LES BBULBUfiS OB TIMPLBB
YMif a v«rs Anselme^ «t plongeant ses deux mains dans les poches vides de son large pantalon :
« Anselme, dit-il , mon petite les toiles se touchent^ j'ai le gosier sec comme un bulletin et l'estomac creux comme un discom's. Prête-moi cent sous, et je me souviendrai de toi dans mes prières 1
**~ Julien^ fit douloureusement Anselme, tu ne reconnais pas, tu ne salues pas un ancien ami, monsieur Félix Daruel ?
— Âhl c'est vrail s'écria Julien dont le front se couvrit de rougeur, mais qui s'efforça de cacher son émotion et sa honte : il B'eét pas change t lui J il n'a pas été malheureux I »
Cette figure hâve et plombée sembla sur le point de se détendre ; mais, par un nouvel effort , Julien surmonta cet attendrissement rapide, et dit à Félix avec un rire livide qui faisait mal:
« Yottt venei voir ce que la bonne ville de Paris fait de ses amoureux et de ses victimes ? £h bien 1 regardez l~Marguerite de Bourgogne était moins cruelle : elle les tuait en une nuit I
«— Non, Julien, reprit monsieur Daruel avec cette fermeté douce et calme qui dompte même les fanfaronnades du vice { j'avais un but plus utile , plus digne de vos souvenirs et des miens, et vous^^même l'avez pressenti, puisque vous êtes venu, l'autre jour, frapper à ma porte...
— Ah I que voulez-vous? répliqua Julien toujours partagé entre sa mauvaise honte et son accès de franchise ï la faim apprivoise les loups*.. J'avais escamoté à ee brave Anselme le iecret de votre arrivée, et je pensais que vous te refuseriez pas de prêter quelques balles à un vieil ami 1...
**^ Ëh bien 1 ce que je n'ai pas pu faire l'autre jour» je le ferai bien volontiers... »
Les yeux de Julien étincelèrent*
« Mais, reprit Félix, ce n'est pas par un misérable prêt que j6 vendrais venir à votre aide ; oe que je vous donnerais aujourd'hui serait mangé demain ; je prétends faire plus pour vous... je prétends vous arracher d'ici.,,
^ Moi 1 quitter Paris !
— Oui, vous. Le séjour de Paris vou« a été fatal ; Jl votïs détiendrait mortel Brisez cette cbatee tachée de sang et defang
POURQUOI JB RESTB A LÀ GAIHFÀGNE. 27
qui vous rive aune vie de désordre... Je vais, pour utiliser un cours d'eau récemment découvert dans mes chères mon^ tagnes, établir une usine qui doit, d'ici à vingt ans, enrichir le pays et me rapporter des produits considérables. Soyez-en le régisseur et le contre-maître ; dés aujourd'hui, je vous mets de moitié dans les .bénéfices: cbaque année, vous prélèverez sur votre dividende de quoi acheter un morceau de terre dans les environs; dans dix ans, vous serez riche, réhabilité parle travail, jeune encore, et pouvant aspirer à toutes les joies honnêtes de la vîe \ »
Si résolu que fût Julien à envelopper d'un triple airain tout ee qui lui restait encore de cœur et d'âme, cette offre si franche, cette perspective si riante, l'emportèrent un moment sur son stoïcisme factice. Ses yeux se mouillèrent ; il attacha sur Félix un regard où se peignaient, comme en un lointain fugitif, toutes les illusions évanouies. Mais ce ne fût qu'un éclair, et il reprit avec un mélange de reconnaissance bourrue et d'implaeahle ironie :
« Merci; c'est bien, ce que vous dites là... c'est très-bien, el je voudrais pouvoir accepter... maïs il n'est plus temps!...
— Et pourquoi?
— Parce que j'appartiens au désordre et à la misère comme le forçat à son boulet ; parce qu'il y a dans cette vie de outlaw je ne sais quelle fascination bizarre qui attire et retient jusqu*à ce qu'elle ait dévoré... parce qull me serait aussi impossIMe maintenant de subir les fades douceurs d*une existence régulière qu^au Bohémien de s'asseoir, dans un bureau, sur un rouleau de maroquin vert, qu'à la Gîtana de se poser, en mère de famille, derrière un comptoir de Saint-Êtîenne... parce que j^ai déclaré la guerre à la société, qu'elle m*a vaincu, que je dois périr, mais que je ne veux pas me soumettre I... »
11 y avait un orgueil sauvage dans ce cri de rebelle refusant son pardon -^Julien se grisait de ses propres paroles, et le bon sentiment qui l'avait ému tout à l'heure disparaissait è travers l'ivresse de ses anathèmes. Monsieur Daruel voulut tenter de combattre ce paroxysme, et il dit un peu étourdiment :
« La société frappe, mais elle amnistie : elle punit, mais elle récompense.
— Oui, parlei-en, de ses récompenses! parlez de sa grati-* tude I s'éci la Julieii dont l'ironie redoubla d'âpreté. Voilà Anselme qui Hi pris à droite quand je prenais à gauche ; Anselme qui a défendu tout ce que j'attaquais, autorité, religion, morale, vertu... Ex où cela l'a-t-il mené? à pleurnicher pendant que je blasphème, à être chassé comme moi de la maisoir ûes riches, et à manquer du morceau de pain qu'il voudrait partager avec moi!
