‹ Les Budgets comparés des cent monographies de familles publiées d'après un cadre uniforme dans " les Ouvriers européens " et " les Ouvriers des deux mondes "Chapitre 2 sur 75 · I. — La monographie et l’enquête · texte numérisé non relu

I. — La monographie et l’enquête

Les procédés qui servent à observer les faits élémentaires, à réunir les données de la statistique, peuvent se diviser en deux grandes catégories, qui relèvent l’une de la synthèse, l’autre de l’analyse, et qui ne diffèrent pas moins par leurs caractères essentiels que par le personnel qu’elles mettent en œuvre.

Ces deux grands procédés, qui dominent la statistique, sont : V enquête, la monographie .

L’enquête, c’est la statistique officielle; elle utilise ]e concours des fonctionnaires répartis sur tout le territoire et les invite à recueillir les faits à leur portée pour les transmettre au centre où ces relevés seront coordonnés et publiés. Ainsi comprise, la statistique est une attribution de l’Etat ; car il a seul l’autorité et les moyens d’action nécessaires jiour la mener à bien. Elle est en même temps un devoir pour les pouvoirs publics : de même qu’ils sont tenus d’éclairer la nuit les rues et les boulevards par des réverbères et les côtes par des phares, ils doivent aussi nous fournir ces informations générales que nos efforts individuels ne pourraient nous procurer, et qui caractérisent les diverses manifestations de la vie sociale, comme les recensements de la population, ceux de la propriété bâtie et non bâtie, de l’état civil, de la criminalité, etc. Tel est le domaine très vaste de « l’enquête », et nul ne songe à le disputer à l’Etat, même parmi les économistes les plus jaloux de limiter son intervention.

Cependant il ne faudrait pas croire que l’individu isolé soit réduit à n’être qu’un consommateur ou un commentateur de statistique officielle, sans pouvoir en être à son tour un producteur. L’initiative privée a son rôle à jouer dans la confection des statistiques, et c’est dans la « monographie » qu’elle j^rend sa revanche.

La monographie est l’étude approfondie d'un « sujet» choisi comme type, que ce sujet soit un individu, une famille, un atelier, une commune, une nation. À peine connue autrefois, elle devient aujourd'hui de plus en plus en honneur. Il s’est opéré, depuis quelque temps, une profonde modification dans le courant des études scientifiques et dans les mœurs du public. On aimait jadis ces vues générales, ces synthèses ambitieuses, qui planent de haut sur un sujet, qui en négligent les détails et qui, entre les mains des maîtres, ont produit des tableaux grandioses, comme le Discours sur V histoire universelle ou les Révolutions du globe. Mais le temps et la mode de ces larges fresques semblent passés ; on leur préfère aujourd’hui de petits tableaux minutieusement fouillés, des études locales et, pour dire le mot, des « monographies. »

Mais, dira-t-on, la monographie n’a que la valeur d’un fait isolé: elle met en scène, non le paysan, mais un paysan; non l’ouvrier, mais un ouvrier, ce qui est tout différent. Quelles conclusions générales tirer d’une étude, vraie pour la famille, qu’elle analyse, mais inapplicable à la famille voisine? Dans les sciences naturelles, ce danger n’existe pas: une feuille est identique à la feuille voisine ; tout individu peut servir sûrement d’échantillon pour l’espèce à laquelle il appartient. Il n’en va plus? de même en matière sociale. Au cas où l’on aurait pris pour sujet d’étude une famille exceptionnelle, les généralisations qu’on en déduirait exposeraient à confondre l’accident avec la loi et ne seraient que des fausses lueurs égarant ceux qui les prendraient pour guides.

Si cette objection était fondée, la monographie tomberait au rang de pure curiosité, sans valeur ni portée scientifiques, et l’on aurait dépensé, à la pratiquer, bien des labeurs en pure perte. Mais la monographie n’est pas cela: elle fuit avec grand soin le cas particulier et poursuit le cas général ; elle néglige l’accident, l’exception, l’anomalie, pour s’acharner après la moyenne, après le type. C’est le type qui est la véritable essence de la monographie. Hors du type, pour elle, point de salut; mais, avec le type, elle acquiert vraiment le privilège d’éclairer d’une vive lumière les investigations économiques et sociales.

