‹ Les buveurs d'eau (volume 2)Chapitre 15 sur 42 · IV. — GLAIRE · texte numérisé non relu

IV. — GLAIRE

Comme il s'^ était engagé, Lazare avait cessé tout à coup ses visites chez Claire. Au bout de quelque temps, Eugène, très-étonné de cette rupture, dont il ne pouvait soupçonner la cause, vint chez Lazare pour lui en demander l'explication. L'artiste lui fit très-franchement part de ses motifs. Eugène parut d'abord ne pas accepter sérieusement la révélation qui venait de

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lui être faite. Il fallut toute Tinsistance de Lazare pour le persuader que rien n'était exagéré dans tout ce qu'il lui avait dit. — Claire est bien loin de se douter de cela^ fit Eugène; elle ne comprend rien à votre absence; et s'imagine qu'elle ou moi nous avons fait ou dit à notre insu quelque chose dont votre amourproprC; que nous savons un peu irritable ^ se sera froissé. Elle m'envoyait positivement m'en expliquer avec vous. Me voilà en vérité fort embarrassé pour lui répondre, car enfin je ne puis pas lui faire connaître le véritable motif de votre retraite ; mais voyons, là, entre nous et bien sincèrement, ne pouvez-vous pas vaincre ce... sentiment? ajouta Eugène après une courte hésitation. Depuis un mois que vous n'avez pas vu Claire, l'absence a dû faire son œuvre d'oubli. J'accepte vos scrupules, mais je me demande s'ils sont bien légitimes.

— Je ne puis rien vous dire de plus que ce que vous savez, répondit Lazare. Quand je croirai pouvoir retourner chez vous, sans danger pour mon repos, — je ne parle pas du vôtre, qui ne peut se croire menacé, — vous m'y verrez revenir, et je souhaite que ce puisse être bientôt. Jusque-là ne nous voyons ni ailleurs ni ici.

— Pourquoi ? demandait le jeune homme un peu étonné. Je comprends que vous ne veniez point chez Glaire ; mais que moi je vienne chez vous, cela est tout différent.

— Après Taveu que j'ai dû vous faire, reprit Lazare, nous serions mutuellement embarrassés vis-à-vis Tun de Tautre. Les circonstances nous font une situation exceptionnelle. Pour la tranquillité et la sincérité de nos relations futures, attendons que la cause qui les aura momentanément suspendues n'existe plus.

— Vous êtes un singulier garçon.

— Au moins reconnaitrez-vous qu'il n'y a rien de suspect dans ma conduite ?

— Vous êtes d'une loyauté rigoureuse, je le reconnais, dit Eugène ; mais pourquoi Tétendez-vous jusqu'à nos rapports personnels? Les raisons que vous me donnez pour ne plus nous voir paraissent avoir été improvisées dans le dessein de dissimuler votre intention véritable.

— Je vous ai fait un aveu qui doit vous donner la mesure de ma franchise.

— Eh*T)îen, soit ! j'accepte votre arrangement; mais vous allez me promettre une chose.

— Laquelle ?

— C'est que vous vous souviendrez que j'aurai toujours du plaisir à vous voir et à vous être agréable. J'ai confiance dans votre talent et dans son avenu*, et ce sera m'obliger que de me fournir des occasions de vous le prouver en n'hésitant pas à me demander un service. Ce que je vous dis là est très-franc, Lazare, entendezle bien. Vous avez dans l'esprit de fâcheuses disposi^

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tiens qui vous tiennen^ presque toujours en état d'hostilité, préventive^ contre une classe de la société que vous ne connaissez pas. Laissez-moi voij prouver que vous êtes quelquefois dans Texagération^ et à vm sympathie bienveillante s'offre à vousétdPe utile et à vous rapprocher du but où tendent vos efforts^ en sappri^ mant quelques-uns des obstacles qui vous en séparent^ accueillez-la sans la soumettre aux subtilités d'une analyse défiante ; voilà ce que je voulais voi» dire^ et bien vousdire^ souhaitant que vous ayez bien entendu.

— Mais je crois vous avoir donné la preuve que je vous avais compris^ répondit Lazare ; il n'y a pas encore longtemps que j'ai eu recours à vous.

— Eh bien 1 pour le présent et pour l'avenu*^ reprit Eugène^ agissez de la même façon. Voyons^ je m'en vais d'icij continua le jeune homme moitié riant^ moitié sérieux; je n'y reviendrai que lorsque vous me rappellerez^ et j'ignore quand vos scrupules feront Cesser ma disgrâce. Vous manque-lril quelque chose pour tnr vailler?