— Tais-toi 1 tais-toi 1 interrompit Anselme frémissant de douleur et d'angoisse; au nom de tes sœurs 1 au nom de ta mère 1 »
. Ces noms firent passer encore un nuage sur le front de Julien ; il tressaillit et se tut. Monsieur Daruel profita de cet instant pour lui dire, de ce ton ferme et persuasif qui avait eu d'abord quelque prise sur ce cœur ulcéré :
« Je ne veux, Julien, ni précipiter vos résolutions, ni vous forcer d'accepter mes offres. C'est aujourd'hui le 3 juillet. Je vous donne rendez«vous à tous deux, chez moi, pour mercredi matin 18, c'est-à-dire dans quinze jours. D'ici là, je vous de* mande un service... un service qui vous acquittera peut-être envers moi, quel que soit le bien que je puisse vous faire...
— Et lequel ? dirent à la fois Julien et Anselme.
— Vous écrirez le récit de ce que vous avez rêvé, espéré, tenté, subi, souffert, pendant cette lutte que je ne connais pas, mais dont je trouve ici le triste dénoûment. Vous me raconterez tous deux, sans forfanterie et sans réticence, comment, partis de deux points extrêmes et ayant employé des moyens contraires, vous vous êtes rencontrés, au bout, dans le même mécompte et dans le même malheur : vous me ferez connaître comment la société peut repousser à la fois ceux qui l'attaquent et ceux qui la défendent. En un mot, si j'avais, moi aussi, l'imprudente envie d'entrer à mon tour dans la lice et d'échanger contre une chance de succès et d'éclat le calme de mon existence, vous m'apprendrez à redouter l'épreuve, à retourner dans nos montagnes et à me contenter d'être heureux. Vous comprenez ma demande; me l'accordez-vous? »
Tous deux firent un signe d'assentiment. Félix reprit :
« Merci, mes amis ! nous voilà quittes d'avance ! maintenant
adieu et an revoir, mercredi, 18 juillet, à dix heures du matin, rue de Boursault, 12. N'oubliez, Je vous prie, ni le numéro, ni la date, ni l'heure. Adieu encore!... Julien, pour passer ces quinze jours, acceptez ceci : ce sont les arrhes de notre marché. Anselme, je ne vous donne rien, je vous laisse avec l'espérance! >
H remit à Julien un petit portefeuille de poche qui contenait quelques billets de banque, et disparut rapidement.
En rentrant, il trouva sa femme un peu inquiète de son absence : Louise, lui dit-il avec un redoublement de tendresse, ne crains rien ! je puis dîner demain avec Colomb ; je viens de voir Lapeyrouse 1
C'était la première fois, depuis sa sortie de l'École de Droit, que Félix Daruel prenait part au dîner annuel de ses anciens camarades de collège. Aussi fut-il peu remarqué d'abord ; car il y avait, parmi les convives, des noms illustrés dans la politique et dans les arts, dans les finances et dans les lettres. Mais il venait d'y retrouver ceux de ses anciens camarades que nous avons vus, au début de ce récit, allant frapper à sa porte, et avec lesquels, par un de ces hasards très-fréquents à Paris, il n'avait pu, depuis son arrivée, échanger que des cartes. Le diplomate et le secrétaire-général, h directeur de Revue et le directeur du Théâtre-Français *, lui témoignèrent aussitôt les sympathies les plus vives; ils le présentèrent à d'autres amis qui ne le reconnaissaient plus ou qui avaient fait leurs classes à une autre. époque. Le dîner, un peu froid d'abord, comme le sont presque toujours, au premier service, les réunions de ce genre, ne tarda pas à s'animer. Le menu était exquis , les vins excellents ; les fronts se déridèrent, les bouchons sautèrent, les bons mots jaillirent, et, au bout d'une heure, grâce à fexpansion familière à l'esprit français, chacun de ces personnages, guindés et sérieux au début, éprouva le besoin de communiquer à son voisin, sous des couleurs riantes, ce qu'il avait fait depuis son entrée dans le monde.
« Messieurs, dit le doyen d'âge, conseiller à la cour de cassation, il ne faut jamais laisser prescrire les bons usages : le
* Pures abstractions, Tauteur ne saurait assez le répéter.
nôtre est de nous dire, tous ïes ans, où nous en sommes de nos travaux et de notre carrière, aftfi de trouver là un sujet d'énitt* latîon et un encouragement pour Fannée suivante. Voyons l la séance est ouverte : mon voisin de droite, voas ave» la parolef
— Moi, Messieurs, dit celui-ci, }e suis conseilter d'État, et j«t ne crois pas que mes collègues aient jamais eu à me reprocher trop d'ignoi:ance ou de paresse. ^ *
— Moi, dit un autre,, f ai eu des commencements difficiles : Premier prix de composition musicale et élève de Fécole de Rome, il m'a fallu, à mon retour, cinq ans pour trouva un poëme, et cinq autj^es jmnées pour faire recevoir un opéra; mais maintenant, me voîïà lancé : un succôe au Théâtre-Lyrique, uu succès à l*Opéra-Comique, et Brandus vient de mV chçter ma partition quinze mitte francs...
— Moi j Messieurs, dît un troisième, si vous ête* allés a TExposîtion, ^e n'ai pas besoin de vous ^re comment j'ai occupé mon temps : vingt tableaux de moi remplissent tout un côté du grand salon et résument ma laborieuse carrière. Quant à savoir ce qu'il faut en penser, les juges compétents se sont chargés de vous l'apprendre.
— Moi, Messieurs, dit son voisin, je suis préfet de premièrej classe, très-bien vu au mijiistère de l'intérieur, et, le travail aidant, je ne désespère pas d'atteindre un poste plus élevé.
— Moi, dit un cinquième, je suis de l'Académie française, et j'ai l'honneur d'administrer le premier théâtre du monde : mes acteurs ne sont pas tous des Préville ; mes actrices me désolent quelquefois de leurs caprices, et le public prétend que je ne lui ai encore rien offert de comparable au Misanthrope et à Phèdre; mais on rend justice à mes intentions, et si un taîent nouveau venait à surgir, il serait sûr du moins qu'aucune mesquine jalousie m lui fermerait ses portes !
