‹ Les bruleurs de templesChapitre 5 sur 10 · PRÉFACE. VU · texte numérisé non relu

PRÉFACE. VU

probablement sourire. Vous dcinander de lire ce roman des Brûleurs de Temples^ que vous n'avez certainement pas lu, ce serait, de ma part, une risible exigence; vouloir faire violence à un succès qui se refuse, ce serait renouveler la faute grotesque des amanls maltraités qui veulent se faire aimer par force ; i^ssusciter un livre mort sans avoir vécu, c'est un miracle au-dessus de mesforces. J*ai cette fois-une aulre ambition qu€ je crois meilleure : mon succès me semblerait complet si j*avais réussi à faire cesser, entre mes confrères et moi, un malentendu qui a trop duré, qu'il était peut-être difficile d'éviter, mais que je m'obstine à ne pas regarder comme irréparable.

Armand de Pontmartin,

Paris, 12 juin 1860.

POURQUOI JS KBSTB A lA CÀMPAORB.

€ Monsieur Félix Daruel?

— Il n'est pas encore arrivé ; mais nous Tattendons d'un moment à l'autre.

— Veuillez, dès qu'il arrivera, lui remettre ma carte. » Désireux de juger, par ce premier échantillon, quelles seraient les relations de son futur locataire, ou tout simplement fidèle aux instincts de sa profession , le concierge lut la,, carte :

« Le baron de Ressan , secrétaire général au ministère de la justice*. »

Le concierge formulait une petite grimace approbative, quand un nouveau coup de marteau retentit à la porte de l'hôtel :

« Monsieur Félix Daruel?

— Il n'est pas encore arrivé ; mais nous l'attendons d'un moment à l'autre.

*■ Ces dénominations n*ont et ne peuvent avoir aucun sens personnel. 11 s*agit, uNiQDBHENT, de mettre en scène des puissances littéraires, dramatiques et politiques. [Kote de l'auteur.)

s lES BRULEURS DE TEMFLES

— Voici ma carte que je vous prie de lui remcttrd à son arrivée. »

Et ce second visiteur, — Uille élégante, mise correcte, redingote noire, ruban de la Légion d'honneur, — disparut à Fangle de la rue de Boursault.

Le concierge lut sa carte :

« Le comte de Méreuil, ministre plénipotentiaire de France à St... y>

« Tiens 1 tiens ! murmura le Pipelet ; il paraît que notre locataire va avoir de belles connaissances 1... »

 peine finissait-il son monologue, qu'un autre visage et un autre ruban rouge parut à sa vitre :

« Monsieur Félix Daniel?

— - Il n*est pas encore arrivé ; mais nous l*attendons d'un moment à l'autre.

. — Remettez-lui ma carte, et dites-lui que je désire le voir. »

' Le concierge s'inclina et lut : « Le directeur de la Revue des DetiX'Mondeé, %

Cette fois, il ne comprit pas très-bien le rang qu'un pareil titre assignait dans l'échelle sociale ; thàis deux mdtidé^ et Une r^f&é liH frà^Ul^l d^ ^Wm lfè^-iUlpd§ânted-, et il persista dans sa haute idée sur les relations de son locataifè.

€inÇ mmxéi '&^m-, )iïië quiàll-iièiiiô figuré %e présenta ; tBil tif, ï*dW siJltilùfel; t^avité d'AdWinistraleuf telnpét&ôt des WMëi «'àf tisté, « toUjéurè le irùbân h)Ugè.

t »f5hsi*lif rêîii Dafiiel t

^ \\ rést pa^ énèdrë àrrlt^, toàîi nom VA...

— Tenez, voilà ma carte ; vous lui direz, je voua prie, Qûé i'M fhM«lé tm\% 9é aUSèr até^ M-. ^

Celte tttitltHèmé artë àltei i^jôindfê \t% ti*ôlé àtttiré*, ïioh sani avoir passé sous le regard curieux du ïît)ftfcitl'ife,qùî fit la moue ftfirts'àWtfù:

« Le Commissaire impérial près la Cofflédic-Ffàiiçaîse î 3^ « Allons ! des comédiens à présent I Mais que peut donc être Iteire iwwiveau ioeataire? fTw»mela-t-ii entte m% ^n<*. iHiis il tKrtttfrtil sur ^e% *Jigis : ^Mlwôfô de la jufctlte... Serait-ce uh magisti-àl? Miïilsti-e plénipotentiaire... SetaiVce Un ambassa-

POURQUOI IB RBSTB à LA GAtt!>AGNE. S

^ deûir? ttètuè des beutt-Mofides.,. Serait-ce iin Amérîôàîn ou

un général? Comédie-Française... Serait-ce un acteur? Hier

■^ vingt ttv lie ffancs payés à monsieur Monbro ; ce w atin, quinze

* mille à moiisieilr Tahan; avant-hier, douze mille à monsieur

Deugniet,pour ceè quatre tableaux grands comme la main. L'autre jour, trois mille au fleuriste pour les vases et les jardinières;

'«* dix mille au tapissier pour les rideaux et les tentui-es ; onze

mille à monsieur Devédeux pour les trois chevaux qui attendent

^' 'dans l'écurie ; neuf mille à monMeur Erlher pour le coupé et

lëbtihska qu'on.» placés ious la remise... Total, quatre-vingt

Bi mille francs en trois jours, ché« monsieur Aubry, le notaire

août monsieur Ûaruel avait donné Tàdrés^e... payés rubis sur l'ongle, â première vue... Serait-ce Mh juif de Bordeaux ou de

10 Marseille? i^

La fece naturellement renfrognée du ftfelel s^édaircît à teltè

k pensée qui lui pfomettait, dans un avenir prochain , une Cali-»-

fùTûve d'étrennes et de pourboires. Ses rêves dorés furent un

j^ f)eu dérangés par un nouveau eoup de marteau, très-timide cette

fois, et par Uftè nouvelle apparition moins brillante que lèS autres. C'était un homme de trente à trente-deux ans, dont là figure pâle et amaigrie trahissait ou d'intimeè souffrantes, ou des pri*vîitiôns, ou une maladie récente. Quoique jeune êncoi'e, des ridèS précotès t)lis§âient légèrement ses tempes , et quelques chièteUx déjà grisonnants athevaient de lui donner tin àir de Fatigue cft de détlih. tJn observateur attentif eût découvert sut isa physîonottiië intelligente des indices différents et presque tontradictoires. Ainsi, il y avait des moments où un feu soudain s'âllùinalt dans son regai'd, qui prenait tout à cotip tinô expression passionnée et fébrile J U y eh 'avait d'autres où cette flamme semblait S'amortir 6t se votlèr dans une pensée de résîgnatlbn, de douleur ott dé sacrïftce. On eût dit tantôt un ambitieux déçn, tantôt un amant dësblë, tantôt un chrétien traversant un moment d'épreuve. Sa démarche hésitante , braintiVé, était celte éMn^homme qui, sé sachant inalheureui , doute de J)oUVoir jattiaiâ se relever, ou quî, îëpOuSsè ailleurs, ne croit plus pouvoir être accueilli. Sa mise, où sô révélaient des efforts tl'écbnomie et de propreté, n*ètait pas cdle de la misèire, mais t^ la pauvreté.

n salua et demanda d'une voix douce, un peu tremblame» monsieur Félix Daruel ?

« Il n'est pas arrivé, répondit brusquement le concierge. »

L'inconnu tira de sa poche un morceau de papier, y écrivit au crayon son nom : Anselme Maynard, le tendit au concierge, et se retiir. silencieusement.

« Un solliciteur! quelque employé à douze cents francs, chargé de famille 1 dit avec dédain l'honnête cerbère : » mais il n'était pas au bout de ses conjectures et de ses surprises : un quart d'heure ne s'était pas écoulé, qu'un dernier visiteur survint et absorba toute sa curiosité.