— Ce ne sont pas les moyens de travail qui me manquent^ reprit Lazare; c'est instinct du travail loi* même.

— Cependant; dit Eugène^ vous étiez en train de peindre quand je suis entré* Vos brosses sont m3(M fraîches, vous voyez. bien que vous travaillez.

— Je n'appelle pas travailler, répondit l'aHiste^ une

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latte pénible avec TimpuissiuiGe de produire* Mieux vaudrait me croiser les tos que de me fatiguer quoti» diénuemefit eu d'iuutiles efforts qui n'eut pour résultat que le décoiiragement.

. — Peut-être êtes-vous trop difficUe avec vous-même^ reprit Eugène. Voyons donc ce que vous faites.

Et avant que Lazare eût pu prévenir son mouvement^ le jeune homme avait retourné la. toile posée à Tënvers sur le chevalet de Tartiste, dont le visage rougit subitement. Eugène avait un peu pâli au contraire. — Je croyais^ filril^ vous avoir entendu dire que vous ne saviez pas faire le portrait! Celui-ci me parait pourtant réussi ; je retrouve bien Claire dans cette figure modeste^ qui pourrait servir de type à la déesse des vertus domestiques,

— Comment 1 s'écria Lazare^ vous trouvez cela ressemblant? mais vous ne Tavez donc jamais vue !

Eugène regarda Tartiste avec étonnement : — Je parle de la femme que je connais^ et non d'une autre^ répliqua-t-il. J'ignore comment vous Tavez vue ou cru voir; mais telle qu'elle existe^ elle est reproduite sur cette toile^ une image ;réfléchie dans une glace ne serait pas plus fidèle : c'est bien là son front calme^ ses cheveux r^ulièrement lissés de la même façon^ sa bouche^ qui ne connaît qu'un sourire^ et ses yeux^ qui semblent toujours chercher une erreur dans une addition. Quoi que vous en disiez je reconnais Claire : seulement la

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présence de son portrait dans cet atelier m'explique bien des choses^ et particulièrement la raison qui vods porte à m'en exdute ; mais on aurait pu arranger cela pour la commodité de tout le monde. Je ne serais pas venu à Theure des séances.

— Comment ! dit Lazare avec un pénible étonnement^ vous supposez...

— Laissez-moi achever, reprit Eagène en arrêtant par un geste une protestation de Lazare. Je ne tire de la venue de Claire chez vous aucune conclusion qui puisse sérieusement m'alarmer, ou offenser voire loyauté que je ne mets pas en cause. J'aurais de la répugnance à vous croire capable d'avoir fait usage, pour me nuire dans son affection, des confidences que vous avez reçues à propos de la véritable nature de mes sentiments pour elle. Comment et pourquoi vous vous en êtes épris, je pourrais vous l'expliquer, si vous ne le saviez pas mieux que moi. Claire vous aura séduit à son insu, je n'en fais pas doute, précisément par tous les côtés que j'apprécie le moins chez une femme, par la modestie de ses goûts, par l'inaltérable douceur de son caractère, par cette beauté vague qui ne se précise que sous l'empire d'impressions un peu vives, dont sa tranquille nature évite le retour beaucoup plus qu'elle ne le recherche. Ajoutez à cela une intelligence sérieuse, réservant seulement pour l'art et ce qui s'en approche des facultés d'enthousiasme et de passion que

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je souhaiterais lui vciv appliquer moins spécialement. Cela plus que le reste aura^ jlmagine^ fa't naître entre elle et vous une fraternité de race à laquelle mon ignorance bmirgeoise n'a pas le droit de prétendre. Par ceux de vos entretiens auxquels j'ai assisté^ je devine quels étaient vos entretiens du téte-à-téte. Le jour où vous avez soupçonné les dangers qu'on peut courir à faire quotidiennement de l'esthétique avec une jolie femme dont on a l'amant pour ami^ vous ave^ cessé de venir^ espérant que l'absence arrêterait le mal à son début; mais soit que v/ôus ne l'ayez pas pris à temps^ soit que le mal ait eu des racines plus profondes que vous ne l'aviez cru^ l'expérience vous a donné un démenti. Ceci est la première phase de votre passion^ car c'en est une

— Vous l'ai-je niéî répliqua Lazare.

Eugène étendit en souriant sa main vers le portrait de Claire. — Devant une telle preuve^ cela serait inutile.