— Moi, dit un autre, j'ai été chargé de missions difficiles en lointains pays ; et toutes les fois que j'ai eu à soutenir à l'étranger l'honneur du nom français, j'y ai loyalement employé tout ce que je possède de fermeté et d'habileté... »
Les confidences à haute voix continuèrent ainsi, quelque peu surfaites peut-être, quelque peu couronnées de lauriers et de roses par l'optimisme momentané des convives ; mais la viva-
cité" des regards, le rayonuement des visages, le feu croisé de ces vanités heureuses, entremêlées de Joyeux propos et de mots spirituels, avaient réellement quelque chose d'enivrant et d'excîtant comme la saveur des vins, comme le parfum des fleurs. A entendre les récits de ces hommes, qui ne voyaicût et ne montraient en ce moment que le beau côté de la vie, ou eût dit que la société , libérale et induljfente mère, tenait ses fruits d'or à la portée de tous, et qu'il suffisait, pour les cueillir, de se lever et d'étendre la main.
Félix Daruel u'avait encore rien dit : quand ce fut son tour, et quô les y.eux de ses voisins l'interrogèrent :
« Messieurs, dit-il d'une voix douce et vibrante,, je suis .coaseiller municipal et marguillier à Saint- Sauveur, groa^ village ou petit bourg d'environ neui cents habitants. x>
Un éclat de rise„ qui n'avaft riea d'offensant, accueillit cette déclaration peu superbe. Le nom de Félix circula de bouche eu bouche, et comm^ il rappelait k tous ses anciens condisciples une série de triomphes éclatants au concours général, comme on savait que ce aom était écrit eu lettres, d'or chez le proviseur de Saiate-Earbe et cité à tous les aouveaux élèves, le contraste de si grands succès avec uae position si modeste et si frauchement déclarée frappa à l'instant tous les esprits. Dès lors aussi, Félix Daruel s'empara, sans l'avoir cherchée, de l'attention générale. Presque tous les assistants étaient assez spirituels pour comprendre que celui qui ne craignait pas de déclarer sa médiocrité au milieu de tant de situations brillantes, devait être ou un imbécile ou un homme supérieur, et ils durent bientôt se ranger à ce dernier avis. Félix, questionné avec bienveillance» déploya, sur divers sujets, une grâce, une finesse,, une originalité d'aperçus, dont pas une nuance ne fut perdue pour ces cerveaux légèrement échauffés. La vie calme et saine qu'il avait menée, en donnant une large place à U réflexion et à l'étude» en le maintenant en dehors des coteries, des eoulisses et des servitudes^ ae parti, lui avait conservé une fraîcheur,, une franchise, une indépendance d'idées, tcèsrrare& et très-remarquable» dans un siècle où nous avojis tous, été forcés,, par position ou par circonstance, d'être absurdes ou bêtes à certains monients* Il y a, en outre, dans l'amour d'une femme belle, intelligente et
chaste, une influence cachée, mais toujours présente, qui élève rame et la retient dans les sphères hautes et pures, écartant sans cesse de Tintelligence et du cœur ces scories et ces souillures, inséparables du contact des hommes e* des affections vulgaires. Sans le savoir, Louise avait été pour son mari une sorte de Béatrix domçstique, inspiratrice à la fois et tutélaîre ; pour être digne d'elle, pour vivre constamment de plainpied avec cette âme charmante , il était aisément parvenu à n'avoir jamais que des sentiments délicats et de nobles pensées. Une idée triviale ou basse lui eût paru une tache au soleil de son bonheur , une atteinte à cette communauté délicieuse qui avait si intimement confondu les deux cœurs et les deux destinées. Aussi, dans les rares occasions où M. Daruel rentrait en communication avec les hommes ordinaires , plus ou moins avariés par les passions et les orages de la vie, il suffisait d'un peu de pénétration et de tact pour sentir les différences. On eût dit un enfant des montagnes, aux poumons gorgés d'air alpestre, se trouvant tout à coup au milieu de la population étiolée d'une ville manufacturière. Ce jour-là, encouragé par la sympathie avec laquelle on l'écoutait, Félix causa art, littérature, poésie, politique ; il effleura sans péaantisme, mais sans pruderie, tous ces difficiles problèmes des sociétés transitoires dont chaque tressaillement s'appelle une révolution : parmi ces intelligences brillantes, mais fatiguées, dont les plis avaient déjà été faits, défaits et refaits par les événements, les ambitions ou les intérêts, son esprit vif, libre, aéré, ressembla à ce que serait la voix d'un Rubini de vingt ans, s'élevant, un beau soir, auprès de ténors éraillés par l'intempérie des saisons et la musique de Verdi. Tous ceux qui l'entendirent éprouvèrent vaguement cette sensation et cette surprise : son succès fut immense, et il ne s'y mêla pas le plus léger grain d'envie ; car cette supériorité toute idéale, s'appliquant à tout et ne se précisant sur rien, n'effaroucha celle de personne. Le président d'âge lui dit avec une brusquerie cordiale :
« Monsieur le marguillier de Saint-Sauveur ! je félicite votre banc-d'œuvre ; vous avez donné ce soir une charmante leçon à toutes nos vanités : Vous avez été le premier ici, comme vous le fûtes au collège I»
