid, cet esprit de suite et de calcul, cette énergie patiente et terrible, prête à tout briser pour arriver au but, qu'elle lui avait d'abord attribuée. Dès ce moment, elle le fit déchoir, dans son esprit, du rôle dont il lui avait paru digne, et ce fut avec une ironie habilement déguisée qu'elle lui dit :

« Maintenant, que comptez-vous faire?

— Je venais vous le demander, répliqua-t-il.

— Il m? semble que, pour le moment, vous n'avez rien de mieux à faire qu'à attendre et à ne pas troubler par de nouvelles imprudences la quiétude de monsieur Servais. Je crois comme vous que sa femme ne laissera jamais ce mariage s'accomplir ; sans quoi je la proclamerais la plus lâche et la plus

infâme des créatures... et tous m'avez dit, n*est-ce pas, qu'elle était loyale et sincère?

— Oui, loyale et sincère, reprit-il d*une voix mal assurée.

— Elle a donc son projet, que vous ne deve^pas devancer...

— Ah ! se:: projet ne peut être que de mourî^ ' dit Julien, incapable de dissimuler un reste de douleur et de remords.

— Eh bien I qu'elle meure ! s'écria Nathalie en éclatant : que sommes-nous donc? des bergers du Lignon? des amoureux du Gymnase? En ce cas, prenons des houlettes et des chapeaux de paille, et allons rêver, soupirer, roucouler dans les bocages, vous avec moi, Anselme avec Lucilel Si l'amitié du pieux Anselme, le bonheur de l'innocente Lucile, la santé de l'héroïque Ernestine vous préoccupent si fort que vous vous arrêtiez, dès le premier pas, sur la route que nous nous sommes tracée, alors, mon cher, séparons-nous à l'amiable ; tirez-vous d'affaire comme vous pourrez ; partez avec madame Servais pour les lointaines solitudes, comme nous disons dans nos romans ; allez mourir de faim dans quelque chalet alpestre ou dans quelque forêt américaine ; ou bien faites-mieux : je^z-vous tous deux, en fondant en larmes, aux pieds de cet excellent monsieur Servais ; avouezlui votre amourette d'adolescents, en lui promettant d'être bien sages à l'avenir ; il s'attendrira, il pardonnera, et peut-être, si vous persistez dans la mortification et la vertu, serez-vous, à quarante ans, sous-chef de bureau au ministère de l'intérieur ou conseiller de préfecture à Draguignan 1 »

L'orgueil absorbait tout chez Julien : un crime même ne l'eût pas effrayé, du moment que son orgueil était en jeu. En le froissant, Nathalie savait bien qu'elle dissiperait les dernières traces de l'effroi que lui causait l'idée de faire le malheur d'Emestine, de Lucile et d'Anselme : elle put à peine retenir un sourire moqueur, lorsque Julien, irrité de sa propre faiblesse, lui dit en lui prenant la main et en la serrant dans les siennes : '

« Vous savez bien que je suis votre esclave, que je vous appartiens corps et âme, que mon génie étonné tremble devant le tôtre.,, parlez, ordonnez : j'obéirai. »

Au lieu de répondre, Nathalie se croisa les bras, regarda Julien en face, et lui demanda :

126 LB TEMPLE D'fiPHfiSB.

<( pUe^-iï^ûi ; ^qs graDde;^ pbraees sur ^avenir bilm*Ditairo, sur la pauvreté , la liberté , la dignité, U fraternité (lumaine, êtes-vous hï^u certain qu'^Ue^ mnt W sen»?

•r^Mais... ^ ^

-^ Jf^ous voulons reover3er ce qui existe, démolir la société et nous installer triomphalement sur ses ruines ; c'est très-bien ; mais sommes-nous sûrs que la société se laissera faire? Supposons même q^'ell^ se laisse faire (on peut tout espérer de la cépité bourgeoise) : les ruiner, est--ce un logement bien commode et bien solide ?

— Je ne youy comprends pas..,

•— Il n'est pas nécessaire que vous m9 compreniez ; pourtant j8 suis bonn^ perçopnei et je veux bien vous mettre sur la voiQ. Quelle est 4 p^^ prè^ la fortuna de monsieur Servais?

— JlgUQre I9 pbi^re exact : trois ou quatre million^ tout 9^ nioins.

— Soit. Entre ces millions et nous, qu'y a-t-il? > Julien la regarda d'un air effaré.

« Ohl rassurçz-yous, ajouta-t-elle en riant, je ne veux: assa^r siner personne I ^

— Monsieur Servais est marié, monsieur Seryais a un fils» bégaya Julien toujours interdit.

— Bien : ce qui signifie qu'entre lui et nous, entre sa fortune et nous, il y a sa charmante femme Ernestine et ^on charmani héritier présomptif, l'irrésistible Awédée. . . Il paraît — c'est voua qui semble? le croire, — qu'Ernestine, déjê^ souffrante et minée par la fièvre, a peu de chances d'échapper saina et sauve h la crise qu'elle-même s'est attirée; et quant à Amédée... *

En ce moment, un coup de sonnette retentit 4 la porte de l'es* calier.

fc Quant à Amédée, peprit<elle rapidement avec un rire qui fit étinceler ses dents blanches, cachez-vous dans ma chambre, et vous allez voir ce que je compte faire de l'héritier présomp-? tif. > ^

Julien s'esquiva dans la ohamhre; Nathalie alla ouvrir, e| Amédée entra.

Depuis la veille, il était à la fois très-furi6^K et très-inquiet.

Le dénoûment de la tragédie intime dont il avait cru diriger

LE TEMPLE d'ÉPHÈSE. 127

les fils, Texaspérait, ,et i} se demandait ayec apxiété, copamen» Nathalie le traiterait eu apprenant ce dénoément pacifjqup. Pour noyer tout ensemble sa colèrç et sa frayeur, il avait eu recours à un moyen fort peu d'accord avec sa poitripe faible et son estomlic débile : il avait déjeuné chez Téry, bu une bouteille de Clos-Vougeot, une bouteille de Marsallah, et couronné le tout par un carafon d'eau-de-vie. Nathalie, quand il entra chez elle, n'eut pas besoin de beaucoup de clairvoyance pour s'apercevoir de l'état anormal de ce malheureux cerveau. Elle sentit s'accroître encore le dégoût et le mépris que lui inspirait l'apprenti jLovelace. ElleJ se contint pourtant, et lui dit, d'une voix assez douce :

« Eh bien ! mon jeune ami, que s'est-il pi^ssé depuis avanthier?

— Ah ! les choses n'ont pas aussi bien tpurn^ que je l'avai^ espéré, répliqua Amédée avec des efforts incroyables pour reprendre son aplomb... mais, du moins, je puig vpus assurer que ce n'est pas ma faute : après le |)al, au lieu de me coucher, j ai écrit à mon père une lettre anonyme. »

Nathalie ne lui en laissa pas dire davantage ; elle se leva, pritj une attitude glaciale, et s'écria avec une expression de supreniQ dédain :

« Vous avez écrit une lettre anonyme ?

— Oui, certainemeut, et...

— Mais, monsieur, c'est une infamie, une idée qui.ne peut venir qu'aux âmes les plus basses, et il ne vous manquai^ plus qu'une autre bassesse : c'est d'oser vous en vanter I...

— Qu'epteuds-je 1 murmura Amédée éperdu; mais, madame, c'est vous qui, l'autre nuit, au bal, chez mon père, m'avez en^ gagé à démasquer l'intrigue que je venais de surprendre, à dénoncer les coupables à un époux offensé...

— Moi 1 reprit-elle avec une indignation parfaitement jouée : moi vous ^'>nseiller de troubler le repos de votre père, de déshonorer la femme qui porte son nom et le vôtre ! Mais, mon peti^ monsieur, vous êtes fou ou vous êtes ivre ! Que c/importe, à moi, le ménage de monsieur Servais ? Suis-je chargée, par ha:^ sardfc de surveiller la vertu de madame votre belle-mère ? Pour qui me prenez-vous donc? Et que venez-vous faife ici ? »

128 LE TEMPLE D'fiPHÈSE.

Le désespoir d'Âmédée ne connut plus de bornes : il contempla d'un air ahuri Timpitoyable Nathalie, et ne sut que bégayer cinq ou six fois : Mais, madame, c'est vous... je croyais... vous m'aviez hif entendre...

— Rien, absolument, rien que ce que vous persuadait votre cerveau fêlé... Je voQs ai reçu quelquefois chez moi, sans conséquence, par amitié pour votre père que j'estime fort et qui méritait d'avoir un autre fils ; je ne vous ai pas renvoyé vos absurdes lettres parce qu'elles n'en valaient pas la peine ; je vous ai traité comme un enfant gâté, très-ridicule, dont on ménage les manies, faute de les prendre au sérieux... Mais aujourd'hui, mon cher monsieur, après l'indigne action dont vous osez me faire confidence, vous cessez d'être pour moi un adolescent inaperçu : je rougis de vous voir ici, et je vous défends d'y remettre le pied. »

Amédée se sentait pris d'une sorte de vertige : la colère, l'étonnement, les fumées du vin, sa vanité meurtrie, tout achevait de le mettre hors de lui. Un reste de fatuité puérile lui disait qu'il ne devait pas subir en silence cette affreuse déroute. Il re* leva brusquement sa tête chafouine, et s'écria en grinçant des dents :

« Âhl c'est comme cela? Âhl vous me chassez? Âhl vous démentez aujourd'hui ce que vous m'avez dit avant-hier? Eh bien! madame, je vous rends responsable de ce qui va se passer...

— Quoi donc? demanda Nathalie toujours railleuse.

— Vous seule, en m'aimant un peu, pouviez me retenir sur là pente où je suis... vous ne le voulez pas? Je vais me précipiter dans tous les désordres : je n'ai que vingt mille francs de dettes ; j'en vais faire cent mille ; je ne me grisais que deux fois par semaine; je vais m'enivrer tous les jours; j'avais rompu avec Cornaline, la petite actrice du Palais -Royal; je vais lui donner deux chevaux, trois cachemires et une voiture... Âhl vous me prenez pour un enfant !... Madame! je vais faire parler de moi, dussé-je me tuer pour m'étourdir ! »

Nathalie se laissa tomber sur son fauteuil dans un accès de fou rire, et lui dit en toisant du regard sa chétive personne :

« Eh ! bon Dieu ! mon cher monsieur, que voulez-vous que cela me fasse ! »

La place n'était plus tenable : Amédée sortit comme un furieux, en fermant bruyamment la porte. Nathalie rappela Julien :

« Celui-là n*en a pas pour six mois ! dit-elle avec ce joli rire qui illuminait ses yeux et ses lèvres.

— Nathalie ! s'écria Julien en s'efforçant de cacher son trouble, êtes-vous sûre de ne pas être le diable?

— Je ne crois pas, répondit-elle ; est-ce là le pied fourchu? » Et elle avança à demi, au bas de sa robe de simple toile grise,

un petit pied mince et cambré dont rien n'égalait la distinction et l'élégance.

L'idée d'un prochain mariage entre Julien et Lucile remplissait le pauvre Anselme de douleur, d'effroi et même de jalousie, malgré tous les moyens employés pour le rassurer. Gomme toutes les natures timides et tendres, Anselme était enclin à s'exagérer la supériorité des autres, et il lui semblait toujours qu'il ne devait pas recevoir en affection autant qu'il donnait. Julien, malgré leurs différences d'opinions et de caractères , l'avait constamment dominé. Tout en s'effrayant de ses tendances, il admirait son talent, sa vive intelligence, son éloquence naturelle, sa taille haute, l'expression de sa mâle figure ; il se demandait parfois si Lucile, sans se l'avouer, n'aurait pas quelque secret penchant pour cet autre compagnon de son enfance, si elle n'était pas attirée vers lui par ces affinités mystérieuses qui poussent les âmes douces et faibles vers les cœurs orageux et violents, ei^si ce sentiment ignoré d'elle-même, joint à l'espoir de sauver Ernestine, d'arracher Julien à ses coupables amours, ne lui donnerait pas la force d'achever son sacrifice. Alors son désespoir redoublait, et il eût éclaté peut-être, s'il n'a-

130 LE TEMPLE D'ÉPHËSB.

vait eu recours â ses deux consolatrices : Ernestînè lui tendait en souriant ses mains brûlantes de fièvre ; elle prenait un âpre plaisir à lui montrer ses joues amaigries et l'éclat maladif de son regard; Lucile, moins sévère depuis qu'elle avait à consoler et à rassurer davantage, ïe recevait à la dérobée pendant quelques minutes, lui adressait de tendres reproches , et lui disait en pleurant d'avoir confiance.

