‹ Les bruleurs de templesChapitre 8 sur 10 · TBMPLE B'ÉPHÈSB · texte numérisé non relu

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riosité de tous, par une tenue parfaite, une simplicité exquise, et une sorte de fierté hautaine que sa beauté rendait attrayante comme une parure, que son isolement rendait nécessaire comme une sauvegarde. Pour Julien , l'arrivée de Nathalie fut une révélation véritable. Elle eut pour lui le prestige de^la femme qui sait et le chi^rme de la jeune fille qui ignore : l'idéal, l'inconnu, lui sembla personnifié dans cette indéfinissable créature, énigme vivante, passant au milieu de gens qui ne sauraient ni la retenir, ni la comprendre. Tout ce qu'il en vit, tout ce qu'il en devina, répondait admirablement aux secrets désirs de son imagination et de son cœur. Cet orgueil , c'était le sien ; ce contraste entre une haute intelligence et une condition misérable, entre une ambition sans bornes et une destinée mesquine , c'était lui, c'était le mal dont il souffrait , c'était la plaie invisible qui com<mençait à le ronger. Tout ce qui s'agitait sans doute dans l'âme de Nathalie, se remuait dans la sienne. Pauvre c.omme elle, déclassé comme eliei dédaignant comme elle son vulgaire entou^ rage, il tendait comme elle ses mains fiévreuses vers ces biens que la société réserve à ses élus. « Guerre à mort à cette société 1 ;» ce cri de menace et de haine que Julien écoutait par^ fois dans les profondeurs de sa pensée, il crut aussi le surprendre sur le front marmoréen de Nathalie, dans l'éclair de son regard, dans le pli de ses lèvres. Cette parenté de l'orgueil rebelle les attira l'un vers l'autre. A défaut de leurs cœurs , leurs intelligences se comprirent et s'aimèrent ; ou plutôt ce ne fut pas de l'amour , ce fut un pacte. Avec une fierté chaste et altière qui subjugua le jeune amoureux, Nathalie traça entre elle et lui une ligne infranchissable. Avec une logique féminine qui lui ferma la bouche, elle lui prouva combien ils seraient plus forts contre la mauvaise fortune, plus sûrs d'arriver, mieux armés dans leurs luttes à venir contre la société et le monde, en restant simple^ ment amis, loyalement amis, qu'en s'embarrassant dans les réseaux de soîA d une intrigue sentimentale. Nathalie Duvivier ne passa qu'u" an à X... Lorsqu'elle repartit pour Paris, ^ù Julien allait bientôt retourner avec Anselme, elle lui dit, apriis une fra^ ternelle embrassade, « Au revoir, n'est-ce pas?

Au revoir.

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— Et pour mot d'ordre, le serment d'ÂnniBal ! le serment de ' haine et de guerre contre tout eo qui nous Ole noire place au soleil?

— Oui, le serment d'Annibal \ répondit' Julien avec un en thousiasme sinistre.

— Adieu donc : arrivez vite, et comptez sur mon amitié, comme je compte sur la vôtre. »

Ce rapide épisode avait causé à Anselme une douleur profonde; mais il n'exerçait aucune influence sur Julien, qui le dominait. Depuis quelque temps d'ailleurs, Lucile et Er-* nestine, devenues plus craintives à mesure qu'elles réfléchissaient davantage aux conséquences possibles de leurs premières Imprudences, avaient cessé de voir les deux jeunes gens. Pourtant la vie de province est trop à jour, une curiosité trop ardente s'était attachée aux moindres démarches de Nathalie Du-vivier, pour qu'on pût longtemps ignorer ses entretiens avec Julien, et pour qu'un écho, envenimé par de vulgaires commérages, n'en arrivât pas jusqu'à Ernestine. Ce qu'elle en souffrit, nul ne le sut, et Lucile eut seule la confidence de ses larmes. Pour cette âme fière et énergique, loyale et sincère, aucun mal-' heur ne pouvait égaler celui de trouver indigne d'elle l'homme qu'elle avait choisi. Lorsque Lucile, toujours fidèle au souvenir d'Anselme, qu'un sentiment de délicate pudeur l'avait empêchée de revoir, essaya de parler du coupable à son amie, lorsque, par un affectueux mensonge, elle lui dit que Julien repentant l'avait priée de plaider pour lui, Ernestine lui imposa silence avec un courage qu'elle puisait dans sa douleur, avec un calme qui cachait des déchirements terribles. La vaillante jeune fille s'exagéra-t-elle ses forces? S'abusa-t-elle en exilant pour jamais Julien de son cœur, en se figurant qu'elle ne l'aimait plus, qu'elle pouvait l'oublier? Peut-être le saurons-nous plus tard. Pour le moment, elle eut un nouveau sujet de trouble et de lutte intérieure. Malgré son ambition et sa vanité, malgré les affaires qui l'absorbaient, M. Jacques Servais n'avait pu voir tous les jours sous son toif la belle et poétique orpheline sans éprouver un de ces regains de sentiment et de jeunesse que les âmes communes prennent pour de l'amour. II Faima, autant du moins qu'il pouvait âimèr, et songea à l'épouser sans se