Cependant, après qu'on eut mangé, bu, discouru, ri et fumé, l'assemblée commença à se disperser, rappelée à ses affaires ou à ses plaisirs par ces exigences de la vie parisienne qui reprennent si vite leurs droits. On se prodigua mille poignées de mains, mille protestations de cette amitié réveillée au cliquetis des verres, mille promesses de réunion et de retour pour le prochain anniversaire : après quoi, magistrats et journalistes, artistes et diplomates, industriels et banquiers, prirent leur chapeau et s'esquivèrent. Félix Daruel allait en faire autant, lorsque le secrétaire général et le ministre plénipotentiaire, le commissaire impérial et le directeur de la Rews, entourèrent leur ancien camarade : quelques bougies brûlaient encore sur la table, les garçons achevaient de desservir : nos quatre tentateurs demandèrent des cigares, et le diplomate ouvrit le feu en ces termes :
« Félix, quand on est doué comme vous Têtes, on serait cou« pable envers son pays si l'on s'obstinait à l'inaction et à la retraite. J'ai du crédit au ministère' des affaires étrangères ; consentez à faire une simple démarche. Puis, partez avec moi pour
St Vous serez mon premier secrétaire avant un an : une fois
le pied à l'étrier, votre talent fera le reste 1 »
Monsieur Daruel s'inclina en silence. L'administrateur du Théâtre-Français prit la parole : >
« Mon ami, laissez-moi vous dire aujourd'hui ce que je vous aurais dit, l'autre jour, si je vous avais trouvé. Ce serait uu crime, entendez-vous bien? d'enfouir à la campagne, au fond d'une obscure province, de pareils trésors de verve, de bon sens et d'esprit. Un de mes parents s'est trouvé par hasard, l'été dernier, au château du marquis de C..., quand on y a joué votre pièce ; il m'a affirmé qu'elle était charmante, et il s'y connaît. Restez à Paris, étudiez ce monde moderne où les sujets abondent, quoi qu'on en dise. Faites-nous une bonne comédie ; \e vous promets un tour de faveur, et dans un an votre nom ^era proclamé au milieu d'applaudissements frénétiques, devahî la meilleure compagnie de l'Europe!... »
Félix s'inclina de nouveau sans répondre. Ce fut le tour du secrétaire général :
« Mon cher, dit-il, vous avez plaidé l'an passé, devant la
3% LBS BRULEURS DE TEMPLES
eour de M... J'ai \h un ami intime, magistrat de la vieille roche, sur qui votre plaidoyer a {H*oduit une telle impression que, venu à Paris quelques mois après, il m^en a parlé comme d'une mer* veille. Voyons? ne laisses pas sous le boisseau ces dons si rares d'une ^'^;me et chaleureuse éloquence. Travaillez, soye,r des nôtres, et vous serez procureur général avant quarante ans. Vous savez quelles mauvaises passions menacent encore la so« cîété. Défendez-la ! devenez l'interprète de ces grandes vérités morales qu'il faut sauvegarder avant tout, si nous ne voulons périr... Dites oui, et je vous ouvre la carrière. Un cœur comme le vôtre ne peut être séduit que par de nobles et sérieuses images. Je vous offre, moi, l'estime des honnêtes gen^ et les joies intimes de la conscience ! »
Pour toute réponse, Félix lui serra la main. Le directeur de la Revue parla le dernier :
« Je n'ai pas Fhabitude, lui dit-il, de solliciter des rédacteurs; mais votre petit roman d'Éveline a si bien réussi auprès de nos lecteurs d'élite, vous y avez révélé des qualités si exquises» que vous seriez impardonnable d'en rester là. Ajoutez maintenant l'observation à la rêverie, les réalités de la vie mondaine aux aspirations de la vie idéale; fouillez vaillamment dans cette mine que vous avez efitteurée avec tant de bonheur; et vous vous mettrez à la tête du petit groupe des délicats en littérature, dçstînés, Dieu merci! à survivre à nos gros et bruyants chefs-d'œuvre. Mais, pour cela, il faut vivre à Paris, au cœur de cette société qu'on veut peindre. Les passions et les caractères ne s'observent pas au télescope, mais à l'œil nu, et je me fie h la justesse du vôtre \...^
Monsieur Daruel s'était recueilli, pendant que ces invitations séduisantes lui arrivaient de côtés si différents. Â la fin, répondant par une vive et cordiale étreinte à toutes ces mains amicales, il dit avec une émotion qu'il ne cherchait pas à dissi- . muler :
« 11 serait plus insensible et plus stoïque que je ne le suis, celui qui pourrait entendre froidement vos douces et flatteuses paroles... Merci, merci mille fois, mes bons et fidèles amisl Quelle que soit ma résolution définitive, ce moment est de ceux qu'on n'oublie pas. Mais, d'abord, je pourrais vous dire que vivre
à la campagne et rester dans sa province, ce n'est pas précisément vivre désœuvré, ni rester inutile à son pays. Pascal a écrit : Bien des malheurs en ce monde viennent de ce qu'on ne sait pas demeurer chez soi. — Ce que Pascal appliquait au chez soi de la maison, on pourrait l'appliquer aujourd'hui au chez soi de la province. J'ai lu aussi, chez un auteur contemporain, que bon nombre de dangers publics seraient conjurés, au moyen d'un décret ainsi conçu : Article unique : L'agriculture est déclarée un état. — Eh ! bien, mes amis, cultiver ses terres, y faire rentrer son revenu pour les féconder, répandre autour de soi l'activité, le mouvement et la vie, voir de près la pauvreté laborieuse pour «tre plus sur de la soulager, exercer de son mieux ces humbles magistratures locales, qui> ne donnant rien à la vanité, laissent iâtacte la part de la Gonscienoet ce n'est pas là» croyez-le bien, être infidèle à la tâche que Dieu impose à tout homme d'intelligence et de cœur. Pourtant^ je veux être tout à fait sincère avec vous, et je manquerais de franchise si je me bornais à répondre à vos offres flatteuses par un traité d'éoonomie sociale et agricole. J'ai peut-être d'autres motifs encore; je vous les dirai dans quelques jours, et peut-être aussi, au lieu de froids