Cette confiance qu'elle s'efforçait de lui donner, elle ne réprouvait pas. Ce qui l'épouvantait, ce n'était pas l'annonce de son mariage avec Julien : une voix intérieure , j)lus forte que tout le reste, lui répétait que ce mariage était impossible ; mais elle avait peur d'Ernestine. Elle n'avait d'abord songé qu'à la sauver, à conjurer le péril urgent qui menaçait son honneur, sa vie peut-être, et, dans ce premier élan d'immolation généreuse, elle n'avait rien vu, rien calculé au delà du*salut et des dangers du moment. Un peu plus tard, quand la crise fut passée, quand Lucile put réfléchir, elle comprit avec horreur qu^^, si Ernestine avait accepté son sacrifice, si elld gardait le silence vis-à-vis de monsieur Servais et paraissait même avoir retrouvé un certain calme, c'est qu'elle était sûre de résoudre à son gré cette situation insoluble, c'ôst-à-dirô de mourir. Ludle frissonnait à cette seule pensée : de quel genre pouvait être cette certitude ? Sotf amie se fiait-efle seulement â la fièvre qui là minait et dont le^ traces de plus en plus profondes se révélaient sur èon Visage^ Hélas I it était probable que son organisation robuste résisterait longtemps encore , et dès lors le mariage s'accomplirait bîeh avant qu'Ernestine se sentît assez près de sa fin pour tout déclarer à monsieur Servais. Etle avait doûc un autre projet plus violent et plus sinistre? hâter cet aveu en précipitant son agonie? commettre un crime pour échapper à une honte? On pouvait tout craindre Je ce caractère énergique et fier, poussé 4' bout par tant de luttes, de déchirements et d'orages, et fatalement condamné aux deux choses qui lui étaient le plus odieuses : le déshonneur ou le mensonge ; rougir ou mentir I

Ernestine, si on avait pu lire au fond de son cœur, eût justifié toutes ces craintes : il y avait des moments ou elle regrettait presque que le dévouement de Lucile eut détourné le péril et a{)usé monsieur Servais. Prolonger Terreur de son mari comme

}à ^Itfà nié ae$ cTéaluftes, reste* estimé et ôourîântd, qftârid tù^ elle, pottt ne paé tânitoér les soupçons de son oncle, se laissait fcOiïiplimentef sur èoii prochain mariage ; se faire Violence qûâtld Julien,^ pour rester dans soft rôle d'amoureux et, de flâftcé en présence de son protecteur , adressait à Lucile quelque parole teftdre ou lui demandait quelques instants de tête-à-tête , il y àyait, dans ces détails journaliers , une suite de contraintes et âe tortures cachée^ qui Surpassaient pour elle toutes les douleurs et toutes les hontes. Avait-elle les pensées sinistres que hii supposait Lucrle? Cette mort dont elle était sûre, maïs qui jKmvait être trop îente , s'offrît-ellè? k son esprit èoftïme tm ttioyen de détromper monsieur Servais tout éft oïrtenatit soù pardon 1* Eut-èlle envie de tnôurîr avant l'heure? On hé ptrt f as le devine^. Souvent, avec c^te âpâthîë singulière ^uî s*erii- (rare àei coeurs énergiqiïès dans les grands désastres , ett^ ée disfait : «l'ai blei! encore devant moi sil semailles. y> Elle boftiaii là tout sôiï avenir, se refusant à prévoir le reste, et le soif, ^and elle sentait Redoubler le feu aU le frisson de la fièvre, ^uand son miroir lui renvoyait son sourire livide , ses bras et âes épaules appauvris , ses yeux ardents, cernés, agrandis par l^amaigrissement de sa figure , elle espérait — et c'était là sa consolation suprême — que ïâ mort arriverait à temps, et que Meu aurait pitié d'elle.

Monsieur Servals eût remarqué ^ans doute quelques-uns de èes symptômes s'il n'eût été de plus en plus absorbé par les affaires publiques. Rassuré du côté de son ménage et lort content de s'attacher, à titre de neveu, ce Julien dont il aimait le fâîent et la personne, il né ^ngea plus qu'à accentuer davantage son rôle politique, à prendre parti dans les questions brûlantes que vit grandir cette funeste année*, et à se préparer une ies premières places dans l'inévitable crise ministérielle (^ue hiî et ses amis saluaient d'avance comriie une èïr, dé liberté Jrrogressive et de prospérité continue.

De temps à autre , cependant , monsieur Servais s'étonnait que tant de joUrs se fusseïrt écoulés depuis la scène où il avait éi gracieusemeïtt accordé là main de Lucile à ïulien, et que ni

Julien ni Lucile ne parussent pressés de s'occuper des forma^ lités et des préliminaires. Hais Julien, comme s*il eût deviné ces idées confuses, ne tardait pas à Ten distraire en renfonçant plus avant dans le drame politique. En outre, pour se reposer, disait-il, de l'ennui des affaires, monsieur Servais faisait d'assez fréquentes visites à Nathalie Duvivier, e: la femme de lettres ne négligeait rien pour caresser sa vanité. Depuis qu'elle avait appris le dénoûment bourgeois du rendez-vous de Julien avec Ernestine , Nathalie avait adroitement modifié sa ligne de conduite. Elle se gardait bien d'alarmer monsieur Servais par de trop hardis paradoxes ou des allures trop viriles. Avec une science de transformation qui eut fait honneur à une comédienne consommée, elle s'était insinuée dans sa confiance, lui demandant avec un respectueux intérêt des nouvelles de sa femme , le plaignant des chagrins que lui causait l'inconduite d'Amédée, l'amenant à lui raconter ses peines, la froideur et la tristesse de son ménage, l'égayant çà et là par quelque jolie anecdote spirituellement racontée, trahissant, comme malgré elle, une sensibilité délicate, douce, discrète, lui laissant entrevoir tout un monde d'affection intelligente, gracieuse et raffinée, qui avait pour lui le double attrait du fruit défendu et du fruit nouveau. Par des perspectives savamment ménagées, elle lui montrait , dans un avenir assez proche , la chance d'être ministre, et la douceur, si appréciée des hommes politiques, d'avoir alors une jeune et charmante femme pour conseillère et pour confidente. On comprend tout ce que ce système de chatteries élégantes et câlines , tout ce que ce mélange d'esprit, de verve, de sentim3nt à demi voilé, devait exercer de séduction sur un provincial peu habitué à pareille fête, sorti de ses montagnes et de ses usines pour être pris dans les rouages parlementaires, et n'ayant jamais rencontré sur son chemin la moindre Béatrix. Quand monsieur Servais sortait de chez Nathalie, il se croyait presque un héros de romu? ffn homme appelé à tous les genres de succès ; et lorsqu'il retrouvait Ernestine pâle, silencieuse et abattue, l'inexplicable malaise qu'il apportait dans son intérieur réagissait sur lui ; il lui semblait que tout le charme de sa vie était désormais dans cette mansarde de la rue Yaugirard où il

LB TtiMPtB d'êPHÈSB. 133

y avait tant de soleil, de fleurs, de douces paroles et de sourires.

Et Julien ? que se passait-il dans son cœur ? Anselme se le demandait avec ang[oisse : Ernestine et Lucile tremblaient de le deviner. Sans doute, il n'était pas résolu à profiter, jusqu'au bout, de l'erreur de monsieur Servais, et à faire le désespoir de trois personnes en épousant Lucile volontairement sacrifiée. Pourtant cette âme pétrie d'ambition et d'orgueil n'était insensible ni aux millions de monsieur Servais , qui pouvaient revenir à sa nièce si Amédée mourait victime de ses désordres, ni à l'idée que la belle et fière Ernestine dépérissait d'amour et de jalousie. Il était poussé d'ailleurs dans cette voie mauvaise par Nathalie qui se disait , avec une joie diabolique , que, plus ce mariage paraîtrait probable et prochain, plus Ernestine serait près de faire un éclat ou de mourir de désespoir. Mais Julien ne s'abandonnait pas sans réserve à ces criminelles pensées ; il avait des retours fugitifs de remords pour lui-même , de pitié pour ces trois existences m^n^es d'une si horrible douleur. Aussi, pour s'étourdir , se livrait-il avec plus de fougue que jamais à sa fièvre révolutionnaire. Versolant et ses collaborateurs étaient obligés de tempérer sa verve agressive, de peur du jury et des tribunaux, bien miséricordieux pourtant, à cette époque, pour les délits politiques. Il achevait de perdre Amédée, qui, du reste, n'avait plus besoin des conseils de personne, et qui, pour se dérober au contrôle paternel , avait loué , rue de Bréda , un appartement où se colligeaient» en raccourci, tous les ridicules et tous les vices.

Cependant le temps s'écoulait : Julien avait cessé de détourner l'entretien quand monsieur Servais lui parlait de son mariage. En dépit de ses préoccupations politiques , le député , de plus en plus étonné de trouver les deux fiancés moins empressés que lui-même , y revenait avec plus d'insistance , rappelait à Julien les formalités préliminaires, et paraissait même songer à fixer la date : Anselme , Ernestine et Lucile vo^yaient se préciser et se rapprocher de jour en jour cette date qui les glaçait de terreur , quand un incident simple et triste vint leur donner un sursis. Julien apprit que son père était dangereusement malade, qu'on avait peu d'espoir de le sauver et qu'il désirait le revoir avaat de mourr»

13SL I.B TBVPJLB P'ÉPRÈSE.

il partit ; et, ayant de partir, il put reconnaître avec une sourde colère combien son absence allait soulager les cœurs qu'il laissait derrière lui. A son arrivée dans la maison paternelle, il s'y trouva en face d'un spectacle funèbre et navrant. L'état de monsieur Fera \à s'était fort aggravé dans ces derniers jours, et son agonie commençait. Sa femme et ses filles en pleurs entouraient son lit. Sur le seuil de la porte et jusque dans le vestibaie se pressaient des gens de mauvaise mine avec des attitudes menaçantes : c'étaient des créanciers, de petits fournisseurs, ds petits usuriers, à qui la gêne toujours croissante du ménage de l'avocat faisait craindre de le voir mourir insolvable. Julien fut reconnu par quelques-uns de ces pauvres diables , et , avant de pénétrer dans Fintérieur de ta maison, il eut à entendre, sur lê8 gens qui font perdre , sur les beaux messieurs de Paris qui coûtent gros à leurs parents, quelques propos rudes et cruels qui tombèrent comme des gouttes d'huile bouillante sur cette âme ulcérée. Cet ensemble souffreteux et sombre, cet obscur duel entre les misères de la vie et les terreurs de la mort, frappa vivement le jeune ambitieux dont les regards, dans ces derniers temps, ne s'étaient arrêtés que^sur de brillantes images , et qui avait joui, chez monsieur Serruïs, de tout le luxe d'une maison opulente. La chambre de son père ajouta encore à cette impres» eion navrante. Tout y offrait un aspect de détresse et d'incurie. Des liasses de dossiers poudreux gisaient dans un coin ; point de papier aux cloisons, poim de rideaux aux fenêtres, pas de verdure au dehors, mais une étroite et sale rue de petite ville. Monsieur Féraud avait été un de ces esprits forts de mur mitoyen et d'estaminet, qui, ayant pris la vie du mauvais côté, n'y mettent pas même l'espérance d'une vie future. Il avait, non pâs professé , mais pratiqué ce voltaîrianisme terre-à-terre qui ne s'exerce que sur de chélifs détails ou de mesquines habitudes , et s'associe à une probité douteuse et à des mœurs sordides. Toutefois, pour ne pas faire scandale et ne pas désoler sa femme et ses filles, il avait consenti à recevoir un prêtre, et le vicaire de la paroisse entrait chez lui presque en même temps que Julien. En apercevant la robe noire, les yeux éteints de l'agonisant exprimèrent un singulier mélange de répulsion et de frayeur, qui s'effara un moment lorsque Julien, à son tour,

8*approcha de lui et vint s'incliner à son chevet. Le prêtre prononça quelques paroles graves et douces qui redoiô)lèrent les pleurs de madame Féraud et de ses filles, et se mit à réciter avec elles ces rières de l'Église qui émeuvent les plus endurcis. Le jour baissâiit , et l'agonie faisait des progrès rapides. Le mori* bond pouvait à peine murmurer quelques paroles, et il se contenta de remercier le prêtre par un signe. Celui-ci, après l'avoir béni une dernière fois, serra la main de Julien, salua sa mère et ses sœurs, et sortit de la chambre.

Monsieur Féraud semblait avoir attendu ce moment pour rassembler le peu de forces qui lui restaient ; une légère rougeur reparut sur ses joues, et ses yeux se rouvrirent. Par un mouvement imperceptible, il appela à lui Julien; son bras décharné l'attira lentement jusqu'à ce que ses lèvres glacées touchassent presque l'oreille de son fils, et il lui dit avec un effort qui dc^r nait à ses paroles un sens plus profond et plus lugubre :

« Julien, sois riche ! »

Un instant après, il expira, et l'on n'entendit plus dans la chambre que les sanglots de ces malheureuses femmes à qui il ne léguait que la pauvreté.

Julien passa encore quelques semaines à X... en proie à ces soucis vulgaires qu'amènent, dans les familles pauvres, les successions obérées. Après la mort de monsieur Féraud, toutes les petites dettes s'abattirent sur la maison, et bientôt il devint évident que, pour que sa veuve et ses filles eussent littéralement de quoi vivre, il fallait que Juliea abandonnât tous ses droits. Irrité, dans son orgueil, des récriminations et des chicanes de cette tourbe de créanciers, il répudia l'héritage, fit à sa mère et à ses sœurs des adieux tristes et brefs, et sortit de la ville en se promettant de n'y plus revenir jusqu'à ce qu'il fût assez riche et assez puissant pour écraser à son tour ceux qui l'avaient humilié. Mais ce douloureux épisode, ce court séjour dans un pays où il n'était encore , malgré ses prétentions ambitieuses , que le fils d'un avocat endetté, et où les blessures de son cœur s'envenimaient descelles de sa vanité, acheva d'exaspérer sa haine contre tout ce qui le séparait encore des biens dont il avait soif, et des revanches superbes qu'il convoitait. Au lieu de recueillir sur sa terre natale ces douces inspirations du foyer do-

. 136 LK TEMPLE d'ÈPHÈSE.

- mestique, ces frais souvenirs d*enfance et de jeunesse où se calment et s'attendrissent les passions mauvaises , il en rapportait des images sinistres, une rancune personnelle, une irritation profonde, tout ce qui devait le rendre plus axdent et plus implacable dans ses prochaines entreprises. Le bonheur d'An* selme et de Lucile, la vie d'Emestine, le repos de son mari, rien de tout cela ne comptait plus pour lui : il ne voyait plus qu'une place à prendre, une fortune à conquérir, une proie à dévorer ; et quand il revint à Paris , quand il reparut chez monsieur Servais , tous les yeux intéressés à démêler ce qui s^agitait dans son cœur, purent comprendre que Julien était désormais un ennemi.

Heureusement pour ceux qui allaient être ses premières victimes , et qui , comme les condamnés , ne pouvaient espérer que des sursis, le deuil de Julien était trop récent pour qu'il pût se marier encore ; Ernestine, après avoir longtemps refusé de se déclarer malade, était assez visiblement souffrante pour que Lucile, dont on connaissait l'amitié passionnée pour sa tante, pût, sans éveiller de soupçon, annoncer qu'elle ne voulait plus entendre parler de mariage tant que sa chère malade ne serait pas rétablie ; et enfin monsieur Servais, pendant les vacances parlementaires qui venaient de commencer , devait aller dans son département où le rappelaient à la fois ses amis politiques et son gérant Bergerin , de plus en plus inquiet de l'état de ses affaires.

