‹ Les Budgets comparés des cent monographies de familles publiées d'après un cadre uniforme dans " les Ouvriers européens " et " les Ouvriers des deux mondes "Chapitre 4 sur 75 · III. — La monographie de famille · texte numérisé non relu

III. — La monographie de famille

Dans un moment où toutes les questions relatives au bien-être des classes les plus nombreuses sont l’objet d’une préoccupation générale, le moyen le plus efficace et le plus direct pour apprendre ces questions est de les étudier au foyer même des familles qu’elles concernent. On y prend sur le vif les causes, les résultats et les remèdes; on y constate les habitudes, les malaises, les souffrances, les défauts, les vertus, les sentiments, les préjugés, les aspirations; en un mot on y voit à l’œuvre tous les facteurs techniques et moraux qui influent sur la situation de la famille considérée, sur son classement, sur son équilibre, sur son état de paix ou d’antagonisme avec le milieu ambiant.

Cette connaissance est indispensable à la fois au moraliste qui veut agir sur les mœurs, et à l’homme d’État qui dispose de l’action publique. La loi est une arme à deux tranchants: si elle a une grande puissance pour le bien, elle peut aussi faire beaucoup de mal entre des mains inexpérimentées. Avant d’édicter une loi, le législateur aurait besoin de prévoir nettement — d’après une réflexion profonde de M. Taine — la répercussion qu’elle aura jusque dans le dernier hameau, jusque dans la plus humble chaumière. Souvent, la loi se retourne contre ses intentions, parce qu’elle a manqué de prévoyance ou de science, ce qui est tout un, et elle produit, par des chocs en retour plus ou moins mystérieux, les conséquences les plus inattendues. Quand on a étudié

(1) Voir dans le Bulletin de l’Institut international de statistique notre commentaire fait devant cet Institut en avril 1887.

Voir aussi l’article inséré dans le Giornale degli économisa , sous le titre : La Monografia cVofficina , par M. le professeur Santangelo Spoto (vol. III, fasc. 1°).

, t en , œ ® S l0 ; S a Ia fin de leur circuit et stade ultime de leur application, c est-a-dire dans les famdles les plus modestes, on s’en fait une idée bien autrement nette et saisissante que si l’on se borne à en raisonner dogmatiquement, de haut et a priori. Telle mesure fiscale, qu’on croit inoffensive, va peser lourdement sur un pauvre ménage, tandis que cette autre, à laquelle on prêtait des mérites singuliers de protection, ne va en dernière analyse se faire sentir que par une aggravation de charges.

est a monographie de famille qui fournit toutes ces révélations et place le lémslateur en face des réalités de son œuvre.

Elle permet encore d’éclairer une foule problèmes qui, pris dans leur généralité, sont, pour ainsi dire, insolubles ou ne comportent que des solutions arbitraires et suspectes. De ce nombre est celui de l’évaluation des charges proportionnelles qui pèsent sur l’agriculteur, le commerçant et l’industriel.

On sait à quels débats irritants donne lieu cette question, si grosse de conséquences suivant la solution qu’elle reçoit. Au lieu de demander la réponse à l’analyse du budget général de 1 Etat, il est plus sûr et plus précis de s’adresser au budget même des diverses familles-types qui caractérisent chacune de nos grandes professions (1). Tandis que la méthode ordinairement suivie cherche par des déductions, ingénieuses mais hypothétiques, à descendre de proche en proche des charges totales du pays à celles de r agriculture et de l’industrie, puis à celles du contribuable, but suprême de ces études; la méthode qui s’appuie sur les monographies va droit à ce dernier et l’interroge sur les charges, non qu’il croit supporter, mais qu’il supporte en réalité.

Cette même méthode permet de résoudre tous les problèmes ayant trait à l’assiette des impôts, comme a leur repercussion finale, et d’éclairer ainsi les revendications des diverses classes, qui toutes se disent et se croient lésées par la mauvaise répartition des charges publiques.