et lourds arguments, vous racontei'ai-je une histoire... J'ai eu ce soir, grâce à VOUS) un ehatmant échantillon des récompenses que la société prodigue À ses éluS^ « Vous m'avez donné un dîner à Ferrare, messeigneurs 1 a^^eeptes un souper à Venise 1 » En termes tiïoins dramatiques^ nous sommes aujourd'hui lo mercredi 4 Juillet ; promettez'ttioi de venir tous quattcv le IB, dîner chez rtioi, rue de Boursault; je vous présenterai ma femme : ce sera là mon premier plaidoyer en faveur d'une paisible vie d'intérieur et de famille; peut-être tous en ferai-je entendre un autre, moins gracieux et moiiis doU)c : d'ici^à, du moins, j'aurai recueilli les documents nécessaires pour éclaireir ma réponse, Aujourd'hui obscure comme anè éfiigme, poUr vous montrer le Ihevers de cette médaille brillante qui vient de raluire sous mes yeux. Vous accepte^, n'est-ce pas, cette invitation de votre vieux feamarade? Puisque Vous m'avez voulu pour solliciteur, tous ne devez pas, vous ne pouvez pas, mes très-chers, me refuser ma première requête! ^ Tout cela fut dit d'un ton i^imple et ému qui Mlitit »u omr;
36 LES BRULEURS DK TEMPLES
les amis de M. Daruel eussent volontiers répliqué, comme dans les opéras-comiques : Quel est donc ce mystère ? — Mais ils étaient gens de trop bon goût pour donner à leur curiosité une forme auestionneuse ; ils s'interrogèrent du regard , puis s'écrièrent gaiement : Accepté !
« Et maintenant, dit Félix en les quittant, adieu et au revoir ! N'oubliez pas la rue de Boursault, et le 18 juillet, à sept heures. Voici le programme de la soirée : Une provinciale, un mauvais dîner et une histoire ! »
Pendant les quinze jours qui précédèrent le rendez -vous donné par Félix à ses amis, sa conduite fut pour Louise un perpétuel sujet d'étonnement. Veillant, pour ainsi dire, son bonheur, comme une jeune mère son enfant malade, elle remarqua, chez son mari, une activité, un entrain, une avidité dé distractions et d'émotions parisiennes, qui formaient à ses yeux un inquiétant contraste avec le calme de leur vie passée, et ne paraissaient pas compatibles avec les joies paisibles du foyer domestique et les douceurs d'une tendresse partagée. On eût dit Félix revenu aux plus enthousiastes ardeurs de ses vingt ans ; il parcourait tout, savourait tout, et sa femme qui était de moi* tié dans tous ces plaisirs, s'étonnait de cette facilité à s'intéresr ser à toutes choses, de cette nchesse d'idées, de cette verve d'aperçus qu'il répandait sur son chemin avec une prodigalité de milUonnaire. Souvent, elle se laissait gagner, elle aussi, par cette chaleur communicative d'imagination et d'esprit, et causait, à son tour, de délicieuses surprises à monsieur Daruel par la grâce piquante de ses remarques ou de ses répliques, par la propiptitude avec laquelle elle comprenait et complétait ses pensées. Elle se livrait alors, sans souci ni réserve, au charme de cette vie nouvelle, de cette vie à deux à travers la foule, dans le populeux isolement de la grande ville, au bras d'un homme spirituel et bon dont elle était fière. Cet innocent orgueil, ce bonheur d'une nuance plus vive et plus agitée, rayonnaient dans ses regards, en redoublaient l'expression aimante et '.narmantc ; et tel était encore, à vingt-sept ans, l'air de jeunesse et la fraîcheur d'émotions de Louise, que bien des gens, rencontrant ce couple si heureux, si vivant et si gai, souriaient et se les montraient d'un œil d'envie, les prenant pour
POURQUOI JE RB8TB A LA CAHPAQHS. 37
des amants. D'autres fois, Louise, surmontant Tétourdissement de ces journées rapides , faisait un retour sur elle-même , et se demandait avec angoisse si ce régime excitant, tout en dehors, ne dissiperait pas tôt ou tard ces mystérieux trésors d'affection et d'intime joie, amassés dans ]a fraîche solitude de Montgillier. Pourtant, même dans ces instants d'anxiété et de souffrance, se soumettant elle-même à un minutieux examen, elle découvrait, non sans une sorte de remords et de honte, que ce danger même lui rendait son mari plus cher, et que, si elle échappait à cette crise, si elle rentrait plus tard en pleine possession de son repos et de son bonheur, elle y gagnerait, ce qui, trois mois auparavant, lui aurait paru impossible, de goûter plus vivement ce bonheur, agrandi et activé par le sentiment de ce péril disparu. Félix la devinait-il ? Voulait-il réellement mettre dans son existence plus d'éclat, de bruit, de jouissances d'imagination et de vanité ? Ou bien n'é* tait-ce qu'une courte épreuve, un coup d'œil jeté en passant aux biens qu'il n'avait pas et qu'il dédaignait, pour mieux apprécier, par le parallèle, ceux qu'il avait choisis et qu'il était sûr de retrouver? Toutes, ces questions se pressaient dans le cœur de la jeune femme, et souvent venaient expirer sur ses lèvres : mais lorsqu'elle regardait Félix, lorsque leurs yeux se rencontraient, un vague et doux .pressentiment la rassurait. Accoutumée à lire dans son regard comme dans un livre ouvert, elle croyait y voir une telle confiance en elle et en lui, une telle certitude de dé* nouer à sa guise ce petit drame d'intérieur, une telle nuance de tendre et souriante ironie, jouant d'avance avec l'énigme dont elle cherchait le mot, que toutes ses craintes se dissipaient comme par enchantement, et qu'elle sentait avec délices so^n amour redoubler de force et de pureté dans ces agitations nouvelles, comme le chêne battu par les vents, comme la perle battue par les vagues.
