‹ Les Burgraves trilogieChapitre 47 sur 49 · B AQUIN · texte numérisé non relu

B AQUIN

Un gîte sombre. — On dit qu’un fantôme y demeure.

HERMANN

Bah!

CYNULFUS.

L'on dirait qu’au mur le sang jadis coula.

KUNZ.

Le certain , c’est que nul ne saurait entrer là.

Le secret de l’entrée est perdu. La fenêtre Est tout ce qu’on en voit; nul vivant n’y pénètre.

SWAN

Eh bien! le soir je vais à l'angle du rocher.

Et là, toutes les nuits, j’entends quelqu’un marcher.

kunz , avec une sorte d'effroi.

Êtes-vous sûr ?

SWAN

Très-sûr.

TEUDON.

Kunz , brisons là. — Nous taire

Serait prudent.

HAQU1N.

Ce burg est plein d’un noir mystère.

J'écoute tout ici, car tout me fait réver.

TEUDON.

Parlons d’autre chose , hein? ce qui doit arriver.

Dieu seul le voit.

Il se retourne vers un groupe qui n‘a pas encore pris part à ce qui se passe sur le devant de la scène , et qui parait fort attentif à ce que dit un jeune étudiant.

Tiens, Karl, fiuis-nous ton histoire.

KARL

Oui ; mais n’oubliez pas que le fait est notoire ;

Que c’est le mois dernier que l’aventure eut lieu ,

El qu'il s'est écoulé...

Cherchant dans sa mémoire.

près de vingt ans , pardieu !

Dépuis que Barberousse est mort à la croisade.

HERMANN

Soit. Ton Max était donc dans un lieu fort maussade.

KARL

Un lieu lugubre, Hermann. Un endroit redouté,

Un essaim de corbeaux, sinistre, épouvanté.

Tourne éternellement autour de la montagne;

Le soir, leurs cris affreux , lorsque l’ombre les gagne , Font fuir jusqu'à Lautern le chasseur hasardeux.

Des gouttes d’eau du front de ce rocher hideux Tombaient comme les pleurs d’un visage terrible;

Une caverne sombre et d’une forme horrible S’ouvrait dans le ravin. Le comte Max Edmond Ne craignit pas d’entrer dans la nuit du vieux mont .

Il s’aventura donc sous ces grottes funèbres.

Il marchait. Un jour blême éclairait les ténèbres. Soudain sous une voûte, au fond du souterrain ,

Il vit, dans l’ombre, assis sur un fauteuil d’airain ,

Les pieds enveloppés dans les plis de sa robe ,

Ayant le sceptre à droite , à gauche ayant le globe , Un vieillard effrayant, immobile , incliné ,

Ceint du glaive, vêtu de pourpre, et couronné.

Sur une table faite avec un bloc de lave ,

Cet homme s’accoudait. Bien que Max soit très-brave , Et qu’il ait guerroyé sous Jean le Bataillard , il se sentit pâlir devant cegrand vieillard ,

Presque enfoui sous l’herbe et le lierre et la mousse , Car c’était l’empereur Frédéric Barberousse.

Il dormait. D’un sommeil farouche et surprenant.

Sa barbe d’or jadis , de neige maintenant Se répandait à flots sur la table de pierre.

Ses longs cils blancs fermaient sa pesante paupière. Un cœur percé saignait sur son écu vermeil.

Par moments, inquiet, à travers son sommeil ,

Il portait vaguement sa main à son épée.

De quel rêve celte âme était-elle occupée?

Dieu le sait !

nEniurtx.

Est-ce tout?

KARL

Non, écoutez encor.

Aux pas du comte Max dans le noir corridor L’homme s’est réveillé; sa tête morne et chauve S’est dressée; et fixant sur Max un regard fauve , Il a dit, en rouvrant ses yeux lourds et voilés : Chevalier, les corbeaux se sont-ils envolés ?

Le comte Max Edmond a répondu : Non , sire.

A ce mot, le vieillard a laissé , sans rien dire , Reiomber son front pâle , et Max plein de terreur A vu se rendormir le fantôme empereur.

herkarïi , éclatant de rire.

Le conte est beau.

HAÇUiît , à Karl.