Elle peut aussi fournir le moyen le plus sûr de prendre un parti dans les questions qui touchent à la réglementation du travail et qui prêtent à tant d’arguments contradictoires. Qu’il s’agisse du travail des femmes et des enfants, du travail de nuit et du dimanche, on voit aux prises: d’un côté les avocats de la famille, de la morale; de l’autre, ceux de la liberté de l’individu. Ici l’on invoque les droits de l’État, le devoir et l’intérêt de la Société, qui lui commandent de prendre en mains la défense de ses membres trop faibles pour se protéger seuls contre les abus dont elle serait victime aussi bien qu’eux-mêmes ; là on réclame pour la famille le droit de vivre en envoyant au besoin la femme et l’enfant à l’atelier, en les faisant travailler la nuit et le dimanche. Le repos du dimanche, dit-on dans ce dernier camp, c’est une brèche béante dans un pauvre budget: on mange sept jours par semaine et la faim ne chôme jamais. La femme qu’on empêchera de gagner honnêtement son pain quotidien par le travail de nuit s’arrangera pour le gagner d’autre façon. L’enfant qu’on écarte de l’atelier restera dans la rue à recueillir les enseignements du ruisseau. — Voilà bien des thèmes à discussion et l’on sait avec quelle ampleur débordante ils sont exploités

(1) Les charges fiscales de V agriculture et les monographies des familles , par M. E. Cheysson. — Journal de la Société de statistique de Paris - 1889).

de part et d’autre dans les assemblées savantes ou parlementaires qui traitent ces graves sujets. Les diverses écoles en présence échangent ainsi le feu croisé de leurs arguments et couchent sur leurs positions; puis on passe au vote et l’on compte les voix. La décision prise aura force légale; mais, comme elle n’a pas entamé les convictions, elle est exposée à tous les retours offensifs d’un changement de majorité.

Pour dissiper ces obscurités, la monographie aurait peut-être plus d’efficacité que les déclamations môme les plus éloquentes. Supposons, en effet, que l’on ait dressé des monographies comparées de familles placées dans des situations identiques, excepté sur le point débattu. Ici, la mère restera au foyer; là elle sera ouvrière de fabrique. Dans un autre groupe, on rapprochera des familles, les unes où le père chôme le dimanche; les autres où il travaille sans interruption , sauf peut-être le lundi. De môme pour le travail de nuit; de môme pour le travail des enfants; de môme pour la limitation de la journée de travail. L’observation dira ce que produisent les divers régimes et fera apparaître l’influence des facteurs moraux sur la prospérité ou le malaise du ménage. Elle montrera, par exemple, que le gain de l’ouvrière à la manufacture est compensé et au-delà par le préjudice matériel et moral de son absence. Privée de la femme, qui n’est plus ni mère ni épouse, la maison a perdu son attrait; le linge n’est pas entretenu; le mobilier se disloque et se délabre; les repas apprêtés en hâte sont répugnants et malsains ; les enfants se dépravent; le père déserte ce logis, désert et maussade, pour le cabaret; la famille est désorganisée, ruinée, précisément par cette aubaine apparente, mais funeste, que lui vaut le travail de l’ouvrière (1).

Les mômes constatations pourront se faire pour le ménage, dont le chef travaille le dimanche comme les autres jours. 11 se fatigue plus vite; ses habitudes sont moins morales ; les liens de famille sont détendus. On a l’air de gagner plus ; mais en réalité l’on épargne moins et l’on est moins heureux.

Il semble que des démonstrations de ce genre, multipliées et concordantes, devraient avoir raison des partis-pris les plus tenaces. On résiste sans peine à des dissertations, mais il est plus difficile de résister à un fait.

C’est là encore, au foyer domestique, qu’on pourrait et qu’on devrait étudier le mécanisme et l’agencement de ces institutions de prévoyance qui sont la préoccupation

(1) “ A la conférence de Berlin (mars 1889), M. Kœchlin, membre de la délégation allemande, a “ communiqué à ses collègues une statistique des plus intéressantes, dont les éléments principaux ont “ été recueillis par lui en Alsace-Lorraine, d’après la méthode de Le Play. Ces statistiques établissent “ que, sur 600 familles ouvrières, comprenant, outre le père et la mère, plus de trois enfants, il y en a “ près de 500 qui ne peuvent pas subsister par le salaire du père. Avec la naissance du troisième enfant, “ l’endettement commence; si la loi recule trop le moment où l’enfant sera admis à travailler, si elle “ interdit à la femme toute occupation lucrative au dehors de la maison, la misère est inévitable et le “ paupérisme aura fait do nouvelles recrues. On aura nui à la famille ouvrière, bien loin de la protéger. „ (Rapport de M. le baron T. Kindt de Roodenbecke, sur la conférence de Berlin à la Société d’économie sociale - La Réforme sociale , août 1890).