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préoccuper un moment de la possibilité d'un refus. D'abord il se dit que ce mariage avec une fille sans. dot serait une folie ; ensuite, il calcula mentalement le chiffre de sa fortune, les chances d^ ^on élévation politique, et il conclut qu'Ernestine, libre de tout lien de famille , douée d'une beauté souveraine et de ce don d'attraction que subissait tout son entourage, serait une admirable makresse de maison et flatterait infailliblement son orgueil, à l'époque déjà caressée dans ses rêves où il serait un homme d'État. Douloureux contraste 1 i^ar sa pauvreté , Ërnestine était un obstacle pour Julien au point de départ ; par sa beauté, elle pouvait être un auxiliaire pour monsieur Servais au point d'arrivée. Quant à la différence d'âge , à la sympathie des caractères, au premier amour d'Ernestine pour Julien , à la diversion opérée par Nathalie Duvivier, tout cela était lettre close pour monsieur Servais. Il ignorait presque tout , et s'inquiétait très-peu de ce qu'il savait. En sa double qualité d'homme sérieux et de mari en expectative, il ne pouvait s'arrêter à ces misères. Un jour donc , il fit prier Ernestine de venir le trouver dans son cabinet, et là , prenant une pose à demi paternelle, à demi galante, il lui demanda sa main. Si innocente que soit une jeune ûUe , elle devine toujours quelqu^neu le sentiment qu'elle inspire, même à un quadragénaire, e^ Ernestine fut moins étonnée que troublée. Elle demanda quinze jours do réflexion , que le millionnaire lui accorda avec une confiance superbe. Elle était alors dans le paroxysme de sa douloureuse colère contre Julien, et il lui sembla qu'un mariage sans amour avec un homme d'un certain âge serait pour elle le plus sûr des refuges contre Julien et contre elle-même. Lucile, à qui elle se confia, commença par pleurer beaucoup et par lui conseiller de ne pas renoncer si vite à ses jeunes et fraîches amours : puis elle réfléchit à cet ineffable douceur de devenir la nièce d'Ernestine, d'ajouter la parenté à Vamitié , et de multiplier les chances de ne jamais se séparer. Toutefois, surmontant ses scrupules, elle revit Anselme, lui apprit ce dont il s'agissait, et ajouta-que si, dans H quinzaine, aucun messi^ge, aucune prière , aucun cri de douleur et de tendresse ne leur arrivait du côté de Julien , son amie accepterait l'offre de monsieur Servais. Rien n'arriva, ou plutôt Julien, poussé par son père, rappelé par Nathalie Dutivier, partit pour

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Paris sur ces entrefaites ; il y emmena Anselme , qui n*eut que le temps de faire savoir à Lucile qu'il Faimait toujours, et qu'il allait travailler de toutes ses forces pour se rendre digne d'elle.

Quinze jours plus tard, Ernestine disait oui, et devenait madame Servais.

Julien et Anselme étaient à Paris depuis deux ans, lorsque monsieur Servais, qui, après son mariage, avait senti son ambition s'accroître et n'avait cessé de préparer son élection , fut nommé député de Tarrondissement de X... Le surlendemain, il partait à son tour pour Paris avec sa femme, sa nièce Lucile et son fils Âmédée, jeune rhétoricien de médiocre espérance.

Tels étaient les personnages que l'intérêt, l'amour, la vanité, ou peut-être des passions plus coupables , allaient réunir. Tel était l'avant-scène du simple et triste drame que nous nous proposons de raconter.