— Mon ami^ s'écria Lazare^ je vous donne ma parole d'honneur que ce portrait est une œuvre de souvenir. Et tenez^ s'il faut tout vous dire^ j'ai presque du regret que nos relations aient pris^ depuis quelque temps^ un certain tour d'intimité qu'elles n'avaient pas auparavant.

— Je le comprends^ répliqua Eugène avec une certaine vivacité. Cette intimité devient un obstacle devant le^el se cabrent vos scrupules^ qui dans d'autres cir-

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constances auraient passé outre, ie suis votre ami, je vous Tai prouvé, j*ai tout à l'heure manifesté le désif de vous le prouver encore, et cette amitié vous gène. Que nous devenions étrangers^ vous n'avez plus aucune raison de ménagements, je rentre à vos yeux dans ie droit commun ; votre passion continue, puisqu'elle peut agir en liberté, à <^éir à l'égoïste devise du désir : chacun pour soi. En deux mots, ajouta Eugène en désir gnant la toile où souriait la figure Se Glaire, vous n'hé^ siteriez plus à dire à Toriginal ce que vous dites sans doute au portrait.

Lazare se pronienait à grands pas dans scm atelier en cassant par petits morceaux ie maoebe d'une brosse qu'il tenait à la majn. — Je ne sais pas si v(ms allez bien me comprendre, dit-il enfin; mais j'affirme que tout ce que vous allez entendre est la vérité, et, si singulière qu'elle vous paraisse, vous m'obligerez en y ajoutant foi. Et d'ab(»rd, je vous le répète, madame Claire n'est jamais venue ici, et je ne l'ai pas vue depuis le jour où j'ai été chez elle pour la dernière fois. Lorsque je me suis condamné à ne plus la voir pour la raison que vous savez, j'espérais bien que cette absence amènerait l'oubli ; ce n'était là, à ce qu'il parait, qu'an remède de bonne femme. Malgré moi, toutes mes pensées retournaient aux lieux que j'avais quittés : ma vie était troublée et bouleversée, comme je vous le disais un jour, par un amour entré chez moi ainsi qu'un coup

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de vent par une fenêtre. C'est alors qua j'ai aongé à utiliser cet amour tout en le servant.

Eugène dressa la tète et parut écouter avec plus d'attention.

—J'arrive à l'origine de ce p(Mrtnût> contioua Lazare; elle vous expliquera quelle v^itable significatioa peut avoir sa pfése^ocs dans mon atelier, ^t fera^ je l'espère^ disparaître toute équivoque de votre esprit. On m'avait dit^ et j'avais lu souvent, que l'amour possédait une puissance d'inspiration dont l'art pouvait fairje son profit. Des chroniques ont cité des exemples de chefsd'œuvre qui n'avaient pas d'autre source. J'ai voulu renouveler rexpérieoce, j'ai fait poser mes souvenirs^ «t J'ai commencé ce portrait. Je vous en ai dit assez pour craindre de vous dire to^t. J'avouerai donc que j'avais un double but en me mettant à l'œuvre. D'abord je me rapprochais de celle dont je m'étais éloigné volontairement pour des raisons que je vous ai fait connaître. Ensuite cette tentative devait avoir pour résultat de fixer mes irrésolutions. Si la passion de l'homme avait un écho dans le travail de l'artiste, Tœuvre qu'il allait produhre sous l'influence de cette passion en porterait l'empreinte. Ce portrait ne serait pas seulement une reproduction plus ou moins fidèle d'une figure périssable, mais une création vivante. Alors tout était dit. Au lieu de combattre cet amour comme j'avais tenté de le faire, je l'acceptais avec ferveur. Amant, je fai«

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sais de ma passion Thâte assidu de ma solitude^ où elle eût été reine^ à la condition qu'elle se ferait Tesclave de l'artiste aux heures du travail^ — que le sentiment deviendrait un instrument.

— Et^ dans votre opinion^ que vous a répondu l'expérience ? demanda Eugène

— Vous le voyez^ répondit Lazare en indiquant sa toile.

— Si vous me demandez mon impression exacte^ dit le jeune homme, je vous répéterai ce que je vous ai dit déjà : — C'est Claire à n'en pas douter. Cependant, exposez publiquement cette figure^ je doute qu'elle attbe le regard^ parce que l'exactitude même de sa ressemblance la rejette dans la foule desiypes insignifiants qui n'intéressent personne.