Un personnage aujourd'hui oublié, Ghodruc-Duclos, est resté dans nos vagues souvenirs d'enfance comme le type de ces êtres bizarres, fantastiques, presque effrayants, tels qu'on n'en peut rencontrer qu'à Paris et tels qu'en produisent les civilisations fcrmentées, surexcitantes, combinées avec un effroyable mélange de vice, de malheur et de désordre. On les rencontre en pleins boulevards, dans les passages , sur le trottoir des rues les plus élégantes, coudoyant le luxe et la richesse avec cette apathie terrible du joueur qui vient de perdre son dernier louis; flairant aux soupiraux des restaurateurs, magnétiquement attirés vers le grillage des changeurs et l'étalage des bijoutiers ; se drapant dans leurs haillons comme des valets de bonne maison dans leurs livrées ; jetant aux heureux qui passent le silencieux défi du vaincu, l'ironie désespérée du cynique; épaves de quelque naufrage inconnu, héros ou comparses de quelque drame ignoble ou hideux, dénoué à Clichy ou à la cour d'assises, à l'Hôtel des Ventes ou aux avenues de la rue de Jérusalem ; leçons vivantes et sinistres , traversant incessamment la grande ville comme pour servir de contrepoids à de scandaleuses fortunes ; lendemains d'orgie , offerts en exemples aux enivrés d' a jour, qui les remarqueront à peine et n'en profiteront pas !

Le nouveau venu que nous présentons à nos lecteurs appartenait à cette race étrange, marquée du sceau de cette fatalité parisienne, si connue de quiconque en a sondé les rescifs et les bas-fonds. Il n'avait pas d'âge, et l'on n'aurait pu dire si son acte de naissance accusait vingt-cinq ans ou soixante. Son

visage, d'une pâleur mate, empourpré çà et là de tons vineux et violents, disparaissait aux trois quarts sous une barbe inculte et des cheveux déjà rares, mais d'une longueur désordonnée. Ses yeux, rougis par l'insomnie, la débauche ou la trace de larmes lointaines, avaient peu à peu éteint leurs éclairs dans une fixité sombre et morne. Son chapeau, jadis noir, à ailes étroites, rongées de vétusté, était roussi et passé à l'état d*éponge par suite d'un usage indéfini et d'intempéries innombrables. Sa cravate rauge, en lambeaux, tordue autour de son cou et ramenée sur sa poitrine, cachait fort mal l'absence du gilet et ne laissait pas croire à une chemise. Quoiqu'on fut en plein été, un gros paletot sac en ratine jaunâtre, devenue lisse comme Idu coutil, et constellée de pièces, de taches et de trous, descendait jusqu'à ses talons, exhalant par tous les pores de son tissu friable comme de l'amadou, une forte odeur de tabac et d'eau-de-vie. Cet ensemble était complété par un pantalon de toile mal rapiécée et un énorme gourdin.

Quand la misère s'élève à cette sorte de poésie lugubre , on ne la méprise plus, elle fait peur ; ce fut presque avec effroi que le concierge demanda à l'inconnu ce qu'il voulait.

« Monsieur Félix Daruel ? fit-il d'une voix âpre comme une r.àpe et mordante comme une scie.

— Il n'y est pas.

— Eh bien 1 quand il rentrera...

— Il n'est pas à Paris...

— Eh bien I quand il arrivera, reprit le visiteur en haussant le ton, dites-lui bien que Julien Féraud est venu le demander... Vous entendez, Julien Féraud, ajouta-t-il en scandant toutes les syllabes ; et surtout ne l'oubliez pas !

— Oui, monsieur; Julien Féraud. Je... m'en souviendrai bien, murmura le concierge, stupéfait de ce ton impérieux chez un homme aussi misérable. »

Celui-ci s'éloigna en sifflotant un air de guinguette.

Le Pipelet, fort ému, se demanda qui pouvait encore lui arriver après une visite pareille. Mais il n'eut plus, jusqu'au soir, d'autre apparition que le chapeau ciré, le collet vermillon et la figure placide du facteur de la petite poste, qui frappa discrétetement à la vitre :

c Bonsoir, pèrQ Morand ; une lettre 1

— Pour monsieur Félix Daruel ?

— Justement. Rie ^ le timbre. Au revoir. »

La lettre était grande, asssz négligemment cachetée, et semblait i^ne circulaire. Le père Morand n'eut pas besoin de surmonter de bien vifs scrupules pour l'ouvrir tout k fait et la lire : elle pe renfermait que ces trois lignes :

« Les anciens élèves du collège Sainte-Barbe se réuniront, dans leur banquet annuel , ?iux Frères-Provençaux , mercredi , 4 juillet : Bfonsieur Félix Daruel est prié d'y assister. »

Ceci se passait te 20 juin, à la porte d'un charmant petit hôtel, situé au coin de la rue de. Boursault, en Tan de grâce et d'Exposition universelle 1855.

Tout avait été prévu et préparé pour que l'arrivée de monsieur Félix Daruel à Paris et le temps qu'il comptait y passer et dont il n'avait pas fi^é le terme ," échappassent aux ennuis d'une installation fortuite et précaire, et pour que sa famille et lui pussent s'y trouver, dès le premier jour, comme s'ils y avaient passQ leur vie. Des fournisseurs prévenus longtemps d'avance et libéralement payés, avaient fait un vrai bijou de ce petit hôtel bâti, dans l'origine, pour un prince russe, repris à cinquante pour cent de perte par l'architecte, et loué par lui à monsieur Daruel. Le soir même, peu d'instants après le passage du facteur , trois domestiques de confiance arrivèrent, annonçant leur maître pour le lendemain matin, et achevèrent d'organiser lé; service, ébauché déjà par un cocher, un valet d'écurie et un culsiftiçr. Dans la soirée tout fut déplié, frotté, ciré, épousseté, verni, rangé, pansé, fleuri, parfumé; les chevaux au râtelier, les voitures prêtes , les rideaux ajustés, les fleurs dans les potiches et le feu flamblant dans les cuisines.

Le lendcQiain matin, les deux voitures qui étaient allées attendre à la gare du chemin de fer, ramenaient monsieur Félix Daruel, sa femme, ses deux filles, âgées de cinq ou six ans, leur institutrice et les femmes de chambre.

Monsieur Daruel paraissait avoir de trente à trente-cinq ans; sans être beau, il avait une de ces figures (ju'on n'oublie pas, et où le rayon d'une vive et haute intelligence éclaire et eff'ace à

POURQUOI JE RBSTB A LA CAM!»AGNE. ^ 7

la fois toutes les irrégularités. S^ ??nime, de quelques années plus ieui^e que lui, s^inblait ayoir ét^ dotée, à son bercéau,par une fée gracieuse et bonne. Un Parisien aurait dit d'eÙ ; « Elle est ravissante ! » Un Italien : « Elle est sympathique ! » -rr Elle avait miepx que 1^ ])eauté ; elle ay^it \^ çl)armp. Les deux filles de madame Darùel, Ajièle pt Marie, res^çmblaiept à deux fleursi d'innocence et de gr^ce, dpnné^s par le ciel à jeiir ijière pour l^i servir de couronne^ et de parure. Fraîches couleurs de la santé, rire des fêtes enfantines, regard bleu, cheveux blonds : à les voie sauter au pou de lejir père 9Ù se blpttir sur les genoux maternels, o|i cqmprenait que ni le n^ari^ ni la femme n'eussent r^e^ à rêver au-delà d'un pareil bonheur.

Dès que mpnsiQU|: et madame Fél|x pari}çl sg fure^it un peu reposés, on leur remit les cartes; et la lettrq qui avaient été apportées avant Ipur ^çrivée.