Si nous nous associons à la conclusion antiréglementaire de M. Kœchlin, nous ne pouvons accepter celle qui fait du travail de la mère une nécessité inéluctable. Nous pensons qu’en regardant au-delà de ce qu’on voit ce qu’on ne voit pas au premier coup d’œil, la conclusion serait autre. Aussi ne citonsnous ce travail que comme un essai (d’après nous encore incomplet, mais intéressant), pour appliquer la monographie à la solution des questions sociales.

dominante de la fin de ce siècle et dont les combinaisons vont sans cesse en s’épanouissant davantage. On verrait là les maux dont souffre spécialement la famille ouvriere tels que l’alcoolisme et l’imprévoyance, la nature et le mode du secours ou

p utot du concours a lui offrir pour conjurer ces maux. Ce n’est pas tout que d’être prêt a donner: il faut encore savoir ce qu’on doit donner et surtout comment le donner. Or il y a telle disposition d’esprit soupçonneuse, défiante ou fière, qui n’accepte pas volontiers un bienfait et en concevrait plutôt de l’irritation que de la reconnaissance Prévenus a temps pur la monographie qu’ils ont à faire à des dispositions de ce genre, les palpons en devront tenir le plus grand compte dans l’organisation des institutions de prévoyance, en laissant, par exemple, à ceux qu’elles intéressent le soin de les administrer et en n’y intervenant qu’avec tact et discrétion. Faute de bien connaître ainsi le terrain sur lequel il s’agit de les édifier, ces institutions manquent de base: l’on en a vu plus d’une qui s’effondrait et qui ensevelissait sous ses ruines la paix de râtelier, qu’elle avait eu pour but d’établir.

C’est un service du même ordre et pour le même motif que la monographie peut rendre à la colonisation. L’une des principales difficultés que rencontrent l’assimilation et le gouvernement d’un peuple conquis provient de l’ignorance où le conquérant se trouve par rapport aux mœurs de ses nouveaux sujets. Sans le vouloir, il est exposé a les blesser et les blesse à chaque instant, semant ainsi d’une manière inconsciente des motifs de haine et de révolte contre sa domination. L’histoire de ces derniers temps nous offrirait en foule les exemples de ces fautes involontaires qui ont des conséquences graves, parce qu’elles font vibrer les fibres les plus sensibles des populations, en les atteignant dans leurs traditions, leurs croyances et leurs coutumes. Des

monographies exactes auraient mis en garde les maîtres contre ces erreurs, qui ont souvent fait couler beaucoup de sang et retardé pendant de longues années la pacification d’un pays. Quelques monographes vaudraient à ce point de vue des régiments et donneraient pour assiette à la conquête ou au protectorat, avec le respect des mœurs locales, la soumission d’abord, puis l’affection des peuples conquis ou protégés.

La monographie n’est pas seulement précieuse au législateur, à l’économiste, au moraliste; elle l’est encore à l’historien. Elle constitue un document inestimable pour caractériser une époque. Avec elle on sort des généralités, des traités et des batailles, de la biographie des souverains, et l’on pénètre jusqu’aux profondeurs, aux entrailles même de cette partie de la nation, qui travaille, qui produit, qui soutient l’édifice social. Si l’on avait ainsi — serait-ce seulement une fois pour chaque siècle — une série de monographies consacrées aux principales catégories d’un même pays, au paysan, à l’artisan, au boutiquier, au bourgeois des villes, au magistrat, au soldat, on ressusciterait le passé dans une sorte d’évocation magique (1). Les divers points ainsi obtenus, et dont chacun constate la situation d’une de ces corporations à un moment donné, serviraient — une fois réunis d’un trait continu, — à déterminer le trajectoire de cette corporation dans le temps, avec ses oscillations, ses montées et ses descen-

(I) Voir le discours de réception de M. Taine à l’Académie française.

tes. Quel régal pour un historien du 30 e siècle, quand il découvrira nos monographies contemporaines ! Il lui semblera voir surgir notre société devant lui, comme Pompeï des cendres du Vésuve.