Deux légers incidents, de physionomie fort différente, exercèrent aussi, pendant cette quinzaine^ sa clairvoyance et sa curiosité. Félix adressa à la supérieure du couvent de Saint- Etienne, où se trouvait Lucile Dermont, une lettre assez longue, et il en reçut une réponse qu'il refusa de montrer à sa iemme. Quelques jours après, un Anglais à tournure de nabab, comme
f Exposition et ralliance en avaient jeté, par centaines, dans te* ItéftUic qtt&nief» ééF Paris, Yint ar^c sa femme, ses Aetii fils en yestè rende et ses trois filles en chapeau de paille brune, visiter en détail le joli -petit hôtel de la rue de Boursault, loué et habité par Péliit Oaruel. Lord et lady B... se promenèrent, le lorgnon dans l':^,!, à travers Tappartenient, arrangé et meublé avec hne fraîcheur et une élégance exquises. Ils dirent vingtdeux fois Oh I devant les dressoirs, les vases de Chine, les porcelaines de SéYre.s, les jardinières en bois de rose sculpté, gartoies de fleurs rares, et les paysages de Corot, de Jules Dupré, de ' Rousseau et de Paul Huet. Après quoi, ils eurent une coil- ' ftrence à voix tasse avec fif . Daruel, et se retirèrent d'un air fort ' «âtlsfkit.
Cependant VilVa avait t^rtrenu s^ femme qu'elle aurait , le
* wiertiedi 18 julHet, à donner à dîner à quatre mtaHlités pari- ' tiennes. H avait invhé, (te plus, le marquis de C..., son voisin 'de terre, comme représentant la société un peu exclusive du ■ feubourg Sâtnt-Germarn ; un écrivain illustre, ancien professeur « à la Sorbonue, avec qui il avait entretenu des relations depuis 'te collège, et utt peintre célèbre, son ancien camarade, aussi
• ètincelant causeur que grand artlstd. Félix avait, en outre, an- ' tooncé à Louise qu'il lui confiait la direction souveraine des < npprêts matériels, quil était parfaitement tranquille là^dessus ' et qu^ii- ne lui demandait qu'une chose : c'était de ne pas trop ' irltittmièBr devant ces brHhmtés personnifications de réléganoe, ' éte Part, de l^étoquence et de Tesprit. Louise lui avait répondu, [tfa rougissant et en souriant, qî^elle f\3ràît de son mieux, que ' l6 dhier serait passable, mais qu'il ne fallait pas trop exiger 'itiam provïnctale, d\iue campagnarde, sous le rapport de la ''Conversation.
' Au milieu de ces prépmrtife, de ces perplexités, de ces àTter- "natives,4e 18 jttillei arriva. Le matin, vers dix heures, M. ba-
ruel s'enferma dans son cabinet de travail, et défendit qu*on
hissât monter personne, excepté Anselme Maynard et Julien ' Péraud. Hais Anselme vint seul. Il était triste et tendit à Félix
un billet ainsi conçu :
« Excuseï-moî si je manque au rendei-vous ^lue vous aviez
filé. Ma misère tx mes guenilles feraient honte à votre anti-
POURQUOI JE RESTE ▲ LÀ GA|IPÀGNE. 8d
chambra. L'argent q4ie vous m'avez donné n'a pas prospéré : quelques dettes criardes, le jeu, l'eau-de-vie et les camarades ont tout emporté I
, » Anselme tous porte le manuscrit que vous nias avez de: mandé : c'est le récit de nos malheurs. Nous l'avons rédigé eni^mble; seulement nous avons tout mis à la troisième personne, pour éviter ces éternels j^ et moi que les Mémoires de nQ% illustres rendent si insupportables.
, # Cette histoire de nos deux naufrages profitera-t-^lle à quelqu'un? Je l'ignore: d'ailleurs peu m'importe 1 Repoussé et mau»; 4it par la société, je lui rends haine pour haine et mépris pour mépris, i'ai. youlu pue faire un piédestal taillé dans le marbre^^ de ses temples ; le marteau s'est brisé dans mes mains, etaujour-;. 4^huiie m'enfonce, avec une sorte de joie sauvage, dans la boue de ses cloaques. Pas un lien, . pas une afSection^ pas uniB espé^ jfance, pas même un remords, ne mp restent en çe.mondç. Après i§ départ d'Anselme, je serai seul. Je suis un mort déjà pour ma^ i)ràre,;POur pies ^ceuxs, demeurées ià-basj bien loin, dans notre pays.
» Quant à. vos offres amicales, Félix, vous avez compris, nJestrca pas? que je ne pouvais les accepter..» Je suis aussi incapable ai^purd'hui de m'assoupUr à un travail quotidien et k une vie régulière que d'écrire TWvwqm ou le Géfiie^ du Oh/riatUu^sme, Par bonté, vous me soujSririeK quelque temps peutr ^e ; mais vos affaires péricU^raient sans ^sse entre mes. maios. Je donnerais des leçons de désordre h ros Quvriers, et qui sait? peut-être mettrais-j,e l?i feu à votre usine, ne fût-ce^ que pour voir encore unefoi? mon nom dans le journal, et pour ^ poser en héros incompris, devant une cour d'assises.
