‹ Les Burgraves trilogieChapitre 38 sur 49 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

JOB, seul.

Que m'a dit l’empereur? et qu’ai-je répondu?

Je n’ai pas compris.— Non.— J’aurai mal entendu.

Depuis hier en moi je ne sens qu’ombre el doute.

Je marche en chancelant, comme au hasard; ma route S’efface sur mes pas; je vais, triste vieillard ;

Et les objets réels, perdus sous un brouillard, [plonge. Devant mon œil troublé, qui dans l’ombre en vain Tremblent derrière un voile ainsi que dans un songe.

• Rêvant.

Le démon joue avec l’esprit des malheureux.

Oui, c’est sans doute un rêve.— Oui, mais il est affreux! Hélas! dans notre cœur, percé de triples glaives, Lorsque la vertu dort , le crime fait les rêves.

Jeune, on rêve au triomphe, et vieux au châtiment. Deux songes auxdeuxboutsdu sort. — Le premier mcnl. Le second dit-il vrai?

Moment de silence.

Ce que je sais pour l’heure ,

C’est que tout a croulé dans ma haute demeure. Frédéric Barberousse est maître en ma maison.

O douleur!— C'est égal! j’ai bien fait, j’ai raisou,

J’ai sauvé mon pays; j’ai sauvé le royaume.

Rêvant.

— L’empereur!— Nous étions l’un pour l’autre un f.itt- Etnous nous regardions d’un œil presque ébloui [tôme; Comme les deux géants d’un monde évanoui !

Nous restons en effet seuls tous deux sur l’ablme ; Nous sommes du passé la double et sombre cime ;

Le nouveau siècle a tout submergé ; mais ses flots N’ont point couvert nos fronts, parce qu’ils soûl trop

' [hauts!

S’enfonçant dans sa rêverie.

L’un des deux va tomber. C’est moi. L’ombre me gagne. O grand événement ! chute de ma montagne!

Demain , le Rhin mon père au vieux monde allemand Contera ce prodige et cet écroulement ,

Et comment a fini, rude et üère secousse,

Le grand duel du vieux Job etdu vieux Barbe rousse. Demain , je n’aurai plus de fils , plus de vassaux. Adieu la lutte immense! adieu les noirs assauts! Adieu gloire! Demain , j’entendrai , si j’écoute,

Les passants me railler et rire sur la roule ;

Et tous verront ce Job, qui , cent ans souverain ,

Pied à pied défendit chaque roche du Rhin ,

— Job qui, malgré César, malgré Rome , respire, — Vaincu , rongé vivant par l’aigle de l’empire ,

Et, colosse gisant dont on peut s’approcher,

Cloué , dernier burgrave, à son dernier rocher ! —

Il se lève.

Quoi ! c’est le comte Job ! quoi , c’est moi qui succombe !... —

Silence, orgueil! tais-toi du moins dans cette tombe!

Il promène ses regards autour de lui.

C’est ici , sous ces murs qu’on dirait palpitants ,

Qu'en une nuit pareille... — Oh! voilà bien longtemps , Et c’est toujours hier ! Horreur !

Il retombe sur le banc de pierre, se cache le visage de ses deux mains et pleure.

Sous cette voûte , Depuis ce jour, mon crime a sué goutte à goutte

Cette sueur de sang qu'on nomme le remords.

C’est ici que je parle à l’oreille des morts.

Depuis lors l’insomnie , ô Dieu ! des nuits entières , M’a mis sesdoigtsde plomb dans le creux des paupières; Ou , si je m’endormais , versant un sang vermeil , Deux ombres traversaient sans cesse mon sommeil.

Se levant en s’avançant sur le devant de la scène.

Le monde m’a cru grand ; dans l’oubli du tonnerre , Ces monts ont vu blanchir leur bandit centenaire; L’Europe m’admirait debout sur nos sommets ;

Mais, quoi que puisse faire un meurtrier, jamais Sa conscience en deuil n’est dupe de sa gloire.

Les peuples me croyaient ivre de ma victoire;

Mais la nuit, — chaque nuit ! et pendant soixante ans ! — Morne , ici je pliais mes genoux pénitents !

Mais ces murs , noir repli de ce burg si célèbre ,

Voyaient l’intérieur indigent et funèbre

De ma fausse grandeur, pleine de cendre, hélas!

Les clairons devant moi jetaient de longs éclats; J’étais puissant; j’allais, levant haut ma bannière, Comte chez l’empereur, lion dans ma tanière ;

Mais, tandis qu’à mes pieds tout n’était que néant , Mon crime, nain hideux, vivait en moi , géant ,

Riait quand on louait ma tète vénérable ,

Et , me mordant au cœur, me criait : Misérable!

Levant les mains au ciel.

Donato! Ginevra! victimes! ferez-vous Grâce à votre bourreau, quand Dieu nous prendra tous? Oh! frapper sa poitrine, à genoux sur la pierre , Pleurer, se repentir, vivre l’âme en prière ,

Cela ne suffi! pas. Rien ne m’a pardonné!

Non ! je me sais maudit , et je me sens damné !

Il se rassied.

J’avais des descendants et j’avais des ancêtres ; [très; Mon hurg est mort; mon fils est vieux; ses fils sont trat- Mon dernier-né! — je l’ai perdu! — dernier trésor! Olbert et Régina , ceux que j’aimais encor,

— Car l’âme aime toujours , parce qu’elle est divine , — Sont dispersés sans doute au vent de ma ruine.

Je viens de les chercher, tous deux ont disparu.

C’est trop! mourons!

Il tire un poignard de sa ceinture.

Ici , mon cœur l’a toujours cru ,

Quelqu’un m’entend.

Se tournant vert les profondeurs du souterrain.

Eh bien ! je l’adjure à celte heure, Pardonne , ô Donato ! grâce av^nt que je meure !

Job n’est plus. Fosco reste. Oh ! grâce pour Fosco !

use voix , dans l’ombre.

Faiblement , comme un murmure.

Caïn !

job , troublé.

On a parlé , je crois ! — Non , c’est l’écho.

Si quelqu’un me parlait, ce serait de la tombe.

Car le moyen d’entrer dans cette catacomhe,

Ce corridor secret où jamais jour n’a lui,

Aucun vivant, hors moi, ne le sait aujourd'hui;

Ceux qui l’ont su , depuis plus de soixante années , Sont morts.

Il fait un pas ver» le fond du théâtre.

Mes mains vers toi son! jointes et tournées, Martyr! grâce à Fosco!

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