Un statisticien de Francfort, M. le docteur Gottlieb Schnapper-Arndt, à la demande du Fraie Deutsche Ilochstift et sur l'initiative du docteur Flesch, a récemment entrepris une série de monographies rétrospectives sur le 17 me et le 18 me siècle, en mettant à contribution les «livres de raison, » les livres de recettes, de dépenses, de cuisine, les contrats, les testaments et les baux (1), et il est ainsi parvenu à reconstruire et à faire comprendre dans tous ses détails la vie des anciennes familles.

iv. — Publications individuelles et collectives des Monographies de famille.

Dotée de tels avantages, il n’est pas surprenant que la monographie de famille voie chaque jour s’accroître son crédit et se multiplier ses adeptes. Il nous faudrait un volume pour énumérer et surtout pour résumer tous les travaux déjà effectués dans cette direction. Nous aimons mieux renvoyer le lecteur à l’ouvrage que le docteur Cari Hampke a publié en 1888 à Jéna sous le titre: Das Ausgabebuclget der Prioatwirtschaften (2). On y trouvera un tableau assez complet de la « littérature » spéciale à ce genre de recherches, auxquelles Fauteur a apporté sa contribution personnelle (3).

Tous les pays figurent dans cette histoire: l’Angleterre avec Wade et Fletscher; la Belgique avec Ducpétiaux; la Suisse avec Chatelanat; l’Autriche avec Vessely, Keleti, von Innama-Sternegg; l’Allemagne avec Lengerke, le docteur Engel, Ballin, Schnapper-Arndt, Meitzen, Lespeyres, Dunkelmann , Bôhmert, Schâffle, Grüber: Fltalie avec Peruzzi, Bodio, la comtesse Pasolini (4), la France avec Blanqui, Villermé, Frédéric Le Play, à ne citer que quelques noms sur cette longue liste de travaux accomplis dans le monde entier depuis un demi-siècle (5).

(1) Voir la Réforme sociale , n° du 1 er février 1890, p. 195.

M. Babeau a fait également une série de travaux remarquables sur le passé d’après une méthode analogue.

(2) Cet ouvrage fait partie de la collection dirigée par le docteur Conrad de Halle : Sammlung nationalbkonomisclier und staiistischer Abhandlungen des staatsivissenschaftlicJien Seminars zu Halle .

(3) Dans son livre sur les classes laborieuses (Haushalt der arbeitenden Klassen), publié en 1883 à Berlin, M. Ballin avait lui-même présenté un tableau analogue des recherches de ses devanciers, M. Ignace Grüber en a également donné un aperçu dans l’introduction de son ouvrage publié à Jéna en 1887: Die liait sh ait ung der arbeitenden Klassen .

(4) La comtesse Pasolini a publié dans le Giornale degli économisa (numéro de septembre 1890) une intéressante monographie d'un de ses métayers romagnols de la commune deRavenne.

A condition de se faire assister par un comptable pour les calculs sévères du budget, les femmes ont toutes les qualités de tact, de pénétration et de sympathie qui les rendent parfaitement aptes au travail des monographies de famille. Elles y trouveraient un attrayant et noble emploi de leurs loisirs à la campagne. Aussi ne saurait-on signaler avec trop d’insistance l’exemple que leur donne la comtesse Pasolini, en le proposant à leur imitation.

(5) Voir à Y Annexe n° 1 (page 41) la liste des principales publications sur les monographies de familles.

Ces études ne sont pas seulement le partage de savants isolés, ne relevant que d’eux-mêmes; elles sont encore dirigées, encouragées, centralisées par des institutions collectives, dont les unes dépendent de l’État, comme les bureaux officiels de statistique, tandis que les autres émanent de l’initiative privée, comme les sociétés savantes.

Dans la première catégorie, nous mentionnerons les « Bureaux de travail » des États-Unis, dont le plus ancien, celui de Massachussetts, a publié de très nombreuses monographies de famille sous la haute impulsion de l’éminent directeur du bureau central de Washington, M. Carroll- Wright. On ne saurait trop proclamer les services rendus à la science sociale par ces bureaux, qui de proche en proche ont couvert toute la surface des États-Unis et sont un véritable foyer de lumière, non seulement pour cette nation, mais encore pour notre vieux continent (l).Nous sommes jaloux de cette institution et nous souhaitons ardemment que tous les pays, imitant un si bel exemple, sachent à bref délai se doter d’un aussi puissant moyen d’information pour étudier les questions qui s’imposent à la sollicitude publique.