On insiste et l’on demande comment l’observateur s’y prendra pour découvrir ce type. Ne va-t-il pas subir dans cette recherche l’influence de ses idées préconçues, de ses préférences instinctives, et élever, malgré lui, à la dignité de type un de ces faits purement accidentels, dont Royer-Collard disait superbement: « C’est un fait, je le méprise ? »

Le danger serait grave, en effet, si l’observateur était réduit à sa propre intuition. Mais il est guidé dans ses choix par les grandes statistiques synthétiques, par les enquêtes administratives, qui couvrent le pays de leur réseau et débroussaillent pour ainsi dire le terrain sur lequel va opérer l’auteur des monographies. Grâce aux données ainsi mises à sa disposition, il connaîtra d’avance la population qu’il veut étudier et choisira son type avec précision et sans crainte d’erreur. La statistique officielle va donc en avant-garde et dégage les moyennes qui conduisent le monographe à son type. À son tour, la monographie lui rend le service de vérifier par une étude détaillée les résultats généraux de l’enquête. Ces deux grands procédés se contrôlent ainsi l’un l’autre, mais en gardant chacun ses traits distinctifs.

Pendant que la méthode des enquêtes administratives s’étale en surface, la monographie creuse en profondeur. La statistique officielle, mettant en œuvre toute une armée d’agents plus ou moins zélés et expérimentés, accumule une masse de faits saisis un peu superficiellement et sous un seul aspect; elle les verse pêle-mêle sous ses meules pour les triturer ensemble; elle compte sur la loi des grands nombres pour éliminer les erreurs des observations élémentaires. La monographie vise au contraire la qualité bien plus que la quantité des observations; elle n’emploie que des observateurs de choix, à la fois artistes et savants (1), qui s’emparent puissamment d’un fait

d un fait unique, et s’acharnent après lui pour le disséquer jusque dans sa moelle.

Appliquée à 1 étude des familles, la monographie donne une vigucr de relief et une intensité d’effets qu’on ne saurait atteindre autrement. « Je crois, dit un maître qui s’y connaît, et qui n’est pas suspect de vouloir décrier la statistique officielle (2), je crois que cette méthode, qui consiste à décrire la famille type dans tous les phénomènes de son activité extérieure et de sa vie entière, est la plus féconde, la plus vraie, et presque la seule qui puisse conduire au but. Avec son aide, nous faisons l’inventaire des biens des familles ouvrières, de l’habitation, du mobilier, des outils et des vêtements, nous nous initions aux diverses sources de recettes, en y comprenant les plus minces gains et les subventions; nous prenons sur le fait les habitudes les plus enracinées, bonnes ou mauvaises; nous analysons, pour ainsi dire, « la cellule » de l’organisme social qui est la famille, dans ses rapports avec l’état politique, économique, moral et intellectuel du pays. Si l’on suit une autre voie, on court risque de s’égarer dans les abstractions, et l’on s’imagine savoir, en se payant de mots à la place des idées absentes. »

Ailleurs, le meme statisticien comparant les deux procédés en présence fait à chacun d’eux sa part et conclut en ces termes: « Les froids relevés administratifs, ainsi réchauffés et animés par la monographie, prennent la consistance et le mouvement des organismes vivants. » On pourrait dire encore que l’enquête trace l’esquisse légère d’un vaste paysage et que la monographie en reprend ça et là quelques coins pour y mettre le feuillage, la couleur, et pour y faire circuler l’air, la lumière et la vie (3).

Les administrations publiques sentent à leur tour la nécessité de fortifier l’enquête par la monographie, et elles recourent de plus en plus à ce second procédé comme précieux adjuvant du premier.

De même que dans l’impuissance de contrôler tous les rails, tous les essieux, tous les bandages d’une commande, les agents réceptionnaires des compagnies de chemins de fer prennent au hasard dans la livraison un certain nombre d’échantillons et les

(1) Si l'analyse d’un simple minerai demande chez le chimiste une longue préparation scientifique et lui impose parfois plusieurs jours d’un travail assidu, on s’expliquera que le premier venu ne puisse aborder les études monographiques au pied levé.

