‹ Les burgravesChapitre 10 sur 83 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

— L'AIEUL

CYNULFUS.

Au bord d'un champ de blé.

IIAQUIN.

Moi, je sais que ce burg, bâti sur une cime, Après avoir, dit-on, vu jadis un grand crime, Resta longtemps désert, et puis fut démoli Par POrdre Teutonique; enfin les ans, l'oubli, L'effaçaient, quand un jour le maître, homme fantasque, Ayant changé de nom comme on change da masque, Y revint. Depuis lors il a sur ce manoir Arboré pour jamais ce sombre drapeau noir.

SWAN, à Kunz.

As-tu remarqué, fils, au bas de la tour ronde, Au-dessus da torrent qui dans le ravin gronde, Une fenêtre étroite, à pic sur les fossés, Où l'on voit trois barreaux tordus et défoncés?

KUNZ.

C'est le Caveau Perdu. J'en parlais tout à l'heure.

HAQUIN.

Un gîte sombre. On dit qu'un fantôme y demeure.

HERM ANN

Bah!

CYNULFUS.

L'on dirait qu'au mur le sang jadis coula.

KUNZ.

Le certain, c'est que nul ne saurait entrer là.

Le secret de l'entrée est perdu. La fenêtre

Est tout ce qu'on en voit. Nul vivant n'y pénètre.

SWAN

Eh bien, le soir, je vais à l'angle du rocher,

Et là, toutes les nuits, j'entends quelqu'un marcher.

K C N Z, avec une sorte d'elTroi.

Êtes-vous sûr?

SWAN

Très sûr.

TEUDON.

Kunz, brisons là. Nous taire

Serait prudent.

HAQUIN.

Ce burg est plein d'un noir mystère.

J'écoute tout ici, car tout me fait rêver.

TEU nON.

Parlons d'autre chose, hein? Ce qui doit arriver, Dieu seul le voit.

n se tourne vers un groupe qui n'a pas encore pris part à ce qui se passe sur le devant de la scène, et qui parait fort attentif dans un coin è ce que dit un jeune étudiant.

Tiens, Karl, finis-nous ton histoire.

Karl vient sur le devant; tous se rapprochent, et les deux groupes d'esclaves, jeunes gens et vieillards, se confondent dans une commune attention.

KARL

Oui. Mais n'oubliez point que le fait est notoire, Que c'est le mois dernier que l'aventure eut lieu, Et qu'il s'est écoulé...

Il semble ciiercher un instant dans sa mémoire.

Près de vingt ans, pardieul Depuis que Barberousse est mort à la croisade.

IIERMANN.

Soit. Ton Max était donc dans un lieu fort maussade?...

PREMIÈHE PARTIE.

— L'AIE CL

KARL

Un lieu lugubre, Hermann. Un endroit redouté.

Un essaim de corbeaux, sinistre, épouvanté.

Tourne éternellement autour de la montagne.

Le soir, leurs cris affreux, lorsque Fombre les gagne,

Font fuir jusqu'à Lautern le chasseur hasardeux.

Des gouttes d'eau, du front de ce rocher hideux,

Tombaient comme les pleurs d'un visage terrible.

Une caverne sombre et d'une forme horrible

S'ouvrait dans le ravin. Le comte Max f dmond

Ne craignit pas d'entrer dans la nuit du vieux mont.

Il saventura donc sous ces grottes funèbres.

M marchait. Un jour blême éclairait les ténèbres.

Soudain, sous une voûte, au fond du souterrain,

Il vit dans l'ombre, assis sur un fauteuil d'airain,

Les pieds enveloppés dans les plis de sa rube,

Ayant le sceptre à droite, à gauche ayant le globe.

Un vieillard effrayant, immobile, incliné.

Ceint du glaive, vêtu de pourpre et couronné.

Sur une table faite avec un bloc de lave,

Cet homme s'accoudait. Bien que Max soit très brave

Et qu'il ait guerroyé sous Jean le Bataillard,

Il se sentit pâlir devant ce grand vieillard

Presque enfoui sous l'herbe et le lierre et la mousse,

Car c'était l'empereur Frédéric Barberousse.

Il dormait, — d'un sommeil farouche et surprenant.

Sa barbe, d'or jadis, de neige maintenant.

Faisait trois fois le tour de la table de pierre.

Ses longs cils blancs fermaient sa pesante paupière.

Un cœur percé saignait sur son écu vermeil.

Par moments, inquiet, à travers son sommeil,

11 portait vaguement la main à son épée.

De quel rêve cette âme était-elle occupée?

Dieu le sait.

HERMANN

Est-ce tout?

KARL

Non. Écoutez encor.

Aux pas du comte Max dans le noir corridor, L'iiomme s'est réveillé; sa tête morne et chauve S'est dressée, et, fixant sur Max un regard fauve, Il a dit, en rouvrant ses yeux lourds et voilés : — Chevalier, les corbeaux se sont-ils envolés? — Le comte Max Edmond a répondu: — Non, sire. A ce mot, le vieillard a laissé sans rien dire Retomber son front pâle, et Max, plein de terreur, A vu se rendormir le fantôme empereur!

Pendant que Karl a pnrlé, tous les prisonniers sont venus se grouper autour de lui et Tont écouté avec une curiosité toujours croissante. Jossius s'est approché des premiers, dès qu'il a entendu prononcer le no.u de Barberousse,

H E R M A N N , éclatant de rire.

Le conte est beau !

IIAQUIN, à Karl.

S'il faut croire la renommée, Frédéric s'est noyé devant toute l'armée Dans le Cydnus.

JOSSIUS.

Il s'est perdu dans le courant.

J'étais là. J'ai tout vu. Ce fut terrible et grand. Jamais ce souvenir dans mon cœur ne s'émousse. Othon de Wittelsbach haïssait Barberousse; Mais, quand il vit son prince à la merci des flots, Et que les turcs sur lui lançaient leurs javelots, Othon de Wittelsbach, palatin de Bavière, Poussa son cheval noir jusque dans la rivière, Et, s'offrant seul aux coups pleuvant avec fureur, Il cria: Commençons par sauver l'empereur!

HERMANN

Ce fut en vain.

Page 1