« Tiens, touisçl dit monsieur Daruel avec un mouv§megt joyeux, mes anpieps camarades dç Sainte-Barbe ont su probablement que je viendrais à p^ris cgtte ajinéç : ils m'jnviteijft à leur banquet. Jp pie fais d'avance uij vrai plaisir die revoif toijs ce^ amis dont je suis séparé depuis si longteiqpsi

-77 Et ces cartes, Félix, les as-tu vues? dit madame Daruel dont le beau front se voila d'un lég^r nuage de tristesse.

-r-4^ puil ce sont eux... mes compagngns 4ê ÇS^^cge^ ^^YH aujourd'hui à de belles positions dans le monde... Mais que me veulent-ils ?

-rr Hélas ! je le devine ; ils veulent t'enlever à mon amqur, à notre douce retraite... Ce sont mes ennemis, murmura Louise avec un sourire mélancolique. »

En ce moment, un morceau de papier, glissé parmi les cartes, toniba aux pijed^ de la jeupe femme. Ç'efait celiji où An§^l(][}ç Maynard avait écrit son nopi ; aa-dessous, de crainte d'oubli, le coiici^rge avait |rp§sièrement c;ayonné }e noin de ijjli^ Féraud.

' «AR^elmel |uliei|! s'écri§ madame Pftrji.el; ej a^§sito^, cpipme sj ces deux nqms en eussept réyeill^ deux aptf^§ 4a|]iç Ç^ mémojrp et dans son cœur, ejle jyogtâ à degij-ygij ; j^^llî^fir reusp ^rnestigel pauvre Lupi}e!

— Anselme et Julien sont venus? reprit son mari presque

8 LES BRULEUnS DE TEMPLES

aussi ému qu'elle; je les verrai, je les entendrai. Peut-être pourrai-je leur faire un peu de bien. »

Puis se rapprochant de Louise dont les yeux charmants retenaient à grand'peine une larme tremblante au bord des paupières : *

« Rassure-toi, lui dit-il d'un ton d'ineffable tendresse; le monde va essayer de me séduire par la bouche de mes anciens camarades ; mais il m'effi ayera par celle d'Anselme et de Julien ; et qui sait si les malheurs des uns ne me protégeront pas contre les séductions des autres ? »

Un mot maintenant sur monsieur Félix Daruel, afin que nos lecteurs ne partagent pas plus longtemps l'incertitude du père Morand sur l'état social de son locataire.

Eu sortant de Bourg -Ârgental et en laissant à droite la grande montée de la République qui conduit à Saint-Etienne, on ne tarde pas à s'enfoncer dans une vallée charmante que côtoie la route départementale de Bourg à Saint-Sauveur. Le voyageur qui suit cette route bordée de massifs d'accacias, aper* çoit , de Tautre côté du vallon d'immenses prairies découpées çà et là par des ruisseaux d'eau vive, et semblables à des tapis de velours vert, brodés d'une frange d'argent. Les lignes onduleuses de ces cours d'eau sont marquées par des rangées d'ormeaux, d'aulnes et de peupliers, qui croissent librement sur les deux bords, et où s'abritent des nichées de fauvettes, de loriots et de pinsons. Rien de frais et de délicieux , en été , quand on échappe aux flots de poussière et aux blancheurs crayeuses du grand chemin, comme ces oasis de verdure, ces petites rivières sans nom dont les cascades en miniature gazouillent sous l^ombre épaisse, tachetée de lumineuses éclaircies , et se brisent en dentelles d'écume contre de grosses pierres moussues où se cachent , dans des fonds invisibles , la truite et le barbillon. Audessus de ces grands prés qui montent en pentes douces jusqu'à mi-côte, s'étage une première zone de châtaigniers, de hêtres et de noyers séculaires, ombrageant des champs de seigle et de sainfoin, qui s'échelonnent, à leur tour, et vont se perdre dans de vastes bois de sapins et de mélèzes. A de rares intervalles, sur quelque mamelon pelé qui' allonge son cône grisâtre par delà les bois d'arbres verts, on voit les débris d'un vieux château,

datant des guerres de religion et recouvrant de ses toitures effondrées une ferme ou un hameau. Plus bas, dans la zone plus cultivée et plus riante, enfouis et blottis sous ces beZ!*Jx groupes d'arbres qui souvent n'en laissent deviner que la tourelle pointue ou la tuile vernie, se dérobent aux regards indifférents quelques habitations plus récentes ; manoirs modestes bâtis par les anciens propriétaires des châteaux en ruines, ou acquis par des fabricants du voisinage, avides de fraîcheur et de repos. Une de ces maisons à demi seigneuriales , à demi bourgeoises , appartenait au père de Félix Daruel, descendant jd'une bonne et vieille famille du pays. La maison s'appelait Montgillier, du nom de la terre et des bois qui la confinaient. C'est là que Félix était né, qu'il avait passé son enfance, et, plus tard, c'est là qu'il revenait aux vacances, après que son père l'eut envoyé à Paris, au collège Sainte-Barbe , où il fit les plus brillantes études. Dès lors se développa chez lui une double tendance, moins incompatible qu'on ne pourrait le penser, et qui laissait la direction décisive de sa vie au premier sentiment passionné qui s'emparerait de son cœur : d'une part, chaque fois qu'il se retrouvait à Montgillier, le charme de ses souvenirs d'enfant, l'aspect de ces grands bois, le recueillement et la douceur de toutes ces agrestes harmonies, parlaient puissamment à son imagination juvénile : « Le bonheur n'est-il pas ici ? » songeait-il. D'autre part, lorsqu'il retournait à Paris, qu'il y recevait, au milieu des applaudissements et des fanfares, ces couronnes universitaires qui ne concluent rien, mais promettent tout , lorsqu'un nom cher à la politique ou aux arts, à la gloire des armes ou des lettres, retentissait à son oreille , ou qu'un livre , à demi prohibé , à demi toléré par l'indulgence de ses maîtres, venait faire chatoyer sous ses yeux les séduisantes images du roman et de la poésie modernes , quelque chose d'inconnu, rêverie ou ambition , désir ou espérance , s'agitait vaguement dans son âme ; il lui semblait qu'une voix intérieure le poussait , lui aussi, vers une d<* *«s places enviées, disputées, glorieuses, où les orages et les épreuves disparaissaient dans l'enivrement et l'éclat. Tel était Félix Daruel à vingt-deux ans, au moment où il venait de terminer son droit avec un succès égal à celui de ses études classiques. Deux influences contraires , qu'il ressentait

iO LES BaULBUaS DB TKMPLBB

iour àtdur saas enooiaiM déoiéldr, 9û partag6aii»Bt4'^Fan£fi s&b Avenir, dontii touchait âéjà laaeuilf et Ton pouvait aisément eoxR^imdTC :?ad la baiaafid allait peaahar du côté qU. Camberait le premier pbfds jeté par son boa ou Boa mauvais L:^^e. Ce fut le boa fui prévalut. Visrs 1843, soa père, veuf depuis longues aanée^, était mort, lui iaissaat uae de ees grandes fortunes ter^ fitortales qui ont besoia d'être gouvernées de près lavee uaa vigilance assidue. Mais ce n'eut pas été là ua lien suffîsaat pour ae jeune homm^ à peiae majeur. À troiç quarts d'heure de Moatg iliier, dans ua autre pli de cette coiiiae boisée doi^t les der^ «iers reaflemeats a|M)utis8eat à ]a forêt de Taillard, s'élevait un atitre domaine, nomaié Moatobalt, tapi, aomqie son voisia, soba uae riche futaie de hêtres M de chén^, poasédaat, comme lui, ses parterres en fleura , «es bordurea roçgies de fraises et de framboisiers, ses eauK murmurantes et aea prairies v^loutâee. Le propriétaire de Moatclàdt, mimsieur de Pelvès, ^dea eoa< sellier à ta cour de Ifoatbrigflft, avait upe fille unique, élevée dans ua «ouveat 4o Lyon, et qui veaait alors de reatrer ehez soapère dont elle dirigeait lamaisoQ : elle était âgée de dix-huit ans et s'appelait Louise. Moasieur de Pelvès avait été Tami iatiine du père de Félix ^ mais, par suite de l'^oigaement de leurs deux enfants pendant l'âge de disgrdee, eeuic-ei avaient échappé à eeit iaeoavénieat qui a empéehé m refroidi tant de mariages projetés fM les parents : s'étant à peine connus & cette époque de la ¥ie ok l'on a'a pas de sexe, oà l'on e-aime à coups de poing, ok Ton «^embrasse avec des mains noircies d^eiicre sur des joues barbouillées de eonfiture, ils n'^eurent pas k passer de la eamaradei^e k îamitié et de l'amitié & un eenti* ment plus tendre. Lorsque Félix, aprê^ ea dernière année de droit, revint à Montgillier, ne sachant pas encore s'il s'y établirait, et qu'il fit sa première visite à moaeieur de Pelvès, il fut frappé et charmé de l'aspect de Louise comme s'il ae l'avait jamais vue. Le reste se devine ^ Félix aima Louise ; il s'ea fit aimer : monsieur de Pelvès ne désirait rien tant que ce mariage; après la saison donnée aux amours {nrintanières-et où pas un nuage ne troubk les sereines tendresses de ces deux jeunes cœurs, après ees préludes des joies humaines, qui, par un doa ou un vice de notre nature, sont eux-mêmes la pius douce des