Il avait pensé d'abord à emmener avec lui sa femme et sa nièce ; mais on réussit à l'en détourner : Lucile lui dit en souriant que son rôle de promise^ très-commode à Paris où personne ne s'occupait d'elle, deviendrait fort embarrassant à X..., petite ville cancanière , où l'on saurait vite les projets de son oncle. Elle lui'prouva qu'Ërnestine était réellement dans un état de santé qui ne lui permettrait pas. de tenir sa maison et d'en faire les honneurs à tous les amis, à tous les électeurs qui allaient sans doute y affluer. Monsieur Servais se résigna donc à partir seul,^et se consola par l'idée qu'il serait plus maître de ses mouvements et pourrait plus librement se vouer à la tâche d'agitateur politique que Julien lui indiquait comme la préface obligée de son avènement définitif. Il fut convenu entre

LE TEMPLE D*ÉPHËSE. 137

eux qu'une correspondance active le mettrait au courant de tout ce qui se passerait à Paris pendant son absence , et monsieur Servais prit la route de son département, après avoir positivement déclaré que son premier soin, à son retour, serait de conclure le mariage de Julien avec Lucile. Inutile d'ajouter qu'il ne partit pas sans avoir vu Nathalie Duvîvier , qu'ei/e lui promit de lui écrire, et sut même feindre, en recevant ses adieux, un attendrissement de bon goût dont il fut prodigieusement flatté. A X... l'attendaient quelques mécomptes : il eut d'abord avec son gérant, l'honnête Bergerin, des conférences qui l'irritèrent sans le dégriser. Il ressortait des comptes de Bergerin, qu'un excédant de dépenses de près de quatre cent mille francs avait amené dans la caisse un déficit considérable et exigé un emprunt onéreux ; que les produits de la fabrique avaient diminué de moitié, par suite de l'absence du maître, de la crise alimentaire et de l'insubordination des ouvriers ; que cinq ou six des plus mutins avaient notoirement proféré d'effrayantes menaces, pour le cas où on ne leur accorderait pas une augmentation de salaire; enfin, que les terres riveraines de la Loire, qui formaient le plus clair de la propriété foncière de monsieur Servais, dégradées par l'inondation de 1846, abandonnées par une partie des fermiers, ne rapportaient plus que le quart de leur rente annuelle. Tout compte fait, cette grosse fortune était menacée d'une crise.

Cette situation inquiétante demandait d'énergiques remèdes, et monsieur Servais, aussi intelligent sur le chapitre de ses affaires qu'il était aveugle ou imprudent sur d'autres points, eut été assurément fort capable de rétablir Tordre et la prospérité dans son budget; mais il eût fallu, pour cela, renoncer à ses rêves de grandeur, donner sa démission peut-être, rompre du moins avec Versolant et son journal, vivre un an à la campagne, ne plus s'occuper que de ses propres intérêts, et laisser là les^affaires publiques. Il n'en avait pas le courage; il se croyait d'ailleurs trop sûr de réussir pour ne pas voir dans son élévation prochaine une large indemnité. Aussi, aux doléances et aux chiffres de Bergerin répondait-il invariablement :

«Patience, mon cher! dans six mois, je serai ministre, et

i^-» 138 LE teuple b'éphësb.

peut-être alors reconnaitrez-yous que je n'ai pas jeté mon argent par les fenêtres. »

Pourtant il était mécontent des autres et de lui-même, et se& premières impressions politiques ne furent pas de nature à le rasséréner. La province a des instincts conservateurs, alors même que les passions locales, les plaisirs de l'opposition ou l'esprit frondeur, traditionnel en France, l'engagent à taquiner un maire, un préfet ou un ministre. Beaucoup d'électeurs qui, l'année précédente, avaient nommé monsieur Servais, l'accueillirent cette fois avec une froideur visible, dont le dédommagèrent assez mal quelques semblants d'ovation populaire, où il fut, à son grand regret, forcé de reconnaître tous les gens tarés du pays. Monsieur Maynard, le père d'Anselme, avec sa nombreuse famille et celle de feu monsieur Féraud, puis les quelques clients restés fidèles à son étude, tels furent à peu près les seuls . bourgeois qui parurent dans le triomphe de monsieur Servais, qu'ils s'obstinaient à regarder comme un ministre en expectative. Le reste fut un ramassis de vagabonds, de piliers de café, d'ouvriers réfractaires, de gens mal famés, et l'orgueil du député, malgré ses aspirations démocratiques, s'accommoda fort médiocrement de cet édifiant ensemble. Parmi les plus bruyants et les plus démonstratifs, figuraient naturellement les ouvriers de sa fabrique. H en reconnut surtout trois, qui mêlaient les cris de ; Vive monsieur Servais ! vive notre député! à des vivata d'une nature beaucoup moins pacifique, le tout avec une vigueur de poumons et une verve d'enthousiasme dont cinquante honnêtes gens réunis n'auraient jamais été capables. Il crut se rappeler que ces trois fanatiques admirateurs de sa gloire parlementaire n'étaient pas précisément des modèles de régularité* et de soumission, et, le lendemain de cette fête de famille, comme l'appela l'mstitnteur primaire de sa commune, la fidélité de ses souvenirs ne lui fut que trop prouvée. Pendant que le vieux Bergerin mettait sous ses yeux l'alarmant tableau de sa situation financière, ses ouvriers vinrent en corps demander une augmentation de paye, et les orateurs de la trompe furent justement Bastian, Louiset et Janrin, les trois braillards dont les hourrahs et les vivats ! retentissaient encore à son oreille. Cette démonstration collective oà 1er patriotisme de monsieur

LE TEMPLE d'ÉPHÈSE. 139

Servais, la haine des privilèges, la cherté du pain et les espérances des prolétaires se formulaient dans un inquiétant pêlemêle, rendit leur patron à son caractère de négociant positif, et il signifia brusquement aux pétitionnaires qu'ils** eussent à rentrer àans l'ordre et à se contenter de leur salaire habituel, s'ils ne voulaient pas être chassés de la fabrique dans les vingtquatre heures.

Des groupes se formèrent dans la cour ; les propos les plus violents y circulèrent, et Janrin, qui était ivre, s'écria en montrant le poing à la fenêtre que monsieur Servais venait de quitter :

« Ah I les voilà bien tous, ces bourgeois ! Des phrases pour les électeurs, et pas de pain pour leurs ouvriers I »

— Moi, dit Louiset, — un vrai fainéant — j'ai une femme et quatre enfants; douze francs par semaine pour les nourrir, quand le blé est à soixante-dix francs 1 Voyez-vous, mes amis, j'entendais dire l'autre jour qu'il y avait trop de pauvres gens en France, que cela effrayait les riches et qu'ils complotaient ensemble pour nous faire mourir de faim 1 »

— Oui, si nous nous laissons faire ! hurla à son tour Bastian avec des gestes d'énergumène ; mais peut-être serons-nous un jour les plus forts, et alors malheur à ceux qui s'engraissent de nos sueurs, comme disait hier le journal ! »

Il y eut encore force propos du même genre ; après quoi, les mutins se dispersèrent en proférant d'horribles menaces.

Monsieur Servais en sut quelque chose : cette démarche l'irritait : rétat de ses affaires le disposait aux idées tristes ; il n'était insensible ni aux sages remontrances du père Bergerin, ni même à l'accueil glacial des notables de la ville. Mais cette impression salutaire dura peu. Sa vanité, toujours en éveil» s'impatientait de ces leçons et refusait d'en profiler. N'eût-il pas trouvé en lui-même ces motifs de persistance, il y eût été maintenu par les lettres fréquentes et habiles de Julien et de Na^^^alie. Julien avait prévu que monsieur Servais, une fois aans son pays, pourrait bien recevoir quelque sage avertissement et avoir envie de modérer son opposition. Pour conjurer ce péril, il lui écrivait deux ou trois fois par semaine, s'attachant sans cesse à le prémunir contre les vues étroites et la politique peureuse de la province. Ses conseils

HO LE TEVlFiE O'ÉPHËSE.

répondaient trop bien à la faiblesse du député pour qu'il son-^ geât à résister, et dès lors ce qui se passait sous ses yeux, loin de le ramener à des idées plus sensées, ne lui apparaissait plus que comme scrupules de petits esprits ou grossièretés d'ivrognes. La correspondance de Nathalie exerçaii encore sur ce robuste amour-propre une tout autre influence. Monsieur Ser« vais n'avait jamais reçu de lettre de femme ; il n'avait pas goûté l'indicible charme de cette lecture qui tient à la fois de la conversation et du roman, et caresse en un instant toutes les déli* cates fibres du cœur. Fidèle au système qu'elle avait déjà observé dans leurs entretiens, Nathalie évitait d'aborder avec lui les questions précises et pratiques de politique révolution-^ naire, qui auraient pu l'effaroucher. A l'exemple d'une femme célèbre qu'elle imitait en attendant mieux, elle donnait à ses idées un tour à demi lyrique, à demi fantasque, où l'extravagance des doctrines et l'impossibilité des applications disparaissaient sous des voiles sybillins arrangés avec une coquetterie féminine. Elle traitait monsieur Servais comme un Éverard, un Rollinat ou un Malgache. EH^ ne désignait jamais par son nom telle ou telle forme de gouvernement ; elle n'avait pas l'air de songer à un renversement de ministère ou de dynastie. Non : elle lui parlait de sa grande âme, de son amour pour l'humanité, de tout ce qu'il pourrait faire de beau et de bon dans l'intérêt des faibles, des petits et des misérables, quand il serait arrivé à la place qui lui était due. Tout cela était entremêlé de ces légères friandises sentimentales dont les hommes sérieux aiment tant à relever leur brouet politique, et que monsieur Servais savourait avec délices. Nathalie prenait alors un ton de tendresse quasi-filiale, colorée d'une nuance un peu plus vive; elle se posait en orpheline, délaissée et isolée au milieu de cette vie de bruit -et d'éclat, et faisait pressentir des trésprs d'affection attentive et dévouée, prêts à éclore >au profit de qui saurait la comprendre* la protéger et l'aimer. Monsieu 'iServais enfermait ses lettres dans un coffret avec des soins enfantins qui eussent fait rire ses collègues ; il se plaçait devant sa glace dans une attitude de Mirabeau, et ne regardait plus les réalités pratiques que comme des misères indignes de l'arrêter. Julien n'avait pas borné là sa surveillance lointaine auprès

LE TBHPLE d'ePHÈSB. 141

de son imprévoyant patron. Pendant le temps qu'il Venait de passer dans son département, il s'y était occupé de préparer les voies à l'arrivée prochaine du député , et avait disposé dans ce sens tous les électeurs avancés du pays. A X... sa propa* gande avait produit peu d'effet, parce que le nom de son père» mort à peu près insolvable, l'avait frappé de discrédit. Mais dans un autre arrondissement, à R..., ville plus considérable et touchant déjà aux zones socialistes de l'Allier et de la Nièvre, Julien, affilié aux sociétés démocratiques, avait fait plus de prosélytes. On était convenu avec lui que monsieur Servais, en ^ récompense des gages qu'il donnait à l'opinion révolutionnaire, et en vue de ceux qu'il fallait en obtenir encore, serait invité, avec mille témoignages d'admiration et de reconnaissance ci* viques, à présider un banquet pour la réforme électorale. Il serait forcément amené à y prononcer un discours, et, les toasts, les cris et les bravos venant en aide à l'ivresse générale , il en sortirait un peu plus compromis qu'il n'y serait entré. Ce programme fut fidèlement exécuté. Monsieur Servais, alléché par les hommages des délégués de R..., accepta la présidence; et, au jour dit, cinq ou six cents bons citoyens se réunirent dans une grande salle pavoisée de patriotiques emblèmes, pour boire du beaujolais et manger du veau en l'honneur de l'adjonction des capacités.

Ce fut un beau moment dans la vie de monsieur Servais. Les convives les plus bruyants, serinés d'avance par Julien, le saluèrent des titres de grand orateur, de défenseur des libertés publiques et d'espoir de la patrie opprimée. On lut des vers, on entonna des chansons à sa louange : des sœurs et des filles d'électeurs, vêtues de blanc, lui apportèrent un bouquet. L'air retentissait du mélodieux accord des trombones et des cornets à piston. Quant à lui, il fut tout à fait à la hauteur des circonstances : il parla trois fois, et, à la troisième, l'enthousiasme ne connut plus de bornes : on s'embrassa, on monta sur les bancs, on cassa les verres et les chaises; le& moins enroués fredonnèrent À Marseillaise^ et les plus risqués proposèrent sérieusement d'aller démolir la sous-préfecture.

Le député, enivré de son triomphe, venait de lancer sa der* nière période à travers des tuUi admiratifs, lorsqu'il vit entrer

142 LB TEMPLE d'ÉPHÈSE.

précipitamment dans la salle le vieux Bergerin, haletant, pâle et suffoqué de terreur ; on eût dit le spectre de Banquo se dressant tout à coup au milieu du festin. Sa physionomie était si bouleversée que monsieur Servais na put se défendre d'un pressentiment sinistre, et ne prêta plus qu'une oreille distraite aux cris de ses admirateurs. Un moment après, Bergerin, aperçant la foule, le tira énergiquement par le pan de son habit, et lui dit d'une voix efiFarée ; « Monsieur, venez vite I le feu est à la fabrique ! » La nouvelle sinistre ne tarda pas à circuler de groupe en groupe. Quoique la fabrique de monsieur Servais fût située à trois lieues de R., bien des curieux, empressés de couronner par un incendie les émotions de la journée, se dirigèrent de ce côté-là, qui pédestrement, qui montés sur leurs maigres haridelles, qui en carriole ou en char-à-bancs. Le député les précédait dans son tilbury, lançant son cheval à fond de train et ne songeant plus guère à ses suocès politiques.