(2) M. Bodio, directeur général de la statistique du royaume d’Italie — (Voir son rapport à l’Académie royale des Lincei sur la statistique des classes ouvrières — Séance du 25 juin 1882).

(3) “ Ce n’est que la profusion qui mène à la clarté a dit Schiller: parole profondément vraie, pourvu que la profusion soit classée, méthodique, sous peine d’aboutir à la confusion.

éprouvent « à outrance » pour accepter ou rebuter le lot tout entier d’après les résultats de ces essais; de môme qu’en face d’une comptabilité touffue, un contrôleur expérimenté survenant à b improviste la soumettra à ce qu’on appelle <n la vérification par épreuves », c’est-à-dire s’attachera à quelques pièces de dépense choisies entre toutes les autres et les étudiera à la loupe pour en vérifier la régularité et conclure ensuite de ces cas particuliers à l’ensemble; de môme, l’administrateur, au milieu de la masse plus ou moins inconsistante des faits recueillis par son enquête, s’efforcera d’en élucider à fond quelques-uns pour mieux comprendre la valeur des autres. Il s’adressera de préférence, pour ces monographies individuelles' à ceux de ses fonctionnaires dont il est le plus sûr et qui lui offrent le plus de garanties de conscience et de sagacité; il choisira des types répondant aux catégories les mieux définies de son enquête, de manière à en éclairer pour ainsi dire tous les recoins.

C’est ainsi que la Commission instituée en 1889 au Ministère de l’intérieur de France en vue d’étudier la comptabilité des Sociétés de secours mutuels a concentré ses investigations sur une quarantaine de ces Sociétés prises comme types dans les différentes provinces et dans les principales catégories où l’on peut ranger ces institutions (municipales ou professionnelles, urbaines ou rurales, riches ou pauvres). Ces diverses monographies permettront de saisir tous les aspects du sujet et d’aboutir à des conclusions générales.

De même encore, pour la grande enquête sur l’évaluation des propriétés bâties en France, prescrite par la loi du 8 août 1885, l’administration des contributions directes a cru nécessaire de procéder à des expériences sur un certain nombre de points du territoire, avant d’entamer en grand l’entreprise; puis à choisir dans chaque commune des types « comprenant autant que possible, au point de vue de l’importance, de l’affectation et de la situation, toutes les variétés que pouvaient présenter les propriétés bâties de la commune. »

« Les types ainsi choisis, dit l’honorable M. Boutin, directeur général des contributions directes, dans son rapport du 5 juillet 1890 au ministre des finances (1), devaient servir à apprécier par voie de comparaison la valeur des autres propriétés... Cette opération préliminaire avait une importance considérable. Du soin apporté dans son exécution devaient dépendre la régularité et l’exactitude des évaluations de la commune. »

Ce procédé monographique devient de plus en plus usuel dans les grandes administrations comme auxiliaire de l’enquête et il serait facile d’en citer beaucoup d’autres applications. Il s’impose chaque fois qu’on est en face d’une question complexe, où il ne suffit pas du remplissage mécanique d’un questionnaire banal, mais où il faut la déposition consciente et vivante de collaborateurs dévoués, dont les investigations personnelles, fortement guidées par la méthode, sachent pénétrer au cœur même du problème pour en préparer la solution.

i On voit donc que la monographie et l’enquête, loin de se combattre et de s’exclure \ — comme l’ont parfois prétendu leurs amis respectifs dans leur intolérance mal avisée

(1) Journal Officiel , 7 juillet 1890.

— peuvent se prêter un mutuel appui et combler leurs lacunes réciproques. L’une voit plus, l’autre mieux. La première profite de l'omnipotence et de l’omniprésence de l’État; la seconde a pour elle la souplesse, la finesse et la pénétration du travail personnel. 11 importe de faire entre elles un pacte d’amitié et de les combiner, si l’on veut saisir cette vérité statistique qui, semblable au Protée antique, dispose de tant de ressources pour se dérober de nos étreintes.

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