^J'appartiens au malheur et au mal, comme vous j^partenea au bonheur e^ au bie^< Ce mystérieux Satan qui n^git au fond ^s spciétés comme a^ fond des âmes, m'a marqué de sa grifib, et l'empreinte ^sl ineffaçaUe. Oublies-moi donc, et, si je ne vous fais pas trop d'horreur, si vous croyez avoir à m^^payer le ç4eit queje vous envoie, faites^oi pass^ eUjQore quelque argenl par Anselme. Puis, reparus pour v<tô belles ^àontagnes. Moi» j^
40 LES BHULEÙRS •£ TEMPLES
« Âh I je l'avais prévu, et vous me l'aviez dit l murmura Félix Daruel : il était trop tard \ mais pour vous, Anselme, il est temps encore. J'ai écrit, en votre nom et au mien, à mademoiselle Lucile Dermont : elle vous aime toujours ; elle accepte mes propositions. Son oncle, monsieur Servais, la laisse entièrement libre. En un mot, Anselme, Lucile vous attend, et, dès que nous serons dans notre cher pays, nous nous occuperons des préliminaires de votre mariage...
— Et quand partirons-nous? dit timidement Anselme dont les yeux rayonnèrent de reconnaissance et de joie.
— Demain matin , à huit heures , par Vexpress : c'est unesurprise d'un autre genre que je prépare à Louise... Anselme, comment trouvez-vous cet appartement? ^
— Délicieux, ravissant, dit le pauvre Anselme, qui arrivait de son taudis de l'impasse Briare. ^
— Eh bien ! sans qu'il m'en coûte un sou, sans que vous ayez même à me remercier, cet appartement va payer la dot do Lucile et votre première mise de fonds dans l'achat d'une mai-»' son de campagne.
^ Comment cela ? balbutia Anselme ébahi.
— Un original d'Anglais, un véritable Anglais de vaudeville/ est arrivé à Paris, la semaine passée : mais il avait négligé de faire retenir un logement d'avance, et vous savez que l'encombrement et la foule ont triplé ce mois-ci. Bref, lord B..., riche de cent mille livres sterling de rente et d'une de ces nombreuses couvées de fraîches miss et de jolis boys, qu'enfante si aisément la vertueuse Albion, s'est trouvé, à ses débuts, forcé de loger tout cela, rue Monthabor , à un cinquième étage , dans trois chambres grandes comme la main. Il a couru chez tou» les tapissiers, et le mien, qui connaissait mes intentions, l'a conduit ici l'autre jour. L'Anglais s'est rois en mon lieu et place,^ et il était si enthousiasmé qu'il voulait me donner trois cent mille francs de ce qui m'en a coûté cent mille. Pour ne pas trop rançonner^notre fidèle alliée, j'ai rabattu d'un tiers, ce qui me donne uh bénéfice net de cinq mille louis. Anselme, cette somme ne m'appartient plus : elle est à Lucile et à vous I
Anselme voulut parler, remercier, ^ récrier : les larmes lé •uffoquaient. Félix continua :
POURQUOI JS RBSTE ▲ LÀ CAMPAGNE. 41
r ^ Sur le reste de cet argent, dont je n'ai pas besoin-, et que j'aurais dépensé si j'avais passé à Paris quelques mois de plus, j'assurerai à ce malheureux Julien une pension viagère de six mille francs; nous trouverons bien moyen delà lui faire passer chaque année... Puisse-t-elle le protéger contre les dernières jsuggestions de la misère et du vice 1
— mon bienfaiteur ! mon sauveur I s'écria Anselme les mains jointes et sans essayer de retenir ses larmes, comment avons-nous pu mériter tant de bontés?
— C'est votre manuscrit que j'achète ! dit Félix en souriant, seulement je vous le paie un peu plus qu'Amyot ou Michel Lévy. Maintenanti Anselme, il faut que nous le lisions ensemble, afin que je connaisse en détail tout ce que je devine confusément. Il est midi : nous n'avons pas de temps à perdre 1 »
Cette lecture en tête à tête et à demi-voix dura trois heures, .pendant lesquelles Félix donna plusieurs fois des marques de douloureuse émotion. A la fin, il àix% Anselme, en fermant le .manuscrit :
« Oui, c'est bien cela I c'est à peu près ce que j'avais deviné...
A présent , Anselme , retournez auprès de Julien ; portez-lui de
.ma part ce premier secours, puis revenez... vous dînez avec
nous... 11 faut que cette soirée compte dans vos souvenirs comme
dans les miens. Nous dînons à sept heures ! »
Puis Félix se dirigea vers la chambre de sa femme, qui s'habillait. Il entr'ouvrit la porte, et dit sans s'arrêter :
« Louise, sois gaie ce soir I Nous partons tous pour Montgillier demain matin !»
Après quoi, il sortît pour donner quelques ordres, fit quel* ques emplettes, quelques préparatifs de départ, et rentra à six beures et demie.
En revoyant son salon et sa salle à manger, il ne put retenir une exclamation d'étonnement Tout y était arrangé avec un goût, une distinction que Félix n'aurait cru possible qu'après plusieurs années d'étude mondaine. On eût dit que les fées y avaient passé pendant les courts moments de son abseïice, et que leur magique baguette avait tout transfiguré. Mais la surprise de monsieur Daniel fut mille fois plus vive, plus délicieuse encore, lorsque Louise entra dans le salon.