On était à la fin de l'automne : jt nuit arriva pendant le trajet. Le père Bergerin, assis à côté de M. Servais, répondait brièvement à ses questions inquiètes : Le feu, lui disait-il, avait pris à une des ailes du bâtiment et paraissait s'étendre avec une rapidité effrayante au moment où le vieux régisseur était parti pour venir chercher son maître. Avant son départ, il avait envoyé en toute hâte les domestiques à X... pour requérir la gendarmerie, les sapeurs-pompiers et tous les hommes de bonne volonté qui voudraient apporter quelque secours. Si les flammes atteignaient le corps de logis principal, la perte serait énorme, vu qu'il y avait là de nombreux ballots de soie et tout le matériel des machines.

Avant d'arriver à la fabrique, ils avaient à monter la côte des Fresselles qui séparait les deux vallons. Monsieur Servais fouetta son cheval qui se maintint vaillamment au grand trot. Lorsqu'ils touchèrent au plateau, ils remarquèrent avec angoisse quelle ciel, dans cette direction, se teignait de reflets rougeâtres , bientôt ils atteignirent le point culminant de la route, et un spectacle grandiose et terrible s'offrit à leurs égards.

Au bas de la montagne qui descendait en pentes douces,

LB TBMPLE D'£PHÈ6B. 1^3

8*étendait la plaine fertilisée par un des affluents de la Loire. De l'autre côté de ce cours d'eau, la fabrique de monsieur Servais, flanquée d'un bâtiment de maître et d'une ferme, environnée de vastes massifs d'arbres qui m pressaient autour de sa toiture de brigues vernies, était en proie à un incendie qui éclairait de ses lueurs fauves tout le paysage d'alentour. Par intervalles, des gerbes de flammes s'élançaient tout à coup du toit comme des fusées gigantesques et remplissaient l'air d'étincelles et de fumée. Çà et là une figure humaine, prenant à distance des proportions fantastiques, apparaissait au haut d'un mur enflammé ou le long d'une corniche en feu, et se détachait en noir sur ce fond ardent. Un bruit sourd, formé du roulement des charrettes et des pompes, des clameurs confuses et de l'effort du vent dans les flammes, montait de la plaine par bouffées, et devenait plus distinct, à mesure que le député approchait du lieu du sinistre. Quelques minutes après, il y arriva, et il put constater par lui-même le nouveau malheur qui le frappait.

Le feu ayant pris à la fabrique, le plus actif foyer de l'incendie était justement là où il eût été le plus essentiel d'en triompher. Monsieur Servais reconnut lui-même qu'il fallait y renoncer, et tous les efforts tendirent dès lors à isoler le bâtiment à demi Gonsumé déjà, de l'habitation et de la grange qui renfermait une grande quantité de fourrage et de blé. Une chaîne avait été formée entre le cours d'eau et les pompes. Aux pompiers et aux gendarmes s'étaient joints de nombreux habitants^deX..., parmi lesquels on distinguait, au premier rang, la sous-préfet, le procureur du roi, le juge de paix, le curé, ses vicaires et les Frères de l'école chrétienne. Il y avait quelque chose de touchant à voir ces prêtres, ces Ignorantins, empêtrés dans leur soutane, faire bravement la chaîne, monter aux échelles, encourager et diriger le travail, appelant chacun ^par son nom de baptême, courant aux endroits les plus dangereux, et revenant avec leurs cheveux roussis et des brûlures aux mains.

Vers la fin de la nuit, on était maître du feu; un pan de m\r» démoli à la hâte, avait préservé les autres bâtiments : mais fa fabrique était perdue, et l'incendie, avant de s'éteindre, achevait fl> cpMttaiçr les solires et le» boiseries ; les ballots étaient en

144 LB TBltPLE D'ÉPHÈSti.

cendres; les grosses poutres, lentes à brûler, se détachaient une à une et tombaient dans cette fournaise avec un bruit lugubre ; le jour se leva, une pâle matinée de novembre, et éclaira de ses lueurs blafardes cette scène, qui ressemblait bien peu, pour monsieur Servais, aux ovations et aux magnificences 4o la veille.

Une heure après, on commençait à voir clair dans le dommage et à rétablir un peu d'ordre dans les bâtiments épargnés ; monsieur Servais remerciait avec effusion tous ceux qui lui avaient apporté un si énergique secours, serrait la main aux magistrats, aux prêtres et aux bons Frères, et ordonnait qu'on mît tout le vin de sa cave à la disposition des travailleurs, lorsqu'un des gendarmes amena par le collet un homme qui se débattait vainement sous son robuste poignet. Monsieur Servais le reconnut à l'instant, malgré sa blouse déchirée, sa casquette enfoncée sur ses yeux et sa figure noire de suie et de fumée. C'était Janrin, le plus violent des ouvriers qui lui avaient fait sa première ovation démocratique, qui avaient ensuite demandé une augmentation de paie et répondu à son refus pas d'atroces menaces. Le rapport du gendarme fut bref et siçaificatif : il venait de surprendre Janrin sautant de la fenêtre d'un grenier attenant à la fabrique : il y avait été repoussé par les flammes, pendant qu'il essayait de s'introduire dans la chambre du régisseur, où il espérait trouver de l'argent. Il aurait pu alléguer quelque prétexte valable; mais, à peine échappé au feu, à demi fou de frayeur, et troublé d'ailleurs par la vue de cet uniforme dont on connaît l'effet immanquable sur les consciences chargées, il avait balbutié, s'était démenti, et avait fini par laisser pressentir des aveux d'une gravité telle, que le gendarme, sans lui en demander davantage, l'avait empoigné et le conduisait au procureur du roi ; — lequel, convaincu déjà que le sinistre devait être imputé à la malveillance, se préparait à commencer son enquête. ^

Janrin était infesté des doctrines que la mauvaise presse propageait, dès cette époque, dans les ateliers et les manufactures; mais il n'avait pas eu encore le temps d'acquérir l'habileté du scélérat endurci. Vivement poussé par le procureur du roi, il nyoua i'9i)Qïi qu'il ftvait voulu profiter du tumulte pour péné^,

LE TEMPLE B'ÉPHËSE. 145

trer chez le régisseur et voler Targent destiné aux payements de la semaine ; ensuite, qu'il avait été entraîné à commettre ce vol par les conseils de ses camarades Bastien et Louiset; enfin, que c'étaient eux qui , pressés par la misère et exaspérés des refus de monsieur Servais, avaient jeté un paquet. d'étoupes enflammées dans une remise remplie de paille, qui (Communiquait à la fabrique. Janrin fut immédiatement arrrêté, et deux mandats d'amener furent lancés contre ses complices, qui avaient pris la fuite. Pendant que les gendarmes lui liaient les mains, monsieur Servais, cédant à sa manie oratoire, lui dit d'un air solennel : '-^-v^

« Malheureux! quel mauvais démon t'engageait à détruire un établissement qui, depuis tant d'années, t'a fait gagner ton pain et celui de tes enfants? »

L'incendiaire se redressa : un rayon d'intelligence colora sa face ignoble, crispée de honte et de rage, et il dit à monsieur Servais en le regardant fixement :

« Monsieur, je ferai mon temps de prison et de galères : mais ne me reprochez rien 1 Je suis né ici, dans votre fabrique ; et jamais personne — pas même vous — ne m'y a parlé de religion. A l'âge du catéchisme, j'ai été forcé de travailler pour vous, parce que mon père, blessé et infirme, n'était plus bon que pour l'hôpital: je gagnais tout juste mon pain de la semaine; jamais un mot d'affection pour le rendre moins dur : les curés n'entraient pas ici ; on les aurait mal reçus ; et, le dimanche, par votre ordre ou avec votre permission, j'avais six heures de travail qui m'empêchaient d'aller à l'église. C'est ainsi que j'ai grandi sans un bon conseil, ni un bon exemple ; puis sont venus les journaux et les livres: je les ai lus, et l'on m'a dît que les auteurs étaient de vos amis. J'ai cru à leurs promesses : ils ma disaient que je n'avais qu'à vouloir pour être libre, pour être riche ; et pendant ce temps-là, ma femme et mes enfants mouraient de faim, et, si je manquais une journée, elle m'était supprimée sur {à total de mon compte. Vous êtes arrivé ; on criait partout que vous étiez un ami du peuple : nou?^ avons crié comme les autres, et, le lendemain, quand nous vous avons demandé une augmentation pour balancer la cherté du pain, vous nou^ avez traités comme dés chiens galeux. Le vin, la co-

146 1,8 T|iXP|.I d'ÉPHÈSI.

lèrç «t \^ mUmX fint > mtie*^ tlhnmear SarVais, ne iné té» pr^ùchç^ nen ; a^» «amms ^i^HtQs.'Etttaiiiten^nt, fendarmes, en route pour TomIpjj I »

Ces paroles proiM^aeé^l d'ané v<oix âpre, au milieu de ces ruiner fumante», serrèrent le oo^ur de tous les assistants. Ifonçiçur Serviii» resta sileneteui;. eomme si la voix de sa conscience lui eût parl4 par 1^ )K>UQbe <te ce misérable. Un moment après, taurin s'éloignait, emmeoé par les gendarmes.

l^ p^oei^ireur d^ roi s'Appro^a à sop tour du député, et, lui .^[U)Utrant d'uu côté JaBrlo, de Tautre les ecclésiastiques et les Frères qui se retiraient discrètement, il lui dit avec une nuance da courtois^ raillôiKSf :

fcllonsie^rl 9^ Q-etft pèA à noi, jeune snppôt de Tarbitraire, à faire la leçon à un bomme politique td que vous : mais tous Ypya^ ii ei^ chair et en 09 ^fiii^lea sont les dootrines qui allument 19a iRC(^ndi9fi Qt quelle «ont celles qui les éteignent} »

Bientôt, monsieur Servais demeura seul et put se livrer à ses jQéditatioqs douloureuaes, ^n naine détruite, les travaux suspendus pour un an p^ut-iire, ses triomphes populaires se dénouant au milieu de eette scène de désolation et d'épouvante, i| y av^it U pour lui une pi^rfte ct^nsidérable et une dure leçon : peut-être, s'il en eût enoor^ été temps, aurait-il obéi cette fois 4« mouvement dQ réaction qu'il avait souvent éprouvé depuis qu'il s'^bandonaait k la pente rapide dont le terme était marqua par son andiition et sa vanité. Mais le pouvait-il? Après les gafe^ qu'il venait de deoûier aux opinions avancées, une défection ne devait-clto pas le discréditer auprès de tous les partis? D'ailleurs, pour rdaire sa fortune* ébranlée par cette nouvelle secousse, n'avai^il pas, plus que jamais, besoin d'une grise, qui l'élevàt au pouvoir? H hésita pendant quelques jours ; ses hésitations furent &xée» par un article de Vlnitiateury où il lutt avec UA mélange de surprise, de remords et d'orgueil SAtisfaU» ks liguer suAvanles :

« Monsieur Servais, notre courageux et éloquent député, se iMii^e depuis quelques semaines dans son département ; il est allé rftimnper son mandat au^ vraies sources électorales, le suffira^ et la «econnatssanoe du peuple; son séjour à X... n'a

été qu*uftê luîlt d'ovfttioAft et de triomphes. Mdt*6redt dernieir, à ta demande d'un pand nombre d'éleclettrs et dé citoyens dé R.., il a consenti à présider le banquet, depuis longtemps annoncé, où devaient se réunir les partisans de la réforme. L'au'toritè toujours oppressive et tracassière; n'avait rien, négligé pour entraver cet élan magnanime d'une population intelligente. D'imposantes forces militaires avaient été déployées pour effrayer les citoyens timides ; mais notre brave troupe de ligne sait qu'elle est du peuple, et l'on a bien pu voir, à son attitude, qu'elle s'associait à l'émotion générale. La table comptait six cents couverts, et toutes les issues avaient été ouvertes à la foule enthousiaste. Monsieur Serrais était le héros de la fête» Après les toasts, empreints du patriotisme le plus pur, notre illustre député, invité à prendre la parole, s'est levé au milieu d'un religieux silence, et, dans une improvisation qui n'a pas duré moins d'une heure et demie, il a développé à grands traits ceue politique généreuse qui doit relever tôt ou tard notre belle France de ses oppressions et de ses hontes. Lorsqu'il a cessé de parler, quand les derniers sons de oette parole inspirée ont re** tenti dans cette enceinte, un spectacle solennel a été donné au pays. Tous les assistants ont crié comme un seul homme : Vive monsieur Servais t Tous se sont pressés autour de lui, avec des larmes dans les yeux, serrant ses maini, touchant ses habits, le remerciant d'avoir si admirablement exprimé la pensée de l'avenir» Dans Hé mometii indesoriptible, mne musique délicieuse ajoutait à cette noble ivresse en jouant des airs patriotiques et de savantes symphonies. Disons-le bien haut, monsieur Servais, qui marchait & paà dé géant dans sa carrière politique, vient de Consommer et die sCéttef le pacte qui Tuilit àû parti populaire. La France et la liberté contractent envers lui une dette immense ; la France et la liberté s'acquitteront. Inutile d'ajouter que pas le moindre désordre n'a troublé cette fête de famille. L'autorité y a été pour son déploiement de forces, ses précautions puériles, ees tracasseries mesquines et ses arrière-pensées perfides.