joie§, péljj et Lopise fur^nj jHiis j il§ furent f)çurei|îp, ^^ ^| je p'^^vais § r^cpnj^f pe le rpi»^» ^ }m^ ^mpSFS, fflP» KSft

Ayec cejtç çlajry^y^iuîe qui jj'ftb^rjiiQj^e jagi^U ]ej feflpnjgs 4'»»^ P^W^r^ fwe pf délicate, jïièm Waiî4 .elfeç .^iwnt, fepWJ» gv^jf exigé pli fût sflpirfé 4W }e Ppi^traf qijp Fpli;^ ^jj^jf ^app §fii?ée, tf/Dis vf^o'i^ 4g }J})^rté .#b§oJtf,e, §.Qit ppjff y^y^jf^r» ^oij; ppjar ^Uer k P§n§- P.^ »fl§ cpqpjett^rie gi^ tf;^ ^fftfljîjeœgj}* # l^udfjB.3§p, Fplij ay^jt «îQPJrt/?? .§P 4isaaî f^'i\ fle pf^fit^iijt

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monsieur Jacques Servais. Quelque temps après, Félix et Louise surent que monsieur Servais, déjà quadragénaire, avait épousé Ernestine Sorel, la plus belle personne du département; puis, qu'il avait été nommé député, et qu'il avait emmené avec lui sa jeune /ëmme, sa nièce Lucile, dont il était le tuteur, et son fils Améaée, adolescent de quinze à seize ans, né d'un premier mariage. Les rumeurs les plus sinistres planèrent, au bout de deux ou trois ans, sur cette colonie, et les noms de Julien Féraud et d'Anselme Maynard furent mêlés à ceux d'Ernestine et de Lucile. On raconta qu'Amédée Servais, corrompu par la vie de Paris, de mauvaises lectures et de mauvaises connaissances, était mort misérablement, criblé de dettes que son père avait réfusé de payer. Six mois plus tard, on apprit la mort d'Ernestine, et cette mort soudaine, accompagnée, semblait-il, de circonstances tragiques, arrivant en outre le jour même de la Révolution de février, avait, ajoutait-on, amené une scène terrible, où monsieur Servais, ruiné par la Révolution et atteint peut-être par un plus grand malheur, avait maudit et chassé de chez lui Julien Féraud, associé par les échos de tous ces commérages à cette mystérieuse histoire. Depuis, on avait perdu la trace de ce jeune homme qui n'était plus revenu dans son pays, et qui, suivant toute probabilité, avait fini par s'engouffrer dans les plus sombres parages de la Bohême parisienne. On n'en savait pas beaucoup plus sur Anselme Maynard ; il avait été, di^ient les nouvellistes, amoureux fou de Lucile Dermont; il avait essayé de percer et de faire du bruit dans la littérature pour avoir plus de chances d'obtenir la main de Lucile, et fina-r lement l'oncle Servais, relevé de sa ruine républicaine, oublieux de ses malheurs et devenu trois fois plus riche qu'auparavant, l'avait très-rudement mis à la porte. Enfin, dernier texte à commentaires I Lucile était venue récemment se réfugier dans un couvent de Saint-Étienne, et, sans y avoir encore prononcé ses vœux, elle y vivait dans la réclusion la plus absolue. Tous ces bruits étaient arrivés jusqu'à Montgillier, et ni Félix ni Louise n'y avaient été indifférents. Louise avait eu une sincère amitié pour ses compagnes d'études , pour Ernestine , un peu plus âgée qu'elle , pour Lucile , un peu plus jeune , obarmanles toutes les deux. Sans être aussi intimement lié

POURQUOI JB RBSTB A LA CAMPAGNB. 13

avec Anselme et Julien, Félix les avait beaucoup vus à Paris. Il était devenu le confident de quelques-unes de leurs espérances, de leurs ambitions de succès et de célébrité ; et ces ambitions répondant peut-être à des rêves que lui-même avait un moment caressés, il s'y était intéressé comme on s'intéresse U o^s voyageurs que l'on accompagne à l'embarcadère. Louise avait même fait une tentative pour voir Lucile à son couvent; mais celle-ci, toute à sa douleur , ou pour éviter d'ayoir à répondre à des questions embarrassantes, avait refusé de la recevoir. C'était d'ailleurs sans suite et sans trop approfondir, que monsieur et madame Daruel avaient reçu ces impressions lointaines. Quelques incidents plus personnels vinrent, vers cette même époque, émouvoir de plus près Louise, et lui faire craindre , sinon un mécompte, au moins un changement dans sa douce vie. Félix parut vouloir mener une vie plus active, répandre un peu plus au dehors les dons que la Providence lui avait prodigués. Ayant appris qu'un procès brillant et difficile allait se plaider à Montbrison , il se ressouvint qu'il était avocat , fît des démarches pour être chargé de la cause, plaida avec un grand talent et eut un immehse succès. Un très-riche propriétaire du voisinage, sportman et dilettante à Paris, étant venu passer l'automne dans son château et ayant eu la fantaisie d'y jouer la comédie, Félix, afin de ne pas retomber, dit-il, dans l'éternel répertoire de M. Scribe, lui proposa de lui faire une pièce. La pièce fut écrite, apprise, jouée au milieu d'applaudissements unanimes, et déclarée aussi charmante que les plus fines esquisses d'Alfred de Musset ou d'Octave Feuillet. Enfin Louise, que son mari avait accoutumée à lire sans cesse dans sa pensée comme dans un livre ouvert,, remarqua qu'il s'enfermait tous les jours pendant quelques heures, et surprit sur son front , dans leurs promenades, quelque trace de rêverie qui n'étaient pas pour elle. Une semaine après , un gros paquet soigneusement cacheté partit pour la poste, sans que Félix, qu'elle pressa de questions avec ce rire mouillé dont parle Homère , voulût lui dire ce que c'était. Elle ne tarda pas à en avoir l'explication. Le mois suivant, la Revue des Detix-Mondes publiait une nouvelle intitulée , Eveline , et signée Félix Daruel. La nouvelle était délicieuse ; Louise pleura beaucoup en la lisant. Mais

peut-être aurait-on pu demander s'il n*y avait dans ces larmeg que l'attendrissement de la lectrice, s'il n'y avait pas les pF0' miéres inquiétudes de la femme.

Félix alliiit-il lui échapper, au moins par cette vie de Tintrfligence qui ressemble à un refuge contre les lassitudes du cœur? Son amour et son bonheur ne lui suffîsaient-ils plus? Louisa attendait, pour le savoir, quelque nouvel indice, gardant, au milieu de ses vagues anxiétés, cette soumission à la Providence, qui est la force des femmes pieuses, et cette soumission à sog mari, qui est la grâce des femmes aimantes.