S’il faut croire la repommée , Frédéric s’est noyé devant toute l’armée Dans le Cy.lnus.

HKISSIASN.

C’est sûr.

KARL

Cela ne prouve pas

Que son spectre n'est point dans le val du Malpas.

SWAN

Moi, l’on m’a dit, — la fable est un champ sans limite, — Qu’échappé par miracle, il s’était fait ermite,

Et qu’il vivait encor.

gohdicarius.

Plût au ciel ! et qu’il vint Délivrer l'Allemagne avant douze cent vingt !

Fatale année où doit , dit-on , crouler l’empire.

SWAH.

Déjà de toutes parts notre grandeur expire.

KUHI.

Mais, hélas ! Rarberousse est mort, bien mort, Suénon. sw ah, à Jossius.

A-t-on dans le Cydnus retrouvé son corps?

JOSSIUS.

Les flots l’ont emporté.

Non.

TBÜDOH.

Swan, as- tu connaissance Delà prédiction qu’on fit à sa naissance?

— Cet enfant, dont le monde un jour suivra les loi* , Deux fois sera cru mort et revivra deux fois. —

Or , la prédicliôn, qu’on raille ou qu’on oublie ,

Une première fois semble s'étre accomplie.

HERMAHn.

Barberousse est l'objet de cent contes.

TEUDOPf.

Je iiis

Ce que je sais. J’ai vu, vers l’an quatre-vingt-dix ,

A Prague , à l’hôpital , dans une casemate;

Un certain Sfrondati, gentilhomme dalmate.

Fort vieux, et qu’on disait privé de sa raison.

Cet homme racontait tout haut dans sa prison , Qu’étant jeune, à cet âge où tout hasard nous pousse, Chez le duc Frédéric , père de Barberousse,

Il était écuyer. Le duc fut consterné De la prédiction faite à son nouveau-né.

De plus, l’enfant croissait pour une double guerre : Gibelin par son père et guelfe par sa mère,

Les deux partis pouvaient le réclamer un jour.

Le père l’éleva d'abord dans une tour ,

Loin de tous les regards , et le tint invisible ,

Comme pour le cacher au sort le plus possible.

Il chercha même encore un autre abri plus tard. D’une fille très-noble il avait un bâtard ,

Qui, né dans la montagne, ignorait que son père Était duc de Souabe et comte de Bavière ,

Et ne le connaissait que sous le nom d'Otbon.

Le bon duc se cachait de ce fils-là , dit-on ,

De peur que le bâtard ne voulût être prince,

Et d’un coin du duché se faire une province.

Le bâtard, par sa mère, avait, fort près du Rhin ,

Un burg dont il était burgrave et suzerain ,

Un château de bandit, un nid d’aigle, un repaire. L'asile parut bon et sûr au pauvre père.

Il vint voir le burgrave, et, l’ayant embrassé ,

LES BI R(. RAVES. j 5

— no —

Lui ronfla l’enfant sous un nom supposé ;

Lui disant seulement : Mon fils, voilà (on frère.

Puis il partit. — Au sort nul ne peut se soustraire. — Certes, le duc croyait son fils et son secret Bien gardés : car l’enfant lui-même s’ignorait.

Le jeune Barberousse ainsi recouvert d’ombre Atteignit ses vingt ans ; or, — ceci devient sombre , —

Un jour, dans un hallier, au pied d’un roc, au bord D’un torrent qui baignait les murs d’un château fort ,

Des pâtres qui passaient trouvèrent à l’aurore Deux corps sanglants et nus qui palpitaient encore.

Deux hommes poignardés dans le château sans bruit.

Puis jetés à l’ablme, au torrent , à la nuit ;

Et qui n'étaient pas morts. — Un miracle, vous dis-je. — Ces deux hommes que Dieu sauvait par un prodige , C’était le Barberousse avec son compagnon ,

Ce même Sfrondati, qui seul savait son nom.

On les guérit tous deux. Puis, dans un grand mystère . Sfrondati ramena le jeune homme à son père.

Qui, pour patmenl, fit mettre au cachot Sfrondati.

Le duc garda son fils , c’était le bon parti .

Et n’eut plus qu’une idée, étouffer celte affaire.