P. S. Nous apprenons, à Tinstant, qu'un commencement d'incendie a eu lieu dans une des usines de M. Servais, le jouir

148 LÉ TEMPLB D*ËPHÈSE.

même où il se plaçait, avec tant d'éclat, au premier rang des grands orateurs de la réforme. Le feu a été promptement réprimé, grâce à l'énergique dévouement des ouvriers, qui aiment tous monsieur Servais comme un père ! »

Le député fut un peu confus en voyant, par cet échantillon, de quelle façon s'habillait la vérité dans les bureaux de journaux : mais il avait d'autres soucis qui l'occupèrent pendant quelque temps, ii s'agissait de relever la fabrique, d'acheter des machines, de s'assurer des ouvriers. Un nouvel emprunt fut nécessaire, et une grosse hypothèque fut prise sur l'ensemble des propriétés. Le pauvre Bergerin gémissait, et sa consternation gagnait monsieur Servais, qui, ne voulant pas diminuer son train de maison, prévoyait de prochains embarras. La nouvelle session était commencée; les premières discussions s'annonçaient comme très-orageuses, et il n'était pas à son poste ! Aussi activait-il avec une énergie fébrile les affaires qui le retenaient à X..., lorsqu'il reçut deux lettres qui changèrent la direction de ses tristes pensées, et le décidèrent à partir immédiatement pour Paris.

L'une des deux lettres était d'Anselme : il informait monsieur Servais de la disparition de son fils. On ne savait ce qu'Amédée était devenu, et la police n'avait pu donner là-dessus aucun renseignement satisfaisant.

L'autre lettre était de Lucile, et voici ce qu'elle écrivait à son oncle :

« Ernestine est bien mal : elle désire ardemment vous voir: pour elle et pour moi, mon cher oncle , je vous supplie de revenir! »

LE TBHPLE DÉPHÈSE. 149

Nous sommes à Paris, chez monsieur Servais, dans la eham- Dre d'Ernestine ; au dehors, une froide et sombre journée d'hiver; au dedans, une chambre de malade. Cette jeune femme que nous avions vue l'année précédente, dans tout l'éclat de sa noble et fière beauté, faire avec tant de succès les honneurs du salon de son mari, n'était plus maintenant que l'ombre d'ellemême : si ses grands yeux n'avaient pas éclairé tout son pâle visage et simulé la vie à force de fièvre, on eût dit, à la voir étendue sur sa chaise longue et enveloppée dans son large peignoir de mousseline blanche, le spectre d'Jlrnestine revenu un moment en ce monde pour ivoquer les images de sa jeunesse ou reposer ses regards sur une figure bien-aimée.

Lucile, en effet, était là, et ces deux femmes, unies déjà par une affection si profonde, semblaient avoir puisé dans le partage d'une douleur commune un nouveau surcroît de tendresse. Depuis bien des nuits Lucile veillait son amie ; elle était cons< tamment à son poste, attentive, infatigable, comprenant à demi mot, devinant au moindre signe, prévenant les ordres du docteur et les volontés d'Ernestine, les yeux sans cesse fixés sur elle, parfois même s'efforçant de sourire pour essayer de la rassurer. C'était une sœur de charité, avec une nuance plus passionnée et plus tendre 1

Chaque jour Ernestine sentait approcher cette mort qu'elle appelait, non plus avec le désespoir d'un arftour coupable et d'une âme révoltée, mais comme une expiation et une délivrance, comme un moyen de rendre à sa chère Lucile sa liberté et son bonheur. Lorsqu'il lui arrivait de faire allusion à cette pensée, à cette espérance, tout le courage de la jeune fille l'abandonnait ; elle fondait en larmes, et s'écriait en collant sa main sur ces lèvres brûlantes : « Tais-toi ! tais-toi ! je ne te demande que de vivre ! »

Ce jour-là, les deux femmes étaient seules ; Anselme courait

Paris depuis le matin, à la recherche du malheureux Amédée, dont on croyait enfin, après une semaine de poursuites, avoir retrouvé quelques traces. Le médecin, venu dans la matinée, avait annoncé qu'il ne reviendrait peut-être que le lendemain. Quant à Julien, on le voyait peu depuis quelque temps. Comprenant Tim. possibilité de son rôle entre madame Servais et LuçUa,, embdirrassé auprès d' Anselme» n'étant plus ni soutenu ni contraint par la présence du député, tour à tour frémissant de colère et de remords à la vue du désespoir d'Emestine et de sa lente agonie, entraîné d'aillQurs par la politique du moment qui devenait de plus en plus orageuse, Julien se contentait de venir, par bienséance^ demander des nouvelles ou lire des lettres de monsieur Servais^ U causait pendant quelques minutes avec Anselme ou Luoile, parlait de choses indifférentes, regardait la pendule» prétextait une affaire, et sortait précipitamment.

Ernestine venait de s'éveiller, sa main dans la main de Luelle, d'un assoupissement pénible qui avait duré quelques heures; elle regarda autour d'elle, reporta ses yeux sur son amie, et lui dit d'une voix rauque ;

« J'ai dormi longtemps; je rêvais que j'étais là-bas, au pays., libre, jeune, heureuse, aimée!... »

Une toux sèche l'interrompit ; deux plaques rouges cerclèrent ses joues creuses. Lucile, se^ serjcant contre elle, lui dit d'un ton suppliant :

« Je t'en prie : si tu m'aimes, si tu as quelque pitié de ma. teur dresse» laisse là ces images d'un passéquine peut p^us revenir, ces regrets qui te dévorent et te. cojosument... Songe à te calmer... Songe à te guérir...

— Me guérir l interrompit Ernestine en tressaillant; que t'ai-je fait pour que tu me parles de guériscm.? Tû sais bien, poursuivit-elle ^- et la fièvre donnait à son regard un éclat terrible — tu sais baea que je t'ai permis de rappeler monsieur Servais, et que si maintenant j|e désire son retour ^ c'est que je suis sûre de mourir 1... »

Une joie sombre colorait ses lèvres livides, pendant qu'elle parlait. Lucile reprit avec une. expression de douloureux reproche :

« Et mioi aussi te dirai-j^e.: Que t'ai-^e £ait pour que tit me

LE TlïlVPXB D^fiPâÈSt. ISl

tiennes ce cruel langage t GrôîMu donc que, si je té perds, quelque chose puisse ttie consoler tCfôiS-tU que ffion bonheur, s'il fallait Tacheter à ee prix, ne porterait pas un deuil éternel? Emesline^ mon Erneâtinfe chérie f califié-tôiî ràssùre-tôil consens à Vivfe ! Vols ôomme Xàvti s*est arrangé pour rèhdrè impossible mon tnarîage avec Julien r C'est là ce que nous redoutions, n'est-cô pas? ce qui té faisait désireî' la indrtt Eh bien î nous n*àtôns plus à craindre...

•— Oh! non, nous n'avons ptUs rien à craindre] répéta midame Servais àvee un souf ite nàVi^àht.

— Ce n*est (iàs là ce que je voulais direl âjduta Ltfcîlè à h hâte, ne devinant qUë trop le sens qU'Êillestiàe donnait à cëîs paroles. Je venx dire que mon oncle, eh arrivant, ne songera plus à ce mariage. îl aura bien d'autres choses eu tété f Ses tra* Vaux à là Chambre, la disparition d'Àmédée,samort péul-étre...

— Pauvre Amédée î monsieur Servais n'est décidément pas heureux dans ses affections de famille ( murmura E'rnestîhè avec une sorte dirônîe funèbre? l'on meurt jeune dans sa maison! Je n'ai pas vingt-trois anS; Amédéé en a dix-neuf à peine... Je le plains et je le pleurerai... N'èxisté-t-il pas entre nous de tristes ressemblances? Ce gui l'a perdu, c*est ce qui me perd.... Âmes diverses, destinées différentes, nous succombons aux mêmes causes... Lucile, dis-le bien à monsieur Servais quahà je ne serai plus là, quand Ox seras seule avec lui... fa céleste innocence doit te donner sur son esprit une autorité que je n'ai plus : il te croira. Fais-lui VOîf, par ces deux exemples, ou conduisent ces doctrines perverses qu'on ii'à plus le droit de fepôUssef de son foyer quand on Vante en public leuf s catéchismes et leurs apôtres... l)is-4ui que là société, flétrissant li faute et célébrant les conseillera du vice» commet uii nxénsonge, et que le mensonge, c'est ce qui tuel...»

Errtestîne avait prononcé ces paroles avec une eiattatioii fébrile. Fatiguée de cet effort, elle se laissa rétomber sur les coussins. En ce moment, Anselme entra. Sa physionomie mélancolique exprimait l'angoisse et la douleur.

« Eh bien? lui demanda Lucile effrayée.

•^ IttOf t î » répOiïdft-il d'uiie voit étouffée.

Efné^tiné et Lucile poussèrent tià cri. Anselme leur raconta

1Ô2 LE TEMPLE DÉPUÈSB.

ce qu'il avait fini par découvrir après de longues recherches.

Amédée, en quittant la maison de son père, avait mis une sorte d'absurde forfanterie à réaliser de point en point les puériles meiraces dont Nathalie Duvivier s'était si fort divertie. Il avait loué un appartement, y avait installé le demx-monde en la personne de Cornaline, onzième ingénue du théâtre du Palais- Royal, et, quelques bons amis venant en aide à ses goûts sardanapalesques, une soixime ronde de soixante mille francs s'était fondue, en deux mois, entre ces précoces viveurs, comme une boule de neige au soleil d'avril. La santé déjà fort délabrée du pauvre Amédée avait déménagé du même train, et il s'était trouvé, un beau soir, seul, abandonné de Cornaline, crachant le sang, et criblé de dettes Hsuraires qui allaient le livrer en pâture à tous les recorset à tous les huissiers de Paris. Sa tête faible n'avait pu supporter une pareille perspective, et comme il n'y était jamais entré ni une idée sérieuse, ni un principe de religion, ni l'autorité d'un bon exemple, Amédée, désarmé contre la douleur, aurait peut-être, pour compléter sa ressemblance avec ses types favoris, chargé un pistolet ou allumé un réchaud, si un de ses amis, moins dépravé et moins fou que les autres, ne lui était resté fidèle dans sa mauvaise fortune. Cet ami, nommé Beaudrant, de quelques années plus âgé que lui, possédait une maison de campagne près d'Ënghien. Il avait proposé à Amédée de Ty emmener, ajoutant que les protêts et les gardes du commerce ne viendraient pas les y chercher, et que l'air des champs était plus sain pour les poitrines malades que les ombrages de Clichy. L'offre acceptée et le concierge amené, par une diplomatie savante, à fermer les yeux sur cette fugue, les deux amis s'étaient esquivés par une brumeuse soirée de novembre, en ayant soin de ne pas laisser leur adresse. Il était temps ; le lendemain, les créancier faisaient décréter prise de corps et saisie. Amédée ayant loué son appartement sous le nom de famille de sa mère, les huissiers ne pouvaient arriver jusqu'à monsieur Servais, qui d'ailleurs, au même moment, commençait, dans fia province électorale, cette tournée politique bril«lantée de tant d'ovations et accidentée de tant de sinistres.

Amédée avait langui pendant quelques semaines, sans pouvoir se relever. La vie était profondément altérée dans ce corps

débile, et, comme l'âme était souillée, le cœur flétri, l'imagination éteinte, tout dépérissait en même temps. Un médecin fut appelé ; il écrivit une prescription insigniûante, dit tout bas à Beaudrant gue le malade était perdu, et sortit pour ne plus revenir. Un prttre vint ensuite ; Amédée le reçut doucement, et eut même avec lui une conversation qui parut lui faire quelque bien. Il demanda une plume et du papier, et commença une lettre adressée à son père. Bien que ses idées fussent très-lucides, chaque ligne lui coûtait un pénible effort, comme s'il eût eu besoin de s'acclimater aux pensées qu'il essayait d'exprimer. Sa main tremblait, et la fixité de son regard effrayait son garde-malade. Âla seconde page, ses forces le trahirent tout à fait; il laissa tomber sa plume, montra à Beaudrant la lettre, en lui recommandant par un signe de la remettre à son adresse, et expira, la nuit suivante, sans avoir pu ajouter une parole.

Beaudrant était retourné à Paris en toute hâte ; il avait couru à l'ancien logement d' Amédée, et appris là les fréquentes visites et les questions inquiètes d'Anselme. N'osant pas se présenter lui-même chez monsieur Servais, et jugeant bien qu'Anselme reviendrait, il avait laissé pour lui un petit mot chez le concierge pour fixer un rendez-vous, et c'était à la suite d'un entretien avec l'étudiant consterné, qu'Anselme rapportait ces douloureuses nouvelles.

Luciie pleura son cousin ; Ëmestine apprit sa mort avec le calme lugubre du soldat à l'agonie, qui voit mourir son camarade. Il fut convenu qu'Anselme irait retrouver Beaudrant et se concerterait avec lui pour tous les détails funèbres. Tout compte fait, monsieur Servais ne pouvait arriver que le surlendemain. La jeune fille profita de ce délai pour se vêtir de noir et faire prendre le d^uil aux domestiques de la maison.

Pour qui n'aurait connu que superficiellement le caractère et la vie de monsieur Servais, pour qui aurait ignoré à quel point fton ambition et sa vanité lui avaient fait négliger ses^ devoirs et ses affections domestiques, il y aurait eu quelque chose de poignant à songer à ce père de famille qui allait rentrer dans sa maison pour y apprendre que son fils unique était mort et que sa femme allait mourir.

Le surlendemain au soir, monsieur Servais arriva : la lettre

154 LE TEMPLE d'ÉPHÈSE.

()'An$elm« et celle de Lucile lui avaient inspiré, pendant tout 1q trajet de X... à Paris, des pressentiments sinistres que la= réalité dépassait. Luxiile vêtue de noir, le deuil des domestiques, le silence d'Anselme, lui révélaient trop clairement qu'il n'avait plus de fils ; et bien qu'il n'éprouvât plus pour sa femme qu*uae rancuneuse indifférence, il ne put retenir un mouvement, dft douleur et de surprise en contemplant les affreux ravages queces derniers mois avaient accomplis dans cette forte et helle organisation, Ernosline s'ap^çul de l'effet que son dépérrsseraent produisait sur son maji,, et elle lui tendit la main avea plus de calm* et de ioîe qu'elle n'en avait ressenti depuis longtemps. Monsieur Servais, demanda quelques détails ; on les lui donna ; puis Anselme lui remit la lettre d'Amédée, que Beaiidrant lui avait confiée après Tavolr cachetée de cire noire. Ella portait poujr suscriptioa ; A mon pèrCv — Voici ce que l'Infortuaé jeune bomme avait écrit avant de mourir :

4c Monsieur,, quand vous recevrez eetLe.kttre^j'aucai cessé dei vivre. C'est un petit malheur, je Le sais^ poui vous, pour moi^ pour tout! le monde, excepté pour mes ccé^nciera. Je laisse à peu prè& quatre-vin^t mille francs de dettes ; peut-être ce qui me restait du bien de ma mère suffira-t-il à pa^ec cette somme -^ sinoB... le sui;» mineur ; ;['ai eu affaire ^ d'aîCceux usuriers qui ont abusé de ou jeunesse ; vouâ êtes don^ parfaitement libre de ne pa& reeoimaîtce les créaiusea, et ces \il& coquins. Tauront biea mérité !