Sauf la suavité de ses traits, la; défieàte frafeheur de son teint
et réclat limpide de son regard, ce n'était plus la même femme! Par amour, par instinct, par une sorte de divination charmantô que peuvent donner les sentiments passionnés, elle avait, en quelques heures , rêalis« les plus idéales perfections de cet art indéfinissable, intelligible seulement pour quelques organisations fines et nerveuses, que monsieur de Balzac a souvent indiqué en maître, mais qu'il a eu, presque toujours, le malheur de prendre du côté corrupteur et dépravé. Naïvement belle et gracieuse jusqu'alors, Louise, sans rien perdre de' sa •grâce originale, était devenue séduisante et poétique. Elle eût fait pâlir de jalousie la Parisienne la plus raffinée : sa toilette, étonnante de chasteté et d'élégance, était le chef-d'œuvre dô la meilleure couturière de Paris, inspirée et guidée par une •intelligence supérieure à la sienne. Il y avait, en même temps, dans son regard fixé sur Félix, une telle expression de ten^ ^dresse pudique et presque timide, queiîdn mari comprit\tout. Ces deux cœurs étaient habitués à achever ensemble le sentiment commencé par chacun d'eux. Félix devina que c'était là une nouvelle forme de Famour de Louise ; qu'elle aussi lui avait préparé cette douce surprise pendant qu'illui en ména-
^geait une autre; qu'elle avait voulu flatter en lui, dans cette
mémorable soirée, devant ces convives d'élite, cette secrète
faiblesse de vanité et d'orgueil à laquelle sont accessibles les
meilleures natures : il ne la remercia pas ; il la regarda, et tout
•fut dît. '
Les invités furent exacts : on annonça lé dîner : je n'en dêeri*
' rai pas tes merveilles. Félix, qui ne s*était mêîéde rien, en- fut si ébloui, que peu s'etifellut qu'il n'exprimât tout le premier l'admiration témoignée par ses hôtes; mais il eut bieiitôt un
' autre sujet, pluy relevé, d'êtonnement et dé joie. On était dix, nombre excellent pour une conversation générale entre per-
^ sonnes qui se conviennent. La causerie , vive et charmante, fut merveilleusement dirigée et soutenue par Louise. Seule en
' présence de ces hommes célèbres à divers titres, de ces juges difficiles, ayant à caresser et â concilier tous ces amours-pro-
" près, à placer chacun sôus son jour le plus favorable sans faire ombrage au voisin, ayant à répondre à la spécialilé de tous sans
POURQUOI IB REBTK A tA CAMPAGNE. ^
les y restreindre, elle y mît un tact," Une finesse, une légèrel^ 4e mîiin si incroyables , que ce fut, au bout d'une heure, \it\ ravissement universéL Si son mari, quinze jours aujaravan^, avait obtenu i;n succès analogue dans l e salon des f i-eres-Pro^ vençau^t, çe.fut bien centre chose cette fois en petit comité, et^ dans cette réunion choisie où pas un trait n'était perdu : car rien n^égale, en pareil cas, l'influence magnétique d'une jolie îemmè^ donnant gracieusement la réplique aux esprita tés 'plus brillants. On se sentit transporté dans une atmosphère toute nouvelle: chacun se , surpassa: ceux qui n'étaient que spirituels; furent éloquents; Louise eut des mots digneà de.nionsieur Villemaiii ou de madame de Girardin. — Mais où diable â-t-elle pris tout cela? pensait M. Daruel, dont l'ébahissement eût été presque comique, s'il ne s'y était mêlé une émotion profonde; et, de temps à autre , à un regard rapide que lui lançait Louise , il comprenait que tout cela était par lui et pour lui.
— Madame, dit le diplomate en reconduisant Louise au salon après le dîner, ne sériez-vous pas, par hasard, dame de charité de cette fameuse paroisse de S^int-Sauveur, dont monsieur Daruel est le marguillier? ^
Tous, d'un mouvement unanime, s'approchèrent de Félix : « Ah! lui dirent-ils, nous savons maintenant pourquoi vous ne voulez pas quitter votre retraite : quand on possède un pareil trésor, que peut-on demander de plus à Dieu et au monde ? Nous comprenons qu'on s'enferme avec lui dans la solitude comme un avare avec son or, et que l'on repousse tout ce qui lui déroberait un battement du cœur, une heure de la vie!..
— Oui, mt3S amis, vous dites vrai, reprit Félix doucement ému ; et peut-être me pardonnerez-vous déjà si je vous annonce que je pars demain matin, que je vous ai réunis ce soir pon. vous faire mes adieux, et que je vais m'enfuir avec mon bonheur intact et agrandi... Mais ce n'est là que la moitié de ma réponse : l'autre est plus triste et plus sombre. Je vous l'ai dit, vous m'appartenez pour ce soir : permettez-moi, à présent, de voMs montrer, par deux douloureux exemples, à vous, les heureux et ^éâ élus de ce monde, que le vieux précepte *« Cache la vie! » est encore le plus sage, et que, là où vous avez trouvé des riv es enchantées et des îles verdoyantes, d'autres ne ren-
contrent que des récifs. Mon bonheur vient de plaider pour mes projets de retraite ; je vais faire plaider maintenant le malheur de deux hommes que j'ai connus et aimés. Je ne croîs pas qu'on joue aujourd'hui de drame bien intéressant : celui-ci a du moins le mérite d'être vrai : d'ailleurs les théâtres sont bien loin, et vos fauteuils sont là qui vous attendent : si je vous ennuie, vous êtes trop polis pour me le dire, et ma femme permet le cigare... »
Tous prirent place en silence. Louise s^assit sur une causeuse, appuyant sa tête pensive sur sa jolie main. L'auditoire se groupa autour d'elle : Anselme, muet témoin de cette scène, passa le manuscrit à Félix Daruel, et celui-ci commença sa leGture.