Elle eut bientôt un autre sujet d'étonnement el d-inquiétude. iusque-^là son mari avait paru' prendre fort peu de souei de sa fortune : mais à dater du moment où il trahit quelques velléitég de vie active, on eut dit quMl redevenait sensible au plaisir d'être riche, au désir de s'enrichir encore. Il divisa ses pror priétés, fit du drainage, congédia quelaues grangers paresseux, mit en mouvement quelques capitaux endormis, et, après av0ir consulté un industriel habile, entra dans deux ou trois affaires où le bénéfice était à peu près certain. Louise ne comprenait rien à ce culte subit dû Veau d'or chez un homme pour qui ell^ n'avait jamais redouté que les dangers de l'imagination &t de )*'esprit. Sa surprise redoubla, lorsqu'un matin, en avril 1855, Félix entra dans sa chambre, l'air joyeux et se frottant les mains :

«Bonne nouvelle I bonne nouvelle I lui dit-il; mon heureuse étoile ne m'abandonne pas; ou plutôt c'est toi. toujours toi, Louise, qui me portes bonheur. Tout compte fait, en deux ans, J'ai gagné cent vingt paille francs ! Les voilà dans ce portefeuille, et yoilà top décime de guerre, ajouta-t-ii, en faisant sauter une bourse fojr t lourde .dont les pombrjBux louis reluisaient à travero les mailles,

— Je n-aj^rAÎs jajp^is cru, répondit Louise, moitié triste, n^oilLé souriante, ^ue mon cher mari fût atteint à son tour par l'épidémie géjGiérale, et qu'on pût un jçur lire dans ses yeux tant de joie poijr uji peu d'argent I

— Mais tu nip copapreijds ïonc paç ce que je veux en faire? reprit Félix.

— Me donner une rivière de diamants, pour la porter aux

POURQUOI 9E EBSTB k LA GAHPAGNB. 15

bals de Montgillier ou à l'Opéra de Montchalt? Acheter $ix chevaux de course pour le steeple-chase de Saint-Sauveur? Offrir à ta fille Marie une poupée en or massif, ou à sa sœur un cerfvolant en billets de banque ? demanda Louise en s'eQorçant de paraître gaie.

— Non, mais aller à Paris avec toi, et y aller dans les conditions que j'avais toujours rêvées, dit Félix.

— Paris i Ah i voilà le grand mot làehé t murmura sa femme. Crois-tu que je ne l'avais pas prévu ? Crois-tu que je n'avais pas deviné que ces deux syllabes magiques reprenaient sur toi leur empire t

— Avant de me gronder, répliqua mensieuf Daruel en portant à ses lèvres la blanche main de Louise, éeoute-moi... liais d'abord as-tu confiance? Dix ans d'un amour sans bornes, d'ua amour qui est devenu ta vie et la mienne, te paraissent-ils u^ témoignage assez éloquent contre des doutes injustes, une gar rantie assez forte contre des dangers imaginaires?

— Oui, Félix, je t'aime et je te crois ! fit Louise & demi rassurée.

— Eh bien ! li y a dans ce monde deux sortes de bonheur; le bonheur qui ignore et le bonheur qui sait: le bonheur qui ignore qu'il y ait quelque cbose hors de lui, et le bonheur qui le sait, mais qui sait aussi que ce quelque chose ne le vaut pas. Le premier de ces bonheurs, Louise, n'est pas digne de tOB çjoeiir et du mien ; non, je ne consentirai jamais à admettre que nou.s ne soyons pleinement heureux dans notre délicieuse soli- .ti^.de, que faute à' avoir essayé d'autres spectacles, d'autres sensations^ d'une autre existence 1 Tu vaux mieux, nous valons mieux (jue cela ! Je yeux connaître pour pouvoir comparer ; je veux comparer pour pouvoir craindre ou dédaigner ce que je n'ai pas, pour mieux savourer ce que je possède I..."

— C'est bien aimable, mais un peu suËtil, dit Louise à demiyoi?:.

-r> Tu me .crois atjeipt d'une des maladies du siècle, l'amour de r^argent, reprit Félix. Dieu merci, noni mais j'^n ai une ^uXre, no)i moiuj^ particulière à notre époque, et qui serait bien 4angereiise si tu ne m'oyais pas donné au centuple de quoi U braver. J'ai la manie de l'analyse ; j'ai, faute de mieux, analysé

ma propre personne, et j'ai reconnu en moi une disposition bi« zarre. Mon bonheur, si grand, si complet qu'il soit, finirait par s'entremêler d'un vague sentiment d'inquiétude et peut-être de regret, si je ne touchais jamais à certaines choses que j'avais autrefois rêvées, si je ne me servais à moi-même, non pas comme acteur, mais comme témoin, quelques scènes de cette vie de Paris, active, intelligente, brillante, enivrante, pleine d'amorces pour l'imagination et la vanité, mais aussi de rescifs et de naufrages. Au lieu de la fuir, il me plait de la mesurer une fois face à face. Appuyé sur toi, sur ton amour, sur nos dix ans de bonheur, je suis sûr du résultat, et cette épreuve, Louise» est encore un- hommage I

— J'aimerais mieux la plus humble fleur de nos montagnes, dit Louise en hochant sa jolie tête... Mais mon ami, quel rapport a Paris avec tout ce surcroît de richesses? Ne pouvais-tu pas y aller tout simplement passer trois ou quatre mois dans un hôtel ?

— Ah 1 voici : je n'ai pas voulu commettre la faute où j'ai vtt tomber plusieurs provinciaux de ma connaissance, et d'où ils ont rapporté un vif dépit contre leurs femmes et contre euxmêmes. Après avoir passé quelques années à Paris, dans tout le charme et toute l'indépendance de leur riante jeunesse, ils revenaient chez eux, s'y mariaient, et, pour cadeau de noces ou complément de corbeille, offraient quelques mois de Capitale à leur jeune femme, à peine familiarisée avec eux. Il y enduraient mille secrètes souffrances ; ils y subissaient cette réaction du réel contre le possible, dont les premiers moments sont terribles pour les imaginations vives : le piège où ils sont tombés, j'ai voulu l'éviter. Il faut que Paris et moi combattions à armes égales, pour que ma victoire soit plus décisive et plus complète. En lutteur généreux et sûr de mes forces — c'est toi qui me les donnes, — j'entends qu'il m'apparaisse avec tous ses avantages ; et, pour cela, je veux, pendant un temps quelconque — un peu long peut-être, fort court probablement, — être aussi Parisien que si j^ l'avais jamais quitté la rue du Bac ou ?\rue Lafitte ; je veux m'y trouver, dès le premier jour, non comme un étranger et un hôte, mais comme un indigène. Pour cela aussi, il faut beaucoup d'argent, et ces six mille louis me serviront à

POURQUOI JE RBSTB ▲ Lk CAMPAGNB. 17

payer cette épreuve, sans entamer d*un maravédis notre fortune, la fortune de nos chères filles !

— Eh bien! mon ami, quand partons-nous? dit Louise, résignée déjà sans être encore persuadée.

— Oh 1 patience I avec beaucoup d'argent, il faut aussi un peu de temps. J'ai déjà fait -mes préparatifs... intellectuels. Quelquesuns de mes camarades de collège, aujourd'hui très-bien placés dans le monde, seront prévenus de mon arrivée. Un homme riche n'est jamais importun : ils viendront me voir. Ces fonds vont être envoyés chez maître Aubry, mon notaire. Cinq ou six fournisseurs qui ont presque un génie d'artiste seront chargés des apprêts matériels et iront se faire payer chez lui. Nous nous trouverons au bout d'une heure, aussi admirablement installés qu'un agent de change ou un ambassadeur... Eh I n'est-ce pas une ambassade? L'ambassade de la province à Paris, du bonheur vrai auprès du faux bonheur?... Nous aurons notre jour de loge à l'Opéra, nos soirées au Théâtre-Français. Voici, dans quelques semaines, l'Exposition Jiniverselle ; jamais Paris n'aura été aussi splendide, aussi magiTIfique. Nous ne le combattrons pas honteusement, au milieu de ses pluies et de ses brouillards,' mais en plein soleil, dans tout l'éclat de ses grandeurs et de ses pompes, et sous les yeux de l'Europe réunie pour l'admirer 1...