Entrant, à son tour, dans cette voie, le Boarcl of t rade vient de publier, en 1889, 34 monographies de familles ouvrières. « C’est, dit-il, dans l’introduction à ce travail, le premier essai pour se procurer une statistique exacte des dépenses des classes laborieuses en regard de leurs salaires. » Il ne se dissimule pas d’ailleurs les difficultés de ces recherches et considère cette tentative comme une « reconnaissance » (le mot est en français dans le texte) pour se préparer à mieux faire par la suite. Les renseignements qui ont servi à la rédaction de ces monographies ont été obtenus à la suite d’une enquête faite par le bureau de statistique du Board of trade , spécialement auprès des Sociétés coopératives. Une circulaire a été adressée à ces Sociétés avec un questionnaire détaillé, en les priant de le répandre parmi leurs membres et de retourner les réponses de ceux qui auraient bien voulu en remplir les blancs. On leur donnait, d’ailleurs, l’assurance que ces renseignements étaient confidentiels et que les noms des correspondants du Board of trade ne seraient pas publiés. Sur 730 formules ainsi distribuées, il en est revenu 36, dont 34 ont été utilisées pour la publication (2).

Ce procédé du questionnaire a été suivi par M. le docteur Engel dans ses savantes études monographiques, par M. Francis Gai ton qiour~sês recherches sur l’influence de l’hérédité et par le Congrès des propriétaires allemands qui, en 1872, en vue de son enquête sur la situation des classes rurales, a lancé plus de 11,000 formules, dont 716 lui ont été retournées remplies (3). C’est celui que pratique à l’heure actuelle la Commission parlementaire, chargée d’étudier la question de la Réglementation du travail

(1) Le premier de ces bureaux, celui de Massachussetts, remonte à 1869. Depuis lors, son succès à donné naissance à l'ouverture de 21 bureaux analogues dans autant d’États. Ces bureaux sont reliés par un bureau fédéral institué en 1887 à Washington, et dirigé avec beaucoup de distinction par M. Carroll- Wright (Voir au Bulletin de V Institut international de statistique , t. IV, 1889, un aiticle de M. Rossi intitulé: Degli uffici di statistica del lavoro negli Stati Uniti).

(2) Le Board of trade conclut ainsi l’introduction dont il a fait précéder ces 34 monographies: “ Il est regrettable que nous n’ayons pas obtenu plus de réponses ... ; mais, pour maigres que soient les résultats, ils suffisent du moins pour faire pressentir l’ampleur et l’intérêt des recherches à poursuivre

dans cette direction. „ .

(3) Ces formules avaient trait à toutes les particularités de la vie du travailleur agricole.

en France. Malgré de tels précédents, nous devons émettre quelques réserves sur la qualité de ce procédé et sur la valeur des résultats à en attendre. Les correspondants entre les mains desquels tombent ces formules y répondent s'ils veulent et comme ils veulent. Rien ne guide ces réponses, rien n'en contrôle l'exactitude. Le statisticien est presque réduit à les enregistrer passivement et court grand risque d'être induit en erreur à son insu (1).

Combien préférable est la méthode qui met directement le monographe en face de la famille-type qu’il se propose d'étudier? Il ne la charge pas de remplir les blancs d'un questionnaire qu’elle ne comprend pas toujours clairement, et qui doit prendre à ses yeux l’aspect d’un interrogatoire de police. Mais il gagne sa confiance, provoque habilement ses confidences, ramène la conversation sur les sujets insuffisamment élucidés et arrive ainsi graduellement à saisir dans tous ses détails l'histoire et la vie même de la famille à monographier.

Le questionnaire est l’instrument de l’enquête officielle, qui compte sur le grand nombre des observations pour compenser leurs erreurs. Mais c’est à tort, selon nous, qu’on l'applique à la monographie. Celle-ci est un art et une science de précision, dont on ne peut abandonner le maniement à toutes les mains. Il est certainement plus commode à l’administrateur de réclamer les renseignements par écrit et de les attendre dans son bureau les pieds sur les chenets; mais la monographie veut être recueillie sur place, comme ces fruits qui ne sont savoureux que sur l'arbre, comme ces eaux minérales qui n’ont toute leur vertu que prises à la source même d’où elles jaillissent.

