II. — La monographie et les questions sociales
C’est surtout aux questions sociales que la monographie est appelée à rendre d’éminents services. Trop souvent on les aborde avec des idées préconçues; on s’imagine que des instincts généreux et une certaine ardeur de sentiment suffisent pour les résoudre. C’est là une erreur et un danger. En aucune matière, il n’est plus facile de s’égarer, si l’on n’est guidé par une connaissance approfondie des faits. Tous ceux qui se livrent à ce genre d’étude - en laissant de côté les politiciens et les meneurs y apportent une entière bonne foi et un sincère désir d’améliorer la situation du plus grand nombre. Mais leur inexpérience rend leur ingérence dans ces questions aussi redoutable que le serait celle d’un paysan lâché dans un laboratoire et maniant avec
intrépidité les substances explosibles et les vases pleins de gaz comprimés.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que ces problèmes se posent, et l’on peut dire qu’ils sont aussi vieux que le monde. Il importe donc hautement de savoir les solutions qu’ils ont déjà reçues et les conséquences bonnes ou mauvaises de chacune de ces expérimentations.
L’histoire et l’observation contemporaines peuvent également être mises à contribution pour cette étude. Toutes les nations, en effet, n ont pas marché du même pas dans la voie de leur développement historique et l’on retrouve, en parcourant le monde, les diverses étapes traversées dans le passé par un même peuple de nos
vieux continents. Sous ce rapport, une étude actuelle de tous les temps équivaut à un sondage profond dans le passé d’un môme pays. Comme elle est plus commode à pratiquer et comporte plus de précision, c’est robservation comparée des faits actuels qui est la véritable école de la science sociale. Ses enseignements méritent seuls crédit, et non les rêveries écloses dans le cerveau d’un philosophe ou d’un lettré. En dehors de cette discipline et de cette base expérimentale, la science sociale n’est qu’une astrologie ou une alchimie, couvrant son néant d’une pompe déclamatoire, prête à servir les théories les plus funestes, à justifier les essais les plus aventureux, à conduire aux abîmes ceux qu’elle affiche la prétention de guider.
Mais comment procéder à cette observation? Les faits sont touffus, enchevêtrés: quel est le moyen de se reconnaître à travers leur labyrinthe ? Il n’est pas possible de les recueillir tous ; quels sont ceux qu’on va choisir et dans quel ordre? C’est là une difficulté réelle; elle explique le succès des abstracteurs de quintessence, qui s en affranchissent en inventant ce qu’ils ignorent, mais elle n’est pas msurmonta e e prouve seulement la nécessité d’un fil conducteur, d’une méthode.
Cette méthode est précisément celle de la monographie ; elle dirige les observa-
teurs à travers la complexité des faits et prépare ainsi la découverte des lois générales, qui pourront plus tard se dégager de l’ensemble concordant des observations, toutes faites sur un même plan.
La méthode a été appliquée à l’étude de diverses organisations plus ou moins étendues; à celle des nations, comme dans la Constitution cle V Angleterre, par MM. Le Play et Delaire, à celle des ateliers, des centres industriels et ruraux, comme dans les publications de MM. Villermé, Louis Reybaud et Baudrillart. Nous-même nous avons récemment essayé de tracer un cadre de la monographie d’atelier (1). La Société d’encouragement pour l’industrie nationale en France a adopté ce programme pour l’un de ses concours et vient, sur mon rapport, de décerner un prix de 2000 francs à 'MM. Georges Michel et Alfred Renouard pour leur monographie des houillères d’Anzin.
La monographie est également applicable à la commune, et nous comptons au premier jour présenter pour ce travail un essai de cadre semblable à celui auquel on a fait bon accueil pour l’atelier. Mais c'est surtout à la famille que la méthode s’adapte le mieux; c’est sous la forme de monographie de famille qu’elle a conquis ses titres de noblesse et rendu les plus signalés services.