— Mais je ne vois là que des ennemis ! dit Louise avec son fin sourire, toujours un peu incrédule. Quels seront mes défenseurs ?

— Je pourrais te répondre, comme la Médée de Corneille : « Moi, dis-je, et c'est assez 1 » Mais tu en auras d'autres... Anselme et Julien peut-être...

— Julien Féraud? Anselme Maynard?

— Oui, nos deux naufragés, dont l'histoire n'est arrivée que par vagues échos jusqu'à notre paisible retraite, mais que je rechercherai là-bas et que je retrouverai, eussent-ils sombré jusqu'au fond du goufl*re. J'ai connu, sur les bancs de l'école, leurs projets et leurs espérances. Ils avaient une vive intelligence et beaucoup d'ambilidn. Seulement, l'un, âivré déjà à toutes les mauvaises influences du siècle, voulait se faire sa place dans le monde en l'effrayant, en essayant, au besoin, de l'incendier et de le renverser; l'autre, fidèle à la religion de sa

|8 I.ES |)UULEURS Pf: TKMPLI^S

mère, e^pér^ll pauyûir arriver, en ()é|3?)4^i){ 1^ sqciété contât ses démolisseurs et parfois contre elle-même : Anselme per /as, Jujien p$r mfçLS, t/ç 4irai8-ie, si tii s^v^i§ le lati». ^.'agres^eur et le défenseur sont-ils tPmb^s tpu$ }es deux, bridés par 1^^ mêmes causas qu par 4^s causer contraires ? Ces deux existences qui oiit putoyfi, compromis peut-être deux autres e^^istenceg parallèles, pell^^ 4^ tes 4^ux amies du couvent, Erpestipe e| Lur çilç, ^ûi^frd^^ PAtréeç pour qHelque chose ou pour beaucoup 4f^p^ cette mystérieuse tragédie bourgeoise, do^t nous n'avons çQpnu qi^p le 4énauefpçat? IJe trouvers^i-je p^s 4§ps cette ^m\\^ ipfortijne, wn 4e 60§ i?x^mple« ^alutî^ires^ et terriWe§, plai?é,8 ^ §eiiil 4e \^ yie 4^ ^-^y'^^ pour rin^tructipp de (|eux qui, ne jf^ jugeant qi|e par §ej» dehor^f, K^'en sQppçonneraîept pasles brisant^ et )e$ épueils? |e sa^r^i tppf cela hu\t jours après mon arrî^ vée. Çp que je s^is, {^ouj^et <?'6$t qpe voilà la )içe ouverte: d'ui) quté nptre amoi^f e^ pptre bonheur, de l'autre )a gran4e yiljg j|vee ses ^éduptjons, ses périls et ses douleurs, et pour juge i^ cauip, toj, mç^ biep-aimée, vous, p^a be}le dame ph^teiaine, qu} 4écernerejs le prii^ !

-TT-. Le priip , le voil^ I murmura ILoi^ise ayeç pne adorahlg rougeur, ep présentant §ûn beai^ front aux lQvre§ 4^ ^on marlrii

Peux mois ^près, et pon §^ns quelques laripes 4ûnt les allée§ de MPn^giUier eurent la conàdepçe, monsieur ^ipa4an)e paruel

arrivaient ^ Vm^, ?ue de gpursftuU:

Huit ou dix jours plus tard, Félix devait assister au 4ifl§l anaue) de sea aaipapades 4e collège. }l savait qu'jl fepcoi|(rerait 14 4es bpmme? arrivé» 4 4e Wles çitu^MPil^i el U pPHvajt ^y sèment prévoir que quelques-uns d'entre eu^, soif in|érêt réeJi soit petit plaisir d'amour-propre, ne m9PÇlU^raiei|t pa^ 4e lui fisprqchpr son iuaplion et $a retraite , 4e lui faire des offres 9})ligeante^, 4e l'engager à user enfin de se$ faauUés rem^rr quables pour prendre un rang ^sins les cadres 4'^Ptivité mo^^ 4aine, pour ge faire un PQm, une part de célébrité, 4e prédit &\ de puissance. {1 eut voulu, avant de se repcontrer avec eux, rjDvoir Julien et Anselme, PPUime on prend, le matip, une gprgpe 4e liqueur amère, »yant 4e traverser uu Pj^ys fiéyreui:. C:ett^ reabierpbe ne fut pas aussi facile qu'il l'ayail 4'al)pri^ supposé.

pouRQyqi m RVSTit 4 hl campagne. 1B

s$lme lf$tyn^p(l, 4veg qui U était ra^té on ^rreapond^nea, quelque! ^nnéea $iprès %oq retour définitif & Houtgiliier. An? selme logeait alops pue du Pot-de-F^r-Saint-Sulpiee, no 4. FéliK y apurut : il y avait encoFe uu ^aintrSulpice, mais il n'y avait plus ni numéro 4, pi rue du Pot-de-Fer.

Cependant, à force de quesitionu^r le^ libraires du voisinage, ç}iez qui il supposait qu'Anselme ^vait du faire de longues çé^nces, il fluit pâF déeQuvrjr qu'ua jeune homme, dont le sir gnalemeut répondait 9^ ses souvenirs, avait quitté le quartier

deu^ ani^ auparî^yaut, et était allé demeurer rue de Bossuet, 8, ^an$ la i^ité. i| y al)^ « un dé^nplissait la rue, mais la maison

subsistait eneppe, et le portier, qui déméuageait, eut le temp4 4iQ lui dire \

& Monsieur Ap^elmg Maynard9... attende?.,, Qui, noua avona^ eu cela TaU Bftsaé... m cintième, l'esc^yer en ^ea, la porte ^ gauche.,, yfiis il §$( parti, ep juillet dernier, redevant uu terme— Votre serviteur 1

— Çt sa uouvelia adresse?

rr- Je uel^s^is pas.,, Votre serviteur...

-rr pt 4e eombiep était ea terme?

rrr Treu^e-sept franco cinquante eentime^s aveo la sou pour livre, le fierni^f à Dieu et l'impôt des portes et fenêtres...

TTT TeneK, mou houbomma, an voiU quarante, et taches de Y§U^ rappeler la Houvella adresse d'Anselme Maynard...

rrr-Ahi Honseiguaur I ^'est différent I bredouilla la portier Itupéfait en ôtaut aou vieui^ bonnet de sgia noire. Je crois ma §puvenir.,. il est allé demeurer dans le quartier de Notre-Dame- 4e-Loretta,». Oui, c'est bieq cela... rue Neuve-Coquenard, n^ 12... Bien obligé, Monseigneur, de votre bonté... Môsiaur Anselme Haynard était un brave jeune homme... pauvre, mais pauvreté u'estpas vice, comme dit l-autre... Triste... allant presque tous les matins à Notre-Dame, d'où il revenait aveo de grosses larmes dans les yeux, que aa fendait le cœur... Ahl Monseigneur i il y a bien du mal pour le pauvre monde dans ce gueux da Paris 1... »