C'est sous cette forme de relevés directs obtenus dans l’intimité du tête-à-tête avec la famille que la monographie est encouragée par la seconde catégorie d’institutions collectives dont il nous reste à parler, celles qui émanent de l'initiative privée.

Au premier rang de ces Sociétés, il faut citer la Société internationale clés études ■pratiques d' économie sociale , fondée en 1856 et reconnue d’utilité publique en 1869. La tâche principale qu'elle s’est proposée a été de développer la publication des monographies de famille, d'après le plan tracé par son illustre fondateur Le Play et elle s'est montrée fidèle à cet engagement.

L’Académie des sciences avait décerné le 28 janvier 1856, sur le rapport de M. Charles Dupin, le prix Montyon de statistique à F. Le Play pour son grand ouvrage: Les Ouvriers Européens « étude sur les travaux, la vie domestique et la condition morale des populations ouvrières de l'Europe et sur les rapports qui les unissent aux autres classes. » Ce n'étaient pas seulement des descriptions exactes et d'une précision jusqu’alors inconnue; c'était plus et mieux encore: une méthode d’observation, qui venait de faire ses preuves et qui désormais allait renouveler la science sociale.

La publication de cet ouvrage est un véritable événement et témoigne d’une sin-

(1) Le Board oftrade reconnaît lui-même les inconvénients du système: “ Nous avons, dit-il, publié les réponses de nos correspondants telles qu’elles nous sont parvenues; mais nous avons lieu de croire à divers indices que les budgets ont été fortement manipulés “ trimmed „ par leurs auteurs, ce qui autorise des doutes sérieux sur la solidité de la base de ce travail. On n’en pourrait tirer un budget annuel qui cadre exactement “ sans une forte dose de manipulations et de cuisine „ (ivithout a good deal of trimming and codking).

guüère pénétration chez son auteur. Elle marque une date dans l’histoire des idées. Ces questions sociales, dont on ne soupçonnait alors ni l’importance économique et politique, ni la profondeur et les dangers, Le Play les évoque au milieu d’une société adonnée à d’autres soucis/ non pas en agitateur, comme un Louis Blanc, un Proudhon ou un Lamennais, non en théocrate illuminé, comme un Xavier de Maistre, ou en philosophe politique, comme un De Tocqueville, mais en savant àlafois original et précis, comme un Bacon ou un Descartes, qui ne marche qu’appuyé sur une méthode solide et sur l’observation.

Aujourd’hui, ces questions sont à la mc|e|foa les traite partout, non seulement dans les Parlements, les Académies et les Clubs, mais dans les journaux même les plus frivoles, dans les salons, les cabarets et les ateliers; elles sont l’objet d’un engouement plus dangereux peut-être pour leur solution froide et réfléchie que l’indifférence dédaigneuse ou l’oubli dont elles étaient autrefois enveloppées. Mais on est frappé d’étonnement et d’admiration en voyant dès 1830 l’esprit méditatif et profond du jeune ingénieur s’éprendre de ces problèmes, en deviner la gravité sociale, et dans un but aussi élevé que généreux se vouer à leur étude et à leur solution, en se traçant le plan d’une méthode rigoureuse, qui devait l’empêcher de s’égarer. Même à l’heure actuelle, on ne peut contempler sans respect cette œuvre immense. Mais combien plus admirable encore doit-elle apparaître, si Ton se rapporte à l’heure où le plan en a germé dans le puissant cerveau de son auteur, qui a consacré plus d’un demi-siècle à son édification!

C’est dans les Ouvriers Européens couronnés en 1856 par l’Académie que Le Play a publié ses premiers travaux (1). Il a donné en 1879 une nouvelle édition de cet ouvrage en six volumes in-8 ', dont le premier est consacré à l’exposé de sa méthode (2).

La Société d’économie sociale, fondée en 1856, a adopté ce plan « pour donner une direction uniforme à ses collaborateurs », dit l’article 4 de ses statuts. « Elle s’applique, dit encore l’article 5, à réunir dans un cadre uniforme une série de monographies ayant pour objet les travaux, la vie domestique et la condition morale de familles convenablement choisie. Elle dirige de préférence les études de ses collaborateurs vers les Sociétés qui lui sont signalées comme présentant des exemples d’organisation agricole ou industrielle et des rapports sociaux dignes d’être portés à la connaissance du public. »

En exécution de ces statuts, la Société a provoqué la rédaction et entrepris la publication des monographies qui constituent le recueil des Ouvriers des Deux Mondes , parvenu à son sixième volume et dont le septième volume est en cours de publication.