» Je voudxais maintenait,, monsieur,. vous.dir& quelques mots duot sujet plu& i^ave ; mai& j'ig^re comment on parle, des choses sérieuses. Pardjonnezrmoisij/exprime mal mes pensées. le meurs seul,, loin de ma famille,, a^^èa^une année de désordres. Sans doute le monde et vous, vous,dir9z qud c'est par ma faute,, qiie j'aurais dû !nieux me conduire,, et que je suis j^ustement puni. Cela <st vrai ; pourtant, il me semble que j'aurais bien quelque chose à répliquex. J'étais encore au berceau quand j'ai perdu ma. mère. J'ai g^a^di sans- qu'ua regard^ un sourire, une parole de tendresse vinssent m'apprendra à aimer cette vie de ÇajniJie qiii aiuait pu me protégf^r. PexsQniie b^ m'a gpide pendant les apnées de mon adolescence ; c'est à peine si l'on m'a

lE tEIlfPLE D'ÉFHfeSÉ. IS^

parlé de Diew : j'aci passé eulsirité dn^ âit^ àU' ôolîégé, livré à d«8 soins mercûnaifes, sairts dinecfîdn, sSAs amitié, Bôdrré d'auteurs grecs et latin* que? je lié ôomprênaiâ pas, ttïdqùé cté mes camarades parte que j'étais faibïô, rttéï)fi^^ dte ttiés professeurs parcfe que f étals» paresseux, fiégïïgé pài* tous parce qîK ]é rié îïâttai» pa» totré ânfïo^ur**proprè^ pâterhôt. fâî dofrriiriericé a lire de mâflvaid livrés :' îiuï ne m'a âp;^rî^ ât îii'eh méfief ... Réprouvais d'abord, eiflfeant Vaftaii'e, rèi^et éeùx (f'àiijoîircHiuî, ùh sentimeïrt de frâfetit et d&^ honte ; mais je iî*ài pas tard'é a niVpercet'oii* q^ills étaient hoiiofés, gfôfifl^s, qû'Vii répefàit leurs nom» ave^ des- louanges ïttagîtififqiiérs, p^tôut où vos opïnîdhs étaient en t^êéit, ah Vott dïstribttàit fehcTérià â vos amis et à voHd-ïrtême'. l'en ai Wttdu qw» jfe n'stVafg tieû i en redouter, qu'ils élé»Î€*nt presque rfela iWâïsfon, et qifè* qûîcônqiïé en disait du maï rte pottvai^ être (f/vtti tarttjjfe et ttn jésuite... Leurs congéite, d'âiîleturij, rfi'êtaîeïrt âtgréablè^ ^ Je lés âî trouvés Èbiis; je l€s* ai «rivîs, eH ]e mettr's f ^

» Je ne «aïs vr^aHrt^t qui nï'eftfVdfef atfjoui'dliuî foutes ces rdées-là, e?t comment ces mot^ ifte vîenÉeïït t îl y â quelques semaines, j^ert âHtài^ hieti ^i!'... CTest pe^t-èttè laî mort... c'est pe^t-étrè fci dotive#sa«iôtt âe té hùti pf être ;• iï ia(i''a ctît une foufê d0 cho6e6> qtté je n^ strapçe/nnais pas... ifâis itést trop tard,., ttïif Binage pm^ sistf me* yettti et je sens qide ma maîn tremble... Monsîear, Je ne vous dei^fande pâà jiairdôn... t^est moi plutôt qui aurais à vm» pai^dô^W«er...TofûsfaTez trop ôUftïïé que vous étiez môA pèiiel et què^j-'^avais b^^iwtfdtnrt guide... ^bûrlànï^e voudrais j »ta«l de» ifto^ri*, vous réndffer fe bren pont le mat.. Prenez garde»! àe <»UeiHeà déceî)trôÉfi Votrsf attendent ; vous vous trompez et <m vo«* tïdiBpe» : surteHit méfiéi^Vbftâ (fe jûtiéû et de »

Aflftédée s'était arrêté là^ on deVJnâit qu'iî avait eu une diÊcûWé extrême à trader ces detniéi-^s: lignes, presque iïtîsible», et que le? ^*>f ees lui avaîeJnt mttntplé avàAt d'achever.

Monsieur Servais Itrt celfeïetti^ (f an afr liiôrhè ; elle luî sap^» pelait l'anathêififie de FînTcerrdiah'é HïitYn : îés avertissements e» los keott& s*;» ^«^siçaient sifr* ses ;pas. Ë'A (ïdtfë, fes derniers mot* (lef \â let*re ê\kfitêàêe h^ pféiô^citpftfént ViVéïîîent. Ouel était ce second nom que son fils n'avait pu écrire -apfÇ^ t^tiA 3è Xuliéii,'

156 LE TEMPLE d'ÉPHÈSE.

cette autre personne dont il l'engageait à se méfier? Monsieur Servais songea d'abord à Nathalie, puis à Ernestine. Pourtant, n'était- il pas possible qu'Araédée eût voulu seulement parler des opinions violentes de Julien et de ses dangereux conseils? Ne pouvait-on pas supposer que cet autre nom que sa main mourante n'avait pu écrire, était tout simplement celui de Versoiant ou de quelque autre homme politique ? Monsieur Servais se posait ces questions avec inquiétude ; il s'adressait des reproches amers en songeant à ce fils mort si jeune et si misérablement, faute de direction et de conseils. Par un retour familier aux. égoïstes, il se figurait qu'il avait beaucoup aimé Âmédée, et que seulement le temps ou l'occasion lui avait manqué pour le lui dire. Toutes ces pensées diverses ou contraires lui causaient un grand trouble. Quand il revit Julien, il lui témoigna une certaine froideur, et laissa même passer quelques jours sans retourner chez Nathalie. Mais bientôt ses habitudes et ses goûts reprirent le dessus. Julien, qui s'était attendu à cette froideur, mais qui avait compté sur son influence, n'eut pas de peine à lui prouver que s'il abandonnait la partie ^u moment suprême où elle semblait arrivée, l'effort, l'ambition, l'espoir de toute sa vie étaient pour jamais perdus. Chez lui, le député ne rencontrait que des images de deuil et de tristesse. Ernestine se mourait ; Lucile cherchait en vain à cacher ses angoisses et ses larmes ; il devinait instinctivement qu'un mystère planait sur cette douleur. Il alla chez Nathalie pour se distraire; elle le plaignit, et par ses câlineries charmantes lui fit oublier ce dont elle avait l'air de le plaindre. Cédant à ses instances, monsieur Servais se hâta de reparaître à la Chambre : les esprits y étaient fort montés; plusieurs de ses collègues le reçurent avec un empressement de bon augure ; il parla, et il eut du succès. Sa vie se partagea en deux : dans sa maison, une agonie, une femme pâle et mourante qui parfois le regardait avec une fixité d'énigme, des larmes, des souvenirs lugubres, des préoccupations d'argent, presque un commencement de ruine ; au dehors, le ibouvement, l'éclat, les excitations de Julien, les sourires de Nathalie, le tourbillon des affaires publiques, les bravos de la Chambre, l'espérance d'un avènement politique qui réparerait toutes le^ brèches de sa fortune.

LB TEMPLE D'ÉPHÈSB. 157

Quinze jours se passèrent dans ces alternatives. Pendant quinze jours monsieur Servais fut constamment ballotté entre les voix secrètes de sa conscience et de son cœur, qui avaient pris, depuis Quelque temps, pour le ramener ou le retenir, tant de formes ^différentes, — et les voix brillantes de l'ambition et de la vanité, qui le poussaienG en avant.

Le quinzième de ces jours, c'était le 22 février 1848.

Ce jour-là, Ernestine était si mal, qu'elle fit appeler son mé* decin de bonne heure, et lui demanda si le moment était arrivé. Le docteur Dervières, bon et spirituel vieillard, avait compris depuis longtemps que cette maladie de langueur où se consumait cette jeune et vigoureuse nature, et qui semblait acceptée avec une résignation voisine de la joie, — cachait quelque douloureux secret. Aussi, lorsqu'elle le questionna en fixant sur lui cet ardent regard qu'il était difficile de tromper , il ne crut pas devoir recourir aux ménagements et aux subterfuges usités dans ces tristes circonstances.

« Docteur ! croyez-vous que ce soit pour aujourd'hui? ditelle à voix basse, après avoir éloigné Lucile.

— Non, madame. —*

— Voyons... nous nous connaissons assez maintenant pour que vous n'hésitiez pas à me parler franchement. Vous savez que ce qui effraie les autres me rassure : combien d'heures me donnez-vous encore? »

Monsieur Dervières réfléchit un moment , puis il lui dit en surmontant son émotion :

« Mais... je vous assure bien... jusqu'à après-demain soir!

— Merci, docteur 1 voilà une bonne parole, murmura- t-elle en lui serrant la main avec une force qui Tétonna. Seulement, ménagez cette pauvre Lucile ; c'est à elle et non pas à moi qu'il faudra donner du courage!... »

Un instam après, monsieur Servais entra chez sa femme. Ernestine l'accueillit cette fois avec une expression affectueuse et le sourire sur les lèvres :

« Mon ami, lui dit-elle, je suis une pauvre malade bien ignorante de ce qui se passe dans le monde... Quelles nouvelles avezvous, et où en sont vos espérances ? »

Monsieur Servais allait répondre, quand la porte s'ouvrit

158 LB TEMPLB D'tPHÈll.

Inrusquement. iuYim se préseiita sur ie seuiL Sw yètements étaient en désordre ; son visage s'ittamiiiaîl d'm entbousia&Bie sauvage.

« Pardoimez-mor, dit-il à Ernestine qui svart pàlf et frissoniNé en le voyant ; mrdonnez-mov ai j'ose pénétrer jusqu'ici ; je yiete dire à monsieur Servais fu'il n'y a psa une minwte à perdre, et que, s'il veut être ministre demain, ii doit me vmTt^ à l'ini&lant même... Madame, veiiil'liez jbtndtre vo» pridres a«x Hftienne»... » • Un édair d'Yronié brîMa sur le front Uvi^b» d'Eme^itte ; dl» semblait prendre en pitié ees ûmix aiiii>bitiiemf et ^nget foe Ids grandeurs hutnaimdB se feni bien petites pour ^ Va mourir.

Monsieur Servais ^raissMf en proie» i voie hésitai» pénibitfi; if avait honle de quitter sa lefÉme pyo» altev eonrir tes» hasavili d'une eoltisîoii poliliqae ; éûe s'en aperçuty et h» dit âouccU ment :

« Allez, mon ami ; j0 me sens atîeiiii ; Loeiie est là'; J0 n'ai besoin de personne. »

Puis, comme JuHèM sortait le premier, é^t^ vap^iela son mari d'un geste rapide, et reprit^ à la h&ie :

<f J'ai une prière à vous adresser, ce sera la dierfiiève r me l'accorderez-votts ?

— Oui , répondit-il , subjugué piàr edtld l^mt' eeitragefisé àatts ce corps brisé.

— Eh bien ! sortez maintenant avec monsieur FérÉtud ; tâotrête d'atteindre le but auquel vous afvtta lo«t sacrifié ; mais?, qûoi^ qu'il arrive, revenez après demain, à midi aw plus ta^d... îi!]ie«faut : j'aurai à vous parlef. »-

Il y avait une telle solennité dans' ce rcnder-^vous funèbre, que monsieur Servais se sentit ému d^mi religieux effroi :

« Je vous le promets I répondit-fl ; et il sortit Julreft Tafttendait dans la rue.

— Et à présent, dit Ernestine quand elle fiit sfeule avec Lucile, Dieu... toi... un prêtre ! »

Monsieur Servais était si agité par le lugubre speclacfe qu'il laissait chez lui et les derniers mots qu'ihvenait d'é(^anger avec Ernestine, que, pendant quelques instants, ni le bniit du delîors, ni le réveil de son ambition, ni les discours dte Julien nef purent l'en distraire. Mais' bieiMfôt cette espèce de conttaction inf^eure

LE TKVFLB DÉPHËSE. l&é

$6 dissÂpa à l'aspect de ce qui &e> passait sous ses yeu&. Paris était en proie à un de ces immenses accès de fièvre qui ffi^ient ou surexcitent les plus indifférents. Monsieur Servais et Julien marchaient côte à cô^te^ regardant et écoutant en dé^oji ees préludes significatifs. C'eût été, en ce moment d'inquiète et incertaine attente, une piquante étude,, que d'analyser et de émêler .ce qu'il y avait au foad de ces deux coeurs, animés, eu appare.nce, d'un sentiment analogue. Juliea semblait être dans son élément / il frémissait d'impatience et d'ardeur comme le coursier de TÉcriture au son du clairon. Toutes. les passions, toutes les ivresses révolutionnaires couraient sur scm front. comme des nuages chargés d'électricité et d'éclairs. On eût dit qu'il aspirait d'àyance> avec, une volupté féxoce^ ces souJDdeSi de désordre et de ruine. Che; mouâieur Servais » au contraire, tous les instincts conservateurs se réveillaient en. face de. ces siiuâtres présages. .Provincial, bourgeois, négociant, n'ayant jamais vu de près d'insurrection ni d'émeute , il éprouvait » tout en se disant enchanté,, une première sensation de malaise , justifiée , du reste, par les récentes images qui le disposaient à la tristesse. Julien s'aperçut de ce commencameiU d'appréhension et de trouble, et ne négligea rien pour le dissiper. LL développa éloquemment le vkil adage, que qui ne rùque rien rCou rien. Ces dj:ames-là, ajotutaitril en riant „ ne ressemblent pas à des tragédies de collège ; tout ne s'y passe pas entre rois, héros et confidents : ils ont des allures shakspeariennes ;, le peuple s'y fait sa part dans les prologues et les intermèdes ; et ce que l'on voyait là, c'était tout simplement cette ébullixion populaire que calmerait infailliblement l'intervention de monsieur Servais et de se& amis. A force de l'entendre plaider cette thèse qui souriait d'ailleurs à son ambition et à son orgueil , le député se remit de son trouble et filt meilieure contenance. Comme tous les caractères faibles , il avait des, alternatives dlrrésolution et d'entraînement,, de timidité et d'a«dace. Avec tout ce qu'il laissait derrière lui de doulouieux et d'alarmant, le deuil de son intérieus, le désordre de . sa fortuLa,.les sourd» reproches de sa conscience,, il avait besoin ^d'échapj^ec à ces réalités fuBuestes;. il avait besoin de croire Julien, de s'étourdir , de s'abandonner à ces érnotions extérieures ^ Imâ disaient, i U fois» d'espérer ât d oublier. U réussit à se

160 LE TEMPLE d'ÉPHÈSE.

monter la tête, à se mettre à l'unisson de son compagnon, et lui dit d'un ton résolu :

« Où allons-nous ?