^élix eut la patienaa de l'écouter jusqu'au bout; puis il se dirigea vars la rua Neuvarfioquanard. Là, toute traça semblait

perdue. Le numéro 12 était un de ces garnis où Ton loge au mois, à la semaine et à la nuit, et bien que le maître de ce taudis tînt un registre où s'inscrivaient ses hôtes, il était impossible de déc^ IfTrer ce grimoire taché d'encre et de graisse. Monsieur Daruel se résigna donc à retourner chez lui, un peu découragé par le. mauvais succès de sa première tentative. Le soir était venu. En passant devant Notre-Dame-de-Lorette, Félix remarqua que Téglise était encore ouverte. Il était pieux : il y a deux états contraires qui ramènent incessamment à Dieu les âmes droites : l'extrême bonheur et l'extrême infortune. Félix s'agenouilla ; sa courte prière n'était pas encore achevée, qu'il aperçut, dans une chapelle latérale, un homme en blouse, à genoux par terre, dans une attitude humble et douloureuse. Le costume populaire est malheureusement si rare dans les églises de Paris, que l'attention de M. Daruel fut éveillée. Bientôt un vague pressentiment vint s'y joindre , et il fut ému sans savoir pourquoi. Il fit un peu de bruit avec sa chaise : l'homme en blouse se retourna à demi, et Félix tressaillit : il venait de reconnaître Anselme Maynard, quoique horriblement changé et amaigri. Réprimant son prêt âer mouvement, il resta à sa place et fixa sur Anselme un regard pénétrant. Évidemment c'était bien là une vraie piété , une vraie douleur ; car, dans cette église déserte, oii l'ombre s'épaississait d'un instant à l'autre, Anselme ne pouvait se douter qu'il était vu. Bientôt il se leva et sortit. Félix profitant du crépuscule, le suivit sans affectation. Anselme le fit revenir sur ses {tàs, remonter la rue Lamartine, et tourner l'angle de la rue Rochechouart. Il entra dans cette ruC; longea les premières maisons, et disparut à un coia de ruelle, presque invisible. Félix, qui le suivait toujours, lut à la clarté du gaz que l'on commençait à allumer : Impasse Briare. Il s'enfonça dans ce conduit fétide, où s'exhalaient des odeurs malsaines, où des enfants déguenillés jouaient au bord d'un ruisseau formé par le suintement des murs. Anselme, son guide involontaire, coupa la ruelle à angle droit, e^tra dans une première cour où séchaient des litiges en lambeaux, traversa un vestibule humide et sombre, passa devant une fenêtre dont les plombs recevaient toutes les immondices du premier étage, et gravit péniblement un escalier, désigné aux passants par la

POURQUOI JB RESTE k LA CAMPAGNE. SI

lettre D. Il monta jusqu'au troisième, enfila un corridor noir comme l'Érèbe, et s'arrêta devant une porte marquée du n» 16. Félix entendit la clef grincer dans la serrure, et la porte se refermer. Une seconde après, il frappa.

« Entrez, dit une voix douce et craintive. »

Il ouvrit et entra : Anselme ne le reconnut pas d'abord. « C'est de la part de l'abbé Nervyn ? dit-il en rougissant.

— Non; c'est votre compatriote, votre ami Félix Daruel, qui vient vous serrer la main. Ne vouliez-vous pas le voir ?

— Félix 1... M. Félix Daruel ici I dans mon galetas! s'écria Anselme dont le visage se colora d'un ineffable mélange de confusion et de joie... Ah 1 Dieu a eu donc pitié de moi I »

A la pâle lueur d'un bout de chandelle qu'Anselme Maynard allumait à la hâte, Félix Daruel put embrasser d'un coup d'œil cet ensemble de pauvreté navrante : ces murs nus, humides, passés à la chaux ; cette couchette d'hôpital sans rideaux et sans matelas, cette table de bois blanc et ces deux chaises estropiées qui composaient tout le reste «^^e l'ameublement. Il remarqua pourtant, près du lit, deux objets de physionomie plus consolante : c'était une gravure de piété, proprement encadrée dans une bordure noire, et un rameau de buis bénit. A côté, on voyait, accrochés à un porte-manteau, une redingote et un chapeau qu'Anselme mettait, sans doute, les jours où il avait à faire ou à recevoir quelque visite. Sa blouse lui servait les jours d'incognito.

En ramenant ses regards sur l'habitant de cette misérable chambre, Félix y retrouva tette double expression qui l'avait déjà frappé : d'une part, la trace et le ravage de douleurs profondes, de souffrances encore saignantes , de blessures mal cicatrisées ; de l'autre, une résignation triste et douce qui ressemblait presque à de la sérénité. Les larmes montaient sans cesse et tremblaient sous les paupières fatiguées d'Anselme ; mais on comprenait vaguement qu'à leur première amertume se mêlait déjà un sentiment moins âpre et moins désolé.

« Quoi! c'est donc là que devaient arriver tant d'illusions et d'espérances? dit Félix en lui prenant la main, après qu'ils furent un peu remis de leur émotion douloureuse.

— Félix ! ne me plaignez pas ! répondit Anselme avec une sorte de fermeté mélancolique. J'ai souffert, mais j'avais mérité

^'i LES BRULEURS Dfi TflMfLfiS

de souffrir : j'avais mêlé des pensées d'orgueil, d'ambition et d'égoïsme à ce qui n'aurait dû être qu'une œuvre de eonscience et de devoir.;... Dieu ne pouvait accepter ces prétendus hommages d'une âme qui n'était pas à lui : ii m'a puni» il m'a frappé... J'ai murmuré: je me résigne...

— Et Julien Féraud, votre parent, votre camarade ? demanda monsieur DarueL y>

A ce nom, les traits du pauvre Anselme se bouleversèrent, comme si un for rouge venait de passer sur se» plaies. Un air d'^angoisse et d'épouvante remplaça sur 'son visage la tranquillité des tristesses chràtien»eB) et saisissant à sei^tour la maia de Félix Daruel i

«Julien! dites-vous? Julien! reprit-il & demi-roiï, comme «'il eut craiRi que k ehambre n'eût des échos : t'tsi mon ehàti^ menti mon désespoir, mii terreur de t^us les instants 1 Plus bas que la misère, plus bas ^ue te vice... nu fond, au fond du ^^iffre... Ah I si Dieu ne fait un miracle, j^ ne sak pas, nul ne ^ut savoir comment finira Julien Férandvw

•— Mais enfius ne puis-je rien j^ur le sauvée?

*^ le ne le crois pas ; il éB% trop tard.

^^ il a pourtant frappé à ma porte» l'autre jèw.i; Et tebeal «on nom était écrit au bas du rôlre, sur la même leuillé... je )% croyait venu avec Vous 1...

-^ Non, Répondit Anselme : j'avais su rotre prochaine arrivée pàl- l'abbé NcfrvjUs notre bompairiote et men dernier ami. Julien Taurct apprise par hasard ^ ou ^ut-étre aUra-t-il déf^obé ici là lettre qui mci donnait oette bonne nouvelhet.. Yous savant Hchè et généreux:, il èUra voulu»., il aura espéré.. &

«B- Quoldoilc?

•^ Yous extorquer quelques louis, pour aliet* boire ou jduér h., murmura Anselme d'une tx>ît saccadée, «oftimo ai on IftI avait Arraché eha^une de ces paroles.

— Quoi ! descendu jusque-lè? »

Ahselmé fit un geste affîrmatif. Il y eut un tnOment de silence. F>é}ik reprit, dferchant à ratiiener Ansfelme retû de plus consolantes images :

^ Cet abbé Nervyn, ééMV^ hom m'eut «onntt, est, dit-on, vicaire de belie pateissé ?