Jamais il ne revit son bâtard. Quand ce père Sentit sa mort prochaine, il appela son fils,

Et lui fit à genoux baiser un crucifix.

Barberousse, incliné sur ce lit funéraire,

Jura de ne se point révéler à son frère ,

Et de ne s’en venger, s’il était encor temps.

Que le jour où ce frère atteindrait ses cent ans.

— C’est-à-dire jamais. — Quoique Dieu soit le maître !

Si bien que le bâtard sera mort sans connaître Que son père était duc, et son frère empereur.

Sfrondati pâlissait d’épouvante et d’horreur Quand on voulait sonder ce secret de famille.

Les deux frères aimaient tous deux la même fille. L’alné se crut trahi, tua l’autre, et vendit La fille à je ne sais quel horrible bandit ,

Qui, la liant au joug, sans pitié, comme un homme, L’attelail aux bateaux qui vont d'Ostie à Korne.

Quel destin ! Sfrondaii disait : C'est oublié !

Du reste, en son esprit tout s’était délié.

Rien ne surnageait plus dans la nuit de son âme ,

Ni le nom du bâtard, ni le nom de la femme.

Il ne savait comment. Il ne pouvait dire oü.

J’ai vu cet homme à Prague enfermé comme fou.

Il est mort maintenant.

HER9IAXX.

Tu conclus?

TEUDOX.

Je raisonne.

Si tous ces faits sont vrais , la prophétie est bonne.

KO.VZ.

On m’a jadis conté ce conte. En ce château , Frédéric Barberousse avait nom Donato ;

Le bâtard s’appelait Fosco; quant a la belle ,

Elle était Corse , autant que je me le rappelle.

Les amants se cachaient dans un caveau discret , Dont l’entrée inconnue était leur doux secret.

C’est là qu’un soir, Fosco, cœur jaloux, main hardie , Les surprit , et finit l’idylle en tragédie .

COXDICARlOS.

Que Frédéric, du trône atteignant le sommet.

N’ait jamais recherché la femme qui l’aimait ,

Cela me navrerait dans l’âme pour sa gloire Si je croyais uu mot de toute votre histoire.

TEBDON.

Il l'a cherchée , ami. De soa bras souverain , Trente ans il a fouillé les repaires du Rhin. Le bâtard...

Kim.

Ce Fosco ?

teddoi* , continuant.

Pour servir en Bretagne ,

Avait laissé son burg et quitté la montagne ;

Il n’y revint, dit-on, que fort longtemps après. L’empereur investit les monts et les forêts ,

Assiégea les châteaux , détruisit les burgraves ,

Mais ne retrouva rien.

Entre le capitaine du burg , le fouet à la main .

LE CAPITA1KB.

Allons ! c’est l’heure, esclaves.

Au travail ! hâtons-nous. Les convives ce soir Vont venir visiter celte aile du manoir;

C’est monseigneur Hatto , le maître , qui les mène. Qu’ils ne vous trouvent point ici traînant la chaîne !

Pack 69. *

C'est du vin d’écarlate.

Scarlachwein.

Page 118 .

Haut le pont ! bas la herse ! armez les mangonneaux !

L’acteur fera sagement de dire : armez les fauconneaux. On ne connaissait pas les fauconneaux au treizième siècle ; mais qu’importe! il y a encore dans le public , quoiqu’il devienne de jour en jour plus sympathique et plus intelligent, beaucoup de braves gens qui n’admettraient pas les mangonneaux. Mangonneaux ! qu’est cela , je vous prie? Mangonueaux! voilà un mot bien ridicule et bien singulier! Fauconneaux, à la bonne heure !

On croit devoir indiquer ici aux théâtres de province de quelle façon se disent à la représentation les vers qui terminent la pièce :

guamiumuu , à l’empereur.

Adieu !

Elle meurt.

l'empereur , la soutenant dans ses bras , à Job .

Je pars aussi.

Il ae relève.

Job , règne sur le Rhin-

JOB

Restez , sire !

l'empereur.

Je lègue au monde un souverain,

Frédéric deux , mon fils, qu’on vient d’élire à Spire. Jetant un regard douloureux à Guanhumara étendue à ses pieds.