— Chez Nathalie, répliqua Julien, qui n'ignorait pas le prestige exercé par ce nom sur l'homme politique. Nous avons pensé que les bureaux du journal, la maison de Versolant, la vôtre ou celle de tout autre de nos amis , seraient des points de rendezvous trop dangereux, trop signalés à la police. Nathalie a trèsgracieusement offert sa mansarde. Personne ne viendra nous y chercher, et nous pourrons y causer en toute sécurité. »

Un quart d'heure après, ils arrivèrent rue de Vaugirard et montèrent chez Nathalie.

Ils y trouvèrent la rédaction de V Initiateur au grand complet, quelques députés et quelques jeunes littérateurs ou artistes, amants de la liberté et admirateurs de Nathalie. On buvslit du grog, on fumait force pipes ; et déjà, comme dans toutes les délibérations humaines, l'assemblée était partagée en deux groupes: les esprits politiques et les fantaisistes, les modérés et les énergumènes.

L'entrée de monsieur Servais et de Julien produisit un certain eff'et ; chacun des deux partis salua son chef en la personne des deux arrivants. Les députés et les hommes graves attirèrent à eux monsieur Servais ; les jeunes gens comptaient sur Julien. Nathalie souriait à tous : son œil pénétrant allait des uns aux autres, comme si cette étude préliminaire devait décider de son opinion et peut-être de sa destinée.

Monsieur Servais et Julien racontèrent ce qu'ils venaient de voir, et tous les assistants appuyèrent leur témoignage par leurs propres impressions. Il était clair qu'une explosion se préparait dans ces masses agitées et enflammées par six mois de banquets,' d'excitations :t de propagande : les symptômes extérieurs ne pouvaient lîi'sser là-dessus le plus léger doute. Une émeute commençait: que serait-elle? comment finirait- ^îlle? Dans quel sens fallait-il diriger le courant, tandis qu'on eu était maître encore? Devait-on l'activer ou le modérer? le précipiter ou l'arrêter ? Les questions se ressemblaient, mais les réponses ne se ressemblaient pas.

Les rapins, les peintres, les apprentis poètes, les romanciers

L£ i£J»PL£ B'ÉPHÈSf lt)I

en herbe, coiiTés de bérets rouges, affublés de vareuses écarlates, hérissés de chevelures exubérantes et de barbes incultes, mirent en avant les propositions les plus incendiaires , les projets les plus excessifs : seulement ils leur donnaient des noms différents, suivant qu'ils craignaient plus ou moins d'épouvanter les bourgeois. Ceux-ci disaient extrême gauche, ceux-là république ; ceux-ci démocratie, ceux-là communisme.

Par une conséquence naturelle, ces motions à Teaa bouillante refroidissaienWi vue d'oeil les hommes sérieux, décidés à ne pas sortir des bornes de la légalité. L'inquiétude générale, l'agitation populaire, les préludes d'émeute, les pierres lancées aux gardes municipaux et aux sergents de ville , tout cela fut signalé par eux comme indice d'une situation excellente si l'on en profitait pour faire ses conditions avec le pouvoir , désastreuse si on la laissait s'aggraver. Il s'agissait donc de saisir le moment où la crise prendrait assez de consistance pour que le gouvernement et le pays en ressentissent d'égales alariùes, et pour qu'il en résultât un traité d'alliance dont ils seraient, eux, les signataires. Pour y réussir, que fallait-il ? Un coup d'œil sûr, une grande clairvoyance politique, et il était facile de comprendre que ces messieurs s'en croyaient assez abondamment pourvus, pour que personne, s'ils s'en mêlaient, ne pût conserver la plus légère inquiétude.

Monsieur Servais>.parla dans ce sens ; il parla bien, et fut écouté avec faveur , grâce surtout à Nathalie , qui , désirant ne pas l'effaroucher, fit signe à ses jeunes gens qu'elle leur demandait grâce pour ce bourgeois-là. Cette journée n'était pas perdue pour l'esprit souple et fin de la femme de lettres. Elle voyait aux prises et à l'œuvre les deux puissances rivales qui allaient se disputer le monde : l'intérêt et l'utopie. En contemplant d'une part ces fanatiques au cerveau creux, aux poches vides, aux vêtements déchirés ou crasseux, qui s'apprêtaient à jouer de rinsurrectioQ et de la barricade comme ils auraient joué du violon ou de l'ophicléide ; d'autre part, ces législateurs empêtrés dans leurs hardiesses, et se figurant que le peuple attendrait leur bon plaisir pour se soulever ou se calmer, '^lle sentit redoubler son mépris pour l'espèce humaine , et se promit de se réserver pour le parti vainqueur, fallut-il jeter aux buissons de

163 IS TEMPLE d'ÉPUÈSB.

la route les lambeaux de oes dd6tj?iae& supertei^, glorifiées dans ses romans.

Julien parla à son tour ; les partisans des moyens extrêmes comptaient sur son éloquence. Us ne furent satisfaits qu'à moitié. Julien commença, en effet, par de fougueuses hyperboles : les députés , monsieur Servais en tète « commençaient à froncer le sourcil : mais , à la surprise générale, Tardent orateur finit par conclure à la nécessité de ne pas sortir des voies légales, d'user des moyens d'inâuence sur le peuple pour régler son élan « des dispositions pacifiques du gouveraemeni pour en obtenir les concessions désirables. Son avis prévalut, el fit prévaloir tes modérés. Il fut décidé que^ï Initiateur garderait fidèieineiit cette position transitoire, que les députés iraient portera la Chambre ces idées de transaction, et que les jeunes gens se répandraiavt dans les groupes avec la double mission dedonnerunsenàlégal aut manifestations et d'amener la troupe de ligne à fraterniser avec la foule. Là dessus on se sépara ; Nathalie distribua de nouveau ses poignées de main et ses sourires. Elle eut le temps de prendre à part monsieur Servais et de lui dire tout bas : « Boa courage 1 vous me reviendrez ministre! »

Puis elle eut un autre aparté avec Julien, et murmura rapidement à son oreille : « Tâchez qu'il ne rentre pas chez lut avant la fm de tout ceci 1 »

En sortant de chez Nathalie , uû dés plus exaltés , sculpteur refusé par tous les jurys, dit à Julien aved les airs farouches d'un conspirateur de mélodrame :

« Ah ÇÀ I serais-tu déjà traître ? »

Julien lui lança un regard profond s

« Imbécile I dit-il, n*asrttt pas vu cpie si j'avaiscôndu comme vous le vouliez, ces députés allaient nous échapper, et courir aux Tuileries pour demander grâce au pouvoir? Ne comprends-tu jtsis qu'il faut les endormir, jusqu'au moment où wms serone maîtres de leur réveil ? Âmuse-toi i~ crier: Vive la République I Demain la garde nationale et tous les bouttquiei» de Paris demuuderont nos tètes et seront des royalisiee enragée. Nous deiroBs les y conduire sans qu'ils s'en devient t ^ l^ur persuader après qu'ils Tont loiyours désirée If

LE TEMPLE d'ÊPHÈSE. 163

'— Tu a& rai&oa» cesL.bourgeoia sent>i lâeheal » répliqua l'artiste*^merveillé.

Pendant toute cette journée et toute celle du lendemain, Julien ne quitta pas monsieur Servais plus que son ombre: il n'eut pas de peine à le convaincre que, dans ces moments de grande crise, un homme politique se devait tout entier à son pays ; qu'il n'avait plus de famille, et qu'il lui importait de s'affranchir de tous les liens qui entraveraient son action incessante sur les fiffaires publiques. Monsieur Servais avait besoin d'ailleurs de Joute sa liberté d'esprit pour faire face aux exigences d'une situation qui se tendait de plus en plus; Il songeait avec un effroi égoïste que les &cène$ de douleur et de deuil qu'il retrouverait dans sa maison ne seraient bonnes qu'à le décourager et à l'aî^attre. Le sentiment de son importance, le chaleureux langage de Julien, l'agitation de la rue, l'animation de ses collègues, la succession rapide des combinaisons politiques où son nom était souvent prononcé, l'indicible aspect de Paris insurgé , cette 1^0 ^bre poésie de labarricade et de l'émeute, plongeaient monsieur Servais dans des accès de vertige, le dérobait au sentiment de la vie réelle, et le faisait passer par d'étranges alternatives d'espoir, de trouble , de regret, de hardiesse et de frayeur. Il aoeepta donc un logement chez Julien, comme un général bivouaque sur le champ de bataille ; ou plutôt il se décida à vivre, pendant ces trente-six heures, à la Chambre, dans la rue, dans quelques salons politiques^ afin d'être toujours là, prêt à tout, en mesure de saisir le moment propice, suivant d'un œil avide tes péripéties de ce drame dont chaque acte et chaque scène apjkortaient ou emportaient tant d'ambitions et d'espérances.

Le 23 au soir, monsieur Servais, semblable au joueur qui, j,près une nuit fiévreuse, voit venir la carte désirée » put , sans trop d'invraisemblance, croire qu'il tenait enfin ce portefeuille, objet de toutes ses convoitises, indemnité de toutes ses pertes, oonsolation de tous ses chagrins.

Ce soir-là, Anseluie , lancé à sa recherche depuis b matin, parvint à le rejoindre et lui remit un billet qui ne renfermait que ces mots : « A demain ; vous l'avez promis. . . pas plus tard que nûdi... Ëmesline et Lueiile vous attendejit. »

h» m&sûA soir, Versolant courut. che% Nathalie, lui apprit l'a-

vénement probable de monsieur Servais ; Nathalie savait déjà par Julien qu'Ernestine était à toute extrémité...

Restée seule, elle se livra à une de ces rêveries positives qui sont, pour certaines âmes, Tadieu au romanesque de la vie. Puis, se plaçant devant son miroir et souriant à sa beauté que le tumulte de ses pensées faisait briller d'un éclat extraordinaire :

« Demain, monsieur Servais sera^ veuf et ministre ! » dit-elle.

Pourtant, des bruits sinistres avaient déjà circulé. Une collision sanglante avait paru tout remettre en question et rompre le traité de paix à demi conclu entre l'opposition et le pouvoir. Monsieur Servais, s'abusant encore sur la portée de cet incident funeste , comptait, pour le lendemain matin , sur sa popularité et son éloquence. La nuit se passa en conciliabules, en allées et venues qui trompaient l'instinctive angoisse de tous par la stérile agitation de chacun. La révolution se réveilla avec le jour, toute prête et toute armée. Monsieur Servais marchait en s'appuyant sur Julien, qui seulait le bras de son patron trembler sous le sien. D'heure en heure les symptômes devenaient plus menaçants, les figures plus farouches. Le député se présenta à quelques barricades ; il harangua le peuple ; il célébra ses vertus, sa modération dans la victoire ; il maudit les velléités sanguinaires d'un pouvoir aveuglé, et promit à cette multitude , affolée par les ivresses du combat , qu'elle ne serait plus désormais gouvernée que par ses amis. Mais, quand on voulut mettre en avant quelques noms propres, il se trouva que ces noms étaient déjà dépassés de beaucoup par la marche des événements : celui de monsieur Servais, entre autres, n'excita que des murmures et des huées. Découragé par ce premier échec, monsieur Servais s'achemina vers le boulevard ;'il y vit passer à cheval, entourés d'hommes d'assez mauvaise mine, quelquesuns de ses amis politiques, de ceux qu'il regardait d'avance comme ses collègues : la foule , à leur aspect, restait froide ou hostile, et ils ne tardèrent pas à disparaître, engloutis par cette marée montante qui, aux jours marqués pour les révolutions, submerge le matin les ministères, à midi les transactions, à quatre heures les trônes.

C'en était fait; le moment favorable avait glissé entre ces mains ambitieuses; le trop tard murmurait aux consciences et

LE TEMPLE b'ÉPHÈSB. 165

aux oreilles. Monsieur Servais voulut tenter un dernier effort : on lui signala une barricade où se trouvaient réunis les principaux chefs du mouvement. Il y alla, il essaya de parler ; mais hélas l ce fut bien pire ; une heure avant, on avait repoussé son nom; cette fois, on étouffa sa voix, et les qualifications les plus insultantes accueillirent sa première phrase. Il eut là un nouveau sujet de douleur et de surprise. Julien se trouvait encore à ses côtés. Tout à coup, à un signe que lui fît un des chefs de rémeute, il quitta brusquement son compagnon, sauta sur la barricade, saisit un drapeau rouge dans les mains d'un insurgé, et s'écria d'une voix tonnante : Vive la république ! « Malheureux 1 que faites-vous? dit le député éperdu.