Les monographies contenues dans les Ouvriers Européens et dans les Ouvriers des Deux Mondes atteignent aujourd’hui le nombre de cent et sont toutes dressées sur « le plan uniforme » que leur avait assigné dès l’origine le fondateur de la Société d’éco-

(1) La première édition a paru sous forme d’atlas grand in-folio (aujourd’hui épuisé) et comprenait 36 monographies (5 russes, 2 Scandinaves, 1 turque, 2 hongroises, 3 autrichiennes, 4 allemandes,

2 suisses, 2 espagnoles, 4 anglaises, 11 françaises).

(2) l or tome, La méthode d'observation ; 2° tome, Les Ouvriers de l'Orient; 3» tome, Les Ouvriers du Nord; 4» à 6» tome, Les Ouvriers de l'Occident (populations stables, ébranlées, désorganisées) — Librairie Marne à Tours.

nomie sociale. L'œuvre se poursuit d’ailleurs sans interruption et tous les ans quelques monographies nouvelles viennent s’ajouter à cette riche collection. Avant de les y admettre et de leur donner son estampille, la Société les soumet à un contrôle rigoureux, révise tous les calculs, et signale aux auteurs les erreurs ou obscurités qu’elle relève. La publication n’a lieu qu’après qu’on s’est mis entièrement d’accord avec eux et que la rigueur scientifique du travail a été victorieusement établie par toutes les épreuves qu’il a dû subir.

D’autres Sociétés savantes, hiles ou sœurs de la Société fondée par F. Le Play en 1856, se sont constituées depuis lors pour se livrer aux mêmes études. C’est en Belgique la Société d’économie sociale fondée en 1880 et qui marche très honorablement sur les traces de sa devancière ; c’est au Canada la Société d’économie sociale de Montréal fondée en 1889; ce sont en Suisse la Société chrétienne suisse d’économie sociale et la Société pour l’étude pratique des questions sociales, l’une et l’autre fondées également en 1889. Ailleurs, comme en Italie où se rencontrent tant de sujets d’étude et tant d’ouvriers d’élite tous prêts à entreprendre cette œuvre, des fondations analogues sont en voie de préparation. Il faut que ce mouvement se propage et qu’il se traduise en organismes vivants et actifs. À côté des bureaux officiels de statistique dont nous nous plaisons à reconnaître les services, à côté de ces bureaux du travail dont nous appelions tout à l’heure la création de tous nos vœux, il y a une place, et une large place, pour ces Sociétés d’économie sociale dont la monographie est le domaine. Elles guident, elles disciplinent toutes ces bonnes volontés un peu confuses et incohérentes qui, faute de direction, peuvent se stériliser ou, ce qui est encore plus fâcheux, s’égarer. En concertant leurs efforts pour rendre leurs études comparables, quoique sans souffrir aucune atteinte à leur autonomie locale ou nationale, elles pourraient former un faisceau puissant et contribuer efficacement à dissiper plus d’un malentendu et à ramener la paix non seulement entre les classes d’un même pays, mais encore entre les diverses nations.

Pendant que notre Europe se hérisse de forteresses et de canons, ne serait-il pas consolant de leur opposer, comme des citadelles de paix, ces observatoires de sciences sociales où l’on étudierait avec dévouement et respect (res sacra miser) les souffrances et les maux populaires, non pour les aviver, mais pour les connaître et pour chercher ainsi à les guérir !

v. — La méthode des monographies de famille.

Nous avons parlé à plusieurs reprises de la méthode imaginée par F. Le Play, adoptée par la Société d’économie sociale et commune aux cent monographies des Ouvriers Européens et des Ouvriers des Deux Mondes. Le moment est venu de dire sommairement en quoi elle consiste pour en faire apprécier à la fois la précision et l’originalité.

À cet effet, nous mettrons à contribution, outre le premier volume des Ouvriers

Européens , les Instructions (1) publiées par la Société d’économie sociale et revisées par notre vieil ami M. Focillon, un des meilleurs disciples de Le Play et des plus sûrs dépositaires de la pensée du maître (2). On trouvera ci-après en annexe des extraits de ces Instructions pour le côte technique de la monographie (3). Aussi nous borneronsnous à en retracer ici les aspects généraux et les principales divisions.

