BATAILLE
Une guerre, dont l’histoire ne parlera pas, éclata dans la banlieue de Paris, voici près de soixante ans de cela, entre les gamins de la Villette et ceux de Belleville,
Ils s'étaient enrégimentés; ils avaient des sabres de bois, des arcs et'des frondes.
Les combats se livraient ordinairement sur les buttes Chaumont,
Ceux qui visitent aujourd’hui la magnifique promenade créée d’hier ne peuvent se figurer une aussi complète métamorphose. C’étaient alors des monticules arides, des terrains ravinés, effondrés, disloqués, tout remplis de fondrières et de crevasses, Pas de “hemins; quelques sontiers serpentaient à travers les broussailles, ou bien escaladaient les crêtes. Mais le faubourg, à l’endroit où fut le gibet de Monfaucon c'étaient la poudrette et l’équarissage. Rien que des masures et des hangars, {ils étaient rares), quelque
chose de farouche et de sauvage. Ca et là des industries étranges, des repaires à vagabonds plus ou moins dangereux. En plein jour un désert: on ne s’y hasardait Pas la nuit. ;
En revanche, pour les chercheurs de solitude et de pittoresque, une certaine originalité, des gaietés champêtres. On y enlevait force cerfsvolants ; quelques chèvres Y cabriolaient, Des joueurs de boules Par-ci, des guinenettes par-là. Bref, beaucoup de Promeneurs le dimanche: ce dimanche:-là Surtout, un beau dimanche des premiers jours de Septembre, le dimanche de la grande bataille. '
À Paris, pas de Spectacle qui n’ait son public, alors surtout que c’est un spectacle gratis. Figurez-Vous done, tout autour de l'arène, des £roupes de curieux: dans l'intervalle, l’armée de la Villette Man@uvrant d'un côté: de l’autre, les jeunes Bellevilliens.
Ces derniers sagitaient, impatients, furieux. Leur chef était en retard.
Déjà toutes sortes apostrophes ct dinvectives se croisaient dans l'air:
— Trahison!!! c’est un déserteur!!! il caponne! dégradons-le!! à bas le capitaine!!!
Tout à Coup, bondissant d’une crête voisine, le capitaine Ini-même tomba fièrement an milieu de ses soldats révoltés. ‘
— Présents! me voici! Qui doute encore qu Capitaine Barnabin, Surnommé Rataplan!
Cétait un vrai gamin de Paris, maigre, alerte, cffronté, fanfaron. gouailleur, le nez retroussé, des veux vifs, de longs cheveux Châtains qui flot-
qe
taient au vent. Dans l'allure comme dans la physionomie, de l'intelligence et de la Spoutanéité, quelque chose d'intrépide et de france qui fai- Suit plaisir à voir: mauvaise tête et bon cœur,
A sa blouse débraillée, on VOyait maint accrocs, force taches; dans sa ceinture une sorte de batte d'arlequin: son épée de commandant. Sur sa tête brillait un shako de carton, galrnné de papier doré, avec un grand plumet rouge,
Il était tout essoufflé, tout ébouriffé.
On l’acclama. ;
— Merci, dit-il! merci, mes enfants. Faut pas m'en vouloir, c’est la faute à maman! Pauvre mère!... Est-ce qu’elle ne m'avait pas consigné, enfermé? Quatre étages, excusez un peu ! Mais moi, pas bête, j’ai mis en réquisition les rideaux, les couvertures, les tuyaux, les plombs, ct dégringolé jusqu'en bas ec: ne un chat de gouttiève, Il y allait de mon h :neur!
Toute la bande aussitôt s’écria :
—Bravo! Vive Barnabin! vive Rataplan! vive le capitaine!
Lui, calmant l'enthousiasme avec un geste héroique :
— Assez causé, dit-il. Le moment dl'agir est venu. Laïisez-moi promener mon coup-l'œil d’aigle sur le champ de bataille.
Il s'était dressé sur ses ergots comme un jeune coq; et des deux mains se faisant un abat-jour, il inspectait le Panorama des buttes inondées de soleil,
Ses soldats, immobiles et béants, s'étaient écartés devant lui, atendant ses ordres,
es —
Un peu plus loin, quelques badauds r'egàrdaient, observant aussi le silence,
Tout à coup, au milieu de ce silence, une cornemuse retentit, accompagnée par les roulements et les timbalettes d’un tambour de basque.
C’étaient deux musiciens ambulants, deux jeunes pifferari, fille et garçon,
Leur costume italien très fané, très usé, tait maints voyages et maints orages,
Ils étaient gracieux et beaux tous le muis d’une beauté toute différente.
La fillette, douze ou treize ans tout au plus, avait le teint brun, le type méridional, de grands Jeux noirs: une vraie bohémienne,
Son Compagnon paraissait avoir quatre ou cinq années de plus. Il était grand, élancé, Ses traits réguliers, sa pâleur lui donnaient un certain air de distinction native. Il avait les che- Jeux blonds et les yeux bleus. Ce devait être un gitano de hasard, non pas de naissance, Sa physionomie exprimait l'étonnement, la naïveté, C'était évidemement un rêveur, peut-être même innocent, Certainement, c'était sa jeune camarade qui le guidait et le protégeait,
Elle était charmante à voir Sous Son pittoresque costume de jeune Calabraise. Le tambour de basque tapageait et voltigeait autour de sa brune tête, où tont brillait et souriait à la fois, les yeux, les dents et los lèvres, tandis qu'elle
dansait et prenait des att itudes, développant ainsi la vive désinvolture de ses membres assouplis, de sa taille nerveuse et preste, Elle ga complaisait à ce moment, elle s’enivrait de ce bruit.