— Ce que vous ferez demain 1 répliqua Julien d'un ton impérieux et arrogant qui signifiait : les rôles sont changés, et c'est moi qui suis le maître.

— Vive la république 1 » s'écria, comme un seul homme, cette foule exaltée qui semblait n'avoir attendu que ce signal.

Julien se confondit dans les groupes, et des démonstrations de plus en plus menaçantes forcèrent monsieur Servais à se retirer.

La tête en feu, frappé de vertige, il courut à la Chambre. On sait le spectacle qui Ty attendait. Peu d'instants après son arrivée, il vit entrer l'insurrection victorieuse. Au premier rang, il reconnut Julien, agitant son drapeau, couvrant de ses cris la voix des orateurs ; Julien, son mauvais génie, qui lui apparut alors comme la personnification terrible de cette terrible journée: le mauvais génie triomphait; la révolution était faite.

Expulsé de sa place au milieu de ce chaos grossissant que sillonnaient des coups de fusil, des clameurs sanglantes et des tueries des gardes municipaux, monsieur Servais sortit, et se trouva sur le pont Louis XV sans trop savoir comment il était arrivé jusque-là. Malgré son effroi, ses yeux se dessillaient ; il reconnaissait avec un mélange de regret, de colère et de honte, qu'il s'était trompé et qu'on l'avait trompé. A ces clartés redoutables qui venaient de passer devant ses yeux, il jugeait les hommes et les choses, la pente qu'il avait suivie, la folie de ses ambitions, les illusions de sa vanité, le danger des doctrines dont il avait favorisé l'essor; il jugeait surtout Julien, et con-

166 LS TEMPLB D'ÉPfifefttf.

centrait sur lui toute ratnèrtume èe ses méoompteSj itmé TûfS deur de ses ressentiments. Il n^ se pardonnait pas d'avoir été dupe de ce petit Danton déguisé, et d'avoir subi son ascendant» tandis qu'il croyait le conduire. En un moment^ a^vsc cette ln« eidité de souvenirs aui accompagne parfois les grands désastres, il se remémora tout ce qui aurait dû le désabuser, tontes les mauvaises influences que Julien avait eues sur ses opinions et sur sa vie; il finit même par lui attribuer la somme entière de^ ses malheurs et de ses fautes, et par se persuader que, sans lui, il serait resté sage, tranquille et irréproohabtev

En même temps, il se souvint quHl était absent de chez M depuis prés de deux jours, qu'il y avait laissé sa femme mirante el dépassé Theuro où il avait promis de rentrer. Il reprit donc rapidement le chemin de sa maison à travers des masse» d'insurgés et de curieux qui affluaient de tou^ èôtés. ÂU bout de quelques n^inutes, il amvait à sa porte, pénétrait dans le salon qu'il trouva vide^ et a^arrètaît épouvanté au seuil de lit Qhambre d'Ernestine.

Les rideaux des fenêtres étaient baissés» et la chanibre éclai* rée aux flambeaux. Cette lumière pâle et blafarde tombait d'aplomb sur le visage d'Ernestine eouchée sur son lit, et lui communiquait les teintôs mates de l'albâtre ou de la cire. Elle respirait encore : ses yeux étaient ouverts^ et une de ses mains, transparentes à forée d^ maigreur, pendait hors du lit. Le prêtre venait de lui administrer les sacrements de l'Église, et retiré un peu à réoart, récitait à demi^voix les prières des agoni-* sants ; Luoile, agenouillée, répondait aux prières, et patois, malgré ses eiforts, laissait échapper un sanglot. Dans la chambre voisine, on voyait» par une porte entr'ouverte, Anselme et les don^estique», ^ genoux et priant. Les bruits du dehors n'an^i-^ valent plus à ce réduit funèbre que par bouffiéeg lointaine» et confuses.

En apercevant son mari, Emestine parut se ranimer : ûUé lueur de joie, quelque chose comme un allégement suprême, ramena unb teinte un peu plus vive sur son itùdi décoloré. Vu souffle, une ombro de sourire passa sur ses lèvres !

« Mon ami» div^ell^ en essayant de se soulever, rdus fenuèt hiea taird ; mliaporlel il «si temps! »

Monsieur Serystw, saiw dç pitié et de lierreury la eontemplait en silence.

« Cette fois, reprit-elle, c'est bien vrai : je vais mourir, et je bénis le ciel qui vou$ ramène- auprès de moi pendant que je puis encore parler. »

Lucile se tourna vers, elle, les mains jointes, et eut l'air de lui adresser une muette prière. Ernestine poursuivit, soutenue, siemblaiHl» par une. f^rce surnaturelle :

« Tais-toi, Lucile 1 laisse-moi mon courage ; laisse-moi goûter le çeul J)onbeup qui me soit permis* »

Puis faisant signe ht son mari de s'approcher ;

« Mon ami, ajou^a-t-elle de façon à ne pouvoir être entendue que par lui, par le prêtre et par Lucile» la vie peut mentir quelquefois, mais la mort ne ment pa§... Êcoutez-moi $ans m'interrompre, et si v^us étiez tenté de me refuser votre pardon, son-gez, que c'est presque une morte qui vous implore... songez que l'orgueil, §i irrité qu'il soit, doit s'apaiser devant un cercueil... Vous vous souvenez de ce jour où vous trouvâtes monsieur Julien Féraud, ici, presque à mes pieds,.. Lucile vous dit que Q'était pour elle,, que monsieur Feraud venait me demander sa main... Vous ne pouviez douter de la parole de cet ange; vous fûtes rassuré, et moi, comme une lâche créature, j'acceptai ce mensonge qui me sauvait... çaf c'était un mensonge : monsieur Féraud était venu pour moi... Oh \ permettez que j'achève, et accordez encore quelques minutes do pitié à celle qui va vous, quitter pour toujours,.. J[e n'étais pourtant pas aussi criminelle que vous pourriez le croire... Non» mon ami, et si je voulais mentir encore en face de la mort, à quoi bon cet aveu? Ce prêtre qui est là et qui m'a réconciliée avec Dieu, Lucile qui m^entend et qui lit dans mon âme comme dans la sienne, ce crucifix que je porte â mes lèvres, la sainteté de cette heure solennelle, la voix de votre propre cœur, tout vous dit que je ne vous trompe pa«, que je ne puis pas. vous tromper : j'ai été imprudente, égarée, révoltée contre ua joug dont on ne me révélait que les rigueurs; je n'ai pas été criminelle : que ce soit là votre consolation et la mienne l »

U y eut, un moment de silence. Monsieur Servais était trop accablé pour s'irriter de l'aveu de cette femme, qui semblait

168 LB TEMPLE d'ÉPHÈSB.

déjà lui parler du fond de la tombe ; Emestine rassembla un reste de force , et continua d'une voix de plus en plus suffoquée :

« C'était la première fois que je recevais ainsi monsieur Julien Féraud; mais, avant mon mariage, là-bas, dans notre pays, nous nous étions connus; je l'avais aimé, innocemment, purement, comme Lucile a aimé Anselme... »

Monsieur Servais fit un geste de surprise ; Emestine poursuivit :

« Oui, voilà ce que nous aurions dû vous dire ; nous aurions évité bien des malheurs et des périls... Mais, plus heureuse que moi, Lucile a pu garder tout le trésor de son amour. Moi, j'avais aimé un homme méchant, ambitieux, dangereux...

— Un misérable 1 s'écria monsieur Servais, en reportant sur Julien toute sa colère, qui tombait devant Emestine.

— Maintenant, reprit-elle, écoutez-moi... encore un peu,.. Vous avez compris déjà que je n'aurais pas laissé le sacrifice de Lucile aller jusqu'au bout, ni cet affreux mariage s'accomplir... J'étais sûre de mourir, et, par un reste d'orgueil dont je m'accuse, je ne voulais vous détromper que le jour où je «erais si près de la mort qu'elle effacerait toutes lés fiertés et toutes les colères... Je remercie Dieu qui m'a accordé cette dernière grâce... Mon ami, pardonnez-moi! »

Elle lui tendait sa main à demi glacée : il ne la repoussa pas ; cette marque de pardon lui rendit encore un peu de courage.

« A présent, le plus pénible est dit, ajouta-t-elle, et un rayon de céleste beauté illumina son visage. Vous n'aviez jamais su qu'Anselme et Lucile s'aimaient : vous le savez aujourd'hui ; je vous recommande ces douces et chastes amours... Vous allez vous trouver bien seul, sans famille, sans héritier, au milieu d'un monde où votre fortune vous créera de nouveaux dangers...

— Moil mais je suis ruiné 1 interrompit mon^^ieur Servais avec une sombre amertume : je l'étais aux trois quarts ; la république m'acHve ! Tous les malheurs, tous les désespoirs m'accablent à la fois...

— Ruiné 1 la république I reprit Emestine avec un tressaillement de surprise qui se mêla aux frissons de l'agonie ; ah 1 ces deux mots vous disent mieux que moi ce que je n'osais pas

LB TEMPLB d'ÉPBÈSB. 169

VOUS dire. Mon malheur, le vôtre, eelui de ce pauvre Amédée, la catastrophe qui vous frappe, en connaissez- vous les causes?

— Je les soupçonne, murmura son mari en baissant la tête.

— On a perverti Amédée, on m'a égarée, on vous a trahi... toujours... pav les mêmes moyens, dit-elle en se dressant sur son séant avec une énergie effrayante : Qu'a-t-on trouvé dans la chambre d' Amédée? Tous ces mauvais livres que l'on vanle, et qui distillent leurs poisons dans les âmes sans défense... Que m'a-t-il fait lire, lui? Tous ces romans corrupteurs, dont les auteurs ont la richesse et la gloire... Que vous a-t-il dit, à vous? Que les idées de désordre vous feraient grand, puissant, célèbre 1... mon amil d^ns ce suprême instant où disparaissent toutes les vanités du monde, il me semble que Dieu vous parle par ma voix mourante... Il n'y a, il ne peut y avoir qu'une vérité, un bien, une loi, un devoir... Quand la société couronne d'une main ce qu'elle flétrit de l'autre, elle commet un mensonge ; elle livre les âmes locales à la révolte et au doute ; elle se prépare des châtiments terribles... Tenez, ce tocsin que l'on entend! c'est le glas des funérailles 1... »

Ce dernier effort avait épuisé Ernestine : elle retomba sur son lit, et parut un moment immobile et froide comme un cadavre. Pourtant elle se ranima peu à peu, et retenant son mari avec l'obstination habituelle aux moribonds, elle continua de lui adresser quelques paroles moins distinctes, où il eût peine à recueillir deux ou trois phrases intelligibles :

« Lucile et Anselme... ce sont les bons anges... je vous les recommande... Ruine, pauvreté, république... ils ne peuvent donc pas se marier?... C'est lui qui a fait tout le mal... on recueille ce qu'on a semé... que Dieu lui pardonne !... »

Elle parlait encore, mais son agonie faisait des progrès visibles, quand un grand bruit retentit à la porte de la rue; un pas rapide résonna dans l'escalier. Une terreur insjtinctive se peignit sur ler» traits d'Ernestinè : ses yeux se rouvrirent ; on eût dit qu'elle voyait d'avance l'homme qui allait entrer.

Elle ne se trompait pas: c'était Julien. La république proclamée, les émotions de la journée, l'ivresse du combat et de la victoire lui avaient fait tout oublier ; ou peut-être, par une forfanterie exécrable, voulait-il se faire voir et saluer chez monsieur

170 LB TBMPLE D'ÉPHÈSB.

SeftAi» éatm Téolat de son triomphe, apparaître en dominateur li où il avait véou en subalterne.

Par un mouvement rapide, le prêtre et Lucile se précipitèrent vers le lit, eomme pour cacher Julien à Ernestine. Il était trop tard; elle Tavait vu: elle poussa un cri, étendit du côté de la porte son bras décharné, et, un instant après', ses^erniers frémissements se perdirent dans réternelle immobilité.

« Elle est morte ! » dit le prêtre d'une voix grave.

Lucile retomba à genoux, et ses sanglots éclatèrent;

Monsieur Servais s'était levé. Debout, pâle de douleur et do colère, il foudroyait de son regard Julien, dominé cette fois par cette scène funèbre où venaient se briser son triomphe et son orgueil. Monsieur Servais fît trois pas Vers lui, le clouant sur place par l'expression de sa figure, d'où l'ardeur d'un sentiment profond avait effacé toute vulgarité ; et d'une voix sourde dont chaque syllabe retentit comme des coups de marteau sur un cercueil :

« Tu viens voir ton ouvrage? lui dit-il. Eh bienl sois con-' tent. Amédée est mort; cette femme est morte; je suis ruiné, perdu, écrasé j tout cela par toi ! Tu as ce que tu voulais 1 Tu as voulu du bruit, de l'éclat ; tu as voulu arriver en marchant sur des déeombres ; tu as voulu incendier et démolir pour faire ré« péter ton nom.*» Tes vœux sont comblés | ici, dehors, partout, voilà, n'est-^e pas? assez de morts pour flatter ton orgueil, assez de débris pour te grandir, assez d'incendies pour t'éclairerl Savourç ton triomphe, Ërostrate, mais redoute les malédictions de tes victimes. Va-t'en 1 Au nom de mon fîls, au nom de ma femme, je te maudis \ Va-t'en !

Julien subjugué n'essaya pas de répondre un mot, et clispar rat avee un silence de spectre : on l'entendit ferm«c la pbrte •oohère. Ses compagnons, restés dans la rue, reprirent bruyam^* ment les retrains patriotiques de la Marseillaise et des Giror^ éins, Bi^tot leurs chants s'éteignirent dans l'éloignement. Monsieur Servais était retombé sur ton fauteuil. Lueile priait el pleurait prè4 du lit funèbre»

ftli DB tk nàuihKÈ nAfii»

Page 1