Je rentre dans ma nuit, et lui laisse l’empire.

JOB

Sire!...

l'empereur.

Avant de mourir , courbé devant la croix ,

J'ai voulu seulement , une dernière fois ,

Étendre celte main suprême et tutélaire ,

Comme roi sur mon peuple, et sur loi comme frère.

Quel qu’ait été le sort, quand l'heure va sonner ,

Heureux qui peut bénir!

Tous s'inclineut sous la bénédiction de l'empereur. job , lui baisant les mains.

Grand qui sait pardonner!

Si l’auteur pouvait penser que ces notes tiendront une place, si petite qu’elle soit, dans l'histoire littéraire de notre temps, il leur donnerait des développements qui ne seraient pas inutiles peut-être à l’art théâtral. Il expliquerait, par exemple, dans tous ses détails, cette belle mise en scène des Burgraves , qui a fait tant d’honneur à la Comédie Française. Jamais pièce n'a été montée avec plus de soin et représentée avec plus d’ensemble. On a remarqué avec quelle intelligence vive et adroite ont été

dites par tous la scène des esclaves et la scène des burg raves. M. Drouville s’est particulièrement distingué dans le rôle de Hatto. Mesdemoiselles Broban et Gariqueont su, à force de grâce et d'esprit, convertir en des figures animées et vivantes les silhouettes à demi entrevues de Lupus et de Gorlois. Mademoiselle Denain, qui a su rendre d’une manière si complète, et sous son double aspect, le rôle de Régina, a été pleine de charme dans sa mélancolie et pleine de charme dans sa joie.

M. Geffroy , qui , comme peintre et comme comédien , est deux fois artiste et artiste éminent, a imprimé au personnage d’Otbert cette physionomie fatale que les poètes comme Shakspeare savent réver et que les acteurs comme M. Geffroy savent réali-er.

Les trois vieillards. Job, Barberousse et Magnus, ont été admirablement représentés par MM. Beauvallet, Ligier et Guyon. M. Guyon , qui est un artiste de haute taille par l'intelligence comme par la stature , a puissamment personnifié Magnus. Quami il apparaît au seuil du donjon avec sa belle et noble tête, son habit de fer et sa grande peau de loup sur les épaules, on croirait voir sortir de l’église de Fribourg en Brisgau le vieux Berlhold de Zæhringen, ou de la collégiale de Francfort le formidable Gunlherde Schwarzbourg. M. Ligier,qui a reproduit avec une si haute poésie la figure impériale de Barberousse, a su dans ce rôle, qui restera comme une de ses plus belles créations, être tour à tour simple et grand, paternel et pensif, majestueux et formidable. Au deuxième acte, dans sou apostrophe aux burgraves, il soulève des acclamations enthousiastes et unanimes. M. Beauvallet, qui a une grande puissance parce qu’il a un grand talent, a déployé dans Job toutes les nuances de son intelligence si riche, si étendue et si complète. Il a été patriarche au premier acte, héros au deuxième, père au dernier. M. Beauvallet a été partout

superbe et dramatique. Ajoutons qu'il y a dans le rôle de Job, au deuxième acte, par exemple, des moments de bonhomie et de familiarité que ce rare et excellent acteur a su rendre avec une sorte de grâce sénile pleine de grandeur. M. Beauvallet etM. Ligier, en représentant les deux frères, se sont montrés frères par le talent et ont été frères par le succès.

Pour exprimer le personnage de Guanhumara , il fallait tout à la fois une composition savante et une inspiration profonde. Madame Mélingue a eu ce double mérite au degré le plus éminent. Imposante sous ses cheveux blancs, magnifique sous ses haillons, pathétique, et on pourrait presque dire intéressante dans sa haine, elle a réalisé merveilleusement l'idéal de l’auteur, la statue qui marche et qui regarde avec un regard de vipère. Madame Mélingue n’a reculé devant aucune des difficultés de son rôle. Toute jeune comme elle est, elle a pourtant pris hardiment et franchement l'âge de Guanhumara ; mais dans cette transformation même, elle a su conserver les lignes les plus sculpturales et fes plus pures. En renonçant pour un moment à être jolie, elle a su rester belle.

Page 1