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L'autre, au contraire, cornemusait indifféremment, les yeux perdus dans le ciel.
Cependant le capitaine Barnabin haussant l’épaule et frappant du pied:
— Assez! commanda-t-il. Ce vacarme trouble mon inspiration. Silence!
Et tous les autres polissons de s’écrier en chœur : !
— À bas la musique!
Les deux musiciens s'arrêtèrent aussitôt, le garçon, sans regret, la fillette, avec chagrin.
Elle pensait à la recette perdue, Pas de musique, pas d'argent; pas de pain!
Il fallait cependant tenter la fortune, Retournant son tambour de basque, elle s’en fut quêter à la ronde,
Il s'ensuivit quelques rebuffades, mais aussi quelques sous. C’en fut assez pour la remettre en joie. Û
Elle s'empressa de rejoindre son compagnon, et dans cette harmonieuse Dre italienne, si caressante et si douce: '
— Noel, lui dit-elle, tu dois avoir faim. Viens avec Pepita! Viens-tu?
A la première question, Noel avait répondu par un signe de tête affirmatif. De la même fa- Çon, mais négativement, il répondit à la seconde.
Pepita sourit, et d'une voix câline, comme parlant à un enfant:
— le devine, ce spectacle t'amuse, Eh bien, reste ici, sa tioi là. Te cours aux provisions et je reviens. Tu m'attendras, n'est-ce pas? A bientôt!
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Ru
En bondissant comme une gazelle, elle disparut,
Pendant cette Scénette, le avait arrêté son plan; 'angue :
— Jeunes Bellevilliens, vos têtes c’est celui d'Aus buttes Chaumont, tout Il Sonnez clairons! Batt
Mais S’interompant naturel] :
— Ca nous manque, la Musique militaire, Ah! quelle idée! Si nous prenions le meux? Nous aurions l'air d'un el On a lu Walter Scott!
Puis, courant an Differaro, Ini montr pièce de cinquante centimes :
— Veux-tu nous guider à la gloire, dis?
Noel le regardait, Souriant, mais immobile,
— Es-tu sourd? dit Rataplan, qui s’im- Patientait déjà,
Du geste, l'Italien répondit,
— Non.
— Alors, réponds-moi, que diantre?
IT ouvrit Ja bouche et fit sons inarticulés.
Il était muet.
— Pauvre £arçon! reprit Barnabin, puisque Sa ne l'empêche pas de cornemuser, accepte ma pièce blanche et viens avec nons. Aurais-tu peur, ?
Noëi se redressa
‘apitaine Barnabin il COMMeEnNÇa ainsi sa ha-
ce Soleil qui brille sur terlitz! Du haut des ’aris vous contemple!
4 tambours!
tout-à-conp et d'un ton
cornean écossais.
ant une
entendre quelques
Spontanément. Son regard Son attitude, tout son être avait protesté
it —
— Tu acceptes donc?
— Oui. Ù
— Hourra!... Bravo! crièrent tous les soldats.
— En avant! commanda le capitaine,
Et le clan s’avança précédé de Noel sonnant du pibroch,
Déjà l'ennemi s'approchait, poussant de formidables clameurs. Bientôt des pierres et des flèches siflèrent dans l'air. Le combat s'engageait.
Tout à coup un eri d'angoisse et d’effroi retentit. C'était Pepita.
Elle accourait; elle se précipita au cou de Noel lui faisant un rempart de son corps. Puis en mauvais français mêlé d’italien :
— Non! non! je ne veux pas. Oh! les méchants! Je t'en prie, Noel, viens! Tn sais ce que j'ai promis et...
Elle n’acheva pas: une pierre l'atteignit à la tête,
— Ah !'tu vois bien, Noel... ils te tucraient !
La pauvre enfant fut saisie d'un spasme douloureux. Le sang avait jailli de son front. Toute frémissante, elle se renversa en arrière, Elle serait tombée sans le secours de Noel, qui, consterné, désespéré plus pâle que la blessée ellemême, se laissait aller sur les genoux, la tenant dans ses bras.
— Pauvre petite! murmura Barnabin tout ré pentant, tant attondri Mc
dis qui va la Secourir, lui donner asile?
Un homme s’avança et répondit :
— Moi!
SE C’était un 8rand vieillard à ]
’aspect étrange, au regard doux et bon.
Il frappa sur l'épaule de Noel et lui dit en italien: :
— Venez,
NOUS aurons soin d'elle.
Ayez confiance.
— Ah! s’écria Barnabin, c’est bien de votre Part, papa Robinson, Merci! J'irai Savoir des nouvelles après Ja bataille,
Noel, Portant Pepita Comme une enfant endormie s'était relevé, se met tait en marche,
Il suivait Je vieillard qu'on venait d'appeler Robinson,
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