Sept ou huit mois s'étaient écoulés depuis Tarrivée de monsieur Servais à Paris. Bien qu'il n'eût pas encore détrôné les rois de la tribune , son rôle politique avait pris assez d'importance, sinon pour que le ministère comptât avec lui, au moins pour que l'Opposition comptât sur lui. Seulement, il lui était arrivé deux petits malheurs, très- faciles à prévoir. Entré au palais Bourbon ^vec l'inteiition bien sincère de ne pas dépasser certaines nuances du centre gauche , il se trouvait déjà beaucoup plus avant ; et parfaitement décidé d'abord à ne dépenser que cent mille francs pour fonder ou soutenir ïlnitiateur, il en était déjà à plus de deux cent mille. Mais ces légères mésaventures avaient de larges compensations. Monsieur Servais était l'oracle du salon de monsieur Versolant. Un vaudevilliste attaché au feuilleton dramatique de V Initiateur lui faisait des mots , qui circulaient ensuite dans la salle des conférences. Julien Féraud le pruoiamait un grand homme dans les premiers-Paris qu'il était censé écrire sous son inspiration immédiate, et le compte rendu des débats

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parlementaîreis ne manquait pas d'émailler ses discours de ces précieuses parenthèses : Très- bien 1 — - profonde sensation. — Écoulez î Écoulez ! — que Tamour-propre de Torateur savourait avec délices. Au reste, nous prendrons une idée plus juste des $ituations réciproques, si nous entrons chez monsieur Servais, il cette heure , significative alors dans la vie politique , qui s'écoulait entre le déjeuner et le départ pour la Chambre. ^

lionsieur Servais habitait un appartement assez vaste, dans un hôtel meublé de la rue de l'Université. On était au mois de mais ; au dehors, une pluie fine clapotait aux fenêtres ; au dedans, un bon feu pétillait dans la cheminée d'un petit salon dont Ikotre député avait fait son cabinet de travail et d'audiences,

^ïoute la famille était encore réunie. Assises Tune près de l'autrs, et tes regards tournés vers ce ciel sombre eX humide, Ernesline et Lucile laissaient deviner, par la pâleur dé leur front et la tristesse de leur attitude , tûut un monde .de pensées douloureuses et de vagues anxiétés , inconnu probablement du principal acteur de cette scène, soupçonné peut-être et partagé par quelques autres. L'œil fixé sur la pendule , Âmédée Servais, un peu plus blême et un peu plus maigre qu'à ^..., pirouettait sur ses talons

^^ seipbl^t «tteadre le^ moment iavorable pour s'esquiver. Autour d'uue |;rande tablQ ronde, dont le tapis vert était surchargé de papiers « de Uvres et de brochures , Anselme et Julien écri-

. vaient ; monsieur Servais dictait ou allait dicter: trois ou quatre numéros de VînitUfit^r gisaient çà et là sur les meubles. % JuUea« à ce soir, au théâtre du Palais Royal 1 dit Amédée

, en prenant son chapeau et en faisant mine de sortir. »

A ces mots, monsieur Servais haussa les épaules avec une expression de mauvaise humeur quinVvait, à ce qull paraît, pour écUtfer , que l'embarras du choix : car il interrompit la lecture d*ttn volumineux rapport, et dit à son fils d^un ton qu'il s'effor-

. fait de rendre eévère ;

« Amédée, on vous a yu samedi dernier au bal de l'Opéra ; je TOUS l'avais cependant défendu ; vos fournisseurs sont encore venus ce matin me demander de l'argent ; c'est la quatrième fois éspais le l^^' janvier , et l'on m'assure que vous avez des dettes criardes. Amédée » vous prenez une miauyaUç xout^. Ni votre santé, ni ma bourse n'y résisteront. »

Le jeune homme ne parut que médiocrement ému de cette harangue ; il ramassa à la hâte quelques livres qu'il avait laissés sur une console, et il s'apprêtait à sortir, lorsque son père lui demanda, de ce même air soucieux qu'il avait pris en lui parlant :

« Quels sont ces livres?

— Déranger, George Sand, Michelet, Quinet, Balzac, Eugène Sue, répondit fièrement Amédée en scandant chacun de ces noms célèhres, comme s'il avait eu peur d'en perdre une syllahe.

— Ce sont là de mauvaises lectures! dit monsieur Servais emporté par un sentiment paternel.