Les deux traits essentiels qui caractérisent la monographie, c’est l’invariabilité de son cadre et la place d’honneur qu’y tient le budget des dépenses et des recettes.

L’uniformité du cadre n’est pas moins précieuse à ceux qui rédigent la monographie qu’à ceux qui la consultent. Aux premiers, elle sert de guide et de rappel pour qu’ils n’omettent rien pendant qu’ils sont sur le terrain d’observation. Ils sont en face d un plan, très net auquel il faut se conformer et qui les dirige dans leurs investigations, sans qu’ils courent le double danger de négliger des données importantes, ou de s’arrêter à des détails oiseux. Quant à ceux qui recourent aux monographies, ils savent immédiatement où trouver le renseignement qu’ils cherchent, puisqu’il est toujours disposé au même rang et de la même façon. On rend ainsi comparables toutes les monographies, malgré la dissemblance des familles qu’elles concernent.

Si cette condition est très désirable, on conçoit les difficultés que présente sa réalisation. Il faut, en etfet, imaginer un cadre assez élastique pour se prêter aux situations les plus variées, à des Chinois et à des Bachkirs, comme à des Français et à des Italiens ; à des peuples nomades, comme à des peuples stables; à des paysans, des bûcherons et des pêcheurs, comme à des cordonniers, des serruriers et des mineurs. La rédaction d’un tel cadre exigeait donc la connaissance parfaite de l’anatomie de la famille, de son squelette partout le même sous les variations d’aspect que lui impriment le climat, la profession et les mœurs. Le Play a mis 25 ans à méditer et à expérimenter son cadre (1829-1854) et il ne l’a produit en 1855 pour les 36 monographies des Ouoriers Européens qu’après s’être assuré qu’il répondait à toutes les conditions du problème. Depuis lors, ce cadre a continué à être mis en service par tous les observateurs qui ont pratiqué ces recherches, et telle en est la valeur, qu’après avoir subi l’épreuve de cette longue expérience, il n’a dû recevoir que quelques retouches sans importance, indiquées par l’auteur lui-même dans la deuxième édition des Ouoriers Européens .

Le second trait à relever dans les monographies de Le Play et de son école, c’est le rôle qu’y joue le budget. Là résident, à vrai dire, 1 originalité et la puissance de la méthode.

(1) Instruction sur Inobservation des faits sociaux selon la méthode des monographies de famille propre à Vouvrage intitulé “ Les Ouvriers Européens „ par F. Le Play. - Nouvelle édition revue et développée par M. Ad. Focillon , membre fondateur de la Société d? économie sociale. Boulevaid Saint-

Germain, 174. , , ..

(2) Au moment même où nous corrigeons ces épreuves (19 septembre 1890), la mort nous enleve

M. Focillon, après une longue maladie héroïquement supportée. En attendant que nous le fassions ailleurs d’une manière digne de lui, qu’il reçoive ici, de la part de tous ceux qui l’ont connu c’est-à-dire aimé et de la Société d’économie sociale, dont il a été l’un des maîtres les plus écoutes, 1 hommage de notre affection et de notre douleur.

(3) Voir Y Annexe n° 2 (page 45).

Le Play a remarqué que tous les actes de la vie d’une famille finissaient par aboutir à une recette ou à une dépense, de sorte qu’aligner le budget de cette famille c’est la disséquer jusque dans sa moelle et pénétrer le secret de sa situation, non pas seulement matérielle, mais encore morale. C’est dans ce budget que se peignent la sobriété ou l’intempérance, la prévoyance ou la dissipation, la santé ou la maladie, les habitudes religieuses et charitables, le travail continu ou le chômage, le rôle de la femme au foyer, la prospérité ou la décadence du ménage. Le budget c’est la clef qui ouvre toutes les portes et jusqu’au sanctuaire de la'famille.

Aussi est-ce à très juste titre que Le Play s’est attaché à dresser avec un soin tout particulier ce budget domestique. Il faut voir dans la Méthode d' observation et dans les Instructions de quelles précautions minutieuses il a entouré la rédaction de ce travail pour le mettre à l’abri de toute objection. Grâce aux garanties que présente le budget tel qu’il le rédige, il a pu en faire l’ossature de la monographie, qui devient ainsi pour la science sociale comme un instrument de précision et lui donne la rigueur des autres sciences.

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