— Alors ceci est la preuve de mon impuissance, répondit Lazare. Cette IBgure ne ressemble donc pas au modèle que je voulais incarner dans le monde de l'art 1 Ce n'est qu'un masque froid où manque la vie qui pe^ pétue les œuvres^ et le sceau qui est l'empreinte de la création.

— Enfin^ demanda Eugène^ la conclusion ? En supposant que le miracle païen se renouvelât pour vous, et que^tte image peinte s'animât sur cette toile et descendit devant vous comme autrefois la statue devant Pygmalion^ que lui diriez-vous?

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— Rien^ répondit Lazare^ car je ne reccmnattrais pas ma Galathée. /

— Vous êtes fou> mais votre fotie est amusante^ in** terrompit Eugène. Cependant^ puisque vous convenez que votre expérience a échoué^ que deviendra votre amour? Vous comprenez que cela m^intéresse.

— Mon amour^ dit Lazare en regardant sa toilê^ mon impuissance Ta blessé ; laissez-lui le temps de mourir.

— Vous me préviendrez pour Tenterrement^ répliqua Eugène. Seulement permettez-moi de vous dire une chose.

— Dites.

— C'est que ma très-faible intelligence n'atteint pas à la hauteur dé votre système. Cette bizarre transformation de la passion en instrument^ comme vous dites, me paraît tout simplement le dernier mot de Fé« goïsme^ et je la trouve monstrueuse.

Ainsi que Lazare venait de le faire pressentir^ la passion de Tartiste pour Claire^ ou du moins la préoccupation d'esprit à laquelle il avait cru donner ce nom^ s'était éteinte dans l'isolement^ comme une lampe dans un iieu sans air. Il avait presque gardé rancune à la jeune femme du temps inutile que lui avait fait perdre ie stérile souvenir qii'il avait emporté d'elle. Environ deux mois après la visite qu'il avait reçue d'Eugène^ il lui écrivit ce mot^ qui devait avoir pour lui une signiS-

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cation convenue t « Je votls invite h l'énterrenient. Venez. »

Cet étrange billet tomba énli^e les mains de Claire qoi en demanda l'esipUcatton à Eugène. Celai- ci se rappela ce que Liazare lui avait dit de la mort de son amour; il ne put s^empécher dé rire et lîvi'a à sa ma!tresse le mot de Ténigme^ Elle en rit avec lui^ mais demeura rêveuse quand elle fut seule* Cette réyéhim surprenait Claire au milieu des dernières crises qtii précèdent la fin d'une passion épuisée p^ les lassitudes d^une longue lutte^ Depuis Fabsenoe de Lazare^ Eugène avait repris son train de vie ordinaire^ et dans la solitude où il la laissait, Claire avait souvent regardé la place occupée autrefois par Tal'tiste. Aux heures mêmes oii celui-ci évoquait son souvenir poup le fixer sur la toile^ elle appelait son image pour l'asseoir auprès d'elle au coin de cette cheminée où ils avaient passé de si bonnes soirées. En apprenant Texistence de cet amour posthume^ elle ne s'en offensa pas. Peu à peu cette idée d'avoir été aimée par Lazare combla dans son eœot le vide que venait chaque jour y faire la pensée de ne l'être plus par Eugène. Celui-ci^ emporté au courant des distractions qui l'éloignaient de plus en plus de sa maîtresse^ ne prenait point garde aux singuliers changements qui se produisaient en elle^ tant dans ses manières que dans son langage. Un jour^ sans pleurs^ sans plainte^ sans reproche^ ils se quittèrent, n'ayant rien à se pardonner^

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tant ils avaient déjà oublié tous deux le mal qu'ils avaient pu se faire l'un à l'autre^ pendant une époque de leur vie, dont le dernier chapitre devait être un adieu froidement poli^ comnie peuvent en échanger deut étrangers qui, après avoir voyagé ensemble, se séparent pour aller chacun de son côté. Eugène, engagé vers ce temps dans une intrigue demi-sérieuse qui tendait sous ses pas la chausse-trappe d'un contrat de mariage^ ne voyait que très-rarement Lazare, qui ignorait sa rupture avec Claire. Lazare, l'apprit de la jeune femme ellemême^ dont il reçut à son grand étonnement la visite un matin. La voyant vêtue de noir il ne put s'empêcher de lui demander à quelle Occasion elle était en deuil.

— Hais, répondit-elle en souriant, depuis un certain billet de faire-part qui m'est tombé entre les mams.

— Et^ dit Lazare, si le mort en question faisait comme mon patron ?

Claire ne répondit pas... ce jour-là.

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