— Comment! de mauvaises lectures! s'écria l'étudiant, heureux de prendre sa revanche ; mais, mon cher père, tu n'y songes pas! L'autre jour, qui est-<ïe qui tonnait, à la tribune, contre le parti-prêtre, et répondait vertement à monsieur Berryer défendant les jésuites? Qui est-ce qui dénonçait le clergé et ses menées astucieuses pour s'insinuer dans les familles? Qui est-ce qui signalait à la reconnaissance publique les cours de messieurs Michelet et Quinet ^ Ta soutiens de tes deniers et de ton éloquence ce cher et excellent Initiateur : eh bien I chaque numéro de cet estimable journal, publié sous la raison sociale .Versolant, Servais et C®, renferme un hymne d'admiration en l'honneur de ces écrivains que tu me reproches de lire... Tiens, je prends au hasard : — et Amédée prit deux ou trois des journaux errants sur les chaises — George Sand... Ah! justement l'article est dans le numéro qui publie ton dernier discours, et je n'ai pas besoin d'aller bien loin pour en trouver l'auteur, poursuivit-il en regardant Julien : « George Sand... Chaque nouvel ouvrage de notre éminent conteur est un nouveau pas sur la route de l'avenir, une nouvelle victoire dans cette guerre glorieuse, déclarée par les esprits jeunes et libres aux vieilles hiérarchies, aux législations vermoulues, aux fictions et aux conventions sociales... » et ccetera, et cœtera ! Il y en a, comme cela, quatre colonnes du plus beau style... Et Ëugènc'^Kuei... Ah ! regarde! voici l'annonce en gros caractères. « Le 10 mai prochain, V Initiateur commencera la publication d'un nouveau roman en dix volumes, par monsieur Eugène Sue, lïUustre auteur de Mathilde, des Mystères de Paris, du Juif-Errant, de

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Martin l'Enfant trouvé, et de tant d'autres admirables récits que l'Europe sait par cœur. » — Initiateur d'hier, 27 mars, le même qui contenait ce vigoureux article sur le gouvernement à bon marché, l'abaissement continu et la réforme électorale, concerté ici même entre Julien et toi... Voyons, papa, qu'as-tu à répondre ?

Si monsieur Servais avait été à la Chambre, il aurait demandé l'ordre du jour ou la question préalable. Quelque peu embarrassé par l'argumentation de son fils, il se contenta de grommeler un « c'est bien différent ! » puis se tournant brusquement vers Anselme et Julien qui avaient écouté cet édifiant dialogue, l'un avec tristesse, l'autre avec ironie, il leur dit d'un air magistral :

« Messieurs, nous avons mieux à faire qu'à discuter les propos de cet étourdi. Anselme, nous avons à écrire à monsieur Berthelière, un de nos électeurs les plus considérables ; Julien, nous avons à causer du journal... Et puis, Mesdames, nous dirons quelques mots de notre grande soirée du 16 avril, où nous pendrons la crémaillère dans mon bel appartement de la rue Saint- Florentin 1 »

Là-dessus, monsieur Servais se rengorgeant, en homme prêt à dicter à deux, c'est-à-dire à être une moitié de César, dit rapidement à Anselme :

« Voici ce qu'il faut écrire à cet excellent monsieur Berthelière, qui s'effraie de nous voir aller si vite sur le chemin de l'opposition : En province, les choses se jugent mal, à un point de vue étroit et craintif, incompatible avec la grande politique. Nous marchons, parce que le pays ne veut pas rester immobile, et que nous devons le conduire ; mais nous arrêterons le mouvement quand il le faudra. D'avance nous avons marqué le point que nous entendons bien ne pas dépasser, et, quand nous y serons, nous dirons au flot : Tu n'iras pas plus loin ! Alors la France libre et fière, reconnaissante et heureuse, modérera d'elle-même ses pacifiques conquêtes; elle nous <iemandera de la gouverner, et nous, donnant au pouvoir la liberté pour base, profitant des erreurs de nos devanciers, évitant tout ce qu'ils ont fait, accomplissant tout ce qu'ils ont redouté, nous inaugurerons une nouvelle ère de grandeur, de dignité, de force et d'indépendance! — Voilà le canevas, mon cher Anselme ! arran-

gez cela pour le mieux ! continua le député, en se drapant dan$ 8a robe de chambre : quelques compliments à monsieur Berthelière sur les belles fleurs de son jardin, un mot respectueux pour sa femme, et un souvenir pour sa tante, qui a eu une ple«i/ésie».. Ensuite, annoncez-lui adroitement que mon opposition énergique ne m'empêcbe pas d'avoir quelque crédit dans les bureaux des ministères, que je suis en passe d'obtenir un secours pour les réparations de son église , qu^ son neveu sera nommé substitut avant la fin de l'année, et que son affaire avec les ingénieurs passera prochainement devant le conseil d'État... J)ixi : maintenant, Julien, à nous deuxl »

Julien, qui écrivait sur un coin de la table, releva la tète, et parut disposé à entendre moiisieur Servais avec une attention de disciple.