POURQUOI JB RBSTB A LA GAKPAUNB. 23

•^ m\i èl il à été lil§rt èâUtëfirt fépti<tu& âlIscilhMB dofit 16 Mhl pâlié èe i^à)i^ét*êi)l. I*émi§ chftséé dé ch^i... i'uficle âô Ltlciife ; siènl au (îé3èà{)oiri ayârtt dévôté tiies âérniérës iressourtrês. Le peu de tôlfeht et d'intelligence Çiië j'àrais crU avoir , s'étâll éteint au milieu de mes seéou^ses ist dé itieâ hiisèrés. Abandonné â tnoi-ihêlrie, aux cohseilS de Julien Fét-aud, â ses colèreSi à ses Wi^càsmes, peut-être àllais-^je le ëuine du côté dô l'abimé.»; J'eus le bonheur de rencontrer l'abbé Nervyn... 11 fea'ftrait connft à M..., au petit sémihàiré. H vint à moi les btas ouverts... Je ttiè tôufiâi à lui... je lui racontai tout, mfes rêves j mes espéfâriièés; ihes lUttéfe , riiès ïhécotnpleSi mes soUffrénees... TéUdré et ifidûlgèill d'abord, parce qU'il fallait me Irâiléréô taàlàde, il ne tarda pas , à mesdté qu'il ftié vit plus càliUe fet plus fort -, ft Wi parier lé langage de la vérité : il mè fit hohte de mes plaintes et dé hies Hvoltes... î)è quel dfoil àétdsàis-je là Providence? Ê^t-eè W'étt Dieu (}ûè j*àvàiè Vould servit ? Mon aMbitit)n , môii iftidul" pôiit Ltîbilë î ïi'étaîent'-ÎIs pa$ de moitié dans feéltè C^di*étde ^e j'javttis ëfitrêpt-ise comité les mauvaises passion* et les idaUVâîS&é doéttînes i Cet àmoFuf était pur \ iliaiè pouf* obtenir lè Miil dfe LUôilé, h'avais-jè pas Spéculé sUr là récoilnaîsàistncé d^ Àiôttde ^ El si mie i^econUkisfeance se changeait étl dédain fet eu Mtjiièi'te, à qui là faute ? — c'est ainsi qu'il me pàrià, tour â ibUf âftectu^Uît et àév^èfe, compatlss'aïlt et inflexible. A sa Voix; le râttimêfênt les pUi-ëâ cf'ôyânceô de mes Jeunes àhtiéfeà, nôô

IJÎlfS edfntîié des tttltâges d'imagination ou defe èieMfcéâ d'îhtel-i igeîîcê, inaiâ cofumë les lôiâ leS plus douces et lès plû^ fermer appuiâ de là feoftâciènCë et dU ëoéttr... L'àbbê Nefvyn Jjoui-vtit àii^ premiers bcébins de ma détî>es§e ; il më p)rbcui*a deâ copiés, dés 'travaux obscurs...»

ï'êlix Darueî, promenâiit àUtdUr dé luî tin fêgal^d învoîddtaire, ne put s'empêcher de songer intérieurement que l'abbê Wcï'vyîî n'avait îail, sôUs ce rappon, qUé lé i^rîcl Ôééessàire. Xnselmé le devina : il reprit avec un sourire triste :

« Ah ! vous ti-oUvëz, h'est-cé pas? qu'il ne iU'â pàS logé mâgtiiriquement... Mais d'abord il n'est pas riche, et il âé dbit a ses pauvres. Ensuite c'est moi qui ai voulu mbrlifîét èl fetrcmper dans l'humilité ce cœur perdu par rorguëil... Nul tie sait d'ailleurs que je logé ici, et fc^est la màiii de Diéti Çui Vbus f k

conduit. Lorsque j*ai à voir quelques-unes des personnes pour qui je fais des copies, je remets mon costume bourgeois, râpé, mais décent. Les autres jours , j'endosse cette blouse , je vais acheter moi-même mon pain , et quand j'entre dans une église pour prier Dieu, je sais bien qu'il me reconnaît ! »

Félix, profondément ému de cette résignation sans faste et sans fiel, pressa la main d'Anselme dans les siennes, et lui dit, les larmes aux yeux :

« Mon ami ! tous ne me parlez pas de Lucile ?

•— Lucile ! Âh ! je l'aime toujours ! Je l'aime plus que jamais I s'écria Anselme, dont le visage se voila de nouveau d'une ineffable douleur. Ah i que Dieu lui rende le bonheur et le calme 1 que je sois seul à souffrir... et je le bénirai!

— Écoutez, Anselme, reprit monsieur Daruel, une voix secrète me dit que mon voyage à Paris ne sera pas perdu pour vous... Ayez bon courage !... Lucile est au couvent, mais elle est libre encore... Je n'ai jamais su que très-vaguement ce qui s'est passé dans la maison de monsieur Servais, son oncle... Ne me le dites pas... Je ne veux pas le savoir, du moins aujourd'hui. Ce que je sais, c'est que monsieur Servais ne fera rien pour sa nièce; que, malgré ses cinquante ans, il vient de convoler en troisièmes noces avec une jeune femme qui a pris sur lui un empire absolu; en un mot, que Lucile n'a pas un sou à attendre de son oncle et tuteur ; mais aussi elle a vingt-cinq ans, elle est parfaitement indépendante de monsieur Servais ; il lui laissera toute liberté de se marier à sa guise, et même de mourir de faim, par-dessus le marché, avec son mari et ses enfants...

— Hélas 1 tel serait en effet notre avenir, si nous étions assez insensés pour croire cette union possible ! murmura Anselme,' évidemment combattu entre une secrète espérance et la triste réalité.

— Eh bien ! reprit Félix avec cette cordiale franchise qui prévient toute susceptibilité... Rassurez-vous, Anselme, je ne vous imposerai pas d'humiliants bienfaits ; mais que diriez-vous, par exemple, d'une modeste acquisition dont je vous^ferais les avances... d'un établissement à la campagne, à quelques lieues de nous, dans notre jolie vallée de Saint-Sauveur, avec Lucile pour compagne, à demi châtelaine, à demi fermière? Puis, lors-

qu'à force d'économie et de travail, vous vous seriez acquitté envers moi, qui vous empêcherait de revenir ici, d'y reprendre votre place dans les luttes de Fintelligence, soutenu par Lucile, raffermi par quelques années* de solitude, de méditation et de calme?»

Monsieur Daruel aurait pu parler longtemps encore: dans Textasede sa reconnaissance, Anselme le contemplait en silence; à l2L fin, se jetant à son cou par un mouvement irrésistible, et laissant déborder une joie qu'il avait cru perdue pour jamais, il

s'écria

«Âh! ce que vous m'offrez, je n'aurais jamais osé le rêver; .mais c'est le plus doux, le plus délicieux des rêves... Retrouver la campagne, le ciel, le soleil, nos collines, nos bois, nos prairies ! Échapper à cet air méphitique qui m'étouffe, à cette misère des grandes villes, la plus horrible de toutes ! Reconquérir Lucile et la mériter, moi qui l'avais pleurée comme une morte!... Non, je n'étais pas digne de tant de bonheur 1 — Et vous, vous, mon bienfaiteur, comment pourrai-je jamais vous payer cette dette immense, autrement que par mon tendre respect, que par mes ardentes prières ?. . .

— Vous le pouvez peut-être déjà, répondit Félix avec une émotion contenue... Vous pouvez peut-être me rendre un service .. Moi aussi, j'aii)esoin d'être sauvé...

— Vous?

•^ Protégé du moins contre une tentation et un péril ; protégé dans le repos de mon cœur et dans le bonheur de ma vie. Pour cela, Anselme, je vous demanderai de me parler comme à un confesseur, et de me raconter... »

En ce moment, un pas lourd et une voix rauque retentit dans l'escalier ; Anselme put à peine retenir un cri de douleur et d'effroi : la joie qui illuminait ses traits disparut. — C'est lui I dit-il, c'est Julien !

« Ah ! tant mieux ! je voulais le voir, lui aussi , répliqua Félix. »

Une seconde après, Julien entra : c'était à peu près la :nême expression de figure et le même costume que nous avons déjà esquissé. A la vue de monsieur Daruel, qu'il ne reconnut pas, il hésita un instant: puis, reprenant son aplomb cynique, il s'a-

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