PREMIÈRE PARTIE
L'AIEUL
Elle lui donne sa bourse.
Otbert, jetez ma bou' se aux pauvres prisonniers.
Otbert jette la bourse par une des fenêtres du fond. Elle continue, l'œil fixé au dehors.
Oui, ce soleil est beau. Ses rayons — les derniers —
Sur le front du Taunus posent une couronne.
Le fleuve luit, le bois de splendeurs s'environne.
Les vitres du hameau, là-bas, sont tout en feu.
Que c'est beau! que c'est grand! que c'est charmant, mon Dieu !
La nature est un flot de vie et de lumière!. . . —
Oh ! je n'ai pas de père et je n'ai pas de mère,
Nul ne peut me sauver, nul ne peut me guérir,
Je suis seule en ce monde, et je me sens mourir I
OTBERT.
Vous, seule au monde! et moi? moi qui vous aime!
RÉGINA
Rêve!
Non, vous ne m'aimez pas, Otbert! La nuit se lève! — La nuit! — J'y vais tomber. Vous m'oublierez après.
OTBERT.
Mais pour vous je mourrais et je me damnerais !
Je ne vous aime pas! — Elle me désespère! —
Depuis un an, du jour où, dans ce noir repaire,
Je vous vis au milieu de ces bandits jaloux,
Je vous aimai. Mes yeux, madame, allaient à vous,
Dans ce morne château, plein de crimes sans nombre,
Comme au seul lys du gouffre, au seul astre de l'ombre.
Oui, j'osai vous aimer, vous, comtesse du Rhin!
Vous, promise à Hatto, le comte au cœur d'airain!
Je vous l'ai dit, je suis un pauvre capitaine;
Homme de ferme épée et de race incertaine,
Peut-être moins qu'un serf, peut-être autant qu'un roi.
Mais tout ce que je suis est à vous. Quittez-moi,
Je meurs. — Vous êtes deux dans ce château, que j'aime.
LES BURGHAYES.
Vous d'abord, avant tout, avant mon père môme, Si j'en avais un, — puis
Montrant la porte du donjon.
ce vieillard, affaissé Sous le poids inconnu d'un cTrayant passé. Doux et fort, triste aïeul d'une liorrible famille, Il met toute sa joie en vous, ô noble fille. En vous, son dernier culte et son dernier flambeau, Aube qui blanchissez le seuil de son tombeau! Moi, soldat dont la tête au poids du sort se plie. Je vous bénis tous deux, car près de vous j'oublie, Et mon âme, qu'étreint une fatale loi.
Près de lui se sent grande, et pure près de tui ! Vous voyez maintenant tout mon cœur. Oui, je pleure, Et puis je suis jaloux, je souffre. Tout à l'heure, Ilatto vous regardait, — vous regardait toujours! — Kt moi! moi, je sentais, à bouillonnements sourds, De mon cœur à mon front qu'un feu sinistre éclaire, Monter toute ma haine et toute ma colère! — ^ Je me suis retenu, j'aurais dû tout briser!
— Je ne vous aime pas! — Enfant, donne un baiser, Je te donne mon sang! — Régina! dis au prêtre Qu'il n'aime pas son Dieu, d s au toscan sans maître Qu'il n'aime point sa vi le, au marin sur la mer Qu'il n'aime point l'aurore après les nuits d'hiver; Va trouver sur son banc le forçat las de vivre, Dis-lui qu'il n'aime point la main qui le délivre ; Mais ne me dis jamais que je ne t'aime pas! Car vous êtes pour moi, dans l'ouibre où vont mes pas, Dans l'entrave où mon pied se sent pris en arrière, Plus que la délivrance et plus que la lumière! Je suis à vous sans terme, à vous éperdûmcnt, Et vous le savez bien. — Ohl les femmes vraiment Sont cruelles toujours, et rien ne leur plaît comme De jouer avec l'âme et la douleur d'un homme ! — Mais pardon, vous souffrez; je vous parle de moi,