« Je suis mécontent de vous, lui dit son majestueux patron avec une sorte de bonhomie chagrine : je ne sais pas comment cela se fait, mais dans ces articles que nous préparons ensemble, et où je combine de mon mieux mon culte pour la liberté avec mon respect pour l'ordre établi, il y a toujours, quand vous les avez rédigés et qu'ils paraissent, une pointe, un fiel, un arrièregoût de violence, qui me compromet vis-à-vis de mes collègues : « Servais, me disait hier notre chef de file, prenez garde ! Au train dont vous allez, vous finiriez par arriver à 93 en sautant par-dessus 89. » — Que diable 1 je veux bien renverser le ministère, rogner les ongles au budget, en finir avec le parti clérical et les restes de l'ancien régime; j'entends ne pas ménager les leçons à la monarchie ; mais rien de plus 1 Vous, mon cher, on dirait toujours, quand vous écrivez, que votre pensée va plus loin ; que, derrière ces abus et ces privilèges détestés, vous démolissez en idée toutes les. garanties sociales! Vous êtes jeune 1 poursuivit monsieur Servais d'un ton radouci ; la jeunesse a du feu, de l'audace ; elle se plaît aux chimères, aux moyens extrêmes... Nous qui sommes sages, nous qui sommes mûris par l'expérience, nous devons diriger cette ardeur et cette flamme ; nous vous disons • Renversez ceci, respectez cela, écouteznous, et tout ira bien 1

— Monsieur, répondit Julien en affectant un respect qu'il n'éprouvait pas, vous en savez plus que moi sur toutes choses.

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Seulement, permettez -moi de croire que quand votre chef de file, comme vous rappelez trop modestement, vous adresse de» remontrances, elles lui sont dictées par un sentiment tout autre que la prudence ou le souci de votre situation politique.,. — . Et lequel ?

— La jalousie; la certitude que si vous continuez pendant un an encore à marcher d'un pas ferme dans cette large voie où vous nous guidez, vous lui ravirez, à votre profit, les trois quarts ^e sa popularité, et serez l'homme nécessaire de la future crise ministérielle.

— Hum ! hum ! fit le député en cachant sous un accès de toux diplomatique le chatouillement de sa vanité.

— Laissez-nous, reprit Julien avec une expression de tendre reproche, laissez-nous avoir de Torgueil et de l'ambition pour vous. Vous parlez mieux que l'homme à qui vous décernez cô titre de chef de file ; vous avez dix fois plus d'idées politiques. Modéré, hésitant, partagé entre le gouvernement qui voudrait vous séduire et l'opposition qui est votre vocation véritable, vous ne seriez jamais que la doublure de cet homme : vous le suivriez, en un mot ; précédez-le ; -soyez le premier sur qui tomberont les regards de la France, quand elle voudra être réellement forte et libre!

— Allons! allons! c'est bien, et j*aime à voir cette chaleur d'âme chez les jeunes gens! répliqua monsieur Servais complètement rasséréné. Écrivez votre article de demain comme vous l'entendrez, et corrigez seulement vos âcretés de style... Mais nous ennuyons ces dames avec nos bavardages politiques. Passons à des images plus riantes. J'espère qu'on en parlera, dans le monde, de ma soirée du 16 avril et qu'elle me fera quelque

honneur Ernestine, nous n'avons plus guère que quinze

jours : l'appartement sera-t-il prêt?

— Oui, mon ami, répondit-elle sans paraître égayée par ces perspectives mondaines. *

— Les fleurs, les étoffes, les lustres, le souper, Torchestre, je m'en remets, pour tout cela, sur Lucile et sur vous : vous vous y efi tendez à merveille... Anselme et Julien vous aideront à faire les honneurs; mais le plus délicat, c'est le chapitre des in- Titàtions.*. Qui aurons-nous^ »

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